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Cependant les jours étaient délicieux. Nous partions à l'éveil de la forêt dans la fraîcheur du matin. La nuit ne s'en allait pas tout de suite, des alcôves d'ombre s'attardaient dans les massives ramures. Et enfin la lumière montait ; des rais obliques moiraient le lent remous des vapeurs: d'oscillantes et diaphanes colonnes de jaspe et d'or paie se mouvaient au souffle léger et frais du vent. Le givre un peu de temps diamantait les aiguilles du pin. D'innombrables trames aériennes frémissaient, étoiles, ombelles, rosaces, et on ne voyait pas la mystérieuse ouvrière qui les avait tissées. Jusqu'à l'aube elle avait filé et chaque fil s'était emperlé de rosée; les fougères ressemblaient à des orfèvreries et à des dentelles. Ensuite une bruine vermeille s'égouttait des feuilles; des flaques lumineuses s'élargissaient au pied des arbres. Dans les fonds, des yeux de saphirs et d'émeraude dardaient comme la roue miraillée d'un paon. Et puis tout le bois se mettait à fumer comme une cuve. L'ombre à présent montait en petites nuées irisées, se volatili-
sait en claires spirales d'encens. Un geai aigrement criait, on entendait le grêle hennissement du pivert, les mésanges à leur tour sifflaient. Et nous allions, avec le vent frais de nos haleines à nos bouches, grisés par les afflux de la sève mïire, regardant s'éveiller à travers le brouillard le vent léger et jeune des clairières. Nous seuls, dans la clarté toujours plus haute, étions encore la nuit.
La douce forêt qui avait bercé notre amour ainsi en nous réveilla la clameur sauvage des ancêtres. Le soleil se leva et se coucha rouge de sang. Nous n'étions jamais las de tuer. La claire après-midi déclinait. Le bois, dansl'air lisse de la fin de l'été, avec ses silences d'arbres estompés par le glauque et transparent crépuscule, avait des dessous d'eau dorjiiante, de délicieux évanouissements limpides. Nos massacres au pied des chênes mûrissaient pour la pourriture.
Un jour que nous étions allés en chasse, le chien partit devantnous en jappant étrangement. Un peu de temps nous l'entendimes courir sous bois et puis très loin il se mit à
aboyer comme il ne Tavait pas fait jusque-là. « Crois-moi, me dit Eve, il y a sûrement quelqu'un dans cette forêt. C'est un ami que va nous ramener Misère, car son aboi est joyeux. » Je regardai Eve ; je vis que son sein légèrement battait comme si elle aspirait à la fraternité d'un être inconnu. Aussitôt mon âme farouche d'homme solitaire s'endurcit. « N'est-ce point assez de toi et moi dans cette forêt ? Qu'il s'en aille, celui-là, à moins qu'il ne veuille connaître le plomb de ma carabine. ))Siun homme dans ce moment avait mis son ombre sur le chemin, je l'aurais coulé bas comme une des bêtes du bois. Elle me dit avec une voix de doux reproche : «Tu étais un tendre époux pour moi et à présent tu me parles comme un maître outragé. Si c'est vraiment un ami au devant duquel a jappé joyeusement Misère, peux-tu défendre à cette bête d'avoir un cœur plus accueillant que le tien*? » Je m'humiliai, honteux de ma colère, car après tout elle avait dit là une parole sage. « Voilà, Eve, nous avons versé le sang innocent et maintenant je parle
comme un homme ivre que le sang a grisé. » Ensuite, en écoutant, nous marchâmes vers l'endroit où aboyait le chien. C'était un aboi à la fois empressé et inquiet, avec de petits cris dépités comme pour une résistance, des jappements persuasifs et hospitaliers comme une exhortation fraternelle. Cela se rapprocha, se tut ^ recommença et tout à coup nous aperçûmes Misère qui, avec des bonds légers, en décrivant de larges cercles, ramenait vers nous une grande chienne maigre et craintive qui sans doute s'était égarée dans la foret. Prends confiance, disait l'aboi. Celuilà n'est pas aussi terrible qu'il en a l'air et l'autre est venue ici comme toi. Maintenant cette bête exténuée se roulait à nos pieds et nous regardait avec des yeux humains.
Alors j'entendis en moi la voix du Seigneur disant à l'homme dans le verger : « Adam ! Adam ! Qu'as-tu fait ? » Et moi aussi j'avais écouté Eve et elle m'avait dit : « Si tu veux me plaire, tu me feras goûter du sang et de la vie des bêtes de ce bois. » Cependant un humble animal était allé vers les arbres et il
en ramenait cette bête égarée. Eve ! Eve ! Voilà la bonne leçon tardive : toi et moi avons vers'é la vie et il m'en reste une soif acre. Mais le chien nous enseigna la tendre sympathie. A présent, quand la faim nous pressera, j'irai au bois avec des mains gauches et lourdes comme un morne sacrificateur résigné. Cette fille amoureuse et cruelle étrangement se mit à rire, connaissant son jeune pouvoir.
Xous ramenâmes donc ce jour-là une béte nouvelle vers la maison. L'ayant caressée, je dis à Eve : « De quel nom l'appelleronsnous ? » Elle frappa dans ses mains et me répondit : «Eh bien, nommons-la Famine puisque celui-là s'appelle Misère. » Quelle drôle d1dée tu eus là, chère Eve ! Et cependant il n'était pas plus étrange que cette chienne s'appelât Famine que l'autre Misère ! Misère et Famine toujours firent bon ménage ensemble. L'une ne va pas sans l'autre. Ainsi, en riant, tu dis là une chose profonde qui m'émut. Je passai la main sur le clair regard timide de la béte, je lui soufflai aux naseaux ;
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et je dis : « Sois donc Famine, triste chose qui nous vient de la détresse du vieux monde, bien qu'ici Misère ne soit plus que le nom d'une chose oubliée ! »
Le séneçon, le millepertuis, le gaillet et les autres essences vermeilles se fanèrent. Ce fat le temps où là-bas, chez les hommes, s'achève la moisson. Et les ruches sont combles de miel et de cire ; l'odeur vanillée du jeune été, l'efflux léger des foins a cessé de s'efïumer dans le soir. Nous connûmes la loi qui accorde au vol des abeilles les fleurs d'or et les arômes sucrés; et toute la terre est blonde par un symbole heureux et nuptial. Ensuite des tentures assombries, des velours vineux, les pompeux et graves carmins se conforni'ent
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à la beauté des fruits mûrissants et signalent l'août déclinant.
Chaque jour ainsi amenait un prodige et la naissance d'une couleur ou d'un parfum dans le vaste univers, n'est pas moins admirable que le cours d'un météore et l'exode d'un peuple. Près du ruisseau, le sureau et le chèvrefeuille se grappèreut de baies noires Des coraux rougirent les pointes de la grêle aubépine. Le fruit orangé de l'églantier s'acidula d-uu goût de petite pomme sûre Et avec ses pendeloques amaranthe, l'amer sorbier ressembla à un arbre de Noël. Maintenant aussi lanètleet le coing prenaient une chair parfumée ; et avec les arômes et les fleurs et les fruits, il était venu d'autres oiseaux, le roitelet, l'aigre sittelle et la flûte
monotone de l'étourueau dans la plaine.
Ni toi, Ève.nimoin'avions encore entendu de si douces musiques. Elle, nous rendirent tristes délicieusement comme le sentiment de l'essence fragile en nous. Elles avaient déjà l'aigre sifflement de la bise d'hiver ;. et cette nuance était à notre amour comme le
jus acide et stimulant de la pomme des bois où je mettais les dents après les tiennes.
Nous allions ainsi dans le jardin d'Eden, écoutant les chansons et regardant s'ouvrir les tleurs, comme le premier homme et la première femme ignorants des surprises de la terre. Et le vent aussi nous était inconnu comme les arbres et la source et chaque soir et chaque matin. Eve quelquefois restait un long temps penchée sur une herbe ou vers le grésillement léger des sèves. Cependant elle ne comprenait pas encore la beauté de la fourmi, du scarabée et du ver de terre. De la main, en riant, elle les déviait, comme s'il eût dépendu de ce geste que Tordre du monde fût changé. Mais, après un court suspens, ils reprenaient le chemin qu'ils avaient suivi d'abord. Et ainsi ils accomplissaient leur destinée. .Afoi alors petit à petit je tâchai de m'iniiier au sens de la vie. Vois-tu, Beauté, tu mets là ta main ou un obstacle léger afin de contrarier la petite chose divine qu'ils font. Mais il y a derrière ta main une autre main que nous ne connaissons pas et qui, malgré
toi, les dirige dans la voie qui leur fut assignée. Toi, aussi, quand tu vins la première fois aux limites de la forêt, tu aurais pu être en apparence détournée du chemin que je pris pour aller au devant de toi. Et cependant tu m'as apparu, rien n'aurait pu empêcher que je ne descendisse ce matin -là de la maison avec Misère. Ce sont là des choses que nous comprendrons mieux plus tard.
L'araignée file, l'herbe croît, le ruisseau coule, tout obéit à une loi mystérieuse qui est la même pour l'insecte, la plante, l'eau et l'homme. Nous faisons nos toits pour quelque chose que nous ignorons. La vie y entre avec nous et nous ne savons pas pourquoi nous vivons. Et un jour la mort ferme sur nous la porte.
J'étais moi-même encore trop près de la vie telle que la vivent les hommes pour ne pas redouter la mort. Je ne voyais pas qu'à cause -de la pauvreté du langage Jiumain, celle-ci prend un sens absolu qui, pour une vie qui s'éteint, nous fait concevoir toute chose
existante comme un stade au bord du néant
et nous mesurons l'éternité à l'heure brève où la vie parait s'être immobilisée en nous. Cependant elle s'en va et renaît et tout recommence selon la loi qui de la cellule fermée engendre une cellule vivante.
Eve, sitôt que j'évoquais la sombre image, pâlissait. Les yeux évanouis, elle me serrait dans ses bras. « Cher homme, ton cœur bat contre le mien/Comment pourrais-je croire que tu me seras ravi un jour ? » Cette simple enfant exprimait là une chose délicieuse, égale à la parole des saints, car il faut croire ; le cours pourpre de mon sang cesserait d'abreuver mes artères si, à sa manière, il n'était aussi un acte de foi. Ensuite, elle suspendait sa bouche à la mienne et elle s'écriait : « Voici mes petits seins, prends-les dans tes mains. Et voici mes cheveux, noue-les à tes poings. La mort elle-même ne pourrait plus nous séparer. » Mon Dieu! avec quel orgueil de vie elle criait cela ! Son cri montait vers les arbres comme un défi.
C'était alors le troisième mois de notre amour. Ta gorge était toujours droite entre
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mes doigts; tii me rapportais toi-même, frémissante et goiitlée, et tu ne connaissais pas la pudeur. L'ollVe de ta chair était simple et naturelle comme ta vie même en toi ; elle était pareille à la soif et à la faim éternelles. Ta robe tombait et tu ne savais pas que tu étais nue dans mes mains. Cependant tune m'avais pas dit encore le mot (Tamour. comme si la beauté de ta gorge et de ton ventre n'était rien à côté d'une beauté plus grande cachée en toi. J'étais venu au matin dans le verger. J'étais monté dans l'arbre et j'avais cueilli le fruit chaud de l'amour. Ta chair avait reconnu la mienne. Mais une pomme tombe de la branche et ensuite la sève monte, il nait d'autres pommes pour d'autres soifs tant qu'on na pas édifié la clôture. Et la vierge ne dit pas tout de suite la parole qui dresse autour d'elle la barrière. Elle desserre les genoux et elle n'est qu'à demi é^^eillée, et il y a tout au fond d'elle un verger plus délicieux que la virginité de son liane et qu'elle ignore. Moi, chère Eve, je te parlais démon amour comme quelqu'un qui déjà connaissait l'amour. Mais toi, tu m'avais
donné tes petites mamelles et tu ignorais quel nom divin porte l'amour.
Or. un matin, étant allés à deux dans la forêt, nous nous assîmes sur un tertre et aucun de nous ne parlait. Un brouillard léger flottait, car déjà l'automne déclinait. Et toi tout à coup, entendant chanter la grive, tu te mis à pleurer. Je ne savais pas pourquoi cette ondée chaude te coulait sur lesjoues. Je voulus t'emhrasser, mais tu écartas ma houche, disant : « Ne crois-tu pas, ami, que le bois va s'éveiller à présent que la grive a chanté ? » Quelle singulière parole tu me dis là ! Le bois s'effeuillait et tu n'aurais pas parlé autrement si le printemps était revenu. Et puis tu ajoutas d'une voix qui n'était plus ta voix : « 11 me semblait dormir aussi depuis une éternité. 0 cher Adam, la grive a chanté et maintenant je m'éveille. » Moi à mon tour je l'entendis alors pour la première fois, mais son chant n'avait pas pour moi le même sens que pour Eve. « Vois-tu, lui dis-je, c'est à cause du passage : elles reviennent au temps des sorbes. » Je parlais comme un homme qui ignore
que les choses ne sont que les apparences des mouvements de notre Ame. Eve écoutait toujours chanter l'oiseau. « Oh! fit-elle, son chant pénètre si doucement en moi! Si profondément il descend dans ma vie et s'égoutte dans ma vie comme une pluie mélodieuse ! Je ne connaissais pas encore cette voix qui pleure un peu et ensuite s'envole comme un rire. » Les roses fleurissaient à sa joue. Je ne croyais pas qu'elle fût si belle et je la pris dans mes bras, riant et disant comme elle: « La grive a chanté, petite Eve ! Elle est ivre de sorbier et moi aussi, je suis comme la grive : les grappes roses de ta bouche m'ont tourné la tête. » C'était là comme un jeu d'enfants et Eve seule ne riait pas. Elle prit mon visage dans ses mains ; elle regarda longtemps mes folles prunelles. Et quelque chose était survenu : ce n'était plus la même fille sauvage ; une tendre jeune femme fixait sur les miens un grave et humide regard. « Oli! me dit-elle, c'est toi, c'est bien toi! Ce sont là tes yeux! C'est là ton visage ! Il me semble que je te vois pour la première fois. » Et ensuite; comme je
prenais ses petits seins dans mes mains, elle cacha sa tête dans mon épaule. « Vois-tu, maintenant, c'est un autre mal plus délicieux que l'autre fois que tu m'as prise ! » Je ne savais ce qu'elle voulait dire. De quel mal parles-tu, chère Eve? Mes mains sont douces comme celles de l'oiseleur qui en siftlant captive les oiseaux et à peine j'ai effleuré les pointes de ta gorge. Je n'ai pu te faire mal. <( Oh ! dit-elle, c'est comme si mon Ame me quittait. Souvent tu me parlas de l'amour, mais la grive n'avait pas chanté. Moi aussi à présent. . . » Son souffle expira. Longuement elle palpita, brûlante et rose, dans ma poitrine. Je croyais voir s'avancer à pas vermeils le jour sous bois. Toutes les corbeilles de l'orient s'efteuillèrent. Avec l'émoi pourpre de son sang elle ressembla à un jardin de roses tombées du ciel. Et maintenant la pudeur avec l'amour était née, l'effroi vierge de l'arne qui s'est donnée nue. Eve n'avait pas rougi quand J'avais défait son corsage sous la lune.
Amie! amie! amie! tu n'osas pas dire jusqu'au bout la parole terrible! Ton âme vint
au bout de tes lèvres et puis s'arrêta. Mais moi j'avançai la bouche et tu ne m'avais pas (l(jnné encore un tel baiser. La grive avait chanté, petite Eve! Je n'ignorais plus à présent quel sens merveilleux se cachait dans cette voix de la forêt.
Les vapeurs remontèrent, les onduleux voiles autour de la chair frissonnante du matin. La nature fut nue sous le soleil et la jeune épouse aussi avait laissé tomber les robes de son âme. Une divine musique de vie chantait avec le ruisseau, les feuilles et les oiseaux.
Les autres matins ensuite j'éveillai Eve en frôlant avec. ma bouche le bord soyeux de ses, paupières. Elle dormait comme le sommeil du bois le jour où pour la première fois chanta l'oiseau, et enfin, sous le vent léger de mon souftle, ses yeux faiblement s'ouvraient. Alors, comme elle-même me l'avait dit,, tendrement je déliais la nuit autour d'elle avec ce mot : « La grive a chanté, chère Eve ! » Ce fut comme un signe d'annonciation par lequel chaque matin je lui apprenais que mon amour était né. La grive n'a pas un chant plus beau
que les autres oiseaux. Elle arrive après l'été quand déjà les fruits sont mûrs. Elle siffle un air mélancolique comme lapluie grise. Et ensuite elle s'en va avec sa petite chanson tourno\'ante aux dernières feuilles. Jamais celleci ne s'en est allée de nous. Notre amour est resté le sorbier aux baies rouges où il chanta son premier chant.
Cependant, chère femme, si en ce temps, au lieu d'être venus l'un vers l'autre par le chemin des petites fraises sauvages, nous nous étions connus dans les villes, ce symbole n'eût point éternisé le don mutuel de nos vies. Une petite voix d'oiseau, si humble soit-elle, suffit à remplir le ciel. Et chaque oiseau vient à son heure, mais un seul ne cesse pas de chanter si on l'écoute avec simplicité et qu'on entend ce qu'il veut dire. Toi là-bas chez les hommes tu n'aurais pas été Eve : et Adam ne serait pas venu par la forêt. Tes petits seins dans mes mains auraient fleuri un été et puis se seraient desséchés.
Il n'y avait que peu de temps que je m'étais séparé des hommes et à présent j'avais le sentiment qu'Eve et moi nous avions toujours vécu dans cette foret. Nous étions pauvres et nus comme d'anciennes créatures du monde. Pourtant, en regardant profondément en moi, je commençai à comprendre que la nature avait mis dans mes organes et dans mes membres des forces merveilleuses. J'avais des mains et elles n'avaient pas travaillé. J'avais des yeux et ils ne s'étaient pas ouverts.
Une nuit, l'ouragan se déchaîna. Un grand
craquement déchira la maison. Etant allés au matin devant la porte, nous vîmes qu'une partie du toit avait été emportée. Alors Eve se lamenta : « Cher homme, voici venir l'hiver. Comment allons-nous faire maintenant que nous n'avons plus de toit? » Elle disait là une chose sensée. Comme un homme primitif, j'avais choisi une fille des tribus et l'avais amenée dans la foret. Celui-là avec du chaume et de la terre élevait sa maison et puis la brebis et la vache nourricière entraient dans l'étable. Moi aussi, maintenant qu'Eve était venue : j'avais pour devoir d'assurer le toit Un homme solitaire peut habiter une vieille demeure en ruines, mais une jeune épouse rend désirables de fraîches murailles. Il est selon Tordre que chacun recommence la vie avec une âme vierge et croie recommencer le monde.
Un autre serait allé à la ville; il aurait acheté le marteau et la truelle. Mais qu'aurais-je dit au marchand si je lui avais montré mes mains vides d'argent? Ce n'était pas tant cela d'ailleurs qu'une chose simple et grande
qui me venait du sentiment de ma vie libre. Voilà, oui, je n'étais plus le même homme mou et vain qu'autrefois ; j'avais la conscience qu'un homme, en regardant fixement la terre, en fait sortir les choses qui sont nécessaires à son existence. Il y a l'eau et l'argile, il y a les fruits de l'été, il y a le caillou pour le feu; et l'humble ortie donne le fil; la toison des bêtes suffit à préserver du froid; et notre vie est dans nos mains. Un être humain qui pense fermement ainsi ressent une grande force comme si, ne s'en rapportant plus qu'à soi-même, il lui venait un sens nouveau de la dignité et de la beauté.
Je m'en allai vers la forêt; je suivis le cours du ruisseau, et. toujours longeant l'eau, je descendis dans la plaine. Je marchai ainsi près de trois jours, rentrant à la nuit et disant à Eve : « Je ne sais pas ce que je cherche, mais il y a quelqu'un au fond de moi qui le sait bien et me conduit. » De nouveau je partis au matin et c'était le quatrième jour. Je me dirigeai vers l'ouest; je frappais la terre avec un bâton; j'étais sans colère et sans
impatience. Et comme le soir tombait, je pénétrai dans une contrée limoneuse ; mon bâton heurta une substance ferrugineuse et sonore. Alors, m'étant baissé, je vis que c'était du fer. Un antique minerai affleurait, rugueux et dru, comme l'os des genèses, comme les scories des primordiales fournaises. Terre ! terre ! avec l'eau et le feu tu avais fait cette chose des siècles sortie brûlante de tes matrices. Mon cœur devant le prodige cria de vénération et de joie et maintenant, avec ces blocs d'éternité dans mes mains rouges sous le ciel enflammé, je m'apparaissais un homme qui est entré aux cavernes et en a rapporté le sang coagulé des plus rares métaux.
0 terre! J'ai crié des mots confus et puis j'ai pleuré comme un enfant, en joignant les mains et regardant haut dans le soir. A présent je n'ignorais plus que j'étais venu là, en traînant mes pieds fatigués, pour être payé de mon ferme espoir. J'emportai une pleine charge de ces pyrites et, courbé sous le poids, je refis la route parcourue au matin. J'étais parti dénué et misérable et je rentrais
comblé comme un roi après une expédition. 0 Eve! Eve! entends résonner mon pas dans les ombres ! Vois venir l'ouvrier sublime qui remue les tonnerres de la forge ! Le vent porta jusqu'au seuil cette clameur orgueilleuse ; et Eve à petits pas de chevreau accourut, pleurant et disant : « Où t'attardas-tu si longtemps, cher homme? Vois, mes seins sont gonflés d'amour et c'est le quatrième jour. Ne m'appartiens- tu plus déjcà? » Sa tendre tyrannie ainsi gémissait; mais moi, jetant bas ma charge, je lui dis en riant : « Réjouistoi plutôt, car ceci est le marteau et la cognée et la truelle avec lesquels j'abattrai les arbres et referai la maison. » La terre gronda sous l'avalanche et je la regardais, très grand sous ma barbe. « Homme simple! cria-t-elle, as-tu perdu la tête? Ce ne sont là que des cailloux grossiers! » Je soufflai sur ses yeux et lui dis gravement : « Vois, ici sera la forge, ici s'élèvera le four et là bas je construirai l'étable. » Et puis, l'ayant appuyée à mon épaule et écoutant battre en nous la vie, ensemble nous marchâmes vers la maison. Misère et Famine allaient devant en jappant.
Je façonnai un creuset avec de l'argile; j'en assurai la base dans une excavation légère et le creuset, au niveau du sol, eut deux ouvertures. Ayant pris des peaux de bête, je les avais fixées au moyen de résine à des montants de bois et j'en avais fait un soufflet. Alors seulement je commençai d'étendre au fond du creuset des charbons. Je les allumai et par dessus le combustible, je mis une première couche de minerai. Il y eut trois couches et chacune alternait avec un lit de charbon. Puis, introduisant l'extrémité du
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soufflet diiiis l'une des deux ouvertures du creuset, je pressais sur les peaux et eu tirais du veut. Trois fois le vaisseau éclata. J'étais calme, patient, méditatif. Autrefois je me serais rebuté. Maintenant il y avait là comme un essai de mon intelligence qui me passionnait. Je lis donc un quatrième creuset; jV mis le charbon et le minerai et je soufflai.
Le feu intérieur gronda, flt trembler la terre et moi, j'étais penché gravement sur Tœuvre inconnu. Je ne savais plus depuis combien de temps je venais là, désertant la tranquille maison, délaissant les petits seins languissants d'Eve. La foret pendant des jours vit passer un homme soucieux qui, avec des gestes étranges, semblait parler à quelqu'un dans les arbres. Et maintenant ce même homme était accroupi devant le creuset, le soufflet dans les mains, quelquefois expirant avec sa bouche le vent de ses poumons. Je n'avais rien dit à Eve : mon orgueil eût trop souffert de s'avouer vaincu et celui-là seul est le maître admiré qui rentre au son des cornes victorieuses.. J'étais donc venu ce jour-
là comme les autres fois secrètement près du ruisseau, avec un cœur tourmenté et sombre, comme un homme qui va affronter le mystère. Et un grand silence pesait sur le bois au loin; la terre seule autour du pot ronflait et moi je soufflais l'ouragan avec le soufflet et avec ma bouche. Les arbres avec crainte semblèrent contempler ce héros barbare qui jouait avec les éléments.
Or personne ne m'avait appris l'arcane; mais j'avais regardé profondément en moi comme à présent je regardais dans le creuset, et quelque chose lentement s'était élucidé : j'avais vu naître la forme courbe du vaisseau d'argile. Un homme le fait après un autre homme et il n'y a là que la continuité d'un même geste transmis. Mais j'étais le seul homme vivant dans cette foret comme le premier ancêtre qui fouilla la terre et y mit le creuset. Celui-là n'était pas plus humble et plus ignorant que moi. Lui aussi un matin avait quitté l'abri et il était venu vers les lieux solitaires. Il tenait son front incliné avec des veux ardents et timides sur le travail du feu
et de la terre. Tous les hommes sont un même homme antique et éternel. Près du creuset j'avais dressé une pierre énorme. i)ensant : cette pierre me tiendra lieu d'enclume.
Feu! Ame du monde! toi qui me donnas ce fer, sois- moi propice. Achève la combustion afin que le sable et toute la matière impure soient précipités et qu'il ne reste au fond du pot que le lingot précieux! Un fils obscur du monde ici tressaille et s'angoisse, captif d'un enchantement. Feu! Feu sacré! toi seul peux délivrer ses lourds esprits enchaînés! Je ne parlais pas, mes dents restaient serrées sur ma peine et mon secret, et pourtant c'était bien là le sens des voix qui bourdonnaient en moi. Ainsi avec une foi na'ive, comme un homme des Ages, j'humiliais à la prière mon cœur sauvage et une sueur épaisse ruisselait de mon front enflammé et noir. Tout mon être brandi, les nerfs tordus et raides, je ne vécus plus que le bouillonnement de l'œuvre derrière l'argile brûlante. J'avais la sensation de brûler sur un glaçon, le cœur en feu, les mains et les pieds gelés.
Et le midi passa, un soleil pâle comme un tison s'éteignit dans le brouillard humide. J'avais perdu la notion du temps, les heures à la fois étaient lourdes et légères sur ma peine d'angoisse et d'espoir. Et tout à coup, une onde ardente, l'impur et dense laitier commença d'écumer par l'ouverture, charriant le sable et les scories comme un torrent furieux. Joie! Joie! Joie! Joie! Mon cri rugit à travers la forêt, car maintenant je ne pouvais plus douter que j'avais obéi à de sages calculs. Je fendis donc le creuset; la boule ignée était au fond, blanche et spongieuse. J'y plongeai un éclat noueux de cornouiller et l'en retirant avec une part de la coulée, je courus vers la pierre qui me servait d'enclume. M'aidant d'un grès lourd, je battis le fer, le tournai et le retournai , tâchant de lui donner une forme cubique. Mes aisselles se déchirèrent dansl'etlbrt. Le sang coula de mes ongles arrachés. Et toujours avec la pierre je frappais de grands coups sur le lingot mou. Le bois autour tressaillait comme si dans la colère j'avais frappé le cœur même de la terre.
Un vol d'étincelles crépita, un essaim de guêpes ardentes qui me brûlait la barbe, les cheveux et les mains. Je ne sentais pas la cuisson. Joie! Joie! par mon industrie et ma volonté j'avais créé le premier outil! Je pouvais lever et abattre le marteau qui cogne et broie. Kt maintenant orgueilleusement je brandissais cette niasse brute et puissante comme un homme ivre. L'ancêtre inconnu peut-être dansa et rit et cria comme moi je le faisais là. 11 y a de si profonds vertiges dans toute part de nous qui vient au jour ! L'orgueil ensuite ne s'en va que peu cà peu devant tout ce qu'il faut savoir et qu'on ne connaîtra jamais.
Or, voilà, avec cette couronne de folie à mes tempes, j'oubliai que la fonte se figeait au fond du creuset. Je m'étais dit : « Je ferai d'abord le marteau et puis je ferai la hache. » Et à présent le feu était mort et il n'y avait plus dans le creuset qu'une matière dure à l'égal de la pierre. Assieds- toi devant l'œuvre inachevée, stupide ouvrier, et froidement, après l'orgueil mauvais, prends conseil de toi
mêjiie. Encore une fois je regardai profondément en moi et de nouveau la petite chose obscure monta, grandit. Elle fut 1 "enclume sur laquelle bat le marteau et se ductilise la souple coulée. L'enclume! et non plus la pierre, mais l'enclume! l'enclume! Oh! alors il me passa une étrange secousse comme si tout à coup une clarté entrait dans mes lourdes prunelles. Mon cœur doucement se gonfla; je détachai la croûte solide et, l'ayant portée là où tout à l'heure il n'y avait qu'une pierre, je lui donnai celle-ci pour assises en attendant de les fixer ensemble avec l'argile. Et je n'avais plus d'orgueil; j'étais un pauvre esprit simple et humilié sous la main qui m'avait fait signe. Voilà, oui, je fus averti qu'il existe une force en dehors de la volonté humaine, fortuite et bénigne. Et moi, comme les autres hommes, autrefois je l'avais appelée le hasard.
Vu. air laiteux stagna. Des jours doux de pluie parurent égoutter la dernière vie de l'été. Vers le soir, le ciel s'étamait, un brouillard plombait lourd et bas, et puis l'aube grésillait en brouées. Les petits chemins du bois s'encavèrent, pourris et gras. Les fougères eurent des tons d'or et de rouille. Du pied des souches émergeaient d'énormes champignons phosphoreux et sanglants. Je ne voyais pas alors la beauté corrosive qui les égale aux monstres humains. Qui peut dire que ceux-ci ne soient une des formes de l'iiarnionie de
Tunivers '? Et peut-être il n'y a ni bien ni mal, mais des forces qui s'opposent et se balancent. Le pourpre pavillon de la fausse oronge, le dôme pustuleux de l'amanite évoquent de solitaires et vénéneuses agonies royales.
Maintenant aussi le petit cône du gland était formé et pendait aux brancbes du cbéne. La bogue épineuse, en tombant, crevait et laissait rouler la cbataigne mordorée. Eve quelquefois, avecdesyeux tristes, parlait delà bonté du pain. Alors je la regardais tout pâle, car l'ayant menée dans ce bois, je sentais que par ma faute elle était privée d'un bien désirable. Celui qui a perdu le goût du pain connaît vraiment la disette. Ecoute, amie^, j'essarterai une part de cette terre: je labourerai et ensuite je jetterai la semence. Je parlais de ces choses gravement. Cependant nous n'avions encore ni la huche ni la charrue. Mais un jour, revenant delà forêt, Eve rapporta des glands et des châtaignes et me dit : « Voici la farine et le pain. Adam, en attendant que le champ lève. » Oh ! elle vint avec les frui ts dans sa robe comme une petite nourricière des races, comme une
jeune i>rêtresse avec les prémices. Moi, je fendais le bois au dehors, mais toi, tu avais le sens des choses intimes et gracieuses. Je marchai tout un jour, cherchant des pierres larges et rondes; et à la tombée de la nuit, j'en découvris une; le lendemain seulement je trouvai la seconde. Mais déjà le temps ne comptait plus pour nous; peut-être elles étaient là depuis les anciens hommes, seuils d'antiques demeures ou clôtures de tombeaux. Je les emportai donc, bandé sous la charge. En les râpant patiemment l'une contre l'autre avec du sable et de l"eau, je parvins à les égaliser. Elles eurent ainsi la surface lisse des meules ; et quatre jours encore s'étaient passés. J'étais un si pauvre homme ignorant; ma joie montait pour chaque humble industrie qui me venait aux mains. J'appelai Eve et je lui dis: « Pèle à présent la châtaigne ; elle est plus friable que le gland; et voici, à moi seul je suis venu à bout de polir ces pierres rugueuses. » Nous nous regardions avec des yeux clairs comme si avant nous personne encore n'eût plani la meule ni broyé les substances dures.
Les châtaignes éclatèrent entre les pierres qu'avec les mains pesamment je tournais. Et à la fin une pulpe griseet grasse s'étendit. Eve, l'ayant pétrie, la porta au feu. Nos gestes étaient religieux et graves, lourds de pensées. Et puis ce fut elle qui m'appela. Adam! Adam! Sa voix, à travers la foret, retentissait comme du fond des âges. Et voilà, maintenant cette chère épouse m'offrait le premier gâteau. 11 craqaa sous ma dent, odorant et roux. Je ne riais plus, une eau brouilla mes prunelles. Il y avait si longtemps que je n'avais connu une telle joie. La meule avec les jours tourna plus activement et maintenant nous alternions la galette pétrie avec la châtaigne et la galette faite de glands doux.
La maison commença de s'animer d'un charme bienveillant. La pourpre des premiers feux ondula le long des murs. Nous goûtâmes la sécurité de l'abri et du silence. Tandis qu'en dehors il pleuvait et ventait, je n'allais plus que de loin en loin abattre une bête dans la futaie. Je n'avais plus la même joie sauvage quand Famine et Misère me suivaient vers la
maison, uii trophée sanglant dans la gueule. J'étais simplement un homme machinal qui fait la chose triste et fatale que les autres hommes ont faite avant lui. Un fumet savoureux ensuite s'évaporait de la chair grillée au landier. Après tout, pensais-je, qu'un autre que moi eût tué cette béte, je n'éprouverais point de scrupule.
Je ne marquais plus les jours au moyen d'encoches. Le temps nous fut seulement indiqué par la couleur du cieL la maturité des fruits et le déclin des feuillages. La nèile prit le goût de la moisissure; le nerprun s'empourpra d'un ton vineux; le bouleau frissonna d'un or clair et léger, par dessus les ors massifs des chéneaux. Nous eûmes alors une sensation de durée à la fois et de fragilité; tous les jours n'étaient que la continuité d'un jour unique qui mourait et renaissait avec les aubes grises et les graves crépuscules. Xous-niémes mourions et renaissions selon la mobilité de nos âmes dans cette fuite des jours.
11 vint à Eve une sensibilité qui l'accorda
à leur charme frêle. La beauté des choses frémissantes PamoUit ; elle eut des langueurs; ses yeux brûlèrent de fièvre. Et sans nous rien dire,, nous allions enlacés sous les dômes éclaircis. Je la sentais palpiter d'une vie neuve à mon liane, comme une autre Eve qui m"était encore ignorée. Sa petite ame avait le battement d"iin vol frileux d"oiseau. Elle et moi aurions voulu éterniser fardeur de la vie quand déjà autour de nous elle déclinait, plus lointaine et pâle à travers nos désirs et nos regrets. Les puissances de la vie coulaient si plénièrement en nouslXous étions la jeune humanité ivre d'éternité. Cependant, à chaque minute, comme une pluie de sable, la vie s'egouttait de nos mains. Un vent léger doucement détachait les feuilles ; elles nous frôlaient en tourbillonnant et ainsi nous étions avertis de l'incertaine substance périssable. Une fois nous étions assis dans la clairière. Un silence fluide de lumière bruinait. C'était l'après-midi, toute la rosée de la nuit n'avait pas séché ; l'ombre tremblait d'un émoi humide. Et nul bruit : on n'entendait pas
souffler le vent; la terre se soulevait d'un dernier eftbrt vers le ciel tiède. Je tenais les mains d'Eve dans les miennes et voilà qu'une larme lentement descendit sur sa joue. Nous n'étions pas tristes, c'était en nous une chose suLtile comme si notre sang coulait, comme si notre vie déliée ne pesait plus à nos corps. « Vois, me dit-elle, cette nature n'est déjà plus vivante, bien qu'elle s'enveloppe encore de soleil. A chaque battement de nos cœurs il pleut des feuilles. Et il n'y a plus de fleurs. Demain ce sera l'hiver. Ami, ne sens-tu pas comme moi ces douloureux présages?» Comme elle parlait, une feuille tomba d'un chêne et fit une ombre sur ses clairs yeux mouillés. Et moi aussi à présent j'étais saisi de tristes pensées. Mais tout à coup un vol d'abeilles longues et velues vibra avec un bruit d'or. C'étaient les dernières de la saison; elles bourdonnaient légèrement dans la tin des musiques, encore actives et heureuses. Aussitôt je fus transporté d'espoir. Je dis à Eve : « Elles t'ont entendue. Ecoute-les te dire que tout recommence. » Elle secoua la tête « Tout re-
commence, cher homme et cependant le bois mourra, l'hiver venu. » Mais moi je m'écriai : (( Il mourra et ensuite naîtra un bois plus beau, un bois vert et fleuri comme de ces abeilles il sortira d'autresjeunes abeilles à l'infini. N'estce pas là un touchant symbole ? » Eve me répondit très bas : « C'est ici que tu m'as appelée Eve pour la première fois. Gomment les feuilles et les fleurs qui viendront après l'hiver me reconnaîtront-elles encore ? » La pensée légère de la mort plana. Chaque heure ainsi dans la vie amène une parole diflerente: la dernière seule nous met si près du mystère qu'ensuite il ne faut plus rien se dire. Xous sommes dès la première minute toute la vie et cependant nous ne connaissons la vie qu'à mesure qu'elle va se changer en une autre, suprême. Et des races avant elle avaient répété la plainte charmante d'Eve. Elles étaient allées vers le jeune printemps; et les feuilles et les fleurs ne les avaient pas reconnues. C'étaient là mes idées en ce temps.
Les jours furent splendides et tendres. Des prismes vaporeux harmonisèrent l'or et le
sang. Il s'évanouit des matins diaphanes et comme irréels. Et Eve et moi de nouveau nous nous apparaissions avec un visage qui ne nous était pas encore connu. « Est-ce bien toi, cher Adam, qui me regardes avec ces yeux pâles comme si déjà je m'en étais allée, petite ombre, vers là-bas ? » Ses mains à mon épaule avaient le poids de grappes lourdes. Alors je la serrais fortement contre moi, je lui disais : (K Tes yeux seuls étaient partis, chère Eve, les miens ont pâli de les avoir cherchés et de ne plus les trouver. » Il s'élevait de nous comme le bruissement léger d'un jet d'eau dans un grand parc solitaire.
XY
Je suis allé dans la forêt. Avec la cognée j'ai abattu un orme et un chêne. Je les ai choisis mûrs et déjà blessés, frappés par la foudre. Ainsi j'ai épargné les essences plus vitales. J'ai porté le coup au cœur : mon geste était terrible et doux comme celui du sacrificateur. Toute la terre a mugi de douleur. Et puis avec un bousillage de terre et de joncs j'ai bâti le hangar; de la base du chêne j'ai fait mon établi. Je passe là les jours de vent et de pluie, calculant et travaillant. Voici l'orme et voilà le chêne, par éclats, avec le bel aubier saignant. J'y taille
(les ais, j'en équarris patiemment et poliment la surface. Au dehors, comme les mâts d'un port, la chênaie se tord et grince. Le vent ronlle comme un rouet. Et moi, dans la grande paix de ce réduit, je suis penché sur le travail de mes mains. J'ai hattu le fer sur l'enclume ; j'en ai tiré la doloire et la varlope. Le plus humble artisan des hameaux ne voudrait pas de ces outils grossiers : ils suffisent à ma peine. Je ne croyais pas qu'il pût y avoir tant de joie dans un si obscur labeur. Ma vie simple et droite se borne à ne pas vouloir plus que je ne puis faire. J'apporte à ce que je fais une conscience avisée et studieuse. Ainsi mon travail n'est pas sans fruit, je l'achemine à ses fins selon mes forces. Et c'est très doux, ce bruit régulier du fer qui peine avec moi : il scande mon souffle avec un rythme égal et lent comme une horloge. Mes mains qui firent le mal à présent se conforment au commandement de la nature. Ni le vent, ni l'air, ni feau ne cessent de travailler. Ils activent l'aile du moulin, ils portent les navires, ils gonflent
la tuyère dans la forge. Et même le chardon file son étoupe, la ronce épineuse, en mûrissant pour le chemineau altéré, ne demeure pas inutile. Moi, je suis le pauvre charpentier comme Joseph de Nazareth ; je ne possède ni équerre ni compas; je comhine et j'ajuste en me fiant à mon œil et à mes doigts. Et quand le soir tombe, je regarde mon œuvre, je ne la trouve pas sans beauté. Déjcà je pense à la crèche et Jésus n'est pas venu encore.
Je ne me presse pas, je prends exemple sur l'arbre et sur le fruit des arbres. Il arrive un temps où, autour de la moelle vive, l'aubier concentriquement élargit ses anneaux, où la pomme sauvage, nourrie de soleil et de pluie, a fini d'arrondir sa chair vermeille. Une année s'ajoute à une autre et l'automne, émailleur ponctuel, paraît après l'ardent été. Ainsi un pied aussi va devant l'autre afin de s'assurer la bienveillance du chemin et mon calme esprit sans hâte jusqu'au bout de ]a planche suit l'allée de l'informe rabot et revient avec son retour.
Eve, au temps de l.i Inné, se plaint bien
que Tais tarde à planir. Elle gémit et voudrait que le marteau frappât deux coups à la fois là où pourtant il n'y a qu'un clou. Elle me prend l'outil des mains, elle y blesse ses ongles, et puis elle demeure un peu de temps dépitée, et enfin elle me baise dans ma barbe en riant : « Il n'eût tenu qu'à moi si j'avais eu ta force. ))Non, pas tant la force, amie, mais une àme qui s'âgale à elle-même avec constance. Mon Eve est la petite enfant malade qui pleure et qui chante. Un pauvre homme solitaire dans son bois accepte avec humilité la loi égale où le sens de la vie s'accorde. Il regarde venir l'averse et s'abrite en attendant que luise le soleil. Va donc, aimable épouse, avec ta douce blessure et ton petit cœur personnel qui écouta la nature. Déjà là-bas derrière les chênes s'écorne le décours de la lune morose.
La varlope mord et grince, la doloire planit, le marteau fait le bruit de la vie qui veut entrer. C'est la Sainte famille des outils que connut l'ancêtre. Chacun implique une série de formes et signifie un stade dans l'œuvre,
et tous ensemble sont la maison qui se protège contre l'intempérie. J'ai houché d'ahord le toit avec des ramures comme le sauvage des campements et à présent je m'initie à l'art de ceux qui se bâtirent une demeure durable. Je crois entendre une voix qui me dit : « Tu portes en toi la forme de ta maison et chacun des doigts de ta main est fait h la mesure de l'œuvre qui sortira de toi. » Les étages de la ruche se haussent, la fourmilière s'approfondit et personne n'apprit à l'abeille à former ses cellules ni à la fourmi à creuser ses galeries.
Il pleut, il vente et là-bas vient l'hiver. Je vis en moi profondément comme dans un puits. Je vis ma substance et mon rêve. Je suis l'ouvrier halluciné du bois. N'est-ce pas là quelqu'un de ma race qui arrive par les chemins trempés et regarde au dedans des chambres? Ombre! Ombre! Voici Eve pelant les cèpes frais ou tournant dans le vaisseau de glaise la bouillie de châtaignes. Et devant rétabli un homme roux et velu rabote et martelle. Passe ton chemin, un doigt aux
ADAM ET KVE i^3
lèvres, bien qu'ici ce soit ton sang et ta substance régénérés. Non, entre plutôt, esprit, âme rude des miens. Peut-être es-tu le bûcheron qui avant moi s'en alla vers la foret et me f ravale passage.
Dehors! Dehors! Voilà la dernière embellie. Le brouillard remonte en floconnaiit. Et moi J'ai lini les pièces de la charpente. Je me hisse sur le toit, j'ajuste selon un dessin précis et symétrique, les chaiitignolles. Je me réjouis d'avoir bien pris mes mesures. De là-haut je sens monter le moût acre des essences. L'air est parfumé de safran, de vanille et de myrrhe. Un encens moisi et fongueux s'eft'ume comme dans.les chapelles. Et j'aspire ce bouquet tonique qui me grise. Je crois vivre dans la minute brève la vie comble d'un siècle. Des jours ainsi s'écoulent et à la tin les ais se joignent. Je bouche les interstices avec de l'étoupe d'ortie et la résine des pins. Comme un antique vaisseau au chantier, le toit radoubé se tient debout, ferme et hermétique.
Alors j'appelai Eve, je la menai vers l'œu- . vre accompli. Je lui dis sans orgueil ; « Vois.
Autrefois je méi)risais l'obscur charpentier. Je ne comprenais pas la beauté de la truelle et du fil à plomb aux mains du maçon. Et tous deux possèdent les secrets des plus divins artistes. Maintenant toi et moi, derrière la porte close, pourrons attendre le sourcilleux hiver. Si le bardeau est raboteux et tors, du moins je le taillai dans le sens des veines, selon la règle. » Eve étrangement me répondit : « Tu t'es levé avant le jour, mais Dieu était levé avant toi. » Et elle se signa. Moi, l'entendant ainsi parler, je ne vis pas tout de suite combien était belle cette simple parole. Je pensais : mes mains, en reconstruisant le toit, ont aussi dit la prière et elles ont fait Tœuvre de vie. Il faut d'abord s'assurer l'abri. Et puis vient le lit et puis vient l'armoire. Et il arrive un jour où il faut aussi penser à la petite chaise de l'enfant..
Je pris Eve contre moi. Elle m'embrassa dans ma barbe et je lui dis en riant : « Il y a quelque part dans la foret un arbre qui croît et que toi ni moi ne connaissons encore. Avec celui-là je ferai quelque chose que tu
sauras plus tard. » Et du bout d'un bàtou je commençai de tracer sur le sol le dessin lourd et délicat d'un berceau.
Je regardais la femme : elle était pleine d'éclo&ions silencieuses, pareille aux petites mares dormant sous les feuilles. Eve m'était venue comme un être élémentaire, mêlé encore aux origines quand moi je commençais seulement à me rattacher à la terre. J'avais désappris les mouvements ingénus de la nature. Elle, avec candeur, avait gardé la sim- Ijlicité des matins du monde.
Et maintenant cette vie d'Eve était divine. UneAmey naissait àchaqueinstant et nesavait pas encore s'exprimer. Elle descendait au bord
de ses lèvres et ensuite elle se retirait, comme étonnée de ce qu'elle allait dire; et c'était là sa beauté, elle demeurait étonnée avec un léger tremblement devant la vie. Eve avait la joie émerveillée de toujours s'apercevoir elle-même une autre petite Eve à côté d'un nouvel Adam. Elle me dédiait ToiTrande journalière de ses petites mamelles et elle ne croyait jamais m'avoir rien donné. (Cependant sa spontanéité était admirable. Je découvrais en elle des forces originelles et qui n'étaient que .repliées. Elle avait des silences où elle s'écoutait, où je croyais sentir qu'elle nous écoutait vivre ensemble dune même vie à travers la sienne. J'étais aussi près d'elle qu'elle l'était elle-même.
Je m'aperçus qu'elle savait avant moi les choses qu'à peine je commençais à savoir. Elle était déjà la prudence, l'épargne, la ressource, Tordre, la vaillance quand je n'avais mis encore ni un ais au toit ni un clou dans Pais. Elle était la petite famille qui vient aux gestes delà femme; etle sein dune jeune femme amoureuse a déjà le dessin d'un berceau.
Eve avait des resserres de sage fourmi; elle y amassait la noix, la chcitaigne, la pomme de pin pour l'hiver; c'étaient là nos greniers d'abondance. Mais son âme aussi avait des cachettes secrètes où elle semblait garder un peu d'elle et où peut-être elle se gardait pour moi. S'il m'arrive un jour de ne point te connaître tout entière, chère Eve, je me dirai que tu voulus garder une chose de toi qui ne me fut point encore connue. La beauté de la maison se mesure au silence des intimités et la plus désirable femme est celle qui marche avec mystère dans l'escalier.
Le soir, près des crassets de résine, elle tressait de légères corbeilles avec des joncs verts. Le dallage eut des nattes épaisses et moelleuses. Vn art ingénieux ainsi nait des mains de l'épouse et chacun de ses gestes efflue en grâces. Comme la filandre, elle est au centre d'une toile qu'elle tisse avec sa propre substance et un des bouts de cette toile part de son cœur, l'autre se fixe au cœur qui est près du sien. Et Eve n'avait pas cessé d'être une enfant. Elle riait et elle était sérieuse. Elle
dansait et elle se taisait. Elle n'avait jamais la même humeur et elle se ressemblait toujours. Elle était soumise et elle ne cédait qu'à elle-même. Elle n'était jamais plus près de sa volonté que quand elle paraissait faire la mienne. Et elle avait la finesse de tous les êtres restés près de la nature.
XYII
Un jour la corneille aigrement cria. La couleuvre et le lézard s'étaient terrés. De grands ventstournoyèrent comme des meulesenflammées. Le sol se diapra d'ardentes mosaïques. Nous connûmes que l'hiver était arrivé.
Je m'en allais seul en foret. J'amassai s. le chablis. Ensuite. Tayant noué avec des hares solides, je le chargeais sur mes épaules et le portais au bûcher. Un hêtre antique avait été déraciné par la tourmente. Celui-là, je le réservai pour les labeurs méditatifs de l'établi. Et maintenant les jours s'écoulaient dans
des pensées graves : elles s'accordaient aux avertissements de la saison. La nèfle et la pomme parfumaient le cellier. Des jarres précieusement renfermaient les conserves de coings, de mûres et de cenelles. La châtaigne en abondance nous gardait la pulpe grasse pour nos gâteaux. La flamme vermeille grondait dans l'âtre à ma rentrée ; l'ancienne foret des étés s'y consumait en cendres ardentes; le bois brûlé parfumait les chambres d'une odeur d'aromates. L'approche de Ihiver ne nous attristait plus. Xous étions la petite arche de paix et de joie à la garde de l' arc-enciel.
Un matin, Eve me dit : « Vois là-bas la foret blanche de givre. Si tu m'en crois, nous irons jusqu'au taillis où tu m'as prise la première fois. Il nous est resté sacré. Là je me sentirai plus près de toi pour te dire bas à l'oreille une chose. » En nous tenant parla ceinture, nous allâmes vers le taillis, et elle se taisait, elle regardait devant elle avec des yeux humides. Mais, étant arrivés sous les rameaux légers, elle cacha sa tête dans mon
épaule et me dit : « Tandis que cette nuit près de moi tu dormais, j'ai pris ma gorge avec -mes doigts. Mes mains ne pouvaient plus la contenir. » Moi alors à mon tour, très troublé, je pris dans mes mains ses chères mamelles splendides. Elles pesaient comme des fruits mûrs à l'espalier. Aussitôt une joie sacrée m'emplit, car je ne pouvais douter qu'Eve n'eût conçu. J'appuyai mon front contre le sien et je m'étais agenouillé, et elle aussi, en l'attirant doucement par les poignets, je l'avais fait se mettre à genoux près de moi. Avec nos fronts appuyés l'un contre l'autre, nous étions comme les figures d'an mystère religieux dans les vieilles estani'pes. Je pris ensuite un peu de givre dans mes doigts et je dis : « Vois, le givre est blanc et doux et frais comme les draps d'un berceau. Il t'avertit de préparer le lit du petit enfant que tu portes en toi. Eve, mon cher amour, sois-en sûre, c'est bien là le signe maternel. » Elle porta la main à son ventre et me dit avec la voix dune femme nou velle : «L'enfant est venu, mon cher homme.
ADAM ET ÉVK 153
Voici que je l'ai senti tressaillir. » Une petite éternité s'écoula ainsi : nos mains s'étaient jointes et nous étions très purs et divins dans l'heure gracieuse, comme si l'ange de Tannonciation avait apparu. Autour de nous le taillis où pour la première fois sous la lune elle et moi avions connu le grand frisson, s'argentait d'un givre brillant et léger, lui-même pareil à une clarté de lune cristallisée. Ainsirienne parut changé et seulement le doux enfant avait germé, une semence à travers le temps faisait lever le blé des races. N'était-ce pas là un prodige? Cependant il n'était pas plus merveilleux que la venue Tun vers l'autre de deux êtres inconnus. Ils se prennent la main et il leur semble quils se sont connus toujours. Les os des ancêtres tressaillent dans le baiser qu'ils échangent et un jour la femme dit à l'homme : « Mes mamelles tendrement me font mal. » La vie alors prend un sens divin. Petite Eve, incline ta t'He vers mon épaule. Je te porterai comme un vase fragile dans mes bras jusqu'à la mai-
son. Et maintenant, je pleurais des larmes délicieuses.
Le Jendemain la neige tomba. Un duvet de cygne floconna comme de la plume pour le sommeil de l'enfant. Et ce fut notre premier jour d'hiver, mais nous ne pensions pas à riiiver. Une éternité battait dans le flanc d'Eve. Une vie à petits coups remuait aux sources de sa vie. L'hiver sembla une allégorie. Sous les frimas déjà obscurément tressaillait le bel Eté. Les aériens rouets avec des fils de neige tissaient du silence blanc autour de son sommeil; et puis le vent vernal sèmerait les anémones; un enfant splendide bondirait par les chemins. Nos présages s'accordèrent avec les mythes aimés des âges. Eve! Eve! Toi aussi portes dans ton sein le divin enfant Eté ; il viendra aux mois fleuris du soleil. Et voilà les fuseaux, voilà les draps blancs et les dentelles. Nous dédierons l'élu gracieux aux roses, aux fruits, aux aubes claires.
Je fermai la porte qui tout l'automne était restée ouverte. Je l'assurai contre la pluie
avec des verrous. La rafale sous les joints blutait une neige fine comme la bordure fleurie d'un jardin. Et il était venu d'humbles petits oiseaux qui n'avaient pu émigrer. La pomme de pin par tas craquait et fusait dans l'àtre. Toute la vie de la foret sembla s'être recueillie sous le vieux toit auprès de notre joie solitaire, perdui.' dans la tourmente des frimas. Avec des peaux velues de bêtes, raclées et tannées, j'avais fait des chaussures pour les pieds d'Eve. Nous étions comme un couple antique, terré au chaud de la hutte. Cependant j'avais connu le tiède hiver des villes. Mes membres douillets alors frissonnaient sous les fourrures. Et voilà, je quittais à présent le lit d'amour, je me roulais nu parmi la neige et une force merveilleuse ensuite se répandait dans mes os. L'ardent été ne cesse pas de brûler dans les métaux et les phosphores du sang. J'admirais la beauté de ma vie. Or, un jour, Eve me dit en pleurant : « Qu'as-tu fait, cher Adam? Je sens l'enfant remuer et il n'y a ici encore ni le berceau ni la huche. » Je restai troublé par cette grave
parole^ car la huche et le berceau sont des symboles essentiels. La famille avant l'enfant naît en ce penser au cœur de la jeune épouse comblée. Elle regarde autour d'elle, elle aperçoit le vide des chambres et doucement elle se lamente comme Eve. Moi, avec une paire de pierres lisses et égales, j'avais broyé la châtaigne: sa farine nous avait procuré l'illusion du pain. Mais le pain pétri avec le blé seul s'accorde au sens de la vie. Un semeur va par les champs, il ouvre la main et jette la graine aux sillons : et la semence de l'homme est semblable à celle du semeur. La huche ensuite se remplit avec le pain et le berceau avec l'enfant. Et selon un dessein mystérieux, le berceau et la huche ont la même forme.
La plainte d'Eve me ramena donc vers ces belles images naïves. Elles étaient déjà à l'origine des temps. Elles figurèrent aux antiques monuments. Elles induisirent les premiers hommes aux gestes nobles et tendres ;:iu'à rinfmi répéta l'humanHé vieillie. Et le divin éducateur du monde fut le jeune enfant.
Mais nous, jusqu'alors nous n'avions encore pensé qu'à nous -mr mes. Nous avions couru par la forêt ivres et nus, comme de libres fils de la nature. L'émoi des feuillages avait joué, en tuniques soyeuses, autour de l'ardeur sauvage de notre amour. Et maintenant un rite nouveau nous était enseigné ; de la maison allait naître le foyer. Je dis à Eve en souriant : « Chère femme, un jour devant toi avec le bout d'un bâton je destinai le berceau sur le sable. Le vent n'aura pas abattu en vain le vieux liétre. »
Je tirai cette essence saine et mûre vers l'appentis. Je conjecturai les formes, je rassemblai les outils. Mon cœur battait comme celui d'un jeune artisan voué à une tâche glorieuse. 'Et puis la varlope commença de faire grincer l'aubier. Je croyais entendre le cri d'un petit enfant. Eve! Eve! ne ris pas de ma crédulité. Je t'assure ^ l'enfant a crié du fond de l'arbre. Les fibres de ce hêtre, dans la forêt antique, déjà contenaient la nef légère où dormira ton fils. Et toutes les vies s'enchaînent dans la durée. Un arbre croît
et il ne sait pas pourquoi. Un obscur ouvrier bat le fer et. il en fait des outils, il ignore à quels usages ils serviront. Cependant l'arbre et l'homme travaillent pour les destinées. Moi maintenant, avec la doloire et le rabot dans mes mains, j'étais aussi un humble ouvrier d'éternité.
Il neige, il vente, il pleut. Une toison brillante ouate le toit. L'autan mugit comme un taureau furieux. Et je n'entends plus la clameur rauque du corbeau. Une vie légère, heureuse assouplit âmes doigts les outils. Je vis devant moi le temps où viendra Tenfant. Je suis le pauvre charpentier de Nazareth qui travaille pour Jésus. Et les formes à mesure sont des naissances ; en chacune nait un peu plus la tendre vie de celui qui attend derrière la porte. Il me semblait, taudis que j'étais là clouant et rabotant, que l'enfant déjà était venu. Cependant, avant d'entrer dans cette foret, je ne pouvais tenir un outil dans les mains: la nature avait fait de moi l'ouvrier soumis qui travaille pour IfS races. Et comme les autres avant moi. à mon tour naïvement
j'avais recommencé le geste éternel. Voici donc le berceau, chère femme. Je te l'apporte avec solennité ; je le pose contre tes pieds, et toi et moi nous pleurons. Les miens ici, rentrant avec leurs trophées de chasse, consommèrent des sacrifices sanglants. Et maintenant, dans la maison du carnage, un joyeux enfant courra les pieds nus et dispersera les ombres tragiques. Doucement Eve se mit h remuer le berceau du genou.
Je le taillai au cœur même du hêtre afin de lui assurer la durée. Cependant une légère secousse le mouvait. Eve en chantant le poussait et les antiques solives, enfumées par les feux des âges, étaient attentives à ce prodige du berceau venu là et agité par les mains déjà maternelles. La maison regardait la courbe de son flanC; arrondi comme le berceau. Toi, rude nature, pendant ce temps tu vidais tes fuseaux, tu filais tes neiges, tu tendais entre les arbres de la futaie les draps blancs. Et toujours des hêtres nouveaux croissent pour les berceaux et les bières.
XYIII
Le gel rendit craquants les chemins. Mille cristaux merveilleux filigranaient les ramées. Un palais de verre et d'argent frêlement oscilla dans des miroirs. Viens ça, ma doloire, fais éclater du liètre la courbe des sabot r^ d'Eve. Je me chausserai, moi, déplus lourds patins. Et puis alerte ! alerte ! au bois! Nous allions sous le givre avec des sens vierges et clairs. Une paix solennelle semblait s'épandre d'une basilique aux coupoles rigides. Elle tombait avec un poids d'éternité sur la chose pure et fragile que nous étions,
nous aussi, comme le givre. L'orée des avenues s'évida eu portiques; des ogives s'effilèrent; des arcades se recourbèrent légères et diaphanes comme des apparences. Ces spécieuses architectures s'accordaient au songe de nos âmes plus subtiles. Eve y prit une beauté infinie comme si, avec son ventre las, elle était, dans cette mort blanche de la forêt, la promesse des renaissances. Chacun de ses petits pas fut de la vie qu'elle semait dans le lourd silence figé et ensuite l'été arriverait comme le moissonneur. Elle m'était venue au temps de la fraise sauvage, par les chemins roses, et maintenant les lys lleurissaient sous ses pieds, comme dans les paraboles.
Un matin de soleil, sous l'air tintant et léger, nous étions dans la clairière. Elle étincela de frimas, avec ses bordures de palmes cristallisées. De la guipure dentelait les rameaux ; les aiguilles de la pinède maillaient d'inouïes orfèvreries. Chaque feuille morte se nervait de fins argents. Des buissons aux raides stalactites furent d'accomplis joyaux. Et il tour-
billonnait des roues de lumière, par dessus de fabuleux jardius étoiles de fleurs de diamant. Des prismes d'arc-en-ciel s'effritaient ;. de célestes reflets azuraient et satinaient la neige à l'ombre. Eve, rose et frissonnante devant ces miracles, s'écria : « Vois, c'est le printemps. » Oli! comme doucement ce -a sonna à nos oreilles! Comme soudain nos cœurs furent remplis de vie et d'espoir ! Ce fut le songe d'un printemps où neigent les lilas et les aubépines, un délice surnaturel d'aériennes images, un mystère religieux et nuptial où la terre, à petits pas vierges d'épousée, se dédie au roi Hiver ! Et déjà sous les neiges, comme l'enfant en ton flanc, Eve, sourdement tressaillait le bel Eté, ivre de se délivrer. La mort encore une fois fut vaincue. Je tenais Eve toute pâle dans mes bras et je croyais étreindre l'harmonieuse nature.
D'ardentes roses saignèrent dans les soirs. Une pourpre violette teignait les neiges violées, comme aux draps de l'hymen la blessure sacrée et le vin écarlate dé la vie. 0 pompe solennelle et furtive d'un jour d'hiver qui s'en va dans
le silence et laisse la terre meurtrie d'amour ! Des verrières au bord des avenues flambaient pour un sacrifice divin, un holocauste surhumain. D'immenses cierges roses s'allumaient en symbole de l'éternité de la lumière. Et ensuite ces brèves splendeurs s'évanouissaient. Comme des braises froidies d'encens, les suprêmes lueurs s'éteignaient sur la vaste ténèbre pale. Nous n'avions pas de tristesse au cœur. Nous étions comme le couple royal d'un sacre. Nous étions deux enfants des âges sous la grande main bienveillante.
Un jour; les oiseaux dans la maison bruissèrent. J'ouvris la porte. Un vent tiède ronflait aux limites. Les humides gazons reverdissaient sous la neige fondue. Un clair murmure d'eaux partout ruissela. Des filets d'argent descendirent les pentes en bouillonnant. Et le cœur des chênes recommença à battre; des souterraines artérioles monta un grésillement léger, délicieux comme une chanson. Toute la forêt maintenant, sous de basses nuées fécondantes, s'animait d'une palpitation sourde. Un arôme de résines, d'écorces. de thvm
mouillé eftluait des terrains fangeux et gras, la douce senteur des souches pourrissantes. Eve,! Eve ! Je suis allé au bois, j'ai entendu venir la vie. Elle tressaillait sous mes pieds, elle gonflait l'aubier. Mais Eve secoua la tête. « Es-tu sûr, ami, que ce soit la vie? Ne fus-tu pas le jouet d'un songe comme quand nous allâmes dans la clairière? » C'étaient là d'étranges etdolentesparoles. La joie était partie. Nous nous aperçûmes las et découragés, captifs des lentes heures de la fin de l'hiver.
Nous errions comme des ombres pâles derrière les portes. Si languissamment à présent il nous arrivait de parler de la vie chez les hommes ! De petits hameaux aussi là-bas regardaient par les vitres des maisons, et il passait de vieilles gens tristes sur les routes. Une ardente fraternité s'exalta; la vue d'un autre être vivant nnis eût comblés comme une fête. Un seul visage humain eût été pour nous toute une humanité. Mon Dieu, petite Eve, être seuls comme nous sommes quand là-bas il y a le familial hiver autour des âtres! Des aïeules coupent le pain: de petits
enfants récliauffent leurs pieds dans les cendres; les jeunes honunes <mt un rive cordial. Nos veux iixes étaient malades de ces tendres images. « N'entends-tu pas un bruit, cher homme? disait-elle. Ne vois-tu pas derrière les chênes venir à nous d'inquiets visages amis? Je t'assure, quelqu'un s'est égaré dans la forêt. Quelqu'un est là tremblant devant la porte et n'ose heurter le seuil.» Je sortais de la maison; mes pieds enfonçaient dans la terre humide. Homme inconnu! aie confiance, apparais. Des âmes simples et bienveillantes ici t'accueilleront avec reconnaissance Rêve! Rêve! Personne! Qui donc se serait douté qu'au fond de cette forêt pleine de fondrières deux créatures solitaires aspiraient à des mains secourables?
Jamais nous n'avions été si près du cœur des hommes. Cependant, moi, au commencement, j'avais dit à Eve : « Tu seras pour moi toutes tes sœurs et je désire être pour toi tous mes frères. » Je croyais qu'un sauvage amour jaloux dans le bois solitaire suffit à réaliser un intime désir de beauté. C'était le temps
166 ADAM ET ÈYE
de la jeune folie de Tété. Un homme et une femme alors échangent les promesses divines. Ils cueillent des roses et l'hiver effeuille la dernière qui leur reste aux doigts. Humanité! toi seule, au cœur des neiges éternelles, fais fleurir d'ardentes roses de sang qui ne s'effeuillent jamais!
La vie et la lumière, tout manqua, ^[on amour régna sans chaleur. Les outils me tombèrent des mains, je désertai l'établi. Dans la chambre, le petit berceau apparut vide de toute la mort des jours. Nous fûmes comme les peuples sombres au fond de la triste nuit des pôles. D'anciens hommes venus du Nord alors marchaient devant euX; les yeux tournés vers le jeune Orient, et ils imaginaient des fables où comme un petit enfant divin, ressuscitait la joie. L'arche lumineuse, au souffle léger des allégories, se remettait à voguer dans l'harmonie et la confiance. Des pâtres sur la flûte chantaient de naïfs noëls. Moi aussi à présent, sous les ciels éclipsés, comme les antiques hommes j'aspirais aux mythes naïfs. Je dis à Eve : « Toi la plus faible, je
t'en prie, chère àiiie éternelle, ô beauté! sois pour moi ma légende de vie. » Son visage s'éclaira. En souriant elle me montra le berceau, et, comme l'ombre du soir tombait par la fenêtre, un retlet rose monta de l'âtre et sembla illuminer, au fond de l'obscur petit vaisseau, une aimable chair puérile. Doucement Eve remuait le berceau avec son pied. Aussitôt la maison recommença à vivre, comme si quelqu'un était venu du côté de l'Orient, avec les lumières. Les larmes heureuses coulèrent le long de mon visage. Je lui pris les mains, je m'écriai : « 0 cœur adorable d'Eve, un miracle est sorti de ton amour puisque par lui le bois inerte s'est mis à vivre et que tu m'as rendu la foi. » Ainsi du cœur vivant de la mère s'engendra la chair vivante de mon espoir. Un mythe libérateur nie visita. Ma nuit séculaire vit jaillir TEnfantlumière qui avait soulagé la morne attente des races. Déjà, tout au fond de moi, je l'appelais mon sauveur. Des âmes revenues à la nature seules ont ces mouvements divins. Maintenant, berceau, virginal symbole de vie,
demeure la claire prophétie. Comme le jour qui va et vient, incline-toi et puis te redresse d'un rythme égal et lent.
Les jours s'allégèrent. Leur courbe plus longue plongea dans des lumières fraîches et vierges. La maison fut l'arche délivrée, ouvrit sa porte au vent. « Va devant toi, me dit Eve un matin, descends jusqu'aux limites. Peut-être le printemps est déjà dans la plaine. Mes seins m'ont avertie : ils pèsent à ma poitrine le poids d'un monde. » Je revins du bois et je lui dis : « Des bourgeons verts gonflaient la pointe des taillis comme de petites mamelles. Et avril à petits pas joyeux venait par la clairière. » Or, à quelque temps de là, étant retourné vers la plaine, je vis que la cosse des bourgeons avait éclaté. Une fine dentelle d'or feuillageait les arbres; le vent les agitait comme des mains, dans une théorie dansante.
Alors je rentrai en courant, levant dans mes doigts un rameau vert en signe de bonne nouvelle ; et une folie évanouissait mes yeux pâles, dans la beauté tendre du jour. Je criai de loin,
comme un messager qui devance un prince : « C'est le printemps, chère Eve ! Le jeune roi (lu monde là-bas s'avance sous les palmes. » M'entendant ainsi me réjouir et annoncer celui qui venait, Eve eut une douce défaillance. « Qu'il soit le bienvenu, cher homme, fit-elle en laissant couler ses larmes, car je puis bien te le dire à présent, je me mourais de toujours l'attendre. » Tous deux ensuite nous parlâmes très vite. Le narcisse bientôt refleurira, divine amie! Ami, ce sera le temps de la fraise sauvage des bois! La fleur laiteuse de l'ortie! Le chèvrefeuille à l'odeur de safran ! Chaque parole avait un sens secret qui se rapportait aux nativités; la terre profondément renaissait en nous. Et puis je fléchis la tête jusqu'à ce que, avec dévotion, ma bouche touchât ses seins. « Un petit enfant, beau comme le narcisse et frais comme la fraise, boira ton lait vermeil.» Eve ressembla à une petite vierge des tableaux d'Annonciation. Elle regarda longtemps la terre à ses pieds et à peine je pouvais entendre ce qu'elle disait : « Un enfant! Un enfant !
Et moi! Et toi! » La vie était comme une ruche d'abeilles à ses lèvres.
Une force merveilleuse de nouveau rendit mes doigts laborieux et souples. Voici l'ouvrier qui lit le berceau. Voici l'homme de bon courage qui, avec les clous et le rabot et le marteau, assemblera les ais de la huche. Je terminai donc la huche et avec ce qui resta du hêtre, comme il vient une dernière petite rose après que le buisson fut moissonné, je taillai trois chaises. La première, large etprofonde, je la destinai à Eve pour le temps où elle serait mère. Je fis aussi un escabeau pour moi, étant le père. Et la troisième, dans ma pensée, plus petite que les deux autres, servirait à l'enfant. Ce fut l'image de la famille et les chaises à leur tour, avec leur taille mesurée à la variation des âges, eurent entre elles un air naïf et familial. Ainsi le bon hêtre qui avait poussé sous le soleil et la pluie dans le bois des âges, s'égala à un géant paternel d'où sortent les lignées. Et comme je finissais de clouerla chaise légère de l'enfant, l'anémone et le narcisse se levèrent au vent tiède de mai.
Le sens de ma vie aldrs se précisa et tout s'était arrangé selon un ordre admirable. J'étais venu dans la forêt et Eve m'avait apparu. De mes mains je redressai le toit antique, j'abattais des proies dans le taillis. Notre destinée nous avait menés là tous les deux pour y vivre une vie libre selon la nature. Mais l'amour n'est pas une fin à soi-même. Il est le commencement des autres amours : derrière la bouche unie des amants il y a le cri de l'enfant, il y a la rumeur profonde de la famille. Le chêne immense et tout le vert paysage des branches dans la clairière tiennent dans le petit cône du gland. Et vuilcà maintenant, j'avais construit le berceau; j'avais taillé dans le hêtre, par un symbole des races, les cahières et l'escabeau : et le pain bientôt remplirait la huche.-
J'étais comme le pèlerin qui a coupé le bourdon dans la forêt sacrée et qui, à mesure qu'il marche, voit cette tige se fleurir de Heurs de vie.
Je pris une après-midi ma caraLine. Je descendis vers le cœur frais de la forêt. Il y avait un assez long temps déjcà que je ne partais plus en chasse. Un jour, ayant mangé d'une chair sauvage du bois, nous vîmes que nous avions du sang aux dents. Aussitôt nous détournâmes les yeux ; cette chose rouge nous levait le cœur. Et jusqu'au soir nous n'osâmes nous baiser sur la bouche, songeant tous les deux qu'il y avait eu là le sang d'une vie. Je m'en allai donc devant moi, dans l'odeur et la beauté de la nature. Je n'aurais pu dire
pourquoi j avais emporté ma carabine. Des écureuils jouaient dans les chênes; des palombes roucoulaient. Ces bétes aimables me charmaient plut(H : elles étaient comme mariées au grand amour de la terre.
J'avais quitté Eve ce matin-là, voulant être un peu loin d'elle avec moi-même. Il me semblait que j'avais encore quelque chose à connaître. Et j'étais là très seul maintenant. Je ne pensais plus à Eve et cependant elle pensait en moi, elle me disait : « Vois comme tout cela est délicieux. » Je m'étais couché sur le dos, au soleil; je nefaisaispas un mouvement : j'avais oublié que j'avais emporté ma carabine. La chaleur me faisait haleter joyeusement. Je ne cessais pas de regarder le ciel entre les feuillages légers. Et puis les sèves du printemps me grisèrent : je sentis tout à coup une grande force me venir de cette nature jeune. C'était une chose profonde en moi, un ilôt lent et continu qui me submergeait comme si je fusse descendu aux «■aux d'un lleuve. Il me semblait que k*s arbres et le ciel et les petites sources sous les
mousses étaient mêlés à ma vie. J'étais le cœur sensible où retentissait l'énorme voix mystérieuse de la forêt. Cependant je ne songeais pas à rassembler mes pensées ; je n'avais que des sensations brèves et infinies qui me venaient de l'harmonie de mon être en cet instant avec la vie universelle. J'étais comme un des arbres de ce peuple vert, touffu à l'égal de l'humanité, lion sang faisait un bruit de feuilles remuées. J'étais une part de réternité parmi l'éternité des essences sauvages du bois: et seulement moi je savais que ma substance n'avait ni commencement ni fin. Le vent avait semé la graine ; elle-même était venue d'une autre qui avait été la vie avant elle. Mon esprit suffisait à me représenter cette continuité sans trêve de la substance tandis que les herbes et les chênes et les millions de germes cachés dans la terre s'étaient levés et ne cesseraient pas de se lever comme des forces aveugles, inconnues d'elles-mêmes. Moi, dans la connaissance de mon éternité, j'étais comme un des regards avec lesquels le grand diem de la vie se regardait vivre et se
réaliser à travers l'illimité du temps. Voilà, oui, j'étais la propre conscience du monde. Cependant je ne faisais aucun geste pour m'attester que je vivais et je vivais d'une vie puissante. Je sentais la vie déborder de ma poitrine : elle coulait comme le sang et les eaux de la terre : et moi-même je me tenais immobile dans ce mouvement immense de ma vie. Il me paraissait que j'étais évanoui dans le torrent de l'être qui à grandes vagues allait de la terre à moi.
Je demeurai ainsi longtemps, ayant dans mes yeux tendus et fixes le reflet mobile des feuillages agités par le vent. Et à la fin la vie comme un vin écumeux me transporta. Une force sauvage monta de moi ; je me dressai sur mes pieds et regardai dans la profondeur de la forêt. Maintenant je me sentais le maître des autres vies qui m'entouraient. J'étais, moi, la vie consciente et toutes les autres s'ignoraient. Là-haut les tourterelles roucoulaient toujours et les écureuils continuaient à bondir de branche en branche : j'étais sûr de ma carabine, je n'aurais eu qu'à l'épauler
pour les abattre. Mais il y avait une trop grande distance entre leur faiblesse et ma force violente. Mon rire sonna par dessus leurs jeux et leur amour. Je n'étais pas touché par leur beauté confiante; mais seulement ma force me rendait désirables de plus nobles proies. Et puis il arriva que je pensai tout à coup à ma chère Eve et à Tentant qu'elle portait. Elle était ma colombe amoureuse avec de petits spasmes au creux de mes mains ; et l'enfant comme les écureuils bientôt jouerait dans mon arbre de vie. La vie encore une fois chanta, ardente et terrible. J'étais moi-même comme la petite colombe et j'étais aussi le lion. J'étais l'homme qui va dans le vertige de sa force. Je songeais : s'il ne vient pas de béte, j'irai chercher ma hache, je la planterai au cœur d'un hêtre. J'avançai donc à pas muets, sans hâte et tranquille comme quelqu'un qui porte l'éternité en soi. Je tenais toute la forêt dans mes prunelles. Déjà l'ombre montait des fonds. La forêt eut un long sileiice ; je n'entendais plus que faiblement le loriot dans les hautes ranmres. Et puis le so-
leilenlongues bandes d'or obliquement glissa; le soir commença de floconner en vapeurs violettes. J'étais maintenant à l'entrée de la clairière, guettant avec mes yeux rusés. Des sabots légèrement craquèrent à une petite distance dans le taillis. Je le connaissais bien, ce bruit sec de la marche des chevreuils sous bois. Presque aussitôt une tête aux yeux ardents et sensibles apparut, la fine grâce nerveuse d'un brocard. Celui-là sans doute allait devant la barde, car j'entendais toujours le froissement des feuilles dans le taillis. Il lit un pas et soudain, ses mobiles naseaux au vent, flairant l'odeur de Thomme, il s'arrêta avec le frémissement inquiet de sa souple échine. Moi alors je levai mon fusil et, visant au creux de la poitrine, je tirai. La bête tomba sur les genoux en poussant un cri d'enfant et encore une fois je tirai pour l'achever. A présent elle était couchée sur le flanc avec des mouvements brusques de tout le corps comme si elle eût voulu rejoindre là-bas le galop précipité du troupeau. Des souffles courts creusaient son flanc roux; ses sabots ruaient dans une ago-
nie qui ne voulait pas finir. Et moi, penché sur les yeux humains du hel animal, je ne cessais pas d'entendre l'horrible cri. J'ouvris mon couteau, je le coulai droit au défaut des épaules. Mais la vie ne s'en allait pas, le long frisson des membres secoués par les râles. Avec mes mains poissées de sang chaud, je tàtai la place du cœur et de nouveau je poussai fortement la lame. Une dernière convulsion courut dans les sueurs glacées. Et maintenant avec horreur je tenais la tête un peu levée vers moi et j'y regardais se figer en tons mats d'étain, dans le calme soir de la foret, la claire vie en pleurs des prunelles, presque des prunelles d'enfant comme le cri. Tout au fond, dans la montée glauque des ombres, quelque chose de limpide et d'immensément doux et triste aussi me regardait, comme la douleur et le pardon. Non, je n'étais plus le même homme qui tout à l'heure allait sous les arbres, avec l'orgueil et le vertige de sa force. J'avais immolé l'âme charmante de la forêt. Le sang de l'être innocent et fraternel gluait à mon couteau et à mes mains comme si la
vie ne coulait pas crun même flot sacré aux artères de l'homme et de l'animal, comme s'il y avait deux vies Là où il n'est qu'un pareil cœur sanglant! Tu n'iras plus à la source, beau chevreuil; l'aube ne se lèvera plus au limpide émoi de tes yeux ; la tragique nuit est venue sur les pas du meurtrier et peutêtre là-bas l'amour inquiet de la biche et des faons brame vainement après ton retour. Je rentrai en criant à Eve : « Jamais plus je ne tuerai de bête en vie ! »
Vie! Vie! lequel d'entre les hommes dira jamais ta beauté! Les gazons s'étoilèrent de clairs ramages. Les tapis sous les arbres furent frais et soyeux. La source ruissela dingénus murmures. Et comme un aïeul sur le pas de la porte regarde si la sage-femme ne vient pas encore, toute la forêt là-bas regardait vers la maison, attendait le prodige. De très vieux arbres semblèrent doucement délirer sous leurs barbes. Les peupliers d'abord eurent des pousses d'or légères; les frênes et les bouleaux dardèrent vermeils ; et
seuls les grands hêtres tardaient à se feuiller, pourprés déjà à leurs cimes. Au friselis du \*ent toutes les branches s'agitaient comme des mains dans une foule. Et les soirs furent remplis de chuchotements. Il y eut des pluies tièdes; les aubes ressemblèrent à des baptêmes. Il veut des arômes frais de jeunes langes sur les haies. Le muguet, l'anémone et Thépatique dans le matin ressemblaient à des gouttes de lait tombées des mamelles de la nuit. Vie! ù vie qui es la même pour la femme et les brebis et les arbres! Chez les laboureurs, à présent le pis des femelles s'alourdissait et tu gonflais aussi la gorge pesante de l'épouse. Mets tes petits pas l'un devant l'autre, Beauté! L'amande amère de l'aubépine commence à parfumer les haies et le chaton du sapin a une odeur d'amour. Son corps dans les fleurs mollement tombait comme un fruit mûr; et moi j'étais celui qui va dans le verger au matin et récolte les pommes tombées. Je l'emportais doucement dans mes bras.
Elle eut des grâces blessées et lasses. Elle marchait avec prudence sous le faix de sa
vie. Une clarté d'enfance baignait ses prunelles. Son petit enfant déjà lui montait aux yeux dans cette lumière fraîche et perlée. Le léger ciel matinal, lavé d'améthyste, n'a pas un plus humide et brillant orient. Elle était elle-même à présent une enfant frêle et tendre, avec un autre visage, dans le mystère et l'attente. Ses gestes ne s'achevaient pas, ils demeuraient suspendus dans l'air comme si elle ne vivait plus tout à fait ou qu'elle ne vécut pas encore. Quelquefois elle oscillait, les mains devant elle, comme un berceau se balance. Un homme qui a vu cela est près de Dieu comme devant la grande mer, comme sous une nuit étoilée ; et il pleure à mains jointes silencieusement, il croit voir naître le monde.
Eve maintenant aussi restait de longs instants les yeux perdus au loin ou inclinés vers la terre. Ni elle ni moi ne savions ce qu'elle regardait. Elle regardait bien plus loin que la vie et elle attendait. Elle me dit une fois cette chose délicieuse : « Je ne sais plus si c'est lui ou moi qui vit ma vie. » Et
ce jour-]à, je m'agenouillai devant elle; je pris dans mes doigts le bout de sa robe et rapprochai de ma bouche ainsi qu'on boit d'une eau où il tremble un reflet du matin. J'avais le sentiment qu'elle était pour moi un être sanctifié comme un peu de l'éternité visible. Mes lèvres religieusement baisèrent le tissu qui avait touché ses genoux, qui avait tressailli de la peine et de la joie de sa ceinture.
Les pointes de ses mamelles avec les jours se gonflèrent comme des bourgeons humides. Elles eurent le sang vermeil des roses d'un jardin; elles s'ambrèrent d'une nuance de pêches dans les heures d'or du verger. Toute sa chair miraculeusement fut en Heur de 1 été qu'elle portait. Et son ventre à présent faisait une petite ombre au soleil des chemins. 0 Adam! Adam! vois ta chère femme comble comme la grange. Quand elle pleure ou elle rit, une chose rit et pleure en elle, qui sera la tribu de tes fils dans les siècles. A peine j'osais toucher avec mes mains sa chair sacrée. J'étais un homme humble et tremblant
au seuil d'une terre promise. Je restais longuement penché sur la palpitation paisible de sa vie; celle-ci avait de profonds silences où doucement une fontaine sourdait^ où comme l'eau d'une source, je croyais entendre tomber l'une après l'autre des gouttes d'éternité.
Une infinie et tendre sensibilité l'accorda à l'heure divine. Elle était si près du mystère qu'elle parut le comprendre. Un émoi de jeunes feuilles, le vol miraillé des vanesses, le vent aux mains d'or heurtaient aux portes de sa vie. Elle vécut ainsi des minutes harmonieuses dans la nature. Elle fut elle-même une petite feuille qui bat et vibre dans la grande forêt de l'être. Un homme comme moi qui avait eu des maîtres alors se voit peu de chose à côté d'une simple femme ignorante des hameaux. Toute ma science, je la pouvais ramasser au creux de ma main; elle ne pesait pas le poids des grains de blé légers que le semeur prend dans son tablier et lance par le champ. Je n'avais commencé à acquérir une part minime du vrai savoir désirable quen redevenant le
premier homme nu sous les étoiles. Eve, elle, n'avait rien dû oublier et maintenant elle était bien plus avancée que moi aux secrets de l'univers.
J'étais devant elle comme les bergers sous rétoile. Je pensais avec un grand tremblement qu'en chaque enfant recommence l'heure inouïe des origines ri qu'une vie jaillie d'une autre est toujours la première naissance. Toute parcelle de ta chair belle comme les jardins du printemps, chère Eve élue, est à présent une part de la durée du monde. Une goutte de ta vie. aux calices de l'univers, se décèle aussi précieuse que le sang des aubes. Elle suffit à racheter un peu du sang de toutes les hécatombes. Et peut-être les âmes, au secret des genèses, sont comptées comme les grains du sable et comme les eaux de la pluie. Quand une s'en va, une autre arrive qui est la même avec un visage dilFérent. 0 croire qu'une petite âme qui fut autrefois vivante se mêla à nos lèvres nuptiales, attendant le moment de s'incarner et de recommencer la viel J'entendais au fond de moi
tressaillir et se gonfler d'obscures vies délicieuses.
rsous allions ensemble sous la jeune ombre des feuilles. Elle aima se reposer longuement dans le taillis où elle me dédia son amour. Le soleil filait des soies légères, un nuage blond s'épandait der* branches. Et quelquefois elle portait la main à son flanc et me souriait : je ne connaissais pas encore la beauté du sourire. Toute chose ainsi nous apparut nouvelle. Nous ignorions la grâce du bouleau, la majesté paternelle du chêne, le charme des ciels mouillés de clarté et ils nous furent révélés. Les arbres eurent des noms amis : elle appela Adam un hêtre magnifique dont les branches s'étendaient jusqu'à terre ; elles auraient recouvert une tribu. Et moi, par analogie avec le jet léger de sa vie, j'appelai Eve un svelte bouleau frémissant. Puis ensemble nous cherchâmes un nom pour l'enfant: et un jeune chêne sain et droit fut baptisé Héli en action de grâces au soleil, père vénérable de notre amour. Un esprit sembla animer l'arbre prracieux. La bouche fraîche du vent,
en remuant les feuilles, lui prétait une vie enfantile. Nature! n'es-tu pas la mer de lait en qui ondoie Téternelle substance? J\'es-tu pas, en vérité, le berceau de toutes les âmes? Cependant à peine nous commencions de te connaître. Nous étions deux êtres ingénus qui allaient sous les arbres en écoutant la vie.
Eve bientôt sentit le lait la tourmenter. Cependant elle supportait légèrement la blessure de son flanc. La ceinture lâche, avec la caresse tiède de l'air à sa chair fleurie, elle ne redoutait pas sa délivrance. « Xe suis-je pas Eve au jardin d'Eden? » disait-elle. J'admirais l'héroïsme tranquille de cette bergère.
Or, à quelque temps de là, étant parti pour le bois, j'entendis au chant des oiseaux que Tété était venu. L'air lourd brûlait. Je descendis vers la lisière et cueillis les premières fraises. C'était à peu près au temps qu'elle arriva elle-même avec les filles, l'autre été. Eve ! Eve ! la terre a saigné délicieusement un jus parfumé. Accueille ces prémices, elles ressemblent aux pointes fraîches de ta gorge.
De loin ainsi je l'appelais. Et alors tout à coup je vis que l'enfant aussi était venu : sur le seuil Eve le tendait vers moi. les bras levés, criant : Héli ! Héli î pour me faire entendre que c'était bien le jeune être mâle promis à notre désir des races. Un brouillard m'enveloppa; je restai là un moment, mon cœur gonflé dans les mains, et ensuite je couras vers Eve, je lui pris l'enfant des mains, je le portai devant la lumière, bégayant sans fin : Héli : Héli ! comme un nom prédestiné et royal. Il fut ondoyé des longs poils de ma face, ma barbe le recouvrit d"ondes d'or: et je riais et je pleurais, ivre de jours. 0 certes ! je ressentis alors un orgueil divin comme si à mon tour j'étais baut dans la vie, comme si de mon amour était sorti un petit dieu. Mon sang pourpre coula du flot profond d'un fleuve. Je dis cà Eve dans ma folie: « Le bel Elé aussi est arrivé de la plaine. » Soudain le jeune cri de l'bomme monta, terrible comme le miaulement du lionceau. Il s'éleva par dessus le bruit du vent et la chanson des oiseaux. Il retentit jusqu'aux limites de la fo-
rét. Et ainsi il fut aiuioiicé à la nature qu'un roi lui était venu.
M'étant retourné vers Eve. je m'aperçus que sa vie fleurissait la terre comme dans les bois saignait le jus rosé des fraises. Je la portai dans mes bras jusqu'au lit et ensuite je couchai Tenfant dans sa gorge. « Vois, me dit-elle, il n'était pas sit<)t venu au monde que déjà il avait vidé un de mes seins. Et maintenant il cherche l'autre avec ses mains. Notre fils aura grande vie, cher Adam. » Le lait jailli't, sucé par la petite bouche comme le vin écume de la bonde. Et Eve, avec les doigts, doucement écrasait la pointe de sa gorge entre ses lèvres gourmandes. Ma mère aussi avait fait ainsi et toutes les mères avant elle. Leurs mains, en appuyant sur le sein, avaient eu des grâces longues et pâles. La tète de Tenfant ensuite roula ; un peu de lait coula de sa bouche : et il dormit d"un grand sommeil gorgé près du sommeil las d'Eve. Toute la maison fit silence et moi avec les .chiens j'allai vers le bois, non loin du seuil, pleurant des larmes heureuses.
Après dix jours, un matin je dis à Eve : « Viens avec l'enfant vers l'eau. » Elle prit Héli dans ses bras et elle me suivit au ravin où coulait le ruisseau. Son corps ondulait d'une grâce légère. Elle parut être sortie vierge de la douleur. Je ne l'avais pas trouvée plus belle le jour où pour la première fois elle monta à mes côtés vers la maison. Nous allâmes ainsi sous les chênes et puis nous gagnâmes le bord du ruisseau. Là je lui en* levai Héli des mains et par trois fois je le plongeai dans le Ilot frais, disant : « Iléli I
Héli ! par le bienfait de cette eau sois désormais mêlé à la vie universelle ! » Je parlais gravement comme un prêtre présidant aux dédicaces. J'avais la conscience de faire là une chose belle et grande comme les anciens hommes venus avec leurs nouveaux-nés vers les fontaines. J'ondoyai donc l'enfant au frisson clair des eaux, et ensuite, relevant audessus de ma tête, je le portai à la chaleur du soleil. Je dis : « Soleil ! père des choses! Je te consacre cette chère substance. » Un vent parfumé agitait ma barbe, une fauvette chantait dans les feuillages. Et Eve auprès du ruisseau s'était mis à genoux, les mains jointes. Maintenant l'enfant enflait sa poitrine carrée et encore une fois poussait le cri de la vie, comme une libre bête de nature.
Nous restâmes un long temps nous taisant, écoutant en nous l'orgueil et la joie du sang. Et puis Eve s'assit dans l'herbe et tourna ses mamelles vers Iléli. Le lait en coulant à mesure soulevait son ventre d'une palpitation lente; et le tenant d'une main appuyé contre le sein, elle cueillait avec l'autre des fleurs
dans les gazons et les répandait sur l'or frisé de ses cheveux. Eve î délicieuse Eve ! Ici même tu m'apparus nue un jour. La clarté splendide de ta chair, en se mirant au ruisseau., alors aussi elïeuilla les fleurs devant mon visage qui te regardait venir à travers le lumineux émoi de l'eau. Et à présent près de la tienne se retlète au même flot limpide une autre chair divine.
Chaque matin ensuite Eve alla avec l'enfant du côté du ruisseau : elle le baignait au courant frais: elle-même s'y baignait avec lui ; et puis il dormait nu sous les chênes. Il eut pour lit les écorces tièdes, les profondes nervures des racines, les plumes et les duvets de la terre. L'ombre mobile frissonna à son ventre, dessinant des palmes, des épis, des sagettes comme des signes d'investiture. Il fat, sous le jeu des feuilles, la petite chair peinte d'images de l'enfant des huttes. Le soleil baguait d'or ses mains onglées d'émail diaphane. Des gouttes de lumière tremblaient aux fossettes de ses cuisses. 11 dormit le songe de la jeune substance mariée aux es-
seiices. aux arômes, aux clartés. Sa vie de lait s'infusa de sèves vertes, il fut parfumé d'oliban et de serpolet. Et la mélodie des oiseaux rendit ses oreilles harmonieuses et subtiles.
De longs instants je m'absorbais, admirant bruiner le sang à sa peau, battre sa poitrine élastique et haute, rire le frisson d'un pli à sa bouche. Bientôt il commença d'élever les mains vers la lumière. L'origine des gestes s'ébaucha : ils eurent la forme du désir et de la possession. Le bijou délicat des pieds à la fois s'anima, l'essai confus de la marche dans VorteiL le tâtonnement inquiet du pas au bord de l'espace. La cellule, d'une vie sourde et active, maintenant se propageait comme le tourbillon d'une ruche. De continues éclosions, avec la pousse des ongles, la croissance des cils et des cheveux, affleurèrent. Et les ondes sensibles aussi montaient; les fines racines nerveuses eurent l'agitation des légers fucus au sortir de la période gélatineuse des eaux. Moi, je regardais presque avec une angoisse sacrée venir à l'existence
et sortir des limbes l'être initial. Le jeune dieu de la planète se mouvait là, tentait là de briser les chaînes légères de la vie dormante. Ma barbe tremblait par dessus son émoi de nudité rose. Oh! je respirais si doucement et puis de toute ma poitrine je faisais avec mon souffle le vent d'une forge dans ses petits poumons ! J'avais le sentiment que, comme Eve l'avait engendré à la forme humaine, à mon tour je tirais de moi une âme pour la lui entrer chaude et profonde dans sa jeune force.
Et un jour, pour la première fois Heii me regarda avec un regard humain. La lueur de l'éveil d'une àme glissa jusqu'au bord de ses yeux. Un léger esprit flotta, détendit à la fois sa paupière et son sourire. Toute sa chair innocente s'éclaira de sensibilité comme un écran au feu soudain jailli. Et la petite maison d'ombre et de sommeil de sa vie reçut la visite de Faube. C'est moi, disait le clair regard, j'étais encore de l'autre côté de la nuit, attendant le jour. Je séjournais aux régions du sommeil, évanoui et lointain. Je ne finis-
sais pas d'être la petite âme repliée qui autrefois battit en un autre. Et voilà, je te viens en ces limpides prunelles dévoilées. Xe me reconnais-tu pas ?
J'avais appelé Eve. Xous nous inclinâmes avec une douce folie sur ce joyau mouillé de la vie de ses yeux, son tremblement d'étoile dans le matinal orient. Ma joie émerveillée balbutiait : « Il nous regarde, amie î Déjà son regard nous donne le nom du filial amour. Vois, ses mains s'agitent ! Il tressaille de sentir notre chair remuer en la sienne. ?s'est-ce pas là une minute vertigineuse ? » Eve, près de moi, buvait le regard de l'enfant comme à pleines mamelles il avait bu son lait. Il sembla la nourrir à son tour de sa vie. Et puis l'aimable sourire glissa, erra vers les arbres et les abeilles; et à présent tout le ciel tenait dans cette goutte de lumière, dans cet or limpide de ses petites prunelles. Et mon Ileli était nu sur les mousses comme Jésus dans la crèche.
Des heures légères se nouèrent. La vie sous les belles après-midi nous fut un bienfait : elle s'emplit d'innocentes images. Eve et moi étions comme deux êtres revenus à la source pure. Chaque matin nous renaissions comme le jour sort de l'ombre et monte au ciel ingénu. Eve portait Héli sous le jeune chêne à qui autrefois fut donné son nom. Le rideau des feuilles abritait son sommeil. Ils grandirent d'une même pousse libre au cœur sauvage des futaies comme deux frères. Et puis, quand le soir fraîchissait, elle s'en retournait vers la
maison et le couchait dans le berceau de hêtre. Ses cris et ses fureurs étaient ceux d'un petit satyre élevé au pis des panthères. Ses poings irrités frappaient la gorge maternelle comme un vigneron cogne la bonde. Il terrifia et charma Famine et Misère. Avec bienveillance tous deux lui léchaient les pieds; mais quelquefois il prenait leur poil à poignées et ils se lamentaient, patients et douloureux. Ce fut l'apprentissage des jeux et des grâces ; sa jeune force se tourmentait d'être mêlée à la vie de l'univers; et moi à mesure je calculais avec mes mains, de ses reins à son cou, la croissance souple de son échine.
L'orgueil de la sève, du sang paternel alors me grisa; Eve, auprès de moi, sembla l'allégorie de l'hymen comblé. Je jouissais de la vue de ses mamelles grasses et blanches ; elles m'évoquaient une contrée fertile aux fontaines toujours jaillissantes: elles m'offraient un paysage de lumineuses collines.
Je vivais donc près d'Eve la vie charmante de son sein, ses courbes frémissantes et jumelles, modelées sur le dessin des mains
enfantines. Leurs pointes se fanaient et renaissaient sous les soifs cVHéli. Moi-même, approch-ant leur sensible magnétisme, j'étais comme un nouveau-né baigné aux ondes du lait : elles donnaient à Eve un charme infini de langueur et de silence. Ses attitudes réalisèrent l'image des molles figures assoupies en songe ou inclinées vers un mystère. Quelquefois, en une paix immense, elle paraissait évanouie aux choses et seulement les lumières mobiles de son regard gardaient une vie profonde. Dans l'ardent crépuscule, comme un pasteur antique, je prenais mes pipeaux, j'en tirais des sons aigus et prolongés qui endormaient l'enfant. Nous goûtions ainsi un délice d'humanité vierge.
J'avais agi en homme libre en venant vers la forêt. La beauté n'est pas de se conformer à l'existence des autres hommes, mais de se faire à soi-même le décor et l'essence de sa vie. Maintenant, à chaque acte de cette vie qui nous détachait de la communauté servile, je ressentais l'orgueil d'avoir abattu avec la cognée un des rameaux pourris du mensonge
social. La société s'arrange pour opprimer linstinct sacré de l'indépendance chez la créature. Ma vie m'appartient et elle se l'approprie. Le champ de mes actions est à moi et elle le borne de son ombre. Cependant toute la masse énorme des hommes ne peut prévaloir sur l'homme isolé. Un seul homme s'égale à toute l'humanité, il ne relève que de la nature et de la vie. Et nous avions fait notre destinée d'après les mouvements de notre âme.
Un jour Eve me dit : « Ami, maintenant que l'enfant est là, il faut penser au champ. Tu as fait la huche et nous n'avons pas de pain. Si mon lait vient à tarir, que donnerai-je à Héli? » Eve, étant la mère, portait ses yeux devant elle. Ses paroles toujours avaient un sens profond qui se rapportait à la vie des races. Je vis encore une fois que la heauté des choses éternelles réside au cœur de la femme.
Je commençai donc de défricher la clairière. Elle s'étendait non loin de la maison, sur un
ADAM ET EVE VlUi
large espace. Autrefois des arbres y avaient poussé; maintenant la bruyère, l'airelle et riierbe sauvage y traçaient leurs racines. Avec la bêche et la houe j'essartai cette terre dure; je dénudai l'humus appauvri. J'avais vu dans ma jeunesse des tâcherons écobuer la plaine aride. Je travaillai ainsi, selon mes forces, avançant avec lenteur et Eve. tenant Héli dans ses bras, venait s'asseoir aux limites et m'encourageait. Mes bras sous la peine mollissaient; une sueur abondante mouillait ma poitrine nue; je haletais du poids lourd du soleil à mes reins. Mais sitôt que je les avais vus, une force merveilleuse coulait dans mes membres.
Vers le midi, nous nous étendions à l'ombre des arbres; des fruits rafraîchissaient ma soif ardente. Héli près de nous, le ventre au soleil, ses pieds dans les mains, avait la grâce et les joies d'un jeune animal. Moi, je regardais au loin. Je croyais voir marcher là-bas dans les sillons l'ancêtre, le chef antique de ma tribu. Peut-être j'aimais mieux Eve, mais je pensais davantage à l'enfant.
A mesure l'espace s'accourcit. Infatigablement je fonçais la terre et ensuite je brûlais les souches et les mottes. Le feu longuement couvait, préparant l'engrais fertile des cendres : un jour leur tourbillon argenté répandrait au loin la substance. J'entrais à Taube dans la friche, je ne la quittais qu'à la tombée des ombres. Des images légères, pendant ce pénible labeur, me visitaient. J'avais l'ûme exaltée d'héroïsme. « Vois, disais-je à Eve, j'ai été le charpentier et à présent je suis le laboureur. Ma houe à coups d'éclairs casse le caillou et les débris ligneux. Je hi brandis comme un glaive. Je suis le pasteur des idylles et je suis le héros du sillon futur. Comme aux temps fabuleux, un homme, un héros ici, vainqueur des forces, marche dans l'or et la pourpre des jours. A tui et à l'enfant, chère épouse, je dédie mes trophées. » Ainsi je lui parlais avec une jactance joyeuse. L'été magnifie l'humble travail et le soleil verse au cœur le royal orgueil. Un obscur laboureur alors étanche ses sueurs avec des mains lourdes et glorieuses comme après un combat.
Cependant celui-là seul est grand qui s'ignore dans sa simplicité, et la beauté nous vient moins de la connaissance de notre valeur ({ue de la soumission à nos destins.
Or, vers le trentième jour, les chiens une après-midi s'éloignèrent en grondant. ^lisère, ayant fait comme moi, avait pris Famine pour femme; leurs noces furent fécondes; et déjcà Famine avait provigné. Ensemble, avec leurs petits, comme une aimable famille poussée à l'ombre de la nôtre, ils jouaient sur les gazons. Leurs abois bient<jt décrurent dans le bois profond. Et moi, croyant que quelqu'un cette fois allait venir, j'avais appuyé mes mains sur la bêche et j'écoutais anxieusement.
Je criai vers Eve, je lui demandai si déjà elle n'entendait approcher une rumeur du côté où les bêtes s'étaient lancées. Mais, avec son mol regard extatique, elle resta perdue au songe de sa vie de lait. Ea minute fut longue et lourde, comme un suspens des destinées. Elle m'accabla de tumulte et de silence. Je n'aurais pu voir apparaître un humain sans éclater en larmes. Je ne pensais pas à ce qui serait
arrivé ensuite. C'était là un sentiment intense et confus, aux racines de mon être.
-Je jetai ma bêche, je me laissai tomber sur l'aire. Dans mon trouble, je n'aurais pu continuera remuer la terre. Cependant j'étais bien cet homme sauvage qui un jour, entendant aboyer Misère, poussa la clameur homi^ cide. Les avenues de nouveau résonnèrent. Tout le bois trembla d'une voix grave qui parlait aux chiens et maintenant Taboi farouche se tempérait de jappements alléctueux. Ohl cette voix soudain éveilla en moi de si lointains souvenirs! J'avais oublié comment parlaient les hommes: je ne savais plus quelles tendres et profondes musiques la légère aspiration d'un son fait naître sur les bouches humaines. Une voix, ce n'est qu'un peu de vent sonore et c'est toute l'âme du monde. Mais moi, dans mes peines et mes joies, j'avais poussé sous les arbres le cri farouche des premiers hommes. Je ne connaissais plus que le crépitement de la pluie sur les feuilles, le sanglot de la source et l'autan mugissant. Eve 1 Eve ! Eve ! une voix est venue de chez les hom-
mes ! L'ayant ouïe, j'ai senti remuer en moi ma petite enfance.
Je fendis les taillis, des cris sourds dans la poitrine, (^ette voix des vivants à présent m'arrivait comme de l'autre côté de la vie. Elle était comme l'écho des anciennes voix d'un peuple. Il y avait entre elle et moi de si grandes distances comme si, à mesure que je courais, elle se reculait et s'en retournait vers les régions obscures d'où un instant elle s'était élevée. Et puis enfin, entre les arbres, un visage d'ancêtre se leva. Il m'apparut comme un des patriarches que mon songe avait évoqués tout à l'heure et qui avaient tenu la jeune humanité sur leurs genoux. 11 marchait, les mains au bourdon du pèlerin, courbé et bas sous ses poils gris, comme un qui s'est mis en route avant le jour.
L'espace s'abrégea, il fut près de moi. Je
vis que c'était bien là un homme de ma race
et il portait l'humble vêtement du pauvre.
Alors une défaillance m'amollit. 11 y avait si
longtemps que je n'avais plus vu une forme
semblable à la mienne ! Il y avait si longtemps
que le blême et cruel visage des hommes m'était devenu inconnu! Je fus le voyageur qui- pendant des mois a marché à travers la brousse et tout à coup voit apparaître un autre homme comme lui. Ceux-là aussi se sentirent fondre d'intimes et poignantes ardeurs, dans le goût de Tembrassement sublime. Mes lèvres tremblaient, j'avais mis les deux mains sur l'épaule du vieillard et j'étais devant lui, avec un regard mouillé et cordial, avec des choses vierges et suprêmes en moi que je ne pouvais exprimer. Son visage, sous les rides, avait la gravité des passives souiïrances et les yeux frais d'un enfant. « 0 homme, lui dis-je, je ne te demande pas ton nom. Tu es la faim et la lassitude du pauvre. Et il y a ici des êtres bienveillants. » Il me regarda avec un étonnement inquiet et presque douloureux. « Aucun homme depuis longtemps ne m'a parlé avec cette douceur, dit-il enfin. Peut-être un homme malheureux seul peut-il s'attendrir ainsi sur les maux d'un autre homme. » Sa poitrine se gonfla du désir de me consoler. Je lui répondis cette simple parole : « Eve et moi
sommes heureux. » Il parut délivré d'une peine et à présent il caressait les chiens. « Ces b.Hes sont venues à moi, tandis que j'apaisais ma faim avec les fruits du bois. Elles ne m'ont pas mordu. J'ai compris à la beauté de leurs yeux que leur maître était sensible et secourable. C'est pourquoi je les ai suivies. Je vais à travers le monde. Je n'ignore pas les arts de la terre. Je voudrais reconnaître par mes services l'inespérable bienfait de votre accueil. » Moi alors je lui dis : « Appellemoi du nom que je me suis donné en quittant les hommes. Je suis Adam. Et à toi je vouerai le respect filial: tes ans te grandissent autant au-dessus de moi que l'âge de ces chênes. » Je le serrai contre moi; nos barbes mêlèrent leurs ondes et je l'appelai « Père » avec vénération. Un homme dur autrefois avait porté ce nom et nous étions restés sans entrailles l'un pour l'autre. Celui-là n'avait été que ma souche native. Mais le vieillard était toute la forêt de la douleur humaine. 11 éleva son front vers les arbres et il s'était découvert, il sembla parler à une présence invisible. Le trem-
blement de sa bouche agitait sa barbe. Et je n'entendais nulle parole comme du seuil d'une église on voit le prêtre avant l'élévation baiser la nappe de l'autel et communier intimement avec le mystère sans que sa voix dépasse les orbes d'or où se meut sa chape.
L'encens violet du soir commença de floconner. La haute avenue effila ses verrières vermeilles; la roue ardente d'une rosace tourbillonna :1a fauvette, le rouge-gorge, le loriot éiaient les voix claires d'une spallette céleste. Je menai le vieillard vers la clairière, je lui montrai la mère allaitant l'enfant avec ses belles mamelles gonflées dans ses doigts. Et je lui dis : « Celle-ci est Eve et voilà Héli. » La paix du soir était sur eux, solennelle et tendre; Eve, sous le regard de l'étranger, ne s'aperçut pas nue. danssabeauté maternelle. Lui; avec une grande* clarté sur le visage, contempla un peu de temps ces images de vie et ensuite il me dit étrangement : « Laie étoile dans le crépuscule matinal brillait sur ce bois tandis que Là-bas je quittais les hameaux.» Je restai saisi, l'entendant ainsi par-
ADA^r ET RVE 209
1er, car les Ages se renouent dans l'esprit des vieillards. Ils sont entrés dans la forêt avant le jour; eux et les races sont un même jour d'éternité. ((L'étoile! Eve! Ce vieillard a vu l'étoile qu'aperçurent les mages et les bergers! » Il y avait là pour moi un sens merveilleux comme dans une fable.
Cependant le soir était tombé. Un frisson frais courut, la terre fut humide comme autour des fontaines et Eve avait les pieds nus. Je la pris donc dans mes bras et la portai vers la maison. Et le patriarche à petits pas allait devant, tenant le sommeil d'Héli dans la chaleur de sa barbe. Kve alors, se tourmentant, me dit secrètement : (( Comment nourrirai-je cet homme puisqu'il n'y a pas de pain sous notre toit'? » Elle me rappela ainsi que nous étions plus pauvres que le pauvre, car sans doute le froment et le seigle cuits au four avaient réjoui sa faim au passage des bourgs, et notre champ n'avait point encore levé. Moi pourtant, mettant ma confiance dans mes mains mâles, je lui répondis avec une foi
ardente : (( La moisson sera comblç un jour,
petite Eve. Le chaume et Tépi viendront comme est venu Tentant. L'hùte alors pourra mordre dans un pain substantiel. D'ici là contente-toi d'olïrir les présents que nous fit à nous-mêmes le riche été. Il y a' le vin de la terre, il y a les fruits charmants et sucrés, il y a les corbeilles tièdes encore de l'or de cette après-midi. »
Eve coucha l'enfant dans le berceau et puis elle alluma les flambeaux de résine. Je dressai moi-même la table ; celle-ci s'empourpra de cerises et de fraises, comme un jardin à l'aurore; et nous avions cuit au matin, avec la farine râpée des châtaignes et des glands de l'autre automne, des galettes légèrement craquantes et dorées. Ce fut le repas des premiers hommes simples, encore ignorants des sacrifices sanglants. Le vieillard mangea dans des écuelles d'écorce façonnées par notre naïve industrie. L'onctueuse ambroisie du cassis à l'odeur de tanin parfuma nos lèvres. Et un délice fraternel, une joie d'humanité déliait nos paroles pareilles à un vol d'abeilles.
Dans un temps de sa vie, un navire lavait
débarqué sur les terres de feu. Il y connut les hommes noirs, terribles et ingénus. Leurs mœurs étaient naïves et tragiques. Ils aimaient leurs femmes, caressaient leurs petits et dévoraient leurs ennemis. Ils avaient des amours chastes, étant nus. Et tous étaient très beaux, comme desveltes bronzes, comme d'harmonieuses images enluminées. Le soir, un ancien devant la tribu réunie énonçait des paraboles; les tambours et des instruments faits de lamelles de bois ensuite rythmaient leurs danses. Quand un des hommes mourait, sa femme'joyeusement s'offrait à l'immolation et le suivait chez les ombres.
Ainsi parla le vieillard. Il se remémorait avec gratitude cette humanité farouche et bienveillante. On les appelait des sauvages: cependant il les jugeait autrement nobles, dans leur orgueil et leur spontanéité, que les pâles races civilisées, hypocrites et luxurieuses, adonnées à l'or. Ils ignoraient le mensonge. Leurs superstitions n'étaient pas plus exécrables que celles des hommes blancs. Ils pratiquaient lesarts utiles, travaillaient le bois
et le fer, selon le secret des ancêtres. Ils vivaient puissants et libres parmi leurs troupeaux, sans lois, ne connaissant pas la douleur. Ils avaient la conscience d'être un très antique peuple contemporain des prodiges ; chaque homme néanmoins était comme le premier homme vierge des Ages.
L'entendant à mesure dérouler ces récits, nous les rapportionsànotre propre vie. Comme les êtres primitifs, nous vivions dans les bois, œuvrant de nos mains, diligents et paisibles. Nous étions purs et nus: un dieu visible palpitait pour nous dans les chênes et le brin d'herbe; et notre chair et la vie nous étaient divines. Ainsi à notre tour nous avions recommencé l'humanité.
Il dit : « Je bénis mes ans lourds d'hiver puis que voici mes neiges éclaircies d'aurore. Ayant vu là-bas aux heures matinales un peuple heureux, je le retrouve ici près de cet enfant et de vous, en mes heures du soir. Et je croîs n'avoir pas vieilli, parmi ces images de la jeunesse du monde. » Sa. barbe trembla, une fraîche sensibilité exaltait ses clairs veux d'en-
fance. S'étant appuyé à la table, il se leva et regarda à travers la porte ouverte la belle nuit limpide. La forêt, sous le cristal des étoiles, avait un sommeil fluide et frémissant comme le mystère énorme et délicat des flores ondulant aux silencieuses lumières des eaux. L'ombre molle s'évanouissait au bord du lac laiteux des gazons. Et lui: très grave, avec un front prophétique, se tenait maintenant penché sur cette nuit délicieuse. «Je vois les temps, dit-il. Il viendra un jour où les âmes, plus proches du vrai Dieu, se reconnaîtront barbares et futiles pour avoir déserté tes voies, ô nature bienveillante. Alors les hommes sortiront des cités immondes et avec simplicité ils s'en iront vers toi, mère, écoutant le vent et les oiseaux. » Ensuite il resta un peu d'instants à se parler à lui-même avec une bouche sans voix, comme du fond d'un abîme d'où ne remonte pas la parole. Et Eve, belle comme la nuit d'été avec ses yeux humides, d"un souffle bas me dit : « Crois-moi, cher homme, celui-là est un saint descendu dans cette forêt. Ses paroles ont un arôme céleste. » Mes
mains à moi doucement tremblaient sur la table, car à mon tour je voyais ce qu'il avait vu.
Nos âmes étaient très baut, comme bors de nous, et emportées vers les jours. Et enfin le vieillard se rassit, disant : « Vous pouvez m'en croire. Il n'y a entre cela et nous que la goutte d'eau de quelques milliers d'ans. » Les siècles tombaient de sa boucbe avec le poids des montagnes. Cependant l'air à peine vibra : ils ne faisaient pas plus de bruit en s'écroulant que la pincée de poussière liltrée des doigts. Eve alors, avec un vertige léger, me dit : « Cet bomnie est fou. Il parle de la vie future comme s'il était Dieu. » Je soufflai doucement sur ses yeux. « Kve, pense bien à ceci. Un flot vient après un flot et toute la mer arrive. Dieu ne compte pas aux siècles la marcbe des eaux et des hommes. »
Héli se mit à crier et rire. Kve alla au berceau, prit l'enfant dans ses genoux et ensuite elle lui mit dans la boucbe sa mamelle. « Quand celui-là crie, fit-elle en riant, je sais du moins ce qu'il veut dire. » Elle parlait là simplement comme une mère qui, ayant fait
soii Jait, ne voit rien au delà de la joie de le versera son nourrisson. Mais moi, ayant encore aux oreilles la parole du vieillard, je pensai que le cri d'un petit enfant retentit à travers la vie des temps. Les siècles viennent au bord des langes et regardent les petites mains remuer le tissu des jours.
La maison, autour du mystère de l'allaitement, lit silence. 11 n'y avait encore là ni l'âne ni la vache et cependant le pauvre, comme dans les estampes, considérait l'enfant avec les yeux ravis du vieux roi Jialhazar. Une clarté d'étoiles pleuvait dans la nuit du seuil. Lui ayant mis la main sur l'épaule, je le tirai de sa songerie : « Dis-nous, père, s'il n'en doit pas résulter d'amertume pour toi, comment, ayant connu des mœurs simples selon le vœu de la nature, tu te résignas ensuite à la vie tourmentée des villes. » Cet homme antique passa la main sur son front et me répondit : «Je suis celui qui n'a pas de patrie. Ma destinée est d'errer parmi les hommes. Et j'ignore où j'ai vu le jour, je ne sais pas davantage où je fermerai les yeux. Mon hàton, quand j'ai
failli: heurte au seuil des maisons et il y a partout des fontaines D'un pas sans trêve et sans hâte je vais vers demain. » Ses paroles, comme dans les paraboles, étaient à la fois lucides et voilées; leur évidence se doublait d'un sens ingénieux et surnaturel.
Cependant la résine achevait de se consumer : toute la claire nuit entra dans la chambre. Comme une figure vêtue de tuniques bleues, elle tournait autour de l'enfant et du berceau, d'un pied léger. Et Eve me dit : « Vois, notre hôte est las: il était levé avant le jour et il a besoin de repos. Prépare-lui un lit de fougères. » Je menai donc le vieillard vers la chambre où moi-même longtemps j'avais dormi mes sommeils d'homme solitaire. J'étendis les fougères, elles avaient été cueillies la veille et répandaient un aronie engourdissant et Acre comme les pavots dans un jardin. La nuit était venue avec nous de marche en marche par l'escalier et à présent elle étendait ses draps clairs sur le lit. Et à peine le vieillard se fut couché, il s'endormit avec l'haleine molle d'un enfant.
Lejoiir était haut quand il me rejoignit dans la clairière. Il me dit : « J'ai dormi, je n'ai point entendu chanter le coq. » Sachant hien pourquoi le coq n'avait pas chanté, je lui répondis : « Il n'y a ici que les oiseaux de la forêt. A chaque heure il chante un autre oiseau. C'est l'horloge qui règle notre vie. » Alors ilme parla avec une douce autorité. « Les oiseaux nichent au haut des arbres, mais la poule pond près de la maison tandis que le coq claironne comme l'aigle. Ils sont à deux
les vertus de l'homme et de la femme dans un
ménage. Et après que le lait de la mère a tari, la poule continue à donner un oaïf doré comme le st)leil et rouge comme le sang. Songe aussi à la vache et à l'agneau. Une maison perdue au milieu des bois est pareille à une arche où se gardent et prospèrent les bètes fraternelles. »
Ensuite il prit une houe et vint avec moi dans la jachère. Nous travaillâmes ensemble côte à côte jusqu'au midi du jour. Eve alors, tenant Héli dans ses bras, nous apporta des galettes et des fruits. J'allai puiser à la source une écuellée d'eau limpide. Le bel été pleuvait en lumières d'or sur les herbes. Xous nous étions étendus à l'ombre du hêtre qui s'appelait Adam. Non loin s'eflilait, sous le rideau léger des feuilles, le mince bouleau cerclé d'argent qui portait le nom d'Eve. Et Héli, s'accrochant des poings aux touffes vertes, rampait devant nous sur le ventre comme un jeune chat sauvage.
Le Père ne se lassait pas d'admirer ses jeux : ils lui rappelaient les grâces des fils nus des races libres. Leur cœur enfant aussi battait près de la terre : ils avaient la beauté harmo-
nieuse des animaux que n'a pas avilis la domesticité. Les paroles du vieillard ainsi tombaient dans le silence, lentes et concentrées comme des gouttes de vie. Il parlait comme un homme qui a vécu aux âges jeunes de la terre. Le paysage, baigné de paix splendide, frémissait autour du vent de sa ])ouche.
Eve doucement, avec ses dents rougies du jus des fraises, se mit à rire, émerveillée des cheveux roux et des yeux hardis de l'enfant; Le frisson vert des feuillages jouait aux plis vermeils de ses cuisses. La boucle du nombril était une fleur rose dans son ventre laiteux et potelé. Sa bouche évasée semblait l'éclosion du bouton des mamelles. Eve tout à coup tléchit les genoux, dans l'attrait et la dilection de sa chère substance. Sa poitrine toucha l'herbe. Et à présent elle se roulait près de l'enfant, devenue elle-même une enfant, becquetant avec ses lèvres ivres la claire chair puérile et la fleurissant de meurtrissures roses comme les pétales détachés de sa joie. Iléli, excité par cette folie, poussait le cri ardent d'un jeune dieu. Ainsi, dans les vallées antiques, une
panisque aux grâces animales lutinait près des fontaines avec ses petits, velus comme les boucs. Les temps, sous les cieux éternels, semblèrent renoués, la fraîcheur et l'innocence des âges où la créature vibrait des pulsations puissantes de la terre.
Alors, à cette image de la chair heureuse et lascive, égale dans l'amour et la maternité, les races en moi tressaillirent. Eve ! Eve ! un petit amant avec sa bouche rose se pend à ta mamelle et moi à mon tour je veux être ton cher enfant, je veux boire la vie avec ton lait. Eve vit le désir dans mes prunelles et sourit, les yeux humides et lointains. Le vieillard s'était endormi, la barbe dans l'herbe, ayant travaillé tout le matin comme un laboureur. Et cà présent nous étions seuls, elle et moi, comme Eve et Adam dans le paradis, avant la malédiction. Je touchai la pointe de son sein avec mes doigts. Je lui dis : « Femme, vois comme je te désire. » Mais encore une fois elle sourit, les yeux noyés, mi-évanouis dans la splendeur du jour; et aussitôt après elle se remit à jouer avec Iléli. Je sus ainsi
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que le temps de l'amour n'était pas encore revenu. Je retombai accablé sur l'herbe avec mon tourment viril. La lassitude du midi alors la coucha immobile dans le ruissellement d'or de ses cheveux. Une sueur légère mouillait l'ombre cendrée des feuilles dont se moirait sa vie satinée. Et elle avait rendu son sein à Iléli. Il l'abandonna, le reprit, lappant avec volupté le beau lait onctueux; et ensuite il demeura pâmé entre les pointes de la gorge avec la palpitation lente de son ventre. Parfois il remuait la bouche en songe autour de la mamelle: et une goutte grasse et brillante tremblait aux coins de sa joue. Moi je contemplais ce groupe divin, amolli de joie et d'amour sous le chêne. De l'autre côté de la clairière, le bois avait un air lourd d'éternité.
Le vieillard m'enseigna les lois. Il me dit : « Sème et plante en l'orientant d'après la parabole céleste en sorte que le champ cultivé s'étende de l'orient à l'occident. Toute la planète se guide à la marche du soleil. » Il m'aida à tailler la herse triangulaire et pointue comme une proue. Il m'initia au secret des essences ouvrables : toutes ne peuvent s'appliquer indifféremment à de variables travaux. En outre, il faut s'aider du sens des veines, de la moelle des nœuds, du jeu des formes concentriques, et comme l'arbre a un
cœur autour duquel il s'est développé, une pièce de charpente a un moyeu qui est son axe de résistance. Il me dit gravement : . « L'humble artisan des hameaux qui bâtit un toit ou ajuste les ais d'une armoire fait une chose utile et belle qu'il ne sait pas. Par la science des mesures il a révélé l'ordre éternel. Dans sa simplicité, il s'est égalé aux ouvriers divins. » Moi, l'ayant écouté, avec humilité je lui montrai le berceau et la huche. « Vois, mes mains avant ce temps à peine avaient tenu le marteau. » Il loua le travail et dit : (( Tu fus l'artiste spontané à la fois et réfléchi. Tes formes et ton industrie, tu les pris en toi, en songeant aux choses prochaines et nécessaires. Cependant, avec plus d'expérience, tu n'eus point dilapidé pour ces objets légers le cœur magnifique du hêtre. »
Ayant ramassé des éclats de bois, il les taillait avec le couteau, leur donnant la forme de naïves et plaisantes sculptures. « Vois, Adam, s'écria Eve émerveillée. Ceci n'est-il pas un lion rugissant et ceci un paisible bœuf, et ceci le portrait d'un homme comme toi? »
L'ancêtre sourit. « Ces peuples aussi connaissaient l'art des images innocentes. Personne ne les leur enseigna, ils les avaient dans le cœur. Peut-être ce sont là des choses profondes et éternelles en nous comme des symboles.» Il évida en rond une racine, l'emmancha, y coula de menus cailloux: leur tintement creux sonnait comme les pépins dans une courge sèche. Et ensuite il donna l'objet à Héli. Déjà l'enfant avait reconnu le hochet et l'agitait comme un sceptre.
Ce fut le temps où mûrit la sorbe : le bois rougit de beaux fruits sauvages. Alors le vieillard nous apprit les vulnéraires et les baumes. Il connaissait lathériaque et le secret des simples. Nous eûmes en abondance, selon ses conseils, la sauge, la camomille, le plantain, l'hyèble, le chèvrefeuille, la valériane, la centaurée, la menthe et la mélisse. Comme j'admirais son savoir universel, il me répondit : « Tu en sais bien plus que moi, toi qui crois ne rien savoir ; et toute science est vaine qui n'est pas la vie. L'amour, qui te fit artisan, t'eût fait médecin sans moi. Cependant
il est bon qu'un vieillard propage l'expérience (les siècles. »
Vers la plaine, sous les nocturnes ciels clairs, il me montra les quadriges et les paraboles. Nous pénétrâmes ensemble aux allégories du zodiaque. Déjà la Balance inclinait vers le Scorpion. Tout le ciel se peupla. J y suivais à travers les signes et les géométries un reflet des destinées humaines. D'ardents chevaux ruaient, échevelés et écumants. Des constellations croulaient comme des chars sur des pentes, précipités par de vertigineux cochers. Des porches, des arches, d'étincelantes colonnades oscillèrent par dessus des océans. Et d'effrayants compas mesuraient l'ouverture des triangles où s'engouffraient des chutes d'astres. Il y avait des cygnes qui voguaient, des moutons paissants et des chiens roux et des tigres vermeils. Comme dans un paysage de prodiges, des cimes s'argentaient de neiges, de cristallines fontaines ondoyaient les vallées, des jardins fleurissaient de givres et de diamants. Et les galaxies étaient comme
la circonférence d'une mer de lait : elles pal-
pi talent, chère Kve, comme la courbe gonflée de tes mamelles. Nous étions pareils à des bergers dans la veillée d'Epiphanie, ayant au-dessus de nous les tragiques et innocents météores. Des meutes flamboyaient, des palais s'efl'ritaient en éclats d'étincelles, des roues et des meules broyaient l'éther.
• Au bas de l'horizon, vers le nord, sous Aldebaran et les Pléiades, mugissait le Taureau tandis qu'à l'opposé s'avançait le Bouvier. Hercule, non loin da Dragon, avec l'écart immense de ses bras, faisait l'effort de reculer les bornes du monde. Et l'essieu d'or des Ourses tourbillonnait, terrible, ravinant les gouffres d'une rainure électrique. Nos regards ensuite se tournèrent vers le sud. Pégase, avec ses sabots de saphir, écorchait les routes bleues du zénith. Altaïr comme une proie pantelait aux serres de l'Aigle. Plus bas la queue de la Baleine plongeait, semblait balayer le fond d'une mer et élargir jusqu'au Capricorne et au Verseau les remous magnétiques de la nuit. Et je dis au vieillard : « Ne cesse pas de me révéler ces mondes qui pour
toi ont un nom. Leur immensité me remplit d'épouvante et m'exalte. Je ne connaissais encore que Mars, Vénus, Mercure et Jupiter et Saturne. Il me répondit : « Oublie plutôt les noms qu'ils portent pour ne te rappeler que d'un seul qu'ils })orlent tous ensemble. Ils sont l'univers éternel et sensible, divinement mêlé à tes heures. Et le ciel et la terre et le jour et la nuit et les étoiles te furent proposés comme un faste pour te rendre délicieuse la vie et non comme un calcul qui en atteste l'infinie et fragile misère. Tout le reste n'est que science vaine. Le pâtre qui pousse ses moutons à travers la lande sous le givre léger de la dernière étoile et lui donne dans son cœur simple le nom d'Etoile du berger, en sait plus que tous les autres hommes. Celui-là étudie le ciel pour en tirer des préceptes et des présages. Il modèle la constance et l'harmonie de sa vie sur les saisons. Il n'ignore pas que des signes immuables président aux bienfaits et aux calamités. En les connaissant, il apprend à les utiliser ou à s'en défendre. Et d'un ciel aux nuées hautes ou
basses, violettes ou pourpres, il attend la pluie, l'orage, le gel ou la molle après midi. Il n'est pas de plus haute sagesse. A mon tour, si tu le désires, je t'initierai aux annonciations. Les ayant éprouvées, tu t'accompliras dans la connaissance et la communion de la vie planétaire. »
Les pages du livre éternel tournèrent. Les lois profondes et les arcanes me devinrent lucides. Je fus transporté aux origines, aux célestes alchimies primaires. Une main dans la nuée toujours tisse pareillement le brouillard et les fils de l'ondée. Avec des soies trempées aux mêmes urnes fraîches s'élaborent les riantes tapisseries de l'été. Et de divins pinceaux, pour peindre la tempête ou le vierge azur, assortissent les nuances que leur prépara le cours laborieux des jours. Le temps est malade ou stable des mêmes causes lointaines qui rendent l'homme débile ou vigoureux, et l'heure aventureuse a la tristesse ou la beauté selon les couchants et les aubes qui l'ont précédée.