LE GRAND SERPENT DE MER
Une des actualités scientifiques curieuses de la récente période a été la réapparition du « grand serpent de mer ». Cette chose improbable est cependant tout à fait sérieuse : on a vu, on a aperçu le serpent de mer I Nous allons dire comment.
Rappelons tout d'aboi^d aux vieilles générations, et apprenons aux nouvelles, que le grand serpent de mer est un serpent nageur, colossal, qu'il n'est point agréable pour les navigateurs de rencontrer, car, dit-on, il vous fait sauter un brick en l'air comme une omelette de deux œufs dans la poêle.
Le savant anglais Oudemans, lequel s'est fait une actuelle spécialité de cette étude, en a relevé cent soixantedeux observations ; la première en date remonte à l'année 1022 ; il vient d'en publier l'ensemble.
Tous les observateurs sont d'accord sur un point primordial : c'est sur le genre de beauté de cette jolie bête. Trente mètres de longueur environ, un long cou surmonté d'une tête de phoque, une queue pointue, quatre nageoires, une fourrure d'automobiliste, et des excès de vitesse aussi extrêmes que continuels, ce qui fait sans doute qu'aucun procès-verbal contradictoire n'a encore été rédigé contre cet original.
Nous allons pourtant démontrer que le « grand serpent
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de mer » a des présomptions d'existence, ainsi qu'une possession d'état, tout au moins, à défaut de filiation certaine.
Mais auparavant, souvenons-nous-en : ce qui fit la notoriété de cet animal placé, par sa situation, en dehors de toute combinaison politique ou financière, ce f lit jadis le souci de conserver des abonnés, souci dont était hantée l'administration ancestrale du journal le Constitutionnel,
A cette époque reculée, avant la création des chemins de fer dont parlent avec un si grand étonnement les économistes, avant le vieux télégraphe électrique démodé, bien avant la téléphonie et la télégraphie sans fil, il y avait déjà le Constitutionnel dont il serait téméraire, avec notre scepticisme actuel, de mesurer l'influence sur les classes dirigeantes. Or, sa grande besogne dirigeante une fois accornplie, ce journal ne négligeait pas de retenir une rare et précieuse clientèle 4'abonnés par d'aimables distractions, récréations en famille ou informations sensationnelles. Primo vivere! dit le vieux proverbe.
Parmi ces informations périodiques, et, d'ailleurs, toujours les mêmes, la plus efficace (aux grands maux les grands remèdes !) était la terrifiante nouvelle de la rencontre en mer, par un affolé navire, du « grand serpent de mer ». L'apparition inconstitutionnelle de ce monstre ralliait les abonnés distraits, comme la marche du régiment rallie les soldats éparpillés après la bataille, et déconfits.
C'est ainsi que se cristallisa peu à peu dans les cerveaux des générations successives la conception du grand serpent. Cîependant, on songeait bien, d'autre part, à un énorme « bluff », à une légende, à un conte de la Mère l'Oie. Peut-être canvient-il de ne pas s'en tenir là. Tout arrive. Car d'après ce que nous apprend le Bulletin de la société zoologique de France^ le grand «erpent de mer, un vrai
serpent, non pas un remous, non pas une épave flottante, a été retrouvé, dans des conditions qui paraissent d'une authenticité certaine, sur les côtes du Tonkin.
Les observations faites concordent avec celles qui ont été publiées par le savant anglais Oudemans, dont nous avons déjà cité les recherches. Elles ont été effectuées par le lieutenant de vaisseau Lagrésille, commandant, en 1897 et en 1898, la canonnière V Avalanche^ sur le fleuve Rouge, et par huit officiers de marine du Bayard,
Fort inoffensif, d'ailleurs, le « grand serpent de mer », malgré la légende, malgré les légendes.
Ce serait, d'après ce que Ton peut penser, une sorte de phoque portant le nom zoologique de « mégophias », relativement abondant dans la région des côtes du Tonkin, que Ton nomme baie d'Along. Peut-être est-ce un des derniers représentants des ichtyosaures et des plésiosaures datant de la formation terrestre et dont on voit, avec tant d'intérêt, depuis les belles recherches de Cuvier, tout le squelette audacieusement reconstitué, grâce à la découverte d'une seule et unique vertèbre de l'épine dorsale.
Le « grand serpent de mer » actuel, le « mégophias », d'après ce que relatent ceux qui l'ont aperçu, nage souvent la tête hors de l'eau, en faisant des ondulations dans le sens vertical, ce qui le différencie très nettement des cétacés, ou vulgaires baleines, lesquelles, selon le vieux proverbe, « ont les côtes en long », comme les loups. Lorsqu'il aperçoit quelque chose d'inquiétant, il disparaît avec une désespérante vitesse.
La Société zoologique de France a jugé, et l'on ne saurait que l'en approuver, qu'il serait bon d'envoyer une notice sur le grand serpent de mer aux officiers de marine qui fréquentent les régions tonkinoises de la baie d'Along. Cette notice, savamment rédigée par M. Racovitza, après avoir donné toutes les indications possibles sur le monstre,