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— Moi, oh ! jusqu’à cent mille... Mais M elle | ne les a pas retrouvées ? 1160 — Qui ? | R | — [La princesse. er — Quoi ? ‘à — Ses perles ? | “1 M”° Métraux appelle Don rant de la fenêtre. u premier étage. | — Et l’assiette du chien ? | | Hélas ! on ne la voit plus. Un grand tilleul se ti en à debout contre le côté du ciel où elle est. . Q s:
où PA. C —— Encore une. encore une... x:
— Gladys !
— Tu viens ? disait Gourdou ; tu sais ce que tu promis. 4 Ils sont rentrés ensemble dans la cuisine. M" Che | paz s'était laissée tomber sur une chaise devant s son
filtre à café. C’est un métier qui est tout par bot rrées. L'hiver personne, et, quand il pleut, personn puis, pour peu seulement que la chaleur et le so il
reviennent, on ne sait plus où donner de la tête. Tout ou rien. Et on va tant qu'il faut, ensuite on n’en peut plus.
Gourdou a passé à côté d’elle ; elle ne disait rien, étant tout occupée à s’éponger le front avec un grand mouchoir rouge à ramages jaunes. Il est rentré dans la salle à boire. Il attend de nouveau un moment, on ne vient pas.
Il donne un grand coup de poing sur la table.
Et Lydie est revenue (où était-elle ?) neuf heures du soir. |
— Eh bien, les clients, a-t-il dit, on les oublie ?
Elle sort, elle rentre. Elle pose devant lui une chopine de vin blanc. Puis voilà que tout à coup elle a bâillé, ayant eu juste le temps de porter la main à sa bouche, pendant qu’il la regarde, et il a ôté son chapeau, ce qui laisse voir son front rouge traversé de rides et surmonté de petits cheveux blancs, très courts, assez rares, raides comme les poils d’une brosse à dents.
— Alors on s’ennuie ?
Elle hausse les épaules.
— Ou bien si c’est la fatigue ?
Elle soupire.
— Qu'est-ce qu'il y a qui ne va pas, Mademoiselle Lydie ?
La lampe électrique l’éclaire de dos de sorte qu’on
voit mal ses traits ; lui, il est dans l’ombre qu’elle fait.
On voit mal sa figure à elle, mais parfaitement
bien, sur le fond éclairé qui en dessine le contour, son grand corps robuste et maigre, bien que déjà un peu voûté. Ses bras pendent.
— Rien.
— On est triste ?
— Et vous ?
— Moi, jamais.
Tla dit:
— Je ne peux pas, je n’ai rien.
Mais elle :
— C’est justement quand on n’a rien... à cause de ce qu'on voudrait avoir.
— Ah! a-tal dit, qu'est-ce que vous voudriez avoir, Mademoiselle Lydie ?.… Un bracelet, une robe neuve, une montre en or ?.… Non, c’est pas ça, a-t-il dit, je sais.
Il continue :
— Moi, voyez-vous, c’est simple, parce que je suis détaché. Ni terres, ni maisons, ni argent, ni titres,
ni enfants, ni femme... Un peu trop vieux, dit-il ;
il rit. De temps en temps, un verre de vin. Et on prend ce qui vient, et s’il ne vient rien...
Elle hausse les épaules.
Mais alors il a dit :
— Je vois ce que c’est ; il n’est pas là.
À ce même moment, on a entendu une voix qui venait de la cuisine.
— Bonsoir ! Madame Chappaz.
— Eh ! mon Dieu, vous m'avez fait peur. Je crois bien que je m’endormais.….
— Je vous rapportais le livre.
— Quel livre ?
— Vous ne vous souvenez pas, le livre que vous m'avez prêté...
Et le livre a fait du bruit parce qu’on l’a jeté sur la table :
— Ah! disait M” Chappaz, vous auriez pu seulement le garder.
— Ma foi, non!
— Pourquoi ?
— C’est des mensonges, a dit la voix.
— Oh! Monsieur Bolomey, on ne parle pas comme ca. |
Mais Bolomey a déjà passé à autre chose, parce qu’on l'entend qui demande :
— Et Mademoiselle Lydie ? elle n’est pas là ? . — Que si, disait M”° Chappaz.… Elle était ici tout à l’heure. Eh ! Lydie.
On ne répond pas.
—— [|] vous faudrait aller voir, Monsieur Louis... Aïe ! disait-elle, aïe, mes reins.
Alors Gourdou avait regardé autour de lui et il s’est aperçu que Lydie était sortie. Il y avait une seconde porte qui ouvrait sur le corridor ; elle avait dû s'échapper par là, pendant qu'il se versait à boire.
De sorte qu’il a été seul de nouveau. De sorte qu'il était seul quand Bolomey est entré.
Il ne bougeait plus d’où il est, c’est-à-dire sous le pavillon trop rose du phonographe : il a seulement levé la tête. | :
Et c’est lui qui commence (sans avoir rien dit d'autre) au moment où Bolomey entre :
— Je vois que tu as changé d'avis.
Bolomey a dit :
— J'ai changé d'avis.
— Oh ! dit Gourdou, j'ai tout entendu. Alors tu n’y crois plus, à mon explication ?
Bolomey a dit :
— Je n’y crois plus. C’est mon droit.
— C’est ton droit.
Et c’est ce que Gourdou a encore dit pendant que Bolomey prenait place en face de lui, étant de belle humeur, et ayant besoin de causer, comme on le voyait tout de suite, parce qu’il rit encore ; il a dit : « J'espère bien que c’est mon droit ;» il a dit: «Comment allez-vous? Toujours en route? Et toujours dans les mêmes dispositions, ou quoi? Toujours heureux de tromper le monde, Monsieur Gourdou.»
— Tu ne crois pas aux inventions ?
— Non.
Gourdou a dit :
— C’est pourtant beau, les inventions...
On entrait de nouveau. C'était M”"° Métraux. Elle tenait à la main une chopine pleine et un verre qu’elle pose devant Bolomey.
— Je ne sais pas où est ma sœur, a-t-elle dit ; alors c’est moi qui fais le service.
La nuit était maintenant tout à fait installée làhaut. Toutes les perles du collier étaient visibles, avec leurs divers orients. les unes roses, les autres bleues, les autres blanches, certaines argentées et brillantes, certaines mates :
— Mais, dites donc, Gourdou, qu'est-ce que vous avez raconté à ma fille ? Elle m’a demandé avant de s’endormir de la porter à la fenêtre, parce qu’elle voulait voir les perles et puis il y avait l’écuelle du chien.
— C’est les inventions de Gourdou, a dit Bolomey. Et puis il y a le Jardin. Et puis il y a qu’on en a été chassés, Madame Métraux, oui, vous, lui, moi...
Mais M°”° Métraux a dit :
— Ah! ça, c’est dans la Bible.
— Moi, j'en refais un. Je refais le mien.
—— Oh! Monsieur Bolomey...
— Moi, je suis rentré de l’exil..… C’est comme ca.
Il y avait une femme et un homme ; eh bien, il y aura une femme et un homme. C’est moi qui l’ai décidé...
Alors, comme une grosse voix de nez s'était fait sourdement entendre quelque part derrière la cloison, tout à coup Bolomey avait montré le phonographe :
— Est-ce qu’il marche ? Il faut bien frs concurrence à votre mari. Comment est-ce qu’on fait ? on met deux sous ? |
— Aïtendez, a dit M" Métraux, il faut d’abord le remonter.
Elle va prendre la manivelle qui est enfermée dans l’armoire ; elle tourne la manivelle.
— Et puis, à présent, il vous faut choisir le dis
—— Une danse, Madame Métraux.
— La Valse de Faust ?
— Non, quelque chose de plus vif.
— Un one-step.
— Qu'est-ce que c’est ?
— C’est comme une polka.
— Allez-y !
Il a mis deux sous dans l’appareil.
Une, deux...
Le phonographe avait été descendu du poêle ; on l’avait posé à votre hauteur sur une table, tourné vers vous.
Et Bolomey ne s’entend plus parler, il ne s’entend
plus penser, ça va bien. « Une, deux, une, deux... » Plein la bouche, plein les yeux, plein les oreilles. Et tous les autres bruits se sont tus, pendant qu'il se débat dans le bruit, comme s’il était seul au monde, puis voit qu'il n’est pas seul, et rit. Il voit Gourdou qui écoute, les bras croisés sur la table ; il voit M”° Chappaz qui est debout sur le pas de la porte. Il crie : « Ça va bien ! » il se lève ; il disait : « Une, deux, une, deux... »
Il s'approche de M" Métraux :
— Est-ce qu’on la danse ensemble ?
Elle a dit :
— Et Lydie ?
Et M” Chappaz :
— Il faudrait appeler Lydie.
Elle appelle :
— Lydie !.. Lydie !.….
Lydie ne vient pas.
Et lui :
— Dansons-la toujours. en attendant. Sans quoi, a-t-il repris, la danse va être finie.
M°”"° Métraux disait :
— En attendant quoi ?
Il a dit :
— Ah!
Mais il la tenait serrée contre lui. Elle était plus petite et plus forte que sa sœur.
Et puis tout à coup le phonographe s’est mis à faire un bruit avec la gorge comme quand on est enrhumé ; alors M”° Métraux, s’étant dégagée de ses bras, avait couru à l’appareil.
Plus rien. Mais ça va bien et on a soif. Il a dit : « Donnez-moi à boire. » Gourdou le regarde. Il est revenu s'asseoir en face de Gourdou, pendant que M°”° Métraux lui apporte encore trois décis. M”° Chappaz est montée se coucher. Il se fait tard. Pourtant Gourdou ne bouge pas et, comme Bolomey lève son verre :
— Dis donc, c’est vrai ? tu n’y crois plus.
Parce qu'il revient en arrière. Il vous ramène où il en est resté.
Et Bolomey secoue la tête, et Gourdou a dit :
— Eh bien, tu verras.
Bolomey a ri. Il tire son porte-monnaie de sa poche. Il a dit à Gourdou :
— Avez-vous deux sous ?
— Jusqu'où as-tu lu ?
— Ma foi, jusqu’à la fin de l’histoire.
— Quelle histoire ?
— Votre histoire. |
— Et pas plus loin ?… Ah! mon pauvre ami.
C’est que tu es encore au commencement de tout...
— Ça, c’est vrai, dit Bolomey, pendant qu'il se lève, ayant finalement trouvé une pièce de dix cen-
times ; au recommencement de tout, mais un recommencement à moi...
Il se reprend :
— Un recommencement à nous.
Puis a simplement retourné le disque, parce que M°° Métraux n’est plus là : encore un morceau de musique, c’est un tango comme il est indiqué en rouge et blanc sur la plaque de caoutchouc ; c’est doux, c’est des violons, c’est une flûte, pendant qu'il reprend sa place, c’est un peu triste ; — c’est hésitant, Ça s’interrompt, et Gourdou continuait :
— Tu verras, il y a trois amours, trois étages de l’amour : la chair, le cœur, l’esprit.
Est-ce qu’il est sérieux, ou non ? Est-ce seulement qu'il a trop bu ?
— Et il faut d’abord qu’ils n’en fassent qu’un seul. Et puis qu’au-dessus il y ait quelqu'un. Car on ne peut aimer que ce qui dure. On n’aime ce qui ne dure pas qu'au nom de ce qui peut durer.
Il hoche la tête.
— Oui... Et, toi, tu ne sais pas encore.
C’est triste, c’est lent.
— Voyons, dit Bolomey, voyons, Gourdou.
C’est langoureux, c’est alangui ; heureusement que le morceau est à sa fin, et puis Bolomey n’y tient plus, il s’est levé ; d’ailleurs il se fait tard, tout le monde a été dormir ; il dit : « Au revoir, » et Gour-
dou : « À bientôt. » Il a pensé : « Pas si vite que ça. »
Il cherche M”° Métraux pour lui payer ce qu'il lui doit ; elle est dans la cuisine qui est la seule pièce encore éclairée avec la salle à boire.
—— Alors vous vous en allez, Monsieur Bolomey ? vous n’avez pas vu ma sœur ?
— Non.
— Et Gourdou ?
— Il est toujours là.
— Je vais lui dire qu’on va fermer, il est onze heures. Mais peut-être qu’il reste à coucher.
Lui il est déjà sous les étoiles. Il voit qu’elles sont belles.
Il fait d’abord quelques pas sous les arbres, puis les arbres commencent à s’espacer, laissant paraître une bande de ciel non moins opaque, ni moins noire que l'épaisseur de leur feuillage. Il pense : « Ah! c'est comme des œufs de chenille (c’est un paysan). Comme des œufs de chenille, quand on racle le tronc d’un poirier, et il y a des poches sous l’écorce. Ça grouille, ça bouge, c’est blanc ! » Ah ! il est rassuré, pourquoi ? Il est content, pourquoi ? Toutes les étoiles dans le ciel et de tous les côtés à présent, quelques-unes si basses à côté de vous qu’il semble qu’on va pouvoir les cueillir en passant.
C’est si calme, c’est si tranquille, c’est plein de bonnes intentions. Ça bouge un petit peu sur place,
te RÉ.
Con
chaque grain, et puis ça bouge encore d’un grand mouvement général. C’est le balancement du monde. Et on est dedans. Et il consent à nous, parce qu’on y consent. Et il ne peut nous en venir que du bien, comme il pense, dans l’air frais et tiède qui sent bon, où il s’avance tête nue et bien habillé parce qu’il s’est mis en dimanche ; et je ne sais pas vos noms, voyez-vous, il faut que vous m'’excusiez, disait-il, et puis vous êtes trop nombreuses ; mais, dites-moi, J'ai raison, hein ? j'ai raison d’avoir confiance.
Il a eu envie de chanter.
— Dis donc.
On a parlé tout bas à côté de lui.
Il devine que c’est elle au son de sa voix, pendant qu'on entend remuer les branches.
— C’est toi ?
— C’est moi.
Alors on l’a vue vaguement, claire dans le noir du feuillage, qui s’avance. Il disait :
— Qu'est-ce que tu fais là ?
— Oh! a-t-elle dit, j'avais mal à la tête. J'ai été prendre l’air.
Elle a repris :
— Et toi, tu rentres ?
— Oui.
— Eh bien, bonne nuit.
Et on la voit quand même assez bien pour distin-
Je temps est court, Louis...
guer qu’elle se détourne, étant: sur Le bord du ‘chen n puis a fait quelques pas, comme si elle s’ en allait | Il l’appelle. : | | — Lydie !
Il a dit :
— On t’a HHRee partout, il y a un moment ; 4
dansé ensemble.
On entend qu’elle s’est arrêtée.
—— Qui, et toi ?
— Moi aussi. Le Et elle s’en reva. Elle s’en reva un petit peu sur é., chemin. très lentement, à tout nets pas, comme
arrêté et la regardait s’en aller. #4 Alors voilà qu’elle s'arrête encore une fois: — Il fait bon, tu ne trouves pas, ce soir, Louis — Oh ! oui, joliment. nu.
— C’est dommage de dormir. Il faudrait profiter, é
— Ah! dit-il, c’est que...
.— Et mon mal de tête a passé. É Elle se rapproche. Elle fait un ou deux pa vers | u is — Dis donc, Louis. Et c’est aussi que j'ai cherché é
longtemps, Louis, et je croyais avoir trouvé...
Mais il a dit :
— Moi, j'ai trouvé. |
— Alors, ça ne va pas, dit-elle.
— Et puis il faut encore que je me lève de bonne heure demain matin, j'ai à faire par-dessus la tête.
Elle semble réfléchir, elle soupire :
—— Eh bien, bonne nuit.
Cette fois, elle s’en va pour de bon.
Et lui riait, puis il appelle :
— Eh ! Lydie. On n’en reste pas moins bons amis, ou quoi ?.… Eh ! Lydie. Et puis je compte sur toi, parce qu'il te faudra venir m'aider un de ces jours...
C’est lui qui a élevé la voix, parce qu’elle continuait à s'éloigner :
— Tu sais, je ferme... On a apporté la barrière... Je ferme le jardin... Si tu venais m’aider à faire mon bonheur.
Elle n’est venue ni le lendemain, ni le surlendemain. Îl ne comptait plus sur elle. Il s’est tiré d’affaire comme il à pu, tordant son fil de fer avec la pince, fixant provisoirement les pièces à leurs pieux, puis les clouant dans le méchant soleil trop chaud du commencement de septembre dont il ne s’apercevait même pas. Îl est rare qu'il passe quelqu'un par ici, parce qu’on y est à l’écart des routes et que le sol est trop ingrat pour qu'on se donne la peine de le cultiver. Des buissons, quelques prairies naturelles, qui étaient fauchées depuis longtemps, quelques arbres fruitiers, c’est tout. De temps en temps seulement, un pêcheur, avec ses bottes de caoutchouc et son panier à couvercle, remontait au-dessous de Bolomey la rivière. Et lui, ayant enfoncé un nouveau pieu,
mais ps le reste vous en sépare et € "est tant mieu
relevait la tête, et ne voyait plus rien, sauf qu ly avait encore, de l’autre côté de la Sorge, deux trois ouvriers terrassiers, pas plus grands que doigt, posés en permanence l’un au-dessus de laut te sur les étages de la carrière. Le bruit et la vie sont autour de lui, mais à distance ; l’air est comme à ( feuille de verre qui laisse bien passer ce qui se vec
à peine s’il les entend, pas plus grosses cle OS que des jouets d’enfants, — des jouets d'hommes ; Re . unes derrière les autres, circulant mécaniquemen: dans les deux sens, comme sur une de ces chevilliè qu'on voit fonctionner dans la vitrine des boutiq e: à l’approche du nouvel an. Il est seul. Il fait son vrage. [l sait pourquoi il le fait, il sait où il va. Et a fixé encore un tronçon de la barrière (c° éxe ; troisième joup, de sorte qu’en ce moment il n’en. restait plus qu’un à poser. | E
Il ne comptait plus sur elle, c’est pourquoi il a été tout surpris quand il l’a vue qui venait. Et plus sul Fe: pris encore quand il a vu comme elle était sn À peine s’il l’a reconnue: Tout en blanc, avec ne | robe neuve, toute belle, tout endimanchée. Toute
comme quand on va danser, et on ne danse Das
dit-il. Et puis c’est aussi sa démarche qui est vive, c'est son visage qui est gai; c’est sa voix. Parce qu'elle lui crie de loin :
— Tu ne m'attendais plus. Eh bien, tu vois, je viens quand même.
Et s'approche :
— Tu ne sais pas l’ouvrage qu’on a eu.
Il a dit :
— Oh! je comprends bien.
Elle s’était arrêtée devant lui, entre les deux pieux, dans l’espace pas fermé encore, et le dernier tronçon de barrière était posé debout contre la partie quiétait déjà en place, tandis qu’il tenait la pince à fil de fer dans la main droite, le rouleau de fil de fer dans l’autre main.
Une alouette était dans le ciel. On l’entendait grincer quelque part là-haut, on ne savait où, comme sur le clocher la vieille girouette les jours où le vent souffle fort. Et, comme son cri était venu :
— Où est-ce qu’elle est ? dit Lydie en levant la tête.
— Là-haut, tu vois ?
Elle ne voyait rien, étant éblouie par le grand jour.
Elle met la main pour se protéger le regard dans le haut de son visage ; il l’avait prise par l’épaule.
— Là-bas, du côté de la route, un peu avant le pont.
ee.
on ne voit rien, € est culot comme de Ya 1
pas grosse et puis elle est grise.
Et sa main à elle retombe.
Elle a dit alors :
— Tu vas bien ?
Il a dit :
— Oui, et toi ?
tn sa18 000 — Oh ! tu arrives un peu tard.
— Tu as pu faire seul ?
— Tu vois.
— Et ça ?
encore posée, qu'elle montre.
— Il y a ça, et puis c’est tout.
—Eh:hien ?
— Oh! ditil, belle comme tu es ! Laisse- -moi lement faire, tu pourrais abîmer ta robe. Pour t’es-tu faite si belle ? :
— Parce qu'il faisait beau. |
— C’est pas une raison. | *
— Et puis, c’est mon jour de sortie. Et puis, elle, qui sait ? pour toi... 524
Elle a ri. Puis :
— Allons !
Il disait :
— Fais attention au fil de fer.
Il disait :
— Tu prends la pièce par un bout, moi par l’autre. C’est ça, tu n’as qu’à suivre.
Pendant qu'il avançait et elle comme lui sous leur commune charge, de manière à faire se rejoindre la partie de la barrière pas encore posée avec celle qui l’était déjà.
— Ça y est !
Puis il a dit: « Tu n’as qu’à la tenir, » pendant qu'il la fixait à un de ses bouts, — et les hommes
travaillaient toujours là-bas dans la gravière, les autos roulaient sur la route, l’alouette grinçait au-dessus d'eux, s’agitant sur place en plein ciel.
C’est fait. Il montre sa pince à fil de fer, et dit :
— Elle est bonne.
Il dit à Lydie :
— Ça, c’est pour pincer, tu vois. Cette autre partie-là, ça coupe. Et puis il y a un second tranchant. Là-dedans. Au-dessous du mécanisme. C’est pour le gros fil de fer. Le couteau, c’est pour le petit.
S’approchant d’elle avec l’outil, puis sans la regarder :
— Ecoute, il te faut passer de l’autre côté de la
Peters Tu la Ole re pendant que je to
de fer. | RTE ss.
Il lui a fait un passage où lea a passé tout
il le referme. Et tout à coup :
— Lâche soulemenE
à rire :
— Ah!
Puis il a dit :
dit, c’est fait ! Eh bien, adieu, a-t-il dit. à us een n’a pas eu Ve air mat Elle n n
— Oh! | il ne faut pas que ça vous fasse cha Monsieur Bolomey. À
Elle sourit dans sa figure qui est seulement u tirée, un peu trop pâle :
n’avez plus besoin de moi.
Elle a ajouté :
— Pour le moment.
Alors il a été un peu inquiet :
— Comment ? pour le moment ?
— Oh! dit-elle, c’est façon de dire.
— Ah! bien, dit-il, alors on peut s’embrasser quand même. Venez ici... Par-dessus la barrière.
Et il s'approche, mais, elle, elle reste où elle est.
Fhardit:
— Sur le front, en souvenir ? Vous ne voulez pas ? sur la joue ?
Mais elle a dit :
— Pas à présent.
— Quand alors ?
— Oh! a-t-elle dit, une autre fois.
— Tant pis pour vous, disait Louis.
Et elle :
— Est-ce qu'elle est là ?
— Oh ! pas encore. Ça n’est pas prêt.
Et elle :
— Vous savez, je suis toujours à votre service si vous avez besoin de moi. Si par exemple elle ne venait pas. Si elle ne venait pas d’elle-même...
— Oh! a-t:il dit, elle viendra bien.
— On ne sait jamais, dit-elle.
Alors il a fait le tour du jardin où on ne pouvait plus entrer que par la porte et il l’avait fermée à clé. Il passe sous les pommes rondes qui déjà jaunissent
ou rougissent ; les cerises sont cueillies, les groseilles sont cueillies, les framboises trop mûres deviennent brunes et tombent parmi les feuilles vertes des petites fougères qui poussent à leur pied. Il passe sous les pommes rondes, sous les poires étirées en longueur, pareïlles dans leur forme à une goutte d’eau qui pend. Elle reviendra. Elle ne pourra pas ne pas revenir. On l’attend. On y mettra le temps qu'il faut, car rien ne presse, mais elle reviendra quand même. Il pense : « Il y a de l’ordre ; » il pense : « J’ai fait de l’ordre ; » il pense: « L’ordre vient de moi. » J'ai tout arrangé ou vais le faire ; — le long des plates-bandes bien plantées et semées et au soleil sont les carreaux où il cultive ses légumes et il a dit à M°° Chappaz : « En voulez-vous ? » et M”° Chappaz : « Ma foi, à l’occasion, si jen manque. J’enverrai Lydie... » Ca va bien. Les touffes des petits soleils sont plus hautes que sa personne. Les soucis, il y en a tant qu’on les arrache comme de la mauvaise herbe. Ca va être beau, c’est pour toi. Il s’est trouvé alors devant le rucher, qui montre ses trois rangs de ruches : elles ont perdu leurs belles couleurs comme les filles qui ont des chagrins d’amour. Ça l’amuse. Ah lil y a encore de l’ouvrage, ah ! je n’ai pas fini encore, pense-t-il. J'irai demain à Rolle. Un kilog de blanc, un kilog de rouge, un kilog de vert.
Car tout ça est loin d’être encore en état, le jardin
est loin d’être prêt ; mais on a le temps, j'irai à Rolle: trois pots de couleur et des pinceaux, car il faut bien qu'elle m’entende et elle ne pourra pas ne pas entendre quand ici tout dira : « C’est prêt, » et tout lui dira : « Viens-tu ? » Je vais lui parler de loin par les couleurs. Pendant que les abeilles passent au-dessus . de lui dans les deux sens, allant et venant comme quand il y a une averse de grêle que le vent rebrousse et redresse ; et chaque grain lui siffle aux oreilles, pendant qu’on entend les coups secs de ceux qui heurtent le bois. Il lui parle ; je mets le rouge, parce que le rouge, c’est l’amour. Et je mets l’amour au commencement ; je mets l’amour dans les dessous et à la base. Les trois ruches du rang d’en bas. J'irai à Rolle : « Bonjour, M. Giroud. Vous n’auriez pas un beau rouge écarlate, un beau rouge couleur de sang, pas le sombre qui est celui des veines, l’autre, celui des artères ; car, vous savez, on en a de deux espèces, l’un qui va, l’autre qui revient, l’un qui est usé et fatigué, l’autre qui est tout frais, tout neuf : l’un qui emporte ce qui est brûlé, l’autre qui apporte de quoi faire le feu. » Il s’imagine dans la boutique, il s'amuse : « Et justement un rouge couleur de feu. » — « Bien sûr, dit M. Giroud, qu’on en a, vous n’avez qu’à choisir parmi les échantillons... »
Les ruches d’en bas pour dire l’amour, celles du milieu pour dire l’espérance. « Car maintenant il me
OT M RPRUNENT AN TPE Le th LORS Pr APS 12
faudrait un beau vert, M. Giroud. Quelque chose de
frais, quelque chose de clair, quelque chose qui se. voie de loin, quelque chose qui fasse plaisir comme
un champ de trèfle avant qu’il ait fleuri... » — « Du vert de Schweinfurth ? » — « C’est ça. »
Et à présent du blanc. Ce que vous avez de plus blanc.
Il cherche ses mots. Il veut dire : ce que vous avez de plus pur. Pour les ruches de la rangée d’en haut, car en haut il y a la pureté, parce qu'il y a l’innocence. Et elle ne nous a pas été prise pour toujours. Gourdou a menti et le livre ment. C’est une histoire des temps passés, une histoire bonne pour les enfants, une histoire de vieille femme. L’innocence, il faut se la refaire ; il faut la retrouver en soi. Du blanc pur. Comme du beau linge.
Et alors elle lui est apparue, vague encore, mais il l’a vue quand même un peu parmi les branches, parce que c’est sa place, oh ! comme la première fois, oh ! comme dans le vrai Jardin, — mais pourquoi est-ce que le mien ne serait pas vrai de nouveau, aussi vrai que l’autre et véritable ? Il ne bouge pas, il attend. Rouge, vert, blanc.
On ne sait pas si c’est sa robe ou bien son corps qui fait qu’elle est tellement blanche. Sous les arbres. Dans les branches. |
Or, ce vendredi soir-là, Adrienne avait dit à sa mère :
— Maman, je ne serai pas là demain.
— Où vas-tu ?
— Je vais faire visite à l’oncle Burnier.
— Comment, tu y retournes ?
— Pourquoi pas ?
— Tu sais bien ce qu'il m’a écrit ?
— Ça ne fait rien.
— Tu l’as prévenu.
— Je lui téléphonerai.
On ne la connaît guère encore ; c’est Adrienne. Elle a pris le train. Elle est ramenée.
Elle retrouve cette petite maison proprette, dans un jardin nu et bien fossoyé ; un écriteau est fixé à la grille ; sur l’écriteau, on lit : Villa Chez Nous.
Son oncle l’attend. Il lui a dit :
-— La seule chose qui te reste à faire, c’est d’aller le trouver.
— Oh! non, a-t-elle dit.
— Alors ? a-t-il dit.
— Oh! a-t-elle dit, ça n’est pas pour ca que je suis venue.
— Ah!
Est-ce qu’elle ment ?
L’oncle a repris :
— Tu comprends, moi, j'ai fait tout ce que j'ai pu. Je lui ai demandé de t’écrire, il ne veut pas ; je lui aï demandé de venir ici un jour où tu y serais, il ne veut pas... Tu n’as qu’à essayer, c’est ton tour. Je crois d’ailleurs qu’il te recevrait bien. Mais n’est-ce pas ? il a aussi son amour-propre et puis c’est toi qui es partie. Et puis, dit-il, pourquoi es-tu partie ?
Elle à dit :
— Je ne sais pas.
— Un garçon qui a de l’argent. Et il a tout arrangé chez lui, il a fermé le jardin...
Elle disait :
— Qu'est-ce que ça peut me faire ?
Est-ce qu'elle dit la vérité ?
— Et, bien entendu, disait l’oncle, tu feras ce que tu voudras, seulement...
Il a soupiré.
— C'est dommage.
Il la regarde :
— Tu as quand même bonne façon...
Il ne comprend pas ; mais, elle, est-ce qu’elle comprend ? Qui est-ce qui comprend rien à rien ? Elle s’étonne de ce qu'elle voit. Elle est partout une étrangère. he
Elle avait pris à travers la forêt. Le soir venait avec l’odeur des feux que les enfants allument dans les champs où ils sont en train de garder les vaches. On met une pomme dans sa poche.
Qu'est-ce qui la ramène ainsi jusqu’à la vue de la maison ?
Un peu de sel dans un morceau de papier plié en quatre. Et on prend aussi avec soi quelques pommes de terre, qu’on enfonce dans la cendre chaude au bon moment, c’est-à-dire une fois que la flamme est tombée et il y a comme du moisi sur les braises qu’on ne voit plus.
Elle aperçoit la maison ; à qui est-elle ? à lui ? à moi ? à tous les deux ?
Ils disent: « Est-ce le moment? C’est le moment...» Ils disent : « Mets les grosses au fond ; elles sont plus difficiles à cuire... »
Il va y avoir juste une année.
« Oh ! celle-là elle est toute grillée ! » — « Passemoi le sel... » — « Elle est bonne. Oh ! je me brûle. » Les feux.
On entend les cloches des vaches ; les petits bersers s'appellent entre eux.
On voit que le soleil se couche sur la maison dont on aperçoit seulement le toit, mais la barrière neuve en beau châtaignier clair éclate singulièrement sur la pente, où elle fait un dessin irrégulier, en avant et autour des buissons et des arbres, des plates-bandes fleuries, des carreaux pleins de beaux légumes, — sur l’autre pente du vallon.
Les petits bergers s’appellent au loin.
On voyait les feuilles tournoyer devant la fenêtre, uis tomber sur les tables où elles restaient collées. x — Moi, je pensais qu’il allait divorcer. re. — Qui ça ? :
— Bolomey.… Et puis pas du tout. :
Gourdou hausse les épaules.
Il a bu une gorgée de café. Il à dit :
—— Le chaud commence à faire plaisir, c’est signe que la saison tourne.
Puis, tout à coup, il a demandé :
— Vous y croyez, Madame Chappaz ?
— À quoi ?
— À la Bible.
— Bien sûr, a-t-elle dit, puisque c’est la Bible.
—— Bon. Et vous vous souvenez, dans la Bible, au commencement. Vous n’en avez pas une sous la main... Il n’y a pas tellement longtemps que Bolomey vous a rapporté la sienne.
— Ah ! dit-elle, oui, je me rappelle. Elle doit être dans l’armoire de la salle à manger.
Elle revient avec le vieux livre fatigué à tranches rouges. Et Gourdou a dit :
— Parce qu’on peut parler de ces choses, nous deux, qu’en pensez-vous, Madame Chappaz ?
Il semble sérieux aujourd’hui. Et M"° Chappaz :
— Oh ! a-t-elle dit, bien sûr, Monsieur Gourdou ; on peut causer ensemble, nous deux qu’on est des vieux.
— C’est que ça ne sait rien, cette jeunesse.
Il boit une gorgée de café chaud.
— Ah! disait M" Chappaz, ce qu’on a de peine !
ce qu'on a de peine ! Et moi, je n’ai encore rien à dire. Ma fille aînée est mariée ; elle a un bon mari, leurs deux enfants se portent bien. Et le commerce n’a pas été trop mal, cet été... Eh bien, quand même, voyez-vous ! Tous les soucis qu’on a quand même !.… Elle va avoir vingt-six ans... Comment est-ce que je vais faire à présent pour la caser ?
Il a demandé :
— Où est-elle ?
— Elle est allée avec sa sœur et les enfants faire une visite à Aubonne.
Il a dit :
— Quel âge avez-vous ?
— Soixante-six ans.
Il a dit :
— On peut causer.
Alors il avait ouvert le livre. Et il se met à lire :
Dieu avait formé l’homme de la poudre de la terre et il avait soufflé dans ses narines une respiration de vie.
Il a tourné la page : Tu retourneras à la terre, parce que tu en as été pris.
— Ça, c’est pour nous, M”° Chappaz... Soixante-six ans, moi septante.
Il a dit :
— Ça compte. Et peut-être qu’on sait un peu mieux ce qui en est que la jeunesse, à cause de l’âge, mais
elle ne veut pas nous croire. | Laissez-lés seul faire; ils ont le temps de se tromper et de se cor i le temps de se tromper encore et de se cor encore une fois. Nous... re
Alors il a ri un peu, en secouant sa ol
rouge à poils blancs au- “dessus de la table, dans
sans rideaux.
— Laissez-les faire !
Il a dit : % — Soixante-six ans. Alors est-ce que je peux 1 ou quoi ?.… Oh ! je crois bien, je crois bien que oui, à notre âge... Je peux continuer, Madame Chappaz? ee Voyez-vous, je lui avais dit : « Lis attentivement, p  chaque mot, ne saute pas un seul verset. »
Alors il s’est mis de nouveau à lire tout haut Je mettrai inimitié entre toi et la femme, et en ta semence et celle de la femme. ne.
M"° Chappaz s'était assise sur un tabouret en fa 2e de lui. Il continuait à pleuvoir. Les feuilles des til leuls continuaient à tomber. Il a hoché la tête, € hoche la tête.
— Eh bien, c’est quand même une explication « ou quoi ? c’est ce que je lui ai dit. Je lui disais : « Etle . travail ? les mauvaises herbes ? les maladies ? » » Je lui disais : « Et la mort, Bolomey ? » Eh bien, à ça c’est dans le livre. #7
Il a lu encore.
La terre sera maudite, tu en mangeras les fruits en travail tous les jours de ta vie...
— Je lui ai dit : « Tu es maudit, Bolomey ; » je lui ai dit : « Ecoute seulement. »
Il lit de nouveau :
La terre produira des épines, tu mangeras ton pan à la sueur de ton visage.
Il a dit :
— C’est quand même une explication.
[alu :
J'augmenterai beaucoup le travail de la femme et sa grossesse... Vous vous souvenez, M” Chappaz ?
— Ah ! dit-elle, ça c’est vrai.
Elle à soupiré. Il pleuvait.
Il lit : Et l'Eternel Dieu a dit au serpent : Tu seras maudit entre tout le bétail et entre toutes les bêtes des champs ; tu marcheras sur ton ventre, tu mangeras la poussière tous les jours de ta vie.
Il s'arrête ; il demande :
— C’est dit pourtant ? Elle te brisera la tête et tu lui mordras le talon. Qu’en pensez-vous, M"° Chappaz ?
— Oh ! dit-elle, bien sûr... Moi, je n’ai qu’à penser à mon pauvre mari.
— C’est vrai, hein ?
— Oh! il me semble.
— Et c’est bien ce que j'ai dit à Bolomey. Et Je lui disais : « Et le plus triste, c’est qu’on ait une idée du monde à quoi le monde contredit. Oui, qu'il nous faille travailler et qu'il y ait en nous le goût du repos; qu'il nous faille vivre dans l’inachevé et qu'il y ait en nous le besoin de l’achevé ; qu’il nous faille vivre parmi ce qui passe, ayant faim de ce qui dure ; dans l'obligation de la mort, ayant en nous l’horreur de la mort... » |
Il a l’air sérieux tout à fait, cette fois. Il a soixantedix ans d'âge.
Elle est assise en face de lui ; elle est presque aussi vieille qu’il est vieux.
Îls ont les cheveux blancs tous les deux.
— C’est qu’on se souvient du Jardin, M”° Chappaz, VOYezZ-VOUS.
— Oh ! dit-elle, oui ; seulement il faudrait pouvoir le retrouver. |
— C’est justement ce que je lui ai dit, à Bolomey, mais je lui ai dit : « C’est long, tu sais, parce qu'il te
va falloir lire tout le livre... » Vous l'avez lu,
M”° Chappaz ?.…
— Oh ! non, dit-elle, oh! pas tout, mon Dieu... N'est-ce pas, quand on a eu deux filles à élever et puis un homme comme le mien, vous vous souvenez bien de lui ?.. Buveur, fainéant, querelleur.
Il hoche la tête.
—— Et un commerce à faire marcher...
= 1235 pages, a-t-il dit.
— Justement.
— Mais, lui, il avait le temps.
—— Oh! dit-elle, lui...
— Eh bien... Il s’est fait un jardin lui-même, un jardin à lui...
Elle relève la tête. 1235 pages. Gourdou les a feuilletées rapidement, pendant qu’il pleut. C’est le milieu d'octobre, un jour de pluie, et déjà il fait bon entendre ronfler le feu dans le fourneau. Un nœud de hêtre et deux briquettes, voilà de quoi le maintenir jusqu’à l’heure du souper.
Et 1235 pages, comme il constate, tenant le livre à la reliure noire dans sa main gauche, et faisant glisser peu à peu sous son pouce la tranche rouge.
— Ca fait quand même beaucoup de pages, ça en fait trop.
Il a dit :
— C’est jeune, c’est suffisant, ça n’a point de patience, c’est en bonne santé, ça croit en sa force... Laissez faire, M”° Chappaz. Parce que la santé s’en va et la force qu’on a dans le corps est une chose que le temps diminue. Ils le verront bien une fois.
Il rit. Il pleut toujours. Il à dit :
— Est-ce qu’on peut avoir encore un verre de café ?
—— Bien sûr, dit-elle.
— Est-ce qu’il est chaud ?
Elle lui montre la cafetière qui chantonne sur le fourneau.
Son long goulot cylindrique a un petit couvercle, qui laisse échapper de temps en temps une bouffée de vapeur.
La vapeur monte vers les vitres, où peu à peu une buée se forme, de sorte que pour finir on ne voit plus qu’il pleut. |
Elle lui a versé son café bien chaud.
Il disait :
— Eh bien, je pense qu’on ne se reverra plus avant le printemps, parce que voilà mes tournées finies... Et encore, si on est en vie.
Et, lui, il riait ce jour-là, c’est-à-dire une semaine plus tard. Bolomey riait, il a dit :
— Bien sûr que je l’ai vue, mais je ne me suis pas montré.
C'était de nouveau un samedi, un samedi soir, et les temps approchent. C’est pourquoi il rit, il peut rire. Et Lydie, elle, était venue ; et elle n’avait paru ni gênée, ni hésitante, malgré qu’elle eût bien dû penser que sa visite allait le surprendre ; elle disait :
— Oh ! n'est-ce pas ? à présent on est sage, hein ? nous deux.
Elle lui disait vous ; il lui disait vous. Elle disait :
— Vous devinez ce qui m’amène.
C’est alors qu'il avait ri, tout en hochant la tête :
—— Bien sûr que je l’ai vue, elle tournait autour de la maison. Il faut croire qu’elle n’a pas compris.
— Et est-ce que vous l’avez appelée ?
— Non. 2
— Et est-ce que vous vous êtes seulement montré?
— Non.
— Oh! Monsieur Louis. C’est que c’est déjà la seconde fois. Oui, la seconde fois qu’elle fait Île voyage. Et elle aimerait bien, mais elle n’ose pas. C’est que c’est bien difficile pour elle. Voulez-vous que j'aille lui dire ?.… oui, qu’elle peut venir, que vous l’attendez...
— Je le lui ai dit.
— C’est des signes, ça ne suffit pas. Il y faudrait des mots. Les mots, c’est pour l'intelligence ; les mots, c’est clair, ça se comprend. J’irais demain. Elle est chez son oncle. Je lui dirais : « Il vous attend, venez quand vous voudrez. » C’est moi qui irais le lui dire. Voulez-vous... ? Oh! bien sûr que je ne viendrais pas de votre part. Je lui dirais que je l'ai vue et que je sais qu’elle peut venir... Moi, n'est-ce pas ? je ne suis plus rien...
Elle souriait avec sa figure tirée :
— Moi, n’est-ce pas ? je ne compte plus... Moi, £ prends ce qui vient et J'ai pris ce qui est venu... N'est-ce pas, Monsieur Louis ?
Il a dit :
— Mademoiselle Lydie, faites comme vous voudrez. Moi, j'attends.
Elle a dit :
— Moi aussi, j'attends.
la dit :
— Mais on n'attend pas la même chose.
— Qui sait ? dit-elle.
Et tout à coup :
— Alors, écoutez, il faut qu’on s’entende.. Voulezvous que je lui dise de venir de demain en huit, c’està-dire le prochain dimanche ? Je lui dirai que vous comptez sur elle, je lui dirai de prendre sa valise...
— C’est ça, a-t-il dit, dimanche prochain, dans huit jours. Ca va bien. Parce qu’ainsi j'aurai encore un peu de temps pour tout préparer, et c’est pas fini. Pensez-vous que votre mère me vendrait le phonographe ? Elle, elle mettrait chaque fois deux sous dedans, ça lui ferait une tirelire.
— Peut-être bien. Vous n’avez qu’à le lui demander.
— J'irai, dit-il, j'irai un de ces prochains soirs. Il faudra seulement qu'avant je repeigne la porte d'entrée et que je colle dans la chambre un papier neuf. Vous avez vu ? J'ai refait la façade. Et les contrevents, hein ? c’est beau à voir. Mademoiselle Lydie, faites comme vous voudrez. Vous êtes une bonne fille. Mademoiselle Lydie, au revoir.
— Au revoir, Monsieur Louis... Mais, l’autre jour, vous vous souvenez bien, oui, le soir de la barrière, Monsieur Louis, vous m'’aviez dit adieu...
— C’est au revoir, si vous voulez.
Elle a dit :
—— Eh bien, c’est au revoir.
Il est allé, le vendredi soir, à l’auberge; et il disait: « J'y suis. C’est prêt. »
Il est entré, il a dit :
— Bonsoir, Madame GHAPpe
Elle a dit :
— Comment, c’est vous !
Un peu fâchée.
— Eh bien, depuis le temps qu’on ne vous avait pas vu.
— Qu'est-ce que vous voulez ? j'ai eu à faire.
Et M”° Chappaz se défâche déjà, ne voulant plus voir qu’une chose, et c’est qu'il était revenu :
— Ah ! bien. Comment ça va ? Asseyez-vous.
Mais lui, alors, sans s’être assis :
— Je venais seulement vous demander si vous me vendriez votre phonographe ?
— Mon phonographe ?
— Oui, puisque vous ne vous en servez pas.
Il lève le doigt pour dire : « Ecoutez. »
C’est l’appareil de télégraphie sans fil qui s'était mis à fonctionner comme toujours de l’autre côté de la cloison :
— Oh ! dit-elle, l’un n’empêche pas l’autre. Il y a toujours des clients à qui un disque fait plaisir.
Puis avec méfiance :
— Qu'est-ce que vous voulez en faire ?
— Moi, c’est que je vais avoir besoin de musique. C’est qu’on va avoir besoin de musique. Et puis on met deux sous, ou quoi ? Elle mettra deux sous. Il faut faire l’éducation des femmes. Ca l’obligera à économiser.
— Ah! Monsieur Bolomey.
— C’est oui ou non ?
Ils avaient discuté du prix.
— Je vois, disait M” Chappaz, que vous avez des projets. Moi, je l’ai payé cent cinquante francs.
— Cinquante.
— Non.
Il a dit :
— Cent.
Elle s’était laissée tenter par la somme. Il est parti, le phonographe sous le bras.
Comme il sortait, Lydie l’avait pris à part.
— Je l’ai vue.
— Ah!
— C’est entendu pour dimanche. Dimanche dans l’après-midi.
— Qu'est-ce qu’elle a dit ?
— Elle n’a rien dit ; elle était contente... D'’ail-
leurs, on s’entend toujours entre femmes. C’est nos secrets, vous comprenez.
Il se taisait :
—— Alors, à bientôt, Monsieur Louis.
Et il n’eut plus alors qu'une dernière démarche à faire, ayant mis au fond de son sac deux gros bouquets de dahlias qu’il venait de cueillir dans le jardin. Ainsi personne n’a pu voir ce qu'il portait, pendant qu'il a d’abord remonté la rivière, puis il a suivi la route jusqu’au village. Personne n’a su où il allait.
Il a poussé la grille noir et argent ; il tire les bouquets du sac, les deux bouquets ; il disait : « As-tu cru peut-être que je t'avais oubliée ? »
C'était gai dans le cimetière. Les taches noires de la pluie sur le marbre gris, la coulure des clous le long du montant des croix, la poudre rouge qui est sur les entourages et vous tache le bout des doigts, tout disait seulement le plaisir d’exister. Le plaisir d'exister était sur la mort et cachait la mort.
Tranquillement, il avait ôté son chapeau et avait sorti les bouquets du sac ; puis, se penchant, il les dispose l’un devant l’autre, dans l’encadrement de pierre tout neuf qui était autour de la tombe, comme quand on met une table et on la fleurit pour des invités.
Il y a un arrangement dans le monde.
Il regarde la tombe : il fait doux et clair sur elle, et partout en ce soir d'automne sur les choses, sous un mince ciel, c’est-à-dire qu’il n’est recouvert que d’une très fine peau de brume comme du papier sur les confitures. Le soleil brille doucement en gris pâle, au travers : sur elle, sur moi.
Il voit que la mort fait partie de la vie. La mort est une autre espèce d’arrangement, comme il se dit.
Et tu es ici, et tu es bien ; et moi je ne suis pas ici et je suis bien. On est voisins. On se fait visite.
On reviendra.
Tu es contente, j'en suis sûr ; c’est ce qu'il se dit et il est content.
Tu n'as plus besoin de t’inquiéter de moi, puisqu'elle revient. La maison est en bon état : je l’ai réparée.
Lo
C’est encore moi. Vous comprenez, ça la gênait use des gens. Alors je lui ai dit : « Laissez-moi
Ab! a-til dit, je comprends.
; Où est-ce que je la pose ?
Posez-la..
: à ; porte.
— Dehors ?
- Je la rentrerai.
1 — Eh bien, à bientôt, a-t-elle dit... Pourquoi est-ce qu’elle disait : « À bientôt ? I faisait assez froid. Après ces longues qe la
ise avait pris le dessus. Elle sifflait sous la porte,
au
tées, 1l faisait doux encore, à cause du soleil. C’est
la bise, et elle a un fouet, et elle fait claquer son fouet. Alors on avait vu les nuages s’enfuir tous ensemble du côté du sud et ils s'étaient entassés la, devant la crête de la montagne, comme les moutons d’un troupeau devant la barrière du parc.
Il a été se coucher à une de ces places au soleil, sous un arbre. Dieu prit une des côtes d’ Adam...
Il l’avait vue venir de loin, c’est pourquoi il était venu lui aussi, puis s’était étendu tout de son long
dans l’herbe, comme une fois déjà : Et il forma une
femme de la côte qu’il avait prise à Adam et la fit venir vers Adam.
Il n'avait eu qu'à dire :
— C’est toi ?
Il parle avec douceur, avec tranquillité, avec satisfaction, avec contentement :
— C’est toi ?
Elle ne dit rien, et ïl a dit :
— Je savais bien que tu reviendrais, Adrienne.
Alors il s’est soulevé lentement ; il se met assis. Il la regarde ; et, à mesure que ses yeux montent le long d’elle, c’est comme s’il la refaisait.
Et elle est là, elle ne bouge pas, comme si elle
devait encore attendre qu'il eût fini, et il a fini; alors il se met debout tout à fait.
Et, étant venu à elle, il l’a prise par la main.
Ils se sont avancés ensemble, Leurs ombres étaient derrière eux et elles se confondaient. Ils n’ont plus eu, à eux deux, qu’une seule ombre. Îls marchaïent l’un à côté de l’autre ; il la tenait par la main.
Et la porte du jardin était fermée, il l’a ouverte, il lui a dit : « Entre, » elle est entrée ; lui, entre derrière elle, il ferme la porte du jardin.
Alors, il s’est arrêté, elle s’arrête ; et, faisant de la main un geste, il a dit : « Regarde. » Et, dans son orgueil d’homme : « Est-ce que tu le reconnais ? »
— Et la maison, disait-:il, est-ce que tu la reconnais ? C’est tout neuf. Et c’est tout refait. Et c’est pour toi que j'ai tout refait.
Elle n’avait rien dit encore, alors elle a dit quelque chose. Elle a dit :
— Oh ! est-ce vrai ?
Il disait :
— C’est vrai, tu n’as qu’à venir voir. On va faire le tour du jardin, si tu veux... Tu veux ?
Elle à dit :
— Oh ! oui.
Il voit qu'il a eu raison : c’est à nous-mêmes à nous faire notre vie.
Il disait :
— Quel âge as-tu ?
Elle disait :
— Mais tu sais bien.
— Dis quand même.
— Eh bien, j'ai eu vingt ans il y a deux mois.
— Ah! tu es majeure, dit-il, tu es libre ! Eh bien dis : « Je suis libre ; » dis : « Et je me sers de ma liberté en choisissant d’être avec toi... »
Ca va bien, car à présent on est ensemble. Et à présent, dit-il, Adrienne, est-ce que tu es contente ?
Elle avait dit de nouveau :
— Oh ! oui, je suis contente.
Il avait dit :
— En es-tu bien sûre, parce qu’à présent tu es à moi ?… Adrienne, est-ce que tu sais lire ?
Parce qu'il l’avait amenée pour finir devant le rucher, et ils se tenaient l’un à côté de l’autre devant les trois rangées de ruches, fraîchement repeintes :
— J'ai pensé que tu saurais lire de loin et qu’ainsi je me ferais entendre et que de loin tu m’entendrais. Tu vois : rouge, tu sais le nom ? Et vert, tu sais le nom ? Et blanc, c’est toi, c’est moi aussi, c’est tous les deux... Est-ce vrai ?
Elle a dit tout bas :
— Oui. |
— Mais réfléchis bien encore, parce que c’est à toi de décider. |
Ils étaient arrivés devant le banc sur lequel la valise était toujours posée :
— Et, tu vois, je l’ai laissée là. Et c’est à toi de
décider. Réfléchis bien, petite, réfléchis bien encore une fois. Et si tu veux entrer, prends-la, et va devant, parce que tu es chez toi.
Elle a pris la valise ; elle est entrée la première.
Elle voit que les murs de la cuisine et les murs du corridor avaient été repeints par lui. Elle voit que la table est mise, avec du beurre, du fromage, de la confiture, un gros pain tout frais, deux tasses et deux soucoupes se faisant vis-à-vis.
Elle s’est assise ; il s’est assis en face d'elle.
Et c’est alors que, tout à coup, comme il avait été prendre la cafetière et ainsi lui tournait le dos, sa voix à elle était encore venue : car elle avait encore une chose à dire; mais une voix toute changée, comme quand une petite fille récite sa leçon :
— Louis, écoute, je voulais. Oui, je voulais te demander pardon...
Mais il l'avait interrompue :
— De quoi ?
Elle avait dit :
— Tu sais bien.
— Je ne sais rien.
Il s’est mis à dire :
— On ne recommence pas, tu sais, on commence.
— Je ne sais pas ce qui m’a pris. J'avais peur.
Il dit :
— C’est oublié, tout ça.
Et posant la cafetière sur la table :
—— Tu es née seulement aujourd’hui.
Il s’est assis. ,
— Je ferme les yeux, tu n’es plus là ; je les ouvre, tu es là. Eh bien, toi, fais la même chose...
Il rit.
— Une, deux, trois, ça y est ?.… Ca y est, dit:il, tu es belle et tout commence.
Mais elle continuait à dire :
—— Et puis, j'ai été bien punié parce que je me suis terriblement ennuyée ensuite...
— Où ça ?
— Chez mon oncle... Sais-tu ce qu’on faisait ? On allait voir passer les trains. Il me disait : « Il va y avoir dans cinq minutes le grand rapide du Simplon, dépêchons-nous... »
— Et moi! disait-il. Tu te rappelles Gourdou ? Un gros vieux avec une figure rouge, le tape-seillon ?.. Sais-tu ce qu’il me disait ? Il me disait qu'on est maudits. Montre ta figure, petite. As-tu l’air maurdit ? et moi... est-ce que j'en ai l’air ? Eh bien, il disait que nous sommes tous condamnés, à cause du Jardin, tu sais, et il m’a fait lire l’histoire dans le Livre. Tu l’as lue ?
— Non. oui, c’est-à-dire. |
— Tu ne sais plus, tu as bien raison. Adam et Eve, tu te rappelles. Et ils sont chassés dans l’histoire.
Alors, nous aussi, nous sommes chassés. C’est ce qu’il disait. Chassés à cause d’eux, punis à cause d’eux, tu comprends ? J’y ai cru.
Il rit.
— J'étais seul, tu étais partie. Et c'était une explication. Mais, à présent. Montre-moi seulement tes joues, montre-moi seulement tes yeux, petite fille ; ça va bien.
Ils mangeaient avec appétit l’un et l’autre. La nuit venait déjà ; il avait été tourner le commutateur. Une jolie lumière était alors tombée sur la table, faisant comme un morceau de monde à eux au milieu du grand monde obscur et inconnu dont ils ont été entourés. Et voilà qu'il disait :
— Alors quand Gourdou reviendra ?.… Ecoute, petite, on ne lui dira rien; je t’appellerai, je lui dirai : «La voilà. » Je ne lui dirai rien d'autre... As-tu deux sous ?.…
Il disait : « C’est pour le dessert. » Elle s’est mise à chercher dans son porte-monnaie, il disait : « C’est une surprise, tâche de les trouver, tu les as ?.. » Et, ouvrant l’armoire, il en avait sorti le phonographe qu'il remontait.
Il a dit : « Mets tes deux sous... Et tu auras de la musique, et tu fais des économies... »
Elle a glissé la pièce dans l’appareil ; alors la musique est venue.
ER LS de NE
tu ; 4 { 7 A ER 2 We V2 AU y AL M: ue à RITES s FO U { ae Ÿ a É I] disait : « Encore une pièce. SR …
I] disait : « Oh ‘ moi, je ne peux plus aller. cher une ; je suis trop occupé, » parce qu’ EU de prise sur ses genoux. « Toi, tu as encore les m libres. Et puis, tant pis, on ne mettra plus: rien « la machine. Attends, il y a un truc. M” Chap m'a montré. Il faut peser sur un bouton. Ça y Elle va marcher gratis pour une fois. C’est en honneur, disait-il, ou HA ? En ton honneur. "à notre honneur, hein ? | :
Pendant qu’une ne venait encore, puis il l'y ul tango.
Ah ! que de force il y a en elle ! ah ! aies extr pesanteur. C’est un poids qui pèse sur moi et en m temps il pèse sur elle. C’est une lourde ch:
comme quand un arbre est sous la neige. On. ce ensemble l’un vers l’autre, et on s’emmêle l'un l’autre, comment est-ce qu ’on se démêlera ?
c’est beau. Ah! c’est fort ! ah! c’est doux ! k grand : comment me retrouver et toi ? comment ë retrouver l’un et re à présent ! ? Comment ï qu’on se défera jamais ? Il dit: « Où es-tu ? > ; dit : « Je ne sais plus bien.» Il dit : « Tu n ’as | besoin de savoir...» Il dit: «Tu n’as même besoin de bouger, je te porte. » Je suis fort, ou E si c’est toi qui es forte ? On n’a qu’une force à sent; on n’a qu’une force à nous deux. Il P?
prise, il la soulève, il la serrait contre lui, elle le chauffait sous l’oreille avec son haleine. Oh ! où estu ? parce que Je te cherche, où es-tu ? Et, moi, où est-ce que je suis ? parce que je me cherche et ne sais déjà plus où tu commences et je finis. Où es-tu sous tes vêtements qui ne sont pas toi et te nient ? — une dernière séparation, une faible séparation. Il voit qu’elle le regarde. Il voit ses yeux qui sont tout près de lui l’un et l’autre avec leur couleur ; il voit leur couleur pour la première fois. Il les croyait noirs, ils sont bleu foncé : fermez-vous. « Toi, dit-il, ça en fait un ; » et puis toi, ça en fait deux. Il la pose à côté de lui, mais elle ne l’a pas lâché. Elle a noué ses bras autour de son cou, elle est consentante, elle ne parle plus, elle dit oui, elle ne parle pas. Elle se laisse faire, c’est une femme. O petite Eve d'avant la faute, parce qu’il n’y en a point, il n’y a point de faute. Ne bouge pas ; tu dis oui. Ton menton rond, ton cou qui est gras et marqué de trois petits plis qui sont dessus comme un collier. Je te cherche, je te trouverai, et, toi, tu me trouveras. Collier bleu, collier gris, 6 fil mince, c’est-à-dire trois fils l’un audessus de l’autre, trois minces fils, et je vous défais. Car sa tête va en arrière, son menton a été plus élevé que sa figure, oh! comme une petite colline qui cache ce qu'il y a derrière ; et on dit : adieu, où es-tu ? Elle cède, elle ne bouge pas. Elle se défait sur les
draps. Et je la cherche et Je me cherche. Et je me trouverai moi-même en la trouvant. Une épaule et l’autre, sa gorge. Brune et blanche. Bruns et blancs, ses bras, blancs et bruns. Est-ce toi ? pas encore ; petite, tu m’entends; car il lui parle avec toute espèce de mots qui ne sont pas dits, car il ne sait plus s’il les parle en lui-même ou les profère. Elle dit oui, elle ne dit rien. On est en dehors du monde, parce qu'on est dans un monde plus vrai, qui contient le monde d’où on vient, qui le dépasse, qui le complète, qui l’achève. Elle m'appelle, elle m’espère, elle m'attend, elle soupire après moi ; se soulevant un peu, retombée, mouvante, chaude et froide, lisse ou grenue, crevassée. Toute la terre et toutes les saisons sont sur elle, mais est-ce bien toi encore ? car tu es tout: c’està-dire que nous sommes tout. Je monte, je descends, je te parcours. Ses genoux sont comme deux pierres. Oh ! fraîche et froide, ou tiède ou chaude, toutes les saisons sont ensemble réunies en toi, et ne se contredisent plus. Non plus successives : juxtaposées. Tes genoux, c’est l’hiver. Il connaît la nature entière, et tout entière du même coup. Ton cou, c’est le printemps ; l’été est sur tes joues. Toute la terre avec ses saisons que je parcours ; et l’automne est sur ton. ventre. Toute la terre, nue ou moussue, ayant ses plaines et ses collines, ses bombements et ses replis, ses défilés, — et toute l’odeur de la terre en chacune
de ses saisons: printemps, été, automne, hiver, l’odeur de l’herbe, l’odeur du foin, l’odeur du raisin qu’on écrase ; l’odeur de l’écorce du bois mort. Tu es la terre, tu es l’année ; tu es l’espace, tu es le temps. Et pourtant ce n’est pas tout encore, parce qu'il y a au-dessus de nous quelque chose qu’il nous faut atteindre et atteindre communément. Toi aussi, il y a quelque chose que tu cherches, que tu cherches à travers moi comme moi à travers toi. Il y a que je suis encore séparé de toi et toi de moi, parce qu’on est deux, petite ! Et elle le sait ; elle l’attire à elle, maintenant. Elle noue ses bras autour de son corps, elle se soulève, elle se tend. Il cède avec le milieu de lui-même à une force irrésistible, ô faible femme, faible et forte. Rejoints ? pas encore tout à fait rejoints. Mais est-ce moi seulement qui vois cette chose (car quel autre nom lui donner ?) cette chose en avant de nous, ou bien si c’est toi, ou bien si c’est nous : qui est une chose instantanée en même temps qu’une chose sans fin, à l’extrême pointe du présent et qui remplit tout le passé et l’avenir, imperceptible, démesurée ; qui n’est pas vue par moi, qui n’est pas vue par toi, parce qu’elle est au delà de toi et de moi, qui est vue de nous et par nous; toute proche et insaisissable, qu'il faut pourtant atteindre, qu’on va atteindre, et où on ne sera plus deux, mais un. Où on sera tellement dans le temps qu’on sera dans l’éter-
nité, tellement enfoncés dans la matière qu’elle sera du même coup dépassée, c’est-à-dire réalisée ; — n'est-ce pas ? avec ta sueur et la mienne, avec tes gémissements et mes pleurs, toute cette peine douloureuse et douce, cet avancement continuel.….
Et deux encore, mais moins qu'avant ; et deux encore, mais toujours moins.
Un...
Deux. C’est ce mot qui l’a réveillé.
Il n’y a rien eu d’autre d’abord en lui que ce nombre ; le nombre s’agite dans sa tête vide comme Île battant d’un grelot, l’ayant tiré de son sommeil, car il a dormi ou il pense qu’il a dormi, et longtemps.
Le petit bruit, qui est un nombre, continue à se faire dans sa tête, et il s’exprime par un chiffre, et le chiffre n’est plus un, mais deux.
Où est-ce que je suis ? Il se cherche avec sa main, et ma main est moi, se dit-il. Il a besoin de se prouver à soi-même qu'il existe ; il porte sa main à la rencontre de lui-même, touchant sa poitrine, son cou. Est-ce encore moi ? c’est moi. Il bouge une jambe, il bouge l’autre jambe ; c’est moi. Et, réveillé alors tout entier, il sent une grande fatigue qui est dans toute sa personne, il sent qu’une douleur est en arrière de ses yeux, une douleur dans les tendons de ses orteils, inexplicable, une douleur comme après
une longue marche à la plante de ses pieds. Le froid l’habite au dedans d’une grande chaleur qui est autour comme une écorce ; au milieu même de sa force, il est faible comme un petit enfant. Il est faible et il est lâche. Ah! pourquoi est-ce qu’on change ainsi si vite, si complètement? Et il cherche à comprendre, mais il voit qu'il est plongé comme deux fois dans de la nuit, ici, dans son lit, sous les draps ; là, dans les dedans de sa tête. Une grande nuit entoure son corps, mais une même grande nuit est autour de ses pensées : il est dans une double nuit. Et il a déplacé son corps légèrement comme pour bien s’assurer encore qu'il est à lui ; alors il a frôlé cet autre corps qui est à côté du sien, qui n’est pas le sien, qui n’est plus le sien.
Il commence à comprendre. Il se dit: « C’est elle. » Ab ! elle est là, c’est vrai. Et il y a moi qui suis moi, et il y a elle qui est elle.
Deux.
Le petit chiffre recommence à faire du bruit dans sa tête, comme le grelot de la chèvre quand elle s’obstine au bout de sa corde à atteindre une touffe d'herbe, tendant le cou ; et c’est vrai, et on croyait tout avoir.
On a prétendu à tout, on n’a rien. Et il y a elle, qui est elle ; et, moi, je suis moi pour toujours.
Il a dû faire un grand effort pour allonger le bras,
tournant doucement le commutateur qui est derrière lui dans le mur. Il à fait naître une petite flamme sous l’abat-jour : le monde lui a été rendu, elle lui a été rendue. [l la voit ; ah ! il comprend tout. Elle m’a trompé. Elle dort et je ne dors pas : voilà la grande différence. Elle dort en dehors de moi, elle est chez elle; on existe chacun à sa facon. Elle respire profon:dément ; il la voit respirer, il l’entend respirer. Il entend les deux bruits qu’elle fait, l’un qui est plus : sifflant quand l’air entre, l’autre moins distinct quand il sort. Elle aspire, elle expire. Lentement, régulièrement, fortement, oh ! de tout au fond d’ellemême, oh ! si obscurément et inconsciemment qu’elle se trahit toute et s’avoue tout entière. Heureuse ! elle l’avoue ; tranquille ! Et il ne la reconnaît plus, et il ne se reconnaît plus.
Pourquoi est-ce qu’elle est là ? Une grande colère est en lui.
Ah ! tu dors, femelle ; tu m’as empêché d’aimer assez haut, mais à toi ça te suffit !
Elle est contente, elle est nourrie, elle digère ; elle est dans le repos et l’assouvissement ; — moi, l’inquiétude me réveille et la faim. Nes
Il se soulève sur le coude, puis fait légèrement basculer l’abat-jour pour la mieux voir et c’est bien elle, mais ce n’est plus elle. Elle est pâlie. Le rouge de ses joues n’était pas solide et a coulé. Elle est far-
dée avec ses propres couleurs. Le doré de sa peau a pris la teinte de la terre sèche. Sa bouche à moitié entr'ouverte est trop épaisse, toute meurtrie, trop éclatante, et a saigné.
Il regarde de toutes ses forces, plein de haine et de regrets. Pas coiffée. Ses cheveux sont épars en mèches noires sur l’oreiller, comme si on avait plumé un corbeau. Ses paupières tendues sur le globe lui font des yeux comme aux statues.
Pas vraie, fausse, toute peinte ; elle se trahit, elle m'a trahi. |
Il veut l’appeler, il se retient. Il veut se lever, il se retient encore.
Il n’a pourtant pas pu s'empêcher de tirer brusquement à lui le drap qui la couvre. Puisque tu t’avoues en dormant, au moins avoue-toi jusqu’au bout.
Et c’est ce qu'il se dit, mais elle dormait si profondément qu’elle n’a même pas été réveillée. Elle s’est seulement déplacée un peu de son côté, comme si elle le cherchait toujours. |
Elle a déplacé un peu son corps vers le sien, comme attirée par lui jusque dans son sommeil ; il s’écarte vivement. Il regarde avec cruauté et attention la beauté de ce corps qui est déjà toute niée. Il à vieilli, il est usé, ce corps ; il s’est comme détruit lui-même. Les seins pendent mollement, fatigués d’avoir servi.
Il y a des taches noires à ses bras ; des plaques rouges sur son ventre. Elle ne bouge pas, elle est comme jetée là, toute défaite, toute dénouée ; et c’est qu’elle est morte, c’est ce qu'il se dit ; elle est morte pour moi. Ce n’est pas elle, ce n’est plus elle. Et une triste odeur, qui monte de sa ruine à elle, l’insulte alors, réveillant sa colère ; c’est pourquoi il n’a pas pu s empêcher :
— Adrienne !
Qui est-ce qui appelle ainsi ? est-ce encore lui ? il ne sait plus. :
— Adrienne !
Elle a ouvert les yeux. Elle ne l’a pas vu tout de
suite. Une espèce de brume était devant son regard. Il à fallu premièrement que cette brume fût dissipée. Elle l’a aperçu comme dans le brouillard et hésite, et hésite encore ; puis le reconnaît et lui tend les bras.
Il la regarde d’en dessus.
Il se penche davantage sur elle, il la regarde davantage et plus fort. Elle sourit.
Il serre les dents. On voit ses mâchoires saillir sous la peau de ses joues que la barbe qui repousse rend noires. :
Elle lui tend toujours les bras.
Puis, peu à peu, ses yeux changent, et on voit qu’ils changent ; ils s’ouvrent de plus en plus et ils
deviennent blancs, parce que la peur est sur eux : elle tend toujours les bras, elle a dit :
— Qu'est-ce qu’on entend ? on a marché dans le jardin. |
Il a dit :
— C'est la bise.
— Oh! dit-elle, écoute, on a ri.
Il a dit :
— C’est moi qui ris.
Elle a oublié qu’elle tend les bras, et il la regarde, et il a repris :
— Oui, de te voir !
Et est-ce lui encore qui parle, mais alors ses bras à elle retombent, elle se recule :
— J'ai peur.
— Tu as peur ? Tu as peur de moi ? Tu as peutêtre bien raison. |
Alors elle se couvre la figure des deux mains : « Oh ! je veux m'en aller ! oh ! je veux m'en aller ! » et lui : « Va-t’en seulement, ce n’est pas moi qui te retiens. »
Et elle s'aperçoit qu’elle est nue, et ramène le drap sur elle, parce qu’il est écrit : Adam et sa femme étaient tous deux nus et ils ne le prenaient point à honte ; mais plus loin il est écrit : Et, connaissant qu'ils étaient nus, ils cousirent ensemble des feuilles de figuier.
Un peu plus tard dans la matinée, Lydie était sortie de chez elle, s’étant enveloppée la tête et les épaules dans un châle noir à bords bruns.
Elle a regardé autour d'elle : elle a vu qu'il allait faire beau, mais 1l faisait frais. Il faisait blanc sur le monde (et bleu au-dessus), car il avait gelé légèrement pendant la nuit.
Et le soleil n’était pas encore levé ; du moins on ne pouvait pas le voir d’où elle était, à cause des bois, — à cause aussi d’une vapeur qui montait de la terre comme quand le vent souffle sur les routes.
Elle s’est avancée sur lè chemin. Elle avait le temps, elle ne se pressait pas. Et voilà qu’on l’avait appelée :
— Tante Lydie !
C'était la petite Gladys qui l’avait aperçue de loin, mais elle a fait semblant de ne pas entendre ; alors
on l’a appelée de nouveau; puis la petite Gladys a dit : |
— Où est-ce qu’elle va, tante Lydie ? Oh ! moi, je sais bien ; elle va chez M. Bolomey.
Elle avait continué son chemin. Elle a dépassé le bois. Il a fait rose dans tout l’air, puis il a fait jaune.
Puis, comme quand une matière très fine est en suspension dans l’eau et se dépose, les vapeurs sont allées en bas, le soleil est allé en haut ; — le soleil
s'était tout à coup montré dans le ciel pur, tandis
que la brume faisait une mince épaisseur par terre, et il y avait plus haut une clarté étincelante où elle s’est avancée encore, sachant bien où elle allait. Elle est arrivée devant le portail ; elle regarde pardessus le portail. :
Il n’y avait personne dans le jardin, qui, à cause de la pente, était dans l’ombre.
Les contrevents de la maison étaient fermés, sauf.
ceux de la cuisine. Rien ne paraissait bouger encore dans la maison, à moins que ce ne fût le contraire et qu'on eût cessé d'y bouger, — pendant qu’elle se tient là, regarde, et elle voit qu’un peu de fumée bouge faiblement, comme quand le feu s’éteint, dans l’ouverture noire de la grosse cheminée de pierre qui perce la pente du toit, ayant elle-même un petit toit recouvert de tuiles comme celui de la maison.
Elle n’a qu’à attendre. Car, ce qu’elle voit aussi,
c'est qu'il y a des traces de pas dans l’allée, les unes plus petites, les autres plus grandes.
Le soleil monte dans le ciel.
La blanche gelée se perce de trous comme un drap qui est mangé par les mites.
À mesure que le soleil gagne davantage en hauteur — il n’y a toujours personne — il gagne aussi sur le jardin où la bande d’ombre se rétrécit.
Des trous se font de place en place dans le givre, par où on voit apparaître la terre, qui, en même temps, change de couleur. Elle était gris clair, elle devient brune ; elle était sèche, elle devient humide ; elle était mate, elle devient luisante. Lydie regarde (elle a le temps). Et c’est ainsi qu’elle a connu finalement la ruine du jardin, qui se montre mieux et de plus en plus, parce qu’il apparaît lui-même dans sa nudité, et un éclat trompeur était sur lui, et il s’en va, découvrant les zinnias brûlés, les capucines grimpantes qui font à terre des tas gluants, les hauts dahlias de près de deux mètres qui pendent tout noirs à leurs tuteurs.
Et on voit encore qu’au-dessus de la porte du jardin, une branche de chèvrefeuille couverte de gelée se balance dans l’air léger et elle brille au soleil, tout en bougeant : Une lame d'épée de feu.
Elle a compris. Et un chérubin fut placé à l'entrée du jardin d’'Eden, avec une lame d'épée de feu qui
se tournait çà et là pour garder le chemin de l'arbre de vie.
Il devait l’avoir accompagnée à la gare ; il y a un train à 9 b. 15. Elle ne bouge pas. Elle s’est seulement tournée du côté du vallon, où elle regarde maintenant, laissant ses yeux aller le long du sentier qui se voit jusqu’à la route et qu’il a dû prendre, — et pour revenir il doit le prendre aussi.
Le soleil commençait à lui chauffer le dos.
Il y a eu un point sur la route. Le point bouge, le point passe le pont.
On vient, on est seul, on avance difficilement : c’est un homme.
C’est un homme qui vient ; il vient solitairement. On le voit qui se laisse aller en arrière ; il glisse. Le terrain n’est pas commode, ce matin. L’homme tombe, il se redresse, il tombe à nouveau sur la pente qu'il descend. Notre démarche n’est plus qu’une suite de chutes. La pente se met maintenant à monter, l’homme se rapproche ; on le voit qui allonge la jambe, mais alors il est ramené en arrière, et le pas qu'il a fait se trouve diminué de moitié.
Il tombe en avant, cette fois, puis se redresse, puis il retombe ; — pendant qu’elle est là, qui attend, dans son châle noir à bords bruns.
Imprimé par les soins de l’Imprimerie Centrale S.A., Lausanne.
ANT Pa AN