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Cependant toute la sagesse n'était pas venue encore. Un jour, je menai le vieillard vers le bois et lui dis : « Ici j'éclaircirai les arbres; leur ombre attriste les approches de la maison. Ensuite je penserai à combler avec le ruisseau dérivé l'espace que j'aurai dénudé. » Il me répondit : « Xe dérange pas l'ordre de la nature. Elle travailla pour toi depuis des siècles. Et elle seule, sait où doit couler le torrent, où les grands ombrages doivent régner. Ses plans sont tous secrets et admirables. Quand toi tu combines selon un dessein borné
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les aspects de ta vie, elle accorde au sens de l'univers les mouvements de la terre et des eaux. Une graine ne tombe pas au hasard dans un pli du sol et un arbre en jaillit qui ne pouvait pousser dans un autre endroit. La petite feuille, en se lustrant d'un reflet de ciel et en battant au vent, fait une chose que tu ignores et qui néanmoins est nécessaire à l'ordre du monde. Et là où il va un ravin, il ne faut pas se demander si une montagne n'y serait pas plus belle. La beauté de choses est dans leur convenance et celle-ci n'est pas plus grande selon ce qu'y ajoutent les hommes. Ils ne touchent à la nature que pour en rompre l'équilibre : leurs mains profanatrices, en transportant à droite ce qui était à gauche, attentent à l'harmonie et au mystère. Un site violé outrage la source, l'air, le vent, la grâce émouvante de l'aurore, Tharmonie des plantes et des oiseaux. Le fluide éther et la grâce stable des heures en restent altérés. Qui peut dire que même le cours des saisons ne s'en ressente? Les hautes ramures du bois sont nécessaires aux nuages; et les tranquilles
ciels en suspens sur la plaine nue ont une autre cause que l'orageux cumulus qui pantelle à la cime des monts. Or pense à ceci : le ciel et la terre vont ensemble comme la berge et le lleuve; et le nuage modèle son contour d'après la forme des vallons et des forêts. »
Le vieillard parlait avec la sagesse d'un dieu venu chez les hommes. Ma large paume recouvrait toute son épaule et cependant moi, écoutant la bonne leçon, je le trouvai dans ce moment haut comme les chênes vers lesquels il levait la main. Famine et Misère, couchés à ses pieds, le regardaient avec de clairs yeux humains, émus par le son sinon par le sens de sa voix. Et les oiseaux aussi s'arrêtaient de chanter et descendaient à la pointe des branches. Il aimait la beauté de la vie; il ne la trouvait ni longue ni difficile, malgré les stigmates et le sang de ses pieds. Elle lui apparaissait une avenue bordée de prodiges et qui à ses extrémités s'éclairait de lueurs divines.
Vu matin la grive chanta son chant mélancolique et tendre. Nous étions allés avec Eve
et l'enfant le long des pelouses, sous les arbres d'or; et je dis à ma chère épouse : « La grive encore une fois a chanté, c'est comme si pour la première fois tu me donnais ton amour. » Ma voix doucement tremblait en lui parlant comme la voix d'un jeune homme novice.
Et maintenant une étrange ardeur chauffait ses yeux; sa voix aussi s'altéra comme au temps de son jeune désir. Elle me dit : « Je voudrais ne t'avoir rien donné encore afin de me donner à toi comme un fruit frais. » Je connus ainsi que son amour, avec le goût du baiser, m'était rendu. Je la courbai dans mes bras jusqu'à l'herbe, lui baisant la bouche et puis buvant la vie à ses seins blancs comme si mon tour était venu d'être son petit enfant. Le tiède et lascif automne fermentait le suc mûr des pommes ; l'homme, par de suprêmes chaleurs, alors s'associe aux moûts acres de la nature. Or moi, l'attirant vers le bois, je l'appelai ainsi avec mes lèvres humides : « Eve, succulente Eve, le vieillard est parti vers les limites et Héli, avec ses petits poings fermés à la poitrine, dort sur les feuil-
les pourpres. J'ai faim et soif du verger de ta chair. Viens sous les arbres où chanta le divin oiseau : l'ombre y fait une douce et profonde musique. •> Sa robe tomba; je crus cueillir la lleur d'amour pour la première fois.
Etant revenus à la maison, nous aperçûmes le Père sur le seuil, tenant le bourdon dans les mains. Et il iî«us dit : « Les faines tombaient des hêtres. J'ai vu par dessus la plaine s'effiler le vol en triangle des grues. Il pleut des plumes là où bientôt va floconner la neige. Adieu donc, ô fils, ô fille! Voici le temps de me remettre en chemin pour là-bas. » Il sembla parler mystérieusement d'un voyage inconnu; nous ne savions ce qu'il voulait dire. Une tri-stesse lourde nous accabla; des liens se déchirèrent: comme des rives froides de l'exil. Eve et moi le regardions en pleurant. « Père, dit-elle, vers quel là-bas veux tu partir? » Il leva la main vers le ciel. « Là-bas où elles vont ! >> Peut-être il songeait aux files migratrices des oiseaux; peut être il pensa aux feuilles du bouleau qu'en légère ondée d'or le vent dispersait. Dans ses clairs yeux
23i ADAM ET EVE
se reflétait le ciel et il n'était pas triste. Ainsi il nous donna la suprême leçon et il faut accepter avec résignation la vie. « Mes heures dans le bois furent une trêve harmonieuse, nous dit-il ensuite, et maintenant je vais là où je dois aller. Chères créatures qui m'avez fait une famille, vous êtes la jeune humanité. Moi, je suis Tancienne, qui passe et qui s'411 va. »
fl prit Héli, féleva dans ses mains lourdes et disant : « Enfant! Sois l'homme futur! » il le dédia à la joie, à la beauté, à la nature. Et puis il laissa planer ses antiques paumes; nous nous tenions courbés, le visage incliné vers la terre. Une après-midi des âges régna, solennelle et tendre, comme au temps où les premiers hommes quittèrent la tribu. Et enfin il s'en alla. J'accompagnai le vieillard jusqu'aux limites et là. je l'embrassai longuement, sa barbe givrée mêlée à mes poils roux. « Père, lui dis je, laisse-moi espérer au moins que tu nous reviendras un jour. » Mon cœur sanglotait sous les arbres. Il secoua le front : « Le fleuve ne remonte pas son cours, ami. Et
je suis ma destinée; elle ne me suit pas. » Je le regardai s'avancer vers l'horizon, et deux fois il retourna vers moi. La première fois, il me dit : « Quand tu seras dans la peine ou le doute d'une chose, va devant toi, tourne-toi vers les arbres et appelle Dieu. Il t'apparaitra. » Ensuite il me fit un signe de la main. Et il continua de marcher droit devant lui en s'appuyant sur son Làton.
Des lumières dormantes, des lumières silencieuses et comme sans vie glissèrent. Dans les bleus légers des après-midi, dans les soyeuses et fluides clartés d'argent, un hêtre dardait près de la maison une torclie écarlate. Les autres, à l'entour, déjà s'éclaircissaient, comme immatériels, d'une molle transparence aérienne. Et celui-là, très vieux, lourd de siècles, nous rappelait le vieillard avec ses yeux clairs d'éternité. Bientôt les hautes voûtes de la chênaie se rouillèrent ; l'orée des avenues s'éclaboussa de laques san-
glantes. Sur le duvet violet des fonds, le treillis des petites ramures se nerva, élégant et frêle.
T.e prodige des lumières inexprimablement nous fut un délice; elles palpitaient, elles trèssaillaient, elles mouraient dans des spasmes. Elles étaient comme la vie de la chair dans la splendeur de la minute qui va être mortelle. Des moires lentes comme des huiles coulaient le long des troncs; leurs mousses saignaient une phosphorescence verte de pourriture. Des paons d"or et de saphir cliimériquement rouaient aux taillis. Kve, dans l'heure émouvante, s'aftina d'une vie légère, frémissante. Elle eut l'émoi mobile des frênes, le mystère des clartés dormant sous Lois, la grâce ardente et inquiète de la biche. Et moi, devant ses sensibles yeux magnétiques qui s'évanouissaient et se ravivaient, je ne reconnaissais plus l'Eve cruelle de l'autre automne. De joyeuses colères alors nous avaient rués aux carnages. Conmie de forcenés vendangeurs, nous avions foulé les grappes sanglantes. Eve! voilà! voilà! Xous étions pleins
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en ce temps du cri sauvage de la vie et tu n'avais pas encore senti Héli battre dans ton tlanc. A présent elle portait son enfant dans ses bras comme son âme nouvelle et elle venait avec moi à petits pas t'ranquilles par les frais tapis et les somptueuses mosaïques de la foret. Quelquefois elle demeurait un peu de temps dans la nuit des arbres comme une petite ombre désirable et fuyante, et ensuite elle rentrait dans le soleil toute claire de vie, avec ses cheveux ardents. Je la comparais au bel automne qui s'en va au détour du chemin et puis revient avec un jeune visage souriant par les chemins de Tété.
Xous goûtions la beauté des jours comme on savoure le dernier fruit cueilli à la treille, comme avec la langue on-lappe la dernière goutte de liqueur restée au fond d'un verre. D'anxieuses splendeurs ruisselaient; il passait des vols de feuilles d'or comme de sérieuses et nobles pensées. Jamais nous n'avions assez de regarder vibrer la vie des lumières. Elles sourdaient comme une eau de roche limpide et froide. Goutte à goutte elles lil-
traient d'entre les ramures ou se figeaient en petites mares. Un oi- délicat découpait sur les écorces l'ombre glissante des branches et des folioles. Des cœurs semblaient saigner aux troncs des hêtres, écartelés par des glaives de soleil. Comme un sang vert, la dernière sève moussait aux plaies faites par des ilèches effilées. Toi, petit lïéli, couché sur le ventre, tu tâchais de saisir avec les mains les grands lézards jaunes que simulaient les lueurs égratignant le pied moussu des chênes.
Les ciels furent hauts, divins, d'un cristal tluide et frêle, léger comme le givre. A mesure que s'avançait l'après-midi, ils se voilaient de nuées cendreuses qui rendaient plus claire et plus haute leur clarté. Mollement ils emplissaient le cloisonnement des branches, se brouillaient comme des soies parmi l'ardente moucheture éclaircie des feuillages. Les lumières ensuite glissaient; comme des tuniques elles tombaient des arbres et s'évanouissaient au bord de l'ombre. Dans l'altitude des ramures le cri du geai, de la pie, du choucas annonçait le rapide crépuscule et creu-
sait des trous de silence. Et puis tout à coup la terre vertigineusement montait. Une dernière chaleur, les éclats d'un tison broyé sur des enclumes empourpraient obliquement la foret. Le soleil plongeait froid et violet dans les brumes. Un peu de temps des remous de petits nuages nacrés et frisottants tournoyaient et il n'y avait plus ensuite là-haut qu'un frisson paiement bleu où palpitait l'étoile, le tremblement d'une clarté d'eau décroissante au fond d'un puits envahi par la nuit.
Encore une fois ce fut l'harmonieuse palingénésie. Les ors et les cires vermeilles s'effumèrent aux frimas. Le grand hêtre près de la maison se dressa rigide et nu sous une fine limaille d'argent. Et, à côté de la vie splendide d'IIéli, dans la maison comble de pommes de pin et de fruits, nous ne connaissions plus les langueurs. Nous vénérâmes le dieu sauvage venu du pôle avec les toisons et la massue. Le rire de l'enfant, comme le cri du grillon sous les cendres, maintenant tintait plus haut que l'ouragan. Eve, en tis-
sant au carré les fins cheveux de l'ortie, active et joyeuse, chantait la petite chanson d'éternité. Et le toit fut blanc sur nos Ames pures et heureuses.
Moi, à mon établi, je commençai dassenibler les ais de l'armoire. Quelquefois, descendant vers la lisière du bois, j'allais regarder longuement le chemin par lequel était parti le vieillard. La neige infiniment blanchissait la plaine. Cependant je croyais le voir s'avancer là-bas, courbé sur son bourdon. Alors, dans ma pensée, le dessein qui m'avait mené là se conformait au sens de ce visage obscur et vénérable comme un mythe. L'homme', me disais-je, ne peut se détacher de l'humanité qui le précéda dans la vie ; et il regarde au loin, il tourne les veux du côté des ancêtres.
Une vache doucement meugla dans le bois. Lïme gris pâtura autour de la maison. Un coq aussi maintenant menait ses poules à la provende. Et il nous était venu un second fils qui fut nommé Abel, en mémoire du premier homme et de la première femme. Je plantai vers ce temps un jeune chêne non loin du chêne qui portait le nom d'Héli. Le bouleau d'Eve branche à branche regarda monter les deux chênes jumeaux à l'image de la vie des enfants. Moi, j'étais le hêtre chevelu et paternel dont les ramures faisaient
une ombre verte au large. La forêt prit ainsi un sens profond et familial. Une main diviae avait jeté là une graine et puis une autre graine ; et le premier, avec ma barbe d'homme solitaire, j'étais venu sous les hêtres. Eve ensuite m'y avait suivi; et voici que la semence d'éternité avait levé de notre amour, comme les petits chênes nerveux qui s'appelaient Héli et Abel étaient sortis d'un gland et encore d'un gland. Et une grande forêt n'est d'abord qu'un peu d'essences vives dans le soleil et le vent; avec le temps elles finissent par combler toute la plaine. Ta race, Adam, ne mourra plus; elle s'étendra à travers les siècleS; nombreuse et sonore, comme un peuple. Le bois charmant et vénérable fut ainsi le s^'mbole de nos destins.
L'une et la vache broutaient cùte à côte et ensemble, vers la nuit, ils regagnaient l'étable. Je l'avais, au sortir de l'hiver, bâtie d'argile et de bardeaux ; un toit de roseaux la recouvrait; et déjà j'avais creusé l'enceinte de la grange. Comme il n'y avait point de porte à rétable, la vache et l'àne entraient et
sortaient librement. A pas mesurés, tondant le paturin et le serpolet, ils allaient par le paurpris avec le balancement lourd de leurs têtes. Vers le midi du jour, ils gagnaient la fraîcheur des arbres. L'ane, constant et paisible, n'aimait pas les longs voyages; la vache, au contraire, mobile et inquiète, reculait toujours les confins du pâturage. En marchant, ils faisaient sonner la clarine que tous deux portaient au col. Je l'avais taillée dans du frêne durci au feu et sonore. Son tintement nous avertissait de l'endroit de la forêt où ils erraient. Trois fois le jour Eve et moi partions avec la seille recueillir le lait. Il écumait entre nos doigts, puissant et clair, parfumé d'une odeur de musc et d'amande. Une part ensuite se crêmait dans les jarres pour le beurre ou se caillait pour le fromage. L'autre, liquide et fraîche, nourrissait les enfants et moussait dans les écuelles. Nous en arrosions aussi nos cueillettes de fraises sauvages. Et la vache, à cause de ses bienfaits, nous fut sacrée à l'égal d'une vie fraternelle. Eve l'avait baptisée d'un nom humain, afin
qu'ainsi elle fit partie de la famille au même
titre qu'une servante ou qu'une nourrice. La
vache s'appela donc Maïa; son aïeule avait
porté ce nom des saintes légendes. Et moi, en
mémoire d'un vieux domestique qui guida mes
premiers pas, ayant pris la tête de l'âne
entre mes mains et lui soufflant dans les
yeux, je lui dis : « Sois Noël. » Ils vécurent
dès lors au seuil de la maison, élevés à la
dignité des créatures. Et entre eux et nous il
n'y eut d'autre barrière que leur âme obscure
et taciturne. Noël, pelure d'argent, les jambes
hautes et fines, ressembla à l'âne de Judée
qui porta l'enfant divin. Maïa, blonde et
basse de mamelles, était comme une fleur de
la terre. L'un et l'autre arrivaient à notre
voix.
L'arche, avec le flot accru de la vie, monta.
Un souffle continu et paisible palpita, venu
de la maison et de l'étable. Et c'était l'été de
la troisième année. Un matin, j'étais parti
comme un chef de tribu s'en va en expédition.
J'avais visité les villages, échangeant la vie
des bétes contre des coupes d'arbres dans
la forêt. Et puis l'ane et la vache étaient entrés dans Eden. Les sabots nerveux de Noël, près de mes pas lourds, trottaient avec des craquements légers. Nous allions ensemble du côté de la liétraie. Un sage laboureur veille aux litières et aux engrais. Avec le faucbet j'amoncelais les feuilles, je les chargeais ensuite sur l'échiné de l'ane. Là-bas, dans l'ancienne jachère, le seigle lentement finissait de se dorer. Il était grêle et rare, ayant été semé dans ceti;e terre pauvre. Le chaume maigre, plus que l'épi, en avait pompé les sucs misérables. Mais moi, inexpérimenté et ingénu, qui selon mes forces, avais bêché et ensemencé le champ, j'admirais la vie opiniâtre de la graine qui avait percé les mottes dures. Une tige après une autre avait monté, eftilée et frêle, et toutes étaient comme le prolongement de mes propres fibres, dans la beauté commune du travail de la germination.
Eve quelquefois avec moi venait là, portant maintenant Abel sur son sein. ¥A encore une fois son désir s'était retiré de moi. J'étais le
semeur après le temps des semailles; il passe et la terre ne reconnaît plus celui qui la combla en fermant et rouvrant les mains. Elle arrivait donc, cette Eve mobile comme les saisons; ensemble nous regardions osciller au vent le champ. D'aimables visions se levaient et nous pensions à la huche. Les pains s'y multipliaient ronds et vermeils; on n'avait jamais achevé de les pétrir. Après qu'une race s'en était rassasiée, il en restait encore pour les races qui les suivaient. Moi pourtant avec mes mains le premier j'avais retourné le champ. C'était là une précieuse chaleur d'orgueil. J'avais semé la vie et après moi la vie ne s'en irait plus; elle faisait sortir l'épi des épis et l'homme éternellement de mes fils.
Or, un jour, Eve entrant dans ma pensée, me dit : « Vois, cher Adam, ce blé continuera de germer tant qu'il en tombera un grain dans un peu de terre. Et il y a autant de grains de blé qu'il y a d'étoiles au ciel. N'estce pas là aussi un prodige? » La vache et l'àne ne connaissent du pré que l'herbe à
2i8 ADAM ET EVE
mesure tondue par leur langue; ils vont jusqu'à la haie et puis ils reviennent. Ce simple esprit d'Eve ainsi d'abord obscurément tourna dans un rayon borné et maintenant, éveillée au sens de l'infini par la maternité, elle regardait par dessus la haie du côté des choses qui éternellement recommencent. « Eve, lui dis-je, tout s'effrite et tout revit. Je prends cette motte, je la romps entre mes doigts, j'en sème la poussière au vent. Chaque grain n'en demeure pas moins un morceau vivant de l'univers, comme une parole tombée de la bouche est de la vie qui ne cesse plus et se mêle au tourbillon des mondes. » J'avais pris, en effet, dans mes mains une motte de terre: je la désagrégeai et une fine cendre ruissela, vola au large. Ses clairs yeux aussitôt furent comme une eau courante où se reflètent de mobiles paysages. Elle regarda le ciel, les arbres, la savane avec la lumière tournante de ses prunelles; et ensuite celle-ci glissa et s'arrêta sur le sommeil d'Abel, couché entre ses seins. Et Eve me dit profondément : « Tout vit éternellement, Adam! Et il n'y a
que la vie! Et ce qui s'en va revit! Tout renaît: Quelle pensée délicieuse! Va, mon cœur déjà me l'avait appris avant toi ! Mon lait tarirait d'horreur s'il en était autrement! » Avant l'enfant elle ne parlait que de la mort ; et maintenant elle était elle-même, avec son grand amour, une part vive des jours; et elle disait là la parole suprême et divine, comme si, penchée au bord des âges, elle avait vu les grandes mains semer l'éternité.
Considérez que mon Eve n'était qu'une humble servante, mais il y a plus de sagesse dans les filles de la nature que chez les princesses et les reines. La filandre solitaire tisse avec le brouillard les belles toiles de l'automne et en songeant la femme simple tisse la trame des bonnes pensées. Un homme, lui, va aux champs; il entre dans la forêt avec son fusil; il gronde d'une voix farouche après les chiens. Celui-là se croit le maître et fait de l'ombre sur le chemin. Mais la tendre épouse porte ses idées neuf mois et celles-ci sont de l'amour et de la vie comme l'enfant. Elle les met au monde et le chemin s"en
éclaire. Quand elle ouvre la main, le ciel s'aperçoit entre ses doigts. Les silences d'Eve étaient des jardins d'âme. Je passais et il y avait une fleur nouvelle à la pointe des rameaux.
Eve et moi vivions dans le lait même de la nature. Celle-ci nous baignait comme les algues et les poissons dans les grasses eaux vitales de la mer. Mais Eve, avec ses mamelles pareilles à la terre, était bien plus près que moi du mystère. L'aube chaque jour emplissait de fruits divins ses corbeilles. Ses sens primitifs et vierges, vibrants comme les duvets légers de sa nuque, la mettaient en correspondance avec le monde. Le jus d'une framboise, en fondant à sa bouche, la rafraîchissait d'intimes et spirituelles délices. Quand elle passait les doigts sur les feuilles brillantes ou qu'elle caressait la chair nue d'Abel et d'IIéli, elle était belle et émouvante comme l'allégorie de la volupté. La mélodie des oiseaux l'éveillait à d'aimables analogies. Elle me disait : « Entends la fauvette babiller avec le ruisseau, n'est-ce pas
comme toi et moi dans le matin plein de roses? Le loriut n'a que quatre notes comme ta flûte et cela suffit à exprimer toute la joie des bois. » Pour amuser les petits, elle avançait les lèvres et imitait leur chant. Et bien avant moi elle avait compris la chanson de la grive ; celle-ci lui révéla l'amour. Le vent a autant de voix qu'il y a de feuillages et chaque essence du bois tremble dilTéremment comme chaque oiseau a son chant et chaque insecte son cri. Le silence non plus n'est pas deux fois le même silence. Il y a des heures où on ne s'entend plus tant il fait de bruit à force d'être du silence. Et toutes ces choses sont la nuance infinie des innombrables âmes de la nature. Avec ses fibres fines et longues, elle les percevait bien mieux que moi.
La poitrine de l'homme est une forge où bat riiéroïsme des marteaux. ^lais la femme confine au magnétisme et aux arcanes. Elle a la chevelure des arbres, la voix des oiseaux et des fontaines. Ses hanches sinueuses imitent la grâce du vallon : dans sa mamelle tient le prodige de la genèse. Et une vie météori-
que l'associe aux saisons, aux mois de la lune, aux métempsycoses. Des tuniques de lumière et d'ondes fluides ruissellent de ses rythmes et de ses chairs d'or. Comment ne serait-elle pas l'élue de la terre, elle qui s'égale à ses sources, à ses aurores et à ses germinations intarissables?
Eve ne pensait ni ne parlait comme moi. Sa vie à côté de la mienne émanait personnelle et intérieure. Avec le poids lourd de sa gorge, avec ses lianes graves de brebis féconde, elle avait les gestes et l'esprit lents. C'était pour elle la même peine à dénouer ses idées qu'à démêler les toufles amples de ses cheveux. Mais l'abondance de son instinct jaillissait avec des spontanéités admirables.
L'eau suit sa pente : le saule ne redresse pas ses rameaux: et elle écoutait en elle la nature. Elle voyait sa vie comme dans une fontaine. Son cœur battait à ses lèvres. Ainsi, dans l'élan de la grâce et du sentiment, elle était bien elle-même la femme de la nature, mobile et prompte. Et le jour a douze heures; elles tournent et il demeure le jour. Elle ignorait les délais et se réalisait à mesure.
Moi, au contraire, j'inclinais au débat avec moi-même. Je llltrais encore ma conscience à travers trop de méditatifs et patients calculs. La contradiction dérangeait ma stabilité. Cependant à petites fois, comme le lait se distille dans le pis, moi aussi je m'accomplissais. J'étais un autre homme meilleur, plus près de la vérité, plus près du sens de la vie. Je m'efforçais peu à peu de devenir l'homme qui se conforme à la beauté qu'il porte en soi. Là-bas, dans les villes, j'avais cru chérir mon semblable. Mais il avait trompé ma confiance et je l'avais haï; je ne voyais pas en ce temps que moi le premier, avec mon Ame hypocrite et violente, j'avais eu des torts envers lui. Ma plaie saigna longtemps. Eve, avec ses mains tendres, en referma les bords. Et puis un jour le vieillard passa, je compris que l'heure du pardon était venue. A présent Eve et moi paisiblement nous nous entretenions des destinées de Thomme. Il nous apparut heureux et enviable à travers l'isolement et la nature : les jeunes dieux du monde avaient
son innocence et sa beauté. Gomme nous il
vivait Iranquille et pastoral parmi les bêtes et les fontaines. Mais, sitôt qu'il avait dépassé la -porte des villes, il devenait la proie des Furies.
Sur le mur, avec un charbon je traçai la forme de lacharrue. La femme vient et l'homme bâtit la hutte. Ensuite il pense aux enfants et le soc lui naît des mains. Et le toit et la charrue sont les chefs-d'œuvre du monde. Je mesurai donc le bois de l'avant à l'arrière d'après les proportions du dessin ; et ayant compris le symbole éternel de la charrue, j'avais choisi le hêtre séculaire et dur.
Or, comme je bâtissais cette charpente, ce fut le temps de la moisson chez les hommes. Je laissai là le marteau et à mon tour je sciai
et gerbai mon blé mûr. 11 y eut cent gerbes : elles jetèrent leur feu sur l'aire, et puis j'appelai l'Ane; il vint avec moi vers la ségalaie. Eve l'avait guirlande de vermeilles asclépiades comme pour un mystère. Et, après que j'eus chargé son échine, mettant les gerbes l'une sur l'autre, il s'en retourna, léger sous le poids, vers la maison. L'ombre grise de ses longues oreilles remuait au soleil du chemin. Eve, nous voyant ensuite revenir, Noël et moi, avec le seigle, battit des mains et Héli, déjà haut, oscillait sur ses jambes, courait dans les pas de l'âne avec des clameurs, comme un Bacchus enfant.
Vois, très chère, à présent le vieil Adam auprès des meules. J'ai fait tomber la paille, j'ai soufflé sur le grain et l'ai bluté ; il recouvre la dalle comme une mosaïque d'or. Les deux pierres, polies et lourdes, qui nous servirent au temps ingrat à écraser la pulpe de la châtaigne et du gland, je les meus patiemment avec peine : celle de dessous demeure immobile et des deux mains j'active le vironnement de l'autre. Ma sueur ruisselle bien
que j"aie le torse nu comme les fils de Noë dans la vigne, et j'anhèle; les veines à mes bras courent comme des mouches bleues. Et à présent le grain éclate et craqueté à mesure que je le broie; la farine jusqu'au bout de la meule s'étend comme une huile blonde.
Presse-toi de chauffer le four avec les brins de sapin sécbés. Je le construisis au printemps près de la maison avec de la glaise cuite au feu. La brique après la brique s'est exhaussée ; et, par dessus le foyer pour la flambée, il y a l'aire pour la cuisson. Pain! pain î c'est moi, ouvrier très humble, qui fis ces choses de la même main qui avait remué la terre et semé le grain. Pain! painl déjà tes esprits se lèvent. Ils étaient dans la balle, ils moussent dans la grasse écume de la pulpe écrasée. Et je dis à Eve : « Il est utile que l'épouse et la mère fasse le premier pain. »
Or voilà, avec l'eau pure de la source, Eve, vers le midi, se mit à pétrir. J'étais auprès d'elle^ ému, tremblant, l'âme pleine de paroles et cependant muet comme devant un pro-
dige. Mais Eve doucement chantait en remuant les mains., et ce chant léger semhlait évoquer Tame endormie du pain. Tous les chiens étaient venus à l'odeur suhtile et se tenaient là attentifs, en cercle, assis sur leurs reins. Ahel et Héli, au soleil da seuil, gisaient, raidis de sommeil avec leur visage frais, avec la palpitation de la vie dans leurs petits poings fermés. Et un grand silence aussi vivait dans la maison, comme un visage taciturne et pensif d'ancêtre tourné vers ]a chose qui, par la porte ouverte, va venir. Ensuite Eve et moi, marchant Tun derrière l'autre, nous portâmes les pains à la chaleur du feu et, selon le symbole antique, ils étaient ronds comme la terre et le soleil, avec un creux au centre, pareil à un ombilic. Toute forme a un sons clair si on le rapporte à la vie : et le premier homme qui pétrit en rond la pâte et, avec le pouce, y marqua l'endroit par où le pain ressemble à un petit ventre d'enfant, celui là sentit passer en soi Tàme de la terre. Et la terre est la mère divine et éternelle, visible en ce signe qui est le même entre toutes
les autres mères et les lils engendrés d'elles. Moi, je n'avais pas pensé encore à ces choses avant d'être venu au four avec Eve et maintenant elles se dénonçaient lucides et harmonieuses, conformes à l'ordre éternel.
Pain: Pain! entre au fuur ! Frémis! Palpite, toi qui es la faim et la joie du monde ! La porte se referma comme sur l'iconostase. La tlamme tourbillonna en vols de tuniques dansantes. D'ardentes cassolettes expirèrent l'eneens et les étincelles. Et le feu. l'air, la terre et l'eau s'animèrent dans l'œuvre sublime. Ce fut le mystère de la transsubstantiation ; le dieu immense de la genèse descendait s'incarner dans le symbole vivant de la pâte fermentée. Nous étions tes lévites, ô Nature. Un souffle religieux froidissait à nos narines.
Et puis, les airs embaumèrent. De proche en proche, le parfum s'étendit, fut porté par les ondes subtiles du vent jusqu'aux limites. Nos mâchoires tremblèrent, humides et voluptueuses. La fumée des repas sanglants est grossière à côté de ces émanations délicieuses.
Qui ne sentit pas son cœur se fondre en les respirant fut allaité par une louve et non par un -sein de femme ; et elles ont le goût du chaume, de la terre et de l'innocence. Elles odorent la sève et la chair, l'offrande du sacrifice d'amour.
Pain ! Pain ! Pain ! Voici que le feu s'apaise et je pénètre sous la voûte noire. Je te porte comme une hostie dans mes deux mains réunies. Tu es brûlant et doré à l'égal du soleil et de l'été. Tu es la première joie magnifique des fructifications ! Pain vermeil des races ! Chair et sang d'un miracle! Roue ardente! Emblème d'éternité ! Préside à l'heure solennelle et ingénue. Toute l'humanité tressaille dans le geste pieux dont je me courbe pour te porter; et les auU'es hommes, à l'infini avant moi, t'ayant retiré des flammes tressaillant à l'égal des fibres de la vie, s'en allèrent en procession vers les tables, les lèvres priantes. 0 Pain ! Pain qui mollis à la bouche comme le sein de la femme ! Pain tendre à la bouche comme la chair d'un petit enfant! Pain qui vins à l'homme alfamé et triste de
ravoir attendu! Voici que je te tourne vers les cieux clairs, pain fait avec la poussière vermeille des ossements I Et je rends grâce au soleil, père de la vie.
Ensuite, je rompis la croûte d'or entre mes doigts. J'en donnai un morceau à Eve. à Héli, à l'ane et aux chiens: j'en gardai un pour moi-même. Et eux et moi en ayant mangé, nous étions comme des créatures purifiées par la vertu des communions.
La molle après-midi déclina; la terre monta dans l'étendue. Sous les étoiles nous dansions, revenus aux âges ingénus. Et ce soirlà,^ Eve me désira et vint avec moi sous les arbres. Gomme il pleuvait de la lune dans ses cheveux, j'avais la main pleine de rayons. Notre amour sous nous exhalait l'odeur chaude du pain. Et les heures divines ^'un pied léger coururent. L"aube sur notre sommeil eiteuilla des roses. Je ne sais pourquoi^ en m'éveillant, je pensai au berceau taillé dans le hêtre. Et je dis à Eve : « Je ne l'ai point fait assez grand, » songeant aux enfants pro-
cliains. Et Eve en souriant baissa les yeux.
.ravais semé et récolté le grain ; nous en avions. fait le pain et l'avions élevé vers le soleil. Et à présent nous avions la religion des premiers hommes. Tout culte à l'origine n'est que l'action de grâces du moissonneur com- Llé. Le pain nous lit vénérer le dieu des forces et de la vie, infini et éternel. Il était avant les origines. Il palpita avec l'antique cellule solitaire. Il grandit avec la série des êtres ; les mondes furent sa semence [précipitée à travers les matrices du gouffre ; et les (|ii;ifrê éléments étnieiit 1rs visa^res de son
éternité. Toute ma substance fut pénétrée de lui. Sa présence circulait dans mes artères et il n'y avait pas place entre lui et moi pour une autre notion que celle qui l'assimilait à mon être comme mon sang liquide et les chaux de mes os et les poils de mon corps. Mon Dieu était aussi bien dans la petite graine qui avait soulevé la motte et nous avait donné le pain que dans la montagne et les tleuves et la foret et les espèces animales. Il était le zodiaque et la pluie féconde et le lion et la petite araignée filant sa toile avec des fils de rosée. Il était toutes les parcelles de la vie et la vie dans son éternité. Mais cà moi et aux hommes de ma race, on avait dit : « Die^ est en dehors de toi qui es le péché. Il n'est pas un grain de ta chair où ne persévère l'impur limon originel. La mort seule peut racheter l'infection de ta vie. Et Dieu lui-même est le roi de la mort et trùne au centre d'une éternité morte ». Et puis j'étais venu dans la forêt : j'avais entendu les oiseaux et la pluie et le bruit du tonnerre. J'avais marché nu sous Taurore. Le vrai Dieu m'avait été révélé parce que j'avais été nu.
Or^ rompant un jour ce pain, je dis à Eve avec un grand tremblement : « Dieu est dans ce pain comme il était dans le champ et comme il est en nous qui avons goûté de ce pain. Et Dieuest la continuité des êtres et des choses. » Ayant parlé ainsi, mes tempes craquèrent comme si pour la première fois la vérité entrait en moi. Une joie divine m'inonda^ car d'abord j'avais créé ma vie d'après moi-même et le sens qui était en moi, et ensuite j'avais créé mon Dieu d'après ma vie. J'étais sans orgueil; j'avais la simplicité de Thumble créature devant la vie. Et j'avais pris u^ brin d'herbe, il m'apparut grand comme- un chêne et cependant le chêne n'était pas plus grand que moi.
Est-ce que toi; Eve, tu ne t'élevas pas aussi dans la connaissance d'Abel le jour oti, ayant tressailli,- tu portas la main k ton flanc en t'écriant : a Dieu est venu ? » Oh ! de quelle voix inouïe tu me dis cela, chère femme, en témoignant ainsi que la vie t'avait visitée ! Pourtant tu ignorais encore que par une telle parole celle qui va enfanter est près du cœur de l'univers.
Ce clair esprit d'Eve ne cessait pas d'être simple. Elle gardait la grâce délicieuse e#le' don d'enfance. Elle eut toujours les sens candides et émerveillés de la femme qui ramène toute chose à la mesure humaine, étant elle-même la source vive de Thumanité. La vie était pour moi une chose concrète et définie; je n'éprouvais pas le hesoin de lui chercher un symhole ni une autre forme plus parfaite qu'elle. Mais Eve, elle, allaitait la nature avec son lait de jeune mère restée aux origines, toute fraîche de la jeune sève des races. Tandis que je voyais Dieu dans le'hrin d'herbe et dans le chêne sonore, elle tournait les yeux vers le ciel. «0 Adam, disait-elle, il est là-haut. Il a ta barbe et il a le^ yeux d'Abel et d'Héli » Moi je lui répondais : « Je prends ce caillou, petite Eve. Je le frappe avec un autre caillou, et regarde : j'en fais sortir Dieu. Il n'est pas plus grand dans la foudre qui déchire le ciel que dans cette petite étincelle qui te sert à faire le«feu. » Alors elle secouait la tête et me disait avec son petit rire de chèvre : « Comment serait-il, lui si grand, dans cette chose si petite? »
Elle et moi quelquefois approchions notre oreille du tronc des arbres. Une vie merveilleuse cliantait de la cime aux racines, le cours des sèves, la rumeur du vent, la palpitation de la terre, comme le bruit d'un fleuve. Et nous étions saisis d'une émotion religieuse. (( Dieu! » disait-elle tout bas. Je prenais ses mains dans les miennes, je courbais la tête et avec une bouche frémissante, je disais comme elle : « Dieu! » Et seulement il nous avait apparu difteremment. Nous étions alors, dans le souffle de nos lèvres, comme deux enfants très purs qui font une prière. Nous étions les premiers hommes ingénus qui regardèrent se lever la nue matinale. 11 arrivait ensuite que ni l'un ni l'autre ne parlions plus : mais le frisson divin passait en nous; je la prenais dans mes bras; elle me tenait dans les siens, et nous nous regardions en pleurant. Aucun de nous n'aurait pu dire pourquoi nos yeux étaient mouillés. Nos visages pâles révélaient une souffrance délicieuse. C'était surtout, le soir, sous la palpitation fiévreuse des étoiles, avec la molle
haleine Llcue du vent dans nos cheveux, avec l'odeur tiède des essences montée de la forêt. Nous restions là lesyeux évanouis, cherchant avec nos doigts notre Ame à nos fronts froids, dans une agonie d'extase. La nature disait la grande messe nocturne. Nous étions une si petite poussière devant la voie lactée et ses poussières d'astres! Peut-être aussi nos âmes, dans l'heure terrible, chancelaient d'horreur, d'éperdue adoration, sous le vertige de l'immense amour. Peut-être elles étaient malades du désir de n'être ensemble que le tremblement d'une unique clarté de vie au fond de la vasque de l'être. L'âme et la chair sont unies d'un si profond mystère que ni l'une ni l'autre ne se peut dire, et elles sont toutes proches et elles ont entre elles toute la distance qui sépare les pôles. Moi, d'un élan humble et déchaîné, j'aurais voulu, avec mon grand amour pour Eve, n'être plus qu'une petite molécule, une graine au vent et qui monte dans les espaces et se répand dans l'infini. C'étaient là d'ardentes et suprêmes angoisses comme la minute avant une vie
divine, comme au bord d'un brasier sur une cime de neige on grelotterait jusqu'à la volupté. Est-ce que les saints, avec de pareilles ardeurs, n'espérèrent pas se fondre au sein embrasé des miséricordes ? Je n'étais pourtant qu'un simple homme de la nature, vivant sous les arbres, mais avec mon âme brandie comme une tlamme.. avec mes yeux ivres et lucides, j'étais aussi prés du dieu éternel que les doux et furieux mystiques. Et seulement ils avaient donné un autre nom à l'éternelle substance.
Chacune de mes larmes roulait, lourde de ciel, sur les joues d'Eve. Et enfin doucement, comme du fond d'un exil où l'on était deux, où l'on s'est cru seul, je l'appelais : Beauté ! Beauté! Et elle, ainsi qu'on revient à la vie, me répondait par mon nom,, du fond de l'ombre. Ensuite nos deux noms, volant d'une bouche à l'autre, devenaient le baiser. Oh! toute la vie splendide de l'univers alors glissait dans ce baiser. Je la baisais sur la bouche et je croyais baiser la bouche de la nuit. iVos poitrines aspiraient l'espace et les étoi-
les. Je sentais tressaillir la terre à travers son ilanc. >la semence s'épandait comme le lait des étoiles.
Maintenant, aux premières heures du jour, j'allais avec Héli sur le seuil. Tournant son visage vers le soleil, je lui joignais les mains et l'habituais à filialement révérer le Père glorieux. Déjà d'un souffle large il articulait les syllabes. Il ne buvait plus à la mamelle. Maïa le nourrissait de sa belle vie blanche. Ses jeunes dents, sous le retroussis du rire, étaient comme les pépins aux entrailles roses d'une grenade. Quand je le levais jusqu'à mes lèvres, il mordait l'or roux de ma barbe.
Moi, grain à grain, je regardais à présent
se modeler et grandir ]a petite vie d'Abel comme j'avais regardé grandir la vie d'Eve et d'Héli. La croissance d'un ongle, Taftleurement d'une papille m'émerveillaient comme le prodige d'une naissance infiniment recommencée. L'enfant renaissait dans chacune des mailles souples et élastiques de sa peau de lumière et de soie. C'était la cellule originelle au tourbillon de la vie. Elle montait, elle levait comme le pain pour la faim de l'univers, insatiable de postérités. Et des siècles jouaient là sur les gazons avec les petites mains innocentes qui jetaient des gestes d'éternité vers l'ombre.
Les voyant ainsi tous deux dans leur beauté nue, je tressaillais d'un grand orgueil de mon corps, car eux et moi étions pareils dans la substance. Cependant c'était bien ce corps qu'on m'avait appris à mépriser: toutes mes délices en venaient et il portait les rougeurs de la honte, comme les cinq doigts de la colère du Seigneur. Je ne pouvais le toucher avec mes mains sans que la caresse fleurit au bout de mes doigts. Il était pour moi l'amour et la vo-
lupté. Il m'olFrait de continus festins divins. Il était la table chargée de fruits frais et de gâteaux sucrés. Il m'était proposé comme un abrégé des splendeurs et des rythmes du monde. Mes organes avaient la souplesse des tigres et la grâce des brebis pour mieux servir à mes joies. Un fleuve courait dans mes artères. Aucun jardin n'avait de végétaux comparables aux anémones azurées et roses de mes trachées ni la mer de polybes aussi beaux que mes bronches ni le sel des cristaux plus rares que la forme de mes cellules. Pourtant il m'était interdit de m'aimer dans la force et la grâce de ma nudité. Mes mains et mes pieds ne faisaient pas le mal en marchant et en portant les nourritures à mes dents. Mais voilà, au centre de ma vie était situé le signe par lequel je m'attestais moi-même un ouvrier d'éternité. L'arbre noueux des races était planté en travers de mes aines. Et à cause de cela, j'étais la rougeur du péché. Oui, à cause de l'amour et de mon être physique, je restais réprouvé dans le délice intime de mes fibres, dans mon ardente et sensible
vitalité. Toute ma prédestination terrestre (lardait en orgueil et en force à la surface de mon corps, ma substance magnifiquement efiluait en chaleur de volupté et de joie à mes papilles. Il n'y avait pas un duvet de ma peau qui ne frémit dans les alïres délicieuses de mes désirs L'amour physique ruisselait de mes bras ouverts Ma bouche se fondait comme une pulpe sous le feu des baisers. Même le fnMement de la petite bouche enfantine, le vertige sacré de la paternité m'émouvaient physiquement aux sources profondes. Et cette beauté divine de ma vie. on m'avait appris à la nier comme si par elle je n'étais pas une merveille consciente de la nature et un aspect vénérable de l'univers.
Toi, Iléli; prolongement de mes racines à travers les siècles, tu iras nu aux fontaines. et t'admirant dans ta grâce, tu connaîtras ([ue tu es un petit dieu. Toi aussi, Abel, fleur seconde de mon arbre, je te dédie au puissant, au glorieux, au splendide amour physique, père du globe. Et vuilà votre père Adam et voici votre mère Eve. Nul de vous deux,
S74 ADAMlET EVE
nous voyant danser dans les soirs de l'été avec des tuniques défaites, ne songera à nous reprocher notre nudité.
Latanaisie avait tleuri; la colchique aux pâleurs d'améthyste darda du gazon'comme une petite âme malade; et puis encore une fois ce fut l'hiver. J'avais fait la charrue. Comme un homme primitif je l'avais construite de bois solide et ensuite j'avais allumé la forge. Avec une manœuvre patiente et minutieuse, j'avais battu le fer sur l'enclume, lui donnant la forme aiguë et coupante d'une proue. Quand l'âne docile commença de traîner l'appareil à travers le champ, les arbres s'émurent comme à la vue d'un prodige. Sous la morsure du fer, la
terre violée se soulevait, bondissante et pleine de clameurs, et moi, les mains au mancheron, j'allais à grands pas, rayant de l'orient à l'occident, selon la courbe du soleil. Mon cri, au bout du premier sillon, monta plus haut que la colère du champ, car par mon savoir je m'étais égalé à l'art sacré de l'antique laboureur. J'étais l'époux ivre de vie qui blessa le flanc vierge de l'épouse. L'étendue tressaillit donc, sourde et profonde, sous mes pieds. Pendant trois jours je guidai en tous sens l'arau et ensuite, m'étant attelé fraternellement avec l'humble ami à la herse, j'égalisai l'aire, nourrie dès l'octobre de bouses fraîches et de terreaux pourris. Eve! apporte à présent la graine vermeille. A larges enjambées égales, accordant ma marche à un rythme harmonieux, je pointerai droit devant moi par le champ, plongeant mes mains dans le semoir et les ouvrant, et arrivé à la limite, je reviendrai sur mes pas, marchant toujours comme le temps qui sème les heures. Ainsi faisant, la semence ruissela en pluie d'or de mes doigts et elle tombait au loin.
<")!•, un jnur di^la lin dv lliiver, je m'enfonçai dans la fonH. Avril verdissait la jeune pousse des feuilles et comme des gouttes de lait fleurissaient les primevères. Je revins alors à la maison, criant vers Kve comme Tannonciateur des mois : « Le printemps, 6 joie ! à pas blancs là-bas marchait par les chemins ! » Le berger ainsi, après la fonte des neiges, s'en va vers la plaine et puis il ouvre les portes de l'étable et il mène le troupeau pâturer l'herbe nouvelle.
Ce fut l'année d'abondance. Le pain nonibreusement leva dans l'épi. Le poids des grappes courba les arbres. Et Maïa, ayant connu l'amour du taureau, engendra. Il y eut des brebis qui pâturèrent sous la garde du bélier. J'avais posé mes ruches au cœur de la bruyère. Cependant nous étions venus seuls et dénués dans le bois, et maintenant les grâces de la nature nous comblaient. Le lait de la vie ruissela des mamelles divines. Et la terre encore une fois nous avait payés en bienfaits pour la bonne journée accomplie dans la simplicité de la conscience. Toute
ADAM BT EVE
chose SOUS le ciel est infiniment secourable à celui qui, d'un cœur honnêle et filial, se soumet au devoir. La vache gonfle son pis, la Ijrehis broute les fleurs et distille sou lait d'amande, Tabeille donne son miel. Il ne faut à l'homme qu'un peu de sueur et d"amour afin que le champ germe et que la pomme se dore à la branche. Et l'air, le vent, le soleil font le reste. Moi, j'avais retourné le sillon, j'avais semé le -seigle, j'avais planté des noyaux pour nos faims futures.
Les heures amenèrent des rites nouveaux. Eve et moi avions dansé le premier jour devant les esprits sacrés du pain. Nous avions fêté ensemble les labours et les semailles. Des chants ailés voltigèrent autour du premier essaim bourdonnant des ruches. C'étaient là des cérémonies aimables et naïves comme au temps des pasteurs. Et un jour, m'égalant à la nature, je me mis à grefî'er les essences. Avec mon couteau je fendis donc l'aigrin ; j'insérai la pousse savoureuse; et je parlais bas à l'arbre, comme pendant un acte d'amour. Je dis : « Arbre, sois la sève et la
chair nuptiales. C'est pourquoi je te fais cette blessure.» Mes gestes se mouvaient religieux e' précis. .Mariant ainsi les vies vertes selon la loi de l'hymen et du sacrifice, je fus intimement avec l'àme de la terre. Et tout grelfe est un symbole : il a la beauté du lingam; il s'assimile aux fructifications chez la créature. Comme l'époux darde aux entrailles de la vierge, le rameau s'insinue aux lèvres déchirées de la plaie. Et j'appelai Eve et lui dis : « J'ai greffé ma vie sur la tienne.- Je t'ai donné Iléli et Abel. A présent vois, j'ai uni à cette tige sauvage une essence jeune et parfumée. » La solitude met au cœur détranges et solennelles |Xiroles: tous les hommes ne peuvent les comprendre ; mais les arbres et le ciel les entendent. Or, cette fois encore, ayant accompli cette chose simple et belle, nous célébrâmes révénement en dansant sur un mode naïf et joyeux. Xos jeux ainsi devinrent des rites : ils se rapportaient aux labeurs quotidiens, aux actes méjiiorables, au bienfait des destinées. Nous fêtions la vie comme le saint devoir proposé à tous les êtres. Et
une harmonie merveilleuse mariait nos heures aux: météores, à la germination et aux fruits. Le pain vient après moisson, la cuvée vient après la vendange, le repos suit les travaux du jour. Nous rendions grâces h la nature.
Eve eut la garde du feu et présida à la lessive, aux vétures et aux aliments. Une grâce royale magnifie l'humble geste qui file, guée le linge, fait le pain et sème la vie et toute chose est noble selon ce qui en dérive. Le cours de l'univers est intéressé à l'ordre et à l'harmonie de la maison. La flamme qui dore la pâte pétrie par de tranquilles mains s'égale au soleil blondissant les mûres moissons. Et c'est pour la table blanche, en fête de graves et doux visages, que le printemps distille l'arôme laiteux de l'ortie et du pissenlit, que l'été sucre le cœur frais de la framboise et que l'automne peint de vermillon la poire et la pomme. Une bouche qui mange un fruit est aussi délicieuse que celle qui donne le baiser et tous les actes de la vie ont la beauté d'une religion et sont nécessai
res à raccomplissement du monde. Je pensais : le jour où la nature et les destinées seront glorifiées par les hommes sensibles et clairvoyants, on ne bâtira plus d'églises et les bois, la plaine, les rivages de la mer seront la vraie maison du dieu éternel. Je récoltais la textile ortie, je la mettais rouir dans le fossé, je l'écanguais. Ensuite Eve au carreau tissait le fil, solide et souple comme le chanvre; et e]le était la bonne servante, au sens droit de la vie.
Vers le temps qu'elle cessa d'allaiter Abel, nous allâmes un jour ensemble sous les arbres. La grive encore une fois avait chanté et je buvais la vie au sein qu'elle avait retiré de la bouche de l'enfant. Une nuit d'astres ruisselait à travers les branches dépouillées. Tout le ciel palpitait de fièvre et d'héroïsme comme à l'approche d'une épiphanie. Vn frisson immense nous enveloppa, venu des gouffres clairs. Et, ayant levé la tête, je lui montrai au-dessus de nous les massifs et rugueux rameaux du hêtre. Une criblure d'étoiles y roulait comme le blé aux osiers tressés du van.
Et la courbe vertigineuse du ciel pantelait à travers^ ces vertèbres. Moi soudain alors, devant cette voûte nue de l'arbre tourbillonnant de la vie lointaine des planètes, je vis naître une image. Je dis étrangement à Eve : (( Vn squelette qui à travers ses côtes laisserait voir comme ce bètre des semailles d'étoiles, ne serait-ce pas un symbole inouï de la chose périssable en nous et qui ressuscite dans l'éternité des mondes? La mort n'est peut-être que l'ouverture prodigieuse du jour h travers Tarbre d'où les feuilles sont tombées. y>
Une sensibilité surnaturelle à ce mot nous exalta tous deux : je crus voir s'ouvrir la vie infinie. Cependant je la serrais dans mes bras comme une petite chair qui va n'être plus qu'une ombre et s"évanouir. Nos Ames, dans le souflle bleu de la nuit, se cherchèrent à nos bouches. Je lui dis très bas : « Que celte heure divine, ô amie, s'incarne immortellement! » Et nous aussi, à présent, comme les météores, nous palpitions de fièvre et d'héroïsme. La grande onde de vie passa tandis
que sur nous tombait la pluie d'étoiles. C'était la nuit même des Léonides : les constellations tournaient comme des roues ardentes ; des moissons fauchées de lys et de pervenches croulaient des jardins célestes. Il palpitait des agonies de mondes. Et lïime d'une ancienne étoile sembla être descendue et renaître dans notre amoureuse substance vivitiée. T/entant, engendrée de l'heure sensible et divine, fut une lille et en mémoire de l'étoile, rerut le nom de Stella.
Eve! tu es la petite source limpide. Je me penche sur ta vie : elle est pleine de choses délicieuses comme les algues qui ondulent en chevelures. A tout instant il nait de toi des beautés et tu les ignores. Tes émois' sont comme les huiles d"argent qui montent de Teau profonde et la source ne sait pas que tout le ciel tient dans un peu d'elle qui s'égoutte. Tu es mon pêcher dans le vent avec des fruits d'or et de sang. Tu es mon églantier sauvage et h chaque geste de tes mains il fleurit une églantine.
AUAM ET EVE 285
J'étais Adam avec le tremblement de sa Louche, avec ses litanies d'amour extasié devant l'éclosion de la petite àme féminine. Oh! cette vie d'Eve était un si extraordinaire prodige, dans sa fraîcheur vierge de petite essence, à coté de moi, le hêtre barbu ! Chacun de ses cheveux était comme autant d'Èves souples et soyeuses, avec une âme enfant vivant et respirant comme Eve tout entière. Et tous ses cheveux sensibles et fins comme le prolongement de ses fibres, est-ce que ce n'était pas là aussi les fibres d'une trame d'éternité comme le drap des berceaux et des suaires de tout temps avant elle '? Mon Dieu ! ces cheveux dans mes mains et toute cette vie profonde d'Eve avec ses genoux et ses petites mamelles et son cher amour secret au creux de ma main comme si, étant au burd d'un tleuve, je puisais avec mes doigts un peu d'eau pour ma soif et que dans cette gorgée d'eau s'amassât toute la durée de la vie du lleuve! Et encore cette chair d'Eve aux renaissances infinies comme la lune et les mois, fraîche et mobile autant que les
fontaines, savoureuse et brillante à l'égal (les fruits d'un verger et des lleurs d'un jardin ! Et l'udeur de vin et de phosphore montée de ses aisselles comme quand un homme s'en va vers la cuvée et aspire le moût des raisins foulés! Elle était nue auprès de moi comme ma propre substance divisée, avec l'offre de son corps, avec de sacrifice toujours prêt de son amour, et moi continuellement je l'appelais ma vie. Et Eve était bien la vie comme la terre, les fontaines et les oiseaux. Elle faisait toute chose spontanément commu va la rivière, comme souftle le vent et comme il naît un fruit sucré à l'espalier. Elle était la vie de la nature avec le silence de ses végétaux, avec la grâce bondissante des écureuils et des chèvres, avec tout le mystère obscur et primordial qui fait que les rythmi'S du monde s'abrègent dans un grain de poussière animée qui ne le sait pas.
Oh! elle demeurait si merveilleusement la petite chose primitive et divinement animale comme une pousse simple et franche au jardin de la vie ! E'ne volonté au fond de nous
veut pour nous et tout ce qu'on a délibéré de faire ne nous met pas plus })rès du but. Eve, dans le moment où elle concevait de faire quelque chose, l'accomplissait. Son idée jaillissait déjà réalisée des profondeurs de sa rie. Elle était la fraîcheur du sentiment dans sa spontanéité native et elle s'étonnait toujours d'avoir agi sans paraître y avoir pensé. Personne n'a appris au ruisseau son chemin : il descend de la montagne: il n'a pas besoin de s'écouter et il se répand dans la plaine. Et niui, la voyant vivre de sa vie mobile et naturelle, je pensais : Toute chose que tu feras spontanément est un acte d'amour conime de prendre femme et de procréer un enfant. Malheur à celui qui, ayant le désir de faire une chose belle et juste, réfléchit! Il est sur le seuil de sa maison et tout à coup le vent ferme la porte et un autre homme est entré. Le héros est celui qui ne retourne pas la tête. Et Eve ainsi me donnait la bonne leçon.
Cependant, si j'avais dit ces choses devant les autres hommes ou simplement loué l'ai-
inable innocence d'Eve, on m'eût muntré au doigt par les rues comme un fou. Il y a toujours un fou comme moi qui sort de la forêt et celui-là va par la plaine en jouant sur la flûte des airs naïfs, et près du puits les vieilles femmes et les jeunes hommes le regardent passer en se moquant. Les petits oiseaux sont touchés de sa mélodie : il charme les agneaux et même le taureau cesse de gratter en mugissant le sol avec son sabot. Mais il n'est pas entendu des gens des hameaux. Or, après longtemps, il repasse près du puits et des hommes nouveaux sont là maintenant, jouant les mêmes airs naïfs sur la tlûte, car ni un grain de blé ni le son d'une bouche ne se perdent et seulement il faut attendre. Il viendra un jour où on s'apercevra que la bergère qui lile sa quenouille en menant paître le troupeau est plus près de la beauté que les princesses.
Eve, comme la bergère, filait le lin de mes jours; elle menait ma joie danser au soleil; et elle portait dans ses bras le petit agneau nouveau-né. Je mirais ma vie dans hi petite
source au fond d'elle. C'était la source même de l'être, toute claire et fraîche comme au matin du monde, c'était la grâce ingénue de la petite femme-enfant d'Éden. J'y voyais se refléter Dieu comme à travers les arbres et le ruisseau. La femme, dans l'ordre de l'univers, est la gardienne très pure de la vie instinctive et originelle et l'instinct est autant au-dessus de la réflexion que le ciel est audessus de la terre. Elle ne cesse pas d'être la beauté sainte de la douce créature animale qui se livre au baiser et enfante. Elle a la mamelle et la toison par symbole de sa destinée. Chaque fossette de sa peau est une coupe où boit l'amour mâle et elle a le cri innocent du faon et la clameur terrible de la lionne.
Nos plaisirs étaient candides et simples comme chez les pasteurs. Nous dansions dans le soir sur les gazons. Ou bien j'embouchais les pipeaux et elle dansait avec Héli. Déjà l'enfant avec grâce tournait ses pieds en rond; il obéissait au rythme des sons; et Eve et lui, dans l'heure suave, en levant et
abaissant leurs pieds blancs^ foulaient, les fleurs, comme en une image des vendanges. Il était nu; une souple tunique volait autour d'elle: et pareils à des grappes tombées des corbeilles, Abel et Stella dormaient sur l'herbe, dans le vent de leur danse. Attendris par la mélodie, l'ane et la vache gravement arrivaient l'un et l'autre, d'une langue fraternelle se léchaient à travers le poil épais. Ces allégresses champêtres s'accordaient au silencieux paysage, aux clartés naissantes delà lune, aux molles langueurs d'tinenuit d'été. Et Eve ni moi ne nous cachions notre désir. Elle venait sous les arbres et elle me prodiguait son bel amour charnel. Elle me donnait sa chère substance lascive, la pulpe et le moût ardents de son corps. La chair ingénue s'unit à la chair dans une si ineffable communion que c'est comme le partage à deux du pain de la vie et qu'il vient aux lèvres un petit spasme éperdu où bégaie et tressaille toute l'humanité enfantine du monde. Moi alors je croyais connaître le sens profond du mystère d'hymen; je versais la
vie comme un sacrifice surhumain. C'était l'agonie divine dans la douleur et la volupté, comme si vraiment je m'immolais dans le don de ma force et de mon sang mâle. Un effrayant vertige d'éternité passait, toute la durée des races dans une seconde mortelle et délicieuse entre deux abîmes. Et j'avais cessé de vivre; elle me tenait expiré au creux de sa molle et chaude poitrine. Et ensuite lentement je renaissais de la mort comme après l'amour il vient un petit enfant. Amour! Amour! es-tu autre chose que le passage de la mort à la vie et l'infinie renaissance?
Je ne finissais pas de désirer Eve et sitôt que le nourrisson quittait son lait^ elle aussi était reprise du goût de raniour et me donnait ses beaux seins gonflés. Nous n'étions jamais las de nous aimer. L'aurore et les nuits étaient une fête autour de ses grâces. Je venais comme un jeune roi et m'enveloppais du manteau somptueux de ses cheveux. Une fois, comme Héli et Abelet Stella aussi étaient avec nous, elle déroula cette toison d'or et de soie, et de larges gouttes de pluie crépitaient
sur le sol: nous étions sous ses cheveux comme sous une tente. Oh! je chérissais si follement la nuit ardente de sa chevelure : Elle s'épanchait da Ilot d'un lleuve vermeil. Elle annelait de colliers lourds et souples mes bras et mon cou; je prenais leurs torsades dans mes mains, je les déployais, regardant au travers, comme de dessous le feuillage d'un arbre, le soleil fil à fil se mailler au sang écarlate de leur trame. Et j'étais là, avec mon souffle court, contre le battement de sa vie à petits coups, contre la stillation mélodieuse de ses sèves profondes et l'odeur de fruit de sa chair, comme un homme ivre qui huit le vin à la bonde.
Son amour toujours me donnait la sensation presque religieuse de vivre en elle l'âme même de la terre dans une grande durée de temps. J'étais comme le cœur gonflé des arbres sous la pluie, comme le feu et la sève des terreaux, comme le sang rouge des métaux. J'étais moimême un peu de terre sensibilisée, devenue la fluide conscience de l'univers, comme la claire vitre qui reflète l'aube est faite de sable
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et de chaux. Oui, cela, je l'éprouvais avec un grand tressailkmcnt de toute la vie en moi. Quand je baisais Eve sur les yeux, je baisais ]a beautédujour, les ondesvermeillesdu vent, le frisson vert des feuilles qui s'y miraient. Son souffle était l'air des bois, l'arôme des fleurs et des fruits mêlés à la chaleur de son corps. Cependant je n'aurais pu dire pourquoi sa substance cà elle et à moi m'apparaissait la même que celle de la terre et des végétaux. Etant nus dans la nature, nous étions près d'elle au point qu'elle et nous formions une même chose de vie. Nous ne savions que cela. Eve me suivait sous les ramures. Celui qui aime dans l'ombre morte de l'alcôve a l'air honteux de lui-même comme s'il violait les divins abandons de l'amour. :\rais nous qui aimions parmi les oiseaux, dans les murmures de la forêt, nous étions là sous le regard de Dieu, comme les êtres originels, très purs. Mon cœur prolongeait le battement du cœur de la terre. Il pleuvait sur nos fronts d'odorantesneiges de fleurs. La lumière était comme notre âme et notre vie irradiées et flottantes
autour de nous, mariées trèshaut auxassomptions, aux chaleurs fécondes du monde. Doucement la vache et l'âne venaient à nous par les chemins verts; et ils ne se détournaient pas, connaissant aussi le simple amour. Au bord des gazons jouait l'émoi agile des familles. L'aboi des chiens ne troublait plus le 1 pin naïf assis sur ses reins dans la clairière. Euxmêmes semblèrent être revenus à la bienveillance. Et, ayant fait le serment de ne plus verser le sang, j'en étais payé par la confiance des humbles faunes. Toute vie est divine, avec les mêmes soulfrances et les mêmes joies physiques et la mamelle des mères allaite pareillement le petit des bêtes et l'enfant. Aux heures fraîches du matin, des. chevreuils s'avançaient jusqu'aux seuils ; Eve leur jetait la provende. Ensuite ils regagnaient le fourré profond. En chantant et semant devant elle du pain, elle charmait aussi les oiseaux.
Les œufs, le fromage, le pain, les fruits, les salades nous composaient des nourritures délicieuses comme nos faims. Elles nous donnaient le sentiment d'être en communion avec
la nature. C'est pour nous que fleurissaient le pommier, le prunellier, l'églantier et l'épinevinette, et après la Heur il venait-aux rameaux des rondeurs écarlates aux jus frais. De la bouche à la bouche nous nous passions leur chair fondante. J'aimais leur goût à ses lèvres : il se mêlait à l'odeur et au goût de sa vie ; et les enfants comme nous fraternellement mordaient aux mêmes fruits. Pour avoir obéi au vœu de la nature, il nous fut donné de goûter une vie légère et harmonieuse qui nous était restée inconnue au temps où nous vivions encore dans un état de fureur sauvage. Les impulsions violentes s'atténuèrent, l'âcreté du sang se lénifia : et vivant en paix avec nous-mêmes et les bêtes'autour de nous, nous jouissions de sensations innocentes et heureuses.
XXXIY
Un homme apparut. Un homme entra clans Eden. Il était beau et jeune. Pourquoi n'éprouvai-je pas le même sentiment que lorsque le vieillard franchit les limites du Lois? J'ai regardé Eve : elle n'était pas troublée et cependant elle le considérait avec attention. Yoilà, nous savions maintenant apprécier un homme pour ce qu'il vaut et non pour ce qu'il parait représenter. Un port allier, une démarche pompeuse sont peu de chose à côté de l'homme personnel qui règle ses pas et ses attitudes selon les mouvements intimes de sa
vie. Ce jeune homme savait des arts magnifiques : il avait bâti avec ses frères de puissantes écluses: toute la mer fut retenue derrière des portes de fer, et ensuite celles-ci s'étaient ouvertes et la mer était entrée, pacifique. Il prit ainsi une beauté qui l'élevait parmi la masse des êtres. Je l'ai admiré, il me parut naturel qu'ftve l'admirât comme moi. Et nous lui avons fait place au foyer : il a bu l'eau de la source, il a mangé de nos fruits; et par moments lui aussi regardait Eve avec des yeux francs. Il nous témoigna ainsi qu'il écoutait la nature. Autrefois je me serais offensé de l'ardeur et de la spontanéité de ce sentiment. Les civilisés des villes sont troublés d'acres ferments; les nourritures sanglantes et les alcools les tourmentent de vertiges. Ils infligent à la femme l'outrage d'un regard par lequel déjà, avant qu'elle se soit abandonnée, ils la possèdent. Ceux-là pénètrent dans l'amour d'une femme comme le chasseur dans le hallier. Oui, alors j'aurais repoussé de mon toit l'homme qui eût été touché par les
grâces de ma chère Eve, le soupçonnant im-
pur à l'égal de moi-même. Le bel étranger, en admirant Eve, m'apprit à la trouver plus belle moi-même. Je n'avais pas le droit d'en prendre ombrage, car un paysage appartient à toutes les âmes sensibles; et la femme aussi est un paysage vivant sur lequel se lève et se couche la beauté.
Eve regardait donc cet homme avec sympathie, lui trouvant un charme encore inconnu, et elle avait défait son corsage; elle ne s'apercevait pas que sa gorge était nue tandis qu'elle allaitait, sur la fleur divine de sa vie, notre dernier enfant. C'était pendant une après-midi de l'été. Les jeunes taures mugissaient sous les berceaux verts. D'aimables brebis paissaient près des seuils. Et il y eut cette année-là, une telle floraison aux églantiers que leurs cœurs à mesure repoussaient sous la dent des chevreaux. Le soir tomba; l'homme s'en alla aux dernières clartés.. Nous lui avions offert de passer la nuit sous notre toit. Mais il disait qu'il avait à faire là-bas auxhameaux.il regarda une dernière foisftve. Et moi, avec les chiens, je l'accompagnai jusqu'à la lisière.
Des mois s'écoulèrent ; nous parlions quelquefois de celui qui était parti. Eve me dit : « Sois sûr qu'il reviendra. » Je ne savais pas pourquoi elle me disait cela. Le bois était si éloigné des maisons qu'il me paraissait plutôt naturel qu'il passât son chemin sans retourner la tête. Or, comme elle l'avait pensé, l'homme un matin revint. C'était le printemps. Les mères du troupeau avaient mis bas leurs portées. Des agneaux bondissaient vers la jeune herbe fleurie. Il sembla qu'un attrait mystérieux l'eût ramené. Il me serra les mains avec une fraternité émue. Ses yeux étaient humides. Il me dit : « Je suis venu. Il y a ici une odeur de vie loyale qui me fait du bien. J'arrive de la mer; j'ai quitté un grand port; nous avons avec les miens creusé des canaux nouveaux. En travaillant, je croyais revoir vos clairs visages. Je n'ai pas autre chose à vous dire. » Il souriait et comme l'autre fois je le conviai à s'asseoir à notre table. Il ne regardait plus Eve avec les mêmes prunelles tranquilles. Et ce jour-là, Eve n'a pas ouvert son corsage devant l'étranger; elle s'est dé-
tournée pour donner son lait à l'enfant. Cependant aucune ombre ne voilait ses beaux yeux ingénus et limpides. L'bomme s'est levé vers le soir. Il m'a pressé de nouveau les mains, il m'a dit : « Je voudrais mériter à mon tour le bonbeur quirègne dans cette maison. ))Ève alors a fait avec nous un pas vers le bois : elle a cueilli une touffe verte et la lui a donnée, disant : « Les roses n'ont pas encore fleuri. » Mon Dieu, c'était là, après tout, une simple parole, une parole franche et spontanée. Pourtant j'en souffris comme si elle eût eu un sens qui me restait caché. Je vis que cet homme dans ce moment hésita avec cette touffe verte dans les mains. Sa poitrine se gonfla: il regarda Eve et ensuite il regarda le rameau. Ohî il était droit et loyal, je n'en doutai pas, mais lui aussi à présent cherchait au fond de cette vie verte de la sève un sens secret et il ne savait plus s'il devait s'en aller. Il demeurait donc là tourmenté de regret et d'espoir, me regardant tristement moi-même. Et puis il eut tout à coup des yeux hardis et clairs, il dit~en riant à Eve : « Eh bien, je repasserai
voir si les roses ont fleuri. » Ensuite il se mit à marcher à grands pas devant lui, nous jetant de loin un adieu sonore: et il n'avait plus osé presser entre les siennes mes mains fraternelles.
Elle et moi, après son départ, demeurâmes donc seuls sous les arbres. « L'enfant n'était pas encore endormi, me dit-elle. Laisse-moi partir la première. Toi, reste un peu de temps encore dans cette nuit pleine d'étoiles. ))Elle semlila vouloir me fuir; sa voix n'était plus la même ; et déjà elle courait d'un pas léger vers la maison. Mais voici, maintenant elle revenait vers moi et elle ne parlait pas ; elle me prit la main et nous marchions l'un près de l'autre, avec nos âmes obscures. Je sentis qu'elle n'avait rien à me cacher et cependant elle n'osa tout de suite m "ouvrir sa peine. Il y eut un long silence; les odeurs étaient fraîches et jeunes; la terre mollement respirait avec des froissements doux de feuilles, avec de sourdes rumeurs amoureuses dansles nids. Et puis soudain elle s'arrêta, elle me dit, dans un grand trouble : « Vois-tu, il ne faut
pas que cet homme revienne encore î » Je l'avais prise contre moi; elle tremblait dans ma poitrine; et elle ne m'avait rien dit autre chose. Mais moi avec des mainstendres je relevai son visage et regardai profondément dans ses yeux. Et je lui dis : « Si tu crois que cet homme te comblerait mieux que je ne l'ai fait, dis-le moi franchement. Je saurai alors si je dois vivre encore ici avec toi. » Aussitôt ses yeux s'épanchèrent; elle pleurait du large flot des pluies orageuses; et tout en pleurant; elle fixait un regard brillant sur moi. (( 0 ami, fit-elle, je puis bien te le dire à présent. J'ai senti en moi un mouvement comme quand tu es venu le premier jour. JVe trouves-tu pas qu'il est beau? Il est beau comme un fruit par dessus la haie et cependant toi, tu es pour moi le verger rempli des fruits les plus suaves.» Elle se pendait à mon cou; son geste me priait de la défendre contre elle-même. Elle me demanda anxieusement si cet homme n'était pas le plus beau des hommes, espérant peut-être que je lui répondrais avec colère que j'étais aussi beau que lui. Elle ne pa-
laissait pas craindre ma colère, elle avait plutôt confiance dans mon amour. « Toute femme, lui dis-je, eût été frappée delà beauté de cet homme. Il a la force et la tranquille assurance d'un homme selon la nature. ))Elle ferma les yeux: sa pensée au loin s'en alla l)ar les herbes foulées, sur les pas de ce jeune héros. « 11 m'eût prise comme toi! Oh! j'aurais connu le goût de sa bouche ! » soupirat-elle. Et je vis qu'elle le regrettait. L'heure nocturne endormit son courage. Elle ploya lasse et sanglotante entre mes bras. Moi alors je lui donnai secrètement raison de m'avoir parlé avec sincérité. Elle avait désiré l'amour de l'étranger avec l'ardeur jeune de son flanc ; et ce mouvement était sacré comme tous les mouvements de la nature. Il était né dans l'innocence de sa chair. Celle-ci a sa vie comme l'ame a la sienne. « Voici ma bouche, lui dis-je en lui prenant les lèvres entre les miennes. Vois à présent laquelle des deux tu préfères, de celle qui t'est connue ou de Fautre vers qui se soulève ton désir. » Je l'aimais très miséricordieusement, sans nulle ran
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cune. Elle reçut mon baiser et ses yeux restaient fixés vers la partie du bois par laquelle il était parti. « Oh! dit-elle, il m'eût embrassée autrement que toi î II m'eût fait connaître un autre plaisir! » Comment me serais-je fâché puisqu'elle m'exprimait là une vérité touchante selon le vœu des êtres comme on aime boire l'eau à une autre source, comme on préfère cueillir une pomme à l'arbre duquel on n'a pas encore mangé? Je souftlai sur ses yeux et elle eut l'air de s'éveiller d'un songe. « ÈvC; lui dis -je; je vais te parler à mon tour sincèrement. Si tu crois que ton bonheur est là où va cet homme, suis -le. Mais réfléchis que de même que plus aucun autre homme n'aura ce que tu m'as donné, tu ne pourras plus me rendre ensuite, si ton amour changeait, ce que celui qui viendra après moi m'aura pris.» Elle palpita longuement; elle était comme une petite eau dont le courant se froisse contre un obstacle. Et un peu de temps se passa, je souffris là une grande peine Cependant je ne fis rien qui pût peser sur sa décision. Si elle m'eût dit : « Je mettrai
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mon pas dans les herbes que son pas a foulées, » je l'aurais laissée partir. Ensuite j'aurais éclaté en sanglots ou peut-être j'aurais couru après elle dans la plaine, ^fais elle avança son visage vers le mien et me dit : « Vois, je pleure et je ris parce qu'à présent je suis entre toi et lui et cependant tu as prononcé là une parole sage. Tu as fait appel à mon âme libre; tu ne m'as pas traitée en enfant malade. En te revenant, j'ai le sentiment de te revenir par ma seule volonté. » Ainsi je compris qu'il lui était venu une vie personnelle. En allant vers l'étranger, elle eût fait preuve d'une àme libre : mais elle préféra demeurer avec moi et cela aussi attesta qu'elle avait maintenant la possession d'elle-même. Elle n'était pas plus belle en acceptant de continuer l'existence avec moi qu'elle ne l'eût été en la recommençant avec un autre. La Beauté ne peut varier selon la raison qui la manifeste et seulement elle s'égale à ellemême, dans l'accord de la volonté avec la loi naturelle. Mais si au lieu de se réaliser, Eve eût obéi à ce qu'on appelle chez les hommes
le devoir et qui est la négation de la conscience, peut-être alors j'aurais eu le droit de la mépriser à cause de sa double imposture. Elle me fût restée Lien plus sacrée en suivant un autre homme aimé.
Oh! comme à présent elle se roulait dans mes bras! Elle m'appartenait de toute sa volonté; la mienne ne comptait pas dans l'abandon que pour la seconde fois elle me faisait librement de sa vie. Ses petites mamelles s'offrirent comme si jamais cet homme n'était venu, comme si avant ce temps je ne les eusse point encore pressées sous mes lèvres. Elles me disaient : « Vois, nous sommes vierges : aucun homme encore n'a effleuré nos boutons roses et l'enfant n'en a. pas exprimé le lait. » Ses cheveux aussi m'entourèrent comme s'ils prenaient leur part de l'acte conscient où elle voulut se rendre à nïoi. Ils avaient la beauté animée et vivante de son désir; une âme était descendue jusque dans le plus jeune et le plus léger des duvets de sa nuque. « 0 chère Eve, lui dis-je en l'entraînant, viens là-bas où il y a plus d'ombre et où le rossignol a chanté.
Il manquait quelque chose à notre bonheur et à présent tu me l'as donné. Je crois que je ne te connaissais pas encore. » Elle n'avait plus son rire de petite chèvre, elle était sérieuse comme si elle rentrait après une absence; et moi je lui avais ouvert la birrière; et elle n'était pas partie. Eve! Eve, viens làl)as. Et je l'entraînais toujours un peu plus comme un moissonneur tire après lui dans le soir la gerbe avec laquelle il fera son pain. « Oh! fit-elle, il y a encore trop de jour, ami. Il ne faut pas que tu voies la couleur de mon visage. Attends que tout le jour soit parti et qu'il n'y ait plus que la pâleur des étoiles. » Elle ressembla à une autre femme venue avec une âme neuve et secrète. Je me penchai sur elle, j'aurais voulu voir ses yeux ; mais elle cachait son visage avec sa main. Je sus ainsi qu'elle avait rougi, elle qui ignora la rougeur dans le temps qu'elle me dit son désir pour l'étranger. Croyant qu'elle avait honte à présent à cause de sa faiblesse pour cet homme, je lui dis : « Eve, mon Eve délicieuse, moi aussi, quand tu passas avec tes compagnes, je
les regardai, les trouvant désirables et belles.» Aussitôt elle tressaillit ; elle me regarda dans la nuit avec des yeux tristes. « Oh! fit-elle, l'as-tu fait vraiment? L'as-tu fait comme tu dis?» Elle ne me dit pas : «Si maintenant encore tu les trouves belles et plus désirables que moi, va les rejoindre. » Doucement je répondis : « Oui, Eve, je l'ai fait comme j'ai dit, et ensuite je t'ai emmenée; et je ne savais plus que des femmes avaient ri en me regardant. » Les bétes commencèrent à sortir des ombres, car la nuit était tombée, et je la pris dans son amour sous les arbres. La grande onde passa; n us nous connûmes comme le premier jour. Et ce soir-là, un petit enfant encore une fois cria en nous cà travers la grande douleur divine.
iMes mains avaient semé la vie. J'avais lebâti mon tuit. Et la maison se fait avec l'écorce et l'aubier, avec l'eau., le t'en et la terre. Elle vit et grandit comme une allégorie de nous-mêmes, parmi la substance éternelle. Et l'bomme qui édifie sa maison et cultive son cbamp est plus près de la vérité que celai qui a recours au travail d"autrui. Celui-là seul connaît le prix et la beauté de la vie. Nous étions venus farouches et ingénus dans la forêt et à présent la terre levait; abondamment elle nous procurait les céréales, les
fraîches laitues, les tubercules riches en pulpe. De la vache était né le troupeau paissant dans la savane. Avec du sable, des cendres végétales et des coquilles réduites en pâte et vitrifiées dans l'ardent creuset, j avais fait le verre qui combla le vide des fenêtres et éclaira la joie des chambres.
Eve et moi avions été huniljles et soumis devant la nature; nous n'avions pas fait couler beau là où croissent les chênes ni dérangé Tordre immuable: et elle avait travaillé pour nous. Là-bas grondait la tragique souffrance des villes. D'horribles clameurs déchiraientles horizons fumants. Il y avait là-bas des hommes qui croyaient connaître la joie ! Il y avait là-bas des hommes si malheureux! Mon Dieu ! que ce temps est loin ! Je t'assure, beauté, ce n'est plus là qu'un souvenir. En délaissant le mensonge et retournant à la nature, nous avons connu les sentiments purs tels qu'ils sont enseignés par le troupeau, les doux animaux errants et l'évangile des arbres. Une simple épouse aux yeux frais, par la vertu de ses gestes constants et harmonieux, m'a
appris la sagesse et la force. Tout le mal vient (le n'être l'un pour l'autre que des apparences et nous avions été nus devant l'aube.
Comme Thomme antique, j'avais aimé le bois d'abord parce qu'il me donnait l'ombrage et les fruits. Ensuite les oiseaux et les feuillages m'avaient révélé les secrets merveilleux ; nous avions perçu b^ sens de la vie, et Kve et moi ainsi retrouv;anes la vraie conscience. Chaque fois que j'étais dans le doute ou la peine d'une chose, j'allais devant moi selon la parole du vieillard et je me tournais vers les arbres. La maison était belle d'innocence et de pampres, avec des portiques fleuris sous la courbe de Tarc-en-ciel. D'incessantes fêtes nous étaient offertes par le silence, la germination et le retour harmonieux des heures. Nos rites célébraient les bienfaits du pain, du lait, (lu miel et des fruits. L'œuf, le nid, la ruchd étaient pour nous comme les symboles du monde. Nous ne cessions pas d'être d'humbles serviteurs de la terre, agenouillés devant le miracle de la vie et sans orgueil.
Le probe laboureur connaît les richesses
que ne procure pas rargeiit. Il se lève dans r"ûr et la pourpre: Torient et l'occident sont le ruissellement de ses joyaux. Tout l'univers se reflète dans le ruisseau où il étanche sa soif. Et ni l'éclat des argenteries ni le faste des lambris ne peuvent ajouter à sa faim. Sa table est dressée devant la nature: il contemple la beauté du ciel et des montagnes; il croit se nourrir de leur lumière en goûtant d"un fruit, d"un légume ou d'une fraîche mie de pain. Les bromes toniques le saturent de santé et de joie mieux que les obscures thérapeutiques.
Un jour viendra où chacun possédera son champ et comme mui sans hâte bâtira son toit arqué à l'égal du bœuf et du berceau. L'homme alors comprendra le sens de la porte et de la fenêtre et de la prairie près de la maison.
Les ans coururent, les paraboles célestes s'accomplirent. Nous ne comptions plus l'Age des bétes du troupeau aux lignes en cercles de leurs cornes. Peut-être nous étions de très anciennes créatures. Je ne savais plus
quand elle était venue dans la foret; j'avais oublié qu'en ce temps moi-ménie j'arrivais des villes. Nous avions toujours été là; nous y étions venus comme de petits enfants aux jours jeunes du monde. Voilà bien les grès et les basaltes des planètes, blocs d'éternité aux mêmes trous clairs du ciel. Il y a des milliards d'années que le jour se lève sur ce coin de nature où ont poussé les chênes. Et tu as l'âge de la terre, Eve; tu es toujours le même symbole des petites mains maternelles pressant tes seins pour en faire jaillir le lait. Voilà, oui, nous vivions dans le bois un grand songe de vie.
L'automne répand ses corbeilles d'or et puis l'hiver comble la grange. L'hiver et l'automne, dans l'ordre du monde, ont une beauté égale au printemps et à l'été. Eve était pour moi le prodige harmonieux des saisons. Elle venait à moi, les mains pleines de sa vie, avec les lleurs et les fruits et elle attendait tranquillement l'hiver. Chacune de ses heures se rajeunissait de toutes ses heures vécues. Elle eut des grâces belles et graves sous nos ans
d'amour comme des guirlandes de myrtes verts. Elle dansait comme une petite vierge sur les pelouses au son de mes pipeaux et elle avait le visage clair des jours jeunes de ma joie. Il n'y eut qu'un peu plus de lumière dans ses yeux, une lumière plus haute comme à mesure que le midi ruisselle. Il n'y eut que des formes plus onctueuses autour de la fine épine de sa vie. Deux fois le jour, à l'aube et au crépuscule, nous partions nous baigner au ruisseau ; de la lumière s'égouttait de ses hanches ; toute l'eau était rose du frisson de sa chair. Mais moi. avec ma peau velue et rousse sous le ciel matinaK jetais encore la sombre nuit attardée quand elle, dans le soir des arbres, déjà s'annonçait la belle aurore venue à petits pas. Le vent ensuite séchait notre nudité fraîche sous les arbres.
Xos corps étaient légers d'éternité comme la source et le bois. Et Eve ne cessait pas d'être la petite femme enfant, mobile et spontanée, la divine créature originelle qui aimait et enfantait comme la terre. La fraise des bois se fanait et elle renaissait aux pointes de sa
mamelle. Elle me demandait comme au premier jour : « >Ie trouves-tu désirable? » Le temps venu, je lui disais : « Chère femme, la grive a chanté. » Elle mettait au monde les races comme moi j'ensemençais mon champ, et après l'enfant, à mon tour je buvais la vie à son sein.
Or notre désir neuf fois encore enfanta. Nous eûmes ainsi, par analogie avec les mois de l'année, neuf fils et trois filles; et ceux-là étaient les mois magnifiques du soleil, des semailles et de la charrue, celles-ci furent les mois des grâces intimes et familiales^ du rouet, des anniversaires dans la calme maison sous la neige. A chaque enfant je plantais une essence vive en signe de dédicace; elle portait un nom aux chères promesses ; toutes ensemble formèrent la petite forêt de la vie dans la grande forêt des arbres, f^t comme Eve et moi, égaux et candides dans la substance, ensemble les filles et les garçons s'ondoyaient aux fontaines et ne s'apercevaient pas nus. Après le travail, ils nouaient des rondes ou luttaient, se joignant sous les aisselles,
avec des mains innocentes. Iléli menait l'Ane aux labours. Il courbait sous ses poings les cornes du taureau jusqu'à terre. Celui-là était le jeune pâtre héroïque promis aux travaux et il savait lire dans les constellations. Abel d'une main agile faisait courir l'outil, réfléchi et grave. Il m'aidait à forger le fer, à clouer les charpentes, à consolider le toit: et à chaque enfant j'avais agrandi un peu la maison; à présent elle couvrait un large espace, avec ses palaisseaux vermeils 'sous les chaumes moussus du comble. Stella, la troisième, connaissait les dictâmes, versée dans la science des simples. Sylvan, subtil musicien, imitait en sifflant la chanson de l'alouette et du loriot": sa mélodie accompagnait le rythme ailé des danses: et Floriane frappait la mesure sur une écorce creuse, sonore comme le tambourin. Cependant Eglante, venue trois ans après Floriane, avait la garde des chèvres et des brebis ; elle les conduisait paître en chantant des chants lents qui nous faisaient pleurer mollement. Personne ne les lui avait appris et elle avait la voix claire du ruisseau.
Aucun ne savait lire ; mais je les avais initiés aux présages, à l'harmonie de la créature et de l'univers, à la beauté sacrée du corps, à la joie des êtres; et ils n'ignoraient pas que leurs sens s'accordaient aux fins de leur destinée. La bouche a d'onctueuses papilles pour savourer les fruits juteux et sucrés. La caresse affleure aux mains en signe de la loi fraternelle. Les narines hument les bouquets ardents de la vie. Et les oreilles ne font pas de mal en écoutant le vent et les oiseaux, ni les yeux en se mirant dans les fontaines et dans les yeux. La nature se propose l'école des voluptés, et la vie est à ellemême sa jouissance. Nos repas et nos jeux en restaient délicieux.
Vie! ô vie! tu étais notre culte! Une rose, une primevère, le cœur d'une fleur de pommier s'ouvrant au jour étaient pour Eve et moi une merveille aussi divine que la naissance du matin. Et la vie n'est pas plus grande dans un petit enfant qui vient au monde que dans la graine d'où sort le champ de blé et le noyau où mûrit l'automne du verger. Il
faut être humble devaut les prodiges et il n'y a ni premiers ni derniers dans l'ordre du monde.
Oh! Beauté! avec quelle joie attendrie tu te tenais à présent courbée sur les gazons, t'émerveillant du scarabée qui rame à travers la jungle efïrayante des brins d'herbe, toi qui autrefois, en le tourmentant d'un fétu, espérais le détourner de ses voies! La bête allait à sa destinée aussi sûrement que la comète tourbillonnant parmi l'espace. De minces et ardentes fourmis aussi gravissaient des mottes hautes comme les monts et celles-là non plus, tu ne les poussais plus à droite quand elles s'orientaient à gauche. Le scarabée et la fourmi faisaient là une chose utile et profonde qui s'égalait à la marche rugissante du lion dans le désert, à la manœuvre véhémente d'un homme dans les tumultes d'un port; à la témérité du navigateur appareillant pour les îles inconnues. Tes clairs yeux s'étaient ouverts, tu n'ignorais plus que tout a pour but et pour nécessité la vie et la vie se prescrit à soi-même la loi. L'amour n'est
encore qu'un des moyens par lesquels la vie éternellement se renouvelle et s'accomplit.
Nous allions admirer filer la filandre dans la clairière, le roitelet tisser «l'un cheveu son nid, la pie et le freux accrocher leur aire raboteuse à la cime du hêtre. La clématite cardait son étoupe; l'épi se barbelait: le bouleau se cerclait d'anneaux d'argent. Et l'ombre fait une musique silencieuse au bord des gazons. La pluie féconde et sensible filtre aux artérioles profondes. Une petite semence ne cesse pas de fructifier pour la vie et un geste jette devant lui de l'éternité. Chaque matin le jour est enfant et fenfant sur les gazons est un siècle qui dort. De chacun de nos pas il fleurissait des vies. Le printemps naissait de ton sourire, belle Kve: chaque minute était une naissance en nousmêmes. C'étaient là autant de mystères qu'il y a d'étoiles et le vibremeiit léger d"un cil à ta joue n'était pas moins inagnilique que le frisson énorme de la chevelure des chênes. Nous vivions chez Dieu avec des yeux ravis.
Oh! maintenant il nous était venue une si
fine et si vibrante sensibilité! Nous regardions les nuages se former de nos pensées. Nous palpitions, le sein gonflé, aux clartés des étoiles comme si par ces clartés, les âmes d'une humanité délivrée, plus près des secrets que la nôtre, nous regardaient. Un haut et léger ciel d'avril correspondait à de si intimes et heureux mouvements en nous! Les lourds nimbus dormants de l'été passaient comme des navires d'argent aux voiles silencieuses portant la joie gonflée de notre vie. De tendres exaltations, d"aimables langueurs montaient de nous vers les jeunes lunes du printemps aux nuées blondes sur lesquelles se joue l'ombre des premières feuilles. Les nuits d'automne, pleurant de douces lueurs filtrées de veilleuses, nous versaient la sympathie pour des maux fraternels et qui nous étaient ignorés. Il glissait à la tombée du jour, par dessus la terre givrée de frimas, de si frileux frissons roses au pâle émail pers du ciel! Des nuances éteintes et malades nous donnaient le goût de nous replier sur nous-mêmes, voluptueux et transis. Les hê-
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très, nus et noirs, dans les métaux du couchant, avec leurs dures lances raidement brandies et incrustées, étaient aussi une émouvante chose solennelle comme des chevaliers s'en allant aux croisades avec leurs pennons écarlates, comme des forgerons remuant avec de noires tenailles, aux fournaises célestes, les pourpres tisons du soleil. Et il y avait, dans le bois blanc de neige, une mare où, de gel et d'ennui, était morte la lune. Nous sentions nous venir, à roder près de cette mare,, une petite âme sauvage de loup, comme dans les légendes. Et avec Hiiver, les fables sortaient de nous, comme les mythes aux Ages terribles du monde. Xous étions des enfants ingénus devant les dieux farouches.
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Les arbres de la forêt eurent des noms humains comme les enfants, les bêtes et nousmêmes. Les plus anciens, avec le rire du vent et des nids dans leurs hautes ramures, avec la foudre et le soleil sur leurs visages de siècles, nous apparaissaient d'antiques hommes sacrés, des druides aux longues barbes vénérables. Xous les évoquions au temps des dédicaces ; ils présidaient à nos fêtes. Leurs feuilles, comme des langues mobiles et vives, répondaient à nos implorations filiales. C'étaient là des images de grande vie, comme
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des mains d'aïeuls ouvertes sur riiuiiianité primitive et ils étaient les piliers sur lesquels s'appuie la cuurbe des météores. Nous étions près de leur cœur sonore, humbles et confiants : ils avaient vu les anciens soleils et ils étaient comme des vieillards debout ,et qui regardent venir Ips temps par les avenues. Moi je n'avais plus jeté la cognée dans leurs fibres vertes. Il y a toujours assez de bois ciiâblé pour le feu et pour les travaux de la maison.
Oh! à la longue^ à force de vivre dans le mystère, nous possédâmes une âme si déliée, si ditïérente de celle que nous avions eue autrefois 1 Nous n'émettions plus en parlant les mêmes euphonies. A présent nous parlions avec une autre voix, oui; la nuance d'une autre voix comme la rumeur de la forêt dilïêre du bruit de la tuyère dans la forge. Nos paroles aussi prirent un sens spécial: nous n'aurions pas tout de suite compris les gens qui seraient arrivés vers nous des villes. La bouche là-bas moud du vent: une parole fait le bruit d'une chose qui tombe dans un puits
vide. Mais nous,, nous parlions en silence ou bien tout à coup nos cris éclataient, pressés, avec le bouillon du sang à nos aortes, comme les gouttes d'une pluie d'orage. Nos émotions étaient rapides, chaudes et sauvages. Nous nous serions créé un verbe comme l'enfant si nous n'étions venus là avec des mots tout faits. L "homme est plein de voix qu'il ignore et il écoute l'écho des autres voix en lui.
Nous eûmes un langage qu'entendaient les oiseaux, comme les saints hommes vivant au cœur de la nature. Les mots étaient pareils au tlot de notre sang : ils battaient en nous comme notre cœur. Ils étaient la vie même dont nous vivions. Ceux qui étaient inutiles à exprimer la fraîcheur vierge de nos sensations s'en allèrent de nous, comme les espèces s'en vont avec les conditions changées de l'existence. Il ne nous resta que les signes nécessaires par lesquels l'âme s'accorde au labeur journalier, au cours des choses, aux émois de la vie, eux-mêmes frémissants et légers comme la source et les feuillages.
Nos sens, toujours plongés par leurs fibres nerveuses dans la divine matière de la vie, acquirent-ainsi à la longue une acuité merveilleuse. Nos yeux et nos oreilles perçurent les distances qui s'interposent entre les choses et leur prolongement dans l'être. Ils virent le son; ils ouïrent la lumière; et maintenant nous étions nous-mêmes de petites vies harmonieuses aux écoutes de l'universelle harmonie. Nous avions perdu la notion du temps ; les heures ne comptent pas pour celui qui les mesure au sens de l'éternité; toutes ensemble sont les mouvements de quelque chose d'infini et d'éternel qu'on ignore. J'avais le sentiment de vivre toute ma vie devant moi, dans le prolongement de ma race. Je vivais physiquement les jours futurs aussi clairement que je vivais les joies du présent. D'autres hommes solitaires sans doute durent éprouver cela. Et seulement, à cause de cette âme qui naturellement se portait vers l'audelcà de la vie, le passé à mesure s'en alla de moi, bien que je fusse certain que chaque homme, depuis les origines et dans la durée,
n'est quuiie même parcelle de vie et le même homme infiniment prolongé revivant tous les mouvements de son ancestralité dans le moment où il ne croit vivre que de sa vie présente. Nos idées étaient belles et simples, venues des actes de notre vie. Elles ne montaient pas tout d'une fois à nos lèvres, quelquefois s'achevaient à des jours d'intervalle. Et l'arbre ne donne pas tout de suite son fruit ni la mamelle son lait.
Et vois à présent : je suis x\dani et toi tu es Eve et voici les races. Toi et moi avons été les ingénus semeurs aux champs de la vie. Toi et moi avons semé l'humanité jusqu'aux dernières clartés du jour. Et maintenant la lumière se retire d'entre les arbres. Un soir merveilleux descend de la foret et s'étend sur nos fils à travers les âges. Il est plein des roses de demain. Le troupeau paît dans l'ombre. Il y a des chants d'enfants et de jeunes hommes sous les rameaux étoiles : ils célèbrent les grâces et l'héroïsme. Et moi je prends tes genoux vénérables dans mes mains comme à la saison d'amour. Ma barbe de patriarche neige
sur tes seins cliarmants d'aïeule, tes beaux seins immortels qui renaîtront en d'autres, blancs et sucrés comme les sèves au printemps. Xous avons vécu le songe ébloui des noces parmi les images et les apparences, dans l'infini de nous et dé la vie par deLà nous. Et voici, nous avions cru la forêt immense comme la terre sous l'arc des météores. Jamais le soleil ne Unissait de se lever et de se coucher sur elle. Pourtant il n'y avait là qu'une centaine d'arbres. Mais chaque essence est à ellemême une foret si on la compare à la mesure de l'éternité. Toute chose a un sens mystérieux de symbole qui lentement s'élucide.
Or maintenant fais venir la vache et l'âne; fais venir aussi les chiens et le bélier. Qu'ils arrivent avec toi vers la lisière et tournent leur visage du côté des hameaux. Qu'ils soient tous là pendant que ma barbe remuera au vent des paroles. Je veux te dire encore une chose. ïu es Eve et moi, le pauvre Adam, je te dis : « Porte tes mains à mon front et puis écarte les doigts afin qu'au travers je voie le ciel plein d'étoiles comme autrefois sous le
grand hêtre. Et ensuite je' fermerai les yeux profondément comme dans le sommeil, et avec la chaleur de ta vie à mes tempes, ô heauté! je regarderai Thomme de ma race, l'homme sorti de moi qui. si humhle, allai nu sous les arches vertes, devenir le dieu des âges.