LE GRAND SERPENT DE MER
suggère et indique les meilleurs procédés à employer pour Tobserver, le cerner, et le capturer, comme on ferait d'un simple marsouin. A cet effet, le navire chargé de Tamariner décrirait silencieusement, aulour de lui, des cercles concentriques, de façon à Tenvoûter ; puis, la bête une fois cernée, on détacherait sur elle un canot chargé de la harponner, ou de la" lîgotter : et alors, dans la carnassière le mégophias I Au Muséum ! Ce serait la fin de la légende du grand serpent de mer et le commencement de la réalité zoologique.
Souhaitons que ce programme scientifique s'accomplisse! Les gens qui aiment à douter de tout jusqu'au bout posent cependant la question suivante : « Si le « grand serpent de mer » existe, pourquoi n'en trouve-t-on jamais aucun cadavre flottant à la surface des flots ou échoué sur un bas-fond comme une prdinaire et fétide baleine ?
L'objection n'est pas sans valeur. Pourtant, on peut penser que ces monstres, antédiluviens d'origine, ont conservé des traditions de cimetière familial, comme cela se voit et s'est vu pour les mammouths, les éléphants, et les crocodiles. Ni fleurs, ni couronnes ! Où se trouve, dans cette hypothèse, la nécropole des « grands serpents de mer » ? On la découvrira peut-être. En attendant, ce serait chose fort curieuse que de contempler un d'entre eux, mort ou vif.
Savez-vous ce qu'on fait des géants historiques ?
Rassurons-nous ! Ce n'est point des géants humains que nous allons parler.
Nous nous contenterons d'examiner quelle fut la destinée de quelques grandes tentatives mécaniques et automobiliques récentes qui ont provoqué, en leur temps, un vif intérêt, qui ont paru, puis disparu. Où sont-elles ? Mais, ainsi que le dit le poète, « où sont les neiges d'antan ? »
Les locomotives ont eu deux beaux spécimens.
On se souvient encore de la locomotive Thuile, qui figura dans le pavillon du Creusot à l'Exposition de 1900.
Ce beau géant, pesant près de quatre-vingt-une tonnes et fournissant un effort théorique de traction de près de onze tonnes, mena un train de cent quatre-vingt-six tonnes à la vitesse de cent dix-sept kilomètres à Theure sur le réseau de TÉtat, entre Chartres et Thouars.
Au cours des essais, son inventeur, le brave ingénieur Thuile, martyr convaincu et volontaire de la Science, en se penchant hors de la machine, eut la tête horriblement fracassée contre un pont.
Ce fut la fin de la carrière de Fauteur et de Toeuvre. Il paraît que la locomotive Thuile « fait » actuellement des trains de marchandises sur d'obscures sections du réseau.
La locomotive électrique Heillmann a eu aussi ses jours de gloire sur le réseau de l'Ouest.
Le programme, réalisé par son auteur avec une foi convaincue, consistait à produire le courant électrique moteur sur la locomotive même, en y brûlant du charbon dans des chaudières perfectionnées et en utilisant l'expansion de la vapeur dans des machines à bon rendement. C'était, en somme, un énorme « groupe électrogène » roulant, très lourd, mais très puissant, et qui avait ses qualités.
Après divers essais, la locomotive Heillmann a été reléguée, puis, prosaïquement dépecée en pièces et morceaux. Machines électriques, machines à vapeur, chaudières, onl été faire, dans diverses retraites, leurs suprêmes et ignorés efforts. Il ne reste plus, de Fensemble, qu'un modèle historique et tout à fait instructif, au Musée du Conservatoire National des Arts et Métiers, à Paris.
Les destinées des géants maritimes ne sont pas moins cruelles. Où est le fameux « rouleur Bazin », dont le modèle, en petit, donnait des résultats tout à fait encourageants, et qui, construit en grand, resta lugubrement enlizé dans une pénible vitesse de neuf nœuds à Theure environ ?
Lancé en Seine à Saint-Denis, au milieu des acclamations, le « rouleur» alla compléter ses aménagements au Havre, et prendre ses chaudières et ses machines ; la mer lui fut inclémente. L*eau collait obstinément contre les parois de ses rouleurs lenticulaires et jamais frein ne fonctionna d'une façon aussi fâcheuse que ce frein hydraulique, inopportun et puissant.
L'ingénieur Bazin, homme de science, d'énergie, et de conviction s'il en fut, n'eut pas la douleur d'assister à l'effondrement de ses espérances ; il mourut dans son rêve inachevé et dont le réveil eût été cruel.
L'infortuné « rouleur », remorqué en Angleterre, y a connu divers « avatars ». Il fut, paraît-il, restaurant-caféconcerl, en rade de quelque station balnéaire anglaise. Et puis ensuite, quoi ? On nous le dira quelque jour. Peut-
être échoué lamentablement pour être démoli sur quelque plage, comme fut Tillustre Great-Eastern^on bien démonté, disséqué, pour retourner en débris à la forge, dans quelque sombre arsenal.
Les géants mécaniques n'échappent même pas à cette loi de destruction inexorable en essayant de s'envoler dans les airs. Témoin l'aviateur Roze qui, après divers insuccès d*envolée, a été démoli par les ordres de ses commanditaires. Il ne connut même pas l'imprudente et terrible fin du dirigeable de Severo.
Voilà donc ces géants entrés dans les souvenirs et dans l'Histoire.
Est-ce à dire que tant d'efforts faits pour les concevoir, que tant de dépenses consenties pour les réaliser constituent une perte sèche pour le progrès ?
N'admettons pas un instant cette conclusion décourageante et injuste.
Sans être parvenues au succès complet et effectif, les conceptions qui ont eu assez d'énergie et de puissance au début pour parvenir jusqu'à la période de réalisation et d'expérience en grand ont déjà rendu de grands services et joué un rôle très utile dans le progrès général.
Autour d'elles, toutes sortes de perfectionnements de détail auront été élucidés. Ce que l'on croyait aisé à réaliser aura été montré très difficile ; par contre, des risques, des dangers qui faisaient théoriquement frémir se seront montrés sans importance.
Certes, du premier coup, quelques inventions géniales s'assurent du succès par la perfection admirable de leur organisme. Une des premières locomotives construites par Slephenson fait encore, paraît-il, un service régulier sur une petite voie d'usine en Angleterre ; cette bonne vieille, rafistolée comme le célèbre couteau de Janot, lequel avait usé deux manches et trois lames, gagne encore son avoine ;
en mécanique, c'est la condition même de la longévité. N'en doutons pas, d'ailleurs. Dans le perpétuel recommencement des choses qui constitue l'évolution du progrès on « retrouvera » la locomotive Thuile, la locomotive Heillmann, et le rouleur Bazin. On les retrouvera sous d'autres formes similaires, et avec d'autres moyens d'action, mais la tâche de déblaiement des précurseurs, quelque dures qu'aient été leurs épreuves, quelque insuffisant qu'ait été le résultat matériel, quelque onéreux qu'il ait été, aura été une tâche utile, et c'est un honneur pour eux. Rien ne pousse dans les terres les plus fécondes que si elles ont été défrichées, défoncées, retournées. On défriche ainsi la terre d'Avenir, on succombe à la besogne, on croit avoir semé dans un sol ingrat. Tout à coup la semence lève, on admire, on moissonne ,-on récolte : c'est le Progrès !