SECONDE PARTIE
— Eh! Bolomey !
On l’appelle.
C'était à quelque temps de là, et de nouveau: « Eh! Bolomey ! » alors il s’est dit : « Est-ce Gourdou ? » car il était encore à moitié endormi.
Il avait ouvert les yeux, il a vu qu'il n’y avait personne dans la chambre.
Il a vu qu'il faisait grand jour ; un beau soleil entrait par l’entre-bâäillement des contrevents ; et encore une fois il est appelé : « Eh ! Louis ! » il a répondu présent comme au service militaire.
— Qu'est-ce qu'il y a ?
— Tu n'es pas sérieux.
Il a demandé :
— Pourquoi ?
On lui a dit :
— Toutes ces histoires.
Il interroge, on répond. Il y a quelqu'un au fond de lui-même qui parle :
— Bolomey, tu es tombé sur la tête, tu as été étourdi par le coup. Mais c’est fini. Eh ! Louis...
Il dit :
— Voilà.
— Regarde le beau temps qu'il fait, ce matin... Tu n'as qu’à vouloir, elle reviendra.
Il se réveille de plus en plus et, à mesure qu'il se réveille, il lui semble qu'il rejoint davantage la voix et la vérité qu’elle annonce ; il voit qu'il fait beau et clair dans le monde.
Il s’est mis assis sur son lit, il regarde ; il voit que les rideaux s’avancent et entrent ensemble joyeusement dans la chambre comme une voile gonflée de vent. d |
Si c'était seulement qu’on n’a pas su s’y prendre !
Il repousse les contrevents qui empêchent le jour d'entrer ; il dit : « Qu'il entre ! » 1l dit : « Qu'il entre tout grand et tout entier, » tandis qu'il rabat des deux mains les vieux panneaux de bois qui claquent l’un et l’autre contre le mur en même temps.
Et il voit que c’est un jardin, et que c’est le Jardin quand même.
Chaque brin d’herbe y jette ses feux, chaque feuille porte son collier, chaque branche est comme un écrin de pierreries ; c’est bleu, rouge, jaune, violet, blanc ;
ça brille de mille petites flammes de couleur qui
bougent les unes devant les autres ; — est-ce que tu vois ? Il dit: « Je vois. » — « Alors viens : tu es attendu. »
Est-ce qu’on lui parle ou si c’est lui qui parle ? il ne sait plus.
Ce qui lui est dit et lui-même, c’est à présent la même chose. Tout est changé. Il sort dans le jardin parmi les cris du merle : il est chez lui. Il regarde ce jardin, c’est le mien ; il est mal fermé, je le fermerai. Les ruches ont perdu leurs couleurs, je les repeindrai. Les poiriers ont besoin d’être taillés, je les taillerai. Les plates-bandes n’ont pas encore été retournées, je les retournerai, je suis là pour ça. Tout y est dans un grand désordre, mais on y mettra de l’ordre, car l’ordre est en nous. L’ordre est en moi. Je n'étais plus ; je recommence à être. Il est entré dans la journée comme sl était né avec elle, comme s’il venait seulement de naître ; il fait tout le tour du jardin. Ensuite il a eu faim ; il y a du bonheur sur sa langue. Il casse les branches sèches enfagottées qu'il défasotte, ah ! ça fait plaisir, avec des gestes attentionnés. [l y a du bonheur jusqu’au bout de ses doigts. Est-ce ça ? Les choses savent bien à qui elles ont affaire ; elles nous connaissent, les choses ; elles se plient à nous avec amitié ou bien entrent en lutte avec nous, car il y a accord ou désaccord. Il est ac-
cordé tout à coup. Accordé aux choses et au monde, pense-t-il, accordé aux choses du monde, passant ses doigts pleins de précautions et caressants dans le nœud d’osier qui docilement cède et vient en arrière , et est défait par les mêmes chemins qu'il avait suivis pour se faire. C’est nous qui nous gâtons nous-mêmes, hein ? pense-t-il, ce matin-là, parce que tout change, avec nos rêvasseries, pendant qu'il a pris juste la . quantité de bois qu'il faut dans ses deux poings, ni trop, ni trop peu, avançant le genou, debout sur l’autre pied dans un bel équilibre.
Et les branches cassent en deux avec un bruit gai dans la cuisine.
Il faudra seulement blanchir les murs, mais ce sera facile, se disait-il, ayant mis la double poignée de brindilles dans le fourneau sur le papier de journal chiffonné. Et tout de suite une belle flamme se dresse, vive et claire, comme le coq qui chante en battant des ailes. C’est des travaux de femme ; ça ne fait rien. Il se met un tablier de femme autour du ventre, ça ne fait rien. Il verse l’eau dans la casserole ; elle est raide et brillante comme une corde neuve. IÎl va chercher le bidon où est le lait ; lui s'étale au contraire dans sa chute et il s’ouvre en s’amincissant comme une feuille de papier. Chaque chose a sa nature, chaque chose veut être aimée dans sa nature. Oh! il y en a tant ! et ça va faire tant
d’amours ! Car nous sommes là pour deviner les choses dans leurs natures particulières : alors elles nous en sont reconnaissantes, n'est-ce pas ? Ô toi, gras du lait et, toi aussi, maigre de l’eau. Une parenté intervient. Il n’est plus seul, il est parmi des amis, et des amies, lui semble-t-il ; écoutant maintenant grogner le feu comme le chien de garde dans sa niche. Le gros, l’épais, le tendre, le résistant, le dur, le lisse, le grenu, le brillant, le mat : à langage de toute part et que les hommes ne veulent pas entendre, c’est ce qu'il se dit ; c’est pourquoi les hommes sont malheureux. On n’est pas séparé, on commurnique, c’est ce qu'il se dit, prenant dans sa paume le gros bol de faïence, rond et tiède comme un sein. Il a faim. Il est dans la vie.
Il s’est assis à la table sous un rayon de soleil tout neuf comme une planche de sapin qu’on vient seulement de raboter et qui, partant du haut de la fenétre, pose par son autre bout sur le carreau. Il raisonne son cas, il dit : « Je suis un homme. » La vie passe d’une chose à l’autre. La vie entre en lui avec le pain qu'il mâche, pendant que dans la cafetière de fer-blanc le café qui s’égoutte sonne à coups séparés comme une petite cloche. Alors voilà, se dit-il, comment est-ce que j'ai pu croire à ces histoires ? c'est peut-être une explication, mais c’est une maurvaise explication. Il boit, il mange, le sang lui chante
au cou et aux tempes. On va voir. Il se coupe encore
un morceau de pain et de fromage. Le sang lui bat aux poignets. Le sang lui dit : « Maintenant debout. »
Il retrousse ses manches. :
Il n’a que sa chemise et un pantalon de toile ; sa chemise est largement ouverte sur sa poitrine.
Il se dit : « Quel âge est-ce que j'ai ? »
Il empoigne la pelle carrée, la bêche à trois dents. Trente-six ans ; c’est la jeunesse.
Son épaule gauche est dans l’ombre, son épaule droite dans le soleil, où il se penche, enfonçant d’un seul coup la pelle plate en terre. Et tout à coup la peine devient plaisir ; retournement. Ça la fera revenir, c’est pour elle. Plus c’est dur, plus c’est agréable; retournement. C’est pour elle. Je l’attends, je prépare tout pour son retour. Il s’est redressé un moment, les mains sur le manche de sa pelle ; puis, la plantant dans le sol, il bourre sa pipe ; et les oiseaux éclatent de rire au-dessus de sa tête comme pour dire : «Il a enfin compris. » C’est moqueur, ces merles. L'oiseau de la pluie siffle ironiquement à petits coups au-dessus de vous : « Pluie... pluie. » et tu l’as cru, ou quoi ? ça fait rire l’oiseau.. « Bolomey, tu crois tout, » dit l’oiseau. Le pic tape à petits coups avec son marteau pointu contre un tronc, pendant que Bolomey le cherche des yeux sans le découvrir. Ah! il fait beau, il regarde le monde qui est
ME RCRSES
rond, la pipe à la bouche, le ciel qui est rond aurdessus du monde. Je n’ai seulement pas su faire ; c’est clair. Je ne connaissais pas bien les femmes ; j'ai vécu trop seul. Sa pelle déjà repolie par le frottement brille au soleil. Ah ! c’est délicat (j'entends les femmes) ! Ah! c’est difficile ! Je n'ai pas su ; eh bien, on recommencera, c’est-à-dire on commencera, ou quoi ? Eh ! l’oiseau, eh ! le merle, ou quoi ?
Le petit rouge-gorge se tient juste à côté de lui, plein de confiance, perché dans le bout d’un tuteur, puis se laisse tomber sans crainte entre ses jambes. parmi les mottes que Bolomey vient de retourner, voyez-vous ça ! Eh ! le coquin, dit-il, pendant qu'il fait un geste pour le chasser ; mais le petit oiseau d’un coup d’aile retourne simplement d’où il est venu. Il a confiance ; il faut avoir confiance. Je dirai à Adrienne : « Tout recommence ; » ce sera comme si on ne s'était jamais vu. C’est un jardin. Je le fermerai seulement pour empêcher le malheur d'y rentrer.
Il regarde devant lui et voit que le carreau où il travaille sera bientôt entièrement retourné : il se dit : « J'irai ce soir, il ne faut pas attendre ; j'irai faire ma commande chez Chevalley à Rolle ; je prendrai le train de cinq heures. »
C’est ce qu'il a fait. Et elle (Lydie), quand elle est venue ce soir-là, elle ne l’a pas trouvé.
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Il avait pris les mesures avec une chevillière d’arpenteur. Il tendait sa chevillière d’une borne à l’autre. Elle était jaune, plate, en tissu gommé, avec les décimètres et les mètres marqués dessus par un trait noir et numérotés ; et le vent venait et la soulevait, la faisant flotter dans les airs.
Il avait été obligé, étant seul, de l’attacher à un de ses bouts et il tirait dessus pour la tendre.
Il avait un carnet de poche ; il inscrivait les mesures sur son carnet.
22 mètres.
Ensuite commençait un autre segment de droite, faisant angle avec le premier; il inscrivait: 15 mètres.
C'est grand, chez nous; ïl faisait l’addition.
22+15+20, total 57 mètres. Un vrai jardin.
Le vent venait pendant qu'il déplaçait de nouveau la chevillière et elle montait en l'air joyeusement au-dessus des touffes de coquelicots, des grosses marsuerites, des sauges velues ; mais, de ce côté-ci de la barrière, se disait-il, quand elle sera en place, vous allez voir toutes les espèces de cultures qu’on aura : en fleurs, en fruits, en légumes.
Il commence à remonter la pente de l’autre côté du jardin ; les limites passent tout juste au delà du
tronc du noyer, qui est encore chez lui, comme il.
voit, — Îlà où il était couché, là où elle lui a été donnée. |
Il inscrit de nouveau : 36 mètres.
Puis 17 mètres encore, ce qui le ramène au chemin ; et, la clôture qui le bordait étant encore en bon état, il n’a pas eu besoin de mesurer plus loin.
3617-53. Il met les trois chiffres l’un sous l’autre. |
Puis il regarde encore une fois le jardin qui est au-dessous de lui, avec ses pruniers, ses cerisiers, ses poiriers, ses buissons de citronnelle, plein d’abeilles, plein d'oiseaux, ayant en son milieu le toit de la vieille maison tout recousu de pièces rouges ; et ça lui chante dans le cœur, parce qu'il pense : « Il est beau, » il pense : « On y sera bien. »
Il descend vite s’habiller.
Il a pris le train de cinq heures.
160 mètres de clôture Chabourit, avec un pieu tous les deux ou trois mètres.
Chevalley a dit : « Je peux vous la livrer quand vous voudrez. »
— Combien ?
— Sept francs le mètre, pose comprise.
— Oh!.je la poserai moi-même.
— C’est que c’est tout un travail.
— Ça ne fait rien.
— Eh bien, alors, on arrondira la somme.
160 mètres à sept francs. Chevalley fait le compte.
— On vous les laissera rendus à 1050 francs.
—— 1000, a dit Louis.
Chevalley a cédé pour finir.
Les affaires sont faciles : cette affaire-là s’est bien arrangée.
Ils ont été boire un verre au café de la Gare en attendant le départ du train de 6 h. 40. Bolomey monte dans le train. On voit qu'il fait beau. Le train est plein de gens qui chantent. Et à la station où il descend, il y a un café ; il est plein de citoyens contents de vivre.
Il n’a plus peur de voir les gens ; il ne recherche plus les chemins détournés. Il va droit devant lui, ce qui le mène au beau milieu du village où c’est également plein de citoyennes et de citoyens en bleu et en blanc qui sont assis devant les maisons.
—— Alors, comment ça va-t-il ? Il y avait longtemps qu’on ne vous avait pas vu.
— Oh! disait-il, j'ai eu des ennuis.
— Ah! ça arrive, disait-on, ça arrive à tout le monde. |
Sans rien lui demander d’ailleurs par politesse (et puis on savait bien de quoi il s’agissait).
— Oui, disait-il, mais à présent...
Il donnait avec la main un coup sec comme quand on tranche une branche avec la serpe :
— Fini !
— Ah! bien, tant mieux.
Il a été invité à souper par ses cousins Reymond, qui ne l’avaient pas vu depuis longtemps. Il s’est tenu assis dans la cuisine devant une bonne soupe aux légumes, aux « herbettes », comme on dit chez nous. Ça va bien.
Il a parlé un peu avec ses cousins Reymond. Des petites filles jouaient à bête noire dans les jardins pleins de pivoines qu’on voyait par la fenêtre, grosses comme des figures. Et on voyait les figures des petites filles qui se glissaient silencieusement, entre les buissons, sous les arbres ; puis elles criaient : Bête noire ! puis elles revenaient en courant.
Reymond a allumé la lampe.
Bolomey avait dit à Reymond :
—— Eh bien, sortons un moment, veux-tu ? On te
RUN AR NT e al CU
le permettra bien, ou quoi ? avait-il demandé en s’adressant à M°° Reymond. Qu’en pensez-vous, Madame Reymond ? Pour une fois. C’est qu’il faut bien refaire connaissance.
Ils avaient été boire. Bolomey n'était rentré chez lui qu'après minuit, ce soir-là.
La lune n’était pas encore levée. Il avait travaillé de nouveau tout le jour au jardin, il s’était couché de bonne heure. La lune n’était pas encore levée, vers les onze heures, quand elle est sortie sans faire de bruit de sa chambre. Elle s’est trouvée sous les étoiles, et point de lune, mais énormément d'étoiles, faisant des lignes, des triangles, des carrés, comme s'ils étaient dessinés à la craie sur la planche noire, audessus d’elle entre les arbres, entre les pommiers, les cerisiers, les poiriers, les pruniers.
Une belle nuit.
L’herbe haute sifflait avec douceur autour de ses chevilles, étouffant le bruit de ses pas. Elle sent le mouillé de l'herbe faire froid sur sa peau à travers la toile de ses espadrilles. Elle respirait le bon air, elle pensait à des choses agréables. Un petit bois s'était élevé à sa gauche avec ses étages de branches, faisant une grande maison, où les oiseaux dorment et les bêtes qui bougent le jour ne bougent plus. Ça
sent l'écorce, ça sent la mousse. Puis tout à coup le bois a pris fin, pendant qu’un souffle d’air plus vif passait par-dessus le chemin et elle ; alors elle a eu un petit frisson de plaisir dans les épaules, et c’est bon.
La lune se levait justement derrière les montagnes que le bois en se retirant avait découvertes par delà un grand espace de pays. Elles étaient tellement bleues qu’on ne distinguait la place où elles commencaient dans le ciel que parce que c'était là que les étoiles prenaient fin. Tout à coup, Lydie s’est arrêtée: « Il y a le feu ! » Elle s'était arrêtée et le cœur lui a battu: « Il y a le feu à la montagne. » Car une grande lueur rouge avait paru derrière, courant rapidement le long de son arête, qui est apparue toute noire et toute dentelée dans l’intumescence du brasier.
Puis Lydie s’était mise à rire : « La lune ! » bien qu’elle ne se montrât toujours pas, et, à cause de sa forme ronde, elle a joué longtemps encore derrière les rochers pointus.
Mais Lydie riait déjà, attendant sa venue ; puis : « Bonjour la lune, » pendant que l’astre se montrait tout juste dans le bout à la fois et des deux côtés du sommet : ah ! quelle grandeur ! — lui dormait pendant ce temps.
Enorme, rougeñtre, sans épaisseur, ronde comme une feuille à gâteaux ; puis, à mesure qu’elle mon-
tait, elle blanchissait davantage, et elle a été pour finir de la couleur des étoiles, tandis qu’il tombait d’elle quelque chose de gris et de cotonneux, comme beaucoup de petites plumes, — comme une fine poussière de poudre de riz, pensait Lydie, ayant en effet un des côtés de sa figure toute poudrée.
Elle s'était remise en marche.
Il a été réveillé par le tout petit bruit qu’a fait le portail du jardin quand on l’a ouvert. Cette toute petite voix plaintive l'avait tiré de son sommeil, comme il arrive, alors que de bien plus grands bruits, mais habituels, ne vous dérangent nullement. Il voit lui aussi que la lune s’est levée et elle entre dans la chambre par l’entre-bâillement des contrevents, la partageant en deux régions, dans l’une desquelles il est et il y a l’autre (on a refermé le portail). Elle ne faisait aucun bruit en venant. Il était dans la nuit de ce côté-ci de la lumière et de l’autre côté de la lumière il y avait également la nuit, tandis qu'il ne bouge pas, s'amusant à ne pas bouger, et considère cette mince cloison de verre, qui se dresse là entre lui et rien. Il est dans l’amusement, parce qu’il s’est dit : « C’est elle, » et ne bouge pas pendant qu’on vient (ou il suppose qu’on doit venir, car ces semelles de corde sont singulièrement silencieuses). Puis un
caillou à roulé quand même sur la terre battue de l'allée.
Ah ! il s'amuse. « Car il va falloir lui faire comprendre... » Il va falloir, — et elle ne doit plus être qu’à quelques pas de la fenêtre, devant la porte de
la maison.
En effet, on l’appelle. Son nom vient une première
fois, seulement chuchoté, comme si on était sûr qu'il devait entendre : « Louis ! » puis encore une fois: « Louis ! » Il ne répond pas. On se déplace légèrement dans la lune. Lydie est tellement près de lui qu'il lui semble à présent qu’il va l’entendre respirer. et il entend aussi le frottement de sa jupe contre ses jambes, ce qui est un doux bruit, mais il ne répond toujours pas. On a été alors jusqu’à la porte de la maison. On a heurté tout doucement. Puis : « Y a-t-il quelqu'un? » pendant que les trois coups une seconde fois résonnent dans le corridor. Ah! il s’amuse. Parce qu'il entend qu’on s'éloigne, puis un moment il n’y a plus personne, puis on revient (on a dû faire le tour de la maison).
Il se laisse glisser tout doucement hors de son lit.
Il n’a même pas dérangé en s’y heurtant cette cloison de lune où il entre. Elle le laisse entrer sans se déformer, ni se ployer, car telle est sa substance. Elle est là, il tend les mains, elle est sur ses mains, elle n’a pas bougé. Il y entre, il y est à moitié, c’est-à-dire avec une moitié de son corps, puis n’y est plus, puis y est de nouveau et s’y avance et l’a eue sur la tête :
il est dans l’amusement. Il n’a eu qu’à se pencher à l’intérieur des contrevents et à regarder par la fente. Et il voit que Lydie, elle non plus, n’est pas loin : il s’amuse. Elle est un peu plus bleue que l’air qui est légèrement bleu, elle est transparente comme une fumée ; et c’est ça, les femmes : des fumées, sauf une, se dit-il. Il voit que le jardin est bleu et noir, clair et sombre ;: le jardin est en deux parties, il est dans l’amusement.
Il a dit :
— Qui est là ?
Puis, d’une voix qu'il s'efforce de rendre naturelle:
— C’est toi, Adrienne ?
Pendant qu'il rit en dedans.
Et il regarde toujours ; il voit alors qu’elle s’est tournée vers lui, elle est toute claire sur ce fond noir qu’elle touche presque; et, d’une voix d’abord un peu surprise, puis très nette :
— Non, c’est pas Adrienne.
Alors c’est lui qui a feint la surprise.
— Ah! a-t:il dit, c’est toi, Lydie ?
— Ah! c’est toi, Louis ? a-t-elle dit. Eh bien. tu as le sommeil lourd, si c’est toi.
Il à dit :
— C’est moi.
Elle n’a pas bougé ; elle lui parle, les mains croisées l’une sur l’autre, comme pleine d’indifférence.
— Eh bien, je n’aurais pas pensé... Il faut croire que tu as la conscience tranquille. Est-ce que tu dormais déjà hier soir ? parce que je suis déjà venue hier soir. |
Il disait :
— Ah! tu es venue ?
— J'ai heurté, je t’ai appelé ; tu n'étais pas là. Ou bien si c’est que tu ne m’as pas entendue.
Elle parlait tranquillement, sans avoir bougé de sa place. Il a dit :
— C’est que j'étais fatigué.
— Hier soir ?
— Non, ce soir.
— Et hier soir ?
— Hier soir, j'étais en route. C’est qu'il y a du changement... J'étais à Rolle, hier soir.
— Et qu'est-ce que tu y as été faire ?
— Ah ! tu le verras bien une fois. C’est qu'il y a du changement, dit-il. J’ai déjà commencé ; tu n’as pas vu ?
Alors elle regarde et voit dans la lune autour d’elle les carreaux retournés, les haies taillées, les pierres et les mauvaises herbes mises en tas au bord des allées :
— Et il fallait faire de l’ordre, disait-1l, et ça n’est pas fini, et ça donne sommeil.
— Oh i dit-elle, je comprends.
Il a baissé un peu la voix :
— Et je ne te dis pas d’entrer, parce qu’il y a déjà quelqu'un.
Il ne se montrait toujours pas, de sorte qu’il semblait parler à rien et c’est rien qui lui répondait. Elle n'avait fait qu’un petit mouvement avec les mains, et celle qui était dessus était maintenant dessous.
— D'abord, est-ce que je t’ai demandé d’entrer ?
Elle se met à rire :
— Oh! Louis, dit-elle, tu es drôle.
Elle n’a pas bougé.
— J'avais été faire un petit tour, et, en passant par-dessus la barrière... C’est de la curiosité. Qu’estce que tu fais ?
Ia dit :
— Je fais le jardin, parce qu'il n’était pas fait.
Et, tout à coup, il a ouvert tout grands les contrevents, les repoussant l’un et l’autre de chaque main, qui sont venus battre contre la muraille comme quand un grand vent se lève. Il est dans le contentement, il dit :
— Et le jardin se fait. Alors ce sera pour une autre fois, Lydie...
— Oh ! dit-elle, bien sûr, pour une autre fois.
Elle lui a tourné le dos.
(Où vas-tu ?
— Je m'en vais. 6
— Ecoute, dit-il, ne t’en va pas:
— Que veux-tu que je fasse ? Et puis, dit-elle, s’il y a quelqu'un... |
— Oh! c’est quelqu'un de commode, dit-il, et qu'on ne dérange pas facilement.
Elle attendait, de nouveau :
— Je voulais te dire, tu comprends, j’ai commandé une barrière, alors il faudra que tu viennes m'aider, parce que je veux la poser moi-même... Sept francs le mètre. En châtaignier. On enfonce les pieux, ils sont en chêne ; et puis on la fixe et puis c’est fermé. Ce sera fermé partout, tu comprends. Dis, tu ne viendras pas m'aider ?
Il lui parle de la fenêtre. Il se tient debout dans le cadre où on le voit jusqu'à mi-corps, comme sur un tableau, recevant la lune en face et peint par elle; elle debout un peu plus haut et qui la reçoit dans le dos.
— Et que vas-tu faire avec ce jardin ? a- telle dit.
— Ah ! a-t:il dit, c’est pour nous.
— Pour nous ? a-t-elle dit.
— Oui, pour elle et pour moi. |
— Ah! a-t-elle dit. Et quand est-ce qu’elle revient?
— Oh! a-t-il dit, elle est déjà là.
Il rit. Il est dans l’amusement.
— Âlors, tu n’y crois plus, Louis, à ces histoires ?
Et Gourdou qu'est-ce qu’il va dire ? Et, tu sais, à présent, moi, j y crois.
— Je n’y crois pas, Lydie, moi...
Alors elle a dit de nouveau :
— Eh bien, je rentre. Bonne nuit.
Elle a soupiré un petit peu, mais est-ce qu'il a seulement entendu ? Elle soupire, puis se détourne, baissant la tête. IT [a regarde ; il la voit qui tourne lentement dans la lune sur elle-même, puis se met à mon:ter l’allée, entrant dans l’ombre par en bas, de sorte qu’elle a été de deux couleurs d’abord et puis la couleur sombre a gagné toujours plus de bas en haut, le long de sa personne.
— Eh bien ! adieu, a-t-il dit, puisque tu es pressée. Adieu et à bientôt, ou quoi ?
Elle ne répondait rien. On ne pouvait plus la voir.
Il a pris les contrevents par les poignées ; ils viennent l’un et l’autre contre lui en grinçant.
C’est alors que la voix s'était fait entendre de nouveau.
Il a retenu le mouvement de ses bras, de sorte que les deux panneaux étaient encore de l’un et de l’autre côté d’une barre de lumière ; et voilà qu’on disait :
— Où est-elle ?
— Elle est dans ma tête.
— Alors elle te défend de sortir ?
Il à dit :
Le Je ne sais pas très bie cœur. No | Elle s ‘était tue ; puis, tout à coup :
L'homme, ayant sauté à bas de son siège, a sifflé entre ses doigts. Il avait arrêté son attelage devant le portail du jardin ; il va caresser ses chevaux, qui sont deux beaux cheveaux à la forte encolure, avec de longues crinières pales comme des cheveux de femme décolorés par le soleil.
Comme on ne venait pas, il a sifflé de nouveau.
Bolomey était en train de creuser des trous dans la terre. Il est venu. L’homme lui a dit :
— Je ne pouvais pas quitter à cause des bêtes. Je vous amène la barrière.
Bolomey a dit :
— Ça va bien.
Ils se sont mis les deux à la décharger. Elle était découpée en morceaux ayant à peu près deux mètres chacun. Il les ont empilés à côté du portail. Ça fait
un tas, c'est en attendant. Et les pieux ont été dres-
sés à côté du tas, parce qu'ils vont bientôt servir de même.
Pourquoi est-ce qu’on serait condamné, en effet ? pourquoi est-ce qu’on ne serait pas libre de faire chacun sa vie ? Il avait mangé à midi de bon appétit dans sa cuisine, puis s’est remis tout de suite à sa besogne sous le grand soleil. Il creuse des trous. Un
trou tous les deux mètres à peu près. Dans chaque
trou, il introduisait un pieu, qui était un pieu de chêne à la pointe soigneusement enduite de goudron. Il l’enfonçait avec un maillet de bois ; après quoi il ne lui restait qu’à bien tasser la terre tout autour, comme il faisait également, dans son pantalon de toile bleue et sa chemise de flanelle coton à rayures roses, ayant autour de la taille une étroite ceinture de cuir, rajeuni, plein de force et d’entrain, pourquoi ?
Ah ! c’est que nous sommes d’avant la faute, nous autres, par notre seule volonté. La malédiction pèse sur ceux qui y croient. Îl voyait que ceux-ci se condamnent eux-mêmes (et pas nous), puis recommencait à creuser ses trous, levant le pic, enfonçant d’un coup de semelle dans l’herbe haute la pelle plate. Il voyait que nous sommes nos propres maîtres; c’est nous qui créons la réalité. Nous autres, on fait notre vie ; on la fait comme on l’entend. Grande ou petite,
claire ou sombre, belle ou triste, — vous allez voir, c'est un travail. Alors il fait bon travailler, parce qu'on a besoin de dépenser sa force et de la faire servir à quelque chose, c’est-à-dire de transformer, c’est-à-dire d'amener ce qui vous entoure à être à votre ressemblance, — vous allez voir. Enfonçant sa pelle, tranchant les racines fines du chiendent, ou le gros pivot du pissenlit qui est vertical et saignait blanc, partagé dans le sens de sa hauteur, contre le côté de la motte luisante. Et ainsi il n’a pas vu venir celui qui avait été la seconde visite de la journée : un petit homme sans menton avec une grosse moustache, qui s’est approché lentement sur le chemin, puis s'arrête, regardant du côté de la maison entre les arbres comme s’il cherchait quelqu'un.
Le bruit que Bolomey faisait avec sa pelle l’a empêché d’entendre le portail s'ouvrir ; ensuite il a donné des coups de maillet sur le pieu, ce qui la empêché d'entendre qu’on venait. Et le petit homme était depuis un moment derrière lui, quand tout à coup s'étant retourné :
— Eh! Monsieur Burnier.….
Il donne encore un coup de maillet sur son pieu, puis s’avance. Et Burnier a dit :
— Je vous dérange ?
— Non, a dit Bolomey.
Et Bolomey lui tend la main.
— C’est que j'aurais à vous parler, si vous aviez un petit moment.
Puis il regarde autour de lui. |
— Ça devient beau chez vous. Qu'est-ce que vous faites ?
— Vous voyez, je fais de l’ordre ; ça en avait bien besoin.
— Et vous fermez ?
— Oui, a dit Bolomey. C’est pour savoir où on commence et où on finit. Je ne le savais plus.
— Ah ! Et justement, a dit Burnier, puisque vous faites des transformations...
Ils avaient été s’asseoir sur le banc devant la maison, jusqu'où la pointe d’un poirier avait développé son ombre ; ils y tenaient tout juste, l’un et l’autre, ayant à leur droite comme à leur gauche la vivacité de l’astre et encore sur le mur de la maison au-dessus d’eux.
— Parce que voilà, disait Burnier, vous devinez bien un peu ce qui m’amène.
Il parlait lentement et avec précaution, retournant chaque mot comme une pièce de monnaie dont on veut s'assurer d’abord de la valeur ; et, levant une main, puis levant l’autre main, il se tournait vers Bolomey :
— Ah! c’est qu’on a bien regretté... oui, ma femme et moi...
Assis à côté de Bolomey qu'il regardait, puis ne regardait plus :
— Oui, n'est-ce pas, nous deux, parce qu’on n’y est pour rien, Monsieur Bolomey, parce qu’on n’a rien su nous-mêmes, voyez-vous. Vous savez peutêtre ?.… non, vous ne savez pas Eh bien, quand elle vous a eu... quand elle est... oui... eh bien, elle est allée directement chez sa mère à Genève... Et on n'a jamais compris pourquoi...
Il s’arrête ; il regarde Bolomey qui ne le regarde pas. |
— C’est ma sœur qui nous l’a écrit... Qu'est-ce que vous voulez? un coup de tête... C’est jeune... Et vous, je dois vous dire, on vous a attendu un peu. On a été étonné de ne pas vous voir venir... On vous aurait expliqué. Et puis on aurait pu vous donner son adresse.
Il regarde de nouveau timidement vers Bolomey ; Bolomey fait non de la tête.
Il ne dit rien, il est tout à fait tranquille ; et voilà que le soleil qui est sorti de derrière le poirier, avant de disparaître derrière l’arbre voisin (c’est un grand cerisier aux branches retombantes), allonge jusqu’à eux ses rayons, les frappant en plein visage, si bien qu'ils sont obligés l’un et l’autre de baisser la tête.
Burnier sous son chapeau de paille, Bolomey sous son chapeau de jonc.
— Non. Oh ! pourquoi ? C’est pourtant une brave fille. | |
Il hoche la tête pour bien l’affirmer.
— Et on n’y a rien compris, on vous dit, ni ma femme, ni moi, ni sa mère, ni personne... On n'y a rien compris du tout. C’est ombrageux, c’est jeune, ça ne sait pas, voyez-vous. Et on avait pensé... Oui, que vous lui auriez écrit. Vous seriez seulement venu nous demander son adresse... Oh ! elle n’a pas été bien loin, comme je vous dis. Et à présent elle. a pris une place de demoiselle de magasin à Genève. Oh ! elle a bonne façon, vous savez bien. Et puis il le fallait, parce que ma sœur est remariée et elle a deux enfants de son second lit... Mais elle s’ennuie, la petite...
Il parlait beaucoup, en cherchant ses mots.
« Ah! se disait Bolomey, déjà...» Il ne disait rien.
Et Burmier s’étonnait de son silence, c’est pourquoi il a continué :
— Alors, j’en ai parlé à ma femme, parce qu’on l’aime bien et puis c’est notre nièce...
Le soleil a glissé peu à peu derrière le cerisier aux branches qui ressemblent à des tresses en paille noire, beaucoup de tresses en paille noire qui à présent pendent devant l’astre, si bien qu'il ne nous gêne plus.
— Oh! il suffirait, Monsieur Bolomey.. Oui, on en a parlé, ma femme et moi, et puis ma sœur qui est venue...
Bolomey se lève, Bolomey a dit :
— Attendez, je vais chercher une bouteille.
« Je les laisserai venir, pense-t-il, l’un après l’autre, jusqu’à ce qu’elle vienne. Parce qu’elle viendra pour finir. »
Il reparaît, une bouteille sous le bras, deux verres à la main ; et, tirant son couteau de sa poche, il a ouvert le tire-bouchon, parce que c’est un couteau militaire avec une grande lame, une petite lame, un outil à ouvrir les boîtes de conserve, un outil à percer le cuir ou poinçon.
Il se penche, tenant la bouteille entre ses jambes, pendant qu'on voit une veine se gonfler sur le côté de son cou.
Le bruit sec et clair du bouchon.
— Regardez-moi la belle couleur qu'il a ! dit Bolo-
mey, versant le vin dans les verres. C’est du vingtneuf.
Burnier a bu :
— Ah lil est bon !
— N'est-ce pas qu’il est bon? Et, a dit Bolomey, c’est que tout est bon. Il suffit de savoir s’y prendre. Vous ne croyez pas ?
— Ma foi, a dit Burnier.….
— Voyons, vous, vous avez une retraite, vous avez une maison à vous, une jolie maison neuve. Alors de quoi vous plaignez-vous ?
Burnier a dit :
— Je ne me plains pas.
— Et un jardin. Est-ce qu’il est fermé ? a dit Bolomey.
— Qui ça ?
— Votre jardin ?.… A votre santé, a repris Bolomey.
Il remplit les verres. Et voilà comment ça va, parce que Burnier a dit :
— Oui. mais enfin pas comme le vôtre... un simple treillage en fil de fer...
— C’est pour empêcher de sortir une fois qu’elle sera là.
Bolomey rit. Burnier a toussoté. L'essentiel de ce qu'il a à dire n’est pas encore dit ; et il perd le fil, et c’est Bolomey qui le lui fait perdre.
— Ecoutez, Monsieur Bolomey.
— C’est de la bonne fabrication. Les pieux sont en chêne, les lattes en châtaignier, ça résiste à l’eau de pluie...
— Ecoutez, Monsieur Bolomey..
— Et c’est une bonne protection, parce qu’une fois qu’on est derrière.
—— Monsieur Bolomey, je voulais vous dire... Vous
ne lui écririez pas un mot ?.… Parce que je crois qu’elle s’ennuie, parce que je crois qu’elle aimerait bien revenir, seulement il faudrait d’abord qu’elle sache.
— Ah ! vous voyez ! Je savais bien, a dit Bolomey.
— Qu'est-ce que vous saviez ?
— Non, j'écris pas.
— Alors, Monsieur Bolomey, j'ai pensé qu’on pourrait peut-être arranger les choses autrement. Si elle venait chez nous. Je vous ferais dire.
— Non, je n'irai pas.
—— Je vous assure, c’est une bonne fille, disait Burnier. Elle vous aime bien, je crois. Oh ! elle n’a rien à vous reprocher. Vous aviez vos habitudes, voilà tout, c’est naturel. Je crois qu’elle était un peu seule. Mais maintenant qu’elle est majeure, et puis qu'elle a vu ce qu'il en était.
— Eh bien, j'attends, dit Bolomey.
— Mais qu'est-ce qu'il va falloir lui dire ?
— Ïl ne faut rien lui dire.
Tout à coup il s’est mis à rire et, remplissant encore une fois les verres, il disait :
— Monsieur Burnier, vous ne buvez pas ? La bouteille n’est même pas vide. Et puis il y en a d’autres, vous savez.
— Oh! merci, disait Burnier.
— Ah! les femmes ! disait Bolomey.
An k oui, te femmes !
— Santé!
— Santé !
— C’est difficile, disait Ban — C’est beau, disait Bolomey. à — Et moi, disait Burnier, je ne peux pas en en dire trop de mal. 4 — Et moi, disait Bolomey, je n’en die poin mal. | — Mais alors qu'est-ce qu’il faut faire ? a dit nier en se levant.
— Il ne faut rien faire, a dit Bolomey.
— Ah! a dit Burnier, qui ne comprenait touj pas.
— Il faut attendre.
— Eh bien, on attendra.
Puis :
__ Mais réfléchissez, Monsieur Bone À
Pendant qu’il se lève : M
— Je sais bien que c’est elle qui a les torts et e le le sait bien aussi. “4 7
Lui, il est gai. Lui, il s’amuse. Î[l continue à s’ 54
ser. Il AE lhenre à sa anne
l’ordre pour la nuit. Il rentre. Il casse deux œæ dans la poêle. « Ah! se disait-il, Burnier n'a
compris, mais c’est que personne ne peut comprendre. Moi, je comprends ; ça me suffit. »
Il change de chemise ; il met un col propre et une cravate, s'étant lavé à grande eau. Il met un col devant sa glace, il met une cravate : il s’est rasé. Il se tient devant son miroir et s’y voit très bien, car il fait clair encore sur le monde, quoique le soleil soit couché depuis un moment déjà. Mais c’est que tout le ciel est frotté de lumière. Elle ne vient pas d’un seul côté, comme des fois. Elle vient sur lui de partout et il est tout entier dedans, pendant qu’il se peigne devant la glace les cheveux, puis la moustache.
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— D'où viens-tu ?
— Du village.
— Et tu y as été toute seule ?
— Oh ! oui.
— Tu n’as pas peur de te perdre ?
— Oh ! non. |
C’est Gourdou avec la petite Gladys qu'il a rejointe sur le chemin de l’auberge.
— Qu'est-ce que tu as dans ton panier ?
— Du beurre.
On voit l’auberge dans les arbres. Et à l’angle du toit, plus haut, quand on regarde, il y a un petit quartier de lune tout ébréché sur un de ses bords.
Gourdou a dit :
— Sais-tu ce que c’est ?
La petite Gladys a dit :
— C'est la lune. AE
— Non, a dit Gourdou, c’est l’écuelle du chien.
— Quel chien ? :
— Le chien du bon Dieu...
Il portait sur la hanche gauche sa grosse musette de cuir pleine d'outils, ce qui le faisait pencher un peu à droite ; elle portait son panier au bras droit, ce qui la faisait pencher du côté gauche. Ils penchaient l’un vers l’autre, la petite et le vieux.
— Tu comprends, disait Gourdou, le ciel, c’est le palais du bon Dieu...
— Qu'est-ce que c’est qu’un palais ?
— C’est une grande maison avec des colonnes où vivent les rois et les reines. |
— Et lui, a dit la petite, où est-ce qu'il est ?
— Lui, on ne le voit pas.
— Pourquoi est-ce qu’on ne le voit pas ?
— Tu es bien curieuse, a dit Gourdou ; tu ferais mieux de me laisser te raconter mon histoire. Tu veux ?.… Eh bien, a dit Gourdou, il y avait dans ce palais une princesse et il y avait bal au palais.
Mais la petite, de nouveau, n’a plus pu se tenir :
— Comment est-ce que c’est, un bal ?
— C’est quand des messieurs et des dames sont ensemble.
— Ah! a dit la petite, comme la tante Lydie avec M. Bolomey.
— Non, a dit Gourdou, parce qu’il y a beaucoup plus de monde dans les bals ; beaucoup de dames, beaucoup de messieurs, et il y a de la musique et on danse. |
— Qui est-ce qui fait la musique ?
— Est-ce que tu vas te taire ? dit Gourdou. On parlera plus tard de la musique ; pour le moment, c’est de la princesse qu'il s’agit. Et il y avait bal, comme je t'ai dit. Et la princesse s'était faite belle pour aller au bal. Elle avait mis son collier de perles. Il lui faisait quatre fois le tour du cou, et ça faisait beaucoup de perles. Mais voilà que le fil du collier s’est cassé ; les perles ont roulé partout. Et, comme elle courait après pour les ramasser, elle a marché sur l’écuelle du chien, tu vois, là, dans le coin, qui s’est cassée par le milieu.
— Et les perles ? dit Gladys.
— On va les voir dans un moment. En voilà déjà une...
Gourdou lui a montré du doigt une première étoile qui, dans le ciel clair, avait paru sur l’horizon.
— Et le chien ? dit Gladys.
— Le chien, il s’est sauvé.
— Et où est-ce que c'était ? dit Gladys.
— C'était dans la cour du palais. Une grande cour qui est bleue, le jour, et noire la nuit...
— Est-ce qu’elle sera bientôt noire ?
— Bientot.
— Oh! je voudrais voir.
— Oh! c’est que tu seras au lit. Bonjour, Madame Chappaz, reprit-il. Comment allez-vous ?
Et la petite :
— Grand’mère, grand’mère... Tu sais la lune, c’est pas la lune. C’est l’écuelle du chien. Et on la lui a cassée, et le chien s’est sauvé... Pourquoi est-ce qu'ils ne l’attachent pas ?
Elle avait posé son panier sur la table de la cuisine, pendant que M"° Chappaz s’affairait devant le fourneau.
Gourdou avait été s'installer dans la salle à boire,
ayant jeté comme toujours son bissac à côté de lui sur le plancher. Tout était silencieux, ce soir-là, dans la salle à boire. Les trois fenêtres et les deux portes étant fermées, les bruits n’y arrivaient qu’à peine, tout étouffés et amortis, même celui du poste de Métraux, qui lui aussi avait fermé sa fenêtre (on avait dû le prévenir qu’il importunait les dîneurs). Gourdou s’est trouvé seul dans le silence, auquel l’énorme pavillon rose du phonographe, tout béant au-dessus de lui, ajoutait encore son apport. Du temps passe. Il semblait qu’on l’eût oublié. Enfin, comme par hasard, la porte de la cuisine a été poussée, et on avait vu paraître Lydie, qui a dit :
— Ah! vous étiez là... Il me semblait bien.