Adam et Eve
Le présent cahier d'AUJOURD'HUI, édité par H.-L. Mermod, a été tiré à : 12 exemplaires sur vieux Japon, numérotés de a à 1, 700 exemplaires sur papier vélin teinté, numérotés de 1 à 700, plus 3 exemplaires sur Chine, hors commerce, marqués A à C.
IT a été tiré en outre 100 exemplaires sur Hollande van (relder, sous couverture spéciale, numérotés de I à C, et signés par l'auteur.
Ex. n° 2 1 8 |
AUJOURD'HUI est en vente dans toutes les librairies : on s'abonne chez Mermod, place St-François, 16, Lausanne.
Le À
ri Nr
Elle jeta dans la poêle pleine d’huile bouillante les pommes de terre coupées en tranches minces, ce qui fit une colonne de vapeur.
M”° Chappaz avait reculé vivement, renversant la tête en arrière ; puis elle s’est mise à secouer la poêle à petits coups, pendant que l'huile à la surface du récipient faisait des bosses, comme quand le lac brasse par le mauvais temps, entre les pommes de terre qui se doraient déjà.
C’est alors qu’elle a vu Bolomey qui arrivait.
Bolomey est arrivé. Il s’est assis sur la terrasse.
Quelle heure peut-il bien être? L’horloge a sonné un coup dans le corridor. Une heure de l’après-midi. « C’est drôle, » a pensé M" Chappaz qui secoue de nouveau sa poêle, ayant sur les joues deux petits bou-
Le
quets de roses minutieusement peints comme sur un vieux cadran de pendule.
Bolomey s'était assis à une des tables sous les arbres dont les bourgeons venaient seulement de s'ouvrir, de sorte qu'ils étaient tout entourés encore d’une fine poussière, comme quand on a secoué un sac ; et M"° Chappaz : « À ces heures ! »
Elle a pris dans le four le plat qu’elle y avait mis chauffer; elle empoigne la poche plate percée de trous qui brillait comme de l’argent, étant fraîchement étamée; elle s’est tournée vers sa fille Lydie qui entrait :
— Va lui demander ce qu'il veut.
— Qui ?
— Tu ne vois pas ?
— Tiens, c’est Louis, a dit Lydie ; qu'est-ce qu'il fait par là ?.… |
Elle a déposé sur la table son plateau de bois à poignées, où il y avait une soupière et des assiettes ; une grande fille qui a dit : « Il fait chaud, » et elle mord dans une pomme.
Lui, n’avait pas bougé de sa place. Il s’y était assis et accoudé ; elle venait, il ne bouge pas. La cuisine ouvrait directement sur la terrasse, il avait dû pourtant entendre le bruit que la porte avait fait en s’ouvrant et qu'on venait : il n’a pas bougé.
Elle lui a dit :
: — Bonjour, Monsieur Louis.
Il n’a rien répondu.
— Qu'est-ce que vous prenez ?
— Un café.
— Nature ?
Il a hoché la tête ; c’est tout.
Alors elle a répris sa pomme, qu’elle avait fourrée avant de sortir dans la poche de son tablier et à mordu dedans tout en s’en retournant, pendant que les pommes de terre saupoudrées de gros sel attendaient sur leur plat ovale.
Elle mordait dans sa pomme :
— Un café nature.
— Va toujours servir ces messieurs, dit M" Chappaz ; je prépare le café pendant ce temps.
M°° Chappaz prit un linge, elle s’essuya les mains.
La grande cafetière de cuivre était au chaud sur un coin du fourneau : « Qu'est-ce qu'il peut bien lui être arrivé, qu'il soit ici à des heures pareilles. »
Elle regarde Bolomey par la fenêtre ; elle voit qu'il est assis tout seul sur la terrasse et il ne bouge toujours pas.
Puis elle le voit qui hoche la tête.
Elle s’est essuyé les mains, elle pend le linge à son clou ; elle prend un verre sur le rayon où ils étaient rangés en grand nombre les uns à côté des autres ; elle le voit qui tire un papier de sa veste, qui l’a lu
(c'était vite lu) ; alors il semble réfléchir, le pli à
ATEN nouveau, le remet où il l’avait pris ; et, légèremen 7e
balancée par un peu de vent, l’ombre Mn lui, percée de trous comme une éponge. TA Elle avait retourné le verre qui était un verr NN ordinaire, haut et étroit, ayant un large pied épais DU et plein de bulles ; elle regarde de nouveau et ler voit, et il ne bouge plus. Elle prend une cuillère dans | le tiroir, trois morceaux de sucre qu'elle pose : l'ai | à côté de l’autre sur un petit disque de nickel ; guère LE plus grand qu’une pièce de cinq francs, — à pa FA, plus de dix ou quinze mètres d’elle sous les arbres | où il y a des tables, avec son chapeau de tous k s jours, son veston de tous les jours, son pantalon d tous les jours, bien reconnaissable et sable. «[] aurait mieux fait d’épouser Lydie, se disait hi M" Chappaz ; peut-être qu’elle se serait calmée. | ; pour lui aussi, ça aurait mieux valu. » Elle soupire. Elle soupire bruyamment, secouant la tête comme Bolomey vient de faire, un garçon qui a du bien, ul garçon qui est indépendant depuis que sa mère est morte, — et son orgueil était cette cafetière en cui vre bien fourbie au brillant belge, dont elle s’est mis à se servir, versant dans le verre un liquide brunâtr
et Ron
un plateau d'aluminium le verre, la cuillère, le sucre: « c’est dommage. Et puis il y a Lydie, mon Dieu ! Qu'est-ce qu'il va falloir que je fasse de cette grande fille ?.. »
Lydie revenait justement :
— Tâche de savoir ce qu’il a. Ça ne doit pas aller avec sa femme.
— Tu crois. Ah! tu es bien curieuse, maman.
Elle, elle ne l’est pas. Elle fait son service. Des clients à la salle à manger, d’autres dans la salle à boire, celui-ci enfin qui est seul sur la terrasse : elle passe de l’un à l’autre avec un poulet, un litre de vin, un café. C’est le métier.
Elle avait fini de manger sa pomme. Elle voit qu'il fait aussi doux dehors que dans la cuisine, où le fourneau pourtant brûle depuis de bonne heure le matin, mais c’est qu’elle est basse et humide.
L'hiver se tient réfugié dans nos maisons particulières alors qu'il a été chassé depuis longtemps par le printemps de dessous le grand ciel qui est à tout le monde. Grande, et est-ce qu’elle est maigre ? On ne sait pas bien. À cause peut-être de son chandail de laine, qui est de couleur trop claire, et d’un vert un peu faux parmi ces autres verts.
Il est brun, lui, de la tête aux pieds ; elle, elle est toute jaune et verte.
Elle pose le plateau où est le café à côté de Bolo-
mey sur la table pas nettoyée, mais c’est qu'on n'avait pas fait la toilette de la terrasse.
On voyait la plupart des chaises et des tables, qui étaient pliantes et en fer, être encore empilées contre le mur sous un petit avant-toit, parmi les toiles d'araignées et entre des tas de feuilles mortes que la bise avait poussées là de son balai méticuleux.
Elle était sans gêne et semblait sans timidité; lui, avait les coudes dans la poussière.
Elle a dit :
— Vous auriez pu au moins me laisser donner un coup de torchon, Monsieur Louis.
Peut-être que M" Chappaz les surveillait par la fenêtre ; mais on ne pouvait pas voir ce qui se passait derrière les vitres que le soleil faisait briller.
Îl n’a rien répondu.
Ah ! il faisait doux ; ah ! il faisait beau dans le monde. II faisait tiède. Le vent passe, il vient de tous les côtés. Il vient de l’ouest où est la Sorge dans son vallon, il vient du nord où est le mont couvert de bois, il vient du sud où est le lac ; il vient de partout à la fois, faisant des remous où un premier papillon jaune monte et descend, tandis que ses ailes bougent comme les pages d’un livre, car c’est l’air qui les fait bouger.
Et lui et elle étaient dans ce vent: et elle lui a dit:
— Alors quoi, ça ne va pas ?
Il a haussé les épaules, étant toujours accoudé. dans son habit de grosse laine brune, devant le café qui fume dans le verre et les trois morceaux de sucre, — en avril, vers le 15 ou le 16 avril :
— Qu'est-ce qu'il y a qui ne va pas ?
Il ne répond rien.
— Oh! moi, a-t-elle dit, vous savez, ce n’est pas pour vous questionner... Mais si vous aviez besoin d’un coup de main, n'est-ce pas ?..
Il secoue la tête, il n’a pas répondu.
On voyait qu'il y avait en elle beaucoup de hardiesse : elle est restée là. Une autre n’y eût peut-être pas tenu ; elle, elle ne s’en est pas allée. Est-ce seulement sa nature, ou si c'est parce qu'on était bien ici, dans ce mélange d'ombre et de soleil, dans cet air tiède qui sent bon, qui sent l’herbe, la feuille verte. la mousse, le sapin. le bleu de l’eau ? Elle reste là, elle a dit :
— Aitendez, je vais chercher un torchon.
Il ne bouge pas. Elle revient.
—— Excusez-moi. c’est tout de suite fait. Ah! ces oiseaux !.…
Levant la tête, et il y en a en effet plein les arbres, des gros et des petits criant tous à la fois et se poursuivant dans les branches.
Elle doit élever la voix, parce qu'on ne s'entend plus.
—— Levez les coudes ; là... C’était dégoûtant.…
Il y a des merles, des mésanges, des pinsons, des fauvettes, sans compter des moineaux en grand nombre, qui bougeaient dans les branches, parmi les pousses vertes, comme des feuilles mortes, pas encore tombées ; puis voilà qu’elles tombent :
— Comme ça, ça va mieux, hein ?
Elle avait mis le torchon sous son bras ; lui continuait à ne rien dire.
Et tout à coup :
— Ecoutez.
Il s’arrête.
On a été étonné de sa voix qui était changée, plus sourde, plus rauque et étouffée ; et il a regardé autour de lui.
— Je voulais vous demander.
Regarde encore autour de lui :
— Mais n’en dites rien à personne... Est-ce que vous ne l’auriez pas vue ? vous ne l’avez pas vue passer ?
Elle a dit :
— Non.
Et c’est tout, et elle a dit non tout de suite, sans même s'être informée de qui il s'agissait, comme si elle le savait bien (et en effet elle le savait, il n’avait pas eu besoin de le lui dire) :
— Oh! alors, a-t-il dit, alors...
Un oiseau passe tenant dans son bec un brin de paille qui a brillé dans le soleil comme une petite chaîne d’or.
C’est des choses qui arrivent.
Elle ne semblait ni étonnée, ni désireuse d’en savoir davantage, ni excitée par la curiosité comme sont généralement les femmes ; — calme, au contraire, un peu plus attentive seulement.
— Îl y a combien de temps que vous étiez ?.…
Il a dit :
— Six mois.
— Oh! dit-elle, elle a peut-être été faire une course.
Avec sa grande bouche, ses belles dents, son visage un peu maigre aux traits chiffonnés, ses cheveux bruns et raides coupés à hauteur des oreilles ; — une grande fille, qui connaît la vie. Et peut-être est-ce bien pourquoi il s’est ainsi adressé à elle, se disant qu’elle comprendrait.
Il est là tout seul, il a besoin d’avoir quelqu'un avec lui dans son chagrin, est-ce que c’est ça ?
Car il secoue la tête encore, tirant le papier de sa poche ; il a dit :
— Elle m'a laissé un mot. Seulement, je n’y pouvais pas croire.
Tenant le papier plié en quatre, au bout de ses doigts, tandis que le café devenait froid dans son verre.
IT
Il y avait un peu plus d’une année que sa mère
était morte, et elle était morte le jour de Noël. Il ne se rappelait pas d’avoir connu son père,
l'ayant perdu quand lui-même n’était qu’un tout petit garçon.
C'était le jour de Noël. Il y avait un peu de neige,
ce soir-là, pas beaucoup. Il était sorti, vers les six heures, pour aller acheter du tabac au village.
— Tu ne t’attardes pas, Louis, avait-elle dit. Je t’attends pour le souper.
— Bien sûr que non, avait-il répondu. Je ne fais qu'aller et revenir.
La nuit était déjà tombée, mais elle était toute blanche d'étoiles, tellement elles étaient nombreuses dans le ciel.
Aussi nombreuses que les grains de sable au bord de la mer.
De
Il y avait une vapeur dans le milieu du ciel qui
La
éclairait doucement, faite d’une poussière d’astres, — un chemin blanc et nous les hommes étions dessous.
La cérémonie venait justement de finir à l’église, comme Bolomey arrivait sur la place, sous les étoiles, par un peu de neige, de sorte que beaucoup de femmes et d'enfants rentraient chez eux, et quelques hommes, parce que Jésus est né.
Il avait rencontré des connaissances ; il avait été
boire un verre avec des amis, étant bien obligé d’ail-
leurs d’entrer dans le café pour y acheter son tabac, car la boutique était fermée.
Il s'était mis ainsi légèrement en retard. C’est pourquoi au retour il se hâtait sous la Voie Lactée pas changée, cette écharpe qu'il semblait que le vent eût fait se tordre sur elle-même, blanche et vaguement transparente, au-dessus de lui; et il y avait un peu de neige blanche et vaguement transparente au-dessous de lui.
Il s'était étonné de loin, voyant que la porte de la maison malgré le froid était ouverte, et on ne venait pas la fermer. Il se dépêchait, mais n’a pas compris, pendant qu’il était sous la Voie Lactée qui se tord dans le milieu du ciel depuis toujours au-dessus de nous. Il a fallu qu’il eût d’abord poussé la porte du jardin ; alors seulement il l’avait vue.
Elle était drôlement couchée devant la porte dans
la neige.
Eh ! qu'est-ce qu’elle a ? elle a glissé, elle s’est peut-être cassé la jambe. « Maman!» :il l’appelle de loin. « Mère ! parce qu’il lui parle, qu'est-ce qu’il y a ? je viens ; » — elle n’a rien répondu. Et la porte de la maison continuait à être grande ouverte.
Ah ! si drôlement couchée de côté, la joue droite dans la neige, et elle serrait encore une bûche sur sa poitrine des deux mains, comme si c’était un petit enfant qu’elle eût tenu, parce qu’elle revenait du bûcher : ce soir-là, le soir de Noël.
À peine si elle avait encore ouvert les yeux quand il l’avait prise dans ses bras, si légère et en même temps si lourde. Une vieille femme. Soixante-quatorze ans. Quelques vieux os, puis beaucoup de vêtements autour et plusieurs épaisseurs de laine; toute froide déjà, tout immobile, — qu'il avait portée sur son lit, puis il avait couru chercher le médecin. Trop tard.
Et il s'était trouvé seul dans la vie.
Seul dans cette petite maison à toit brun dans les arbres où ils avaient vécu trente-six ans ensemble, elle et lui; et il faisait le jardin, il soignait ses ruches, il allait pêcher ou chasser, il distillait les fruits du verger, il faisait du cidre avec ses poires et ses pommes, ayant ainsi ensemble un petit bien qui leur permettait de vivre, les deux ; — qu'est-ce qu’il reste de tout ça ? |
Il voit : c’est lui ; il reste moi.
Il doit maintenant apprendre à tenir le ménage. Il va être midi ; il est seul. Il s’était habillé, ce matinlà, une fois de plus, et, une fois de plus, avait remis ses vêtements pour les ôter le soir venu ; il voyait que tout est recommencement dans la vie. C'était il n’y avait pas encore tout à fait une année. Une chose n’est faite que pour être défaite, puis être refaite par nous, puis être défaite à nouveau. On y consent parce qu'il faut bien, mais avec fatigue. De sorte que même ses réveils étaient tristes, voyant devant lui la journée qu’il connaissait tout entière d'avance faire place déjà à la suivante, toute pareille, qui la niaït. |
Il s'était levé, ce matin-là, comme toujours; il avait été travailler au jardin. Il faut bien se défendre contre les choses, quand même on sait qu’elles sont plus fortes que vous et l’emporteront pour finir. Attacher des branches, — qui retomberont. Echenillér un rosier, —— où la vermine se remettra. Il allait devant les ruches autrefois peintes en belles couleurs et qui peu à peu étaient devenues grises : alors il faudra les repeindre. Il voyait la nature tourner autour de lui avec ses saisons, ses nuits, ses sautes de vents, toute en répétitions. Et alors, lui aussi, il voyait qu'il se répétait, allant avec lui-même et son ombre sans fantaisie le long des touffes d’æil-
Et
lets de poète qui se resèment avec entêtement, — faisant toujours une même ombre à la même distance et à la même place, devant, puis à côté de lui. Il y avait dans la cuisine une vieille horloge à caisse sur le cadran de laquelle il allait jeter un coup d’œil de temps en temps, mais il connaissait l’heure d'avance. Il se disait : «Il doit être onze heures moins le quart, » il était onze heures moins vingt. Ab ! point de surprise. Et un moment après : « Onze heures et vingt, » et 1l était exactement onze heures et vingt.
C'était en mai ; c'était cinq mois après la mort de sa mère ; il avait empoigné les deux gros arrosoirs peints en vert à l’extérieur et en rouge au dedans. Il a porté les arrosoirs au filet d’eau qui coulait par un tuyau de fer dans un vieux bassin de granit ; c’est une toute petite source, parce que l’eau est rare dans la région. Il bourre sa pipe. Il fait une ombre qui est à présent derrière lui. Et il voit que tout est en vie pourtant : il y a la chanson de l’eau ; il y a la rencontre d’une chose avec une chose, et le plaisir qu'elles y ont. Elles vous le disent. Il écoute, en tirant sur sa pipe, l’histoire que l’eau commençait dans l’arrosoir d’une voix très haute, mais qui descend et
s’assourdit. Tout est en vie, — regardez la terre qui a chaud, car il faisait très chaud ce jour-là, et il faisait sec depuis longtemps ; — et comment elle me
pe à
voit venir, parce que je lui apporte la pluie, sous les hautes passeroses pas encore ouvertes, sous les rosiers qui commencent à fleurir, ouvrant ses petites bouches, puis faisant entendre un bruit comme quand le chien courant après une longue chasse se jette sur sa soupe.
Une cloche s’était mise alors à sonner midi au village, de l’autre côté du vallon.
Certains jours on ne l’entendait pas du tout, certains autres jours très bien.
Ca dépendait du vent et du temps ; c'était selon que le vent soufflait de l’est ou de l’ouest ; aujourd’hui il devait souffler de l’ouest et le vent prend le son en passant et il vous l’apporte en cadeau, disant la présence des hommes au delà des régions désertes qu'il y a entre eux et nous.
Eux, là-bas, revenant de leurs vignes ou des champs, vont s’asseoir devant un morceau de lard, puis iront dormir un moment ; ils donnent l’exemple.
Il pose les arrosoirs retournés contre le mur, puis détourne ses yeux d’une certaine place qui est devant la porte et qu’il lui faut franchir quand même. Il allume son feu, il est seul. Il met sa pipe qui s’est éteinte dans sa poche où elle fait une place chaude.
Il prend une assiette dans le vaisselier et un verre. Il frotte avec un papier de journal le dedans de la
Lt Ne x FL A
poêle qu'il a d’abord mise chauffer légèrement sur le feu. Il est seul ; il fait les travaux de l’homme et ceux de la femme.
Il casse deux œufs sur le bord de Ia poêle où il a mis un morceau de beurre.
Il vient s'asseoir à la table devant une bouteille entamée et son omelette ; il n’a pas faim.
C'était il n’y avait pas encore tout à fait une année, vers les midi et demi, et cinq mois après la mort de sa mère.
Il n’y avait pas bien longtemps qu'elle était assise encore en face de lui : — à présent, là où étaient les vieilles rides sous le bonnet à ruche noire, il y a de l'air, c’est tout, il y a l’ombre, c’est tout.
Il y a l’ombre qui est traversée par une barre de soleil posée de champ sur le carreau à un de ses bouts. L’égouttoir pendu à un clou, la planche à bacher sa voisine. Et personne. Il se dit : « Et moi ? » Mais il se dit: «Est-ce que j'existe seulement, est-ce que je compte ? » étant silencieux, étant secret, étant solitaire, tandis que la vie se poursuit. |
Séparé de la vie, séparé de la nourriture. Il se verse à boire, il vide son verre d’un coup. Et ça ira ainsi, pense-t-il, jusqu’au bout. Le pain passe mal, l'omelette est rêche sur sa langue: à quoi est-ce qu’on peut bien servir ? Le grand bruit dure, qui est la
vie ; lui, fait silence n’ayant rien à dire, n'ayant personne à qui parler. Il repousse son assiette, il bourre sa pipe pour se consoler, mais est-ce qu’on se console ? Il bourre sa pipe qu'il allume, puis souffle devant lui une grosse bouffée de fumée qui prend forme dans le soleil en même temps qu’elle se revêt d’une belle couleur bleue.
Il s’est levé. Où est-ce qu'il va ?
On le voit qui sort dans le corridor ; il suit le corridor jusqu’à la porte d'entrée. Il titube dans la lumière comme un homme qui a trop bu.
Frappé sur la tête et en pleine figure, il recule ; il est obligé de se tenir au mur.
L'air est comme une machine à battre en plein fonctionnement, avec ses roues, ses palettes, ses trémies, son tuyautage, tout un système d’engrenages ; elle bourdonne, elle gémit, elle craque, elle crie, elle ronfle, elle crache, elle tousse au-dessus de lui et autour de lui. Et plus bas que lui, et plus haut que lui, dans les arbres, parmi les rosiers, à ras de terre.
Ah! ça vit trop, pense-t-il, ça s’agite trop, ça s’amuse trop (pour moi) ; il est triste, il est fatigué.
Et la tête lui tournait, c’est pourquoi il avait cherché des yeux un endroit tranquille où il pourrait s'étendre. Il jette encore un regard dans le vallon où nul être de son espèce ne se voyait, parmi toutes ces autres espèces d'êtres errantes et retentissantes,
et en même temps plein d’un grand silence pour le cœur. Ah ! dormir, n’être plus ! Il y avait, dans le bout du jardin, un coin de pré où l’épaisseur de la terre végétale donnait naissance à une haute herbe bien verte et drue ; il s’y est laissé tomber dans l’omhre d’un gros noyer qui se dressait là. N’être plus, s’oublier soi-même. Il défait sa taille d'homme qui le gène, se laissant aller en arrière sur le coude, puis avec le dos contre la pente qui le reçoit.
L’herbe s’est pliée sous lui, tandis que sur le côté de son corps elle le domine et le dépasse, comme si elle voulait dire : « Il n’y a plus personne, je l'ai repris, ne vous occupez plus de lui. » À distance, on ne le voyait pas.
Il ne voyait plus rien lui-même, sauf beaucoup de petites fleurs plus hautes que lui, des clochettes blanches, des clochettes bleues, des boutons d’or qui
se penchaient sur sa personne. Îls semblaient lui
dire : « Qui es-tu ? » Lui, disait : « Je ne suis rien, ne vous inquiétez pas de moi. »
Et au-dessus de lui, ayant mis les mains sous sa tête, le ciel alors s’était montré entre les frêles pousses brunes du noyer pas encore complètement ouvertes (car l’arbre est tardif, c’est le plus tardif de tous les arbres de chez nous), ne donnant qu’une ombre clairsemée. Le ciel était tout bleu; il était vu comme de haut en bas. Il était vu comme quand on
se penche sur un lac du haut d'u un à rocher, a
monde se retournait. ; On voyait la voile glisser, se les et puis cher de côté : c’était un petit nuage. Puis elle s’el va, toute légère, ne pesant pas plus qu’une pensée dans l’esprit, — et passe.
Ah ! se dit-il, où est-elle ? il la cherche y et ne la trouve plus. ca Il n ny a Ps ges nuage.
« Et l'Eternel Dieu fit tomber un DE meil sur Adam ; et Adam s’endormit et Die
D té
sgtitiiitinnrt
— Ah! dit-il, ah ! je vous demande pardon...
Il se frottait les yeux.
Elle était là. Il n'avait pas encore bougé, étant étendu tout de son long sur la pente du talus.
Elle était là et elle ne disait rien dans sa surprise ; alors il avait commencé à la voir, il se disait : « C’est quelqu'un. » Il se disait : « C’est une femme. Et puis, non, se disait-il, ce n’est personne ; c’est seulement un rêve que j'ai fait. »
Car elle ne bougeait pas non plus.
Mais il la regarde mieux et il la regarde avec plus de force : alors il avait vu qu’elle ne se défaisait pas, bien au contraire, et qu’elle durait, étant quelque chose d’opaque et de dur, étant une réalité, ayant
une forme, occupant une place dans le temps et dans l’espace, pendant qu'il la regarde bien et avec fixité.
Il s’est tourné légèrement de côté sur le coude.
— Oh ! Monsieur...
Elle parlait.
Elle disait :
— Oh! Monsieur, vous ne pourriez pas me dire où est le chemin... Je crois que je me suis perdue.
Oh ! belle, se dit-il, belle et grande. IT voit qu'elle a une robe bleue, des bas de soie couleur chair. Il la voit de bas en haut ; elle lui a été envoyée.
— Ah ! dit-il, le chemin est tout près là-derrière…
Il voit qu’elle a son chapeau à la main. Il voit qu'elle à les bras nus.
Elle a dit :
— Ah ! je vous remercie...
Il voit qu’elle a les cheveux noirs et bouclés (de bas en haut). Les joues rondes et brunes, de bas en haut, les épaules larges. Et voilà qu’elle se rassurait, comme il voit, pendant qu'il se mettait assis, parce qu'au lieu de se sauver, pendant qu'il se mettait assis, elle est demeurée là, ayant seulement reculé d’un pas ou deux. Il se frotte encore les yeux : puis la regarde encore, puis sa propre personne et dit :
— Oh ! excusez-moi, Mademoiselle, on n’est pas en tenue... |
Il dit :
— C’est qu'il fait chaud.
Montrant sa chemise qui est ouverte et le pantalon de toile qu'il a, avec une ceinture de cuir, c’est tout; pendant que les sauterelles lui sautent dessus, ouvrant leurs ailes rouges dans la belle herbe ou bien sont suspendues à la tige d’une fleur.
Et tout d’un coup il avait changé de nature, pendant qu’elle recommencçait à parler :
— Oh ! Monsieur, c’est moi...
Elle voulait dire : « C’est moi qui m’excuse ; » elle parle d’une voix naturelle et un peu trop vite seulement ; elle tenait son chapeau des deux mains contre sa jupe gonflée de vent, où le mélange de l’ombre et du soleil faisait comme une broderie.
— J'aurais dû faire attention, parce que le chemin est suffisamment bien indiqué ; j'ai été distraite. Et je ne vous avais pas vu. Et puis je me suis dit : « Eh ! un homme, eh ! un homme ! » Alors je n’ai plus pu bouger.
Il à dit :
— Et à présent, ça va mieux ?
— Oh ! oui.
Elle a ri en montrant ses dents : elles étaient comme les petites pierres blanches qu’il y a au fond des ruisseaux.
Puis recommence :
— Aloe je n’ai qu’à ont n 'estce P Il dit : L — Oh ! je vais vous montrer, parce qu’on s y onnaît un peu. | : 5 es Il se lève. Il est grand, pas beaucoup plus grand
qu’elle. Grand, large d’épaules, solidement bâti, e + elle de même. Il élève sa taille à côté de la sienne dans l’ombre du noyer où il a été étendu, mais ile debout. Il reboutonne d’une main le devant de chemise, qui est une chemise bleue à rayures bla ches, sur sa poitrine. | ne |
Il était mort: il est vivant. Il dormait, il est RE LR te ur son corps dans t un monde ressuscité. a
Il s’est approché d'elle, le chant des oiseaux l'a compagne. Îl vient, il marche avec elle ; il sort da: le soleil, elle sort dans le soleil ; ils sont deux, ils sont grands tous les deux, ils sont presque de la e même taille, ils sont accordés (c’est ce qu’il lui semble) et comme depuis toujours et comme pour to a jours (c’est ce qu’il lui semble), pendant qu’il disait :
— Vous comprenez, on est ici tout près de che moi, alors je m'y connais... | |
Le chant des oiseaux les accompagne : à retourne :
— J'habite là.
— Ah ! dit-elle, c’est joli.
— N'est-ce pas que c’est joli ? Et on y est bien, VOUS Savez...
Et puis il dit :
— Vous, vous avez pris par la passerelle ?.…
Elle dit oui.
— Eh bien, on va faire quelques pas ensemble. Oh! ça ne me dérange pas du tout. Alors vous faisiez un petit tour... Ah! chez votre oncle... Ah ! pour quelques jours, ah! c’est ça. La maison neuve ?.… Ah lil est retraité... Des chemins de fer ?.…
Il parle, elle parle un peu; il questionne, elle répond ; ils montent l’un à côté de l’autre la pente, parmi l’herbe haute, puis moins haute, l’herbe drue, puis moins drue, l’herbe verte, puis moins verte, l'herbe abondante, puis plus rare ; — la pente où le terrain enfin devient du sable avec quelques touffes de thym pleines d’abeilles.
Elle s’appelle Adrienne, elle s’appelle Adrienne Parisod ; moi je m’appelle Louis, je m'appelle Louis Bolomey..
Le café est froid dans son verre. Il est toujours sur la terrasse : il est seul, — il est seul de nouveau. Oh ! comment est-ce que c’est possible ? Il n’y a pas encore une année. Car, à l’automne, il l’avait épousée : et on est seulement en avril.
Ïl a sorti de sa poche une pièce de cinquante centimes qu'il pose à côté de son verre resté plein.
Où est-elle ?
Il cogne sur la table pour appeler et on ne vient pas : pourquoi est-ce qu'elle est partie ?
Et il voit qu’on ne vient pas, mais tant mieux,
parce qu'il se lève, puis, revenant sur ses pas, il défait le chemin fait un moment avant.
Il retraverse la terrasse en sens inverse.
Six mois après son mariage.
Il avance sous un ciel tout dallé de petits nuages blancs, carrés et courts, juxtaposés, comme lorsque la glace vient de céder sur un étang ; et ils ne laissent entre eux que d’étroites fentes de ciel où le soleil se montre, puis il se recache presque tout de suite, puis se montre de nouveau.
Lui, s’est avancé jusqu’à la vue : Où es-tu ? elle n’est pas là. D'où il se tient, on voit tout le vallon : il voit seulement qu’elle n’est pas là. On voit la pente qui descend jusqu’à la rivière, comment elle est plantée ou pas plantée, cultivée par places, pas à d’autres, avec de l’herbe, des buissons, puis des endroits eù on exploite le sable, — il voit seulement qu'elle n’y est pas. C’est beau à regarder, c’est ennuyeux à regarder. Î[l regarde quand même ; il voit comment la route fait une grande courbe pour aller chercher la rivière, qu’elle passe sur un pont bas.
À ce moment, il n’y a plus eu de soleil, il n’y a plus eu de différences entre les choses.
Tout devient gris et égal pour la vue comme après une petite pluie; on n’apercevrait même plus le tracé de la route sans une auto qui la descend, — qu’il suit de l’œil, — qui passe la rivière, puis remonte l’autre versant en une longue ligne oblique.
Il attend avec patience que le soleil soit reparu, qui revient en effet bientôt, ayant pitié de lui, et lui a dit : « Voilà, >» comme quand on déplie une carte sur la table : hélas ! personne, toujours personne. On constate seulement qu’en amont de la route, il y a le viaduc du chemin de fer aux nombreuses et belles arches. La voie ferrée ne descend pas comme la route chercher l’eau, mais va tout droit d’un bord à l’autre du vallon soutenue par ses arches dans les airs ; c’est beau. Il compte ces arches de pierre, et elles sont de plus en plus hautes à mesure qu’on se rapproche du milieu du viaduc, puis diminuent de nouveau ; où est-elle ? en belle pierre grise veloutée qui brille doucement dans le soleil reparu. Les trains passent dessus ; les trains vont à plat et droit devant eux de l’un à l’autre bout du monde.
Alors le soleil se cache de nouveau et il se dit : « Quoi faire? » il se dit: « Pourquoi est-elle partie? »
Il ne comprend pas, il ne comprendra jamais. Il s’est assis près d’un buisson sous les nuages et tire
La)
à dencre violette quelque HE : et c'était posé : la table. Ce matin. Il était sorti. Il avait été voir | que donnait le repeuplement de la Sorge. La société À de pisciculture, car il était pêcheur aussi. Il y avai À dans le fond des mares des petites fumées noires qu # | se dissipaient dès qu’on approchait. Et ce papieï quand il était rentré vers midi, était posé bien e vue sur la table de la cuisine, mais il se dit une fois de plus : « Est-ce vrai ? est-ce possible ? » et il n peut pas y croire, dépliant Ja feuille qu'il tire de s0 L
AAGULEE À es
ra et toutes les autres voix se taisent étouffée par lui, qui n’est qu’un fil noir. Mon cher Louis Un mince trait noir jetant des étincelles, qui sont Le soleil dans les vitres. Je m'en vais, ne m'en veux pa LE Oh! cher Louis. Car le soleil est reparu pendant que la rumeur grandit, grandit encore, remplit un instant l’espace, — il ne s’entend pas, — puis, s’a osent sur. elle-même, tout à coup elle n’est res
tout haut et c’est sa voix qui dit : Je t’écris ce petit
mot pour que tu ne sois pas fâché contre moi...
Il entend son cœur.
Je voudrais que tu ne sois pas fâché contre moi, peut-être est-ce seulement que je suis trop jeune... Qu'est-ce que ça veut dire ?
Elle s’ennuyait. Elle est partie.
Et, s'étant remis debout, voilà qu'il la demande aux arbres ; 1l leur dit : « Vous ne l’avez pas vue ? »
Les terrains sablonneux d’en face, ayant été creusés pour l’exploitation du gravier, sont comme des caisses posées en retrait les unes sur les autres : «Vous ne l’avez pas vue? Et, toi, tu ne l’as pas vue?» C’est un cerisier, avec ses bouquets de fleurs grises, parce qu'elles ne sont pas encore entièrement ou-
vertes ; — tandis que les jeux de l’ombre et du soleil
sur les étages de la gravière déplacent continuellement leur système d’empilage.
« Tu ne l’as pas vue ? Toi non plus ? » Cette fois, c’est un poirier pointu.
Un haut poirier de poires étrangle-chats et l’ombre qu'il projette en réponse est comme les tristes restes d’un de ces grands feux de broussaille qu’on allume au premier printemps, quand les merles commencent à chanter. Non. Le poirier dit non avec son ombre.
. Et toi ? c’est un petit bouleau. II lui a dit : «Est-ce
que tu comprends ? Après six mois seulement de mariage ? »
Le petit bouleau a fait avec ses branches un mouvement plein d’indifférence, parce qu’un coup de vent à deux ou trois reprises le balance d’arrière en avant.
Alors pourquoi ? Il ne comprend pas, mais personne ne peut comprendre. Il est arrivé au bord de la rivière ; c’est sa vieille amie pourtant, c’est sa compagne de toujours : il ne la reconnaît plus.
Elle, elle ne se tait pas assez. Elle parle trop, elle,
et trop en désordre, — trouble, volubile, surabondante, riant et pleurant pêle-mêle.
Tant de fois on est venu s’asseoir à côté d'elle. Il y avait des moments de l’année où l’eau était si calme qu’on se voyait dedans. Vous étiez devant vous-même, dans ces morceaux de miroir à peine rattachés ensemble par une mince chaînette dont on voyait briller les mailles parmi les pierres. Tout occupée de vous, toute pleine de vous, avec une petite voix comme quand un enfant lit laborieusement dans son livre une histoire.
Tant de fois, pense-t-il, et cependant tu ne me reconnais pas.
Un galop l’emporte aujourd’hui. C’est une course précipitée ; elle passe, elle n’est déjà plus. C’est nouveau sans cesse et déjà passé, et toujours ancien.
FÉERIES ÿ »
Ecoulement, rapidité.
Ca se construit et se détruit sans cesse comme nous ; Ça s'élève, ça retombe.
Ça vient, c’est déjà loin ; ça revient et c’est déjà loin.
L’eau jaune avait gagné les berges où elle avait entrelacé les longues herbes sèches de l’année précédente aux nouvelles petites pousses d’un beau vert, faisant comme un ouvrage de vannerie à mailles fines. |
La branche retombante d’un buisson qui trempait du bout dans le courant s’agitait inutilement, avec toujours le même geste.
— Alors, comme ça, a dit Gourdou, à un homme qui travaillait dans son champ, il faut croire que la terre est toujours basse par ici.
— Et heureusement encore que je ne suis pas tant and &,
— Toujours trop.
Gourdou interpelle un homme en passant, puis un
autre, et avec familiarité, car il connaît tout le
monde et tout le monde le connaît dans le pays,
depuis vingt ans et plus qu’il y fait ses tournées. | Il a un peu bu, pas trop. Il est grand et fort, cor- pulent, et encore vif et souple, malgré l’âge, car il à
près de septante, comme il dit, septante ans, c’està-dire soixante-dix ; les joues Re semées de poils
teint de soleil couchant. Les cheveux frisés sur le front, mais on ne peut pas les voir pour le moment, à cause de son chapeau de feutre ; à part quoi toute sa personne est vue, tout l’ensemble de son personnage, parce qu'il vient d'en haut, ayant sa canne d’épine à corbin dans la main droite, sur la hanche gauche un gros bissac de cuir.
Lui, nous voit de haut en bas ; il nous domine.
Il est raccommodeur de faïence et rétameur; c’est lui qui répare la vaisselle cassée ; c’est lui qui remet à neuf les fourchettes et les cuillères ; — il est tapeseillon comme on dit.
Le lac est gris clair comme du fer-blanc, lisse comme un toit de tôle.
Il faut voir comment c’est ici et que c’est assez désert et peu peuplé, pendant que Gourdou vient à travers le vignoble, qui est là-haut comme beaucoup de serpillières mises à sécher en plein soleil ; puis, au moment où la pente faiblit, la couleur du pays change.
Le pays noircit. Le pays tout à coup se couvre de vergers pleins d'arbres assez petits ‘et bas, des pruniers, des poiriers, des cerisiers surtout, qui font de loin comme une planche de persil. Et il y a peu de monde, mais Gourdou parle à ce monde de près ou de loin, tout en venant. |
— Ah ! éparpillés ! leur dit-il. Ah ! posés les uns
à côté des autres ! Ah ! appliqués quand même pour pas grand’chose à un travail toujours le même ! ah ! couchés tard ! ah ! levés tôt !
Car il lui arrive de parler tout seul, disant des choses tristes d’une voix gaie.
— Rien ne nous est donné qu’on ne le prenne, c'est-à-dire qu'il faut y mettre tout son temps et toute sa peine pour le morceau de pain qui fait besoin et l'assiette de soupe qui fait besoin, couchés tard, et levés matin, est-ce vrai ? Et séparés !
Maintenant il parle tout haut.
— Séparés et collés ensemble. Unis par le dehors, par les lois, par les habitudes, désunis du dedans : frères et étrangers, père et fille et étrangers, mères et fils, mari et femme...
Il repousse sa sacoche, il lève celle de ses mains qui tient la canne ; à qui est-ce qu’il parle, est-ce que c’est au vallon ? Le soleil est devenu rouge comme de la cire à cacheter derrière le brouillard ; on peut le regarder en face. Rouge et rond comme un cachet sur une lettre. Le lac à présent est comme du papier sale.
Et le vallon se tient un peu plus en avant que le lac, un peu plus près de nous, ouvrant sa poche pas cultivée au milieu des terres cultivées.
À qui est-ce que Gourdou parle ? Est-ce au pays ou est-ce aux gens ? car il continue à parler. Et à
présent il ny a plus personne, à mais il co! Li parler. | | EL.
— Al ! oui, c’est qu’on est séparés !.… Il rit.
— Mn dans la vie, séparés dans la mort.
chemin dans une voiture d'enfants à roues de E dont les galons déchirés pendent, une charge dei mort qu’elle ramène de la forêt, — vue de loin,
d’en haut pendant qu'il parle ; et des automobi
passent, une rouge, qui est découverte, une noïl qui est fermée, un camion qui traîne derrière une queue de fumée bleue que la vitesse soulève.
— Posés les uns à côté des autres pour un |] moment, dit-il, ô les condamnés à mort ; mais ç fait rien, dit-il ; et condamnés aux travaux forc mais Ça ne fait rien, parce a ils ne savent pas. 1 je sais. ele
Et puis il dit :
— Mais, moi, j'ai truqué.….
ranger la vaisselle. Dans la chambre voisine, dont la porte était entr’ouverte, il y avait son gendre M. Mé.traux et ses deux petites-filles: Gladys la plus grande (c’est des noms bien distingués, mais ils sont à la mode depuis quelques années dans nos villages) et Eliane.
Gladys avait six ans, Eliane quatre. M. Métraux était comptable à la verrerie de Saint-Prex.
Elle a un nœud dans les cheveux, un énorme nœud grenat : c'est la petite. |
Elle porte par-dessus sa robe une sorte de jaquette en laine mauve crochetée : c’est la grande, c’est Gladys. |
La petite s’endort sur un livre d'images, mais la grande est debout, à côté de son père, devant un beau poste de T. S. F. à quatre lampes.
Il fait beau, ce soir ; M. Métraux pèse sur un bouton : ça tousse, ça crachotte. M. Métraux pèse sur un autre bouton : une voix enrhumée s’est mise à parler en italien.
— C’est pas ça.
— Oh! papa, papa, d’où est-ce que ça vient ?
— Ça, c’est Milan !
— Où est-ce que c’est, Milan ?
Métraux fait un geste vague du côté de la montagne qui est au sud et que d’ailleurs on ne voit pas d'ici ; Eliane s’est tout à fait endormie sur son livre.
— C’est loin ? a dit Gladys.
M. Métraux est distrait :
— Oui.
— C’est plus loin que Morges ?
— Tu m'ennuies ! dit M. Métraux.
Et l’appareil tousse de nouveau, siffle, crache, puis émet une espèce de râle intermittent, — d’où tout à coup le chant d’un violon est né, et monte, solitaire et nu, couvrant le bruit de vaisselle qui arrive de la cuisine.
— Papa, et ça d’où est-ce que ça vient ?
— Ça vient de Stuttgart... C’est un opéra.
— Qu'est-ce que c’est, un opéra ?
— Tais-toi, je t’ai dit, tu m’ennuies.
— Oh! écoute, papa, comment est-ce que ça vient ?… Ca vient à pied ? Papa...
— Qu'est-ce qu'il y a ?
— Ecoute, est-ce que ça a des ailes ?.…
— Oui, dit M. Métraux, ça a des ailes...
Parce que l’orchestre éclate maintenant au complet, mais la petite voix n’a qu’à se faire encore plus aiguë :
— Alors, papa, est-ce que c’est comme les anges, tu sais ceux qu'il y avait sur la feuille de l’école du dimanche ?.…
— Dis donc, Henriette.
C’est Métraux qui appelle sa femme.
— Est-ce qu'on les voit, dis, papa ?
— Tu ne pourrais pas venir chercher les enfants, dit Métraux, accompagné seulement par les flûtes. C’est pourtant l’heure de les mettre au lit.
Puis par une clarinette.
— Je viens.
Elle entre.
— Maman...
— Allons, Gladys, dépêche-toi.… Dis bonsoir à ton père. Je t’expliquerai tout ça en te couchant... Oui, c’est des anges, seulement on ne les voit pas. On ne voit jamais les anges, viens vite.
Pendant que les timbales commencçaient à rouler de plus en plus vite, avec un effet de rapprochement, comme quand un gros camion cahote sur le pavé.
Gourdou, pendant ce temps, était entré par derrière, c'est-à-dire du côté où la bise souffle, du côté défavorisé, — la terrasse étant au midi.
Il fallait traverser une espèce de hangar, fermé seulement à un de ses bouts par une paroi de planches ; on arrivait ensuite dans un corridor pas éclairé.
— Musique, disait-il, musique...
Il cherchait la porte de la salle à boire qui se voyait mal dans l’obscurité. « Musique... » il l’a trouvée, 1l l’ouvre, il entre :
— Ah! c’est pas vous, a-t-il dit, qui la faites.
tables, tout à côté d’un ul DOC en Fa | che d’où débordait largement dans la salle l'éno PATÈE rose d un n phonographe HE se taisait:
Bonsoir !
Eux disent bonsoir ; on se connaît bien.
C’étaient trois hommes des environs. | Et on n’entendait plus rien, à présent, sauf qu
y avait un peu de vent au-dessus du toit dans les branches. M: |
Mais une grande voix de femme a tout à co percé le mur. |
Une grande : voix de femme disant l'amour L | puis brusquement se brise dans son élan comme * hampe d’un jet d’eau à bout de course, — se bris retombe, s’éparpille. |
— Charrette! a dit Cou THon Est-ce qu” on pourrait pas mettre deux sous dans l'appareil 4 Pour lui faire concurrence...
— os dommage, a dit Gourdou. | Et la voix de femme reprend, plus basse,
plainte ; — alors Gourdou donne un coup de por sur la table.
— Eh! y a-t:il quelqu'un ?
— Qu'est-ce qu'il vous faut ? a dit Lydie, qui est entrée.
La voix s’est tue.
— Ah! bonsoir, Mademoiselle Lydie. C’est vous qui faites tout ce bruit ?
— Ah! j'aimerais bien, a dit Lydie.
On voit par la porte restée ouverte M"° Chappaz qui lit son journal dans la cuisine.
Bulletin météorologique. vent du sud-ouest... Dépression sur la Finlande...
— C'était beau, hein ? a-t-elle repris.
— Ah! a dit Gourdou, ça vous intéresse ?
Refroidissement général...
Mais elle hausse les épaules ; elle disait :
— C'était Stuttgart.
Pendant que la voix continue :
Précipitation à brève échéance... Pluie ou neige selon les régions...
— C'était du Wagner... C’est dommage... Mais mon beau-frère est trop HnpaHent pour jamais laisser finir un morceau.
Elle soupire.
— Et qu'est-ce que vous prenez ?
On voit sur le poêle le phonographe avec son pavillon rose qui se renforce dans son silence comme s’il boudait.
—— $i vous aviez un bout de saucisson, j’ai couru toute la journée.
La porte de la cuisine s’est refermée derrière Lydie.
Et Gourdou, qui ne se tait plus : « Savez-vous encore où vous êtes, vous ? » parce qu'il s’adresse aux trois hommes :
— Eh bien, vous avez de la chance. Parce que, c'est vrai, disait-il, on ne sait plus où on est au jour d'aujourd'hui. Est-ce en Allemagne, à Rome, à Bordeaux ?
Il s'était mis à boire et à manger ; il avait dit : « À votre santé. » On lui avait dit : « À votre santé. »
Il mangeait et buvait.
— En tout cas, pas chez nous...
On lui avait dit : « Alors, toujours en tournée ? »
— Chez nous, est-ce que ca existe encore ? dites donc, vous qui en êtes, avec toutes ces importations, toutes ces primeurs, toutes ces musiques. On est trop petits et puis trop muets. Ça nous vient dessus, on se laisse faire, on est recouverts...
Mangeant et buvant.
— Hein ? disait-il. Et la campagne, est-ce que ça existe toujours ?… Ah! et comment est-ce qu’elle va ?.… Pas trop mal, ah! tant mieux. Vous comprenez, moi, Je ne sais plus. Je ne sais plus où je suis, je passe. Moi, je n’ai rien, ni terre, ni maison,
ni titres, ni femme. Vous êtes attachés, moi pas. Je suis indépendant de l’eau et du soleil, du ciel et de la terre...
Lydie, ayant fim de laver la vaisselle, avait été se mettre devant la fenêtre qui donnait sur la terrasse. Sa sœur Henriette couchait les enfants. M”° Chappaz lisait toujours le journal. Métraux continuait à peser sur les boutons de son appareil.
Elle regardait par la fenêtre : c'était un mélange de vent et de lune.
Elle pensait : « C'était beau, cette femme. Et maintenant où est-ce que c’est ? » C’est fini. Il n'y a plus que quelque chose de gris devant vous, comme du sable en suspension dans de l’eau, et ça bouge.
On sent qu'il fait plus frais déjà : le temps va changer. Quelquefois une feuille morte raclait la terre devant la porte, faisant un bruit qu’on entendait. C’est dépeuplé, c’est vide, pourquoi ? Elle s’ennuie. Pourquoi est-ce qu’on s’ennuie toute sa vie ?
Elle voyait les tables de bois peintes en vert surnager vaguement au fond de l’ombre ; puis il y a eu un bruit de pas. Le gris de la lune a bougé encore un peu. Elle entend qu’on vient, et à présent on n’en peut plus douter : quelqu'un qui traîne les pieds quelque part là-bas sous les arbres. Comme quand
l'aura pas trouvée.
En effet, une forme noire se glisse le Lots d' des tables et se laisse tomber là. ce Elle ouvre sans bruit la porte pendant que sa mè lui tourne le dos. Elle n’a eu que quelques pas à fair — Comment c’est vous, Monsieur Louis ? a 20 C est bien lui. | | il I était RERCDE en avant, on le voit AE Mais
petit moment... C? ne beau, vous savez !
NM elle s’est reprise : : | 164
pepe fait de la peine.
Ïl n’a rien répondu. | .
—— Ça ne va pas, hein ?..… Ça ne va pas tant. C mon beau-frère... Oh ! à présent, c’est des à Le bulletin météorologique... N’écoutez pas.
Elle recommence.
— C’est pourtant drôle, ces machines, hein ?
Il a dit :
— Quelles machines ?
— Ces télégraphies sans fil, ces caisses de bois. C'était une femme, ah ! si vous l’aviez entendue !
Pendant qu’éclatent là-bas, derrière les carreaux, les accents d’une retraite militaire, avec clairons et tambours.
— On ne peut pas comprendre...
C’est lui qui parle.
La marche se tait brusquement : qu'est-ce qu’on ne comprend pas ?
On a vu que Métraux doit avoir sommeil, parce que tout à coup la lumière de la chambre s’est éteinte ; elle a dit :
— C’est mon beau-frère ; 1l va se coucher.
On le voit en effet derrière les vitres de la cuisine qui a dit quelque chose à M"° Chappaz, qui lève la tête de dessus son journal, puis il sort.
— Et vous, a-t-elle dit (et elle ne le voit plus qu’à peine), je suis sûre que vous n'avez pas soupé.…. Voulez-vous que je vous fasse chauffer un peu de soupe ?…
Il a dit :
— Vous ne l’avez toujours pas vue ?
Elle a dit :
— Non.
Il a dit :
— Je ne comprends pas.
— [] vous faut entrer quand même, dit-elle, sans quoi vous allez prendre froid...
Elle en a été étonnée, mais il se lève : il est obéissant, c’est ce qui l’étonne.
Ils entrent dans la cuisine. M"° Chappaz lève la tête.
Elle regarde Bolomey à travers ses lunettes avec curiosité : |
— Eh ! Monsieur Bolomey, à ces heures...
Elle ne s’est pas levée, il ne répond rien.
— Ecoute, maman, il reste bien un peu de soupe.
— Bien sûr, dit M"° Chappaz.
— Entrez toujours, Monsieur Louis, a dit Lydie.
Il se laisse faire. Les yeux de M" Chappaz l’in-
terrogent encore quand il passe. Elle a deux bouquets de roses peints sur les joues: ils brillent comme s'ils avaient été vernis. Et, un peu plus haut, les lunettes brillent aussi, cachant par moment le regard, qui semble alors jeter un feu.
Bolomey est entré dans la salle à boire.
— Ah! a dit Gourdou, tiens, c’est Bolomey.
Il est seul, les trois hommes étant partis depuis un moment déjà. Îl est tête nue, il s’adosse au mur en fumant sa pipe. Il connaît tout le monde et tout le monde le connaît.
L'autre s’est assis sans rien dire, son chapeau sur la tête; lui, tire une bouffée de sa pipe, puis a regardé Bolomey de nouveau.
Îls ne sont que les deux. On entend dans la cuisine un bruit de casseroles qu’on remue ; on entend aussi par moment le vent qui fait bouger une branche et la branche, comme une main, passe et repasse doucement sur le toit.
— Alors, a dit Gourdou, ça ne va pas, ou quoi ?
Il tire une bouffée de sa pipe.
— Et qu'est-ce que c’est qui ne va pas ?
On voit le chapeau de Bolomey qui se lève ; on voit le menton, une moustache, on voit un nez, on voit deux yeux ; et tout de suite, cette fois :
— Peut-être que vous l’avez vue ?.…
Mais Gourdou secoue la tête :
— Ma foi non: j'ai pourtant couru les routes tout le jour.
— Ah!
Le chapeau de feutre va en avant. De nouveau Bolomey n’a plus eu de figure.
Il l’avait demandée aux arbres, maintenant il la demande encore aux hommes; puis il a recommencé:
— Je ne comprends pas.
— Qui est-ce qui comprend ? a dit Gourdou.
Et, comme Lydie venait d’entrer avec l’assiette de soupe qu’elle pose devant Bolomey :
= N'est-ce pas ? | personne, Mademoiselle ni vous, ni moi, ji lui non plus. FE as Oh ! vous ! . dit-elle.
c’est que ça létonne de ne pas comprendre !
Il a ri.
de terre, et puis une petite femme à à toi... Dis, Le Bolomey n’écoute pas. ES fe — Comme si ça n’était pas périssable ! N fe
ça pouvait durer ! et — Voyons, Gourdou, a dit Lydie, taisez-vous ! an. Lui venait de finir sa soupe: la chaleur de la 1e) "
rentrait en lui. NA — Non, disait Gourdou, pourquoi me taire pi commence seulement. Eh ! Bolomey.
Et Bolomey relève la tête.
— Un peu de viande froide, hein? Monsieur Louis, | disait Lydie. au | 111308 | —— Si vous voulez. 474 k Le rouge lui est revenu sur la figure, il est tree L
LT Ra (
des couleurs de la vie. Et Lydie étant de nouveau sortie :
— Je n'avais pas mangé depuis ce matin, la tête me tournait... Elle ne me tourne plus, dit-il, ça va mieux... C’est que tout ça, c’est impossible.
— As-tu été au catéchisme ?
— Oui.
— [l y a longtemps ?
— Il y a... dix-neuf... il y a vingt ans... Ah! c’est peut-être, a-t-il dit tout à coup, c’est peut-être la différence d'âge.
Lydie lui apportait justement des tranches de jambon et de veau sur un plat avec une garniture de cornichons, tenant de l’autre main trois décis de vin blanc :
— Parce qu'elle aurait eu vingt ans, cet été, et moi jen aurai trente-six au mois de mai...
— Moi, vingt-cinq, a dit Lydie... Et vous ? a-t-elle dit à Gourdou.
Mais Gourdou secoue la tête :
— C’est pas ça, a dit Gourdou..
Dans un nuage de fumée bleue où il disparaît, puis il reparaît peu à peu, parce qu’elle s'élève et se dissipe ; puis il a dit :
— Moi, septante…
Bolomey mange de nouveau avec appétit ; Lydie est debout devant lui, de l’autre côté de la table.
Et voila Gourdou qui recommence :
— C'est pas ça! L'âge, ça ne compte pas. C’est quelque chose de bien plus grave. Tu ne te rappelles pas, Bolomey, c’est dans le Livre! Parce qu'on n'était pas comme Ça avant, dit-il. Vous ne vous en souvenez pas, Mademoiselle Lydie, du serpent ?.… Eh ! eh! regardez-moi, Mademoiselle Lydie.
Alors elle a eu l’air gênée, et, comme elle haussait
les épaules :
— Oui, oui, disait Gourdou, le serpent et qui est-ce qui l’a écouté ?.…
Il s’est mis à rire bruyamment pendant qu'elle disait : |
— Qu'est-ce que vous voulez, comme dessert, Mon-
sieur Louis ?.… Il y a des noix. Ou bien une pomme, il y a des pommes...
— Une pomme, a dit Gourdou.
Elle est sortie précipitamment de la pièce.
Bolomey finissait de manger ; Bolomey a eu soif : il remplit son verre. |
— Avec quoi est-ce que tu l’as aimée ? avec toi ?
ce n’est pas assez. Et qu'est-ce que tu as aimé en elle?
elle.
Gourdou a dit :
— Ce n’est pas assez.
Le verre de Bolomey est resté arrêté à mi-hauteur entre sa bouche et la table :
— Et puis, viens ici, a dit Gourdou. Tu vas ôter cette distance ; il y en a déjà assez d’autres entre nous. C’est ça, mets-toi là ; comme ça on pourra du moins boire ensemble.
Est-ce qu'il n'avait pas lui-même déjà un peu trop bu ?
Parce qu'ayant Bolomey en face de lui à présent, il se penche de son côté, il se met à parler plus bas :
— Hein ? quand elle avait mal aux dents, tu avais mal aux dents, toi aussi, c’est pas assez. Quand elle était triste, tu étais triste ; quand elle était contente, tu étais content, je vois Ça, mais c’est pas assez. Parce qu'il ne s’agit encore que de toi, et d’elle. Et tu n’es qu'une créature et elle n’est qu’une créature. Tu as oublié... On a été chassé une fois, il y a longtemps, et on oublie. C’est tellement vieux.
Alors il s’est mis à appeler :
— Mademoiselle Lydie !
On répond dans la cuisine :
— Qu'est-ce qu'il y a ?
— Vous n’auriez pas une Bible à nous prêter.
La porte de la cuisine s’était ouverte; on a entendu la voix de M°° Chappaz qui disait :
— J'ai bien la mienne, mais je ne vous la prête pas, j y tiens trop. C’est ma Bible de mariage.
Puis elle a dit :
— Mais il doit y en avoir une dans l’armoire de
ll Chaïghres C est un ‘bensionnaire qui Ja oubliée. Tu n’as qu’à aller voir, Lydie. Elle est avec le | logues de graines et les ions
. Une petite Bible noire à tran che rouge. Mais qu'est-ce que vous voulez faire : ave
—— Tu la trouves ?..
une Bible, Monsieur Gourdou ?..
— La voilà. disait Lydie.
paz. Pour ce qu’on s’en sert.
Bolomey écoute et ne bouge pas. On n’a | pas 0 M°"° Chappaz. On a vu seulement Lydie qui a apport la Bible. C’est un livre de petit format et pas tro, épais, parce qu'il est imprimé sur du papier auss mince que du papier à cigarettes. 04 — Merci bien, Mademoiselle Lydie.
Elle sort tout de suite : elle referme la porte.
— Et tu n’as pas besoin de chercher bien lo:
C’est au chapitre IT, page 3. Tu commences au ve set 21. Et puis tu lis le chapitre [IT jusqu’à la fin Ne c’est tout. 24 versets, 29 en tout ; un peu plus d’une } page. Emporte seulement le livre, pui ass la pa- : tronne veut bien... Oh ! dit-il, ce n’est qu’une exp | cation, mais c’est la bonne...
Bolomey s'était mis à lire dans le livre pendant qu'il neigeait sur le monde, et Adam est seul, page 3.
Il avait allumé du feu parce qu’il faisait froid ce jour-là ; et, pendant que le feu brüûlait derrière lui, secouant l’assemblage en feuilles de tôle du fourneau, page 3, Adam est d’abord couché tout seul, puis une femme est près de lui.
« Ah ! c’est comme moi, » pense Bolomey.
Il avait ouvert le livre sur la table de la cuisine ; un jour blanc, qui venait de la terre, non du ciel, entrait par la fenêtre et, frappant le plafond, était renvoyé sur les pages.
Il neigeait en plein mois d'avril. Ça arrive.
I] neigeait blanc sur les fleurs blanches des poiriers
et des cerisiers ; il neigeait gris sur les boutons des pommiers qui sont roses.
Bolomey était assis à sa table devant le livre ; il y avait un silence qui était comme avant le commencement de la vie ou après la fin de la vie.
De temps en temps seulement un paquet de neige tombait d’une branche avec un bruit de fruit mûr ; de temps en temps, une troupe de corbeaux passait en criant au-dessus de la maison ou bien encore une bûche éclatait dans le fourneau comme quand on claque du fouet.
C'était tout. On entendait le bruit que faisait Bolomey en tournant les pages.
Îl avait lu le chapitre [IT encore une fois ; puis il a fermé les yeux et il voyait.
Pendant qu'il était assis à sa table et que la neïge couvrait le jardin derrière Îles carreaux, 1il voyait qu'il faisait un temps orageux, il voyait que le soleil était brûlant comme avant l’orage, parce que le sort de l’homme va être désormais de vivre, ou bien dans les trop grandes chaleurs, ou bien dans les trop grands froids.
Ils venaient de sortir du Jardin : ils n’y pourraient jamais rentrer.
Ils étaient condamnés désormais aux saisons et tourner en rond avec elles d’un bout de l’année
l’autre, passant des bises d’hiver qui vous fendent
la peau des mains aux ardeurs de l’été qui vous consument le visage.
Ils sortent de ce qui est fait pour l’homme et pour l’agrément de l’homme, ils entrent dans ce qui est fait contre lui ; ils sortent de ce qui aidait l’homme pour entrer dans ce qui le nie ; et Dieu avait placé un chérubin avec une lame d’épée de feu à la sortie du Jardin pour les empêcher d’y rentrer.
Oh ! il voit.
La neige tombe ou il fait trop chaud, c’est la même chose. C’est contre nous. C’est pour nous empêcher de vivre. [ls sortaient du Jardin ; ils avaient devant eux l’aridité d’un sol pas cultivé. Ils vont avoir faim, ils vont avoir soif, oh ! toutes les différences, parce qu'ils ne connaissaient avant ni la faim, ni la soif. Ils vont connaître la fatigue, et c’est lui, c’est elle, c’est nous. C’est notre Père et notre Mère : alors il les voit qui ont peur d’abord et se rejettent en arrière ; ils disent non devant la vie, — qui commence, qui finit (elle ne finissait, ni ne commençait): et ils sont pourtant forcés d'avancer.
Nous aussi.
L'homme va devant, la femme est derrière ; Adam va devant, Eve suit ; et il a dû se laisser tomber en avant une première fois, allongeant la jambe et elle de même, et ils tombent et ils se redressent: ils tombent à nouveau, ils se redressent à nouveau.
Oh ! il voit, et il comprend tout. C’est Bolomey. ÎIl a lu dans le Livre. Il vient de lire le chapitre IIT. Il neige, il y a du feu dans le fourneau.
Il ferme les yeux ; il est seul dans sa cuisine, seul dans la vie ; il se dit : « C’est à cause d’eux. »
Il se dit : « C’est ça, la condamnation. » Il fait le compte. [ls étaient maintenant un et un, elle et lui. Ün et un, ça fait deux.
Mais c’est ça, la condamnation, parce qu’un et un à présent ça fait deux et qu'avant ça ne faisait qu'un, — et on cherche à comprendre et on ne peut pas comprendre.
Il voit qu'ils sont séparés, et nous sommes séparés. Il voit qu’ils sont désunis et nous sommes désunis.
Car ce qui se passe hors d'eux-mêmes n’est que l’image de ce qui se passe en eux-mêmes ; car ils sont bien chassés du jardin, mais c’est qu'ils sont premièrement chassés de leur nature véritable ; et ils se rejettent en arrière, parce qu'ils ont peur et ne veulent pas avancer, mais c’est premièrement d’euxmêmes qu'ils ont peur. |
Ils ne veulent pas avancer parce que tout avancement les conduit à mourir.
Ils reculent, ils se refusent, ils disent non ; et puis, parce qu’un poids est en eux qui est leur faute, ils tombent quand même en avant.
Ils disent oui, ils sont bien forcés de dire oui.
Elle est pourtant belle encore, belle et grande. Bolomey la voit de dos, et la voit tout entière, parce qu'Adam va devant et est caché par elle, mais elle ne l’est pas par lui. Oh ! notre Mère à nous, quand même, oh ! belle et grande ! Sa robe de peau, à cause des efforts qu’elle fait pour avancer, s’est détachée de ses épaules et lui tombe sur les genoux. Oh ! pas encore fanée par l’âge et la fatigue, pas encore desséchée par le trop dur travail et le trop grand soleil. Oh! qu'est-ce que c’est que ces restes qui sont en nous dans le malheur, qu'est-ce que c’est que ce goût du bonheur et le goût de ce qui est beau qui est en nous quand tout est laid, le goût de ce qui est grand quand tout est petit ; le goût de ce qui est pur quand tout est corrompu, — mais elle sort seulement du Jardin, elle, et la grâce est encore sur elle, et la force encore sur elle, comme on voit à ses bras, à ses reins, on voit à ses hanches. Car elle s’arrête encore, et il lui est dit : « Va ! » et elle repart, et Adam s’arrête et repart. Elle penche la tête, alors ses cheveux vont en avant sur ses joues. Elle pose ses pieds délicats sur les pierres avec précaution, puis elle se fatigue de la précaution. Elle tombe en avant, puis se retient, et puis retombe.
Belle et grande, forte et douce. Sa peau finement nuancée se creuse toute de plis et d’ombres qui s’effacent et se portent ailleurs, comme sur un bassin
d’eau vive quand passe un souffle de vent. Lisse et brillante, lisse et mouvante, peinte d’un beau relief changeant, grande et pure, les épaules larges, les hanches saillantes, les bras lumineux, les bras ronds. Elle se penche encore, elle se redresse ; et son corps se défait et se refait sans cesse, un et divers, lié et libre, épars, puis de nouveau rassemblé. L’ombre qu'il y a entre ses épaules est comme le blé dans le van. Sa cheville mince ploie, son mollet est comme de la soie, il y a des pétales de rose à son talon. Mais alors où est-ce qu’elle va ? Est-ce qu’elle le sait ellemême ? Et nous ?
Car elle s’est arrêtée encore une fois et elle a dit : « Adam ! » mais il ne se retourne même pas : |
— Adam !
— Qu'est-ce que tu veux ?
— Où est-ce qu’on va ?
Est-ce que je sais ?
Il ne sait pas.
Oh ! à présent Bolomey comprend tout. On est ici dans les duretés de l’hiver, ils sont là-bas dans les duretés de l’été, parce que les saisons sont des choses pleines de méchanceté à présent. Il y a des saisons à présent, et il n’y en avait point avant. Ils venaient là-bas d’entrer dans le temps avec leurs corps habitués à être beaux, non pas à souffrir. Adam tire Eve par le poignet et tombe en avant,
alors il avance. Il tombe et, en tombant, il la fait avancer. Adam porte son corps en avant, lui don:nant une pente ; c’est cette pente en avant qui entraîne Adam et Eve est entraînée par lui. Oh ! Bolomey comprend tout, parce que c’est simple à comprendre : notre démarche, à nous aussi, n’est plus qu'une suite de chutes. [ls tombent, ils tomberont sans fin, — jusqu’à la fin: nous de même. Leur corps est lourd à cause de la faute et là où est en lui la conscience de la faute, là également est son plus ogrand poids. Îls sont tirés tous deux en avant par le front. Ils sont menés par lui vers une fin et c’est en lui que se tient aussi la conscience de cette fin : c'est pourquoi leur front est penché vers la terre. On entendait le vent gémir, pendant que Bolomey hochait lentement la tête sous son chapeau de feutre au ruban noir devenu rouge à cause de beaucoup d’averses et beaucoup de soleil pendant beaucoup d'années, — et, nous, nous sommes sortis d’eux, pense-t-il, nos malheurs tellement emmêlés dans les leurs et tellement noués aux leurs qu’on ne pourra plus jamais les débrouiller ; tout à fait comme des filards (ces grands filets à larges mailles dont on se sert pour transporter le foin à la montagne), une fois qu'ils sont pris l’un dans l’autre, pense Bolomey; —— avancés, malgré nous, dans le temps et dans la succession des temps, c’est-à-dire vers la mort ; —
condamnés aux travaux forcés, condamnés à faire, puis à défaire, puis à refaire, jusqu’à ce que nous soyons défaits nous-mêmes ; parce qu'ils ont été chassés du jardin une fois, lui et elle, Adam et Eve. ô notre Père et notre Mère à nous : chassés une fois du jardin et pour toujours ; — alors on ne se maintient soi-même en vie qu'en détruisant et tout est guerre, rien ne s'élève que sur des ruines pour devenir ruine à son tour.
Il allait chercher ses provisions au village: il revenait, il se rasseyait à sa table ; — il avait neigé, il ne neigeait plus.
Le soleil a brillé sur les prés reverdis où ont séjourné quelques heures encore des lambeaux d’étoffe grisatre vite effilochés sur leurs bords ; il se rasseyait à sa table, il se disait : « Comment est-ce que c'était avant ? »
Comment est-ce qu’il était le Jardin ? se disait-il, est-ce qu'il était grand ?
Comment grand ? comme le district, comme le canton ?
Il se donne bien de la peine. Il fait un grand effort dans le fond de sa tête, se disant : « Il fallait bien qu'il fût grand, parce qu’il est dit dans le Livre que
trois fleuves l’arrosaient ; et Le nom du premier est Piscon, c’est celui qui coule dans le pays de Havila où on trouve de l’or: et Le nom du second est Guihon, et le nom du troisième est Hiddekel. »
Il met ensemble les choses qu’il connaît dans Île pays qui est le sien et qui s'étend du Jura au lac et du lac aux Alpes ; il y fait couler trois Sorges (c’est la rivière) dans trois directions différentes.
Il a choisi pour en garnir le fond les plus jolies pierres (ah ! il les connaît bien aussi) et de la plus jolie forme : des ovales, des rondes, des plates, quelques-unes à forme de cristaux, d’autres comme des coquillages, blanches comme des dents d’enfant, roses comme la gencive, bleues comme le bleu de l’œil, grises comme la souris ; — il choisit également les plus beaux arbres, il les plante sur le bord des trois rivières dans son pays.
Les grands noyers dont l’ombre est dangereuse (à présent), les petits pêchers de plein vent comme un bouquet de mariée, des cerisiers en fleurs, d’autres avec leurs cerises (puisqu'il n’y a plus de saisons), des arbres avec la promesse de leurs fruits, d’autres qui l’ont déjà tenue ; des arbres pour leurs fleurs, des arbres pour leurs fruits, d’autres pour leur verdure.
Tous les verts: le clair, le sombre, le lustré, le mat, — oh ! entrelacés bellement.
Le houx entremêlé au hêtre aux jeunes pousses, le cyprès parmi les saules pleureurs, à côté des platanes les hauts peupliers d'Italie ; ceux qui sont pointus, ceux qui s’étalent, ceux qui s’élancent, ceux qui traînent sur le sol, ceux qui aiment l’air, — dans une riche disposition.
Et puis par terre toutes les fleurs, et il cherche à les imaginer chacune et une à une, mais il y en a trop.
Il se les représente seulement comme des tapis toutes ensemble et les mêle à la mousse, les mêle au gazon et au sable pour faire plus doux sous leurs pieds qu'ils ont nus.
Il a fait venir aussi toutes les bêtes qu’il connaît, disant : « Où es-tu, le petit renard fauve ? où es-tu, toi, le joli blaireau noir et blanc, dit tasson? le lièvre, où es-tu, le lièvre ? »
L’écureuil brun, l’écureuil rouge, celui qui joint ses pattes de devant, agenouillé à la pointe du sapin, comme s’il faisait sa prière ; celui qui chemine dans les airs d’une branche à l’autre avec tant d’adresse par-dessus le vide, à grosses queues, longues queues, queues en panaches, Ô petites têtes.
Toutes les bêtes et en amitié. Le gros sanglier aussi.
Tous les oiseaux. Le hoche-queue qui bat la mesure avec ses plumes de derrière; le roitelet qui a sa maison au-dessus de l’eau dans la mousse humide ; les gris, les bruns, les roux, les lents, les nonchalants,
les vifs, les agités, le merle paresseux, ceux qui aiment à voler, les pigeons qui se promènent sur les | chemins comme des dames; la fauvette, trois espèces de mésanges, le rouge-gorge, le moineau boulu, la huppe ébouriffée, le pic qui grimpe au tronc des arbres comme un homme, l’alouette qui scintille comme une étoile en plein jour dans le ciel.
Il se dit : « IT faut qu'ils y soient tous et en amitié les uns avec les autres : c’est-à-dire encore la pie, le corbeau, l’épervier (dit le bon oiseau), toutes les espèces d'oiseaux de proie aussi : le milan, le hibou, l’effraie, — les oiseaux de jour et de nuit, car il n’y a plus ni jour ni nuit. » ;
Il les fait chanter tous ensemble. L'air bouge comme un carreau de vitre dans son ciment.
On donne des coups de marteau. On repique avec un outil dentelé les moellons de la voûte bleue. On tape sur des tôles.
Et lui, alors, sous le bruit, il s’avance, tout penché en avant pour ne pas être vu; il est dans un pays qu'il connaît bien, puisque c’est le sien ; il va s’avancer en pensée jusqu'’au-dessus du vallon où ils sont ; il n’a qu’à se glisser derrière un buisson qui surplombe.
Et ils sont juste au-dessous de lui.
Ils sont nus, ils n’ont pas honte d’être nus. Bolomey les voit de haut en bas ; ils sont étendus au bord
de FES sur le sable, comme des sure : ils sont couchés l’un à côté de l’autre.
Oh ! Bolomey regarde bien, il regarde tant qu'il peut. Il les voit couchés sur le sable ; ils sont en conversation sans avoir besoin de parler. S'ils parlent, c'est pour le plaisir. S'ils parlent, c’est comme l’oiseau pour le plaisir de chanter, comme l’eau qui coule, comme l'air qui passe. Ils n’ont pas besoin de bouger ; s’ils bougent, c’est pour le plaisir de bouger. Les truites sautent dans la rivière, faisant beaucoup de points brillants ; le renard joue au bord de l’eau avec le petit du lièvre. Tout est beau, tout est bon ; eux bougent ou ils ne bougent pas, selon qu'il est plus agréable pour eux de bouger ou le contraire, car ils n’ont pas besoin de se déplacer pour se nourrir, ils n’ont qu'à tendre la main ; ils n’ont qu'à se baisser pour boire. Ils n’ont pas besoin d’être vêtus, étant vêtus d'air agréablement et agréablement enveloppés dans un tissu soyeux d'ombre et de soleil. Nul danger ne les menace. Nulle privation, ni personne.
Ils sont en pleine sécurité : s'ils se lèvent, c’est empêchés de vieillir, et s’ils sont assis, c’est empé:chés de vieillir, et couchés, c’est empêchés de vieillir; et Bolomey, à mesure qu’il regarde, s’enfonce davantage dans ses réflexions.
Car comment comprendre à présent ; à présent que tout est gâté ? Et ils sont deux, mais ils sont un.
C’est justement, pense Bolomey, ce que l’homme cherche vainement pour lui-même et de quoi il a faim et soif plus que de tout. Car elle est moi, et je suis elle (et c’est de quoi, depuis, on est privé). Il les voit, ils sont deux et un : ils sont la négation du nombre et en même temps tous les nombres, étant riches au fond d'eux-mêmes d’une infinie postérité, qu'ils n’ont pas encore été condamnés à dérouler misérablement derrière eux dans le temps, pièce à pièce, par morts et naissances successives, — pertes et récupérations; — dont je suis, pense Bolomey, mais comment comprendre ?
Comment comprendre qu’on puisse être dans la félicité si le malheur n'existe pas, dans la sécurité sans le risque ; — et être beau si tout est beau.
Car la beauté n’est qu’une différence.
C’est ce qu'il se dit, mais il regarde. II les voit audessous de lui et en même temps en lui. Il les voit tout ensemble en arrière de lui dans le temps, et audessous de lui dans l’espace, — ayant un grand regret dans l'esprit, ayant un grand amour dans le cœur.
Tous les oiseaux, toutes les fleurs, toutes les bêtes, amis et amies entre eux et entre elles. C’est le pays d'ici, c’est un pays qui est tous les pays, avec trois rivières, comme 1l est écrit. Adam se lève, il tend la main et le pinson vient se poser sur sa main. Il appelle : le blaireau vient se frotter à ses jambes. Il
cueille une grappe de raisins : le renard vient, et mange et boit tout à la fois entre ses doigts.
Il y avait seulement l’amour : est-ce que l’amour se suffit ?
Peut-être qu'il faut seulement aimer soi-même pour y croire.
Aimer fait voir ; ne pas aimer empêche de voir.
Il voit : il voit qu’elle se lève : peut-être qu'il n’a pas su assez aimer jusqu'à présent.
Car il la voit, elle aussi, et elle déploie son grand corps devant les eaux dans leur richesse, riche luimême de ses trésors : sa nuque creuse, ses larges flancs, sa peau dorée ; les truites sautent hors de la rivière.
Elle s'approche d'Adam, elle s'appuie sur son épaule. Elle ne bouge plus ; leurs cheveux sont mélangés.
Elle a passé son bras derrière son cou; elle ne bouge pas, elle ne bougera plus jamais, — alors il tressaille, parce qu’elle touche innocemment avec son sein le milieu de son bras, et avec sa hanche le bas de sa hanche.
Pas condamnés encore et n’ayant pas connu la faute ; nouée à lui comme la liane est à l’arbre, et la guirlande à son tuteur : alors est-ce qu'il faut y croire ? est-ce qu'il faut y croire même si on ne comprend pas ? voyant seulement que ce temps-là
(qui n’était pas encore le temps) est quelque chose de fini pour toujours...
— Eh ! Bolomey.
Il était tellement enfoncé dans ses pensées qu'il n’a pas entendu d’abord qu'on l’appelait.
Il avait été acheter ses provisions au village et il en revenait, les ayant mises dans un sac de serpillière qu'il avait jeté sur son épaule : une miche de pain, un paquet d’allumettes, du fromage, du tabac.
Il baissait la tête. À peine s’il répondait aux bonjours qu’on lui disait en passant. Il ne faisait pas attention aux femmes qui s’appelaient du geste dans leurs jardins par-dessus la barrière, pendant que la terre bien ratissée était rose, ou grise comme de la cendre, ou brune à cause du fumier qu'on y avait mis, et fumait entre les haies des groseilliers saupoudrées de vert pâle.
— Eh ! Bolomey.
C'était Gourdou.
Gourdou qui lève le bras, étant sur le point de rejoindre la route où Bolomey s'était engagé ; Gourdou qui faisait sa tournée, Gourdou qui est venu, Gourdou qui a dit :
— Eh bien, tu n’entends pas... Comment ça va-t-il? Allons boiré un verre.
Bolomey s'était laissé faire ; ils sont entrés ensemble dans le café de la gare, qui, comme son nom l’indique, est à côté de la station.
— Jai fini... Et toi ? Oh! toi, a-t-1l dit, tu n’as jamais fini, parce que tu ne commences pas. Toi, tu tournes avec le temps et le temps est sans fin, parce qu'il est sans commencement.
Il y avait une dizaine de jours qu'ils s'étaient rencontrés à la Croix Blanche.
Il avait neigé, puis il n’avait plus neigé.
Il était tombé de la neige, elle avait fondu, le soleil avait reparu, le soleil s’était recaché ; oh ! nous tournons en effet avec les saisons, pris dedans, comme sur un pont de danse.
Il s’est assis en face de Gourdou, Gourdou le regarde. Bolomey se met machinalement sur une chaise cannée face à Gourdou qui est sur une chaise cannée de l’autre côté de la table.
Et Gourdou le regarde et Gourdou lui à dit :
— Alors ça ne va toujours pas ?
Gourdou lui a dit :
— Pas tant, hein ?.…
Gourdou lui a dit :
— Tu as lu ?
Une petite locomotive à vapeur, qu’on voyait par la fenêtre, faisait des manœuvres sur une voie de garage.
Il lui pendait au derrière une sorte de mèche en coton blanc, pendant que des boules de fumée, comme des tampons de ouate, sortaient tout le temps de sa cheminée.
— Qu'est-ce que tu veux ? c’est une explication ; c'est même la seule explication.
On criait : « Six mètres. »
Un homme, en blouse bleue et à casquette d’uniforme, criait : « Six mètres ; » alors la petite locomotive allait en arrière. « Quatre mètres... » et l’homme à la blouse lève le bras, tout en soufflant dans un sifflet.
— Autrement, a dit Gourdou, personne n’y pourrait rien comprendre.
On avait juste le temps de voir qu'il y avait un homme qui se tenait debout entre les tampons du wagon que le convoi refoulé par la locomotive allait rejoindre ; puis le choc s’est communiqué d’une voiture à l’autre, tout le long du convoi, comme quand le son est renvoyé de roche en roche par l’écho.
— L’explication que rien n’aille bien, disait Gourdou, et quand ça va bien, c’est encore pis, puisqu'on sait que ça doit finir.
On ne pouvait pas savoir s'il parlait sérieusement ou non. On voyait ses cheveux blancs qui frisaient sur son front plissé, tout couvert de taches rouges. "CE
«nm Ex de
Cependant la locomotive s'était mise à souffler et à cracher entraînant à sa suite le wagon tamponné ; et Gourdou a ri.
La locomotive revenait. Ah ! tout se répète.
De nouveau l’homme crie : « Six mètres ; » puis il crie : « Quatre mètres ; » puis il souffle dans son sifflet ; et Gourdou rit encore un peu parmi l’espèce de barbe blanche et rose qu'il a sur toute la figure, et qui est comme du moisi.
—— Et tu comprends, c’est qu'ils avaient voulu savoir. La pomme, c’est savoir. Au lieu de se laisser faire, ils ont voulu faire. Et ils n’ont plus rien eu, en voulant tout avoir. Et nous, à notre tour, on est dans rien depuis ce moment-là ; et nous tous, j'entends toi, J'entends moi, j'entends nous, j'entends tout le monde.
« Six mètres. Quatre mètres. Halte!» puis l’homme siffle ; tout recommence. Le convoi est revenu ; ils y ajoutent un wagon. Îls ajoutent un nombre à un nombre, une unité à une unité. Jusqu’où, jusqu’à quand ? c’est la vie.
Et Gourdou riait de nouveau, mais Bolomey, lui, ne riait pas ; il lève la tête, c’est tout. Il regarde Gourdou, puis il baisse la tête, regardant les dessins que font les veines et les nœuds du noyer sur le plat de la table bien entretenue à la cire.
— Qu'est-ce qu'il faut faire ?
Bolomey parle aux veines du bois. Il lui est répondu :
— Cinq mètres.
Le temps est clair, qu'est-ce qu'il faut faire ? Le ciel est dans les rails qui brillent blanc. Répétitions et recommencements partout.
—— Justement, c’est la différence ; car eux avant ne se répétaient pas...
C’est Gourdou qui le dit, — alors il baisse la voix :
— C’est le temps qui fait ça. Et il n’y avait point de temps. Et tout était toujours nouveau. Car, le plus petit temps, c’est la même chose que le plus grand temps.
Une drôle de conversation qu'ils avaient ainsi ce soir-là, pendant que la locomotive continuait à manœuvrer et l’homme d'équipe à lever le bras, un mouchoir rouge autour du cou.
Qu'est-ce qu'il faut faire ?
Bolomey a posé la question tout bas. Il semble qu'il l’a posée d’abord aux dessins inscrits en noir dans le bois de la table brune, tout bas, puis plus haut : « Qu'est-ce qu’il faut faire ? »
— Est-ce que tu ne sais pas ?
« Quatre mètres. deux mètres cinquante. »
Bolomey de nouveau hoche la tête, puis il dit :
— Et vous, est-ce que vous savez ? Qu'est-ce qu'il va falloir que je fasse ?
— Ah ! disait Gourdou, si c’est comme ça... Il y a un moyen, il est dans le livre. Tu n’as qu’à lire.
Il a dit :
— Est-ce que tu l’as toujours ?
Bolomey fait signe que oui.
—— Les soirées vont devenir courtes, c’est dommage, mais enfin tu pourras toujours le lire de jour. Et puis on dort trop, on dort toujours trop. Tu dors trop, ou quoi ? Tu dormiras moins. C’est que c’est long, tu sais. Il y a toute la Genèse. Puis viennent l’Exode, le Lévitique, les Nombres, le Deutéronome. Ensuite il y a, attends... Josué, je crois bien, les Juges, puis Samuel et c’est pas fini. Il y a les Rois, il y a les deux livres des Rois. Et puis, je ne sais plus, les Chroniques, Esther, Job, et puis les Psaumes, les Proverbes, et c’est pas fini... IL y a l’Ecclésiaste, Esaïe, Jérémie, Ezéchiel, les Prophètes…
Alors il a dit :
— Et ça n’est encore que la première partie. Parce qu'il y a une seconde partie. Mais quoi ? Est-ce que tu n'as pas été au catéchisme ? Tu ne te rappelles pas? Eh bien, tu n’auras qu’à lire. Oui, cette seconde partie. Et tu verras...
Il s'arrête.
— Parce qu’on a été rachetés, à ce qu’on dit. Mais tu verras comment. Et que ce n’est pas pour cette vie. ..
Il s’est mis à rire ; il disait :
— L’espérance et la charité. Tu ne te souviens pas, Bolomey ? Et il est défendu d’aimer la créature. La créature pour elle-même. Il faut l’aimer dans celui qui l’a faite.
Il s’arrête.
— L'amour ne va pas tout droit, Bolomey. L’amour monte pour redescendre.
« On n’aime pas tout droit ; » alors on voit Bolomey qui secoue la tête, qui se lève, qui dit :
— Îl faut que j'aille.
— Tu n'as pourtant personne qui t’attende..
Mais Bolomey n’écoute pas ; il appelle le patron. c'est lui qui paie.
— Laisse-moi ça, disait Gourdou.
Bolomey n’a pas voulu. Et on entend encore :
« Deux mètres. Halte ! » tandis que le retentissement des tampons fait bouger les vitres ; mais il’ est sorti.
Il a jeté son sac derrière son dos ; et c’est le soir, sur la route qu'il suit d’abord un petit moment, la route qui est toute noire (non pas rose), entre ses talus d'herbe verte. Une première automobile passe, puis deux, puis trois, puis plusieurs à la file, dans les deux directions, se croisant sans cesse en jetant des feux et faisant jouer leurs klaxons ; mais déjà il quitte la route. Il tire à droite. Il grimpe au talus.
Il arrive dans des feuilles mortes toutes transpercées par les anémones blanches et vertes, c’est-à-dire dans un petit bois. Le même feuillage léger et clair est au-dessus de lui dans le bout des branches. Sur le sentier qu'il suit il y a par place des flaques rondes comme des verres de lunettes qu'il doit contourner. Et ça fait combien de fois qu’il le suit, ce même sentier, car c’est un des sentiers qui mènent de chez lui au village, ou inversement, comme aujourd’hui. Pourtant il se dit : « Où est-ce que je suis ? » L’abeille commence à se taire ; les oiseaux, eux, pas encore. Il leur a dit : « Taisez-vous, menteurs ! » O bruits de la terre, on ne va plus pouvoir vous aimer, c’est donc fini, taisez-vous ! Et toi, terre chaude, terre verte, terre rose, terre jaune, disparais, parce que tu mens. Car il voit bien qu’elle est belle. Il ne peut pas s'empêcher de regarder autour de lui. Ah ! faux Jardin ! Mais pourquoi est-ce qu’alors il en reste ainsi partout des traces ou des copies ? — ne pouvant pas s'empêcher de voir, ni d'entendre, ni de sentir. Ah ! trompeuses similitudes, car il fait bon pourtant, se dit-il ; goûtant l’air avec sa bouche, le touchant avec ses mains, qui est rond, doux, élastique, l’air qui est frais, l’air qui est pur, est-ce que c’est vrai ? Il fait beau pourtant dans le monde, se dit-il ; et c’est que ça ne tient plus ce que ça promet, car qu'est-ce que Ça ne promet pas ? respirant avec
toute sa poitrine, et une certaine vie vous est promise et elle ne vous est pas donnée...
Tout est promis, mais rien n’est tenu, se dit-il. Ca ment. Taisez-vous ! dit-il aux merles, aux pinsons, aux fauvettes. Il marche dans un épais tapis de tendres feuilles pâles où c’est comme si un peu de neige était tombée ; alors il pèse de tout son corps, écrasant sous ses pieds les tiges frêles, faisant des trous sombres et profonds dans leur belle continuité.
Ah ! détruire les apparences ! Taisez-vous ! oiseaux,
et ils ne veulent pas se taire ; bon ! je vais siffler ou chanter ou crier. Il siffle et il chante ; ainsi Je ne vous entends plus. Si on n’a pas tout, ne rien avoir. Elle, ou rien. Toute la vie, ou rien, tout de suite. Taisez-vous! les oiseaux. On n’aime pas directement; oh ! si c’est comme ça ! Et puis : « Oh! Adrienne, se disait-il, pourquoi ? » mais il se répond : « C’est écrit. » Les hêtres cependant sont devenus plus grands dans la partie du bois où il est arrivé, taisezvous ! plus forts, plus pleins, d’une plus humaine portée et ils renflent sous leur écorce lisse leurs flancs bombés et infléchis, comme une femme qui a ôté sa robe: alors elle a été de nouveau là. Oh ! Adrienne. Il se détourne, mais elle est là, il se détourne encore, tenté de toute part, de toute part repoussé. Ah! ah ! puisque rien n’est vrai, puisque tout finit, puisque tout nous trompe : il ferme les yeux, il avance
les yeux fermés, les bras tendus, dans une grande nuit qu'il se fait ; puisque rien n’est vrai, puisque tout nous trompe, et il siffle et chante toujours, et il ne voit rien et n'entend plus.
Chasseur, pêcheur, jardinier, ami des ruches, — rien du tout.
Fils d’une femme, et puis plus de femme. Mari d’une femme, et puis plus de femme.
Mais, à ce moment, il sent que le sol s'incline sous lui ; c’est qu'il est arrivé à la sortie du bois, là où le vallon commence.
Il à bien fallu qu'il regarde ; il voit que ces lieux connus sont inconnus, que ces lieux habités sont déserts.
On voit tout, et c’est comme si on ne voyait rien, car la rivière brille toujours par place entre les buissons qui l’entaillent, mais à quoi est-ce qu’elle sert ? Ils n’y sont plus, les deux (ceux qu'il y avait mis), et il y a une beauté partout, mais c'est une beauté étrangère. Rien ne sert à rien, comme il voit, ni ces couleurs jaunes, ni ces couleurs roses, pendant que les oiseaux chantent moins fort déjà, ni tous ces petits nuages qui passent là-haut, tout ce fin duvet de nuages qui est là-haut, comme si les oiseaux y avaient perdu leurs plumes. Pendant qu'il se laisse tomber dans l’herbe, car à quoi est-ce que ça sert d'exister ? Que je marche ou ne marche pas, que
j'avance ou non, que Je sois debout sur mes jambes ou couché comme je suis et immobile comme je suis: rien, — puisque tout doit finir. Rien parce qu’on a été chassé, c’est écrit.
Il regarde : ils ne sont pas là, ils ne sont plus où il les avait mis.
L’amour doit monter pour descendre; il ne compte plus pour nous. Rien ne compte, puisque tout finit.
On n’aime plus directement, est-ce la peine ?
Il voit que la nuit va venir. Il fait beau, les oiseaux se taisent sur sa tête. Il y a des fleurs partout autour de lui : des touffes de primevères grosses comme des assiettes, des violettes sombres comme si des gouttes d’acide avaient fait des trous dans le gazon, des pervenches comme des yeux d'enfant qui le regardent, — à quoi est-ce que ça sert ?
Il voit seulement qu’il est seul. Il voit qu’on ne peut pas ne pas être seul dans la vie. Car elle serait là, à présent, qu'il n’en serait pas moins solitaire, ni elle, l’être et l’être séparés à cause d’une malédiction. Et voilà qu’elle vient alors ; il voudrait l’empe:cher, il ne peut pas. Elle l’habite. Elle habite le soir. Il voit leur petite maison, là-bas, et fermant les yeux il la voit, elle, et ouvrant les yeux il la voit, — dans la nuit qui monte, gagnée par l’ombre. Elle ne dit rien et vient seulement et se tient debout. Ses bras pendent, ses beaux bras nus, comme une fois, hors
Ta
de sa robe de toile bleue. Elle ne dit rien ; elle dit : « Eh bien ? » puis elle ne dit rien et en même temps: « C’est comme ça. »
Il ne bouge pas, il est couché en haut de la pente qui descend vers la rivière ; le sac de serpillière où sont ses provisions est jeté dans l’herbe à côté de lui : ah ! en quoi est-ce qu’elle est faite ? mais en quoi sommes-nous faits ?
C’est ce qu'il se dit.
Elle ne pèse pas, moi non plus, car rien n’a plus de poids. « Oui, » dit-elle. Elle hoche la tête. Et puis quoi ?
— Oui, dit-il.
Elle a dit :
— N'est-ce pas ?
— Oui, dit-il.
Elle dit :
— Tu comprends ?
Il a dit :
— Je comprends.
Elle a dit :
— Quand même, je serais devenue vieille et tu n'aurais pas pu l’empêcher, moi non plus.
— C'est vrai.
— Toi aussi tu serais devenu vieux.
— C’est vrai.
Oh ! comme ses belles joues s’en vont ! Il voit que
c'est Sata dé ee à son cou. * Dù es sa poitrine ? A ROSE « Va-t’en ! » il se ne à rire.
voir ; je ne veux plus vous voir, choses du mon e, parce que vous êtes pÉTSRARRE et qu’en étant voL nous trompez. ke Car il voit qu’elle n’est plus là. Il voit ne plus personne. Il voit qu’autour des hs plus en plus s’épaissit, les détruisant. | Il rit. Rien. Il encourage la nuit à se faire. To commence à faire silence autour de lui pendant qu se laisse aller en arrière ; et il est vu encore un P moment, puis il ne l’est plus. ?
Et rien alors. Plus rien du tout.
Elle heurta une première fois, puis, au bout d’un petit moment, comme on n'avait pas répondu, elle a heurté de nouveau.
— Monsieur Louis, vous êtes là ?
Il a fermé le Livre où on voit que toutes les bêtes des champs et les oiseaux des cieux ont été formés de la terre ; il a été le cacher dans l’armoire.
—— Monsieur Louis, disait-on ; Monsieur Louis...
Derrière la porte...
Alors il avait été ouvrir.
— Ah ! Monsieur Louis, j'avais peur que vous ne soyez pas là... C’est qu'il y a tellement longtemps qu’on ne vous a pas vu... Et ma mère m'a dit : « Il te faut aller voir, Lydie. Peut-être qu'il est malade... »
Il à dit qu'il n’était pas malade.
— Alors pourquoi n’êtes-vous pas revenu ? (Ca vous aurait distrait. Il y a le sans-fil ; mon beau-frère
m'a appris à m'en servir, je le ferai marcher pour vous, si vous voulez... Oh ! c’est beau.
Elle reprend tout à coup :
— Vous avez mauvaise mine, Monsieur Louis.
Il a dit :
— Pourquoi ?
—— Je sais pas.
Puis, regardant autour d'elle, hardie et timide en même temps :
— Oh! vous voyez bien, Monsieur Louis, vous n’avez même pas fait le jardin, a-t-elle dit ; vous vivez trop enfermé, ça ne vous vaut rien. Et le ménage ? Vous lavez la vaisselle ?.. Ma foi ! non, elle n’est pas lavée.…
Elle était entrée dans la cuisine.
— C’est plein de poussière partout. Est-ce que vous faites seulement votre lit ? Il faudra que Je vienne vous donner un coup de main...
Elle était maintenant debout à côté de l’évier., et lui debout de l’autre côté de la table :
— Parce que ça n’est pas des ouvrages d’homme, tout ça. Les hommes c’est fait pour vivre à l’air ; nous autres femmes, pour être à l’ombre. Déjà rien qu’à cause du teint. Dites donc, vous n’avez pas de nouvelles ?
Il a dit :
— De qui ?
— Mais d'elle, bien sûr, de qui voulez-vous qu'il s’agisse ?
Alors il s'était mis à se taire pendant qu'elle continuait à parler avec assurance ; il avait détourné la tête, il ne la regardait pas.
Ils étaient ensemble dans la cuisine. Elle était assise, lui debout. Elle levait vers lui ses beaux yeux un peu tristes, puis moqueurs, puis indifférents (comme si elle pensait à autre chose) dans sa figure fatiguée :
— Alors quoi, vous n’avez pas été la chercher ?.… Vous ne vous êtes même pas informé d'elle ?.…
Il avait un vieux pantalon, un vieil habit de drap brun avec des boutons de laiton ; une chemise sans col, grisâtre ; il n’était pas rasé, il était assez gros, assez fort, pas très grand :
— Vous ne savez pas où elle est ?.… Vous n’auriez eu pourtant qu à aller chez son oncle, parce que sûrement qu'il doit savoir, lui, où elle est. Vous êtes trop fier... Monsieur Louis, disait-elle... [Il n’est pas bien effrayant, son oncle. Et puis, elle, elle était bien jeune, vous savez, sans expérience. Oh ! on est des femmes, on se comprend bien entre nous ; vous ne pouvez pas, vous autres. Oui, quand on est triste, quand on est découragée. Vingt ans, même pas, hein? Ah! pensez donc, Monsieur Louis, quand on est seule tout le jour...
Il OO NO à ne rien dire ; à il n’a rien dit de | ce temps.
porter qu’un petit peu de quelque chose... D'alle ox à vous, qu'est-ce que vous nous APPOFLORSS ? ; Elle a dit : Ne — Je parle des hommes. Nous, c’est les femmes 1 voilà comment ça va. Parce que vous êtes d’un côt nous de l’autre. Et vous dites : tout. Et nous, oh on voudrait bien, voyez-vous, mais on ne peut donner ÈA que ce qu’on à.
S’étant mise à parler plus bas dans la cuisine de vant la table où traînaient des assiettes sales, des verres qui avaient servi, un plat à moitié vide, su une toile cirée à carreaux blancs et rouges quin l'avait pas été lavée depuis longtemps.
— Îl y en a qui sont trop grandes, d’autres trop petites. [l y en a qui savent coudre et pas faire cuisine... | Elle a baissé les yeux. | — Il y en a qui savent seulement chanter. Il y e ON a qui savent seulement...
Mais tout à coup elle s’est mise à rire, s’étant levé 3: — Allons, bonsoir, Monsieur Louis. Et à un de ces prochains jours. |
Cette seconde fois, ses deux petites nièces, Gladys et Eliane, l’avaient accompagnée jusqu’à la porte du jardin.
Il faisait chaud. Il n’y a plus de printemps maintenant, chez nous. À peine la dernière neige a-t-elle fondu que l’été commence. Il faisait chaud et lourd comme au mois d'août ; l’herbe était déjà haute sur les bords du chemin, — c’est l’été, — déjà brumissante. Ça va vite !
Elle avait dit aux petites filles :
— À présent, il vous faut rentrer.
Elles ne voulaient pas.
— Où est-ce que tu vas ? avait dit Gladys. Oh ! on sait bien où tu vas, tu vas chez le monsieur. Est-ce qu’on ne peut pas aller avec toi ?.…
Il était assis sur le vieux banc de bois peint en vert qui était à côté de la porte de la maison.
— C’est bon ; pas tant de ces affaires... Donne la main à ta petite sœur... Et puis vous vous dépêchez.. Il y a déjà longtemps que vous devriez être couchées… ;
Les petites filles s’en étaient retournées.
On a entendu crier le portail du jardin qui est en bois. C’est vieux, c’est usé, c’est à moitié pourri, Ça crie.
Il n'avait pas bougé de son banc. Il lui avait dit bonsoir. Et elle, s’étant arrêtée devant lui, avait regardé autour d'elle : |
— C’est joli chez vous ; c’est un jardin, avait-elle dit.
Le jardin descendait en assez forte pente du chemin jusqu'à la maison, de sorte que, d’où ils étaient, ils avaient les plantes des pensées (elles commencaient à passer) plus haut que la tête. On avait les soucis en fleurs sensiblement au-dessus de sa personne ; il fallait lever les yeux pour atteindre le bas des arbres fruitiers avec leurs champignons gris ou moussus de vert et de jaune.
Il avait dit :
— Vous trouvez ?
Un gros bourdon avait heurté maladroitement.
l’arrosoir qui était posé debout au pied du mur; deux merles se battaient dans les plates-bandes pas retournées, où les vieilles hautes tiges sèches des phlox vivaces se dressaient au milieu de leurs repousses vertes déjà hautes de deux pieds.
— Oui, a-t-elle dit, et moi, j'aime...
Pendant que les merles s'étaient envolés, se poursuivant avec des cris aigus dans les arbres.
— Oui, disait-elle, ça me repose. Chez nous, il y a trop d’allants et de venants, tandis qu'ici... Ici, c’est fait pour être deux, dit-elle. On ne voit rien, on n’est
pas vu. Il n’y a que les oiseaux et les arbres. Et des fleurs, si seulement vous vouliez bien vous donner la peine de les soigner. Ah ! vous êtes paresseux...
Elle secoue un peu sa tête qu’elle tenait appuyée au mur et renversée, tandis que lui était assis les coudes sur les genoux, la tête en avant.
Il a fait un petit peu de fumée avec sa pipe. On voyait la couleur bleue de la fumée se défaire dans l’air qui devenait gris.
Elle a dit :
— Moi aussi, je suis paresseuse.
Elle a dit :
— Ça ne fait rien; si j'allais travailler. Vous savez, ce soir, je fais votre chambre.
Il avait été lâche. il l’avait laissée entrer. Il ne bouge pas d’où il est, il ne remue seulement pas la jambe, ni l’autre jambe. On a entendu le bruit de l’espagnolette, puis la fenêtre qui est à côté de celle de la cuisine s'était éclairée.
—— Comment ? Monsieur Louis, disait-elle, vous laissez tout fermé par un temps pareil. Oh ! a-t-elle dit, c'était le moment que je vienne !
Alors elle a ouvert aussi l’autre fenêtre qu’on ne voit pas et qui donne au midi sur l’autre face de la maison.
Il laisse faire ; sa pipe était éteinte, il l’a mise dans sa poche.
dit: « Pourquoi est-ce que je l’aurais “Hp
depuis longtemps. » Puis, comme il l’entend qui ù
tapote le gros Leu £ lite fa qu Lente de :
veut pas voir, il se refuse à tourner la tête. AG drôle comme on a les idées mal en ordre, me s. I se dit : « J’aurais dû l’empêcher d’entrer. » Il s
C’est une bonne fille quand même ; et on se connaît |
s’approche de la fenêtre et elle dispose les oreillers | à l’air du soir sur le rebord, il s’est levé dans son malaise ; il se met à marcher le long des allées qu'on commence à ne plus bien distinguer de leurs bor dures d’æilletons.
Et il va un petit moment ainsi de long en large
jamais, votre chambre ?
Il dit :
— Moi ?
Puis 1l a dit :
— Que si !
— Quand ça ?
— Oh! dit:il, quand ça me chante.
—— Oh! bien, dit-elle, il faut croire que ça ne vou chante pas Es pt
il voit sa main et le bas de son bras ; il se détourne, c’est comme ça. On est des hommes.
Mais c’est fini quand même, ces choses-là, penset-il. C’est gâté ; je sais à présent que c’est gâté, je sais à présent pourquoi c'est gâté.
On a empoigné les oreillers des deux mains ; la fenêtre qui était à moitié bouchée est débouchée, comme il peut voir aux quatre angles bien nets qu'elle projette de nouveau en clair sur la terre brune et les feuilles vertes.
Il hoche la tête : « C’est fini... » Oh! comment est-ce qu'on est fait ?
Car la soirée s’avance, et un oiseau de nuit s’est mis à crier dans le bois ; alors il entend qu’on lui dit:
— Vous ne voulez pas venir voir, Monsieur Louis, comme c’est propre...
Puis on s’est reprise :
— Non, attendez.
À ce moment, il était à l’autre bout de l’espèce de terrasse qui s’allongeait entre la maison et le jardin, étroite, bordée plus loin par la remise, puis le bûcher. Il se retourne.
Il la voit qui sort de la maison, qui traverse la terrasse, qui va jusqu'aux plates-bandes, qui se penche sur les plates-bandes ; il la voit à peine, elle est seulement une tache blanche qui bouge dans l’ombre un petit moment, puis on repasse devant lui.
— C’est tout de suite prêt.
Puis de nouveau la voix vient de la chambre, pendant que deux bras se tendent et tirent à eux les contrevents :
— Vous pouvez venir.
Pourquoi pas ?
Mais il se met à rire : « C’est fini ! » C’est ce qu'il se dit en lui-même.
— Monsieur Louis !
Ah ! se dit-il, si jy allais ! Pourquoi pas ? se dit-il de nouveau. Est-ce que j'ai peur ? Peur de quoi ? Bien sûr que j'irai !
Et il fait un pas. Puis : non. Il s’arrête.
—— Vous venez, monsieur Louis ?
Alors il voit qu’il se remet à marcher comme s’il y avait dans ses jambes une force étrangère à sa volonté ; il voit qu'il est entré dans le corridor ; il voit que la porte de sa chambre est ouverte, il voit par la porte ouverte qu’elle est là et qu’elle l’attend.
Il a fait avec ses souliers un grand bruit maladroit sur le carreau rouge.
—— Eh bien, a-t-elle dit, vous voyez ?
Il se prend le menton dans sa main gauche, il a son chapeau sur la tête.
— Ça ne vous semble pas plus joli qu'avant, quand même ?
Son autre main est dans sa poche.
La lampe éclaire doucement sous l’abat-jour ; il y a dans l’angle, entre les fenêtres, le grand vieux lit de noyer à deux places.
En face, contre le mur, il y a un vieux canapé en cerisier, de ceux qu’on nomme « lits de repos », recouvert d’une étoffe à carreaux bleus et blancs.
Et puis il y a la table ; c’est une table ronde avec un tapis vert; elle est poussée entre le lit et le canapé. Sur la table, il y a un verre.
Et, dans le verre, un bouquet fraîchement cueilli montre ses tiges pâles, couvertes de fines bulles d’air, qui trempent dans la belle eau pure.
— Vous n'avez pas l’air bien content, Monsieur Louis.
Paidit::
— Que si !
Et puis, il se reprend :
— Et merci, seulement vous n’auriez pas dû prendre toute cette peine.
— Oh ! a-t-elle dit, ne parlez pas comme ça.
— Pourquoi ?
— Ah ! Parce que ce n’est plus la peine de rien, si on commence seulement à y penser.
Elle continue :
— Ecoutez, Monsieur Louis... Ce Gourdou, vous Île connaissez ?
— Qui est-ce qui ne le connaît pas ?
— Eh bien, il ne vous faut pas l’écouter. On ne sait jamais s’il a bu ou s’il n’a pas bu. s’il est sérieux ou s’il se moque du monde... Ses histoires.
Elle a repris :
— C’est pas vrai C’est trop ancien pour être
vrai ; Ça a changé, on a changé. Oui, cette histoire d'Adam et d’Eve. Ca l’amuse de tromper le monde. Lui n’a rien, vous comprenez. Ni maison, ni enfants, ni femme. Et c’est aussi qu’il a passé l’âge. C’est un vieux. Îl est jaloux comme les vieux, Monsieur Louis. Il n’aime pas que les choses s’arrangent, une fois qu’elles sont dérangées.. Et puis, dit-elle, si c'était vrai, oh ! si c'était vrai, on serait trop malheureux !
Alors voilà qu'ayant tiré à elle une chaise, elle s’y est laissée tomber. IT la regarde. Ses bras pendent le long de son corps. « Qui voit ses veines, voit ses peines, » c’est un proverbe de chez nous.
Il voit ses bras, oh ! un peu trop maigres, c’est dommage, comme il se disait, car on ne s’empêche jamais de penser ; il voit, malgré ce qu’elle dit, les marques de sa condamnation aux veines gonflées : qu’il y a sous sa peau et aux taches bleues qu’elles font par place. Et elle était là, et, sans lever la tête :
— D'ailleurs, je vous comprends, Monsieur Louis...
La chouette a recommencé à crier dans le bois.
—— Oui, j'ai été comme vous. C’est la même chose, la même chose pour vous que pour moi.
Elle lève la tête ; elle souriait timidement :
— Vous ne vous souvenez peut-être pas, oh ! c’est déjà vieux ; ça va faire combien déjà ?.… Ça va faire, dit-elle, cinq ans. Vous n’avez peut-être pas su. Il devait m’épouser... Edouard Saugy, de Saint-Prex, le dragon. Ah ! vous ne l’avez pas connu ? Oh ! n’est-ce pas ? ce n’était pas encore officiel, seulement. Oui, dit-elle.
Alors elle soupire.
— Ah ! oui, moi aussi... Vous savez, j'ai lu ; oui, c'est vrai, on est chassé ; seulement dans la Bible ils sont deux. Oui, ils sont deux à être chassés et dans la vie.
Alors elle a levé soudain les yeux sur lui et il voit que ses yeux sont beaux.
Elle baisse brusquement la tête.
Il se met à lui dire :
— Ah ! alors, vous aussi...
Mais alors elle relève la tête, et il voit que ses yeux sont devenus brillants.
— Seulement, moi, je ne suis pas comme vous, Monsieur Louis...
Elle change encore une fois :
— Moi, me suis-je dit, je vais prendre les choses comme elles viennent. Tant pis. Dites donc, Monsieur Louis, j’ai pas raison ?
Et il voit que ses yeux sont devenus moqueurs :
— Sans quoi, qu'est-ce qu’on deviendrait? Et vousmême, disait-elle, vous voyez bien où vous en êtes...
Ayant baissé de nouveau la tête :
— Moi, je prends ce qui se présente. Les occasions ne manquent pas... Oh ! ma mère sait tout, ma sœur aussi. Elles ont fini par me laisser tranquille.
Il voit ses yeux levés sur lui encore une fois ; il voit qu'ils sont durs, ils sont fixes : elle les détourne tout à coup.
— Au mois de février encore. Les ouvriers électriciens. Quand ils sont venus réparer la ligne. Un grand, tout en bleu, avec une petite moustache blonde. Ah ! dit-elle, celui-là. Il voulait absolument m'emmener, pensez-vous ? Oui, à Genève.
Et il voit que ses yeux deviennent troubles, pendant qu’elle rit :
— Eh ! oui, Monsieur Louis. Puisqu’on n’est plus
dans le Jardin, c’est bien le moins qu’on ait la
liberté.
Alors il n’avait plus osé la regarder. | — Sans quoi qu'est-ce qu’on deviendrait ?.… Oui, une moyenne, une petite moyenne. Puisqu’on ne peut pas avoir autre chose. Qu'est-ce que vous en pensez, Monsieur Louis ? Un petit plaisir, un cha-
grin, et puis un petit plaisir de nouveau. On prend.
ce qui vient.
Alors l’oiseau de nuit a crié encore une fois ; et on
EN Do Pt di APE REA
n’a plus rien entendu que le bruit de la rivière, comme quand on marche dans les feuilles sèches.
Il parlait pauvrement. I] disait :
— Ah ! vous aussi...
Il a répété :
— Âh ! vous aussi, je ne savais pas.
Pendant qu'elle s'était levée, et, lui, il a fait un pas en avant :
— Alors, comme ca, a-t-il dit, on a été chassé tous les deux ?
—— Eh bien ! dit-elle.
— Vous êtes un homme, il ne faut pas l’oublier, et moi une femme ; on n’est pas des anges, qu’en pensez-vous ?
Car elle n’était partie qu’au petit matin.
— Est-ce qu’on fait du mal à quelqu'un, dites ? Et puis c’est qu’on a besoin de se consoler, n’est-ce pas ? On fait comme on peut...
Il voit que la lampe sous son abat-jour transparent continue à brûler doucement un peu au-dessus et en avant d’eux ; ils sont deux, ils sont deux ensemble.
L'oiseau de nuit a crié de nouveau.
— N'est-ce pas, nous autres, on sait vivre, on a fait ses expériences ; on se dit: «Ça ira comme ça pourra. »
Elle s’est tue un petit moment ; il s’était soulevé sur le coude, et, sans quitter sa place, il avait tourné le commutateur.
Alors une grande nuit s’est faite et il a semblé que l'oiseau de nuit s'était mis à crier plus fort, tandis qu'il ne bougeait plus.
— Dites donc, Monsieur Louis, est-ce qu’on ne pourrait pas se tutoyer ?.… À présent. Oh ! seulement quand on serait seuls, bien entendu, mais voilà qu'on est seuls ; alors dis-moi : tu, et je te dis : tu...
Elle a repris :
— Et puis tire-toi seulement vers moi. Tu es tellement au bord que tu vas tomber...
Elle disait :
-— Oh ! touche seulement, c’est rond, on ne dirait pas, on me croit maigre... Eh bien, est-ce que je suis si maigre que Ça, hein ?.…
Elle a dit ensuite :
— Ecoute, qu'est-ce qu’on peut demander de plus ?.… Oui, dans la vie. Embrasse-moi.
Elle disait plus bas :
— Et puis toutes les femmes se ressemblent.
L'oiseau de nuit criait toujours.
Et approchant sa bouche de son oreille :
— Et puis tous les hommes aussi. Oh ! disait-elle, je ne suis pas si méchante qu’on croit, tu verras...
Oh ! disait-elle, oh ! Louis...
J'ai été élevé un peu trop solitairement par ma mère. Voilà ce que c’est d’'habiter une maison écartée comme la nôtre. Il me fallait une demi-heure pour aller à l’école. J'étais seul, j'ai été gâté. J’étais nourri, logé, chauffé, blanchi, sans avoir à m'occuper de rien. Et puis, voilà, ma mère est morte.
Son cœur a été triste alors, mais il se disait: « Chacun son tour. » |
Ab ! mais pourquoi (se disait-il) chacun son tour? j'avais pourtant besoin d’elle. Pourquoi est-ce qu’il faut qu’on meure ?
C’est dans le Livre où il est écrit : Tu retourneras à la terre, car tu en as été pris; parce que tu es poudre, tu retourneras aussi à la poudre.
C’est la condamnation, se dit-il. Il marchait der-
rière les porteurs dans un pays tout blanc; eux, étaient noirs dans tout ce blanc.
Elle était tombée tout à coup de côté, la joue contre la terre gelée ; c’est pourquoi il marche derrière elle, ne pouvant pas empêcher qu’on ne l’emporte, n'ayant pas pu empêcher qu’on ne la cloue dans Îa caisse noire, n’empêchant rien, ah! rien du tout! bien docile, au contraire, bien sage, bien appliqué à suivre, habillé de noir, dans la neige, avec quelques parents et amis, dans la neige, habillés de noir. Et il y a un long chemin jusqu’au cimetière, encore plus long que celui de l’école.
On n'empêche rien, c’est la condamnation.
Il faut remonter la rivière jusqu’à la route ; il faut s'engager sur la route, passer le pont, et voilà comment on est fait.
Il faut tourner avec la route à flanc de mont, pousser ensuite jusqu'au village, et là laisser le village à sa gauche, et aller encore.
On voit enfin ce petit mur construit en carré au milieu des champs. La grille est peinte en noir et argent. Il y a quelques thuyas ou cyprès, comme des fumées.
Ah ! fumées nous-mêmes, pense-t-il. J’aurais eu besoin d’elle jusqu’au bout, et voilà qu’on me l’a prise, — parmi les couronnes de verre qui étaient là passées autour des croix de bois. Et on veut dire
non, on ne peut pas. On dit non, ça ne sert à rien. Pourquoi ?
Je me pose ces questions, parce que J'ai été élevé solitairement dans une maison écartée par ma mère qui était restée veuve de bonne heure.
Ils vous disent : « C’est déjà de la chance d’avoir pu la garder avec vous si longtemps. »
Qu'est-ce que ça veut dire : longtemps ?
Est-ce qu'il y a une mesure pour ces choses-là qui sont du cœur ; une mesure comme pour les femmes au marché, qui vous vendent les noisettes au verre, les poires à l’assiette, les pommes de terre aux cinq litres ou aux dix litres ?
Qu'est-ce que c’est que longtemps quand on a besoin de toujours, c’est ce qu'il se dit ; et toujours, ça n'existe pas.
C’est la grande condamnation, car la grande condamnation est d’avoir surtout besoin de la chose dont on est le plus privé.
Et quand Adrienne est venue, j'ai cru aussi que c'était pour toujours. Toujours, — et ça a fait six mois. Toujours, c’est six mois pour les hommes. On est condamné. On est dans le temps qui est sans mesure, car la plus grande longueur de temps, se dit-il, est comme rien auprès de ce qui ne se mesure pas, qui est la seule chose qui compte pour le cœur, se dit-il, tant pis, — pendant qu’il est dans son jardin.
Alors on ira doucement, on ira tout petitement, il ne faut pas se faire remarquer, — ce qui vient, ce qui se présente, elle a raison peut-être, Lydie.
Ne rien demander de plus que ce qu’on a, et aller tout doux dans la vie : un jour, un jour, et puis un jour, jusqu’à ce que ce soit fini ; manger, boire, dormir, et de temps en temps un petit plaisir, penset-il. ah! c’est quand même une bonne fille ! |
Et raisonnable, pendant qu’il se penche sur la terre noire, et c’est dur de se pencher.
Mais il le faut bien, —— sur la terre noire, sur la terre humide et toute tiède, mais il le faut bien, parce qu'on est en retard.
Il râtelle les feuilles mortes dont le dessus est sec et le dessous à moitié pourri. Il se penche, dans sa chemise ouverte, sur les petites tiges qui ont poussé blanc dans les plates-bandes, ayant été privées de lumière ; une goutte de sueur lui coule le long de la joue et tombe en faisant un petit bruit sur son soulier, ou lui entre dans la bouche, ou, s’introduisant sous la paupière, lui brûle le globe de l'œil.
Il se redresse, il passe sur son front son bras nu. Il est écrit : Tu mangeras ton pain à la sueur de ton front. :
Oh ! il voit, car il est écrit : La terre sera maudite à cause de toi, et elle est maudite. Il est écrit : Tu en mangeras les fruits tous les jours de ta vie, et on
est maudit. Car on est quand même attaché à la vie et elle se défait tout le temps et on la refait. Elle lutte contre nous, il nous faut lutter contre elle.
Elle est malade, elle est gâtée, nous aussi.
Et, malades, il nous faut nous battre tout le temps contre ses maladies à elle, — jusqu’à la mort, comme il se dit.
Il voit les dartres et les champignons qui sont aux troncs des arbres.
La chenille au bout des branches tisse son nid en velours blanc.
Il y a sur les pousses vertes des rosiers une telle épaisseur de vermine verte qu’elle y fait comme une seconde écorce ; une même épaisseur noire est sur les tiges du sureau.
Pourquoi tout est-il ainsi gâté et compromis d'avance, pendant que les mauvaises herbes poussent partout, pleines d’épines et de piquants, dangereuses à toucher, les chardons, les orties, les ronces ?
Et il faut pourtant — pour manger. Arracher, esherber, racler, trier ; — on fait des tas, on y met le feu. Ils fument gris, ils fument blanc. Leur fumée traîne à terre comme une grosse chenille velue, puis, tout à coup, le vent la redresse et la fait basculer, vous l’envoyant dessus. On est pris dedans. On tousse, les yeux vous pleurent. On se protège la figure avec les mains, mais à ce moment la fumée s’écarte (il
voit ces choses en pensée, tout en retournant la terre), puis se répand à travers l’air où elle fait comme un rideau. Il y a des trous dans ce rideau. On voit par les trous. Un coin de bois, on ne le voit plus. Un. Qu'est-ce que c’est ? ah! ça c’est un pommier. | .
Ah ! misère. [Il est en train de retourner la terre : c'est dur... Sa chemise colle à son corps, il a un goût amer sur la langue. Îl faut : tant pis. Jour après jour, tant pis. Ne rien désirer. Ce qui vient, l’occasion : manger, boire, dormir ça fait un jour ; dormir, boire, manger, Ça fait encore un jour. Et les jours viendront se mettre l’un sur l’autre derrière nous comme les pages d’un livre, tandis que l’épaisseur de ceux qui restent à vivre diminue toujours plus.
Il a été boire à la fontaine.
Il change de costume.
Il met son chapeau, il traîne les pieds. Il va sous le grand ciel rose, qui est au-dessus de nous comme une tromperie, avec son calme et sa pureté. Il a les mains dans les poches.
Il pousse la porte de la cuisine :
— Ah! a dit M" Chappaz en le voyant entrer, comment, c’est vous ? depuis le temps !
— Oui, dit-il, j'ai eu des ennuis...
— Ah! dit M”° Chappaz.
Des bouquets de roses sont peints sur ses joues
bien vernies ; sa poitrine fait étagère sous son menton dans une blouse de coton gris :
—— J'espère bien que ça va mieux.
Bolomey a dit que oui...
— Et vous savez, Monsieur Bolomey, pendant que vous vous êtes seul chez vous, oui, en attendant... eh bien, vous n'avez qu’à venir manger ici... On s’arrangera, c’est facile. N'est-ce pas ? avec le monde qu’on a... Ecoutez, a-t-elle dit, je vais appeler Lydie.
Mais il a dit :
— Non, ne la dérangez pas. Donnez-moi seulement une bouteille de bière et un verre...
— Eh bien, c’est ça, Monsieur Bolomey ; mais où est-ce que vous allez vous mettre ?
Il fait un signe de tête vers les bosquets où on ne va guère la semaine.
Il a été s’asseoir à l’écart derrière les fusains, la bouteille de bière sous le bras, son verre à la main. 11 commence à faire nuit. On entend de l’autre côté des buissons un bruit de voix, et puis le bruit des gens qui se lèvent, et ils font alors un bruit de monnaie, et ils paient, puis s’en vont. Quelques-uns sont venus en auto et mettent le moteur en marche. Neuf heures. On ira comme ça tout doux. Un petit plaisir après le travail ; un verre de bière et elle est bien fraîche. Et un peu de musique aussi de temps en
temps, pourquoi pas ? parce que le poste de sans-fil de Métraux s’était mis à fonctionner... Bulletin météorologique... Forte dépression sur l'Irlande... Température en hausse. Maximum, vingt-sept degrés, minimum seize.
Silence.
Tout à coup le saxophone a été introduit par un battement de tambour mêlé à des fuites de merles.
Et ça se met à balancer autour de Bolomey. L’air balance. Les branches balancent (M. Métraux a laissé la fenêtre grande ouverte, parce qu’il fait chaud).
C’est fort, c’est douloureux et doux. Ça fait de la peine au cœur et ça divertit. On danse. Le divertissement des corps, et c’est pour ne plus penser. Alors aller comme ça, c’est ce qu’il se dit. De la bière fraîche, un air de danse, laisser faire.
— Coucou |...
Elle lui a mis les mains sur les yeux.
Et il a tenté de se défaire d’elle, mais elle le serrait fortement, lui renversant la tête, et la forme de ses bras nus était contre les côtés de son cou.
Et se baissant vers lui : « Tu as eu peur ?.. » dans la musique.
— Tu as eu peur, dis, petit ?
Alors la chaleur de son souffle et puis sa bouche, dans la musique ; ah ! laisser faire, pendant qu’elle le tient renversé contre elle des deux mains et
sa bouche par-dessus ses mains va le chercher.
Il laisse faire ; la musique.
Sa bouche chaude, sa bouche molle entr’ouverte.
Puis elle a dit : « C’est gentil d’être venu. »
Ïl la laissait dire et faire. Elle se glisse contre lui dans la musique ; elle s’est assise sur ses genoux.
— Je n'aurais peut-être pas pu aller te rejoindre, ce soir ; comme Ça Je t’aurai eu quand même, dis...
Il a senti le goût de ses lèvres, encore une fois. Et elles le quittent, mais alors c’est lui qui les cherche, comme la musique dit de faire, et puis c’est aussi ce que dit la vie, ou quoi ? prendre ce qui vient ; autant de trouvé, se dit-il, serrant contre lui ce grand corps qui se dénoue et se répand comme quand on coupe le lien d’une gerbe.
Elle disait :
— Oh! fais seulement. On est bien caché.