‹ Adam et EveChapitre 2 sur 5 · PARIS PAUL OLLENDORFF, ÉDITEUR · texte numérisé non relu

PARIS PAUL OLLENDORFF, ÉDITEUR

28 bis, RUE DE RICHELIEU, 28 bis

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y compris la Suède et la Norvège.

BIBLIOTHECA OtUvienSi

Il y avait deux mois que j'avais résolu de devenir un homme. J'étais parti avec mon chien et mon fusil vers la foret. J'avais beaucoup souUert clans les villes. Des amis m'avaient renié: javais été spolié de mes biens; il ne m'était resté qu'un vieux logis délabré dans cette contrée de marais et de bois. 3Ioiméme, en ce temps je n'avais encore qu'une conscience mal éveillée. Mes malheurs étaient nés en partie de mes fautes. Je ne commençai à vivre et à penser avec mes propres forces qu'à partir du moment où je fus rendu à la pauvreté et à la nature.

Maintenant j'étais seul et nu comme la laiide. Je gagnai avec Misère le cœur frais de la forêt. Mon Dieu! c'était là un singulier nom qu'on avait donné à cette bonne bête. J'aurais pu le porter tout aussi bien que lui. Je descendis donc sous les arches vertes. Je bus à larges gorgées le vin de silence et d'oubli. Et doucement un homme nouveau entra en moi, comme aussi un homme inconnu était entré dans la forêt. Il me vint ainsi, à la place de mon âme malade, une ame vierge et saine qui regarda du côté de l'Orient. (( Voilà, Misère, toi et moi à présent sommes comme deux frères. » Je caressais le chien, je lui parlais comme à moi-même. Mon rire clair montait sous les arbres J'étais le roi de la forêt, je tuais pour Torgueil de tuer.

Or un jour Misère s'allongea, la tête entre les pattes, en gémissant : ses yeux brillaient sombrenient : je vis qu'il aspirait à l'amour des femelles. Je cessai de lui parler comme si c'eût été là une trahison. Moi aussi autrefois, j'avais beaucoup aimé une petite folle qui s'appelait Dinah. Je pensais joyeusement :

Tu t'es détaché de la société, tu es devenu un homme sauvage; tu n'as plus même une femme. Le soir, quand montait la lune, nous rentrions à la maison. Autrefois, mon père et mes oncles venaient là au temps de la chasse. Le chien couchait près de moi sur une litière de feuilles.

Au bout du second mois, je descendis vers la lisière. Une peine sourde me laissait sans pensées. Je regardai longtemps du coté des hameaux : je ne les apercevais pas, mais je savais qu'ils étaient là-has. C'était un étrange sentiment qui me gonllait les narines. De la peine, du désir, je n'aurais pu due. Etant demeuré un peu de temps les yeux perdus au loin, je rentrai dans le bois. J'abattis, dans l'orgueil de ma force, deux geais, un écureuil et un chat sauvage. Maintenant encore une fois le vin vert des solitudes me grisait. J'appelai : Misère, Misère! Je pris cette bête dans mes bras comme un être humain. J'éprouvais une grande joie de penser qu'elle avait peutêtre une âme comme moi. Je criais des mots tendres, sans suite. Ma voix tout à coup m'ef-

fraya cûiume si quelqu'un cVautre que moi avait parlé sous les arbres. Je ne croyais pas que le son de ma voix m"aurait fait mal un jour. Cordial et bon Misère î je regardai profondément dans ses yeux; ils étaient limpides et chauds. Mon image s'y refléta; j'avais oublié la forme de mun visage; et alors tendrement je pleurai. Jamais je n'avais aimé personne autant que ce chien. -

Avec mon couteau, chaque matin, je rayais une branche taillée à l'arbre. Une raie était un jour, je ne connaissais plus le nom des jours. Les heures maintenant coulaient d'un flot d'éternité égal. Cependant, par une vieille habitude, je continuais à marquer le temps d'une aube à l'autre. Je sus ainsi que pendant toute une semaine je n'étais plus descendu à la lisière delà forêt. Mon cœur battait sauvagement à l'idée qu'il y avait là, à quelques heures de marche, des fllles aux petits seins pointus. Je n'aurais eu qu'à traverser la lande, j'aurais marché droit devant moi jusqu'aux hameaux. Vois-tu, Misère, toi, tu es une bête : tu soupires après l'aboi des chiennes; mais

moi, je suis le maître de ma chair. Aucune femme jamais ne mettra le pied dans ma forêt. Jejlépeçai le chat sauvage ; je raclai avec un silex sa peau saigneuse, et ensuite je dormis la tête dans cette fourrure, chaude encore de vie. Le poil des bêtes me coulait aux doigt» une volupté cruelle, plus délicieuse que la toison féminine.

Après tout, j'étais libre et heureux. Ma carabine me procurait largement ma subsistance. Je mettais cuire auxlandiers du ramier, du lapin, un fumet savoureux d'écureuil. Misère avait la moitié de la bête. Et une source fraîche coulait dans le taillis, près de la maison. C'était aussi le temps de l'airelle et des fraises sauvages. Si seulement un pauvre visage humain de temps en temps avait pu apparaître le long du bois, je n'aurais rien eu à envier à personne. Le matin il montait au soleil de petites fumées où s'évaporait la rosée nocturne. Ainsi le mal que les hommes m'avaient fait, lui aussi s'était dissipé en un nuage léger.

Le dixième jour, le chien avec moi vint

vers la lisière. J'étais résolu à traverser la lande. J'avais laissé mon fusil à son clou, j'avais pris le bâton du pèlerin. Je ne sais pas ce que j'aurais dit aux laboureurs des hameaux. Peut-être je leur aurais seulement serré la main et je serais reparti. Misère, devant moi, flairait des pistes, la queue haute. Un battement apeuré parfois montait des fourrés, le pesant coup d'ailes d'un coq de bruyère ou bien un lapin détalait en martelant le sol. Non, pas aujourd'hui^ Misère! A bas ! La huche là-bas est pleine de pain vermeil qui n'a pas le goût de la mort. C'était une idée qui ne m'était pas encore venue. Il y avait une heure que le soleil était levé. Un arôme subtil de serpolet poivrait l'air. Les mouches lourdement dormaient pendues aux gommes. Une paix fraîche, un silence d'oiseaux s'attardaient: je commençai à distinguer la lande nue dans le brouillard léger. Maintenant j'avais vraiment conscience d'être devenu un autre homme.

Un rire délicieux s'éperla vers les derniers arbres. Misère, serait-ce la fauvette grise ou

le loriot, ou le linot? Un oiseau inconnu a chanté dans les chênes, au bord de la sente. Cependant le chien n"aboyait pas : il agitait la queue et moi je serrais de toutes mes forces mon cœur entre mes. mains. Mon Dieu, il y avait si longtemps que je n'avais entendu un rire humain ! A présent des voix s'élevaient, fraîches comme le vent et l'eau. Il y en avait trois et Tune était plus claire, presque la voix d'un enfant. 11 faut courir, il faut crier à pleine poitrine : « Un homme est là ! un homme vit solitaire dans ces bois ! » Tout doux, Misera! A pas lents, de peur que le craquement des ramilles ne les effarouche ! Oui, silencieusement, cela vaut mieux ainsi. Toute la foret battait dans mon CŒ'ur.

Elles étaient trois, assises dans les fougères, €les paniers légers h leurs pieds. Avec un geste lent de la main elles égrappaient la fraise des bois, leurs lèvres se mouillaient d'un jus rose. Je m'étais avancé en étouffant le bruit de mes semelles et je les regardais avec des yeux aigus. J'étais le chasseur sauvage descendu dans la région des

proies fraîches. Elles sentaient la marjolaine, l'écorce tiède, l'eau fumante d'aurore. Elles avaient l'odeur du matin dans les cheveux. Mes narines follement se tendaient vers cette chair sucrée. Un tremblement secouait mon bâton dans ma main. C'était une vision heureuse et lointaine comme un songe. Je ne voyais pas le visage de celle dont la voix avait un charme d'enfance ; je ne distinguais que la rondeur lisse de son cou et la courbe fine de ses épaules. Elle me resta ainsi dans ce moment cachée comme une destinée. Mais les deux autres avaient le regard hardi et brillant : leurs seins levaient sous l'étoffe tendue des corsages. Celles-là, je les aurais emportées à la force des poings dans le taillis. Et toutes trois, inconscientes du mâle farouche qui les guettait, continuaient à jaser en riant, dans la paix divine du matin. Leur corps frais baignait dans l'ombre givrée d'aiguail. Un rais de soleil parfois traversait d'une épingle d'or leurs chevelures bleues et rousses.

Une force sauvage me persuada de leur apparaître avec mes yeux forcenés, avec la

beauté terrible de mes bras ouverts. L'une d'elles peut-être déjà connaissait l'amour : je l'aurais caressée, je lui aurais chuchoté des paroles insidieuses. Mais mon souffle court haletait, me flambait la bouche. Les mots n'auraient pu passer à travers mes dents serrées. Et déjà le temps de la décision virile avait fui. Une langueur lâche m'amollit. Ce fut Misère qui me sauva. Avec un frétillement de la queue, il allait d'elles à moi, et moi à petits pas obliques je vins à mon tour, l'air rusé. J'avais jeté mon bâton dans les fougères. Je ne ressemblais plus à un homme qui a tué dans la forêt.

La plus hardie se mit à rire et toutes trois maintenant se tenaient là, avec une petite fraise dans leurs mains. Je pensai : celle-là sûrement est allée au bois avec d'autres hommes. Je n'aimais pas sa grosse bouche animale. Si j'avais pu choisir, c'eût été la troisième que j'aurais emmenée dans la maison. Son visage ne m'était plus inconnu; il tournait vers moi de limpides yeux confiants.

Cette onde claire de son regard doucement

stilla dans mon âme nouvelle. C'était un autre regard que celui dont m'avaient regardé les femmes : il était simple et ingénu : il sembla s'ouvrir pour la première fois à la vue de l'homme: et moi aussi je croyais voir pour la première fois le visage d'une vierge. Le matinal crépuscule attardé de la forêt s'en alla. La fraîche matinée monta de l'orient bleuté de ses yeux. J'aurais voulu toucher sa robe chastement. Je pris une petite grappe de fraises à ses pieds ; j'en détachai le fruit humide et me mis à le sucer lentement en la regardant. Et je dis : « Il y en a de bien plus belles près de la maison. »

Alors la grande fille à la mine hardie s'écria : « Ma compagne et moi étions levées à Laubette. Et voici, nous allons à la ville pour nous louer. C'est aujourd'hui le marché des servantes. »

Il y avait là-bas un homme jeune qui était obligé de mettre lui-même cuire aux landiers son gibier. Je ne savais comment lui demander si la troisième aussi allait offrir ses services à la ville. Elle s'aperçut que je regardais

renfaiit aux yeux trais. « Oh! celle là, me dit-elle avec dédain, c'est une petite d'au delà' de chez nous. Elle aura de la peine à se louer. A peine elle commence à travailler. L'autre année, sa mè:e a passé : elle n'a plus personne. >> — Oh ! sungeai-je avec un étrange mouvement de joie, ces petites mainsdà ont déjà cousu un suaire et elle est seule dans la vie comme toi dans la forêt. Je la tenais maintenant nue en pensée, ses petits seins dressés dans le tremblement de mes mains. Pourtant, si elle et moi avions été seuls, des choses profondes me seraient montées du cœur. J'aurais couché doucement ma tête dans ses genoux comme un enfant malade.

Toutes trois achevèrent de manger leur provision de fraises; et puis elles ramassèrent leurs paniers et se levèrent. Ma vie se déchira comme si l'heureuse vision déjà palissait dans le matin charmant. Je dis à laplus jeune avec desyeux tendres et rusés : «Ecoute, je reviendrai ici chaque matin à la même heure pendant six jours». Elle caressa le chien ; elle ne parut pas étonnée; et comme ensemble elles s'é-

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talent remises à marcher, elle se retourna vers mor et de loin me cria : « Pendant six jours ». Non, tout de suite, toi de qui je ne sais pas même le nom. Ne t "éloigne pas, reviens sur tes pas, ô toi la jeunesse et la beauté ! Misère tristement me regardait et puis flairait ses traces. Je ne savais plus si c'était le matin ou la nuit. Cependant avec une voix découragée, je répondis : « Pendant six jours ! Penses-y bien! »

Quelle ironie! J'étais venu dans la forêt pour y vivre solitaire et libre comme un homme des âges jeunes de la terre et à présent ma joie s'en était allée par le brouillard bleu, sur les pas d'une enfant inconnue. Les petites fraises des bois me parfumaient encore les doigts : je croyais sucer à ses lèvres un arôme vineux. Je remontai vers la maison ; je dérouillai les contrevents ; toute l'odeur de la forêt entra sous les plafonds moisis. Je faisais là une chose dont à peine je me rendais compte, je n'aurais pas agi autrement si j'avais été

certain qu'elle dût venir. Et je n'étais plus seul. Une vie fraîche bruissait dans les cham hres; un rire s'égouttait par l'escalier comme une eau. Quelquefois je restais longtemps à écouter un pas qui venait du bois. Oh ! la maison n'était pas gaie: c'était plutôt la maison d'un vieil homme comme on voit dans les légendes. Je taillai déjeunes sapins: je les pelai : je les aboutai dans les lézardes du toit. Le soir tomba sur ma lassitude heureuse. Mes mains jamais encore n'avaient travaillé; avec volupté elles s"élaient enfoncées dans des chevelures de femmes et des fourrures de bêtes. Elles n'avaient pas accompli l'œuvre de la vie. A pointe d'aube j'allai dans la foret. Je n'aurais pu dire quelle force me mena si matinalement sous les arbres. Un duvet d'ombre ouatait le sommeil des fougères; la sente humide lignait le bord des taillis ; et ma barbe était toute mouillée de rosée. Le vent n'était pas encore levé; un silence immobilisait la pâleur des saules et des bouleaux. Moi, j'étais l'époux de la terre, celui qui vient à l'heure nuptiale par le chemin du jour levant.

Le ciel par dessus les cimes s'élucida ; il liruina une onde vermeille; et maintenant un souffle large de proche en proche remuait les feuilles comme de petites mains réveillées. Mon Dieu ! est-ce que j'avais déjà vu se lever le jour avant ce matin d'espoir ? Peut-être ]à-bas, par la lande bleue, venait l'enfant.

Misère, va devant ! Précède joyeusement mes pas! Moi aussi comme la terre je regarde à l'orient de la forêt monter le clair visage du jour. Ma vie palpite délicieusement. Je porte à ma bouche les premières fraises, les fraises mûries pendant la nuit. Alerte! Les vannes sont levées, le soleil comme un fleuve s'épanche à grandes ondes rouges. Toute l'oisellerie au jubé déjà chante laudes et matines sont dites. Mon sang aussi chante un hymne à la nature. L'ami fraternel jappe et remue la queue : il a reconnu la sente parfumée de serpolet. Et je ris à part moi. je pense : trois filles avaient les lèvres barbouillées du jus des fraises.

Une heure, et puis une heure encore. Des geais durement râlaient dans les hautes bran-

elles, voyant cet homme immobile aux limites. Le bois longtemps est resté déchiré de leurs clameurs sauvages. L homme a Uni par s'en aller: il avait effeuillé dans la fougère des églantines. Encore une fois j'étais seul avec toi, Misère ! Je comprenais à présent pourquoi on t'avait donné ce nom. Tu étais Misère par symbole de ma vie délaissée ! Et je t'avais pour unique compagnon. Jamais une petite main de femme ne se poserait dans la mienne.

Et puis, selon mes forces j'ai rajusté les ais du palier. Une branche battait contre le seuil et toujours faisait le bruit d'un pauvre qui veut entrer. Ouvrez la porte, ouvrez la fenêtre, n'empêchez pas la vie de faire ce qu'elle doit faire. Il y a quelqu'un dans une simple branche comme dans le vaste ciel. Le jour passa ainsi et je n'avais pas tué. J'entendais les écureuils courir avec des cris d'amour dans les chênes sans qu'il me vînt à l'idée de prendre ma carabine. Je mangeais des myrtilles et la baie rouge des framboisiers.

Le matin suivant je descendis encore vers la lisière. Personne n'avait ramassé l'églan*

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tine effeuillée; la fraise avait repoussé drue et rose; tout le fossé saignait de larges gouttes d'aurore. Je songeais : il y avait là trois filles. Je pensais surtout cà la troisième. Je n'étais pas triste; c'était phUùt un état très doux, la langueur tiède de l'attente. Il faisait un joli temps gris e^itre deux nuées. Pas une feuille ne bougeait. Et je suis reparti couper du bois dans la forêt; je l'amassais en falourdes; et ensuite je les portais près de la maison. Mes idées étaient comme le ciel, entre deux nuées. A force de le regarder en moi, je ne savais plus comment était fait le visage de l'enfant. Oh ! si humblement je touchais avec mes mains sa robe, sa petite robe à plis droits sur le chemin ! J'étais à présent un si pauvre homme solitaire.

Dans l'après-midi un vent tiède souffla ; le ciel grésilla en fine brouée. C'était une de mes joies, la pluie en foret, la petite rumeur qui vient des fonds et puis grossit comme les pas pressés d'une foule. Cela me remplissait si doucement l"ame de voix perdues, de choses d'autrefois ! Je croyais entendre les pas

de tous les hommes qui avant moi étaient venus par là et avaient aussi écouté lentement tomber ]a pluie dans leur cœur. Mais ce jour-là ce fut ma vie qui sans bruit coula mollement comme cette pluie triste. La foret m'accablait d"un poids effrayant d"éternité. C'est fini, Misère! elle ne viendra plus! Et puis ma colère monta. J'aurais dû l'emporter dans mes bras comme un butin de guerre, elle ou une autre. Je pris ma carabine et m'enfonçai dans la forêt. Le chien avait la gueule rouge quand nous rentrâmes.

Et elle vint. Ce fut le mystère du troisième jour, ce fut pour moi le premier matin. J'étais un homme vierge qui voit arriver vers lui sa vie. Toute cette longue nuit qui précéda le jour, j'avais crié comme un- patient. A présent, chère nuit, je t'adore et toi, forêt, et toi, ù solitude où râla mon attente! Elle arriva du cùté de l'orient, elle marchait à petits pieds nus dans la beauté humide du matin et j'ai reconnu le pas qui en songe montait près de moi l'escalier. La nature était claire et ingénue comme au temps de la jeunesse

limpide du monde. Une. vierge ainsi sortit des portes du jour avec des colliers et des bracelets de rosée. Lève tes pieds, remue les bras, délicieuse enfant, fais ruisseler ta chair en lumières vives, en fontaines d'eaux de perle sur ce cœur aride qui ne connaissait pas encore la joie. ^la vieille folie délirait derrière mes lèvres closes. Je ne savais plus depuis combien de temps je l'avais attendue. Je lui dis : « Vois, les fraises sont bien plus belles que l'autre jour. »

Le ruisseau et le vent disent des paroles dont ils ignorent le sens : elles sont simples et profondes; elles s'accordent avec l'heure et avec le ciel. Moi aussi je dis là une chose en apparence vaine et obscure. Cependant elle se rapportait h ses lèvres, à l'aube, à l'heure divine. L'enfant ne me répondit rien, d'abord: elle regardait les fruits roses et puis la forêt: elle n'osa pas tout de suite me regarder franchement. Elle jouait avec le panier qu'elle tenait à la main; nous étions l'un près de l'autre deux créatures inconnues qui viennent par des chemins opposés. C'était

pour la rencontrer que j'avais quitté les villes, qu'une main m'avait mené vers la foret et on ne sait pas ce qu'il y a clans un pas qu'on fait en avant ou en arrière. Ses petits seins levaient avec émoi sa robe. Et enfin elle me dit: « Il y a si longtemps que je marche ! Déjà on fanait le foin coupé. »

Elle aussi maintenant exprimait là obscurément une chose grave ; comme une parabole. La mort l'avait poussée hors de la maison; elle était partie et elle revenait. Mais le faucheur avait passé; des champs entiers, des hécatombes saignaient dans l'arène vermeille. Cependant la moisson des fraises rougissait le fossé et n'avait pas été coupée. Je m'assis auprès d'elle; je lui dis, montrant le chien : « Celui-là s'appelle Misère. A peine il t'a vue et il t'est attaché déjà. Quant à moi, je suis celui qui a perdu son nom. Vn arbre s'appelle un arbre et moi je ne suis pins qu'un homme. Je suis ihomme qui habite dans cette forêt. » Elle se mit à rire et me dit délicieusement, avec son œil blond comme l'abeille : « Comment crierai-je alors vers

VOUS si le loup veut entrer dans la maison? » Non, non, ce nom-là a été déchiré à la pointe des dents. Tous là-bas mentaient en le prononçant doucement et je ne l'ai pas entendu sortir de la bouche de ma mère. Dinah une fois le murmura plus tendrement qu'elle n'avait coutume. Cependant ce fut ce soir-là qu'elle échangea un baiser d'amour avec celui qui m'était uni d'une alfection fraternelle. « ïlcoute. lui dis-je, si le luup gratte à la porte, crie simplement: Ami, et j'accourrai. » Elle me regarda avec défiance, croyant que je me moquais. « Je ne suis plus une enfant, fit-elle. J'ai eu seize ans aux dernières neiges. » — « Moi, je crois avoir quelquefois l'âge des arbres de cette forêt et pourtant l'arbre le plus vieux tous les ans rajeunit en ses pousses vertes. » Mes yeux étaient clairs d'espoir et de jeunesse en lui parlant ainsi. Je vis bien que je lui apparaissais un autre homme étrange, comme elle-même, après l'exil des villes, fut pour moi le premier visage divin de la femme. Cependant ce n'était là qu'une humble petite chair née dans un âtre de ha-

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rneau. Elle avait l'innocence du jour, elle ne savait ni le bien ni le mal, et ainsi elle était plus près que moi tl'Eden.

Xous montâmes par la forêt. J'évitais le frôlement de ses hanches : j'étais moi-même timide et gauche comme un novice jeune homme. Un pommier sauvage croissait au Lord du taillis. Elle cueillit une pomme, y mit les dents et puis me la passa, en riant comme une enfaïU. Et moi aussi, mordant à ce fruit acide, je riais et lui dis: « Tu fais là la chose qu"Eve fit pour Adam. » Elle ne comprit pas ce que je voulais dire. Tout le matin des arbres chanta dans mon cœur. J'étais celui qui s'est levé avant les autres hommes ; une pomme pendait à Tarbre de vie: je l'ai prise dans ma main; je ne l'ai pas cueillie : j'attendrai qu'elle mûrisse pour ma soif.

Sur le seuil de la maison je lui dis : « Vois, elle est nue. Maintenant nous vivrons ici à trois, avec cette bête. Cependant, si tu juges que tu ne puisses t'accoutumer, je te ramènerai vers la plaine. » Ma voix tremblait comme si dans ce moment je remettais ma

vie entre ses mains. Elle monta l'escalier, elle chantait une chanson que peut-être sa mère avait chantée quand elle entra dans sa neuve maison d'épousée. « Ah! fit-elle, j'oubliais de vous dire. On m'appelle Janille. Je file le lin. Je sais aussi cuire le pain.» Je ne pensais pas qu'elle m'aurait parlé de cette chose si simple. Voilà oui, toute créature a droit au pain et que lui répondras-tu quand elle te demandera oii est la farine? Je la sentis brave et ma confiance revint. « Il ne faut qu'un peu de terre et de soleil pour faire lever le blé, » criai-je gaiment. Je pris mon fusil, j'allai dans la forêt abattre une couple de ramiers. Ensuite, comme je rentrais, je l'aperçus sur le seuil, la tête entre ses poings, pleurant. « Maintenant je. suis ici avec un homme que je ne connais pas. Jamais plus je ne sortirai de cette forêt. » Un homme plus sage l'aurait consolée en lui promettant des colliers, mais le sang du carnage était encore à mes mains. J'avais forgueil farouche de l'homme qui dispense à son gré la vie et la mort. Je lui répondis sauvagement : « Eh bien, prends ton panier et retourne à la

ville. » Elle me regarda à travers ses cheveux, humble et soumise, disant : « Je suis votre servante. » Oh! j'aurais dû prendre humblement dans mes mains ses petits pieds qui avaient eu confiance, ses petits pieds lavés de rosée et qui, à l'aube, s'étaient mis en marche vers un destin obscur ! Je sortis de la maison, j'appuyai mon front à un arbre. Nature! ondoie du lait de tes sèves ce vieil orgueil 1 Baigne-le de fraîcheur et de simplicité! Quand je revins, sa chanson joyeusement montait près des landiers où rôtissaient les ramiers. Je lui dis doucement : « Il n'y a ici ni maître ni servante. Toi et moi, Janille, sommes deux âmes égales devant la vie. Voilà ce que j'aurais dû te répondre tout à l'heure. »

Un or rosé s'étendit par dessus la foret. Des soies lilas enveloppèrent les arbres. Et j'avais avancé la table devant la porte; nous mangeâmes l'un devant l'autre dans l'odeur de résine et de safran qui s'évaporait du soir. Comme je n'avais que mon couteau, c'est moi qui découpais les morceaux. « Voilà, lui dis-je, nous sommes à présent pareils à un

homme et à une femme des premiers âges de la terre. » Mon visage était grave; j'exprimais là un sentiment presque religieux, comme si j'avais communié moi-même avec les lointains ancêtres. Le ruisseau près de la maison était musical et clair sur un lit de grosses pierres. Il descendait des hauteurs de la foret: il apportait à nous un reflet des ciels et des chênes qui s'y étaient mirés : et mon âme aussi', comme cette onde errante, un instant avait ruisselé de vie antérieure. L'enfant ou moi allions emplir la gourde au courant et puis elle la portait à ses lèvres et à mon tour j'inclinais le goulot entre mes dents. C'étaient là des actes simples et originels comme la faim et la soif et toutes les choses qui arrivent des sources de l'être. Personne ne nous les avait apprises et nous recommencions ingénument le geste des races. Ce fut le premier soir comme le matin avait été le premier matin. Une grande paix d'innocence nous venait de l'omhre.

La nuit ensuite nous cacha nos visages. Nous ne savions pas ce que nous étions l'un

pour l'autre: nous étions nous-mêmes une part du mystère qui nous entourait. Peut-être nos âmes, dans l'heure confiante, descendirent jusqu'aux limites de notre substance et obscurément se regardèrent. Xous n'éprouvions plus le besoin de parler. Un vent léger, le bruissement lent des feuilles ondulait de nous à nous comme l'inexprimable de notre vie. Cependant elle commença d'incliner la tête et je vis que le sommeil l'avait prise. Je lui dis : « Janille, j'ai préparé pour toi un lit de fougères. Va ty étendre pendant que moi j'irai dans le bois. Je t'y laisse à la garde de Misère.» Un sentiment très pur me fit désirer de m'éloigner d'elle, comme si elle eût été pour moi une sœur de mon sang. Va donc, innocente Janille ! Repose sur ta couche parfumée ! Il n'y a ici qu'un homme fraternel sous la palpitation des ramures.

J'allai à travers la forêt. Je marchai un peu de temps et puis je revins jusqu'à la maison. Une laiteuse nuit sans lune s'épanchait sur le tuit. L'habitation sembla mollement respirer dans un souftle d'enfant. N'était-ce pas là

un mystère solennel et tendre autant que la nuit même? Pourtant, j'étais bien ce môme homme qui avait henni comme l'étalon à Todeur chaude de la chair. Et à mon tour je dormis là, tranquillement, sur la mousse.

Des jours s'écoulèrent. Je continuais par habitude à rayer le scion et chaque entaille était l'espace qui s'étendait du lever au coucher du soleil. Je sus ainsi qu'il y avait sept jours que Janille était venue. Je lui demandai : « Te rappelles-tu le nom du jour où, pour la première fois^ tu entras avec moi dans cette forêt? » Je lui parlais comme un homme qui autrefois avait regardé décroître à l'horizon le départ des tribus. « C'était un lundi », fit-elle, et elle compta sur ses doigts. Aussitôt le pieux devoir dominical se réveilla.

Elle joignit les mains comme dans la petite église blanche où un vieux prêtre élevait l'ostensoir; et, ayant prié un peu de temps, elle me dit : « C'est jour de Dieu aujourd'hui. » Cette foi naïve m'émut. Des images lointaines flottèrent. Pourtant, je lui répondis avec douceur : « C'est tous les jours le jour de Dieu dans la nature. » Il y avait aussi une prière dans cette grave parole. J'avais parlé comme si Dieu me visitait et je n'avais pas pensé à Dieu avant ce jour.

Je passais des jours entiers au cœur de la futaie. Je partais au matin avec mon fusil. Quelquefois le chien me quittait et s'en retournait k la maison. Alors je restais seul, couché sur la terre ou marchant sous les arbres, et la solitude ne me pesait pas. Le bois à présent s'animait d'une présence, une âme l'habitait ; il me suffisait de savoir qu'elle peuplait les chambres de gestes utiles et chacun avait sa beauté et recommençait la vie. Je n'éprouvais pas le besoin de regagner la maison avant le soir. Ma quiétude harmonieuse coulait avec le vent, les clartés, la

chanson des feuillages. Par moments, mon cœur doucement cessait de battre. J'aimais surtout un site, l'ombre fraîche d'un ravin où sur des éboulis de pierres rouilleuses, entre des cépées de coudriers et de chéneaux aux jeunes pousses dorées, courait avec un clapotis léger le ruisseau qui, de pente en pente, descendait jusqu'à mon seuil. Des lumières, devant moi, givraient les dessous carminés d*un bois d'épicéas dont le versant déclinait vers la combe; et l'autre versant, ensuite, remontait vert, touffu, arboré d'érables et de bouleaux. Des chèvrefeuilles se nouaient autour des arbrisseaux, avec une odeur poivrée d'aromates. Je demeurais là, étendu parmi les fougères, au bord du friselis de l'eau.

Elle m'évoquait le rire mouillé d'aube qui, si mélodieusement, tinta dans le matin. Elles étaient là trois filles, aux bouches rougies du suc des fraises. Oh! il y avait si longtemps déjà de cela! C'était comme un ancien refrain de légende. Dans l'éternité de la foret, ma vie et toutes les autres vies se perdaient sans date]aux: gouffres clairs du 'jour. Au fondde

moi, maintenant, stillait aussi une source; à flots légers ruisselait une petite eau d'éternité. Et à peine je pouvais penser, dans le silence délicieux de mon être. Mes sensations étaient profondes, intérieures, comme le cours des sèves sous l'écorce, comme le glissement de l'onde sous les pierres. L'arbre ne sait pas qu'il vit: le ruisseau ignore vers quel but il va, et cependant , en croissant et en coulant, ils sont le symbole auquel s'accordent le temps et tout le mystère de la vie.

Je n'avais pas encore connu une telle douceur assoupie de ma force. Ce n'était pas la joie : elle est active, elle tourne en riant la meule heureuse des heures, elle frappe avec des marteaux sur une enclume d'or. En arrivant dans cette forêt, la vie en moi avait l'impétuosité joyeuse d'un torrent. Mais à présent c'était plutôt la trêve de l'attente, soudainement tressaillante, d'une forme nouvelle de l'être. Je ne me sentais pas vivre : pourtant, j'étais plus près du sens de ma vie que je ne le fus aux jours d'orgueil. Vers le soir, j'abattais

d'un coup de fusil un gibier. Une fumée bleue spiralait du toit, des cônes de pins brûlaient dans l'âtre, volatilisant une senteur térébenthineuse. De loin, je criais : Misère! J'appelais avec une autre voix : Janille ! Ses bras nus me faisaient un signe cordial d'accueil. Et, comme le premier soir, je tirais la table devant le seuil. L'ombre verte entrait par les fenêtres basses et obscurcissait la chambre.

Lajournée pour elle s'était employée à écurer le carreau, à créer d'aimables ordonnances. Des touffes d'origans et d'asclépiades parfumaient la nudité du logis. Il parut sur la table des écorces lisses qui nous servaient de plats. J'avais taillé moi-même dans des racines des vaisseaux et des coupes d'un dessin barbare. Comme une hutte d'hommes des îles, la demeure s'emplit d'œuvres naïves que l'asage nous rendit précieuses. Elle imagina de natter des osiers, elle les étendait à l'entrée. J'y secouais la poudre de mes semelles en arrivant. Je commençai ainsi à comprendre de quelle beauté se magnifie l'humble travail quotidien. Le mâle s'en va en chasse; il abat des

proies et les rapporte fumantes encore de vie ; mais un héroïsme diligent et familier multiplie les mains de la femme : celles-ci sont les bonnes ouvrières qui tissent la trame utile et gracieuse des heures. A peine je naissais à la connaissance des infinies ressources que procure la nature. Elles étaient déjà connues de Janille. La jeune ortie, le pissenlit, le cresson, l'oxalis, l'épiaire, les jets du houblon "nous devinrent des nourritures fraîches et odorantes. Après le repas, je retirais la table ; nous échangions le salut fraternel et elle allait s'étendre sur un lit de fougères. Je partais chercher le sommeil dans la forêt.

Un matin la pluie tomba, et il plut jusqu'à la nuit. Le ruisseau monta, moussa en grosses écumes; il fallut édifier un barrage, et je n'avais pas quitté la maison. Tout le jour j'écoutai la chanson de l'eau : elle tintait aux vitres comme un petit oiseau qui veut entrer, comme le vol d'une àme exilée et qui revient. Moi, j'entendais ainsi le sens de la chanson : plus tard, au temps pourri de l'automne, il sera doux, elle et toi, les mains unies, d'en-

tendre pleurer et gémir. La pluie dit des choses tendres au cœur. Or, le soir étant venu comme un homme qui tousse avec les charpies de la pluie sur son mal, je dis en riant à l'enfant : « Je n'irai pas dans la forêt cette nuit ». J'évitais de la regarder comme si cette parole eût été ambiguë. Je n'aurais pas dit autrement : « Quelqu'un cette nuit frappera à ta porte ». Et puis, devant ses yeux limpides, il me resta une gêne d'avoir ri. Elle me répondit comme une probe servante :

« J'étendrai des fougères fraîches sur le carreau». Elle me dit cela simplement avec son cœur droit: cependant j'aurais voulu trouver un sens caché cà ses paroles.

Bonne nuit, Janille! Dors en paix! Cette fois, je la regardai timidement. Elle ne baissa pas les yeux et monta devant moi, en disant aussi : bonne nuit ! L'odeur des fougères m'assoupit. Mes paupières se fermèrent au" crépitement monotone de la pluie sur les feuilles. M'étant réveillé vers minuit, tout de suite je songeai qu'elle était là demi-nue avec l'odeur vierge et chaude de son corps. Mon cœ^ur bat-

tait comme une porte descellée au vent. Un feu me consumait les reins. Oh ! si près, si près l rien qu'une porte entre cette petite chair nuptiale et ma vieille folie! Et à pas subreptices comme un larron me couler dans Vair assourdi de pluie ! Avec des mains tâtonnantes et onctueuses palper la place où lèvent ses petits seins ! Une fois, au temps de la chasse, la fille du fermier dormait dans la soupente. Je traversai la chambre des parents. J'entrai dans le lit de cette beauté aduste et noire; et ^ elle n'avait pas crié : je la possédai d'une ar- ' deur de viol jusqu'au matin. Petite Janille, dors-tu seulement ? Est-ce que toi aussi tu ne languis pas après mon désir sauvage ? Tu as écarté les genoux, tu écoutes et tu attends rhomme qui stupidement dormait de lautre côté de la porte.

Je me levai donc, je me glissai dans le bruissement doux de la pluie, et la porte joignait mal. J'entendis une vie légère qui molkment respirait dans l'ombre, un souftle égal et lent et prolongé comme, au lever de la lune, le vent de proche en proche montant du bois.

Sa vie ! le mystère divin du jardin clos de sa vie! Je demeurai là un long temps, faible comme un enfant, penché sur la nuit ingénue de son être^ écoutant vivre la splendeur invisible de sa chair. Et puis je descendis, mon pas mou erra dans les chambres humides. Vois-tu, Janille, si seulement une seconde je pouvais cesser d'entendre ce petit souffle léger et confiant, peut-être je redeviendrais l'homme qui entrait dans les lits, brandi comme l'étalon. Je remontai, j'appelai avec le tremblement de mes lèvres: Janille! Et elle ne s'éveilla pas. Son sommeil bruissait comme un vol d'abeilles, comme le silence d'une chambre autour d'un berceau. Il n'était que la petite onde qui se lève et s'abaisse et il retentissait jusqu'aux limites de la forêt comme un torrent. Et moi maintenant, je l'écoutais dans la profondeur de ma vie presque avec effroi, je n'avais jamais entendu un si doux sommeil. Je suis le bûcheron qui à l'aube s'en va avec sa cognée : je lève la cognée et le sang bout à mes tempes. Au cœur, chêne, au cœur ! Mais du chêne une voix s'élève : « Prends

garde, tu vas blesser Dieu. » Et la cognée me tombe (les mains, comme si cette voix non plus, je ne l'eusse point encore entendue.

Il me vint l'impression étrange que la forêt la berçait dans ses bras verts, que cette âme nue comme dans les légendes dormait sous l'œil paternel des hêtres. Non, nature, je ne t'outragerai pas! Je sortis de la maison. J'entrai dans le bois mouillé. Le jour ne descendait pas encore et à présent j'étais dans le grand murmure délicieux de la pluie, avec mon CQ^ur farouche et ingénu. Je ressentais une peine lasse qui rendait mes genoux pesants. J'aurais voulu avoir le chien auprès de moi comme au temps de ma solitude. La chaleur fraternelle de son poil eût réjoui mes mains. Mais cette bête ne quittait plus Janille. Jamais je ne m'étais senti aussi seul. J'étais comme un ardent jeune homme qui ignore encore le baiser d'amour d'une femme. L'aube but la pluie, le ciel s'émailla de clarté. Cette longue et lourde nuit enfin s'en alla de mes épaules et la terre aussi fut délivrée. J'aspirai avec force Todeur du matin. Un

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aroine de thym et de résine fumait. L'égouttis.des arbres filait un son de cristal par dessus les humus grésillants. Cependant un reste de sommeil traîna un peu de temps, attardant la vie: et moi non plus je n'étais quà demi éveillé comme après une ivresse de vin ou un songe. Dites, mes mains, que s'est-il passé? Mes mains innocentes et mouillées de senteurs fraîches, étes-voUs les mêmes mains tentées qui poussèrent la porte et tremblèrent dans l'ombre? J'étais humble avec la peur de ma pauvre bonne volonté défaillante. Voilà! chaque nuit à présent il me faudra retourner au bois comme un homme qui traîne en laisse une béte sauvage ! Et que dirai-je à la jeune fille si elle me voit rentrer avec des habits trempés et me demande en riant : « Est-ce le loup ou le renard qui de si grand matin vous fit quitter le logis? » C'était le loup, Janille, c'était le loup qui toute la nuit a aboyé devant la maison.

Là-bas, un visage inquiet du seuil me regarda venir dans la vapeur matinale. « J'ai

cherché par hi maison, j'ai appelé, personne n'a répondu» Ht Janille. J'avais les yeux bas, je lui (lis tristement : « Vois-tu, Janille, il y a ici un homme si étrange... » J'aurais voulu me confesser, lui prendre les mains. Mais il v avait encore trop du vieil orgueil en moi. Les mots restèrent pendus dans ma barbe. Alors elle se mit à caresser le bon Misère. (( Cher chien! dit-elle plaisamment en riant, la meule a tourné, mais sans broyer le grain. » Ainsi, avec des dents claires, elle se moquait de celui qui en vain espéra s'humilier. Moi, troublé, je regardais à présent les bourgeons de sa gorge saillir de son corsage, je pensais : tu n'aurais qu'à les toucher avec le doigt et elle connaîtrait l'amour. Elle ne s'aperçut pas que mes mains tremblaient; mais, avec candeur, me croyant fâché, elle me dit : « Si cette bète ou moi sommes en tort vis-à-vis de toi, il faudrait au moins nous le dire franchement. ))Elle me parlait avecdécision, les yeux mouillés.

Le mal, chère Janille, c'est bodeur jeune de ton corps, plus forte que toutes les essen-

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ces à la fois de cette forêt. Mon Dieu ! un autre, homme peut-être l'eût dit ainsi. Mais moi l'ayant dit, c'eût été entre nous comme si, dans un accès de démence, j'avais déchiré sa robe et qu'elle se fût vue nue avec honte devant mes yeux forcenés. Je levai les épaules, et marchant par la chambre, je dis doucement : « Vn homme comme moi peut quelquefois paraître singulier à une jeune tille comme toi sans que ce soit ta faute ou la mienne. » Le vent clair du matin passa, elle se mit à rire, et maintenant elle m'offrait une écuelle d'écorce comble de cerises fraîches. « Moi aussi, fit-elle, m'étais levée à l'aube pour les cueillir. » Janille! innocente Janilleî assieds-toi là près de moi, partage ces fruits acides et sucrés dont le jus fit tes mains violettes. J'ai écouté la leçon de ton frais rire ingénu, je ne suis plus l'homme qui voulut toucher avec des doigts en folie les bouts droits de. ta gorge.

Je savais que comme l'eau suit sa pente, mon désir toujours à présent s'en irait vers le jardin secret de sa chair. Je pensais : aurait elle aussi un petit grain au-dessus du genou comme l'autre? Dinali était la dernière femme que j'avais aimée. Quand cette idée me vint pour la première fois, j'allai me rouler dans la bruyère, j'en restai tout un jour malade. Je n'aurais eu cependant qu'à lever sa robe pour le savoir. Un peu plus tùt un peu plus tard il arriverait tout de même un moment où elle m'offrirait sa petite gorge comme elle m'ap-

portait les mûres du Lois. Mais aussitôt mon cœur gronda. Si elle vient la première à toi, c'est qu'elle l'a fait déjà pour un autre. Voilà, oui, la grande douleur. Elle était entrée dans la forêt et je ne savais rien de sa vie. C'était le matin, la terre s'éveillait et un autre peutêtre déjà avait passé avant moi. Je marchai très vite vers la maison. J'étais faible, les jambes tremblantes, et cependant une force noire me déchaînait. J'avais arrangé ainsi les choses : j'appellerai Janille,je porterai lamain à son corsage. Si elle rit au lieu de pleurer, je lui dirai : « Va-t'en, toi qui ne m'as pas supplié au nom de l"amour ! » Et puis je tombai là 011 je me trouvais, je frappai avec colère la terre de mes mains. Terre, ô terre! fais un grand bruit de feuillages afin que je n'entende plus cette chose harcelante en moi. Je roulai ma tête dans les mousses, j'appuyai mes paupières brûlantes au sol frais, aux canaux profonds de la vie, espérant laver à mes yeux la petite image profanée. La terre écoute toujours celai qui la prie sincèrement. Mon cœur devint la forêt de mai avec ses vents doux comme

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de petites flûtes qui jasent dans l'ombre fluide. J'étais un pauvre ermite, un vieil homme des âges qui, par dessus la haie de son enclos, regarde danser une nymjdie toujours plus loin, en fuite vers l'horizon. J'étais le jeune époux de la Sulamite qui vient par le sentier des vignes, parfumé de jeunesse et de matin. Et d'abord elle ne l'a pas reconnu. Celui qu'élira mon amour s'est levé dans la nuit ; il s'avance parmi la rosée et il n'a pas encore crié vers moi. Belle! je crierai ton nom en bondissant sur le chemin comme un ardent bélier, comme un poulain échappé des prairies. J'ai reconnu mon sauvage ami à son appel et suis descendu vers lui dans la vigne. La foret m'écouta languir et chanter comme un timide jeune homme crédule. Toute Tancienne humanité nuptiale tressaillit aux présages fortuits levés de l'aventure de mes pas. Si je crie et que l'oiseau s'efl"are, pleure! Jamais Janille ne t'aimera. Et ensuite je marche par la chênaie, j'évoque le coucou. L'oiseau bienveillant a répondu et je ris de l'heureux augure. Un jour à tous deux la foret

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nous passera l'anneau vert aux doigts. Et toi aussiriis maintenant, nature!

Ali! je n'avais i)as connu encore avant ce *temps le sens sacré de la vie. Une petite main frappa au volet, mon âme sortit d'un long sommeil et dans la clarté là-bas, une voix disait : « Toute chose vivante est un aspect de mon éternité ». Cependant, j'avais tué sans joie et sans colère, la forêt saignait à mes mains. Alors j'allai tremblant avec mon cantique dans la grande église aux mosaïques fleuries, aux cierges vermeils sous la voûte des heures bleues. Cet ait le mois d'amour : les palombes, comme des jeunes filles au rouet, roucoulaient mék'idieusement; l'agile poursuite des écureuils avec des râles brefs tournait autour des arbres. Même le cri de l'engoulevent, du noir oiseau camus, s'épousait intermittent et frûleur dans la nuit. Une rumeur, à cause des hymens et des accordailles, comme une énorme vague traînait entre le ciel et la terre. Et j'étais une parcelle de cette vie immense, une goutte d'eau dans le torrent de l'être. Mon cœur, dans ma joie, se gonfla comme

le pain : je le retenais avec mes deux mains. Maintenant, quand j'étais près du ruisseau, je ne savais plus si c'était sa petite onde qui coulait ou si j'entendais sourdre de moi ma vie ardente. Il y avait aussi là d'étranges glouglous comme des sanglots de femme doucement gémissante. Est-ce toi, Janille, qui, dans le silence vide des chambres, pleures là -bas, comme moi-même, avec le mal délicieux de ton cœur dans les mains? Dans les feuillages la meule d'or des mouches tourbillonne et ronfle. Le vent par les pentes roule des palets de soleil. Je crois voir le ruisseau laver le ciel sur ses galets, avec de mobiles mains bleues. Vie ! Vie ! que tu es effrayante dans ta beauté î Un atome de toi est comme le dieu éternel. Il n'y a pas plus loin de l'insecte et du brin d'herbe à moi que de moi à Dieu. J'écarterai mon pied pour la fourmi. Je ne cueillerai pas la fleur où butine l'abeille. Ecureuils, oiseaux, doux esprits de la terre, un homme ici a passé fraternel.

Janille à présent me demandait pourquoi

je partais au bois sans ma carabine. Je lui

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répondis une fois : « C'est à cause du temps de Tamour, Janille. » Et puis, les autres fois, ce fut elle-même, en riant, qui me demanda si c'était toujours le temps de l'amour. Elle parlait de cela comme une enfant toute simple et nue d'âme. Elle avait fermé des yeux après l'agonie: elle connaissait la mort et elle ne savait rien de la vie. Un grand silence dormait dans son jeune corps comme le matin dans les bois. Je ne croyais plus que quelqu'un était venu avant moi.

Je vais dire une chose singulière. Celui qui, étant à écouter le vent et à regarder un fleuve loin des hommes, dans une grande solitude, a pleuré de sentir entre le mystère et lui s'interposer sa chair lourde et toute l'épaisseur de cette chair, celui-là trouvera ici un sens profond selon mon cœur. Un jour j'allai en foret. C'était le matin. Le loriot, le verdier, la fauvette chantaient. Jamais je n'avais aspiré avec autant de joie la senteur vanillée des pins ni l'odeur épicée des chèvrefeuilles ni le puissant arôme safrané des chênes encore humides de nuit. Il montait

de la terre une ivresse qui me grisait corniiie le moût des cuves. Un peu de temps je m'amusai à secouer la rosée des feuilles. Je baissais la tète et la bouche tendue, je buvais les gouttes brillantes; il m'en tombait aussi dans les cheveux et les yeux.

Je m'en allai, la main ouverte devant moi, comme un vieux saint dans un lieu plein d'arbres et d'animaux. Et quelquefois j'écoutais, tous mes sens tendus avec une subtilité inouïe. C'était comme si par mes artères, par les profonds canaux de mon être je communiquais avec les courants de la terre. Elle entrait en moi, j'étais moi-même comme un chêne ou une herbe en qui passe le grand torrent et devant la vie il n'y a pos de dilférence entre l'herbe et le chêne. Mais tout à coup j'eus le sentiment que, malgré cette sensation déliée, je traînais après moi un vieil homme et que justement c'était cette ancienne hu manité routinière qu'il m'était commandé de dépouiller. Mon Dieu, c'était là une idée qui ne serait venue à aucun autre homme vivant parmi les hommes. Mais la solitude avec une

bouche fraîche avait soufflé sur mes yeux; le matin commençait à s'élucider au fond de mes prunelles longtemps obscures.

Je pensai donc : « Entre toi et l'au delà de toi, il y a encore toi, comme entre l'air bleu et ta peau il y a la laine grossière de ton vêtement)). Les idées sont pareilles aux mailles d'un tissu et si l'une est défaite, toutes se défont, mais toutes tiennent ensemble et on ne sait pas où l'une commence à devenir l'autre. Si bien que, sans qu'il y eût là l'effet d'un raisonnement et plutôt par la vertu mystérieuse des analogies, cette idée en fit naître d'autres et celles-ci se lièrent comme les fils d'une texture. Un vent délicieux ondule et glisse et je ne le sens pas rouler sur ma peau. Mon corps a besoin d'air et de lumière autant que le taillis pour croître avec splendeur et à cause de cette étoffe il ne peut boire l'atmosphère vermeille. Je ne connaîtrai la vérité qu'en redevenant le petit enfant nu devant la vie.

Aussitôt je fis tomber mes habits et à présent j'étais nu comme un petit enfant. J'allais avecla caresse fluide de l'air à ma chair comme

le premier homme clans la jeune beauté du monde. Et il me sembla que je ne me m'étais pas connu encore avant ce temps. Je regardais mes mains et mes pieds jouer au soleil; ils avaient le grain serré et brillant des silex polis par les eaux. Chacune des cellules de ma chair était la continuité de la substance à travers l'infini des âges. Déjà elles avaient tressailli sourdement dans le giron des mères avant la mienne. Durée vertigineuse de l'être! Anneaux d'une chaîne qui de l'amibe, l'initiale matière fluante va jusqu'à l'être nuptial et conscient! Cependant j'avais blessé cette chair dans mes ennuis solitaires et je ne savais pas qu'ainsi je tourmentais la chair auguste de ma race dans le passé. J'avais versé la vie dans des lits impurs et cette vie était comme le sang de Dieu répandu sur le chemin. On m'avait dit dans mon Age innocent :(!(Xe te regarde pas ni ne porte les mains à ton corps, car c'est là la chose honteuse.» Et maintenant je me regardais sans honte, avec le sentiment religieux de la beauté de mes membres. Je comprenais que la rougeur n'était venue aux

hommes que du voile qu'ils avaient jeté sur la nature. En se cachant l'un de l'autre, ils s'étaient sentis impurs. Dieu pourtant est nu dans les choses inexprimablement. Et moi j'étais là sous les arbres, dans le bruissement léger de la forêt, ingénu et tremblant comme devant un mystère qui m'était seulement révélé. Meshabits en tombant avaient fait tomber les pauvres oripeaux de la fausse sagesse des hommes. Chacun d'eux était comme l'ombre d'un feuillage sur la clarté d'une source, comme une vanne qui retient les eaux profondes et mon âme aussi m'avait été cachée. J'avais méconnu le sens lucide de ma vie.

Je marchai ainsi quelque temps dans le bois avec la conscience de ma beauté originelle revenue. J'avais fait là une chose grande et simple selon la nature et cependant je n'avais pas su d'abord ce que je faisais. Peut-être les plus divins mouvements sont ceux qu'on ignore; tout peut s'expliquer et on n'explique pas ce qui nous vient d'une chose en nous, éternelle et obscure. Et ensuite les voix me parlèrent : ton corps n'est qu'une image; elle

est l'apparence de ton âme, mais si ton Ame ou ton corps pense ou fait quelque chose qui soit un secret pour ton corps et ton âme, l'harmonie divine est rompue. Je partis donc devant moi, regardant jouer à ma poitrine les ors du jour, comme les plis moelleux d'une tunique. Et à présent mon corps vivait splendidement, les petites soies fines qui le duvetaient frémissaient à Tégal des herbes et des feuilles. Mon sang rouge à ma peau coulait comme les fontaines, bourdonnait d'une vie rythmique de ruche. Et les voix ne cessaient plus de se faire entendre. Dresse le front, va dans ta grâce et ta force. La nature t'a donné une forme belle et nobleafin qu'elle te soit une source de joie et d'orgueil. Et cette forme est comme l'allégorie de l'univers. Elle ala courbe du val : elle est l'assise des monts ; sa toison ondule comme l'ouragan de la forêt; sa vie écarlate s'égale au bouillonnement des sèves. J'étais innocent comme la forêt même. Je balbutiais des paroles comme en disent les chênes et les oiseaux. Il vint au bout des branches un loriot qui cessa de siffler et d'au-

très oiseaux approchèrent aussi ettous étaient là par dessus le chemin, regardant avec confiance cet homme nu comme au temps d'Eden. Et puis j'entrai dans le ruisseau; il s'égoutta mélodieusement de mes épaules et de mes reins : il palpita à ma chair comme une vie molle et féminine. Cette eau antique parut reconnaître celui qui s'en venait par les coteaux, aux âges ingénus. Et elle était éternelle comme moi, elle avait reflété l'éternité du ciel et de la substance. Voilà, pensai-je, la chair et Feau et la lumière et le vent sont un même mystère. Ma vie, en se mêlant au ruisseau et aux arbres, se conforme à l'unité divine. Et alors mes yeux distillèrent une extase humide; la source intérieure aussi coula comme pour un prodige, pour l'annonciation d'une vérité sublime. J'éprouvai le besoin de serrer contre ma vie une chose de la création, une autre vie jaillissante et frémissante. Je pris donc entre mes bras le tronc rugueux d'un chêne. Mes bras n'en pouvaient faire le tour et il dominait le taillis comme un siècle d'ombre et de feuillages. Une forêt était sortie

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de ses glands ; c'était un des pères de la grande famille verte. Or, moi. avec l'étroit embrassement de son écorce rude contre ma poitrine, je disais infiniment: Dieu! Dieu: Dieu! comme si vraiment le divin amour eût été caché aux moelles de cet arbre immense.

Là-bas ils auraient tenu cela pour un sacrilège. Ils ont muré leur Dieu dans des tabernacles, ils en ont fait l'idole solitaire et pétrée. Ils n'ont pas vu que la cathédrale était sortie de la forêt. Mais voiLà, je fus dans ce moment un pauvre homme humble qui. a dépouillé le mensonge et qui écoute la vie. Mon ame monta de moi comme l'oiseau monte du nid : avec le battement d'ailes de l'alouette, elle demeura làhaut dans l'air vermeil, bien au-dessus de la région des hommes. Et elle palpitait de chaleur et de clarté. L'antique dogme ne fut plus pour moi très loin qu'une plaine nue où autrefois la caravane des ancêtres avait passé. Et à pré sent, à la place de cette plaine, s'étendait un jardin délicieux de fruits et d'eaux courantes sous la roue ardente des météores. La sub-

stance comme un fleuve ruisselait en moi, vertigineuse.

Mes lèvres collées à l'écorce, je baisais comme un sacrement l'arbre vénérable. Et alors du cœur profond des sèves, du bruissement des mouches et des feuilles il me parut qu'une voix sortait et me disait : « C'est bien moi et toute chose est une part de ma présence infinie. » J'étais là nu et adorant comme l'homme jeune des temps.

Et ce fut le premier jour de conscience., tous les autres jours dérivèrent de celui-là, comme, quand commence à tourner le van, une petite paille d"or dabord vole et les autres ensuite tourbillonnent. Je m'étendis au pied du chêne, je me couchai parmi la mousse, dans le matin. Mes yeux n'avaient point contemplé encore un aussi merveilleux paysage. Une couleuvre ondula de dessous une grosse pierre et je la pris dans mes mains. Je la coulai au chaud de ma poitrine. Des insectes montèrent le long de mes cuisses; il me tomba des plumes de jeunes couvées dans les cheveux. Eve ! Eve! Eve! Paurquoi tardes-tu de l'autre côté

de la lumière? Vois, il y a ici des lits de Heurs et de soies légères. Il y a ici l'œil paternel des arbres. L'ombre nous passera l'anneau aux doigts.

J'appelai ainsi la vierge amoureuse et elle ne vint pas. Mais mon désir à moi, allait vers elle et la menait par la main dans ce lieu solennel et voluptueux. Eve ! je criai vers toi du fond de ma vie et soudain tu me fus présente avec ton jeune sang rose, avec tes petits seins clairs d'aurore. Comme un jeune homme innocent, je versai en songe mon amour.

Je sus ainsi que rien n"est mieux selon Dieu que deux âmes nues et confiantes dans la nature. Personne encore ne me l'avait dit; mais aucune parole jamais n'est dite et il faut

ADAM ET ÈVi: 57

tout comprendre à travers soi-même. Chaque homme recommence hi vérité. J'étais, avec la nudité de ma chair dans ce bois^ comme un symbole ; et maintenant une aimable enfant marcliait à mes côtés dans les pelouses lleuries. Et je lui avais donné dans le secret de ma vie, le nom joyeux d'épouse.

Va à présent, homme régénéré et que cependant les autres hommes appelleront dément !

J'appelai donc Janille dans la maison et le chien fidèle ne me répondit, ni elle. Depuis un peu de jours elle recherchait le bois solitaire. Je croyais qu'elle y allait à cause da temps des bolets et des girolles. Chaque matin elle en rapportait des cueillettes parfumées et charnues. Le vin bleu des prunes aussi saignait: la noisette déjà prenait un goût d'amande. L'été nous procurait des repas délicieux.

Or, l'ayant cherchée en vain, je pensai qu'elle était dans le bois et cà mon tuur je m'en allai sous les arbres, continuant à l'appeler par son nom. Je marchai ainsi un peu de temps et tout à coup j'entendis l'aboi du chien. Aussitôt le taillis ondula ; une forme en fuite

froissa les branches. Et moi, en riant, je criais follement : a Janille ! Janille ! n'espère pas m'échapper. » Mon rire n'était pas naturel et sonnait durement. Il roulait comme des palets sur le chemin. Un souffle ardent et bref me mangeait le poil aux lèvres, comme au temps de la chasse, quand la proie chaude était au bout de mon fusil. Je me lançai à travers le taillis, mais toujours il se refermait plus loin. Et maintenant Misère jappait devant moi en bondissant et tournant la tête vers les verts portiques de la foret. Suis-moi, je te mènerai sûrement vers elle, me disait le fin museau de la bète. Moi je pensais : Cette fille ironique et froide y passera comme les autres. Mon crâne battait comme un tambour : je l'aurais jirise par les cheveux et poussée sur l'herbe. Je courais près de Misère, les poings à ma poitrine. Ainsi nous atteignîmes le lieu ombragé où elle se cachait. Dès qu'elle m'aperçut, elle s'écria : « N'approchez pas, vous qui vous êtes montré si durement mon maître ! » Elle repoussa aussi Misère, disant : « Je te renie, toi qui m'as trahie ! » Elle tenait son front dans

les doigts; ses larmes ruisselaient, claires et sonores. Aussitôt ma fureur tomba; je n'étais plus le chasseur au cœur rouge. Doucement avec la main je touchai son épaule. « Dis-moi quel mal je t'ai fait. » Et je n'avais plus envie de rire.

Ses cheveux tout à coup se dénouèrent et voilèrent ses joues ; je cessai de voir son visage; et elle sanglotait comme la petite source dans le bois. J'étais debout maintenant devant elle, avec ma force inulile, semblable à Adam regardant s'égoutter dans le verger les larmes délicieuses d'Eve ; et il ne savait non plus par quel nom d'amour la consoler. A la fin, comme plus tendrement encore je la priais, elle eut ce cri innocent : « A peine depuis que je suis dans cette forêt, tu m"as regardée. » Elle ne m'avait pas encoi'e tutoyé avant ce temps. Sa gorge bondissait comme un petit écureuil. Je ne compris pas tout de suite ce qu'elle voulait dire. Je compris seulement qu'il y avait là un mystère. Et mes mains s'étaient retirées d'elle et à présent restaient très hautes et tremblantes. Mais, soudain, la voyant palpiter dans

son mal cVamour,. je perdis la volonté et alors elles firent le mouvement lent de s'abaisser ; elles glissèrent le long de ses bras, elles descendirent anxieusement jusqu'à ses genoux. Je sentis ainsi pour la première fois la forme vive de son corps. Et avec humilité, je lui dis : « Si tu veux dire que je n"ai pas assez pris attention à toi, je t'en demande pardon, comme je te demande pardon aussi de favoir amenée ici, toi jeune, auprès d'un homme solitaire, car maintenant il y a entre toi et les autres êtres cette forêt. » Ses doigts s'écartèrent; elle cessa de pleurer, et avec ses yeux droits, posés sur les miens, elle me répondit ingénument : « Si tu avais mis plus tôt tes mains à mes genoux comme tu fais en ce moment, je ne t'aurais pas dit cette chose. » VoiLà, oui, ce fut elle de nous deux qui la première osa parler selon la nature. Elle avait les prunelles limpides de la génisse regardant se mouvoir le royal époux de l'autre côté de la haie. Elle n'était pas troublée par ce qu'elle venait de dire.

J'étais là comme un gauche enfant avec son genou rond comme une pomme dans ma

main. J'avais lléclii le jarret, j'appuyais mon front contre le sien, dans la chaleur de ses cheveux. La clarté humide de ses yeux brûlait à ma joue, comme des gouttes de vie ardente. Nous restâmes ainsi un peu de temps silencieux l'un près de l'autre, et puis je lui dis : « Vois, je tiens amoureusement ton genou dans ces doigts, et à présent nous sommes comme un homme et une femme qui se seraient pris en mariage. » Oh! comme cette parole monta timidement du fond de mon être ! Comme elle fut tout à coup à ma bouche toute ma race depuis les origines! Au bord des fleuves un homme antique de mon sang avait pareillement pris les genoux d'une vierge dans sa main et lui avait dit : « Entre toi et moi il n'y a plus que tes genoux fermés. »

Elle tourna vers moi ses yeux frais; son sourire monta comme la jeune lune à mon premier soir dans la forêt. Ensuite elle posa les deux mains sur mes épaules et elle dit : « Maintenant fais de moi ce que tu veux : je serai toujours ta servante. »

La bénigne nature seule nous apprend ces mouvements divins. Et voici, cette Janille était vierge comme l'aube qui mène le chœur des heures et elle me dit là le mot dont la première femme sous le pommier enchaîna répoux. Moi, je buvais son sourire comme un jus frais : mes larmes mouillaient ses cheveux. Xous étions deux créatures primitives, dans le trouble émerveillé du jeune désir. Nos âmes nues avaient froid délicieusement dans les frissons clairs du jour.

I/humanité éternelle alors commença de bégayer à nos bouches. Je lui dis comme en rêve : « Ecoute ceci, chère Vie. Je te fuyais et je ne cessais pas d'être avec toi. Tu m'étais bien plus présente dans l'absence. Tu fus pour moi toute la forêt avec ses arbres et ses oiseaux et je t'appelais "des noms du jour et de la nuit. Oh! ne dis pas que déjà alors tu m'aimais! Je ne pourrais entendre cela sans mourir de bonheur. Et cependant, oh oui! dis-le moi, douce amie! M'aimais-tu déjà tandis que moi, avec mon cœur gonflé dans les mains, je m'en allais au bois t'écouter

rire dans le babil de la source? » Elle s'étonna, son 'sourcil ondulait avec candeur. « J'ignore ce que tu veux dire, fit-elle. Et cependant ce que tu me dis est pour moi comme un fruit sucré. Quand tu es venu, mon sein s'est levé, je ne sais pas autre chose. » Oh! cela! cela! Janille ! Ton petit sein aux pointes froides droit dans ton corsage comme le jeune bourgeon d'avril!

Un frais silence nous baignait et il n'y avait pas de vent, il n'y avait là que le vent léger de nos souffles l'un près de l'autre. Je croyais entendre tourner au fond de sa vie une meule écarlate. Je lui dis : « Tu m'es venue comme une petite chose enfant qui serait née de mon désir. Je t'ai appelée du fond de moi et tu es venue. » Elle prit les soies de ma barbe et lesannela autour de ses doigts. « Toi, fit-elle, tu étais grand et fort comme les chênes. Je ne savais pas comment tu aurais fait un jour pour m'embrasser. » Des paroles limpides nous coulaient des lèvres. Il montait du profond de nous comme le bruissement léger de la terre après la pluie. Et maintenant encore

une fois ma main planait au-dessus d'elle comme le vol immobile d'un large oiseau aux plumes molles, avec la peur et le désir en folie de sa chair innocente. J'étais un homme qui voit s'ouvrir le jardin divin d'Eden et qui demeure éperdu sur le seuil. Et entre elle et moi il y avait maintenant l'amour même comme une défense religieuse. Elle avait remis sa vie entre mes mains et toute la vie de sa race avec elle; et là-bas, dans le brouillard des âges, Dieu faisait un geste comme le semeur.

Je restai donc un peu de temps penché sur ses yeux immenses avec ma main ouverte comme sur la profondeur d'une eau, sur le vertigineux abîme du temps. Et puis l'odeur chaude de sa jeune force m'étourdit, ma force sauvagement leva et je connus le goût de sa bouche. Ce fut la première blessure. Ses yeux s'évanouirent, elle sembla n'être plus qu'une ombre dans l'heure pâle et moi j'étais pendu à ses lèvres froides comme aux grappes gonflées d'une vigne. Sa vie expira, renaquit ; je sentais sa chair battre de délire et de peine.

ADAM ET EVE (îS

Elle cria : « Tu m'as fait mal. Je te hais. » Presque aussitôt elle disparut dans le bois. Je l'appelai vainement jusqu'au soir. Et enfin la lune monta; je vis sa petite ombre passer sur le chemin près de la maison. Elle fut tout enveloppée de la clarté rose de la jeune nuit. Or moi, ce soir-là, ayant peur de mon sauvage amour, à pas lents je retournai vers l'odeur fraîche du taillis où j'avais tenu ses genoux dans mes mains. L'herbe foulée avait gardé le dessin flexible de sa vie. Mon cœur alors se gonfla comme la fève aux pluies tièdes de juillet. Je sanglotai doucement sous les claires étoiles.

YI

Janille vint avec moi vers les arbres et c'était encore une fois le soir. Dans le charme inouï de Iheui'e, nous ne disions rien, avec des frémissements de choses profondes au fond de nous et qui ne pouvaient s'exprimer. A peine la lune commençait de monter; elle était jeune comme notre lune de vie; son mince segment rose s'effilait par dessus la nuit diaphane du bois. Une pâleur émoussa le sentier sous nos pas; les formes de notre corps se moururent comme des apparences dans l'air soyeux et confus. Cependant je sen-

tais vibrer fiévreusement sa vie près de la mienne, dans le soir solennel et bienveillant. La palpitation de ses yeux s'avivait et s'éteignait comme la naissance et l'agonie des étoiles. Une langueur la mariait à la lune doucement nubile. Moi, j'étais là avec cette enfant comme un homme que mène une main inconnue.

Un long frisson agita la nuit. Les feuillages, en ondulant, semblèrent déployer sur nous les plis d'une tunique; nous ne fûmes plus, dans les desseins secrets de l'ombre, que deux ombres qui s'ignorent et vont vers la vie. Et j'avais cessé de voir le visage de Janille. Mais là-haut le sang vermeil des prémisses s'étancha, le jardin des roses de la fraîche virginité de la lune. Comme une jeune épouse, elle plongea froide et claire au lit du ciel. Alors de nouveau le regard malade de la vierge monta vers moi.

Nous marchâmes ainsi jusqu'à ce que nous atteignîmes le bord d'une clairière ; et là nous nous assîmes dans le tremblement bleu de la nuit. Comme la première fois, je pris ses

genoux dans mes mains et maintenant lentement ses genoux s'écartaient. J'avais fait comme quelqu'un qui s'appuie au seuil avant d'entrer et qui doucement ensuite ouvre la porte. Et elle, en desserrant les genoux, s'était conformée au geste éternel et ingénu des épouses. Une grande paix nous enveloppait, un silence venu du fond des races autour de nous, comme si les ancêtres se tenaient droits derrière les arbres, un doigt sur la bouche. Nous avions mal divinement, nous ne savions pas si nous vivions encore ou si déjà c'était la délicieuse mort, comme une vie délivrée et infinie.

Puis le tressaillement vertigineux monta de la cellule originelle, de la durée ininterrompue de la substance, toute l'humanité ivre d'hymen qui avant moi avait descellé la virginité des genoux. Oh! alors, comme des métaux broyés sur une forge, comme de l'or et du fer concassés dans des creusets, le sang gémit et cria dans l'angoisse suprême. Et moi, l'ayant baisée longuement aux lèvres, je pris ses petits seins dans mes mains et je

dis : « Vois, d'abord je t'ai pris les genoux et à présent je tiens ta chère gorge entre mes mains. Je t'ai méritée par un long désir. » J'avais défait son corsage et j'étais entre ses genoux, avec ma bouche gourmande à sa gorge comme un petit enfant qui boit la maternité. Oh ! c'était là aussi un symbole comme quand j'allai nu sous les arbres de la foret ! L'homme vient d'abord, puis l'enfant boit la vie là où l'homme a bu l'amour et tout sein est le commencement d'une mamelle.

Nous étions dans la clairière sous les étoiles très purement comme aux âges innocents de la terre. Alors aussi un homme s'en allait avec la vierge vers la forêt. Ils ne se séparaient pas de la vie autour d'eux et la chair était à elle-même son sacrement. Je dis à Janille : « Voici, maintenant tu es Eve et je suis Adam. Nous n'aurons plus d'autre nom l'un pour l'autre. »

Ensuite j'entrai dans le taillis; je cueillis les fruits d'un merisier et les lui mis dans la main, disant : « Cette forêt et les fruits de cette forêt désormais seront à toi comme

ici je te consacre ces baies pourprées. » Elle me répondit : « Voici mes lèvres et ma vie. » Elle ne dit pas autre chose. Nous étions émus et graves en échangeant ces mutuelles dédicaces, simples et belles selon la nature. Et puis de nouveau elle se pressa contre moi, avec son regard malade, et elle me dit : « Cher homme, s'il est quelque chose que j'ignore encore, enseigne-le moi afin qu'aucun homme ne vienne plus après toi. » Je vis ainsi qu'elle était vraiment vierge, car je l'avais d'abord baisée sur les lèvres, je lui avais pris ensuite les genoux et puis ses petites mamelles, et elle ne savait pas le sacrifice sublime. Voi>. Eve, je suis cet homme violent qui tua les bêtes et qui aima les courtisanes; et maintenant mes mains faiblement tremblent au bord de ta robe.

Je la poussai et sentant à son visage le souffle ardent de mes narines, elle gémit : « Combien tu m'apparais terrible! » J'étais la joie sauvage du lion, j'étais la noire fureur brandie de l'homme monté des déserts vers les chaudes femelles des tribus. J'avais les

mains douces et meurtrières et nocturnes de celui qui entre au tabernacle de l'idole. La divine ténèbre ferma ses yeux par dessus l'image tendre et courroucée. Maintenant j'avais touché la forme sacrée de son ventre. Et elle se raidit; sa vie blessée expira dans un cri dont toute la forêt tressaillit. Eve! Eve! Èvel Eve! Je la rappelai ainsi des ombres, je baisai mille fuis sou nom à ses lèvres froides. Et puis comme une àme revenue, elle dit : Adam! pour la première fois. Eve! Eve! Adam! Adam ! Xos noms volèrent d'une bouche à l'autre,, comme notre vie même, légère et heureuse.

Nous étions couchés au sein humide de la terre, sous les prodiges. La nuit filait de la soie et de l'argent. Des chutes d'astres, d'effrayants quadriges tourbillonnèrent. La lune épanchait un lleuve de lait vers la grâce des lleurs. Toi aussi, Eve, avec tes yeux las et éblouis, tu étais une Heur dû jardin de la vie après que le jardinier est venu. Cependant personne ne nous avait dit : Elle et toi, il vous faut aller avec des anneaux d'or devant

le prêtre. Là-Las., dans le hois^ doucement, souffla le vent, toutes les feuilles remuèrent comme des mains qui bénissent.

Deux êtres errèrent, originels et divins, dans la forêt d'été. Ta petite gorge,. Eve, est la courbe du val ; au repli de ton ventre sinue l'ombreux ravin: tes cheveux ont la vie souple et friselante des feuillages du bouleau. Mais ma barbe h moi, rousse et frisée, ruisselle comme la toison énorme des chênes. Je ne sais ni ton âge ni le mien. Peut-être je menai autrefois une tribu à travers la plaine. Tu étais alors une promesse de vie dormant de l'autre côté de la nuit. Et voici, je suis le jour qui à pas lentement est venu par les

avenues en silence. Je suis le chasseur qui, avec des flèches vermeilles, a transpercé les omhres. Un air frais d'immortalité rajeunit nos baisers. Chacun est le premier et ce que tu me donnes, tu ne me l'avais point encore donné. Tu es le pommier dans le verger et après qu'une pomme est tombée, il en naît une autre; et je goûte le fruit vert de ta virginité. Je ne croyais pas encore l'avoir cueilli.

0 ma chère femme, je n'aurai jamais fini de boire tout l'amour qu'il y a dans le plus léger de tes cheveux. Comme un délicat ouvrier parfile Tor d'une trame, je les prendrai l'un après l'autre à ton front: je les ai^pellerai par ton nom divin. Et je regarderai croître aussi la corne blanche de ton ongle à tes mains. En chacun de ces prodiges tu me renaîtras inconnue et vierge. Ainsi je lui parlais follement.

Nous partions au matin, nous n'aimions plus la maison. Le bois avait de bien plus tendres alcôves. Les hêtres velus nous versaient l'orgueil ingénu de recommencer l'hu-

maine destinée. Du geste étonné et ravi de la première femme, elle m'apportait ses jeunes mamelles. « Vois comme elles sont rondes. Ne crois-tu pas, doux ami, que déjà l'enfant est venu? » C'était l'amour, petite Eve, qui faisait lever tes seins, ce n'était encore que l'amour. «Non, je t'assure, disait-elle, c'est autre chose. Je suis lasse. A peine je puis détacher mes pas de la terre. » Alors, moi, je la prenais sous le cou et les jarrets; elle nouait ses mains autour de ma nuque et je m'en allais avec le poids léger de sa vie dans mes bras. Elle sentait la sève et le matin; ses cheveux avaient l'odeur de la mûre et me grisaient ; et une clarté comme une goutte d'eau tremblotait au fond de sa prunelle. D'une petite voix câline elle me disait : « Tu es fort et roux comme le taureau! » Pourtant, ce n'est jtas cela qui mettait à ses yeux la lueur malicieuse d'un rire. Elle pensait : il m'a cédé; il est soumis et candide comme l'agneau. Je feignais de ne pas voir sa ruse. Je savourais la chaude palpitation de sa vie dans ma poitrine. Et puis tout à coup elle

76 ADAM Eï EVE

me glissait des mains : « Un oiseau là-bas a chanté dans les arbres! » Je la voyais fuir avec- les bonds rapides de la chèvre, et enfin je la découvrais cachée dans un taillis. Et je savais à présent de quel oiseau elle avait parlé. Celui-là chantait en nous comme Talouette et il avait la clameur de l'aigle.

Mais un jour elle me demanda de lui apporter une fleur qui était au fond da ravin plein d'épines. Je descendis au ravin ; mes mains et mes jambes s'y meurtrirent; et il n'y avait là que des ronces sauvages. Etant revenu vers elle, je lui dis : « Il n'y avait pas de tleurs dans le ravin. » Du sang gouttait de mes doigts. Elle le lava du bout de ses lèvres et puis elle me dit avec son rire farouche et tendre : « Vue plus belle a fleuri de ton amour. » C'étaient là d'aimables allégories : je compris qu'elle voulait m'éprouver ; sa tyrannie futile s'amusait de me guirlander de chaînes légères. Moi, j'étais entré au cœur du buisson et elle était l'églantier qui échange sa rose contre une goutte du sang du ravisseur. Deux ca'urs dans l'amour s'essaient comme des chevreaux dans une prairie.

J'allais donc par la futaie avec sa vie frémissante dans mes bras; et ensuite je la couchais sur les mousses. Elle me disait : « Me trouves-tu belle? » Sa robe tranquillement glissait et elle était nue sans péché sous mes baisers. Les feuillages ondulaient en frissons d'argent à ses épaules. Une tunique aux dessins de folioles et de ramures se déroulait de ses gestes. La foret amoureusement annelait de bagues et de colliers sa grâce svelte de jeune bouleau. Moi avec extass je contemplais cette fleur de la terre dans l'air diaphane. J'étais un homme aveugle qui entre dans une église et qui tout à coup ouvre les yeux et voit les suldimes prodiges. Chaque grain de ta chair vermeille, Beauté! chaque papille du tissu soyeux de ta chair est comme la laitance des races, dans une image d'éternité où s'abrègent les courbes harmonieuses de l'univers. Tu étais là avec ton corps nu couleur de miel sous les arbres et je regardais couler l'ombre aux fossettes de ta chair comme une pluie de sable fin, comme un ruissellement léger de cendre azurée. Au lim-

pide émail de tes clairs yeux éblouis se mirait le vent vert de la foret. Et avec une peur d'enfant je n'osais pas toujours effleurer la petite onde visible sous la palpitation blonde de ton flanc, le tremblement rosé du remous de ta vie comme si ce n'eût été là qu'une apparence divine. Ma main alors un peu de temps, comme autrefois, planait, faisant une petite ombre pale à l'endroit du vaet-vient de ta gorge. Et je te disais : « Vois, c'est là ma main sur ta vie profonde, comme si je tenais les coups sonores de ton cœur dans cette main. Xe la sens-tu pas s'appuyer dun poids lourd et léger d'ombre toujours plus avant dans ta cbère vie splendide? » Elle riait : a C'est ta bouche qui à petites foi> vient vers mes seins levés. »

D'abord je la comblai d'un amour sauvage et délicat. Je l'aimai avec l'ardeur violente du rapt, avec un émoi vierge et religieux. Elle connut la colère brandie de l'étalon et l'approche ingénue de l'agneau. Elle tremblait de voir mes prunelles terribles et ensuite celles-ci mollement l'enveloppaient comme

la nuit bleue du bois. Moi seul alors gardais le tremblement. Ne fut-il pas commandé à l'homme d'être toutes les formes de la connaissance pour le désir novice de l'épouse? Chacune est une analogie avec le mystère des semailles, des labours et des moissons. La candide paysanne n'ignore pas le temps où rugit le taureau, où bêle la plaintive brebis, où s'arrondit le pis des troupeaux comme une tleur de lait. Après le vent vernal bondit par la plaine l'orageux été; le regain de l'automne mûrit pour la grave sécurité de l'hiver; et l'amour de la créature n'est qu'un symbole qui s'accorde aux rythmes éternels. Je vins au jardin d'Eve comme le rnbeur véhément des prémisses, comme le chasseur précédé de l'aboi des chiens. Mon amour altéré et roux avait la faim d'une meute. L'orgueil de la vie en ce temps criait dans mon sang

lascif.

Oui, je fus bien ainsi l'homme sauvage de ma race. Cependant, avant d'avoir bu à ]a vigne l'ivresse rouge, si plaintivement j'avais erré par les bois comme un petit renard

blessé î J'avais tourné autour de la maison en poussant d'aigres cris. Je l'appelais encore Janille- alors et Adam n'avait pas franchi la bar rière. Mon Dieu! comme Eve et moi à présent riions de cette folie! Un jour, elle me dit franchement : (( Tu étais fort et je t'ai désiré. Pourquoi ne m'as-tu pas prise sitôt que je t'ai connu? » Ce fut le cri innocent de la chair; elle avait parlé selon la nature. Mais, dans le moment, j'oubliai qu'une vierge saine n'est pas différente d'un ardent jeune homme. La vie fait une blessure pareille au cœur de la femelle nubile et au liane bondissant de l'éphèbe. Je fus donc outré de fureur et de jalousie comme si. l'entendant exprimer avec simplicité le vœu impérieux, j'avais lieu de craindre qu'un passant plus matinal ne fût venu avant moi. « Eve! Eve! dis-le moi sincèrement : un autre n'a-t-il pas pris tes petits seins dans les mains ? » Elle me regarda avec étonnement : a Je t'assure, je ne sais pas ce que tu veux dire. » Moi, devant son œil candide, je fus pris alors d'une honte. Je lui dis presque cauteleusement : « N'aie pas de secret

pour moi. Ta petite gorge ne s'était-elle pas encore levée? Oui, dis-le moi sans honte. » Mon cœur sonnait comme le pas <le la mort dans l'escalier. <( La troisième nuit, ami, elle s'est levée pour toi et je Tai prise entre mes doigts. »

Adorable Eve i comme innocemment tu me fis cet aveu sans croire que tu avais péché! Si cependant, voulant éprouver une autre fille à la ville, je lui avais demandé cela, elle eût détourné la tête en riant; et toutes l'ont fait clandestinement à l'heure du frisson de la chair et elles en gardent le secret.

Mon co.'ur qui avait entendu ve-nir la mort aussitôt fut divinement délivré. Ma joie monta comme la rumeur d'une ruche après la pluie. Et je baisais follement ses tendres mamelles. Je leur parlais comme à des parts de son amour, comme à de petites sœurs enfants qu'elle eût déléguées vers mes soifs. Quoi! toi et toi et vous toutes deux ensemble! Eves jumelles et palpitantes de mon Eve! Un vertige inouï passa, la grande onde de vie; et encore une fois^je croyais ^ne l'avoir point

connue avant ce jour. Mon Dieu ! comme tu m'apparus pure et presque sacrée dans ta jeune beauté animale, dans le désir ignorant qui fit lever ta petite gorge! C'était l'annonciation, chère Eve, c'était là bas le pas de l'époux dans le chemin! Et à présent, j'étais à tes pieds, te demandant en moi pardon comme pour un outrage immérité. Cependant si déjà ton sein s'était levé pour un autre et qu'à celui-là tu eusses dédié ta fraîche nubilité, tu n'aurais fait là aussi que te conformer à la loi de nature. En pensant ainsi, un homme est plus près de la vérité, bien qu'il puisse paraître téméraire de l'exprimer avec un cœur nu. Quelquefois, quand tout le bois se tait, immobile, un petit arbre so met à frissonner tout seul et celui-là a senti le vent que les autres n'ont pas encore senti. Je suis ce petit arbre devant la vérité.

Ce fut le temps des suprêmes délices de l'été. Le héron n'avait pas encore passé, toute la terre fleurissait d'or et de soleil, comme les éclats vermeils d'une meule tourbillonnante. Il vint de lourdes et anxieuses après-midi, où près de la source nous ne pouvions goûter la fraîcheur. Des soifs d'amour inconnues nous tourmentèrent. «N'y a-t-il rien, me disait-elle, cher homme, que je doive savoir encore? Je suis malade d'ignorer l'apaisement à un secret mal délicieux que je ne puis exprimer. » Elle se roulait sur l'herbe comme une bête blessée

et elle nemavait pas dit encore le mot amour. Autour de nous, la nature aussi était malade des feux sombres de la canicule. L'orage se déchaînait. Des chutes de marbres et de métaux roulèrent sur des pentes. Des tonnerres de charrues mordaient des basaltes. Des taureaux épouvantés meuglaient dans des étables. Et la foudre creusait la nue de lézardes immenses. La forêt, dans l'horreur délicieuse des fracas, restait violée et brandie. Et puis la pluie féconde ruisselait, l'humide chaleur de la substance. La terre tressaillait, buvait puissamment la vie mâle.

Or, une fois, nous vîmes ce prodige. Comme l'es.calierd'un palais de cristal et de pierreries, un arc en-ciel traçait sa parabole pardessus la forêt. Nous n'apercevions pas toute sa courbe, mais avec ses paliers d'émeraudes et de saphirs il s'appuyait sur le toit de la maison, et ensuite il déploj'ait son cintre; son autre extrémité rejoignait un point inconnu de la terre. Moi je vis là un signe heureux. Je pensai : Notre vie, par ce segment qui va de la maison à la forêt, demeure harmonieusement tracée.

Xous allions ensemble cueillir des girolles, des merises et des mûres. Elles parfumaient nos mains. Avec les herbes grasses et les o^ufs dérobés dans les nids, elles composaient la nourriture légère de nos repas. Nous avions l'Age innocent de l'amour. Nous croyions vivre aux Ages ingénus du monde Et les mets sanglants n'altéraient pas le goût divin des baisers. De fluides et magiques lumières couraient sous bois. Il pleuvait un grésillement d'or léger à l'orée des clairières. Les feuillages palpitaient d'un long frisson ocellé. Les matins vaporeux tressaient des fils de soie et d'argent à nos cheveux. Nous écoutions chanter les oiseaux et bondir l'alerte jeu des écureuils. Les hôtes roux des lisières, le lapin agile, le lièvre prudent et craintif ne fuyaient plus devant nos pas. Une idylle naïve et noble nous mêlait à leurs douces existences, filles des aubes roses et des tranquilles nuits. Comme dans les fables, deux sylvains habitèrent le vert mystère.

Un jour, ayant taillé des brins de sureau et les ayant vidés de leur moelle, je les assem-

blai en forme de pipeaux. Ainsi le pâtre antique était allé vers le fleuve, il avait coupé des roseaux pour charmer le troupeau. Je descendis au cœur du bois, agité d'espoir, et je n'avais rien dit à Eve. Je ne savais comment souffler dans cet instrument sonore. D'abord, je l'approchai gauchement de ma bouche en gonflant les joues; nul son n'en sortit et puis je l'effleurai seulement des lèvres avec le vent léger de mon haleine. Maintenant, il venait faiblement une petite note aiguë et triste comme un cri blessé. Non, non, ce n'est pas la mélodie, ce n'est pas l'art encore. Je laissai glisser ma bouche de brin en brin, essayant d'autres sons, les tirant du fond de ma poitrine très doucement et ensuite avec ardeur. 0 vent de l'été, vois cet ingénu et patient musicien, ton émule ! J'étais là, avec les pipeaux aigres comme le crissement d'un fruit vert aux dents, toujours sur le point de tirer un son clair, heureux et dépité. Les ramures du bois bruissaient, la source s'égouttait et moi je ne pouvais tirer de mes flûtes que des souffles durs et brouillés. Tout à coup, un

loriot siffla ses quatre notes humides et jo^'euses. Ohl comme j'étais peu de chose à côté de toi, hel oiseau divin î J'écoutais tomber les sons comme des perles au creux d'un bassin de métal. Je n'osais plus emboucher mes pipeaux. Et, de nouveau ; il chanta un peu plus loin. Alors je me mis à courir, disant : Loriot! loriot! ne t'en va pas, je t'en prie. Mais il volait d'arbre en arbre et moi toujours plus avant j'allais, l'écoutant et le suivant avec mes brins creux. Loriot! moqueur loriot! Eclat de rire du bois! Si seulement je pouvais te dérober la première de tes notes, les autres suivraient d'elles-mêmes. Et encore une fois je soufflais avec ma bouche, cherchant le ton. L'oiseau sifflait, et tout de suite après je recommençais. A la fin, le loriot s'envola. Je ne cessais plus de l'entendre au fond de moi. Je m'obstinai ainsi pendant des heures et, à la longue, les notes arrivèrent. Alors, je m'en retournai vers le logis, fier et ravi. Je dis à Eve : « Ecoute ma chanson. » Et, les pipeaux à la bouche, j'étais comme un héros qui s'est fait berger.

Mais, encore une fois, j'avais oublié l'air. Je sifflais aigrement dans cet instrument grossier. (( Oh! dit-ellC; c'est le cri de la triste mésange l'hiver! » Non, je t'assure, Eve, c'était le loriot, là-Las, dans les arbres. Elle se mit à rire, comme l'oiseau.

Des jours entiers je m'exerçai. Nous allions ensemble à la forêt et maintenant les sons montaient, clairs et légers. Devant moi, Eve dansait en remuant souplement les hanches. Lentement tombait l'heure brève et diaphane. Le soir tloconnait en roses violettes quand nous regagnions la maison. « Xe ferme pas la porte, amie, laisse entrer la belle nuit d'étoiles. Elle s'asseyera près de la fenêtre. Avec les soies d'argent de la lune, elle filera les songes heureux autour de notre sommeil. »

C'était près du ruisseau, un matin, sur la berge où autrefois, avec mon cœur dans mes mains, je passai tant de jours à soupirer. J'étais là depuis un peu de temps, attendant Eve, penché sur la fuite de l'eau. Un froissement de branches s'étouffa, je compris qu'elle arrivait à pas muets pour me surprendre. Je ne relevai pas la tête, mes lèvres effleuraient la petite écume d'argent. Ohî pensais-je, son visage viendra se refléter là et alors, en buvant une gorgée de cette eau, je croirai boire

la vie à ses lèvres. Puérilement je me prétais ainsi à ce jeu délicieux. Elle avança donc doucement et je me tenais immobile, attendant que son clair visage se mirât tout près du mien dans le ruisseau. Mais voilà, le courant soudain sembla rouler toutes les roses de l'aurore et Eve, dans le fluide miroir, était nue comme la jeune épouse d'Eden.O prodige l Matin du monde ! Eve avait dépouillé sa robe et, avec sa chair vermeille, elle était là, devant moi, me riant à travers l'eau comme si fraicbement elle sortait des mains de la nature. La clarté de son corps, je la tenais au creux de ma bouche et ensuite, comme une gerbe de roses et d'azalées qui s'effeuille, elle s'épandait au loin avec le flot. 0 Eve! est-ce bien toi ou n'es-tu qu'un léger et radieux fantôme? Je suis Porphelin Adam, je suis fhumble homme triste, avec ses mains vides et découragées par dessus le fleuve. Et toi, te voici : tu sors de la terre, tu jaillis de la nue comme un météore. Je t'ai vue venir du fond de la vie. Eve se pencha et maintenant sa

bouche faisait le mouvement de baiser la mienne dans les mobiles reflets de Teau.

Cette enfant me dédia vraiment ainsi la fête de sa chair. Elle créa un si pur symbole que le monde seulement commença de naître pour moi. Sa nudité la vêtait d'une tunique candide et elle n'était pas le péché, mais l'innocence et la beauté. Elle me vint là comme la fille de la terre et du matin, comme la fleur des races sortie du désir solitaire, avec son clair rire humide et ses bras en guirlande autour de sa tête. Elle m'apparut l'être originel avant le mensonge comme moi-même, en jetant bas mes vêtements, j'étais retourné à la vérité de la nature. N'était-ce pas, dans la simplicité de son esprit, une chose parfaitement belle et chaste selon Dieu ? Cependant elle et moi, si nous étions allés nous marier séparément au hameau ou à la ville, nous aurions fait comme les autres hommes et les autres femmes : nous n'aurions pu voir notre chair sans rougeur. Notre apostasie eût répudié la beauté sacrée de notre vie.

Je la tenais à présent dans mes bras. En

l'aimant sous le ciel paternel, je crus sentir la terre suprêmement tressaillir comme si ensemble elles étaient une même épouse pour

mon amour.

Aux heures jeunes de l'été, elle était venue dans le bois, cette chère femme gracieuse, et maintenant elle vivait là avec moi d'une vie d'enfance. C'était une chose simple après tout, comme il fait du vent ou du soleiL comme passe une abeille et comme d'une petite semence il naît une ileuret des fleurs à Tinfini de celle-là. AJais si l'homme regarde vers les jours en arrière et suppute la durée des temps qui précéda cette, minute de la vie, il lui vient d'étranges pensées. La conjonction des planètes au fond des vastes cieux n'est pas plus inouïe que la

rencontre d'une chair et dune âme avec une autre âme et une autre chair et c'est l"un des-mystères du monde. Beauté! tu étais déjà la petite cellule qui vivait dans le ventre de la première mère et m'était destinée. Ta trihu a marché par les jours et les nuits, par les infinis chemins de la terre, et tu n'étais pas née et cependant tu vivais déjà pour moi. Tu fus toutes les vierges et toutes les mères de ta race avant la dernière qui fut aussi la vierge et puis enfin! enfin! te donna le Jour. Tu attendais de l'autre coté de la nuit que le flanc sacré d'une vierge et d'une mère se déchirât pour ma naissance à moi aussi et celle-là appartenait à une trihu qui ne connut jamais la tienne. Et à présent tu étais là auprès de moi, dans la forêt ; tu étais là, Eve aimahle, chère femme de la Genèse et de tous les âges! Et peut-être des races nouvelles un jour sortiraient de nous pour le miracle recommencé d'autres hymens à travers la durée ! Toute la vie avant toi et après nous dans la petite chose éphémère et éternelle qui aura ton visage et le mien! Cependant moi; je

m'étais mis en marche vers ta venue sous de si anciens astres que peut-être ceux qui nous éclairent n'en sont })lus que la poussière éclatée!

Je ne me lasse pas de me dire cela avec une stupeur extasiée. Il a sufti qu'une fuis tu sois partie à l'aube, laissant là-bas le hameau comme moi j'avais quitté la ville. Toi et moi avions dormi la veille, ignorants du lendemain, et tu passas au moment où moi-même je descendis vers les limites. Mon Dieu ! cela se peut-il? Et quel homme, pensant ainsi, ne resterait longtemps agenouillé avec un cœur émerveillé et humble de petit enfant devant l'obscure bonté infinie, avec des mains qui tremblent en se posant sur la vie comme si elles touchaient Dieu même?

Cependant, dans le temps furieux de notre amour, nous étions encore trop remplis de vertige pour compreixlre entièrement la beauté d'un si grand mystère. L'acre moût du vin fermente dans la vigne et n'est clarifié qu'après les vendanges. Xous foulions avec des pieds rouges la cuve écumante, la cuve d'or-

ADAM ET EVK

gueil et de vie. Nous étions comme de jeunes animaux tirés hors de l'étable. Nous étions des loups dans un bois et de tendres agneaux qui jouent dans le pré. La folie des matins tourbillonnait en fumées sous nos tempes: peut-être ainsi une humanité ivre, aux premiers avrils du monde, héroïquement aima et versa la sève. Eve sans repos jetait la cognée dans l'arbre rude de ma force: la vie coulait par de profondes et délicieuses blessures; je prodiguais la chère soulirance de mourir et de revivre dans le baiser.

La nèfle et la pomme mûrirent. La cenelle, la cornouille, la baie amère de l'églantier rougissaient les lisières. Et la noisette par grappes blondes pendait aux coudriers. Chaque fruit de la terre est un don divin. La foret avec la pluie et le soleil miraculeusement distille les arômes pour les faims de l'abeille et de Ihomme. Mais l'abeille mieux que l'homme sait quelles ambroisies sucrées et quels gâteaux d'or recèlent les moelles et les gommes. Nous rapportions ces cueillettes odorantes ; elles parfumaient nos repas ; nous

eu gaulions nue part ijour nos réserves d'hiver.

Or, une fois j'étais parti dans la Lruyère avec mon fusil et j'abattis nu coq sauvage. La poule s'envola avecun cri qui déchira l'air. Je rapportai donc cette béte à Eve, et presque chaque jour après celui-là, je m'en allai avec le chien luer des bétes innocentes dans le bois. J'étais pourtant le même homme qui avec des mains pures jura d'épargner les êtres. Mais l'orgueil farouche était sorti de l'humble vie comme le fruit pourpre sort du vert bourgeon. Eve avec son rire vermeil, seulement m'avait dit : « Si, comme tu me l'assures, tu désires me plaire, tu iras avec ton fusil dans la forêt. Mes dents sont friandes d'une jeune chair après en avoir été sevrées si longtemps. » Et moi j'avais pris mon fusil, j'étais parti pour la forêt. Les pulpes fraîches, les fruits juteux perdirent alors leur saveur : nous déchirâmes à la pointe des dents les filandres qui avaient été la vie^mystérieuse de la terre. Nous faisions là comme si le bienfait des bêtes n'avait pas été donné à l'homme pour un

intime et fraternel plaisir et au contraire lui avait été tragiquement assigné pour satisfaire sa voracité et ses fureurs.

Alerte! La plume brillante du faisan bat dans le fourré, le lièvre roux bondit du fossé. Je connais les gîtes du lapin et les aériens sentiers de Técureuil. Et un matin, des foulées m'annoncèrent le passage du chevreuil. Au bois! Eve! au bois! Elle-même à présent me prenait le fusil des mains et Misère allait devant nous, en flairant et remuant la queue. Nous ignorions encore la joie pure du pain pétri avec des mains bienveillantes.

Les bétes pourtant si doucement étaient venues à nous, au temps de Tinnocent amour! Maintenant elles fuyaient, leur ruse pour nous échapper s'égalait à la nôtre.

Un cœur simple et religieux ne fait pas de différence entre les oiseaux et la forêt ni entre les arbres solennels et la créature; et tous ensemble sont la vie vénérable. Mais nous avions perdu la simplicité : le vin orageux de la vie nous était monté à la tète. Deux êtres ardents et roux s'en allèrent avec

des cris orgueilleux par les chemins verts où avaient passé les aimables sylvains. Je ne reconnus pas tout de suite l'homme de la race, le tueur cruel et forcené sorti du hallier des âges. Voilà, nous avions été nus devant Dieu, mais notre sang n'avait pas encore jeté son feu acre. Nous nous égalâmes follement à la loi obscure, au sombre Destin; et la vie et la mort tinrent au creux de nos mains qui n'avaient encore ni fait le pain, ni bâti le toit, ni remué les berceaux. L'arc-en-ciel, le céleste symbole d'harmonie s'était posé sur notre toit ; il avait maiié nos vies à la forêt : et il n'avait pas pris son point d'appui dans nos cœurs. Le bois nous remplit donc de son vertige. La stupeur lourde de la mort fut dans nos prunelles. Et nous n'écoutions plus le chant des oiseaux ni le cri amoureux des écureuils, mais nous regardions l'endroit vulnérable de leur petite forme à travers les feuillages mobiles. La beauté de la vie ainsi tout un temps s'éclipsa et maintenant le meurtre était entré dans Eden et riait avec les dents cruelles d'Eve.

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