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VIII PRÉFACE

sublime ou d'un chef-d'œuvre nous prouve que l'infirme, c'est l'homme médiocre. Nous comprenons que l'étude etl'imitation du génie nous avancera dans le chemin de la perfection. Le genre humain n'a jamais progressé autrement. Les fortes individualités remorquent les retardataires. Elles ne sont plus de ce monde que leur tradition et *» leurs œuvres facilitent toujours la marche ascensionnelle de ceux qui gravissent péniblement une

voie que leurs prédécesseurs ont non seulement franchie en quelques bonds, mais qu'ils ont rendue plus praticable et plus sûre en y laissant la trace lumineuse de leur passage.

Ladislas Mickiewicz.

tr

Années h'ekfancb et d'adolescence. — Premières poésies et

PREMIER AMOUR. — PUBLICATION DES OEUVRES. — PHILOMATHES ET PHILARÉTES. — PERSÉCUTION, EMPRISONNEMENT ET CONDAM- NATION PAR UKASE IMPÉRIAL.

Le 24 décembre 1798, à Zaosie, ferme située en Lithuanie, aux environs de la petite v.lle de Nowogrodek, naissait Adam Mickiewicz. Les vastes forêts de cette région ont longtemps protégé ses habitants contre les incursions de leurs voisins. Une forêt de traditions les protège encore contre l'invasion spirituelle de la Russie. Moins expansifs et moins brillants que leurs frères des bords de la Vistule, ils sont plus réfléchis et plus tenaces. Cette province, librement unie jadis, dans sa prospérité, à la Pologne par un mariage, comme la Bretagne, avec laquelle elle a plus d'un trait de ressemblance, le fut à la France, scella, dans son malheur, cette alliance en produisant coup sur coup Thadée Kosciuszko et

â ADAM MICKIEWICZ

Adam Mickiewicz. Le génie intuitif de Michelet lui a fait saisir que ce sont les grands hommes des diverses parties de la Pologne qui forment et cimentent son unité morale (1). Edgard Quinet a recueilli l'anecdote suivante : « Un général polonais (l'illustre Dembinski) m'a raconté que, dans Finie des dernières guerres contre la Russie, ayant conduit son corps d'armée sur les bords du Niémen sans intention de le franchir, il voulut savoir pourtant si l'autre rive était restée polonaise. Pour cela, il rassembla la musique de ses régiments, et il lui fit jouer un des vieux airs de la patrie. A peine les premierssons eurent-ils traversé le fleuve qu'il s'éleva de la terre qu'on ne pouvait atteindre — c'était, je crois, Kowno — un murmure confus de voix qui consola le cœur du vieux soldat (2). »

A ce murmure confus devaient succéder des strophes inspirées qui, du fond de la Lithuanie, retentirent jusqu'aux confins extrêmes de la Pologne et qui résonnent toujours.

Enfant, Adam Mickiewicz fut témoin de l'admiration suscitée par l'héroïsme des légionnaires, et il entendit bénir les victoires remportées par Napoléon sur les oppresseurs de la Pologne. Bientôt la Grande Armée traversa la Lithuanie en triomphe pour y repasser en déroute : spectacle extraordinaire qui remua profondément Fàme d'Adam Mickiewicz.

Je me rappelle bien 1812 , a-t-il raconté plus tard à un ami. Chobrzynski, lié avec mon père, évacua Nowogrode

(1) Voir la Pologne martyre, p. yn. Paris, 1863.

(2) Préface des Esclaves, p. xxx. Édit. Bruxelles, 1853.

avec le dernier détachement russe. Les traînards voulurent piller et incendier la ville. Ghobrzynski la préserva et distribua aux habitants le blé qui restait en magasin. En deuil alors de mon père, je vis entrer l'armée polonaise en pleurant de joie. On me soupçonna de regretter les Russes. Ce reproche me blessa douloureusement et je ne pus de longtemps l'oublier (1).

A une leçon du Collège de Fratice, du 23 décembre 1847, Michelet cita une autre réminiscence de la même époque:

Notre illustre collègue et ami Mickiewicz m'a conté l'impression qu'il avait eue enfant lorsqu'en 4812 sont arrivées dans la Lithuanie, où il étudiait, ces masses d'hommes qui revenaient de Moscou, et les rapports que lui, Mickiewicz, avait eus avec eux. C'était au moment où les grands froids commençaient : les Polonais étaient dans la plus grande inquiétude , dans une attente , une anxiété extraordinaires. On allait, chaque matin, voir le thermomètre; et on s'effrayait de le voir baisser, baisser, baisser. Et puis voilà que peu à peu on voit arriver des hommes et encore des hommes; tout en est plein : les maisons, les édifices pu-

(i) Notes d'Eus tache Januszkiewicz prises au cours d'un voyage en compagnie de Mickiewicz de Paris à Zurich, en 1846. Le 23 juin 1812, 300 voltigeurs français avaient franchi le Niémen. Napoléon P r entra à Vilna le 28 juin, à midi. (Voir : Itinéraire gé- \ néral de Napoléon, indiquant jour paK jour, pendant toute sa vie, où était Napoléon, par Perrot. Paris i84o.) « Le roi de Westphalie arriva le 8 juillet au soir à Nowogrodek avec trois de ses quatre corps d'armée. » L'un de ses trois corps d'armée, le 5 e , composé de Polonais, était commandé par le prince Joseph Poniatowski. (Voir : Mémoires pour servir à V histoire de la campagne de 1812, en Ruisie, p«rrAlberl du Casse, Paris. 1852.)

blics, le collège où était alors Mickiewicz, tout se remplit à la fois. Le froid devenaitHrès vif; on leur faisait des feux partout. Dans les salles, dans les corridors, partout des soldats, des Français. Mickiewicz, qui avait alors \ 4 ans, allait de temps en temps regarder ces fantômes. Plusieurs d'entre eux avaient marché bien au delà de leurs forces par une vigueur intérieure que leur aspect n'expliquait pas. Le grand poète vit tout de suite une chose que personne n'a dite. Ces vieux soldats ne se couchaient point ; la nuit, autour du feu, on les trouvait toujours la tête sur le coude, à rêver : ils avaient perdu le sommeil, étant tellement habitués au mal, à la fatigue, tellement désaccoutumés du repos. Ils roulaient en eux cette grande histoire. C'était trop, vous le sentez, pour les mêmes hommes d'avoir commencé en 1792 et de se trouver là en 1812 : chose excessive, au delà des puissances humaines. Donc, cette histoire leur revenait toujours : ils restaient là, rêveurs, autourdu feu. Le grand poète des Morts (c'est le titre du premier poème de Mickiewicz), les ayant longtemps contemplés avec une gravité au-dessus de son âge, se hasarda à adresser une question à ces vieillards : c Vous êtes bien âgés ; comment donc, à votre âge, êtesvous sortis de votre pays, encore cette fois, pour venir si loin ? i Et alors ces vieux grenadiers, relevant leur grandes moustaches blanches, répondaient avec simplicité : « Nous ne pouvions pas le quitter, le laisser aller tout seul ! i Voix profonde de la Grande Armée : i Nous ne pouvions pas le laisser aller tout seul, * Et le dernier mot est sublime : i Le laisser aller seul I i Ainsi ces vieux soldats ne comptaient pour rien les générations nouvelles ni les cinquante peuples que Napoléon traînait après lui. Sans eux, Napoléon eût été seul. Grande réponse, voix profonde du cœur de la France. Le cœur survivait au sacrifice. C'est le plus précieux trésor de la déroute qui fut recueilli ainsi, sauvé par un enfant

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polonais. Et il a garde ce trésor. C'est là ce qui le soutient à travers tant d'épreuves. Mickiewicz est resté, par cette force du souvenir, si j'osais le dire ici, presque plus Français que la France.

Second fils d'un avocat très considéré dans sa ville natale, Adam Mickiewicz appartenait à une famille à laquelle une tradition prêtait une origine princière, mais qui, fort appauvrie, se débattait péniblement au milieu des difficultés d'une époque calaraiteuse. Chaque guerre devenait pour les Russes l'occasion de.vexations épouvantables et, en pleine paix, leur brutalité et leur arbitraire mettaient à une rude épreuve la patience des infortunés Lithuaniens. C'est parmi la menue noblesse qui, généralement, ne possédait rien en propre que se recrutaient les fermiers et les titulaires des plus humbles fonctions administratives et judiciaires, tous gens en contact immédiat et journalier avec le paysan, au courantde ses usages, initiés à ses aspirations et capables de l'entraîner. Cette classe, à peiue plus prospère que le paysan, mais exonérée des servitudes qui pesaient alors sur ce dernier, a toujours été une pépinière d'insurgés. Les Russes s'acharnèrent contre elle avec une férocité particulière. Adam Mickiewicz respira donc la plus saine des atmosphères.

D'entre ses quatre frères, Antoine, le plus jeune, qui mourut à six ans, montra une précocité extraordinaire, car il savait lire, écrire, compter et témoignait beaucoup de dispositions pour le dessin et h\ musique. Sa perte affecta ses parents au point qu'ils abandonnèrent la mu-

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tairie de Zaoste pour s'installer définitivement à Nowogrodek. Antérieurement déjà, il arrivait que Nicolas Mickiewicz passait plusieurs mois seul en ville, où sa femme le rejoignait lorsqu'ils avaient à recevoir chez eux ou à aller dans le monde. Mais dorénavant Zaosie fut affermée, le séjour constant à Nowogrodek se prêtant mieux d'ailleurs à l'éducation des enfants (i). Le jeune Adam entra" au collège des Dominicains le 13 septembre 1807.

François n'avait pas la mémoire prompte; il y suppléait à force d'application. Adam n'apprenait presque rien dans les livres ; il lui suffisait d'écouter son frère réciter ses leçons. Aussi n'achetait-on de livres de classe que pour l'aîné, et le puîné s'en passait (2).

Au collège, racontait plus tard Adam Mickiewicz, nous avions nos propres tribunaux et qui jouissaient d'une telle réputation que, dans leurs différends avec la jeunesse, les juifs s'en rapportaient absolument à cette sorte d'arrêts (3).

De plus, les Dominicains permirent à -leurs élèves de former de vrais bataillons scolaires, avec armes, uniformes et décorations. Les Russes n'y prêtèrent pendant quelque temps aucune attention. Ces bataillons, à certains jours, s'en allaient manœuvrer hors de la ville. En 1812, les esprits étaient très montés. Le 3 mai, les bataillons scolaires furent rencontrés par un lieute-

(1) Nous empruntons ces détails à un mémorial de famille commencé par François, le frère aîné d'Adam, mais bientôt interrompu.

(2) Mémorial de François Mickiewicz.

(3) Notes d'Eustache Januszkiewicz.

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nant russe, Siemihradzki, décoré de la croix de Sainte- Anne, pour sa participation au massacre de Praga, en 1794. Une des décorations enfantines qu'il aperçut lui déplut. Sur une observation grossière, une rixe s'engagea. Les élèves désarmèrent l'officier et l'emmenèrent prisonnier au collège ; les premiers soldats qui se présentèrent furentrepoussés. Heureusementqucle recteur avait couru exposer l'incident au général russe qui commandait à Nowogrodek, brave homme qui ne demanda pas mieux que d'étoufïer l'affaire. Il obligea l'officier Siemihradzki à donner sa démission et à passer au service civil. Le jeune Glowacki, qui avait frappé l'officier, reçut une correction, mais des mains de son père. D'autres élèves furent mis cinq jours au pain sec et à l'eau. Des uniformes ayant été lacérés dans la bagarre, les soldats qui les portaient furent indemnisés. La dissolution des bataillons scolaires fut immédiatement prononcée. Nicolas Mickiewicz , qui s'était activement employé à amener cette solution pacifique, en fut si heureux, qu'il invita chez lui à dîner les officiers russes pour sceller l'oubli de cette aventure(l). Le souvenirde cette levée enfantine de boucliers n'a peut-être pas été étranger à la genèse du chef-d'œuvre d'Adam Mickiewicz : le sieur Thadée.

Les chansons et les contes populaires se gravèrent de bonne heure dans la mémoire d'Adam Mickiewicz.

N'est-il pas étrange, faisait-il observer le 25 juin 1846, en parcourant des recueils de chansons populaires, publiés cette

(t) Mémorial de François Mickiewicz.

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année-là, que je ne trouve rien dans ces ouvrages que je n'aie entendu et appris, enfant, à Nowogrodek dans la maison paternelle? Notre bonne, nommée Gonsiewska, connaissait par cœur toutes ces chansons et les chantait en compagnie des paysannes qui venaient filer. Je puis aujourd'hui encore chantonner chaque air et rectifier les fautes des éditeurs (1).

Son premier essai poétique lui fut inspiré par un incendie qui éclata à Nowogrodek, en 1810. Il existait une société patriotique dans la ville ; ses archives étaient cachées dans le clocher de l'église Saint-Nicolas qui brûla. Ces papiers lurent sauvés et remis à Nicolas Mickiewicz. ils contenaient « les mystères des rapports entre l'Aigle blanc et le Cavalier deLithuanie (2).» Le jeune Adam décrivit l'horreur de cet incendie et stigmatisa en même temps le désarroi de la garnison russe et la rapacité du maître de police d'alors qui ne vit dans ce désastre qu'une occasion de voler impuné-

ment. Ces vers circulèrent et auraient pu attirer des désagréments à Nicolas Mickiewicz s'il n'avait, en temps opportun, graissé la patte à qui de droit.

Mais si Adam Mickiewicz rima de bonne heure, il ne connut sa vocation qu'en 1818, et nous verrons que ce fut l'amour qui la lui révéla. En attendant, tout en ayant causé à ses parents la satisfaction de voir son nom imprimé parmi ceux des meilleurs élèves dans l'almanach où ces mentions s'inséraient alors, il ne fut

(1) Conversations d'Adam Mickiewicz, notées par Alexandre Chodzko.

(2) Mémorial de François Mickiewicz. Les armes de la Pologne sont un aigle blanc, celles de la Lithuanie un cavalier.

nullement un enfant prodige. Son premier répétiteur, homme acariâtre, l'avait rebuté. Un nommé Jankowskiqui lui succéda gagna ses bonnes grâces en lui narrant sans fin de ces légendes populaires qui, après avoir été le délassement des premières années du jeune Adam, nourrirent son imagination et fournirent plus tard la trame de ses premières créations. L'enthousiasme de l'écolier fut si vif qu'il supplia son maître de coucher toutes ces belles choses par écrit et qu'il l'y décida. 11 le perdit de vue ensuite, mais reconnut lui avoir été redevable de son goût pour la lecture et pour l'étude (1). Aussi, au logis, eut-il dans son département la surveillance des archives et de la bibliothèque, tandis que son frère aîné dut inspecter l'écurie et entretenir une collection d'armes. Cette collection renfermait des reliques de famille, depuis un uniforme des régiments de Kosciuszko jusqu'au sabre du grand-père, ennemi juré de Stanislas-Auguste, et de l'aïeul, partisan zélé de Stanislas Leszczynski. A Adam Mickiewicz incombaient encore les lectures du soir à haute voix. Souvent, le journal remplaçait le livre, chaque victoire des Français provoquait de joyeuses exclamations, chacune.de leurs défaites arrachait des soupirs à l'auditoire (2). Voilà quel foyer patriotique prépara au rôle qu'il était destiné à remplir l'homme qui a pu se rendre à lui-môme ce témoignage que ses contemporains et la postérité ont confirmé :

(1) Notes inédites d'un ami d'Adam Mickiewicz.

(2) Mémorial de François Mickiewicz.

Mon âme est incarnée dans ma patrie. Moi, la patrie, ce n'est qu'un. Je m'appelle million, car j'aime et je souffre pour des millions d'hommes. Je regarde ma pairie infortunée comme un fils regarde son père livré au supplice de la roue; je sens les souffrances de toute une nation comme la mère ressent dans son sein les souffrances de son enfant (i).

Quant à la communauté morale qui exista toujours entre Adam Mickiewicz et ses frères, il l'a dépeinte luimême dans une lettre de 1847, à François, son aîné :

Sois certain, lui écrivait-il, que toutes mes actions proviennent du terrain où nous avons grandi, au foyer paternel. Gela m'est souvent une consolation de penser que nous autres, frères, quoiqu'ayant si peu de rapports entre nous, nous sommes pourtant sûrs les uns des autres. Je sais que tu ne doutes pas que, n'importe en quelle circonstance, tu nous trouveras et moi et Alexandre et Georges (s'il vit) aussi pleins d'attachement fraternel que tu nous a connus à la maison. C'est une rare consolation ici-bas que de pouvoir du moins être spirituellement d'accord, si nous ne pouvons nous être d'aucune utilité sur la terre.

Nicolas Mickiewicz, en mourant, le 16 mai 1812, en pleine guerre, laissa un lourd fardeau sur les épaules de sa veuve. Beaucoup des clients que l'avocat considérait comme des amis dévoués oublièrent à l'instant sa famille. Un juge,Terasiewicz, l'aida de ses conseilsdans ces conjonctures difficiles, et Alexandre Mickiewicz rcconnaissant épousa plus tard sa fille. Ce fut un peu à la

(1) Voiries Dziady dans Chefs-d'œuvre poétiques d'Adam Mickiewicz, p. 233, Paris. Charpentier.

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grâce de Dieu qu'en 1815 Barbe Mickiewicz envoya à l'Université de Vilna son fils Adam qui a ainsi raconté ce voyage :

J'avais seize ans, quand on m'expédia de Nowogrodck à Vilna. J'emportai mon fusil, convaincu que, dans les montagnes des environs de Vilna, je rencontrerais des voleurs. Mon pressentiment ne m'avait point trompé. A quelques verstes delà ville, j'aperçus un homme qui, sortant du bois, allait vers moi à travers champs en criant! « Halte-là ! »Je saisis mon fusil ; le conducteur arrête la voilure. Jelui crie de fuir et il me répond tranquillement : « Mais c'est un Monsieur! i Ce Monsieur approcha et me demanda une place pour regagner la ville, p*irce qu'il s'était fatigué en chassant. C'était un nommé Michniewicz. On causa et il me conduisit chez lui où je fus cordialement accueilli par sa femme. Elle me donna des avis sur la façon dont je devais me présenter au chanoine Mickiewicz et me préparer à mes examens. Le chanoine Mickiewicz m'accorda un logement et me conseilla de tâcher d'entrer dans l'école qui formait des professeurs (t).

Toute une pléiade poétique et patriotique surgissait en Lithuanie. Thomas Zan , âme aimante et cornmunicative, attirait à lui les étudiants pour les grouper autour de ridée nationale, aidé dans sa tâche par des jeunes gens d'élite tels que Jean Czeczot, d'une droiture proverbiale et d'un stoïcisme admirable; François Malewski, plein d'intelligence, d'enjouement et de tact; Joseph Jezowski, dévoué et studieux entre tous, mais tellement taciturne qu'à ce qu'on raconte la ser-

ti) Notes d'Eustache Januszkiewicz .

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vante du traiteur où il prenait ses repas depuis un mois se serait, le jouroù il lui adressa la parole, écriée en faisant le signe de la croix : « 11 n'est donc pas muet! » Adam Mickiewicz devint bientôt le plus zélé collaborateur de Zan, de Czeczot, de Malewski, de Jezowski et de bien d'autres encore, tous destinés à agir de concert et à être frappés ensemble. La proscription, en effet, ne tarda pas à les éloigner à jamais les uns des a.utres. La reconnaissance publique ne sépare pas leurs noms.

L'horizon s'assombrissait singulièrement en Lithuanie. Alexandre I er avait répondu aux flatteries de M mo de Staël : « Je ne suis qu'un accident heureux. » Son libéralisme accidentel ne survécut guère à la chute de Napoléon. Autocrate en Russie, roi constitutionnel en Pologne, il infligea à ce dernier pays son frère Constantin. L'arbitraire le plus effréné sévissait à Varsovie. En Lithuanie, un reste de prestige que conservait le prince Adam Czartoryskt sauvegardait l'Université. Ami d'enfance de l'Empereur régnant, puis son ministre, et, en dernier lieu, ayant, sousle nom de curateur, la surveillance et presque la haute direction des établissements d'instruction publique en Lithuanie, Adam Czartoryski en imposa longtemps à lacamarilla de l'autocrate. Il avait cru sincèrement pouvoir fonder la prospérité de son pays sur les qualités personnelles d'Alexandre I er . 11 procura du moins à la Lithuanie un répit précieux.

Le loyalisme polono-russe avait été circonscrit dans le cerclé de quelques familles aristocratiques. Le pays luimême fut toujours partisan de la France. Les légions

polonaises l'ont témoigné de la façon la plus éclatante. L'évolution rétrograde d'Alexandre I er , qui désabusa cruellement certains grands seigneurs, ne surpritqu'eux. La Pologne s'était toujours défiée des cajoleries de ce Grec du Bas-Empire. Des auteurs polonais eux-mêmes ont pris au sérieux les formules aimables que la nécessité amenait sur les lèvres des fonctionnaires les plus foncièrement hostiles à ce régime et que la violation constante du secret des lettres obligeait d'employer dans la plupart des correspondances privées. C'est perdre de vue que la Lithuanie n'ignorait pas ce qui se passait à Varsovie. Le 27 novembre 1815, Alexandre I er avait octroyé une charte à la Pologne en chargeant le grand-duc Constantin de n'en tenir aucune espèce de compte. Le prince Adam Czartoryski dénonçait courageusement à Alexandre I er les horreurs qui se commettaient journellement. Il lui écrivait, le 29 juillet 181;), à propos du grand-duc Constantin :

Il paraît avoir pris en haine ce pays. L'armée, la nation, les particuliers, rien ne trouve grâce à ses yeux. La Constitution surtout est matière à sarcasmes continuels ; tout ce qui est règle, forme, lois, est hué et couvert de ridicule, et malheureusement les faits ont déjà suivi les paroles. Mgr le grand-duc veut absolument introduire les coups de bâton dans l'armée et il les a ordonnés hier.

Le prince Czartoryski ne se lassait pas de se plaindre. Le 5 avril 1816, il relatait à l'empereur Alexandre le fait suivant :

M ADAM M1CKIEWICZ

Chaque jour/ quelqt#nouvelle scène répand ici l'effroi et la tristesse. Avant hier, Monseigneur a fait enlever dans sa maison un bourgeois accusé d'avoir donné asile à un garçon qui avait volé le général Kuruta. Le grand-duc, sans autre forme de procès, a fait donner dans son palais cinq cents coups de bâton à cet homme et lui a fait raser la tête et les sourcils.

Le 17 avril 1816, Czartoryski signalait à l'empereur Alexandre les suicides d'officiers polonais qui se tuent pour ne pas survivre aux avanies du grand-duc et il lui envoyait la lettre de Wilczek, aide-de-camp du général Krasinski :

Je vois mes frères d'armes avilis. Je laisse mon pauvre pays exposé sans ressources et livré au caprice d'un seul homme. Que de fois j'ai manqué de devenir assassin ! Je préfère m'arracher une existence qui pourrait devenir funeste à mon pays : mon seul vœu était de me dévouer à son bonheur (1).

Alexandre I er ne répondait plus à aucune des lettres du prince Czartoryski et il laissait Constantin torturer en Pologne qui bon lui semblait. Dès lors, c'est sans la moindre illusion qu'à chaque circonstance officielle les gens en place continuaient à louer Alexandre I er des qualités dont il avait perdu jusqu'au semblant. Mais le pays, tyrannisé et humilié, frémissait.

Beaucoup de documents de celte époque sont des

\ (i) Voir : Mémoires du prince Adam Czartoryski et correspondance avec Alexandre l* T . 2 vol. Paris, 4887.

in

tissus de calomnies. On extorquait des dépositions à coups de bâtons ; on ne se gênait pas pour écrire autre chose que ce que disaient les prévenus, et l'historien futur devra toujours avoir présents à l'esprit ces faits en cherchant un jour des perles dans le fumier des enquêtes judiciaires russes. Un Russe polonophobe, Cholkovnikoff, raconte avec indignation, dans un article de Revue, que, dès le collège, Zan fonda une société nommée : Armée de Mars et d'Apollon qui, la récréation* terminée, distribuait à ceux qui s'étaient distingués dans ces divertissements des croix en papier doré avec l'inscription -. Croix du saint amour de la patrie. Dans des poésies saisies par Nowosiltzof, Zan engageait ses compatriotes à faire échapper Napoléon do Sainte-Hélène.

Le l or octobre 1817, six étudiants de l'Université, parmi lesquels Adam Mickiewicz, fondèrent l'association des Philomathes ou amants de la patrie, association secrète, puisque la vertu et le patriotisme étaient imputés alors à crime. 11 s'agissait de préserver la jeunesse de la dissipation, de se tenir au courant des travaux les uns des autres et de raviver au sein des âmes l'amour de la Pologne. On aborda rarement l'hypothèse d'un soulèvement armé et d'autres éventualités analogues. Il suffisait de se rendre digne des circonstances, chacun ayant le sentiment que, de façon ou d'autre, les occasions surgiraient pourvu qu'on lût capable d'en profiter. Cholkovnikof assure que les Philomathes ouvrirent une sorte d'enquête sur les ressources matérielles et morales de la Lithuanie entière. Nous l'admettons volontiers. En

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tous cas, ils restaient, à la clandestinité près, dans la légalité. Les Philomathes fondèrent encore une société, celle des Rayonnants, qui ne fut point secrète. On sectionna les Rayonnants en cercles correspondants à la Faculté à laquelle l'étudiant appartenait et chaque cercle eut sa couleur. Les statuts de cette société, présentée au recteur de l'Université sous le nom de Société des amis des divertissements utiles, reçurent son approbation. Dans un rapport au grand-duc Constantin cité par Cholkovnikof, Novosiltzof dénonça dans ces statuts « des réminiscences de Tanciennepatrie polonaise », parce qu'il y est dit : « Quand tu sentiras en toi de l'attachement pour ta terre natale, de l'inclination pour les compagnons d u même âge que toi et qui suivent la même carrière, l'amour du prochain et le souci de toi-même, tu pourras être certain d'avoir fait un premier et grand pas dans le chemin du perfectionnement de ton cœur. L'attachement à la terre natale consiste à vouloir du bien à nos compatriotes de chaque condition et à la nation entière en général, à conserver les mœurs salutaires de tes pères, à aimer et à apprendre ta langue, à remémorer les vertus et les exploits des ancêtres pour essayer de les imiter, selon tes forces et tes talents. » Si un seul ossement a suffi à Cuvier pour reconstituer un animal antédiluvien, le seul fait d'avoir élevé à la hauteur d'un délit ces saines et édifiantes maximes permet au philosophe de dresser le bilan moral du régime qui désolait et désole encore, hélas ! la Pologne.

Des promenades hors de Vilna, dont les environs sont ravissants, des débats philosophiques et littéraires,

des lectures et des conférences absorbaient les loisirs de TUniversité.

En 1818, pendant les vacances, Zan conduisit Mickiewicz à Tuhanowicze, campagne de la famille Wereszczaka. Une veuve y vivait avec ses fils et sa fille Marie. Cette dernière éveilla dans l'àme de Mickiewicz une passion violente.

Une amourette avait précédé ce grand amour.

Joséphine (1) était charmante relie avait les lèvres fraîches et des dents blanches. Au logis de ses parents, chétive maisonnette, régnait la même gaîté que partout à la campagne en Lithuanie. Je me souviens que quand elle mettait ses boucles d'oreilles et s'habillait pour aller aux champs, ma cousine disait : c Oh! Pourquoi toutes les villageoises ne sont-elles point aussi jolies ! i Je la trouvai une fois dans la plaine, assise sur une gerbe et qui chantait d'une voix forte et pure :

Revenez- moi, mes chevaliers.

Auprès d'elle, un régisseur, sans doute son amoureux, pleurait à chaudes larmes. Mon amour pour Joséphine n'avait rien de passionné, je me plaisais à m'asseoir àcôtéd'elle, tant il s'exhalait d'elle de fraîche vitalité. Au bout de quelques années, je la perdis de vue, je savais seulement qu'elle avait épousé Félicien, un de mes pareuts. Me trouvant, pendant mes vacances, dans leur voisinage, j'arrive chez eux. Le cultivateur, en chemise sale, me salue bien bas : t Madame Félicien est-elle ici ? »— i Eh oui ! notre maître. » J'avance, je vois

(i; Notes i Dédites d'uu ami d'Adam Mickiewicz.

deux marmots et elle velue sordidement, jaune, maigre, enlaidie ; il me fallut un effort pour me rappeler que c'était Joséphine. Elle se mit à sangloter amèrement, c Mon Dieu , que je suis devenue affreuse ! » répétait-elle. Son mari, mon parent, avait été, au Collège, réputé pour son esprit. Maintenant, je ne pus pas en tirer un mot. J'eus honte d'être vêtu de façon à gêner ces braves gens.

Idylle à peine ébauchée, palpitations d'un cœur novice qui ne s'en souviendra un jour que parce qu'elles auront été les premières.

L'oppression russe, sensible dans les villes, atteignait moins directement les campagnes. La cordialité et l'esprit hospitalier des habitants prêtait à leur existence un air de fête perpétuelle.

Nulle part au inonde (1), a dit Adam Mickiewicz-, on ne mène plus joyeuse vie que dans les villages et dans les gentilhommières de Lithuanie. C'est un échange ininterrompu de gaîté, d'amour et de félicité. Peut-être Dieu ne nous accordera-t-il plus de jouir de cette existence, mais il nous faut travailler à conserver ce précieux germe national et à en faire ressortir tout le prix. C'est un genre de vie dont j'ai largement bénéficié entre les années isVs et 1820, surtout chez les Wereszczaka, à Tuhanowicze et à Pluzyny, où je passais mes vacances en compagnie de Zan et d'autres amis. Nous restions des nuits entières dans les bois et au bord des lacs. On était sans cesse en quête de divertissements. Un jour, Marie, après avoir écouté un pêcheur narrer un conte très intéressant, s'écria en se tournant vers moi : f Voilà de

(i) Notes inédites d'Alexandre Chodzko.

la poésie. Écrivez donc quelque chose de pareil, i Je me pénétrai profondément de ces paroles et, de ce jour, date ma direction poétique. Encore enfant, j'avais appris par cœur presque toutes les fables et les chants de nos paysans. En lisant plus tard les poètes allemands, je m'étonnais que cela perdit tant à l'impression. Déterminé par les encouragements de Marie, je commençai à écrire des ballades.

Byron frayait déjà de nouvelles voies à la poésie en Europe, mais la littérature polonaise se traînait encore servilement dans l'ornière du classicisme français. Rien, dans les premiers vers et dans la première critique publiés par Adam Mickiewicz dans une Revue, n'augurait un Byron polonais. Deux courtes légendes en prose, Zywila et Karylla, suivirent en 1819.

Zywila, c'est l'histoire d'une jeune Lithuanienne qui tue son amant plutôt que de devoir sa délivrance à un traître à sa patrie. L'idée que l'amour de la patrie doit primer tous autres sentiments est l'une de cetles que les Philomathes développaient sans doute dans leurs conférences amicales sous toutes ses faces. Zywila est peutêtre l'une de ces compositions lues à leurs réunions et brûlées par Zan quand il y eut danger à conserver des archives, car c'est surtout en Russie qu'il est prudent de se souvenir de l'adage qu'il suffit de deux lignes d'un homme pour le faire pendre.

Karylla est la première plainte amoureuse du poète. En lisant Boccace, il sera tombé sur ce passage :

Les frères de Lisabetta avaient assassiné son amant. Lisabetta, inconsolable, après avoir enveloppé la tête du mort

tant regretté dans une étoffe précieuse, la place dans un vase où elle plante un arbuste qu'elle arrose de ses larmes jusqu'à ce que la mort vienne mettre fin à ses douleurs (i).

Les frères de la bien-aimée de Mickiewicz virent de mauvais œil un pauvre professeur s éprendre de leur sœur. Leur opposition suggéra au jeune homme ce pastiche du conte de Boccace. 11 se dépeignait comme leur victime en s'apitoyant d'avance sur ce que Karylla ne pourrait lui survivre.

Il a consigné dans un de ses poèmes l'histoire de cet amour. Cette histoire, il l'a écrite en quelque sorte sous les yeux des amis confidents de sa passion, et avec la certitude d'être lu par Maryla — c'est sous ce nom qu'il chanta Marie Wereszczaka. Il souffrit trop pour se taire, mais nul des témoins de ce drame ne l'accusa d'avoir dénaturé la vérité (2).

Maryla ne dut jamais être belle. Elle avait une physionomie expressive, des manières simples et une conversation attrayante. Elle fut fidèle à ses amis dans l'adversité et patriote ardente. En subissant le choix de ses parents au lieu de suivre jusqu'au bout l'impulsion

(1) Le Décaméron, iv f journée, v e nouvelle.

(2) En rencontrant Maryla à Vilna en 1861, je lui demaudai quelques explications et, en mentionnant les lettres d'elle à mon père que je possédais, je la priai de me communiquer celles qu'elle aurait gardées, a Venez chez moi à la campagne, me répondit-elle je vous raconterai tout et je vous donnerai ce que j'ai. » J'acceptai son offre avec reconnaissance et ne lui posai plus de question, crovant la revoir. Les événements de cette époque en disposèrent autrement et l'occasion perdue ne se retrouva plus.

ADAM MICk'IEWICZ îi

de son cœur, elle n'obéit à aucun mobile intéressé. Laure de Noves aussi n'a pas épousé Pétrarque. Peutêtre un jour les papiers laissés par Mary la comblerontils les lacunes de notre récit, mais il ressort déjà des documents que nous avons que l'héroïne de la IV« partie des Ayeux a été digne du chantre qui l a immortalisée.Nous avons vu qu'elle devina la vocation deMickiewicz en lui vantant les légendes populaires et en les lui offrant comme modèle. Ce conseil seul dénote un esprit peu commun.

Ils s'aimèrent d'abord sans éveiller l'attention et sans prévoir d'obstacles. Un jour, la réalité prosaïque se dressa en face de leurs rêves enchanteurs. Le père de Maryla ne vivait plus. Sa mère et ses frères lui avaient choisi pour époux un riche gentilhomme, Laurent Putkamer, qui avait fait, comme engagé volontaire dans l'armée polonaise, la terrible campagne de 1812. Laurent Putkamer vit bien que Maryla l'accueillait froidement, mais il n'attacha qu'une médiocre impor^ tance à ce qui n'était à ses yeux qu'une exaltation passagère : l'amour viendrait après le mariage.

Les mœurs patriarcales de la Lithunanie laissaient aux jeunes fillesdes latitudes d'autant plus grandesqu'il ne venait à l'idée de personne d'en abuser. Mickiewicz, repoussé en qualité de prétendant, continua à être bien accueilli en qualité d'ami. Danscette situation, la délicatesse lui défendait de peser sur les décisions de la jeune fi lie. Il se flattait qu'elle tiendrait bon quand même. Le jour où elle battra la chamade devant ses parents, il lui faudra contresigner la capitulation et il ne leur passera

ADAM M1CKIEWICZ

par la pensée à l'un ni à l'autre de la violer. La sécurité des parents et des amis sera complète. La religion de l'honneur, volontiers taxée de vieillerie en plus d'un pays, le voulait ainsi. Elle défendait à Mary la d'aller jusqu'à la révolte.

Sa résistance fut prolongée, touchante, presque téméraire, puisqu'elle correspondit avec Mickiewicz à l'insude sa mère. Il est vrai que ce fut sous le couvert de Thomas Zan, le moralisateur de la jeunesse de Vilna, un Gaton qui ne se prêta au désir des deux amoureux que pour remplir à leur égard le rôle de censeur, les morigéner, mitiger leurs transports et éviter un éclat. Il leur ouvrit une soupape de sûreté. Quelques lettres de Maryla, où elle feint presque toujours de s'adresser à Zan et où elle recourt à des artifices épistolaires pour imprimer à des messages d'amour le caractère de lettres d'amitié, nous la découvrent montée au même diapason que Mickiewicz; elles manifestent également la solidité de principes de ces adolescents, retenus : le jeune homme par son devoir vis-à-vis de la jeune fille, la jeune fille par ses obligations vis-à-vis de ses parents.

Le poète a chanté son mal, il a attendri ses contemporains et la postérité. La blessure de Maryla a saigné en secret. Elle se cicatrisa. D'impitoyables critiques ne le lui ont point pardonné, tout en trouvant naturel qu'à Adam Mickiewicz non plus il ne soit resté de cet amour qu'un parfum qui embauma ses souvenirs des plus suaves arômes.

Les lettres de Maryla ne sont pas datées. Il est dès lors difficile de déterminer leur succession d'une ma-

ADAM MICK1EWICZ 2 t

nière absolument exacte. En les classant, à la mort du poète, on les numérota dans l'ordre où elles se trouvaient et que nous respecterons, nous aussi.

Samedi, de mou boudoir (i).

Recevez, cher monsieur Thomas (2), ces quelques lignes comme une faible preuve de Pamitié que je vous porte et soyez convaincu que rien ne changera les sentiments d'amitié que vous m'avez inspirés. Privée de Tunique bonheur de voir les amis que mon cœur chérit, si du moins je connaissais le moment qui doit nous rejoindre ainsi que l'espace qui va vous séparer! Ne m'oubliez pas, cher monsieur Thomas. Rappelez-vous quelques fois qu'il existe un être malheureux qui ne vit que pour souffrir et dont les jours s'écoulent dans une continuelle nuit. Ah! quel supplice de se voir séparée des objets avec lesquels on voudrait passer sa vie ! Mes vœux et mes pensées vous suivront partout ; mais, au nom du ciel, conservez votre santé, cher monsieur Thomas, qui, une fois perdue, ne se retrouve plus. Après ce petit conseil à la maman, il faut bien m'acheminer vers la fin de cette lettre, car je me trouve très mal, j'ai une grande fièvre, avec un terrible mal de tête. Depuis trois jours, je garde le lit sans pouvoir bouger.

Adieu donc, cher monsieur Thomas. Portez-vous bien et soyez tranquille. Le soleil renaîtra après cette éclipse, il paraîtra plus brillant. Adieu, encore une fois, n'oubliez pas une amie absente.

(i) L'original est en français.

(i>) Prénom de Zan.

24 ADAM M1CKIEW1CZ

La note dominante de cette première lettre, c'est la confiance. Maryla se flatte de ne pas céder aux objurgations des siens. La santé de Mickiewicz, bourrelé d'inquiétude, périclitait. Dans la lettre suivante, Maryla réclame sa présence ou au moins une lettre de lui.

2 février, au soir.

Le guignon ne cesse de nous persécuter, puisqu'à toutes les amertumes qui ont jusqu'ici empoisonné mon existence s'ajoute la douleur nouvelle que me cause la mort de la vertueuse Thècle Stypulkowska.

Les consolations de la religion ne ine suffisent pas.

Jamais, cher monsieur Thomas, votre présence ne m'a été plus nécessaire que maintenant. Votre intelligence a toujours régné sur la mienne. Veuillez me soutenir de vos conseils, et peut-être me trauquilliserez-vous plus ou moins. Je reçois beaucoup de preuves de votre amitié, cher monsieur Thomas, et, encouragée par votre bonté habituelle, je viens d'oser vous écrire pour me rappeler à votre souvenir. Depuis mon arrivée dans le district de Nowogrodek, je n'ai eu aucune correspondance de vous et j'en conclus que vous m'avez oubliée. Vous n'ignorez pas quel plaisir vous êtes en état de me causer et, par conséquent, si vous êtes sensible aux souffrances de vos amis, consacrez-moi, fût-ce un petit moment, et écrivez-moi par la présente occasion.

Je voudrais bien vous voir, cher monsieur Thomas, mais je n'espère pas être à Vilna avant la Saint-Georges. Ce serait pour moi un délai trop long à endurer. Je n'ai maint :nant d'autre joie que le souvenir des chers moments passés à Vilna. Je n'espère plus éprouver désormais pareilles douceurs. J'ai

je ne sais quels tristes pressentiments, la mélancolie noire m'assaille sans cesse. Cher monsieur Thomas, vous auriez pitié de moi, si vous pouviez vous pénétrer de mes souffrances.

Veuillez, cher monsieur Thomas, ajouter à votre lettre les extraits de Chateaubriand que vo is avez une fois copiés et vos propres aperçus sur les Martyrs. Je redoute seulement les tableaux tendres, parce qu'ils peuvent opérer une encore plus grande révolution dans ma tête.

Cela a été pour moi, monsieur Thomas, une grande surprise que de rencontrer de vos morceaux dans les Nouvelles à la main (i), pour lesquelles j'avais toujours de l'aversion. J'ai cessé depuis de déclamer contre les Gueux et leur organe.

Ma maman vous salue bien ; elle est restée jusqu'à présent à Mnichow, mais demain nous nous transportons avec maman à demeure à Piuzyny. Ma mère avertit Michel (2) et enmême temps vous, Messieurs, d'avoir l'amabilité de venir passer vos vacances à Piuzyny (si Dieu nous donne d'atteindre heureusement jusqu'à l'été). Vous me ferez, Monsieur, une grande grâce si vous agréez ce projet. Des chevaux vous seront envoyés en temps utile.

Je retourne l'ouvrage que Mickiewicz a laissé à Tnhanowieze, je vous prie de le lui remettre. Il m'est revenu qu'il a été malade après les fêtes, sans doute pour s'être surmené ; il faut qu'on veille sur sa santé, parce qu'il se néglige beaucoup.

Je compte fort sur l'amitié du bon monsieur Thomas pour lequel je ressens une estime sans bornes. Qu'il soit certain

(1) Feuille satirique publiée à Vilna et dont les rAdjcteurs s'intitulaient eux-mêmes les Gueux.

(2) Frère de Maryla.

26 ADAM MICKIKWICZ

que l'amitié que j'éprouve pour lui durera tant que mon âme animera mon être.

Votre toule dévouée amie,

Marie.

P. S. — Je demande infiniment pardon à monsieur Thomas de l'ennuyer de mon griffonnage dénué de sens, mais il est difficile d'exiger qu'on ait dans ce qu'on écrit un ordre qui, depuis longtemps, a cessé d'exister dans la tôle.

Ici, un doute se présente. Ces lettres à Zan s'adressentelles exclusivement à Adam Mickieïvicz auquel elles étaient transmises, ou aux deux amis à la fois? Dans ce dernier, cas, il serait difficile de distinguer ce qui est à l'intention de l'un ou de l'autre. Tel détail isolé peut laisser subsister quelque perplexité à cet égard, mais l'ensemble de ces lettres prouve qu'en apostrophant Zan, c'est toujours un autre que Maryla a en vue. Les lettres écrites en français sont moins précautionneuses et interpellent plus franchement M ickiewiez. A quelques appréhensions adoucies par des réminiscences encore récentes et par des bouffées d'espoir, succèdent des instances plus vives et les premiers symptômes du découragement.

Dimanche, Brazelce.

Mon âme a besoin d'un nouveau reconfort, parce que je succombe déjà sous le poids du chagrin et des regrets. Veuillez me soutenir de vos avis, mon bon monsieur Thomas, et consolez-moi, si vous en avez le moyen ; autrement, je

redoute de tristes résultats, car la force de perservérer fait défaut.

Je compte beaucoup sur l'amilié habituelle de monsieur Thomas. Ainsi j'espère qu'il ne refusera pas ma prière et qu'il voudra bien m'écrire par une occasion sûre, mais en adressant ses lettres à Tuhanowicze, car nous partons d'ici au plus tard dans trois jours. Je retardais mon départ à cause des mauvais chemins.

Votre petit chapitre catégorique m'a fait grand plaisir, je l'ai relu à plusieurs reprises en admirant le talent du bon monsieur Thomas. Je me réjouis beaucoup de la docilité de notre nouveau philosophe (mais qu'est-ce qui n'écouterait pas les conseils du bon monsieur Thomas qui sait tenir compte de l'état de l'âme des gens et dont la sévérité est souvent doublée de tolérance). Si les règles posées n'étaient pas suffisantes pour calmer son esprit, fournissez-fai d'autres moyens, mon respectable monsieur Thomas, mais ne permettez jamais que sa philosophie, qui vient à peine de prendre le dessus, ne chancelle. Avant tout, priez-le de ma part de respecter sa santé. Que la Providence suprême Tait en sa garde.

Je compte (1) encore rester ici jusqu'au retour du messager; ainsi j'espère que vous voudrez bien m'honorer de quelques lignes de votre main par cette occasion, monsieur Thomas.

Cette philosophie, qu'elle se félicitait de voir prendre le dessus chez Adam Mickiewicz, lui faisait à chaque instant défaut à elle-même. Ses angoisses redoublent. Le ton lamentable du billet suivant (2) tient peut-être à ce

(1) Cette dernière phrase est en français dans l'original.

(2) L'original est en français.

ADAM MICKIEWIf.Z

qu'rl est daté de la propriété de Laurent Putkamer où sa mère l'avait probablement conduite en visite.

Me voici à Bolceniki, à une petite distance de Vilna. Je respire le même air que vous autres, et, tandis que mon enveloppe matérielle est enchaînée ici, mon âme inquiète vole vers vous. Les" souffrances morales et physiques me poursuivent sans cesse, mais l'espoir de revoir bientôt les personnes chères à mon cœur les adoucit en quelque sorte.

Si j'ai quelques moments agréables dans ma vie, je les dois à votre aimable correspondance, monsieur (Thomas, car vous ne sauriez croire combien de plaisir me cause votre dernière lettre et la jolie poésie que vous avez eu l'extrême complaisance de m'envoyer. Nous l'avons lue avec admiraration.

J'ai reçu votre lettre, monsieur Thomas, à Pluzynyle jour de mon départ dans ces contrées. Toute ma famille était réunie ce jour-là à Pluzyny et m'a chargée de vous témoigner de sa part mille tendres choses. Michel m'a promis de venir ce mois-ci à Vilna.

Depuis quelques jours, je souffre un horrible mal d'yeux. A peine puis- je griffonner ces quelques lignes. Si monsieur Zan a la bonté de m'écrire quelques mots, que ce soit con molto di precauzione.

Je me recommande à votre précieuse amitié et à votre souvenir.

Les parents de Maryla faisaient de la diplomatie. Ses frères feignaient de ne pas soupçonner les vrais sentiments de Mickiewicz. Maryla ne pouvait s'y tromper, et cependant elle invitait son correspondant à se réjouir de ce que son frère Michel venait de la rejoindre.

Mercredi, Bolceniki.

Que monsieur Thomas, qui a si souvent partagé mes chagrins, partage maintenant ma joie. Voilà que Michel, tant attendu, est arrivé à Bolceniki. 11 m'a causé une douce surprise, car je n'espérais plus qu'il pût m'arriver.

Veuillez m'aviser par quelques mots de la date de votre départ de Vilna, cher monsieur Thomas, parce que Michel veut s'y rendre pendant que vous vous y trouvez, afin de vous y voir.

J'attendrai votre retour, puis nous partirons aussitôt pour les environs de Nowogrodek, si vous y consentez. Avertissez-moi à quel moment vous espérez revenir.

Que monsieur Thomas ait la bonté de songer quelquefois, au milieu de ses nombreuses occupations, à sa constante amie.

Marie.

Tout en creusant un fossé infranchissable entre elle et son adorateur, Maryla se figurait que si elle eût su que lui se refroidissait à son endroit, elle eût été elle-même une victime moins récalcitrante. Par un de ces mystères inhérents à l'éternel féminin, quand, plus tard, la séparation est irrévocable, Maryla, parfaitement décidée à n'enfreindre en rien la foi jurée, accusera, non sans une pointe d'aigreur, un prétendu manque de mémoire du poète, dans des termes qui dénotent qu'après avoir voyagé dans le pays du Tendre, elle se sentait froissée de la pensée que son compagnon de route pût côtoyer le lac de l'Indifférenceounaviguerdéjà sur la mer d'Oubli. Elle écrit donc:

30 ADAM M1CKIEW1CZ

Cher monsieur Thomas, vous ne me connaissez plus comme autrefois, ni vous ne vous rendez aussi bien compte de mes sentiments, si vous supposez que la pensée qu'il y y a des créatures cent fois plus malheureuses que moi puisse me calmer (i). Je me résignerais volontiers à mon sort, j'endurerais tous ses coups, si je savais le reste du monde heureux et si je pouvais, en me sacrifiant moi-même, apporter un soulagement aux souffrances d'autrui.

Mais vains sont mes efforts et je n'ai, jusqu'à présent, contribué au bonheur de personne.

11 n'y a que Rosalie, jeune fille que j'ai prise de la campagne, qui m'ait dit hier se trouver si bien chez moi qu'elle ne désire rien au delà et m'aime plus que tout au monde. Cela m'a grandement réjouie, car cette jeune fille ne connaît pas encore la flatterie, et c'est la sincérité même qui semble parler par sa bouche.

J'abuse, monsieur Thomas, de votre patience en vous tracassant si souvent de mon ennuyeux griffonnage, mais vous avez toujours clé si bon que j'espère que vous voudrez pardonner à celle dont le plus grand plaisir est de pouvoir causer par lettre avec vous.

Je vous prie de vous souvenir parfois ;de votre amie.

Marie.

Le dénouementapproche. Quand Maryla avait subordonné ses inclinations à la volonté de sa mère, elle s'était prorais sans doute qu'en accordant sa main à Putkamer elle garderait son cœur à Mickiewicz qui répondrait à l'immolation volontaire de son amante par

(1) Dans les A>jeux % le prêtre dit en guise de consolation au solitaire : « Écoute ; il y en a des milliers plus malheureux que toi. »

uu renoncement mystique et que la conscience de leur grandeur d'âme réciproque leur tiondrait lieu des joies terrestres. Le poète aura laissé échapper certaines de ces imprécations qui éclateront dan s son poème, lorsqu'il criera plus tard à l'infidèle : a Tu as prononcé la parole de ma perdition. Tu as allumé les indignes flammes qui alimentent entre nous un brasier infernal pour mon éternel supplice. » Maryla lui signifie alors un tendre congé. Elle l'interroge encore sur l'état de son âme, mais ce ne sont plus les amères voluptés d'un désespoir partagé qu'elle préconise. Non. Elle recommande l'oubli, elle lui prêche raison :

Le 18 (i).

Vous souffrez, mon ami. Vous êtes malheureux'; vous vous négligez. Dites-moi ce qui cause vos souffrances et quel remède il leur faut. Oubliez-moi, mon ami, s'il le faut pour votre bonheur et votre tranquillité. S'il ne fallait que mon amour pour votre bonheur vous seriez trop heureux. Mais non ; au lieu de contribuer en quelque sorte à votre bonheur, c'est moi seule qui suis la cause de tous vos malheurs. Vous ne pouvez vous imaginer combien cette idée me cause de peine.

Soyez raisonnable, mon ami; ne négligez pas vos talents. Oubliez cet amour qui fait votre malheur. S'il faut, pour votre tranquillité que tu (sic) ne me revoies plus, j'y consens. Je vous donne mes pleins pouvoirs d'agir comme il vous plaira, pourvu que vous soyez heureux et tranquille. La seule chose

(i) Ce billet est en français dans l'original.

que je vous recommande, c'est de conserver votre santé. Pensez qu'elle est bien chère pour moi.

Soyez grand, mon ami.

M. Thomas part. Je dois finir mon griffonnage. Au nom de Dieu, brûlez cette lettre, et ne la montrez à personne.

Encore une fois, je vous conjure de conserver votre santé, si chère à mon cœur. Vous trouverez un grand désordre dans cette lettre, car c'est à plusieurs reprises que j'écris.

Il est à croire que ces aveux d'amour et ces expressions d'intérêt doublés de conseils réfrigérants provoquèrent les sarcasmes du poète. Maryla lui réplique.

27 mars.

Je reçois en ce moment, cher monsieur Thomas, la lettre que vous m'avez adressée à la poste. Avertie que j'étais par votre dernière lettre de cette correspondance, je l'attendais avec utie extrême impatience. Vous pouvez vous imaginer le plaisir que me causent vos chapitres, mais j'ai trouvé dans vos lettres des larmes et du poivre qui n'a jamais passé pour un dessert, alors même que tous les plats en seraient saupoudrés; d'ordinaire, pour la bonne bouche (1), on réserve seulement les douceurs.

Puisque vous allez entreprendre, Monsieur, une nouvelle traduction du Werther de Gœthe, qui a gâté par un vilain dénouement le plus beau roman, prêtez-lui plus de sentimentalité, pour qu'il place sa félicité dans les sentiments du cœur et soit le plus heureux des hommes, tout en paraissant ne pas l'être aux yeux du monde.

Je suis d'accord avec vous, Monsieur, sur un point, c'est

(1) Ces mots sont en français dans l'original.

ADAM MICKIEW1CZ 33

que certains malheurs sont un bonheur, mais pas pour tous, parce que chacun n'a pas notre façon de penser. Je rétracte ce que j'ai dit dans ma dernière lettre, à savoir que M. Thomas ne me connaît pas ; personne ne me connaît mieux que lui. Je vous envoie une valse où se dépeignent tous les mouvements de mon âme. Je l'ai composée ce mois-ci : je la dédie au cher monsieur Thomas. J'ai aussi arrangé plusieurs variations sur le thème favori de maman et je les soumets à votre critique en tant qu'amateur de musique. Vous avez toujours été tolérant. J'espère donc que, maintenant aussi, vous dissimulerez les imperfections de ma musique.

À Tuhanowicze, tout le monde se porte bien et vous aime. Michel se préparc à aller à Vilna ce printemps, mais je ne sais s'il mettra ce projet à exécution. J'ai été hier pour la première fois à Tuhanowicze depuis la triste perte que j'ai subie. J'ai parcouru les charmilles et tous les endroits qui éveillent en moi de doux souvenirs.

J'habite toujours auprès de maman à Pluzyny, mais nous sommes pour Pâques invitées à Tuhanowicze. Je prends avec moi ma jument de selle, afin de parcourir les environs et les collines de Tuhanowicze.

Voilà déjà deux pages d'écrites, comme vous me l'avez ordonné. Je remets le reste à notre entrevue. Avec quelle impatience j'attends ce moment. S'il pouvait être proche, j'en serais plus qu'heureuse. ;

Votre amie dans toute la force du terme,

Marie.

Cette lettre n'est pas trop désolée. Maryla s'imaginait avoir du temps devant elle. Les communications secrètes duraient toujours et la jeune fille faisait des pro-

jets pour le mais de juillet. La lettre qui suit dut avoir pour résultat d'attirer Mickiewicz auprès d'elle.

Dimanche, minuit (I),

Je me sers du prétexte de vous renvoyer le journal pour pouvoir vous griffonner quelques lignes. C'est une démarche trop hardie de ma part et peut-être blâmable, mais, dans la situation où je me trouve, je peux bien alléguer un passage de votre poésie :

i Pour me juger, ce n'est pas avec moi, c'est en moi qu il faut être (2). i

Agréez un million de remercîments pour la divine poésie que vous avez eu l'extrême complaisance dem'envoyer. Elle est très jolie, je la lis et relis mille fois, admirant toujours votre génie et vos talents.

J'envie beaucoup ce griffonnage qui parviendra à vos mains. Que ne suis-je à sa place ! J'aurais le doux plaisir de vous voir, de vous parler. Combien de choses j'aurais à vous dire! Je vous l'ai demandé plusieurs fois, mais vous m'avez répondu toujours : nie wiem (3) avec un air d'indifférence, ce qui prouve votre indécision. Maintenant je ne demande, pour

(1) Cette lettre est en français dans l'original.

(2 Ce vers est naturellement cité en polonais par Maryla. Il est tiré d'une poésie, datée du i7 avril iSii , le Nautonnkr, qui se termine ainsi : « Si je me précipite où me pousse le désespoir, il y aura des pleurs sur ma folie et un blâme de mon ingratitude, car vous distinguez moins bien que moi ces nuées noires. De loin, vous n'enteudez pas l'ouragan tordre les cordages ; ici, la foudre frappe, vous n'avez là-bas que l'éclair. A côté de moi, sous les coups de tonnerre, c'est en vain que d'autres voudraient ressentir ce que j'éprouve. Nous ne sommes justiciables de nul autre que de Dieu, Tour me juger, ce n'est pas avec moi, c'est en moi qu'il faut être. »

(3) « Je ne sais pas. »

ADAM MICKIEW1GZ 35

toute réponse à ce griffonnage, qu'uu oui dans la lettre' d'Henri (1).

Adieu. Envoyez-moi votre adresse, car je ne sais pas où vous logez à présent.

Oh! que je désire vous voir avant mon départ. de ces contrées ! Je compte encore rester ici jusqu'au 2 juillet. Adieu, encore une fois. Portez-vous bien et soyez heureux. Je fais tous les jours des vœux pour votre bonheur. Puisse l'Être Suprême exaucer mes prières! 11 fait déjà bien tard, tout le monde dort, je vous souhaite aussi un bon sommeil et des rêves agréables.

Dans toute la force du terme, votre amie. Brûlez ce chiffon. Les yeux me font mal et je ne vois presque rien.

Mickiewicz accourut pour avoir avec Maryla l'explication finale. Elle ne pouvait avoir lieu qu'en tête-àtête. Le billet de Maryla est ainsi conçu :

A minui^ à la même place où je me suis blessée à une branche, et si quelque grave obstacle m'en empêchait, alors à la limite, vendredi, à 5 heures.

Ici se joua la scène du poème des Ayeux :

C'était la plus belle des nuits. Je vois une larme dans ses yeux. — Demain, dis-je, je pars. — Adieu, répondit-elle tout bas. Oublie. — Elle cueille une feuille, me la tend : — Là, dit-elle en montrant la terre, voilà ce qui nous reste. Adieu. — Et dans la longue allée elle disparaît comme un éclair.

Adam Mickiewicz garda cette feuille avec les lettres de Maryla et son portrait.

(4) Uzlowski.

:I6 ADAM MICK1KWICZ

Les parents de Maryla avaient compris qu'il devenait prudent de brusquer les choses et fixé la noce au 2 février 1821.

11 serait superflu, dit un vieil et intime arai de Mickiewicz, cousin de Maryla (1), d'entrer dans le détail des mystères de famille qui hâtèrent la conclusion des épousailles. Le brouhaha des apprêts d'une noce, les invités, les chaises et les divertissements, que Maryla seule ne partageait pas, étouffèrent toute réflexion et ne laissèrent pas apercevoir, même aux plus proches et aux plus intimes, ce qu'il y avait de tristesse dans cette union et ce qu'elle augurait de souffrances pour l'avenir. Maryla vivait avec son époux comme avec un ami et comme si elle n'était pas sa femme; elle se montrait soumise, mais évitait la société et vivait enfermée chez elle, sans beaucoup s'occuper de sa maison, affectionnant la lecture, la musique et la solitude. Putkamer la respectait, l'aimait, tâchait de lui être agréable et cherchait des distractions à la chasse et dans les réunions des propriétaires de sa province. Après un ou deux ans, et peut-être davantage, d'une pareille vie survint un changement. Les admonestations et remontrances de sa mère et sans doute de ses frères, le sentiment du devoir et la soumission à la Providence décidèrent Marvla à renouveler le serment d'obéissance à son mari. J'ai cependant toujours remarqué^ elle une certaine mélancolie qui se trahissait quand nous étions seul à seul. Elle conserva la douceur et le charme de sa mère, mais perdit à jamais la gaieté et la sociabilité.

Chacun tenait Maryla et Mickiewicz en trop haute estime pour qu'ils ne pussent se revoir à leur aise. Ils

(1) Lettre d'Ignace Domeyko à B. Zaleski dans le Przeglad Lwowski, i" juillet 1872.

ADAM MICKIEW1CZ 37

débattirent sans doute plus d'une fois l'insondable problème des mécomptes de cette existence et des réparations que nous réserve l'autre vie. Adam constate dans une lettre que ces colloques amenèrent un certain apaisement. Des crises de spleen les assaillaient l'un et l'autre, et Maryla, au fond, eût regardé comme un surcroît d'infortune que Mickiewicz n'eût pas broyé autant de noir qu'elle et qu'il eût soupiré aux pieds d une autre femme. Une lettre de Maryla à son neveu Henri Uzlowski nous dépeint l'état de l'âme de cette jeune femme dans cette seconde phase. Elle lui écrit:

Depuis votre départ, je n'ai pas encore vu un rayon de soleil. Dieu m'a envoyé un sommeil léthargique qui a duré jusqu'à aujourd'hui. Si quelqu'un me réveillait, je tombais dans une colère et une rage furieuse pire que celle dont j'ai été saisie à cette promenade où l'on a empêché ma Hourie(l) de sauter. Ce sommeil abrégeait les heures et en même temps me procurait beaucoup d'agrément, car j'avais des rêves chers et doux qu'il faudrait plus d'un feuillet pour décrire. Tout passe comme un songe, à la différence près que les uns oublient vite tout, tandis que les autres sont plus impressionnés et ne perdent pas la mémoire. Remerciez M. Adam pour sa gracieuse promesse de m'envoyer ses Ballades (que j'attends avec grande impatience et sans résultat, car je n'ai rien reçu). Je ne m'en offusque pas. J'ai toujours présumé qu'une fois dans le monde de Vilna, il oublierait les habitants de Bolceniki. Je renvoie le roman qui m'a été adressé de chez Morytz (2). Je n'ai pas eu la patience de

(1) Jument favorite de Maryla.

(2) Libraire de Vilna.

le lire en entier, tellement le premier volume m'a ennuyée. L'intrigue est laide et ennuyeuse, elle se déroule au milieu de comédiens. Mais, comme dit le proverbe: chacun son goût. Faites-moi savoir, mon cher Henri, comment vous vous trouvez du climat de Bolceniki. Ltcs-vous tous en bonne santé ?... Ne manquez pas de m'écrire par la présente occasion. Comment vous amusez-vous en ville, voyez-vous souvent vos compagnons de voyage et mentionnez- vous quelquefois votre amazone ? A peine hors du lit, je monterai ma Hourie et je me promènerai. Il me sera doux de revoir les lieux où nous avons passé tant de fois. Si ces chers moments pouvaient revenir pour moi ! Il ne m'en est resté que la souvenance. Saluez de ma part l'impoli M. Adam et tâchez de ra'obtenir de lui ses Ballades qoi viennent de paraître. Vous me ferez une grande grâce.

Votre affectionnée tante,

J'avoue, ma chère tante, que j'ai subi une grande perte, puisque je n'ai plus votre dernière lettre, et cela parce que j'ai dû, sur les instances de monsieur Adam, la lui remettre. J'ose en outre vous prier de ne pas quitter de sitôt Bolceniki, car nous pourrions de la sorte communiquer encore une fois, fût-ce par lettres. Enfin, M. Michel (i) a écrit par Wierzbowski aussi bien à M. Adam qu'à moi qu'il arrivera ces temps- ci.

Le neveu de Maryla n'aura pas défendu bien bravement le billet de sa tante qui n'aura pas été autrement fâchée de le savoir aux mains d'Adam Mickiewicz. Le

(t) Wereszczaka, frère de Maryla.

Makie.

Le neveu

de Vilna à sa tante :

poète choisissait des livres à Vilna tant pour M™ 0 Putkamer que pour son raari et c'est une adaptation d'un roman de Goethe qui venait de déplaire à Maryla. Adam Mickiewicz lui répondit de Vilna quelques lignes ajoutées à la lettre d'Uzlowski :

La lettre adressée à M. Henri (1) m'apprend, Madame, qu'après votre départ vous avez été un peu malade. Nous avons répété à ce propos la litanie chantée si souvent à Bolceniki, à savoir qu'il importerait de respecter davantage une santé chère à tant de personnes. J'ai obtenu de M. Henri la place de ces quelques mots dans sa lettre. Je dois me justifier d'une inexactitude dont j'ai si tôt été puni, quoique je ne me sente pas coupable. Mes Ballades seraient depuis longtemps à Bolceniki, mais ce n'est qu'aujourd'hui que m'a été accordé le permis de la censure. J'envoie en attendant pour M. Laurent (2) l'exemplaire que j'ai sous la main.O'autres exemplaires à destination de vous, Madame, et de Tuhanowicze (3) sont encore à la reliure et ne pourront pas être expédiés avant quelques jours. J'espère, Madame, vous trouver encore à Bolceniki. Je vous renouvelle mes excuses de l'ennui que je vous ai occasionné. J'ai appris maintenant que le traducteur français de Gœthe n'a, sauf les noms, rien laissé dans sa traduction, la faute lui incombe donc. En attendant, je vous suis reconnaissant de votre aimable Chacun son goût, et si mon petit volume a le même sort que Gœthe, je me réserve cette même excuse. J'envoie Rulhières pour monsieur Laurent ; après l'avoir lu, il voudra bien le retourner au plus vite, car je l'ai emprunté. Comme j'ai reçu plusieurs exem-

(1) Uzlowski.

(2) Laurent Putkamer.

(3) Propriété de la famille Wereszczaka.

plaires de la brochure de Lelewel, j'en offre un à Madame votre mère. Je désirerais aussi réavoir bientôt la Revue J3ncyclopédique et le numéro du journal. Pardonnez-moi, Madame, de vous ennuyer de bagatelles de librairie, faute d'avoir rien de mieux à vous annoncer. Je vous souhaite, Madame, bonne santé et gaîté.

En fait de nouvelles de la ville, un ukase de Saint-Pétersbourg vient d'interdire les Nouvelles à la main (i).

M 010 Putkamer cherchait à piquer Adam Mickiewicz qui prenait le même ton sarcastique. Tous deux dissimulaient mal, sinon à autrui au moins à eux-mêmes, leur agitation intérieure. Situation délicate, fausse à bien des égards et qui, en se prolongeant, eût pu les précipiter l'un et l'autre dans un irrémédiable marasme. Le Gouvernement russe allait guérir de leur hypocondrie et Mickiewicz et Mary la. Le poète découvre en prison que le Gustave sentimental des Ayeux, qui ne voit que son amante, meurt en lui pour être remplacé par un Conrad fougueux qui ne voit que sa patrie. Maryla ne survécut pas à Gustave. Il ny eut plus que Marie Putkamer, matrone dévouée à son époux et à ses enfants. Elle qui, la veille, ne ruminait que ses déceptions, médita soudain le martyre de ses compatriotes. Une fois encore, elle prendra la plume à l'intention de Mickiewicz et revivra un moment ses émotions de jadis. Quoique frémissante du souffle de la passion évoquée par le seul fait d'écrire à son ancien amant, sa

(1) Feuille satirique qui se publiait à Vilna, et dont le dernier numéro parut le 3 juin 1822.

ADAM MICK1EWICZ

lettre sera le sceau mis sur ce passé. Sa réception arrache un sanglot à Mickiewicz, il pleure sa jeunesse entière. Le poète reçut à Rome cet adieu de Maryla, transmis par son cousin Zegota (Ignace Domeyko) :

Zapole, 1" novembre 1830 (i),

Jamais, depuis notre séparation, je n'ai osé vous écrire.

Voilà qu'enhardie par mon cousin Zegota je prends la liberté de joindre quelques lignes à sa lettre et vous remercie pour le rosaire que vous avez eu la bonté de m'envoyer. Je me suis d'autant plus réjouie en le recevant que je ne m'attendais pas au bonheur d'exister encore dans votre souvenir. Je croyais que le grand monde vous avait fait oublier votre aucienne connaissance, tandis que votre image est toujours présente à mon esprit; chaque parole que j'ai entendue de votre bouche résonne encore dans mon cœur. Souvent je crois vous voir, vous entendre, mais ce sont les rêves de l'imagination. Oh 1 si je pouvais vous voir encore une fois sans être vue, je n'en demande pas davantage. Peut-être qu'à votre retour vous ne me trouverez plus au nombre des vivants; gravez alors une croix sur la pierre qui couvrira mon tombeau ; je me ferai enterrer avec mon rosaire que je porte toujours sur moi. Adieu, je vous ai écrit plus que je ne devais écrire. Puissent ces lignes vous trouver en parfaite santé et aussi content et heureux que je vous le souhaite I

Marie.

Brûlez ce griffonnage. Je bénis la Providence qui vous a éloigné du pays où le choléra-morbus fait des ravages terribles.

(i) En français dans l'original.

Le poète écrivit au verso de cette missive: « Dernière lettre de M. » De Paris, il lui offrira plus tard V Imitation de Jésus-Christ. Maryla n'eût point été femme, si elle n'eût pas continué à s'intéresser aux moindres rumeurs relatives au poète, et elle ne put, au bruit d'un mariage de Mickiewicz, s'empêcher de dénoncer au mentor de la jeunesse de Vilna, à Jean Gzeczot, l'inconstance des hommes de génie. Le 8 novembre 1830, Czeczot lui répondit:

Quant à ce que Marie me dit du mariage de tel monsieur

avec telle demoiselle, c'est la première fois que j'en entends parler et j'ai quelques raisons de croire la nouvelle fabuleuse : en somme, si c'était vrai, ce serait peut-être bien, car en ce monde il faut un certain apaisement, et puisque nous devons vivre, force nous est de le chercher. La perpétuité de la souffrance rend l'homme propre à rien et sa vie alors ne tient souvent qu'à un fil, la circonstance la plus futile suffit pour amener sa perte. Vous vous étonnez, Marie, de

mon grand souci que les hommes de bien vivent longtemps; mais songez donc, Marie, que les hommes de bien sont capables de réaliser quelque bien ici bas, et alors vous ne serez plus surprise de me voir désirer que vous viviez et me surviviez. Seulement je prie Marie de ne plus se livrer à de petites plaisanteries sur l'union des hommes de génie : pour d'autres, ce peuvent être des hommes de génie, et pour nous ce sont de simples têtes qu'on saurait on ne peut mieux tourner.

Maryla fit son profit des tendres mercuriales de Czeczot. Elle vécut aimée des siens et honorée de tous jusqu'en 1863. Elle mourut au milieu de nouveaux cataclysmes du pays. Ses dernières paroles furent :

« Pour mon pays, pour ses martyrs. » Elle suppliait Dieu d'ajouter ses souffrances à la somme de celles que sa justice a fixées comme rançon de la Pologne. Cette mort est digne de la femme qu'avait tant aimée Adam Mickiewicz et ravive l'éclat de l'auréole poétique dont un chef-d'œuvre immortel lui a ceint la tête.

Nous n'avons voulu interrompre par aucune digression l'historique des amours d'Adam Mickiewicz et de Maryla. Il nous faut revenir en arrière pour reprendre le récit des débuts littéraires du poète. C'est à lui que nous laissons la parole (i).

A Szczorse (2), je composai Grazyna. A Vilna, je lus mes vers à Zan et à Czeczot, que je considérais comme de meilleurs poètes que moi. Le professeur Léon Borowski me connaissait de l'époque où je fréquentais ses leçons. Il loua ma prose et mes poésies, mais surtout mes traductions en vers. Je me rappelle quelle grande émotion j'éprouvai quand, à une de ces leçons, il déclama avec sentiment l'une de ces traductions en citant mon nom. Ce fut là un honneur qui n'était encore échu à aucun étudiant. Je confiai à Borowski nn cahier de mes poésies soigneusement recopiées. Grazyna seule lui plut beaucoup. Il me conseilla d'imprimer tout par fragments dans le Journal de Vilna, de manière à pouvoir ainsi arriver peu à peu à tirer un volume. Le conseil ne me plut pas. Je me rendis chez le libraire Zawadzki et lui racontai la chose. Il fut surpris de ce que je me dérobais à un aussi grand honneur que celui d'êlre imprimé dans le Journal de Vilna, t car, voyez-vous, les poésies, cela s'écrit, non

(1) Notes inédites d'Alexandre Chodzko.

(2) Propriété du comte Chreptowicz, chez lequel Adam Mickiewicz était en villégiature.

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pas à Vilna, mais à Varsovie ». H me montra des rayons entiers pleins de poésies d'auteurs Lithuaniens dont les œuvres moisissaient sans trouver d'acheteurs. Léon Borowski et Jean Chodzko se trouvaient à la tête de l'aréopage littéraire de Vilna. Chodzko y avait l'autorité que Lamartine a aujourd'hui à Paris. Les Ballades et les Ayeux lui parurent ridicules. Czeczot entreprend de trouver des souscripteurs. Il en rassemble ; on tire à 500 exemplaires la première édition de 1822. Le premier individu que ces poésies charmèrent sincèrement fut un des typographes qui les imprimaient et qui s'appelait Bonczyk. Eu apportant les épreuves, il s'extasiait, et à cause de cela je lui composai plus tard un compliment en vers pour la fête de Zawadzki. Les premiers 500 exemplaires s'enlevèrent avec une rapidité inespérée. Les domestiques et femmes de chambre les achetaient le plus. Pendant qu'on les dévorait dans les antichambres, on en riait et on s'en indignait dans les salons. Par exemple, M. Bécu, en lisant les Ayeux, provoqua de tels éclats de rire que le jeune Slowacki en pleura de honte. J'écrivis YOde à la jeunesse avant la publication de mes poésies. Je l'envoyai de Kowno à Vilna à mes amis. Zan et Czeczot la trouvèrent archisotte. Ce dernier m'écrivit en me demandant si je n'étais pas devenu fou et en me conseillant de recourir aux conseils de Malewski. Le seul Jezowski ne partagea par leur opinion. Il connaissait les poètes allemands. Il écrivit un fort long commentaire en analysant séparément chaque vers de mon ode, et ce n'est qu'alors qu'on la trouva bonne. A Kowno, on m'aimait, mais on ne se souciait pas de mes poésies, on ignorait même qu'elles eussent paru à Vilna.

On l'apprit pour la première fois par un article du journal VAstrée. C'est ainsi que je dus mon premier triomphe à François Grzymala, tant ces mots : Varsovie et imprimé

avaient alors de prestige. L'arrivée de mademoiselle Lascaris de Varsovie à Vilna répandit ma renommée.

Les créations de Mickiewicz s'écartaient absolument des modèles admirés alors. Beaucoup plus tard, Barrett Browning formulera ainsi la poétique nouvelle : « Ne point songer à la forme, se fier à l'esprit, s'y fier comme fait la nature souveraine pour créer la forme, une forme qui ne soit point une prison, mais un corps; toujours partir du dedans pour aller dehors, dans la vie et dans l'art qui est encore la vie. » Et Taine fera observer que « la poésieainsi entendue n'a qu'un personnage, l'homme intérieur, et qu'un style, le cri du cœur triomphant ou souffrant. » Mais à cette époque, l'imitation et le conyentionaîisrae stérilisaient la poésie polonaise. Mickiewicz la désensorcela, en puisant à la source abondante et pure des traditions populaires. Il fit plus; après avoir ébranlé la tyrannie académique, il ébranla la tyrannie russe par son appel à la toute-puissance de l'esprit. « Jeunesse, s'écriait-il, tu as des ailes d'aigle et ton bras est comme la foudre. » Et en prêchant que le bonheur de tous doit être le but de tous, qu'il faut être forts par l'union et sages par l'exaltation, il prémunissait chacun contre ces éteigneurs d'enthousiasme qui se cantonnent dans la science, font abstraction des questions les plus vitales de l'humanité et détournent leur prochain du sacrifice. II lançait à ces doctrinaires cette apostrophe :

Le sentiment et la foi m'en disent plus que le verre et l'œil du sa vant . Tu connais les vérités mortes ignorées du

peuple; tu vois un monde dans un grain de poussière, dans un rayon d'étoile; tu ne connais pas la loi vivante; tu ne verras pas de miracles. Aie un cœur et regarde au cœur. Proportionne ta force à tes desseins et non pas tes desseins à ta force.

Ces maximes reçurent en 1830 une confirmation éclatante. Une poignée de jeunes gens démontrèrent à Varsovie, en chassant les Russes de cette capitale, que l'enthousiasme « brise ce que ne brise pas la raison ». Des personnages timorés prouvèrent ensuite que leurs doctes combinaisons n'étaient propres qu'à priver la Pologne des résultats de l'heureuse témérité des initiateurs de la Révolution du 29 novembre. Aujourd'hui, c'est à qui, parmi les commentateurs de Mickiewicz, assourdira ces souvenirs éclatants, de peur que la jeunesse actuelle ne tressaille trop violemment. Les uns insinuent que les déceptions de la Pologne sont la condamnation d'élans pareils ; les autres insistent sur l'âge de Mickiewicz en écrivant ces strophes héroïques; d'autres enfin professent que notre époque a des exigences spéciales et que le meilleur moyen d'honorer le poète, c'est de ne pas prendre au pied de la lettre ses conseils, et de ne pas suivre servilement son exemple. Il s'agirait, d'après cette école, d'être non ce qu'il a été, mais ce qu'elle suppose qu'il serait, et il serait, à l'en croire, soucieux de faire fortune, de ne pas troubler la quiétude des gens haut placés, et de plaire au moins à Tune des Cours copartageantes. Ces arguments et ces hypothèses ne nous touchent guère. Napoléon I er , en

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parlant, à Sainte-Hélène, de la lutte des premiers chrétiens contre le paganisme disait :

Ce n'est ni un jour ni une bataille qui en a décidé ; est-ce la vie d'un homme ? Non. C'est une guerre, un long combat de trois cents ans. Dans celle guerre, tous les rois et toutes les forces de la terre se trouvent d'un côté, et de l'autre je ne vois pas d'armées, mais une énergie mystérieuse, quelques hommes disséminés çà et là, dans toutes les parties du globe, n'ayant d'autre signe de ralliement qu'une foi commune. Pendant trois cents ans la pensée lutte contre la brutalité des sensations, la conscience contre le despotisme, l'âme contre le corps, la vertu contre tous les vices.

De futurs historiens qualifieront en termes analogues les champions de la liberté et de la nationalité, et n'auront que mépris pour les êtres pusillanimes qui auront, à certaines heures critiques, tâché avec leur sauve qui peut d'ébranler la constance de leurs compagnons d'armes. Il n'est donc pas équitable d'arguer contre les confesseurs de la cause polonaise des calamités que leur vaut la poursuite de leur idéal, ni contre Adam Mickiewicz des hardiesses de sa propagande. Proportionner sa force à ses desseins signifie qu'il faut la proportionner à ses devoirs. Tout homme qui se précipite dans l'eau ou dans le feu pour sauver son prochain est taxé de folie par les gens incapables de l'imiter, et quiconque ne considère que ce que sa patrie exige de lui scandalise les adeptes de l'intérêt personnel. Et cependant le suprême dévouement est la suprême sagesse, et le sens pratique, dans la signification élevée de ce mot, reste

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un des apanages du génie, ce C'est à tort, lisons-nous dans les Dernières années de lord Byron, par l'auteur de Robert Emmet, que Ton suppose souvent une certaine incompatibilité entre l'esprit poétique et le bon sens pratique. Chez les natures supérieures ces qualités, au contraire, s'appellent et se font contre-poids Tune à l'autre. Il n'y a pas de grand politique et de grand capitaine sans imagination, comme il n'y a pas non plus de grand poète sans ce bon sens supérieur qui fait les hommes d'État. Il y avait du poète dans l'empereur Napoléon et de l'homme politique chez lord Byron. »

Il y eut aussi de l'homme politique chez Adam Mio kiewiez et nous sommes fondés à trouver essentiellement pratique sa préoccupation d'entlammer sa génération qui, sans cette étincelle, n'eût pas brûlé de la magnifique flamme de 1830.

Il est commode de proclamer chimériques les aspirations généreuses qu'Adam Mickiewicz a exprimées en vers magnifiques. Mais la théorie qu'on voudrait leur substituer est le paradoxe des paradoxes. On invite chaque Polonais à se garer des illusions et à songer à sa carrière, parce que la masse des succès individuels assurera mieux que de périlleuses tentatives patriotiques la prospérité générale. Or, la plupart des Polonais gémissent sous un régime acharné à leur ruine. Le moindre progrès économique n'est possible qu'aussi longtemps qu'il échappe à une inquisition jalouse. Nul moyen légal d'empêcher des empiétements incessants, une guerre acharnée à la langue nationale, des entraves aux études, des vexations systématiques.

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Qu'il faille résister dans les conditions où Ton se trouve, si dures qu'elles soient et de quelque façon qu'elles empirent, c'est incontestable ; mais prétendre que cette part de la tâche est le but, c'est de la myopie politique, et uniquement inciter la jeunesse à ne pas dédaigner le lucre et le succès, c'est enfoncer une porte ouverte. Les vers les plus controversés d'Adam Mickiewicz demeurent donc un précieux antidote contre les défaillances d'un patriotisme décadent.

Nous avons vu à Vilna des sociétés secrètes, entées les unes sur les autres, constituer autant de foyers où s'aimantait la jeunesse. Une sorte de comité directeur des Rayonnants prit le nom de Philarète (ami de la vertu) et survécut à leur dissolution ; mais, sentant venir l'orage, ses membres brûlèrent leurs archives et décidèrent que la prudence leur enjoignait de renoncer à toute organisation publique ou clandestine. Les sociétés secrètes faisaient beaucoup parler d'elles en Allemagne. L'un des conseillers rétrogrades d'Alexandre I er , Novosiltzof, flaira la possibilité de mieux s'ancrer dans la faveur de son maître en exploitant ses alarmes. 11 lui suffisait de découvrir ou d'inventer une conspiration. 11 profita du premier prétexte venu. Le 3 mai 1823, un élève de cinquième, Michel Plater, écrivit sur le tableau de sa classe : « Vive la Constitution du 3 mai! » Cette Constitution du 3 mai 1791 supprimait les abus reprochés à la Pologne par ses voisins qui, la voyant sur le point d'en finir avec l'anarchie qu'ils fomentaient chez elle, envahirent cette République et se la partagèrent. Novosiltzof arrêta des étu-

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diants à tort et à travers. L'un deux, Jankowski, était mal vu des Philarètes, à cause de ses mœurs dissolues, et ils furent sur le point de le chasser d'au milieu d'eux. A peine sous les verroux, il raconta ce qu'il savait, chargea ses camarades en prétendant faussement, pour se faire bien venir de Novosiltzof, que des vers licencieux de sa composition, dirigés contre Catherine II, auraient été lus dans les réunions des Philarètes. Tous les autres firent assaut d'abnégation, C'est en vain que Novosiltzof les tortura, il ne put relever aucune charge contre le prince Adam Czartoryski, son bienfaiteur, qu'il se proposait par-dessus tout de perdre. Jankowski avait beau mentir, il ignorait les arcanes secrètes dont Novosiltzof ne parvint pas à saisir la trame. Le2i août 1851, en revenant sur le passé, Mickiewicz disait :

Des lettres privées du prince Czartoryski , respirant le patriotisme et adressées au recteur Malewski, passaient aux mains de son fils qui les communiquait à Mickiewicz et à d'autres membres d'une commission centrale, composée seulement d'une quinzaine de personnes et qui dirigeait la Société des Rayonnants. Cette commission basait ses calculs futurs sur l'avenir du prince. On traita même la question dynastique (1).

Le 20 décembre 1823V François Malewski, que l'Université de Vilna avait envoyé à ses frais, à Berlin, compléter ses études, fut arrêté dans cette ville, extradé, interrogé à Varsovie par le grand-duc Constantin luimême, puis expédié à Vilna et livré à Novosiltzof. Il ne

(1) Journal inédit de Charles Sienkiewicz.

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servit de rien aux Philomathes de s'être spontanément dissous; ils furent, sept mois durant, la proie de Novosiltzof et de ses satellites. Dès le début, Malewski s'avouait le principal coupable, quand on le confronta avec Zan qui revendiquait hautement toute la responsabilité des agissements incriminés et qui s'offrait en holocauste pour sauver ses compagnons. ChoKolvnikoff cite, sans en soupçonner la beauté, la réponse suivante de Zan qu'on peut rapprocher d'une sublime répartie de la Pucelle d'Orléans. En effet, quand les juges de Jeanne d'Arc lui posèrent la captieuse question : « Jehanne, croyez- vous être en état de grâce? » pour l'accuser d'orgueil impie sielledisait oui, et d'indignité patentesi elle disait non, la sainte fille échappa à ces pharisiens en répliquant simplement : « Si je n'y suis, Dieu veuille m'y mettre ; si j'y suis, Dieu veuille m'y tenir. »

A Zan,le juge d'instruction demanda où il avait appris l'amour de la patrie ? Quelle aubaine pour la commission d'enquête si l'étudiant nommait ses parents, un ami, un professeur! Désigner qui que ce soit, c'était le perdre; se taire, c'eût été laisser planer le soupçon sur ceux que Novosiltzof eût fait empoigner comme suspects d'avoir inoculé à Zan cette vertu aujourd'hui encore réputée crime en Russie chez les Polonais. Zan évita le piège en répondant: « Dans la grammaire de Kopczynski, dont le cours de première classe cite cet exemple : « Nous ne sommes pas nés pour nous-mêmes. Une partie de nous appartient à la patrie, l'autre à nos amis »; et dont le cours de troisième classe cite cet autre exemple : <r Saint amour de la patrie, tu n'es ressenti que par les

cœurs honnêtes. » Kopczynski était mort le 14 février 1816, après avoir reçu des mains de Stanislas Potocki, ministre de l'Instruction publique du royaume de Pologne, une médaille d'or comme gage de la reconnaissance publique que lui valait précisément sa grammaire. Ne pouvant atteindre l'auteur, Alexandre I er se vengea sur l'œuvre, et par l'ukase du 14 août 1824 il ordonna que « les livres pernicieux, comme, par exemple, la grammaire polonaise de Kopczynski, non seulement ne pourraient être remis en usage, mais qu'encore les exemplaires qu'on trouverait dans les écoles seraient saisis et détruits ».

Pour les détails de cet abominable procès, je renvoie le lecteur à la troisième partie du poème des Ayeux et à un opuscule de l'historien Joachim Lelewel, témoin de tous ces événements. La commission d'enquête constituée à Vilna fut composée du conseiller d'État Lawrinowicz, «Polonais, dit Lelewel, dé voué entièrement au service russe ; du chef de police Schlykof, qui vexait et pillait les habitants de la ville ; du procureur impérial Botwinko, un des plus grands scélérats qu'on ait jamais vus et de quelques personnes de la suite de Novosiltzof, qu'il lui plut d'y appeler (1) ».

La terreur plana sur toute la Lithuanie. L'instruction fut conduite à coups de bâton ; des étudiants , presque des enfants, devaient se voir chargés déchaînes et condamnés à perpétuité aux mines de Nertchinsk, en Sibérie. Des critiques, devant les infamies reprochées aux

(l) Novosiltzov à Vilna, ou guerre impériale avec les enfants et l'instruction. Episode historique de 182i.Br. in-8, Bruxelles, 1844.

Novosiltzof, aux Bécu, aux Baïkof, aux Pelikan, et aux Botwinko, se sont demandé si le poète n'avait point trop flétri certains d'entre eux. On a été surtout disposé à quelque indulgence vis-à-vis de Bécu en raison de ce qu'il a eu pour beau-fils un grand poète polonais, Jules Slowacki. Lelewel accuse Bécu d'avoir pratiqué le funeste système de sacrifier des victimes sous prétexte de sauver ainsi l'Université. Ce qui condamne Bécu, ce sont les apologies de ses amis. Ils essaient de le justifier en exposant que s'il passait son temps en société de Novosiltzof, à l'amuser par ses lazzis, c'est pour obtenir par son appui la liquidation de sa retraite qu'il sollicitait à Saint-Pétersbourg. Un professeur, capable de s'avilir au rôle de courtisan du bourreau de l'élite des étudiants de l'Université et de flatter ce monstre pendant qu'il délibérait devant lui sur les meilleurs procédés à employer pour perdre des innocents/mérite l'affront du pilori. Le général Baïkof, compagnon des orgies de Novosiltzof, était une pourriture ambulante. « Deux ans avant sa mort, il subit une opération douloureuse pratiquée par Pelikan, qui le fit eunuque (i).» Adam Mickiewicz avait un tel scrupule de justice qu'il eût été le premier à rectifier ses assertions, s'il se fût convaincu d'avoir péché par trop de sévérité. Ce que les Russes ont publié depuis sa mort confirme le passage de sa préface des Ayeux où il dit qu'il n'a rien chargé ni exagéré. En 1871, dans la revue russe Rouski Archiv, M, Gretch, qui publia des détails

(1) Lelewel.

circonstanciés sur la famille, l'éducation et la carrière de Novosiltzof et qui l'appelle «l'homme le plus important de la première moitié du xix e siècle », divise la vie publique et privée de son héros en deux phases, Tune brillante, l'autre datant de l'époque où il s'adonna à l'ivrognerie. Dans cette même revue Cyprin us (pseudonyme de Przeclawski) explique (N° 9, 1872) que Novosiltzof à Vilna était le Novosiltzof de la seconde période, entouré d'êtres tels qu'il passa en proverbe, lorsqu'on voulait désigner un coquin, de dire : « Il est digne du chenil de Novosiltzof. » Dînait-il en ville, il fallait que deux laquais le prissent chacun sous un bras pour le porter dans sa voiture. C'est à la discrétion de ce personnage crapuleux qu'Alexandre I er abandonnait neuf gouvernements de la Pologne I Cyprinus, qui publie ses souvenirs sous les ciseaux de la censure de Saint-Pétersbourg, ne se gêne pas pour laisser entendre que la devise de Novosiltzof: Honeste et publiée, fut une anti phrase. Un passage d'une lettre de François Malewski, du 13 avril 1838, nous apprend que ce concussionnaire, subissant la loi du talion, fut, pendant sa dernière maladie, effrontément dépouillé par ses familiers: « Il y a six jours que Novosiltzof, après une courte maladie, est mort d'un refroidissement compliqué d'un cancer. Il a encore eu le temps de se convaincre, avant de mourir, avec quelle impudence et quelle audace on le volait. »

En 1828, l'un des instruments les plus odieux de Novosiltzof, Botwinko, quémandait une place à Saint- Pétersbourg. « Institué tuteur de la fille mineure d'une

ADAM MICKIEW1CZ

bonne famille polonaise, il s'empara de la fortune de sa pupille^ la priva de tout ce que son âge et son sexe demandaient et finit par la faire disparaître. Elle était presque oubliée, lorsqu'en 1826 elle se retrouva par un accident extraordinaire à Smolensk, dans un convoi de gens partant pour la colonisation de la Sibérie. Plusieurs bourgeois de Smolensk lui donnèrent leur généreuse protection et poursuivirent Botwinko qui, par suite de cette découverte, fut destitué de sa charge de procureur (i). » Et ce fut tout! A Saint-Pétersbourg, il se démenait pour être admis à la deuxième section de la chancellerie impériale qui remplit en Russie le rôle du conseil d'État en France. Deux des victimes de Botwinko, Danilowicz et Malewski, astreints au service, y avaient trouvé des emplois. Malewski écrivit à ce propos à son père, le 24 février 1828 :

Botwinko cherche une place sous la direction de Speranski dans notre département. Il serait mon collègue sous Danilowicz et nous serions assis à la même table, mais il me semble que ce n'est plus à craindre. Il est le second que j'ai entendu gémir sur ses malheurs et à aucun des deux je n'ai reproché d'avoir causé des malheurs. Cela seul me console.

Ainsi ce tuteur, convaincu d'avoir essayé de supprimer la pupille dont il avait préalablement croqué la fortune, ne voyaitrien dans ce petit accident qui lui fermât l'accès des fonctions publiques ! Moins chanceux

(1) Lelewel.

que son chef Novosiltzof, qui acheva de vieillir dans les honneurs, Botwinko, trois ans après, laissé sur le pavé par ceux qui eurent recours à ses ténébreu* offices, déblatérait contre les anciens Philarètes auxquels

il attribuait sa persistante disgrâce :

Aujourd'hui, rapporte à sa sœur François Malewski le i8 mars 1831 , Botwinko se plaint partout de ce que je Taie empêché de se faufiler au service dans notre chancellerie. Danilowicz et moi, nous aurions le droit de lui susciter des entraves, car il nous a iniquement privés, moi du bonheur et Danilowicz de la paix domestique. Mais ni lui ni moi nous n'avons soufflé mot. J'avais seulement la résolution inébranlable de solliciter ma démission plutôt que de servir avec lui. Je m'en rapportais pleinement à la Providence, archi-sûr qu'elle trouverait ses voies pour châtier justement ceux qui en avaient puni d'autres injustement. Mais je n'ai fait ni ne ferai une seule démarche contre eux.

Le peuple insurgé de Varsovie pouvait écraser sous son talon de pareils reptiles; mais il ne siéyait pas à d'anciens Philarètes de demander protection contre eux à un régime tel que celui de l'empereur Nicolas.

La révolution de novembre 1830 saisit, dans les papiers du grand-duc Constantin, un rapport du professeur Onacewicz, du il décembre 1829, où il qualifiait Novosiltzof de x< célibataire usé par la débauche et avide de plaisirs » ; où il signalait que les mêmes personnes remplissaient l'office de dénonciateurs, de membres de commission d'enquête et déjuges et arrachaient des aveux aux enfants pendant que monsieur le sénateur

ADAM M1GK1EWICZ

s'amusait avec la princesse Zoubof (i). Les étudiants subirent d'affreux tourments.

Combien, disait Onacewicz au grand-duc, de scènes tragiques se passèrent alors! Marian Piasecki, en se jetant par la fenêtre, se cassa la jambe ; Teraïewicz se coupa la gorge ; madame Glazer fut atteinte d'aliénation mentale en apprenant le malbeur de son fils. »

L'Université de Vilna succomba sous ces coups et le recteur Pelikan put chanter victoire dans un rapport du 13 mai 1828 :

Enfin je puis dire que je suis parvenu par mes soins continuels à transformer tout à fait la jeunesse étudiante; si, parmi les élèves, il se trouve quelqu'un mal pensant, il est aussitôt dénoncé et convaincu par ses propres collègues. Je cherche à remplir strictement les instructions que Votre Excellence m'a données à ce sujet.

Un ukase du 14 août 1824 destitua quatre professeurs de l'Université de Vilna et condamna vingt étudiants à la déportation. Zan,Czeczot et Suzin furent enfermés, le premier un an, les autres six mois, dans une forteresse, puis la Sibérie leur échut, tandis que Malewski, Jezowski, Mickiewicz, etc., furent condamnés à prendre du service dans des provinces éloignées de la Pologne. Le 1 er mai 1832, un ukase de l'empereur Nicolas supprimera entièrement cette Université de Vilna, sur laquelle son prédécesseur s'était, à la fin de son règne, si cruellement acharné.

(i) Voir le document dans Lelewel.

Le 5 janvier 1827, en remémorant le passé, Adam Mickiewicz écrira : « J'ai commencé à être gai au couvent des Basiliens (i), tranquille et presque sage à Moscou. » Son âme venait de recevoir, dans les cachots de Vilna, la trempe nécessaire pour affronter l'exil et le faire même tourner à la confusion des ennemis de sa patrie.

(1) Transformé en prison par les Russes et où Mickiewicz avait été enfermé depuis le 23 octobre 1823 jusqu'au commencement d'avril 1824.

Exil a Saint-Pétersbourg, a Odessa bt a Moscou. — Françoise Zaleska et Caroline Sobanska. — Voyage en Crimée. — Amitiés russes. — Apparition des sonnets et de Conrad Wallenrod. — Embarquement pour l'Allemagne.

La prison eut sur Adam Mickiewicz une influence décisive, Maryla ne posséda plus désormais qu'un petit coin de cette Ame sur laquelle, jusque-là, elle régnait sans partage ; non pas que le poète ne fut déjà pas pieusement attaché à sa patrie, mais c'est alors qu'il sentit tout ce que cette divinité jalouse exigeait de lui. Le jeune homme, absorbé naguère par le regret de la perte de son amante, cesse de se pleurer et n'a plus de larmes que pour ces millions de compatriotes gémissant sous le joug étranger. Lorsqu'il agonisait, enfant, sa mère le voua à la sainte Vierge; au fond d'un cachot, il se voua à la Pologne. Qu'est-ce qui pouvait le mieux préparer à cette tâche que d'étudier de près le plus redoutable des trois oppresseurs de son pays ?

Après lui avoir ouvert les portes de sa prison, le Gou-

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vernement russe le laissa quelque temps à Vilna. Ses amis supposaient que leur mise en liberté augurait peut-être la fin de leurs maux. Il ne partagea par leur optimisme. Le 22 octobre 1824, un an presque jour pour jour après son arrestation, il recevait Tordre de se mettre en route, le surlendemain, pour Saint-Pétersbourg. La veille du départ, comme les Girondins l'avaient fait la veille de leur exécution, les Philarètes se réunirent en un dernier banquet. Adam Mickiewicz ne devait plus jamais revoir ni la plupart d'entre eux ni la Lithuanie. Il improvisa, don qu'il eut à un degré extraordinaire et qui, à Moscou et à Saint-Pétersbourg, plongera ses auditeurs dans le ravissement. Seulement, il défendait qu'on tînt la plume pendant qu'il parlait, car cela paralysait son inspiration. Cette fois un ami, placé derrière lui,rçussit à noter quelques strophes. Cette poésie est intitulée : le Rénégat. Un rénégat, devenu pacha, se prélasse au milieu de son harera. Lekislar-aga lui amène une nouvelle captive « originaire, dit-il, de cette froide contrée que le pacha mentionnait si tendrement ». Ce serviteur ôte le voile de la captive. Le rénégat la dévisage une seule'fois, le tchibouk s'échappe de ses lèvres blêmissantes, son visage pâlit affreusement, il est mort.

Au moment de la dispersion en pleine Russie, le poète rappelait à ses compagnons le péril nouveau qui les attendait. Honneurs et richesses seraient prodigués au rénégat polonais ; mais le jour où l'amante trahie lui découvrirait ses traits, il n'en pourrait supporter la vue sans mourir. Cette expression d'amante symbolisera

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la Pologne dans la correspondance de ces exilés condamnés à ne causer par lettre qu'à mots couverts. Les Russes prendront aisément le change et, dans des allusions à la patrie, ils ne verront que des réminiscences d'amourettes.

La première étape des voyageurs fut à Kowno, d'où Stanislas Dobrowolski, ami du recteur Malewski,lui signala, dans une lettre datée du 30 octobre 1824, le passage de son fils :

Le dimanche, 26 de ce mois, lui écrivit-il, vers 8 heures du matin, monsieur François, votre fils, en compagnie de messieurs Jezowski et Pietraszkiewicz, est arrivé à Kowno. Dimanche et lundi étant jours de courrier, la difficulté de se procurer des chevaux de poste les a retenus jusqu'au mardi. Us ont passé ce temps tranquillement et sans émoi; et le lundi, après-midi, ils sont, ainsi que monsieur Constantin Zaleski, qui les avait rejoints lundi matin et que suivait le reste de leurs collègues dans deux voitures, partis en bonne santé pour coucher à Kejdany; ils devaient être la nuit de mercredi à Szawle et ils s'y reposent probablement la nuit d'aujourd'hui. Le bivouac général avait été installé chez l'abbé Korycki, provincial ; on y a pourvu à tous les autres besoins des voyageurs.

Mickiewicz et ses compagnons se trouvèrent là en pays de connaissance et on s'explique que Malewski ait écrit de cette ville à son père que, si tout le trajet jusqu'à Saint-Pétersbourg était semé de Kowno, il n'aurait eu autre chose à faire qu'à jouer des mâchoires.

Deux lettres de François Malewski donnent encore

quelques détails sur la dernière partie de la route. Le 1 er novembre 1824, il écrit de Riga :

C'est la dernière lettre que je vous adresse avant Saint- Pétersbourg, où je serai infailliblement dans cinq jours.

Il semblerait donc qu'Adam Mickiewicz ait dû arriver dans la capitale russe la veille d'une terrible inondation qui menaça de renverser Saint-Pétersbourg et qui sert de thème à un épisode des A yeux, soit le 6 novembre, mais, dans une autre lettre de François Malewski à ses parents, datée de mercredi, Saint-Pétersbourg, sans mention du quantième du mois, il dit formellement :

Je vous ai écrit de Riga, je m'empresse de vous adresser cette lettre de Saint-Pétersbourg pour vous rassurer sur ma santé. J'ai trouvé le beau temps à Saint-Pétersbourg, tout frémissant encore de l'inondation qui a précédé de quelques jours mon arrivée.

Jusqu'à preuve du contraire, il est difficile d'admettre qu'Adam Mickiewicz, prenant le devant, ait gagné plusieurs jours d'avance sur sou compagnon de route. S'il ne s'est pas promené le long de la Néva le 6 novembre, et s'il n'a pas entendu annoncer le cataclysme du lendemain, il a trouvé la capitale encore affolée du péril qu'elle venait de courir et un mystique polonais, Oieszkiewicz, prédisant que le déchaînement des éléments n'était qu'une image de la punition finale de cette Babylone du Nord. Oieszkiewicz avait de quoiim-

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pressionner fortement l'âme du poète. Ce peintre que de grandes dames se disputaientl'honneur de soigner à son lit de mort, et dont une légion d'indigents suivit le convoi, joignait aux saintes indignations d'un prophète hébreux une charité vraiment évangélique et une mansuétude qui ne lui permettait même pas d'écraser un insecte. L'ex-prisonnier des cachots de Vilna n'était certes pas enclin à s'éprendre du tsarisme; mais, grâce à Oleszkiewicz, il comprit mieux et plus vite la structure interne d'un Empire qu'on dirait modelé sur cette Assyrie dont d'innombrables bas-reliefs nous montrent les potentats chassant les bêtes fauves, saccageant les cités, réduisant des populations entières en servitude et leur imposant les travaux les plus durs, quand ils ne les soumettent pas aux supplices les plus raffinés.

Adam Mickiewicz ne se borna pas à n'examiner que les curiosités de Saint-Pétersbourg ; il se rapprocha du groupe héroïque qui conspirait contre l'autocratie. « Vous souvenez-vous de moi ? » s'écriera-t il plus tard. « Vos figures étrangères ont droit de citoyenneté dans mes rêves. Où êtes-vous maintenant? Le noble cou de Ryleïef, que je serrais fraternellement dans mes bras, a été, sur un ordre du tsar, suspendu à l'infâme gibet. Malédiction sur les peuples qui lapident leurs prophètes î Cette main que Bestoujef , poète et soldat, me tendait, plume et arme lui ont été arrachées; le tzar l'a attelée à une brouette; aujourd'hui, elle pioche dans une mine, rivée à côté d'une main polonaise (1). » Un

(I) Voir la traduction de la pièce entière à la page 288 de la série des Mélanges posthumes, d'Adam Mickiewicz.

des biographes d'Adam Mickiewicz, Pierre Chmielowski, émet l'hypothèse que le poète a pu rencontrer Bestoujef à Kief. Mickiewicz, pour prouver combien les conjurés prenaient peu de précautions, a raconté un jour qu'en passant devant le logis de l'un d'eux il entendit de telles vociférations contre le tzar qu'il se hâta de lancer un énergique rappel à la prudence, et que la compagnie était montée au point de se méprendre sur le mobile de son intervention, de sorte qu'il fallût qu'un des assistants, de plus de sang-froid que les autres, leur fit entendre raison (l).Ils s'excusèrent alors et portèrent la santé de Mickiewicz non moins bruyamment qu'ils avaient anathématisé le tzar. La police, qui surveillait de très près Adam Mickiewicz et ses amis, ne tarda pas à trouver dangereux leur séjour à Saint-Pétersbourg, et Alexandre I er décréta que leur présence ne serait pas tolérée plus longtemps dans sa capitale. Cette nouvelle vexation les empêcha probablement d'être impliqués, un an après, dans le terrible procès des Décembristes russes (2).

(1) Quelqu'un s'appropria, eu 1836, un album que Mickiewicz avait laissé traîner sur la table de son salon et qui, outre une description d'une prairie Américaine par Fénimore Cooper, contenait encore les témoiguages d'amitié de plusieurs Décembristes. 11 est possible que cet album n'ait pas été détruit, qu'il réapparaisse un jour et comble de fâcheuses lacunes.

(2) Alexandre 1 er mourut ù Tagaurog, le 19 novembre 1825. Le 13 décembre, Ryleïef, en apprenant que Rostovkof venait de dénoncer le complot, précipita la prise d'armes du lendemain (14/26 décembre 1825). Les auteurs de cette généreuse tentative ont été appelés Décembristes du mois où ils se sont sacrifiés pour la liberté de leur pays. La répression fut féroce. Nicolas 1" se ravala au niveau

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Les lettres de François Malewski continuent à être une précieuse source d'informations, puisqu'en avisant ses parents de ce qui lui advient, il nous initie par là même aux vicissitudes que subissait l'ami classé dans la même catégorie que lui et objetde décisions identiques. Il écrit, le 6 décembre 1824, donc un mois environ après son arrivée :

Le choix de notre résidence nous est abandonné par la faveur du monarque sans aucune autre exception que Saint- Pétersbourg et les gouvernements polonais. Informé de cela, j'ai sollicité un emploi auprès du général-gouverneur Woronzof. Invité à préciser l'endroit de mon choix, j'ai désigné Kherson.

Malewski dut bientôt renoncer à Kherson et se contenter du poste d'attaché à la chancellerie du généralgouverneur Woronzof, à Odessa. Adam Mickiewicz et Jezowski, usant de la latitude à eux laissée, optèrent pour le lycée Richelieu, à Odessa, où ils demandèrent à professer.

En 1824 et en plein hiver, ce n'était pas une petite affaire que de se rendre de Saint-Pétersbourg à Odessa. Malewski ne prit que le 17 janvier 1825 la feuille de route qui donnait droit aux chevaux de poste et après la délivrance de laquelle il devait quitter la ville sous trois jours. En l'annonçant à son père, il ajoute plaisamment :

des pires Césars romains en se vantant, dans un manifeste du 43/25 juillet 1826, « d'avoir vu avec plaisir leurs plus proches parents renier et livrer à la justice les malheureux sur lesquels planait la soupçon de complicité. »

Je serai d'abord tout toile, puis mouton, enfin loup et ours. Je gagnerai Odessa par Wilebsk, Mohilef, Tchernikof , Kief, Elisabetgrad.

Il est avec la police des accommodements et nos voyageurs différèrent en réalité leur départ jusqu'au 24 janvier. Le 23 janvier à il heures du soir, Malewski fut enfin prêt et en avertit sa sœur en ces termes :

A cause des emplettes, j'ai visité le goscinnyi dvor (i). C'est là que j'ai mis à contribution tous les gouvernements pour pouvoir faire face à monsieur Février. Mon bonnet est d'Arkhangel, mes bas sont de laroslaf, mes bottes sont de Nizgorodek, etc. Adam (2) et Joseph (3) iront avec moi jusqu'à Elisabetgrad où ils doivent attendre la décision du général Witt. Je pars demain à 7 heures en traîneau qu'il nous faudra peut-être jeter à la moitié du chemin.

Il ressort d'un billet d'Adam Mickiewicz qu'il atteignit Witebsk le 29 janvier. 11 s'arrêta, le 5 février, à Kief, où se trouvait Bestoujef, qu'il y vit probablement, et fit encore une halte à Steblof,chez des amis. Il ne fut rendu à Odessa que le 21 février.

Cette ville cosmopolite et où abondaient les fruits du Midi plût, par son cachet original, à nos voyageurs qui craignirentau début d'avoir à la quitter presqueaussitôt. Partout ils éveillaient les appréhensions d'un autocrate soupçonneux et, dès le 28 février 1825, François Malewski écrit à son père :

(1) Marché.

(2) Mickiewicz.

(3) Jezowski.

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J'ai reçu aujourd'hui la notification que les gouvernements de Kherson, de Kief et autres lieux limitrophes de la Pologne nous sont interdits par un nouvel ordre de l'Empereur. Une nouvelle faveur très haute nous permet le choix de l'endroit de notre résidence et du service que nous préférerons. Je ne pense pas renoncer au climat du midi et le pre-

mier instinct me conseille de me transporter en Grimée.

Les tergiversations du gouvernement permirent à Mickiewicz de jouir de la belle saison à Odessa. Il s'était décidé, puisqu'on le chassait d'Odessa, à s'en aller à Moscou; mais c'est l'Empereur lui-même qui statuait sur chaque demande de ce genre; ce monarque se déplaçait souvent, et cette fois ces retards furent profitables. La colonie polonaise, nombreuse à Odessa, permit au poète de s'y créer de charmantes relations.

Le premier amour du poète, avant-goût du paradis et de l'enfer, lui avait paru grand comme le monde. Ne voyant que cet amour et s'acharnant à en scruter les joies et les tortures, c'est avec une déception profonde qu'il aperçut, dans le cristal de son àme, celle à laquelle il prêtait une perfection idéale, revêtir les proportions de la simple humanité. Ainsi réduite, Maryla pouvait avoir et elle eut des rivales. A l'idylle lithuanienne, brusquement interrompue, succède, à Odessa, un roman en partie double. Autant qu'il est possible d'en juger à distance et d'après des données fort incomplètes, Platon et Épicure semblent cette fois avoir été aux prises et s'être jusqu'à certain point neutralisés.

Odessa regorgeait de familles polonaises des provincesadjacentes, etla maisonde madame Françoise Zaleska

fut Tune de celles qu'Adam Mickiewicz fréquenta de préférence. Le mari, homme pratique, s'occupait d'affaires. La femme, délicate, maladive même, ambitionna d'être la Béatrice du Dante polonais, la dépositaire de ses pensées et la conseillère de ses actes. Son àme affectueuse lui gagna vite l'entière confiance d'Adam Mickiewicz. Elle rêvait de favoriser l'essor de son génie et de le préserver de tentations trop terrestres. Souvent celles qui se vouent à une pareille tache réussissent aussi mal que l'ange qui, d'après la légende, s'incarna dans le corps d'une femme pour fixer enfin l'inconstance de don Juan et se perdit sans le sauver. Peut-être madame Zaleska, elle aussi, fût-elle, par excès de charité, descendue de l'Empyrée. Ce qui contribua à l'y maintenir, ce fut la passion moins éthérée qu'inspira à Adam Mickiewicz la beauté éclatante et l'esprit séduisant delà comtesse Sobanska. Madame Zaleska passa au rôle de confidente; elle en voulait à madame Sobanska de ce qu'elle considérait comme une profanation, mais elle se résigna à cette sorte de partage et, quand le poète eut secoué le joug de la coquette, l'amie lui demeura.

La comtesse Sobanska, née Rzewuska, et dont le frère ne tarda pas à se lier avec Adam Mickiewicz et devint lui-même une illustration de notre littérature, accepta volontiers des hommages qui flattaient son amour-propre. Ce ne fut d'ailleurs à ses yeux qu'un intermède agréable. Alceste tomba de son haut lorsqu'il se convainquit que si Célimène feuilletait volontiers un cœur, elle était toutefois très décidée à varier ses lectures. Le poète indigné exprima dans de

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mordantes poésies le désenchantement méprisant d'un vainqueur. Il y aurait, ce nous semble, à prendre au figuré ce que des critiques ont pris au propre. J'ai connu madame Sobanska, devenue la femme de M. Jules Lacroix. On lui eût donné trente ans de moins que son âge. Dans son extrême vieillesse, elle savait attirer les gens à elle par une grâce mondaine incomparable. Être coquette était chez elle une fonction aussi naturelle que celle de respirer. Elle paraissait vous ménager dans son cœur une place exceptionnelle, et si un doute vous venait, une fois dans l'escalier, on ne lui gardait pas rancune, car l'art de plaire, tel qu'elle le pratiquait, imposait l'admiration. Madame Lacroix vous transportait en plein salon aristocratique du xvm e siècle. En l'écoutant, on apprenait à causer. L'une des dernières fois que j'eus l'honneur de la voir, je l'interrogeai sur la valeur des détails recueillis par un biographe de mon père qui les publia sous son pseudonyme d'Aër. « Ce Monsieur, me répondit-elle, m'est venu voir avec une lettre de recommandation du prince Ladislas Czartoryski . Je l'ai reçu en conséquence, mais avec lui je n'ai parlé que pour ne rien dire. Avec vous, c'est différent. » J'ignore si la différence fut aussi considérable que son amabilité voulut le prétendre. J'ai cependant quelques raisons de croire que, s'il lui fallait des adorateurs, elle excella à éconduire les soupirants, attisant le feu parfois, mais toujours attentive à ne pas s'y brûler les doigts. Elle avait trop encouragé les espérances du poète pour se fâcher de ses colères. Elle lui conserva ses sympathies, déplora qu'il eût pris les choses au tragique, laissa

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à madame Zaleska le soin de lui prodiguer de sages remontrances, en se félicitant elle-même de la mesure qu'elle gardait en toutes choses. Un miroir à alouettes ne saurait s'apitoyer sur les oiseaux qu'il fascine et qui, étourdiment, s'en vont cogner leur tête contre sa surface polie. Me basant sur une lettre dont je citerai tout à l'heure des fragments, je m'informai auprès d'elle du sort de sa correspondance avec mon père. « Je n'ai jamais aimé, me dit-elle, me dépouiller inutilement d'autographes de prix ni, à plus forte raison, les détruire. Mes papiers sont restés chez mon frère. Écrivez-lui en mon nom que je l'autorise à vous renvoyer tout ce qu'il a et faites en tel usage que bon vous semblera. » Le général Rzewuski, frère de madame Lacroix, m'expliqua que l'état de ses yeux lui rendait cette sorte de recherches très difficile et qu'il n'avait découvert qu'une page de l'écriture de mon père. Cette poésie qui commence en haut d'un feuillet d'album semble une suite. Le commencement se retrouvera-t-il et les lettres de mon père à madame Sobanska existent-elles? C'est au moins douteux. Ce qui est certain, c'est qu'en 18281e poète eût préféré ravoir sa correspondance. Madame Françoise Zaleska, chargée de cette négociation, lui rendit compte ainsi de sa démarche.

Odessa, 21 avril 1828.

J'ai vu madame Sobanska, mais elle n'a pas de lettres, du moins elle me Ta dit. Elle m'a priée de permettre que Gattorno lui copie voire portrait et la vue de Nowogrodek. Vous pouvez concevoir combien cela m*a coûté de ne

pas lui refuser, mais il était trop pénible de passer pour envieuse, mais est-ce une présomption de ma part de croire que j'ai profané par-là ces images si sacrées? Je vis plus seule que jamais, et cela me fait un peu de bien, mais j'ai du noir, tant de noir dans mon âme qu'il n'y a qu'une solitude comme celle du tombeau qui puisse y remédier. Par charité, dites-moi quel est votre projet de voyage et si je vous verrai et quand je vous verrai cet été, car ce n'est que cet espoir qui me retient ici. Adieu, adieu. Il est des sentiments qui appartiennent plus au ciel qu'à la terre, c'est de cette nature que je vous en porte.

Les compagnons d'exil d'Adam professaient le plus respectueux attachement pour madame Zalcska qui leur témoignait de son côté beaucoup de sensibilité.

Cette lettre, dit-elle plus loin à Adam Mickiewicz, vous trouvera certainement à Saint-Pétersbourg ; dans ce cas, je vous charge de dire à M. Malewski, malgré qu'il paraisse mépriser mon amitié, qu'elle lui sera vouée tant que j'existerai. Une seule journée ne se passe pas sans mille vœux pour son bonheur.

On ne méprisait pas son amitié; seulement on lui écrivait moins. Adam Mickiewicz lui dédiera Conrad Wallenrod, mais nous verrons qu'à Saint-Pétersbourg et à Moscou il fut de nouveau ébloui, et évidemment il ne s'en ouvrit plus à Françoise Zaleska. Elle ne s'habituait pas à son mutisme et s'excusait presque de lui écrire.

Je n'ai pas, lui dit-elle, le courage de jeter la plume quand un surcroît de peines me conduit à moii secrétaire

pour chercher des consolations auprès de vous. Il est des moments où la mélancolie surpasse mes forces et où il me serait plus facile de renoncer à un heureux avenir que de renoncer à vous écrire. Aussi il y a tant de lettres que j'écris pour tromper cette inquiétude et que je brûle à l'instant même. CeHe-ci aurait eu le même sort, si je ne vous devais pas une réponse à votre demande.

Adam Mickiewicz quitta la Russie et ne rencontra plus madame Zaleska. Mais il retrouva à Paris madame Lacroix. Il ne la vit qu'à de très rares intervalles. Elle l'invita un jour à dîner avec Balzac et Frédéric Soulié qui lui demandèrent son opinion d'étranger sur la littérature française contemporaine. Madame Lacroix se délectait d'avance du plaisir de présider à un assaut de compliments entre pareils champions, mais elle n'eut pas à décerner de couronne au vainqueur. Adam Mickiewicz répondit que, si un nouvel Omar brûlait un jour les trois quarts des livres qui se publient, il n'y aurait guère de regrets à avoir. Les convives écarquillèrent les yeux et défendirent aigrement les mérites des productions courantes. Madame Lacroix ne rappelait pas sans humeur l'embarras où l'avait mise la boutade de Mickiewicz.

Le poète ne rapporta pas d'Odessa que des stances amoureuses. Il eut l'occasion de faire, sur le littoral de la mer Noire, une excursion à laquelle on est redevable des Sonnets de Crimée, D'août à pctobre 1825, il parcourut la plus belle partie de cette presqu'île, en compagnie de madame Sobanska, de son mari, d'Henri Azewuski et de Kalusowski, gentilhomme compagnard d'Ukraine.

L'enthousiasme provoqué par cette échappée sur l'Orient s'épancha en beaux vers. Mais la splendeur de ce paysage asiatique raviva encore son culte de la terre natale et, à côté de madame Sobanska, c'est à Maryla qu'il songea. Il exhale dans le XIV sonnet ces plaintes touchantes :

Lithuanie ! tes forêts bruissantes me chantaient plus harmonieusement que les rossignols de Baïdar, que les vierges du Salghir, et je foulais plus gaîment tes fondrières que les mûriers de rubis et les ananas d'or. Si loin et au milieu de tentations si diverses, pourquoi, tout distrait, soupiré-je sans cesse après celle que j'ai aimée au malin de mes jours? Elle est dans le cher pays qui m'est ravi ; en foulant mes traces encore fraîches, se souvient-elle de moi ?

Mon père, au moment où la guerre d'Orient concentrait sur la Grimée l'attention générale, raconta quelques incidents de son voyage de 1825. Voici des détails extraits d'un cahier de notes que j'avais alors commencé à prendre :

Un jour, une vingtaine de Russes et moi, nous traversions un étroit défilé dans les montagnes. Un énorme rocher surplombait d'un côté une route^ de l'autre, d'affreux précipices. Nous étions tous à cheval. Le peu de largeur dusentier ne permettait pas d'y passer deux de front. J'étais le second. Le cheval qui me précédait glissa et roula avec son cavalier jusqu'au fond d'un précipice d'au moins quinze pieds de profondeur. Je m'arrêtai ; mais mes compagnons, qui ne comprenaient rien à ce retard et s'impatientaient fort, me crièrent d'avancer. Rester plus longtemps en un pareil

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endroit c'eût été s'exposer inutilement. Le guide lartarc me promit de revenir chercher ce malheureux , el en quelques minutes j'eus dépassé la gorge fatale.

Nous descendîmes au fond d une vallée, galopâmes encore quelques heures en plaine et arrivâmes à un village tartare. Aussitôt, quatre ou cinq de ses habitants partirent avec de longues perches et des cordes à la recherche de notre compagnon. Ils furent de retour avant le coucher du soleil, rapportant sur un brancard cet infortuné. Son cheval s'était tué sur le coup, et lui dans quel étal il se trouvait! Son corps déchiré et enllé n'offrait plus apparence humaine. Je lui donnais deux heures à vivre.

Au milieu de la nuit, je me levai pour l'aller voir. Je n'espérais presque plus le trouver en vie. Je traversai une rue sale et boueuse comme toutes les rues des villages tartares et j'atteignis la hutte où on l'avait déposé. 11 se tenait assis sur son lit, enveloppé dans sa robe de chambre, la figure encore meurtrie, tuméfiée, noire ou bleue. Devant lui se dressait une table de jeu : il faisait une partie de cartes avec un ami. Les Russes ont la vie dure.

. Quelle terrible chose qu'un voyage en Crimée à cette époque! Les voilures qui transportaient les voyageurs semblaient avoir été inventées pour leur supplice. Le conducteur jouissait encore d'une place passable, mais les voyageurs ayant les pieds plus hauts que latéte ne pouvaient s'endormir, sous peine de recevoir un mauvais coup ou de tomber de ce véhicule. Qu'on joigne à cela de détestables chemins. S'agissait- il, par exemple, de traverser un marais, on formait la roule au moyen d'arbres abattus et couchés les uns à la suite des autres. Aussi que decahots! A la seconde station, un officier russe, primitivement en pantalon blanc, se trouvait n'avoir plus de pantalon et sa peau ne formait qu'une plaie.

Les chevaux étaient toujours bons et les cochers les menaient grand train. Nous avancions donc très rapidement à travers des steppes immenses et par un soleil brûlant.

Voici en quoi consiste une station de poste en Crimée. Au milieu du steppe s'élève un hangar. Dessous, un Tarlare est accroupi auprès d'un trou rempli d'eau et où il se rafraîchit de temps en temps. Ses yeux sont toujours fixés sur le steppe. Dès qu'il aperçoit un attelage, il devine le nombre des chevaux et le crie à son fils couché dans l'herbe du hangar. Son iils choisitet attrape, parmi la troupe qui paît tranquillement, autant de chevaux qu'il est nécessaire ; la voiture arrive, on met en liberté les chevaux fatigués, on en attèle d'autres, et Ton repart. On gagne de fortes courbatures à voyager de cette façon plusieurs jours de suite.

Le climat en Crimée est froid, les pluies sont fréquentes. Dans la saison des pluies, l'eau tombe en telle abondance qu'il est impossible de voyager, les routes sont impraticables. 11 faut excepter pourtant la bande de territoire resserré entre les montagnes et la mer. Cette partie de la Crimée est un des plus beaux endroits de la terre. Le ciel y est aussi limpide et le climat aussi doux qu'en Italie. Mais la verdure y est plus belle. On y rencontre des bois et de l'ombre, ce qu'on trouve si rarement en Italie.

J'allais une fois aveedeux amis visiter l'ancienne résidence des Khans. Je fus émerveillé à la vue de ce palais, de la belle nature qui l'entourait, des souvenirs qui s'y rattachaient.

Tout à coup mon compagnon, un gros gentilhomme campagnard de l'Ukraine, poussa un profond soupir, f Qu'avezvous? i lui demandais-je avec intérêt.— i Je pense combien de balles on pourrait fondre avec les gouttières et tous les ornements en plomb du palais î, me répondit-il. Ce fut comme de l'eau froide jetée sur mon enthousiasme poétique.

C'est qu'en effet le plomb est cher en Ukraine. Tous les gentilshommes y sont en revanche grands chasseurs et cassent quelquefois leurs cuillères pour charger leurs fusils.

Une autre fois, je me perdis dans le steppe et tombai au milieu d'une tribu de Tartares nomades. Je priai leur chef de m'accorder l'hospitalité; il y consentit et je passai quelques jours sous leur lente. En parlant j'offris au chef, pour ma nourriture et l'embarras 1 que je lui avais causé, quelques pièces de monnaie. Il en fut si reconnaissant qu'il me gratifia aussitôt d'une coupe en argent couverte de caractères tartares et d'une assez grande valeur. Je la gardai longtemps, puis je la donnai à un ami.

Je les ai vu faire des chandelles. Ils égorgeaient des moutons, leur enlevaient la peau, puis les jetaient bouillir dans des chaudières et recueillaient la graisse qui flottait sur l'eau. Ils en confectionnaient des chandelles que le Français le plus délicat aurait pu manger. Quant aux moutons, ils en possédaient de telles quantités qu'ils n'en utilisaient que la peau et la graisse.

Pendant qu'Adam Mickiewicz se préparait à visiter la Grimée, son ami Malewski, qui venait de quitter Odessa et de le précéder à Moscou, adressait autrement que par la poste à son père une lettre datée du 12 août 1825 où il est plus explicite que d'ordinaire:

Turczynski, que vous connaissez sans doute, me fournit, très-cher père, la première occasion de vous écrire à mon aise. Je suis dans une situation telle qu'il me faut cacher jusqu'à ma reconnaissance. J'en dois à madame Sobanska, née Rzewuska, aux Zaleski. J'ai trouvé chez eux cordial accueil et une sympathie qui m'a une fois permis d'oublier

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mes souffrances. A la fin de mon séjour, le cercle de mes relations s'était notablement étendu, et si je retournais dans ces parages J'y trouverais des personnes bienveillantes. Mais cette petite échappée involontaire sur le monde n'a pas passé inaperçue de mes anges gardiens. On a, paraît-il, su que le général Witt me recevait chez lui, et on a écrit, j'ignore si c'est à lui ou au général Woronzof, et si c'est de Varsovie ou de Vilna. Le résultat a été qu'on s'est mis à me questionner sur la date de mon départ. A Odessa, j'ai rencontré G., une connaissance faite à Szczorseet que l'opinion ici considérai* universellement comme un espion. Bien que je ne le tienne pas pour tel, je ne désirerais pas qu'il fréquentât votre logis. Ces derniers incidents ont dérangé un peu mes combinaisons. J'aurais pu avoir des recommandations pour Moscou, mais il ne me convenait pas de les accepter, puisqu'on m'a de nouveau rappelé ce que je suis.

D'après des renseignements que nous ne sommes pas aujourd'hui en état de contrôler, ce serait Pelikan, l'âme damnée de Nowosiltzof, qui aurait dénoncé le péril de la présence de quelques Philarètes à Odessa, où affluaient les propriétaires des provinces polonaises d'Ukraine, de Wolhynie et de Podolie. Nicolas Malinowski affirme que, sans l'intervention des amis russes qu'Adam Mickiewicz ne tarda pas à compter à Moscou, il eût été expédié aux confins de cette province et placé dans l'école d'une petite ville, sous la dépendance du curateur Pisaref, connu par sa servilité (1). Le prince Galitzine, général-gouverneur de Moscou, demanda et

(i) Voir, dans le IV» rolume de la Correspondance d'Adam Mickiewicz, le récit de M. Malinowski.

obtint qu'Adam Mickiewicz et François Malewski fussent attachés à sa chancellerie. Ce fut pour Mickiewicz une sinécure. Il existe un dessin qui représente le prince Galitzine en train de jouer aux échecs avec le poète. Le prince, élevé à l'étranger, excellent homme et zélé fondateur d'établissements de philantrophie, autorisa le poète à se préparer par un long stage aux fonctions bureaucratiques qu'il ne devait jamais remplir. Adam Mickiewicz lui en sut un gré infini. Jamais action généreuse ne le laissa indifférent. Quelques-uns de ses amis jugèrent sa gratitude excessive. Adam Mickiewicz leur réplique par ces vers des Aycux : « Maudits ceux qui ne paient pas! Il faut tout payer ou par un travail réciproque, ou par un sentiment reconnaissant, ou par le don d'une larme. » Il y eut de sa part plus qu'un simple échange de bons procédés. Il fraternisa avec ses amis russes et leur découvrit de sublimes horizons. L'admiration acheva la conquête qu'avait commencée sa chaleur dame. Ils lui furent acquis, et, il faut le dire à leur honneur, il ne se produisit aucune défection parmi eux. Le seul qui ait lancé plus tard une note un peu discordante, Pouchkine, respecte même alors le caractère de son émule, et Mickiewicz, en parlant du poète russe, n'aura qu'indulgente sympathie à son endroit et ne relèvera même pas ses défaillances. La Pologne serait ingrate, si elle n'inscrivait dans son Livre d'or les noms de ce groupe de Russes qui protégèren t Adam Mickiewicz contre leur propre Gouvernement, s'interposèrent entre le tsarisme et lui, le dérobèrent à une relégation dangereuse pour son génie et facilitèrent

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son hégyre. Adam Mickiewicz n'eut aucune de ces petitesses qui sont les chinoiseries du patriotisme. L'autocratie, les vices qu'elle engendre chez ses subordonnés et les horreurs qu'elle perpètre lui paraissaient un mal transitoire. Il pensait mémo que si la Providence permet que des milliers de ses compatriotes soient dispersés à travers l'immensité do cet Empire, c'est peutêtre pour en élever le niveau moral au prix de leur félicité personnelle.

Czeczot qui, en Sibérie, fièrement, ne voulait rien avoir de commun avec les ennemis de sa patrie, s'offusqua de voir Mickiewicz adopter une autre ligne de conduite que la sienne. Il lui rappela que la Bible défendait aux Juifs tout contact avec des Idolâtres. Mickiewicz lui répondit, le 5 janvier 1827, qu'il était prêt à manger non seulement le beeftek des Moabites, mais même, lorsqu'il aurait faim, la viande de l'autel do Dagon et de Baal, qu'il n'en demeurerait pas moins bon chrétien. ThorAas Zan, en Sibérie, n'agira pas autrement. La propagando lui semblera plus méritoire que l'abstention. Il estimera servir son pays en inoculant, par exemple, la vertu dans le cœur d'enfants russes auxquels il donnait des leçons. Tout Russe profondément honnête ne serait-il pas un ennemi de moins qu'aurait la Pologne? Si Adam Mickiewicz mangeait la viande de l'autel de Dagon et de Baal, il n'acceptait aucune compromission avec le culte de ces idoles, minait leur prestige, démontrait leur fausseté, chapitrait leurs adorateurs. C'est en celaqu'il différait essentiellement de ces Polonais qui, par crainte deman-

quer de la viande succulente des autels de Dagon et de Baal, acceptent allègrement, par-dessus le marché, le joug de ces divinités et humilient leur esprit devant elles.

Nous ne saurions même nommer ici tous les, amis russes de Mickiewicz. Des relations de la plus vive cordialité s'établirent entre lui et le poète Joukovski, qui devint dans la suite précepteur de l'héritier de l'empereur Nicolas. Un autre poète russe, J. Kozlof, qui tra^ duisit [es Sonnets de Crimée, dira à Odyniec, au moment où Mickiewicz s'apprêtait à quitter la Russie : « Vous nous l'avez donné fort, nous vous le rendons^puissant. » Au départ de Moscou, les amis russes de Mickiewicz lui oflrirent,une coupe d'argent sur laquelle leurs noms sont gravés (i). Parmi les plus fervents figurèrent, à Moscou, la princesse Zénéide Wolkonska et le prince Pierre Wiazemski. La princesse Wolkonska, usant noblement d'une fortune très considérable, réunissait autour d'elle l'élite intellectuelle de la société de Moscou. Mickiewicz devint l'hôte assidu de son salon. Il la retrouvera plus tard, en Italie, invariablement la même, lui écrivant, au lendemain de l'écrasement de la révolution polonaise, « qu'au ciel il n'y a ni divisions ni frontières », et ajoutant : « Vos frères ne sont-ils pas aussi partout où vous trouverez de Pâme et des pensées?» Le prince Pierre Wiazemski traduira en russe les Sonnets de Crimée. Je l'ai vu en 1853 (mon père demeurait alors

(i) Voir, pourde plus amples détails: Mélanges posthumes d'Adam Mickiewicz, 1™ série, p. 286.

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rue de POuest) se jeter dans ses bras avec effusion. En 1861, à Saint-Pétersbourg, il médit qu'il considérait cette amitié comme un des plus grands bonheurs de sa vie et, au dîner auquel il m'invita, un autre ami russe de la même époque récita par cœur, au dessert, des pages entières de la partie des Ayeux interdite dans l'Empire. Pierre Wiazemski Tut jusqu'à sa mort fidèle « à la mémoire, m'écrivait-il le 2/14 mars 1873, de celui qui, malgré les divergences d'opinions politiques, nous reste cher, parce que le génie et le caractère moral sont audessus des questions du jour et des préventions de parti». Quant à Pouchkine, Mickiewicz ne le connaîtra qu'à Saint-Pétersbourg. Le 27 septembre 1826, François Malewski écrit de Moscou à ses sœurs :

Je dois vous parler de ce qui occupe maintenant beaucoup Moscou, surtout les dames de Moscou. Pouchkine, le jeune et renommé poète, est ici. Voilà albums et lorgnettes en mouvement, 11 a d'abord pour ses vers été confiné à sa campagne. L'Empereur lui a permis actuellement de revenir à Moscou. Il a eu, dit-on, un long entretien avec lui, lui a promisjTêtre en personne le censeur de ses poésies et il Ta» en pleine salle, appelé le premier poète de la Russie. Le public ne peut trouver assez d'éloges pour cette faveur impériale. Deux tragédies de Pouchkine auraient mérité les suffrages suprêmes et verraient bientôt le jour.

ïvan Golovine m'a écrit qu'à une époque où il ne prévoyait même pas qu'il deviendrait homme de lettres, son frère Nicolas lui raconta avoir été par hasard té-

moin de la première entrevue d'Adam Mickiewicz et de Pouchkine. Leur connaissance aurait débuté par une partie de cartes. Pouchkine aimait les émotions que procurent les gains et les pertes, tandis qu'Adam Mickiewicz n'avait aucun goût pour les jeux de hasard. D'après Nicolas Golovine, « on était en train de jouer au Pharaon chez Pouchkine, quand Mickiewicz entra et prit place à la table. On se trouvait en été. Pouchkine, en manches de chemise retroussées, puisait avec ses ongles longs dans une caisse remplie d'or et se trompait rarement sur les quantités qu'il fallait en retirer chaque fois. Il suivait en même temps le jeu avec ses grands yeux remplis de passion. Mickiewicz prit une carte, y déposa un billet de cinq roubles assignats, renouvela plusieurs fois et prit congé de la société sans aucune conversation sérieuse. »

Les deux poètes se revirent cependant et s'apprécièrent. Il y eut de réciproques épanchements et leurs âmes s'unirent dans le vœu commun de voir le soleil de la liberté fondre ces glaces de la tyrannie dont l'amas formidable fait de l'Empire de Russie un pôle nord intellectuel. La trace de cette alliance ébauchée entre les deux plus illustres représentants des deux pays a été conservée par Mickiewicz dans l'épisode des AycuX) intitulé : le Monument de Pierre le Grand, Le génie de Pouchkine se laissa comprimer par la pression écrasante de l'atmosphère péters bourgeoise. Quand Varsovie se leva, l'auteur de YOde au poignard se joignit à la meute impériale qui aboyait contre les Polonais. S'ensuit-il que le poète russe, s'il eût vécu, fût

demeuré un banal thuriféraire de l'autocratie? Sa cause est une de celles où le doute doit profiter à l'accusé. L'affaissement moral de Pouchkine n'était sans doute que passager. Un homme tel que lui peut s'égarer, i) ne saurait se résigner à toujours piétiner sur place. 11 eût donc tenté de nouveaux efforts et repris son élan. Mickiewicz, en exprimant cette conviction dans l'article qu'il écrivit à propos de la mort de Pouchkine, s'appuyait sur les dires d'amis communs qui avaient vu le poète russe dans la dernière période de sa vie et auxquels il confia ses secrètes angoisses. La balle d'un aventurier interrompit brusquement cette grande existence. La Russie de Nicolas I er ne méritait guère de conserver plus longtemps cet homme si extraordinairement doué et dont le régime absolu empoisonnait et stérilisait les facultés. Pouchkine s'était senti touché de ce que Nicolas daignât devenir son censeur. Nicolas le censura aussi après sa mort. L'exécuteur des hautes œuvres policières de Nicolas, le comte Benkendorf, qui entrait chaque matin dans le cabinet de son maître et avouait n'en avoir jamais franchi le seuil sans frissonner, lui porta les papiers du poète, et l'Empereur brûla ce que bon lui semblait. Peut-être incinéra-t-il plus d'une page qui eût commandé l'indulgence pour les erreurs de ce poète en révélant chez lui les symptômes d'une évolution nouvelle et heureuse. L'autodafé impérial permet d'appliquer à Pouchkine ce mot de Siéyès sur Robespierre, mot que Napoléon cita à Sainte- Hélène : « C'est un procèsqui aété jugé et non plaidé. » Dès lors, la mémoire de Pouchkine nous semble avoir

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droit sinon à un acquittement pur et simple, du moins > à des circonstances très atténuantes.

11 y a des terrains où il suffit de gratter le sol pour qu'une source jaillisse aussitôt. Chez Adam Mickiewicz, il suffisait des sons de quelque mélodie favorite pour qu'un Ilot de poésie lui montât aux lèvres. Il électrisait son auditoire en improvisant dans sa langue natale devaut ses amis polonais, et en prose française devant ses amis russes. L'une de ces improvisations arracha à Pouchkine cet hommage : « Quel génie ! Quel feu sacré ! Que suis-je auprès de lui ! » Une autre exposa son auteur à rejoindre en Sibérie Czeczot et Zan. Par un hasard heureux, le sujet se trouva emprunté au règne d'Ë tienne f Batory. Un ami du poète, Nicolas Maljnowski, décrivit à un correspondant de Varsovie le nombreux auditoire de compatriotes devant lesquels Mickiewicz avait parlé et s'extasia sur sa puissance créatrice. La lettre fut confiée à un jeune homme nommé Kontkowski qui n'eut rien de plus pressé que de la montrer, et un extrait en parut dans un journal de Varsovie. Soupçonneux de son naturel et d'ailleurs poussé par le sénateur Novosiltzof, le grand-duc Constantin prit la mouche. Eh quoi! Un Philarète assistait, dans la capitale russe, à un banquet et recevait des ovations! Kontkowski fut empoigné, interrogé et sommé de livrer l'original de la lettre dont les quelques lignes imprimées excitaient de telles appréhensions. Conscient de ce qu'une enquête en Russie peut faire de victimes et du parti que des sbires savent tirer du document le plus innocent, Kontkowski résolut de dépister la police en prétendant que

le récit imprimé était de pure fantaisie. En entendant, disait-il, révoquer en doute la faculté d'improviser de Mickiewicz, il avait imaginé une lettre remplie des détails fictifs les plus propres à lui donner raison. Mais la police de Saint-Pétersbourg, mise en éveil, elle aussi, n'eut pas de peine à constater la réalité du fait. Mickiewicz étant né un 24 décembre, sa fête coïncidait avec la veille de Noël que les Polonais célèbrent par un repas traditionnel. Le Gouvernement voulut bien trouver excusable qu'en pareil jour quarante Polonais aient dîné ensemble. La tragédie de Zborowski, improvisée par Mickiewicz, ne parut non plus pas se prêter à des allusions d'actualité. 11 n'y eut de puni que Kontkowski qui, convaincu d'avoir berné le grand-duc Constantin, fut banni de Varsovie et interné chez ses parents qui habitaient une campagne fort éloignée.

Le poète, tiraillé à Odessa entre une tendresse éthérée, mais énervante et monotone, et le mirage enchanteur, décevant et insaisissable des délices du paradis de Mahomet, eut, à Moscou d'abord, et à Saint-Pétersbourg ensuite, quelques velléités de goûter les joies paisibles du foyer domestique,

Caroline Jaenisch, fille d'un professeur, l'enchanta par la variété de ses connaissances. Adorée de ses parents, très appréciée dans le monde, elle y récitait de ses propres compositions qui dénotaient un talent peu commun. Elle fut l'une des premières à faire connaître les poésies de Mickiewicz au public allemand et français. Voici, par exemple , sa traduction d'un fragment de Conrad Wallenrod :

0 chant national ! sainte arche d'alliance

Entre les temps anciens et les temps d'aujourd'hui,

Le peuple en toi dépose avec persévérance

Les armes des guerriers qui furent son appui,

Le précieux tissu de toutes ses pensées

Et de ses sentiments les fleurs entrelacées.

Arche ! tant que ton peuple encore te défend,

Nul ne peut te briser ; — ancien chant populaire,

Comme un archange pur tu restes triomphant ;

De nos vieux souvenirs gardant le sanctuaire

Tu possèdes la voix de l'ange du Seigneur,

Et ses ailes de flamme, et son glaive vengeur.

Le feu détruit les faits écrits dans les chroniques ;

Les trésors sont ravis par des guerriers iniques,

Le chant seul, échappant intact à tout pouvoir,

Parcourt la multitude et va de ville en ville ;

Et si l'on ne sait point, parmi la foule vile,

Le nourrir de douleur et l'abreuver d'espoir,

Il fuit dans les rochers, aux débris il se glisse,

Et du fond du désert dit les temps d'autrefois.

Tel , lorsque l'incendie embrase l'édifice ,

Le rossignol s'enfuit, se pose sur les toits;

Et quand le toit s'écroule, il vole aux forêts sombres,

Et répétant encor, d'une sonore voix,

Sa plaintive chanson, au milieu des décombres (i).

Mais Caroline Jaenisch, pythonisse trop souvent sur le trépied, avait de plus l'inconvénient d'être Allemande. De part et d'autre, il n'y eut là qu'un engouement passager, un amour de tète que la séparation fit évanouir.

(1) Les Préludes. Paris, 1839.

Mademoiselle Jaenisch devint par la suite madame Pavlof. Elle se fixa à Dresde. Je m'adressai à elle par l'entremise de J. I. Kraszewski, qui me rendit compte en ces termes de sa visite à oette dame :

Dresde, ce 47 octobre 1874.

Cher Monsieur Vladislas,

Madame de Pavlof, après avoir reçu voire lettre, m'a fait venir pour lui parler, et je vous dois l'avantage d'avoir fait sa connaissance. Elle a été fort touchée de votre hon souvenir et, avant qu'elle ne réponde elle-même, ce qui lui est un peu difficile, à cause de ses yeux, elle vous remercie beaucoup par moi. 11 n'y a point de lettres, pas une ligne,

huit vers seulementdans son album. Elle vous en enverra la copie, et elle me dit qu'elle tâchera de vous faire une note sur les relations et souvenirs de votre père. Elle est, malgré son âge, très animée, très aimable et elle garde un souvenir bien vif du passé.

A Saint-Pétersbourg, Adam Mickiewicz subira un moment le charme d'une Russe, Eudoxie Bakounine. Point jolie, elle le captivait cependant par son naturel exquis, sa mobilité charmante et une intensité de vie extraordinaire. Il y eut un échange de lettres qui tournaient au tendre. L'ami de Mickiewicz, François Malewski, coupa court à cet entraînement naissant par un seul mot : « Elle est Russe. » La Russie est le plus intolérant des Empires. Elle base des impôts sur la religion du contribuable. La loi veut que, dans les mariages entre catholique et orthodoxe, les enfants soient tous orthodoxes. Enfin si, en théorie, il est admissible qu'une

femme abdique entièrement sa nationalité pour adopter sans réserve celle de son mari, en pratique, ce grand sacrifice réussit rarement. Refoulé par l'amour, le naturel, à la longue, finit par reprendre le dessus. Une Russe mariée à un Polonais digne de ce nom neressentirait-elle pas comme autant de coups d'épingle les sorties contre la Russie qui seraient le thème le plus habituel des conversations qu'elle aurait à entendre, puisqu'on parle le plus de ce dont on souffre davantage? Il faut une Pologne indépendante pour que de pareilles unions prospèrent. Mademoiselle Bakounine, mariée à Mickiewicz, eût été probablement une entrave à la mission du poète. Elle mourut vieille fille. Elle m'écrivait, le 15 décembre 1875 :

Si, parmi les amis de votre père en Russie, vous désirez placer mon nom, faites-le ; je ne renierai jamais une amilié à laquelle j'ai toujours attaché tant de prix. Quant à ( ses lettres, elles sont des années 1828 et 1829, où votre père a passé tout l'hiver avec M. Malewski ; donc c'est une époque sur laquelle vous devez avoir tous les renseignements possibles. Une lettre .postérieure ne se trouve pas en ma possession , et probablement n'existe plus.

Eudoxie Bakounine aordonné par testament de brûler sa correspondance, qui était considérable, et les quelques billets de mon père à elle adressés ont péri dans cet autodafé. Un jour que sa fille aînée accourait lui montrer sa toilette, Mickiewicz lui dit que les femmes se trompaient souvent en s'imaginant que les hommes attachaient tant de prix au minois et aux coli-

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fichets, et qu'il se souvenait d'avoir soupiré, en Kussie, pour une personne plutôt laide et sans la moindre prétention.

A Moscou, Adam Mickiewicz eut la chance de rencontrer un censeur sachant le polonais. Il put donc y publier un volume de sonnets. Il y disait ne connaître que trois génuflexions non avilissantes : devant Dieu, ses parents et une amante. « Et devant le tsar? » s'écria le censeur indigné. Ce fut la seule mutilation qu'il imposa à l'auteur. La presse de Varsovie entremêla ses éloges de critiques acerbes. Elle blâma des hardiesses de style et l'abus d'expressions étrangères. Mickiewicz, dans la préface de l'édition pétersbourgeoise de ses œuvres, persifflera le pédantisme des classiques de Varsovie. Le public, meilleur juge que les journaux, s'arracha les sonnets et, le 16 avril 1829, Malewski écrira à ses sœurs «qu'à Varsovie les sonnets d'Adam Mickiewicz soDt l'accessoire de tout guéridon à la mode ».

A Moscou comme à Saint-Pétersbourg, Adam Mickiewicz fut particulièrement assidu chez Marie Szymanowska. Pianiste d'une renommée alors européenne, possédant plusieurs langues, elle se lia, au cours de ses voyages, avec des illustrations de tous les pays ; c'est avec une lettre d'introduction d'elle qu'Adam Mickie • wicz se présentera chez Gœthe qui avait écrit à cette grande artiste, le 19 août 1823, qu'elle était « le plus beau talent et la plus belle société qu'on puisse imaginer ». Elle ne charmait pas Mickiewicz uniquement par son jeu magistral ; ses récits l'initiaient aux divers milieux où il allait se trouver en Allemagne et en Italie.

Plus âgée de huit ans que le poète, belle, mais sans ombre de coquetterie, elle s'efforçait, par la cordialité de son accueil et par ses prévenances, d'adoucir aux Philarètes l'amertume de leur exil. Elle y réussit si bien que son salon devint pour ainsi dire le leur. Quoiqu'elle reçût beaucoup de grands personnages, elle épargnait à ses hôtes la contrainte et le froid des réceptions mondaines habituelles. Elle mit en musique plusieurs des compositions d'Adam Mickiewicz. Née le 14 décembre 1790, elle fut emportée par une attaque foudroyante de choléra le 25 juillet 1831. Quelques années plus tard, Adam Mickiewicz épousera sa fille cadette.

Le poète acheva à Moscou et lança à Saint-Pétersbourg son poème : Conrad Wallenrod. Audace étonnante! Il dépeignait un Lithuanien qui, voyant les chevaliers teutoniques écraser sa patrie, s'engage dans leurs rangs, devient leur grand maître, les trahit et meurt vengé, puisque l'Ordre est perdu. L'allusion était manifeste. Les anathèmes de Conrad Wallenrod contre l'ordre teutonique atteignaient en plein le tsarisme qui pressure la Lithuanie avec une cruauté au moins égale à celle que déployèrent les anciens envahisseurs allemands. La censure russe se laissa prendre à un passage de la préface où l'auteur, précisément pour endormir la vigilance de ses argus, explique que les intérêts et les passions évoqués par son poème sont désormais éteints, et où il s'abrite derrière l'autorité de Schiller qui a dit que «ce qui doit revivre dans le chant doit périr dans la réalité ». Il n'en est pas moins prodigieux que dans cet Empire, dontun souverain,

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Paul I er , défendit aux Universités d'employer le mot Révolution en parlant du cours des astres, Conrad Wallenrod eût pû paraître en ne subissant que le retranchement de ce seul vers: « La dernière arme de l'esclave, c'est la trahison.* Habent sua fata libella Ce défi devait être jeté au tsarisme à Saint-Pétersbourg même. Conrad Wallenrod, c'est l'ouverture de la symphonie que d'autres virtuoses allaient exécuter à Varsovie, le 9 novembre 1830. On a beaucoup discuté la moralité du poème. Mickiewicz, en le composant, écrivait à ses amis de Silésie: ((Je lis le Fiesque de Schiller

et Machiavel. » 11 songeait en effet à la genèse fatale des conspirations ténébreuses et des calculs machiavéliques qu'engendre le despotisme. On a voulu voir un traité didactique dans ce qui n'était qu'une étude psychologique. Le poème constate d'abord qu'un conquérant a beau dévaster un pays, il restera un ennemi insaisissable et chargé de la revanche:

L'âme de la chanson erre sur les tombeaux,

Et, quand vient le moment , réveille les héros (1).

En outre, l'oppression étrangère dégrade les caractères et cette dégradation la perd. Après l'insurrection de 1863, le Gouvernement russe lâcha sur les provinces polonaises une tourbe de fonctionnaires chargés d'ameuter les paysans contre les propriétaires et d'annihiler le polonisme. Besogne lucrative et qui exigeait un .

(1) Pierre Dupont.

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détachement absolu du Décalogue et de tous principes de moralité. Cette tourbe prit goût à la curée; le polonisme j ne suffisant pas à son appétit, elle tourna ses crocs contre l'autocratie, et les Romanoff , pour avoir mis le plus pendeur des Mouravief aux trousses desTolonais, sont traqués eux-mêmes par une légion de petits Mouraviefs. Jules Slowack dira plus tard : « Je jurerais souvent que Conrad Wallenrod, au lieu d'un traître, en a fait des milliers. » C'est inexact, puisqu'en 1830 les Russes n'eurent à pàtir d'aucune trahison polonaise. Les serments extorqués par la violence ne sont pas va- y labiés. Qui donc considérera comme traître l'Alsacien assermenté par la Prusse et foulant demain à ses pieds l'uniforme allemand pour rentrer dans les rangs français? Le traître ne sera-t-il pas l'Alsacien qui poussera l'obéissance passive jusqu'à travailler à l'asservissement du reste de la France?

Odyniec raconte qu'une dame, à la lecture de Conrad Wallenrod, exprima sa surprise de ce que ce Lithuanien, converti à l'Évangile et, au début du poème, enthousiaste des splendeurs de sa nouvelle religion, finisse par se conduire en payen. Mickiewicz, à qui il communiqua cette observation, la trouva profonde. Elle vise ce que ce poème a de troublant. La domination russe n'évoque que mépris, colère, soif de vengeance. Elle annihile la douceur slave et la pitié chrétienne. Conrad Wallenrod traduisait le sentiment qui dominait ,. en Pologne et qui déterminera bientôt les conjurés de Varsovie à charger deux d'entre eux de poignarder en pleine rue Je grand-duc Constantin, projet ensuite rem-

placé par celui de l'attaquer dans son palais. Mais la Révolution du 29 novembre 1830, à peine triomphante, inscrira sur ses étendards : « Pour votre liberté et pour la nôtre », tendant ainsi une main fraternelle à ses égorgeurs et manifestant qu'elle désirait la délivrance et non la destruction du peuple russe. Mickiewicz, lui aussi, souhaitait la conversion et non la mort de ce grand pécheur, appelant de ses vœux le moment où la Russie rentrerait non pas dans le néant, mais dans la justice et le respect des droits du prochain.

Les Russes devinèrent après coup l'incandescence du poème dont ils venaient d'autoriser la publication, en le prenant pour une production archéologique et un essai de reconstruction d'un passé lointain. Défense fut faite aux journaux polonais de souffler mot de Conrad Wallenrod. De là à frapper l'auteur, il n'y avait qu'un pas. Mickiewicz, conscient du péril, sollicita, en le motivant par des raisons de santé, un passeport pour l'étranger. Il l'obtint, grâce à la protection de ses amis russes et grâce aussi à ces faveurs de la fortune qui, à point nommé, dirait-on, écartent les obstacles du chemin des hommes destinés à une carrière extraordinaire.

Le 27 avril 1829, François Malewski écrivait joyeusement à ses sœurs :

Mon poëte, car c'est le titre qui lui est donné dans l'autorisation du monarque, attend le bateau à vapeur qui l'emmène à Lubeck.

Le tsar intervenait dans les moindres détails relatifs aux condamnés politiques, généralement pour empirer

leur situation, cette fois pour ouvrir sa cage à un oiseau qu'il regrettera vite d'avoir laissé envoler. Et sur le passeport d'Adam Mickiewicz on n'inscrira pas remploi dont il était affublé, mais sa qualité de poète. Le 29 mars 1829, un ami de Mickiewicz, C. Daszkiewicz, écrit à J. Lelewel : « Avec l'agrément du Prince (i)et l'autorisation de l'Empereur, on a permis au «poète polonais connu (2) » de partir pour rétablir sa santé à l'étranger. Adam veut proliter au plus vite de la bienveillance du monarque. » Un biographe de Mickiewicz, Aloïse Niewiarowicz, qui, très vieux, a publié des souvenirs où il y a presque autant d'inexactitudes que de mots, et qui eut souvent le tort de placerdansla bouche du poète les erreurs imputables à son propre manque de mémoire, avance gravement qu'Adam Mickiewicz quitta Saint-Pétersbourg en qualité d'attaché d'ambassade à Rome ! Précisément en raison d'étrangetés de ce genre, ce travail a été souvent cité et a contribué à répandre de grosses erreurs qu'une critique plus attentive n'aura pas de peine à réfuter.

Mickiewicz, raconte un ami de l'auteur qui, celui-là, mérite créance et se trouvait d'ailleurs à Saint-Pétersbourg, s'embarqua le 15 mai 1829, sans adieux à personne et en grande hâte, parce qu'il avait été averti qu'ordre allait être donné à la police de lui retirer le passe-port qu'on venait à peine de lui délivrer. Cet ordre, des amis, ainsi que cela se passe souvent en Russie, le

(1) Galitzine.

(2) Izwiestnomu Polskomu Poetu.

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retinrent deux jours dans les carions de la chancellerie, du ministre des affaires étrangères. Je fus le seul à accompagner Adam à Cronstadt, et l'excellent Olénine, un ami russe, l'aida à remplir au galop les formalités voulues sur le vapeur anglais le Georges, capitaine Gordon. Je m'en souviens, car ce fut le premier vapeur que j 1 aie vu. Nous eûmes, plusieurs jours après, cbpie de l'injonction de retenir Adam à Saint-Pétersbourg jusqu'à nouvel ordre (i).

(t) Voir: Lettre d'Alexandre Chodzko à Bronislas Zaleski, dans r Annuaire de la Société historique et littéraire polonaise. Paris, 1869.

Prague et Wencrslas Hanka. — Weimar et Goethe. — Pérégrinations en Italie. — Anastasie de Klustine et Henriette Ankwicz. — Excursion en Suisse et retour a Rome. — Strophes a la mère polonaise. — Acheminement vers la Pologne. — Attente en Posnanie. — Séjour a Dresde et départ pour Paris.

Une tradition veut qu'une fois en pleine mer, Adam Mickiewicz, en voyant disparaître le rivage de cet Empire qui n'avait été pour lui qu'une immense prison, se mit à jeter à l'eau de menues pièces de monnaie, en prenant un plaisir d'enfant à noyer, fût-ce en effigie, l'Aigle à deux têtes dont les serres déchiraient sa patrie. Son second sentiment fut le regret des amis qu'il quittait. Le 2 juin 1829, il écrivit de Hambourg à madaire Szymanowska :

11 n'y a pas encore une semaine que nous étions assis tous ensemble à votre table, et voilà que je me trouve à je ne sais combien de lieues et, qui pis est, aventuré je ne sais pour combien de temps. Je vous avouerai, sous le sceau du plus grand secret, que, n'était la honte, je renoncerais aux paysages verdoyants et aux rossignols d'ici, aux tours gothiques et même au Vatican, pour débarquer sans bruit

au quai anglais (1) et ensuite, une cuillère en poche et sans être invité, sonner à votre porte. Ce projet, tout bizarre qu'il soit, m'a tellement amusé que j'en ai rêvé en mer et sur terre. J'ai moi-même voulu ce voyage, je ne me plains pas de la destinée... Et pourtant il est triste de voyager avec la pensée que n'importe où j'arrive personne ne se réjouit de mon arrivée.

Berlin l'impressionna défavorablement. Ses compatriotes lui offrirent un banquet, mais il leur trouva des façons tant soit peu germaniques efun engouement qu'il jugea exagéré pour la philosophie allemande. Hegel faisait alors fureur. Or Adam Mickiewicz eût assez volontiers souscrit à cette définition que Schopenhauer a donnée de la recette de Hegel, Fichte,etc. : « Diluez un v minimum de pensée dans cinq cents pages de phraséologie nauséabonde et fiez-vous pour le reste à la patience vraiment allemande du lecteur. » Dresde lui plut bien davantage. Il y rencontra aussi une société plus de son goût. De Dresde, il se rendit à Carlsbad. Quelques compatriotes estimèrent qu'Adam Mickiewicz n'avait pas suffisamment répondu à leurs avances et se plaignirent aigrement à Lelewel qui s'empressa de transmettre leurs doléances à François Malewski, ce qui provoqua une éloquente réponse de ce dernier datée du 11 septembre 1829. 11 y expose qu'il arrive à la jeunesse polonaise, eh s'enthousiasmant à la légère pour des systèmes étrangers, de se livrer aux mains d'ennemis de son pays. Il défend ensuite son ami contre le reproche d'orgueil.

(1) A Saint-Pétersbourg.

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Que ceux, dit Malewski, qui l'accusent de se griser de la fumée des flatteries et de traiter de haut ceux qui lui veulent du bien écoutent comment Adam s'exprime sur le compte de Byron, de Moore, de Gœthc, de Walter Scott, quel respect il professe pour leurs œuvres, en s'appréciant, par rapport à eux, trop modestement selon moi. Jamais les critiques de ses ouvrages ne l'émeuvent, il se rend même volontiers aux observations. Mais il y a des sentences, des opinions, des réputations auxquelles Adam a déclaré une guerre ouverte non par des mobiles personnels, mais en vue de l'avantage du pays. Des personnes bienveillantes se sont subitement refroidies, parce qu'Adam ne voulait pas improviser au dessert, ne recherchait nullement l'occasion d'être présenté à un comte polonais, n'écrivait rien dans un album, n'offrait pas d'exemplaires de ses poésies, laissait voir qu'il n'avait besoin d'aucune protection, souriait des conseils qu'on lui prodiguait et des sujets qu'on lui proposait. Mais c'est précisément à cette indépendance que nous sommes redevables de Wallenrod.

Mickiewicz visita Prague et emporta le meilleur souvenir de cette ville et de la chaleureuse réception du grand érudit tchèque Wenceslas Hanka. A Carlsbad, où il prit les eaux, le poète froissa encore quelques amourspropres. Malewski l'en avisa aussitôt. Le 30 novembre 1829, Mickiewicz lui répondit, sans s'émouvoir outre mesure de cette tempête dans un veçre d'eau :

Chacun semble avoir été satisfait de moi à Berlin, car les étudiants m'ont reconduit la nuit à ma voiture, et j'ai dans cette ville conçu de l'estime pour les Posnaniens qui m'ont de leur côté pris en affection et accueilli d'une façon char-

mante. J'ai, à Berlin, toujours vécu en leur société. Il est vrai qu'à Carlsbad j'ai fui certains poètes, car, en buvant les eaux, il n'est pas possible d'être d'humeur à écouter de méchants vers; mais je suis resté en excellents termes avec la prose. Ces sornettes doivent être u^pe punition divine pour je ne sais quels de mes péchés.

Un ami d'Adam Mickiewicz, le poète Antoine Odyniec, le rejoignit à Carlsbad. Il l'accompagna en Suisse et en Italie, et ses lettres de cette époque à ses correspondants de Pologne, qu'en 1875 il a réunies en volumes, abondent en renseignements précieux. Malheureusement, au lieu de publier ces pages telles qu'elles furent écrites, sauf à les faire suivre des réminiscences que chacune provoquait chez lui, mais en distinguant toujours des amplifications subséquentes les détails notés sur l'heure, Odyniec a tout refondu à loisir. Ses lettres y ont beaucoup gagné au point de vue de l'art, et beaucoup perdu au point de vue documentaire. Plus jeune que Mickiewicz, très empressé auprès des dames, prudent et pratique, Odyniec devint un poète plein de grâce et de sentiment, un traducteur remarquable et un épistolier hors ligne ; mais il n'exerça en Pologne qu'une faible influence etexclusivcmentlittéraire. Mickiewicz ne cessa de chercher, en s'en sangl an tant aux ronces du chemin et à travers tous les obstacles, une voie de salut pour la Pologne. Odyniec attendait patiemment qu'il en trouvât une et souhaitait tout bas qu'il réussît. Mickiewicz ne tarda pas à s'apercevoir que son compagnon était d'une autre trempe d'esprit que la sienne, et tout en appréciant l'agrément et la sûreté de

son commerce, il s'abstint de le prendre comme confident et éprouva quelque soulagement de sa séparation d'avec lui.

La critique polonaise a trouvé, en général, plus commode de s'attacher aux pérégrinations et aux peines de cœur d'Adam Mickiewicz qu'à ses tentatives religieuses et politiques. Les amis les plus chers de ce poète, les seuls dépositaires de ses plus secrètes pensées, ceux auxquels leur affinité avec lui et leur coopération active et prolongée semblaient assurer la première place dans son cortège, ont été relégués au deuxième rang par Odyniec, ami du second degré. C'est qu'aussi Odyniec, moins bien loti que les autres, ne laissa guère perdre ni de lettres ni de détails. Ses contemporains lui surent gré de ce qu'il dérobait à l'oubli. II est l'historiographe d'une courte période, il est vrai, de la vie d'Adam Mickiewicz, mais de celle qui éveille le moins de susceptibilités. Ses récits, en soulevant un retentissant concert d'éloges, provoquèrent bientôt contre lui une opposition passionnée jusqu'à l'injustice et qui, au lieu de s'en remettre à la postérité du soin de le classer à son rang, voulut lui dénier même la place honorable à laquelle il a incontestablement droit.

L'un des chapitres lès plus attrayants d'Odyniec est celui qu'il consacre aux visites de Mickiewicz chez Gœthe. Nos voyageurs arrivèrent à Weimar, le 18 août 1820, et descendirent à l'auberge de V Eléphant. Le premier soin d'Adam Mickiewicz fut de se rendre chez la belle-fille de Gœthe, madame Ottilie. Il fut non seulement très aima blementaccueilli, mais invité, ainsi que son compagnon ,

à venir prendre le thé le soir même. Gœthe s'était établi dans une maison de campagne aux portes de la ville. Pendant qu'Adam Mickiewicz et Odyniec s'entretenaient avec madame Ottilie, un domestique apporta un billet de Gœthe annonçant qu'il recevrait les deux Polonais dès le lendemain. Le nom de madame Szvmanowska fut le talisman qui leur valut une solutionsi prompte et si favorable. Très hospitalier, mais continuellement assailli par une nuée de curieux, le poète allemand se précautionnait forcément contre les importuns. Par hasard, Gœthe n'avait à ce moment aucun visiteur. Mickiewicz et Odyniec n'en jouirent que mieux de sa société.

Le 20 août, comme il pleuvait, madame Ottilie envoya sa voiture les chercher. Voici comment Odyniec portraiture Gœthe :

Il a, sans exagération, quelque chose d'olympien, la taille haute, des formes amples, le visage grave, imposant el le front... c'est précisément le front qui est olympien. Sans diadème, il brille de majesté. Les cheveux pas trop blancs se font rares au-dessus du front. Les yeux couleur de bière, clairs et vifs, se distinguent encore par une particularité, c'est une bordure qu'on dirait émaillce et qui entoure chaque prunelle. Adam Fa comparée à l'anneau de Saturne. Nous n'avons rien vu de pareil chez personne.

Gœthe salua légèrement, tendit la main aux visiteurs et leur dit :

(( Pardon, Messieurs, que je vous ai fait attendre. 11 m'est très agréable de voir des amis de M me Szyma-

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Dowska, qui m'honore également de son amitié. Elle est charmante comme elle est belle, et gracieuse comme elle est charmante. »

il déclara ensuite à Mickiewicz ne pas ignorer qu'il était à la tête de la nouvelle direction que la littérature tendait à adopter en son pays.

« Je sais par expérience, ajouta-t-il, que c'est aussi malaisé que d'aller contre le vent. »

Mickiewicz lui répondit:

« Nous savons par votre exemple que les grands génies, en passant, entraînent ce vent à leur suite. »

Gœthe exprima le regret de ne connaître aucune langue slave :

« Mais l'homme a tant à faire dans cette vie ! » observa-t-il. Il avait toutefois lu les fragments de Conrad Wallenrod traduits en allemand par M rae Caroline Jaenisch. Mickiewicz lui esquissa à grands traits l'histoire de la littérature polonaise. La conversation tomba ensuite sur les chansons populaires. En reconduisant ses hôtes, Gœthe leur annonça qu'il aurait le plaisir de jouir encore de leur société à dîner chez sa belle-fille et, se tournant avec un sourire vers Odyniec, il ajouta:

« Et nous aurons quelques jolies dames et demoiselles. J'espère que ça vous fera plaisir. »

Le dîner fut de seize couverts. Gœlhe, en montrant du doigt une demoiselle, dit :

« C'est la petite-filie de notre Schiller. »

11 fut de très belle humeur, plaisantant parfois, mais revenant vile à de hautes questions philosophiques. Un convive, par exemple, ayant soutenu que dans cha-

que science la théorie doit précéder la pratique, Gœthe répliqua qu'elles doivent toujours aller de pair, « car il n'est pas donné aux hommes de créer d'àmes sans corps. »

Accablés d'invitations par la société de Weimar et chaque soir chez Gœthe, Mickiewicz et Odyniec dînèrent cependant, le 24 août, à l'auberge de V Éléphant. Odyniec, en débouchant en retard dans la salle à manger, vit deux nouveaux venus : l'un de quarante ans environ, de taille moyenne, la barbe à l'espagnole, l'autre, grand, brun et les cheveux longs. Ce dernier disait : « Non ! non! ce n'est pas cela r Mick... Mis... Eh! qui est donc votre grand poète? » Mickiewicz lança un coup d'œil à Odyniec. Ce Français parlait d'une nouvelle édition parisienne des œuvres d'un grand poète polonais dont il avait oublié le nom, faite à Paris par M. Chodzko (1). Mickiewicz lui répliquait qu'il s'agissait sans doute du volume de Krasicki, qui venait de paraître également à Paris. Son interlocuteur s'impatientait et s'indignait de ce qu'un Polonais ignorât le nom de son poète national. Mickiewicz ayant bu son café dit en polonais à Odyniec qu'il allait l'attendre dans sa chambre et sortit. Le Français interpella aussitôt ce dernier : — «Ah! vous êtes Polonais, vous aussi? Et ne connaissezvous pas davantage le nom de votre poète ? — Vous voulez sans doute parler d'Adam Mickiewicz ? — Oui, oui! c'est juste, c'est juste. C'est de lui que je voulais parler. — Et c'est précisément lui-même qui vient de

fi; Léonard Chodzko.

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sortir, répartit tranquillement Odyniec. » Le Français, tout ébaubi, s'écria : — « Ah ! mon Dieu! c'e- t drôle! mais c'est çaî J'ai son portrait, il y est en manteau comme ça » ; et il décrivait du geste la lithographie exécutée à Paris d'après le portrait du peintre Wankowicz. Alors l'autre Français s'approcha de ce Monsieur. C'était David d'Angers, venu à Weimar pour exécuter le buste de Goethe. Son ami s'appelait Victor Pavie. Tous deux prièrent Odyniec de les présenter à Mickiewicz. Mickiewicz, en discutant avec David d'Angers, s'anima et en, thousiasma le sculpteur qui demanda à faire son effigie.

Le soir, chez Gœthe, à une réception en l'honneur d'un architecte, M. Coudray, il fut surtout question de monuments. Gœthe assura que, si la tour de Babel eût jamais été achevée, les lois de l'art auraient exigé qu'elle se terminât en pointe. Il développa l'idée que les matériaux employés entravent souvent les artistes et que c'est à la dureté du granit qu'il faut peut-être attribuer que les statues égyptiennes ont toujours les bras collés le long du corps.

A un autre dîner, Gœthe prétendit que tous les grands événements, les grandes découvertes et les grands hommes surgissent à la fin d'un siècle, faisant observer qu'il était né l'année même de la découverte du paratonnerre.

Gœthe insista pour que Mickiewicz et Odyniec restassent à Weimar jusqu'à son jour de naissance. En attendant, David d'Angers entreprit de modeler le médaillon de Mickiewicz et il le pria de lui réciter, tout en posant, l'une de ses poésies. Mickiewicz, déférant à ce

vœu, improvisa la traduction de son Faris, qu'Odyniec et Pavie notèrent. Victor Pavie raconte ainsi cette séance (l) :

Cédant à cette impulsion chaleureuse, l'exilé de Vilna avait pris place au fond de la chambre où les jeux de la pénombre se concentraient sur son front. Sur une plaque de schiste, large comme la moitié de la main, reposait une boulette de cire de la couleur et de la grosseur d'une azérole. David l'y répartit par plans hardiment accusés, et, en quelques coups d'ébauchoir, lui conféra Jes premiers linéaments de la forme humaine. — t Que celte ardoise, maître, extraite des carrières de notre Anjou, porte bonheur à l'entreprise ! i — i Tais-toi! C'est bien! Ne bougez plus; je vous regarde et vous écoute, 1 — Et là-dessus, avec une délicatesse d'expression à désespérer un puriste, celui qui, de sa vie, n'avait foulé le sol de la France, entonna les premières strophes du Faris en ces termes : — « Qu'il est heureux l'Arabe, lorsqu'il c lance son coursier du haut d'un rocher dans le désert, lorsc que les pieds de son cheval s'enfoncent dans le sable avec c un bruit sourd, comme l'acier rouge qu'on trempe dans c l'eau ! Le voilà qui nage dans l'Océan aride et coupe les i ondes sèclies de sa poitrine de dauphin. Plus vite et plus i vite, déjà il effleure à peine la surface des sables; plus c avant, plus avant encore, déjà, il s'élance dans un tourc billon de poussière. 11 est noir, mon coursier, comme un « nuage orageux. Il étale au vent sa crinière d'autruche et c ses pieds blancs jettent des éclairs. Vole, vole, mon brave, i aux pieds blancs. Forêts, montagnes, place, place! i —

(i) Gœthe et David» Souvenirs dtun voyage à Weimar. Angers, 1874. Pavie est moins exact qu'Odjniec ; il le complète toutefois sur quelques points.

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« Sublime! i s'écria David s'emparant avec impétuosité d'un instant de halte, réclamé par les secrétaires. Et à part lui : — « Va, je te tiens! Désormais tu peux mourir ou disparaître; en dépit de la tombe et du tzar, tu vivras. 1 Le poète reprit ses strophes, brûlantes comme la flamme, chastes comme la neige et tout empreintes de la virginité sauvage du désert, et termina de la sorte : — t Oh! comnfe il est doux « de respirer ici de toute la largeur de sa poitrine ! Je respire û librement, pleinement, largement. Tout l'air de l'Arabistan i suffit à peine à mes poumons. Oh ! comme il est doux de « regarder de toute rétendue de sa vue! Mes yeux s'élargis- « sent, se renforcent, ils percent au delà des bornes de l'hof rizon. Oh! comme il est doux d'étendre ici les bras franc chement, librement, de toute leur longueur! 11 me semble s que j'embrasserais de mes bras tout l'univers, de l'Orient « à TOccident. Ma pensée s'élance comme une flèche; plus < haut, et plus haut, et plus haut encore, jusque dans l'abîme c du ciel. Et comme l'abeille ensevelit sa vie avec l'aiguillon t qu'elle enfonce, ainsi moi, avec ma pensée, je plonge mon v âme dans les cieux. » — Voilà qu'au même instant, par un mouvement involontaire delà main qui l'exécutait, le médaillon, jusqu'alors invisible, se tourne'de/nolre côté. C'est bien lui, ses tempes, jeunes encore, déjà sillonnées par l'orage, la fierté de ea lèvre, son œil bleu qui nous semblait noir, celte expression "rêveuse où l'inspiration du poète et la foi du croyant confinaient à l'enthousiasme de la patrie. Rencontre mémorable que celle de deux gloires, l'une à l'autre inconnues et qui, du premier coup, s'éclairent et se reflètent mutuellement. La soirée s'écoula dans une intimité croissante où le barde, silencieux par nature, mais stimulé par nos questions, cnlr'ouvrait de temps à autre le voile de sa vie. De la renommée de ses œuvres et de leur influence, la plus grande qui, de nos jours, ait agi sur un peuple, motus. Aux

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plus criantes lacunes, son intarissable disciple intervenait et suppléait.

Le lendemain, encore incertain si Goethe consentirait à poser devant lui, David d'Angers disait à Pavic en regardant le médaillon de Mickiewicz : « Après tout, qu'importe! L'honneur est sauf, et je retourne tête haute à Paris, où le buste en marbre du grand homme que voici justifiera mon excursion. » Ce buste en marbre, il ne devait l'exécuter que cinq ans après.

Le 28 août, Gœthe reçut les félicitations de nombreux admirateurs accourus de toutes parts. Mais, ce jour de sa naissance, il dîna en compagnie uniquement de dames. Toute la société masculine festoya à l'auberge de Y Eléphant. Adam Mickiewicz et David d'Angers répondirent en français aux amabilités qui leur furent témoignées. Le lendemain, il y eut une représentation de Faust et une soirée chez Gœthe. Mickiewicz vit ensuite un matin un peintre se présenter à lui avec le mot suivant de Gœthe :

Weimar, le 30 août 1829.

M. Mickiewicz est instamment prié d'accorder à M. Schmeller, porteur de ce billet, quelques instants pour exécuter le portrait d'un visiteur aussi intéressant et convenir de l'heure qu'il voudra bien lui fixer. Avec beaucoup d'estime,

Goethe.

Mickiewicz se prêta à cette exigence flatteuse.

Le 31 août, il visita le champ de bataille d'Iéna en

compagnie de David d'Angers et de Victor Pavie. Le soir, Gœthe offrit à Mickiewicz et à Odyniec une plume qui lui avait servi et un autographe en souvenir de leur visite, et il leur donna à chacun un baiser au front, marque exceptionnelle de ses bonnes grâces, dont madame Ottiiie ne se rappelait pas qu'il eût honoré aucun étranger (1). .

(1) Plusieurs mois après, Mickiewicz se plaint en ces termes, dans une lettre à Malewski du 2 février 1830, de la légèreté de certaines appréciations de la presse à son égard : « Vous aurez lu, lui dit-il, dans le Journal des Débats, un article absurde sur Gœthe, avec de ridicules radotages relativement à ma personne et à mes voyages en Sibérie. Je pardonne au sot étranger qui se trouvait alors à Weimar et qui, au bout d'un mois de séjour, prenait la belle-fille de Gœthe pour sa femme et, dans son article, débite quantité de sornettes sur l'Allemagne. » L'article est signé J. J. C'est la critique publiée, dans le n° du 2 janvier 1830, d'une traduction du Wilhelm Meister de Gœthe que venait de faire M. Théodore Toussenel. Le chef-d'œuvre de Gœthe y est bien cavalièrement traité. « A dire viai, écrit J. J., le Wilhelm Meister est un insipide ouvrage, un confus assemblage d'aventures triviales, de personnages ignobles, de mysticisme sans intelligence et sans frein. » On s'explique Firritatiou de Mickiewicz eu voyant son éloge associé à de semblables âneries qui ne pouvaient pas ne pas être lues à Weimar. Voici le passage auquel Mickiewicz fait allusion : « J'aime mieux parler de Gœthe que de son livre; j'aime mieux raconter une partie de ce que m'a conté sur ce grand poète notre statuaire David qui est allé à Weimar exprès pour le voir. M. David est resté quinze jours à We'mar auprès de Gœthe. Le noble vieillard habite une maison de simple apparence au dehors, toute remplie au dedans de livres et de chefs-d'œuvre. Gœthe sait trouver de belle* choses ; chacun de ces tableaux, chacune de ces gravures, le moindre papillon de sa collection, la plus chétive plante de son herbier est un texte pour . lui à de beaux mouvements, à de grandes pensées, qui commencent très simplement d'abord et qui bientôt se perdent dans les cieux. Dans cette retraite de l'auteur de Faust, tout respire la paix et le

Quelques joursauparavant, Gœthe avait exposé à table, devant Adam Mickiewicz, que les différences naturelles

des idées et des sentiments, ou plutôt des manières de concevoir et de sentir, exploitées par l'intérêt et l'orgueil d'intelligences perverses, se changent, à la longue, dans l'esprit des masses ignorantes, en barrières infranchissables qui scindent l'humanité comme les frontières ou les mers séparent les pays. Le devoir de tout individu honnête devrait donc être d'adoucir et d'harmoniser les relations entre les peuples, aussi bien que de faciliter la navigation maritime ou de percer des routes à travers des montagnes. Le libre-échange des idées et des sentiments augmente, non moins que celui des denrées et des produits manufacturés, la richesse et le bientravail. Ses deux petits-enfants, pleins de mouvement et de grâce, et sa femme, sa spirituelle compagne, toujours préparée à l'hospitalité, composent toute cette famille. C'est la que se réunissent tous les étrangers. De cette belle réunion littéraire qui faisait de Weimar une Académie de grands hommes, il n'y a plus aujourd'hui que quelques débris :1e savant antiquaire Mayer, émule de Winckelmann ; le célèbre compositeur et improvisateur Hummel, toujours si naïvement inspiré; Adam Mickiewicz, le premier poète de la Pologne, exilé sept ans en Sibérie pour avoir chanté, avec la passion et les larmes d'un Italien, la liberté perdue de sa pairie. Il y avait encore là M. Que tel et, un astronome belge, professeur à Bruxelles, qui faisait de la poésie avec Gœthe, car avec Gœthe tout est poésie. »

Mickiewicz, en se moquant du « sot étranger », n'a pu viser David d'Angers pour lequel il avait conçu la plus vive amitié. Il aura donc attribué ces niaiseries et la paternité même de l'article à un autre Français, alors également de passage à Weimar, quoique l'article en question puisse fort bien être de Jules Janin, qui débutait alors au Journal des Débats et ne se sera pas plus donné la peine de bien écouter le récit de David que de lire avec réflexion le Wilhelm Meister de Gœthe.

être de l'humanité. Si de pareilles opinions neprévalent encore pas, cela tient uniquement à ce que les sociétés n'ont pas, au point de vue international, cette fixité de principes et de règles morales qui, dans les sociétés privées, adoucissent les divergences infinies des individus et les fondent en un tout harmonique (i).

Tels étaient les enseignements du génie large et tolérant qu'Adam Mickiewicz salua à son couchant. Si l'Allemagne les avait mieux médités et compris, au lieu de s'abandonner à des haines féroces et à des convoitises insatiables, elle ne serait jpas aujourd'hui un des fléaux de l'humanité. L

Adam Mickiewicz visita Francfort-sur-le-Mein , Goblentz, Bonn. Dans cette dernière ville, nos voyageurs allèrent présenter leurs hommages au célèbre Auguste- Guillaume Schlegcl, auquel le délégué de l'Université de Bonn à la féte d j Gœthe avait déjà parlé d'eux. Schlegel les intéressa vivement par ses réminiscences de ses rapports avec Schiller et Bùrger, mais ils furent désagréablement surpris de la vanité dece vieillard qui, en leur racontant son voyage en Russie, l'année 1805, eu compagnie de madame de Staël, ne se possédait pas au souvenir des honneurs que, par ordre du cabinet russe, on leur rendit à toutes les stations de poste où les employés venaient les saluer en uniforme de gala, chapeau bas et lëpée au côté.

Adam Mickiewicz tenait un journal de voyage àl'insu de son compagnon. Quand ce dernier insista pour lire

(1) Voir les Lettres de voyage d'Octyniec, t. l* r .

les notes qu'il pouvait avoir prises, le poète lui montra, le 9 septembre 1829, une page avec les mots : « Hambourg, beefteak ; VVeimar, Goethe ; Bonn, pommes de terre. » Or, dès le 2 juin 1829, il avait écrit à Malewski : « Sachez que je suis devenu légèrement sentimental et que j'écris même un journal de voyage, mais pour cette fois je ne vous en communiquerai pas d'extraits, car je ne suis pas sur que ma lettre vous parvienne. » Le 20 novembre 1830 , il ajoutait : « J'attends une occasion favorable pour vous envoyer liôi soli mon journal de voyage, et vous pourrez en insérer anonymement dans votre publication hebdomadaire les fragments que vous jugerez utiles, ou bien vous en remettre du choix à Jezowski, car le tibi soli s'applique à lui également. » Quelques jours après, Varsovie se soulevait; le moment n'était plus aux descriptions des beautés de l'Italie, et Mickiewicz brûla vraisemblablement le cahier précieux où il consignait ses impressions.

Le 12 septembre, aux environs d'Heidelberg, nos voyageurs rencontrèrent David d'Angers et Pavie. Pavie leur transmit les compliments de Victor Hugo auquel il avait écrit encore de Weimar, niais dont la réponse ne lui parvint qu'après le départ de Mickiewicz et d'Odyniec. David d'Angers cita ce jugement de Gœthe sur Mickiewicz : « On voit que c'est un homme de génie. »

A Strasbourg, Mickiewicz se sépara de David d'Angers, puis, par tti Suisse, gagna l'Italie. Odyniee, qui narre avec infiniment de verve et d'humour les incidents de la route, s'élève à Venise jusqu'à l'éloquence. Mickiewicz séjourne un peu plus longtemps dans cette

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ville, il s'y recueille et V scrute avec ferveur le secret de la destinée de Byron et de celle de Napoléon. Odyniec, qui l'écoute, garde une impression si durable que le récit que voici, écrit par lui au retour d'une promenade au Lido, a, cette fois, le rellet lumineux des pensées de Mickiewicz :

Le crépuscule tombait tout à fait quand nous débarquâmes sur la rive. Nous étions partis exprès si tard pour contempler au clair de lune ce lieu aux poétiques réminiscences d'outre-tombe. La lune, en effet, ne nous faussa pas compagnie. Elle était dans son plein. Au coucher du soleil, elle se dessinait déjà sur le firmament, mais timide et pâle comme une jeune 011e à la porte d'une salle de bal; à peine le soleil couché, elle fut aussi rayonnante qu'une jeune fille qui danse, et lorsque nous mîmes pied à terre elle iiluminait successivement devant nous d'abord la rive sablonneuse et plate, puis des champs verdoyants et des arbres, ensuite une série de légers monticules et une nouvelle étendue de sables ; enfin par delà non plus la lagune, mais la pleine mer. L'Adriatique paraissait tranquille et unie comme un miroir, et cependant le sourd grondement des vagues, sans doute en raison de la marée montante, se répercutait le long du rivage, au milieu du calme de la nuit que nul autre bruit et pas même un souffle de vent ne troublait. Tout à coup, du côté de la ville, commença à nous arriver le tintement des cloches sonnant l'angélus. Nous étions sur un •

monticule dominant la plaine où sans doute caracola souvent Byron. Je restais assis à terre. Adam se tenait debout, appuyé contre un arbre. Je voyais à son visage le sérieux de ses pensées ; je ne le troublai donc point en m'abandonnant au cours de mes propres idées,. Ce ne fut qu'en commençant un

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peu à m'apercevoir de la fraîcheur que je me levai et lui demandai s'il n'avait pas froid. Sans rien me répondre, il appuya sa main sur mon épaule et, me regardant dans les yeux, il me demanda : « Sens-tu qui est avec nous ? » Persuadé qu'il plaisantait, je ne puis cependant nier que sa question et le ton sur lequel il me la fit ne m'aient causé quelque émotion. Sans ô<er sa main de dessus mon épaule, il continua à parler. Ce qu'il a dit, je ne l'oublierai jamais, mais je regrette sincèrement de n'être pas en état de tout répéter. Il s'agissait de Byron et de Napoléon, t les deux noms de notre siècle. » Tous deux avaient conscience de leur grande mission au milieu d'une société souillée par le dix-huitième siècle. Tous deux détestaient le mal qu'ils voyaient autour d'eux et pressentaient le bien vers lequel ils auraient dû guider les hommes . Ayant, chacun dans sa sphère, la force nécessaire, ils ne remplirent ni l'un ni l'autre leur mission, précisément parce que le sentiment de leur force, comparée à celle d'autrui , enfanta en eux un orgueil qui tua l'amour, seul capable de vaincre le mal. Byron, impressionnable et passionné, étendit le mépris du mal parmi les hommes à tons les hommes, oublieux que les vertus existent en eux également, et pas ailleurs. Ce mépris le fit douter de la possibilité et tourner en ridicule jusqu'au désir de corriger son prochain, et il a fini, en croyant n'insulter que l'hypocrisie, par insulter les convictions morales de la société. Son voyage à Missolonghi est venu trop tard et aura seulement permis à son âme généreuse de quitter ce monde et la vie dans des conditions plus dignes d'elle. Napoléon, intelligent et froid, ne se fia pas assez à l'intelligence des autres pour les appeler à collaborer â la conception et à l'exécution de ses plans. Il ne cherchait en eux que des instruments et voulait tout faire par lui-même et sans doute pour le plus grand bien de tous. Il l'a compris trop tard, à Sainte-Hélène, et ce n'est

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qu'au seuil du tombeau que son esprit a été à la hauteur de ce génie dont il n'avait pas su réaliser les inspirations. Byron ne fit qu'irriter et Napoléon que piétiner le mal que tous deux devinaient au sein de l'humanité et voulaient extirper. Mais tôt ou tardd'autres envoyés viendront qui, avec autant de lumière et de force qu'eux, mais dans un autre esprit, esprit d'amour et d'humilité, pousseront plus loin leur œuvre, car si cette œuvre sera jamais achevée avant la fin du monde, c'est ce qu'est seul à savoir Celui qui est Lui-même cet Esprit et qui en a donné l'exemple au monde. Cet entretien à pareil moment, en pareil lieu et sur un pareil ton, m'impressionna presque comme si j'eusse vu l'esprit de Byron lui-

même faisant pénitence en cet endroit où il avait rêvé d'être enterré et murmurant tout cela à l'oreille de son continuateur. En revenant vers notre gondole et en voguant vers la ville, Adam poursuivit la comparaison entre ces deux géants contemporains. Il soutint qu'à son insu Byron, dans ses poèmes, observait la même tactique que Napoléon dans ses batailles, c'est-à-dire qu'il avait toujours en vue le point principal qu'à la fin il attaquait soudain avec toutes ses forces, et dont la prise lui assurait la victoire. 11 affirmait que tous deux, au fond de leur âme, étaient profondément croyants et religieux, parce qu'ils se sentaient toujoursen contact avec le monde invisible. Le temps seul leur manqua au milieu d'un labeur constant et du tourbillon de leurs pensées et do leurs sentiments pour se recueillir en esprit et s'éclaircir à euxmême ce mystère. Tous deux ne voulurent et ne purent peutêtre pas admettre l'autorité de la parole d'aulrui. Le lion et l'aigle, chacun dans son royaume, sont comme les génies au milieu de l'humanité ; chacun d'eux doit tout conquérir par lui-même et isolément : l'exemple et les règles du troupeau ne sont pas faites pour eux. Seulement l'oiseau et l'animal ont cette supériorité sur les hommes qu'obéissant aux seules

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lois delà nature, ils ne sont pas accssibles aux tentations: car il n'existe pas de tentations dans la nature, elles gisent dans le mauvais esprit contre lequel l'homme doit toujours lutter pour devenir à la fin le bon esprit. — Il était déjà pr« N s de dix heures, quand nous débarquâmes à l'escalier de la Piazzetta .

Il est facile d'imaginer avec quelle émotion Mickicwicz approcha de Rome. Bien des années après, il écrira à sa fille aînée, alors dans la Ville Éternelle :

Êire à Rome, c'est le lot du petit nombre. Dans ma jeunesse, j'osais à peine y rêver. De mon temps, c'était, de Nowogrodek, aussi difficile qu'aujourd'hui de la terre à la lune, Tu ne te figures pas combien nous soupirions après cela, en lisant Tite-Live, Suélone et Tacite. On nous élevait conformément aux prescriptions de l'ancienne république de Pologne. Nous vivions en elle et à Rome.

Quelle surprise c'eût été pour ce précoce amoureux de la Rome antique si, l'avenir sedécouvrantà ses yeux, il eût aperçu son propre buste au Gapitole et, sur la façade d'une maison de la Ville Éternelle, une plaque de marbre murée en son honneur au nom du Sénat et du peuple romain !

Plus les antiquités chrétiennes et payennes vous sont familières, plus on a de compétence artistique et plus Rome vous impose. Il n'y a pas de cité qu'Adam Mickiewiez ait étudiée avec autantd'amour. «Rome, écrirat-il en 1851, est l'unique ville, après Nowogrodek et Vilna, que je connaisse beaucoup mieux que Paris. »

Sa productivité littéraire y fut cependant presque

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nulle. Les notes qu'il y a prises, les articles sur l'art qu'il y a ébauchés se sont perdus. A l'Université de Lausanne, en 1839, au Collège de France, de 1840 à 1844, il puisera souvent dans le trésor d'observations amassées à Rome et que plus d'un de ses amis s'était étonné de ne pas lui voir monnayer immédiatement. Mais dès son arrivée dans la Ville Éternelle, il expliqua à son ami François Malewski son saisissement :

Rome m'a abasourdi et la coupole de Saint-Pierre a recouvert tous mes autres souvenirs italiens. Je n'ai fait encore que traversera grands pas les musées en jetant les yeux çà et là et en m' arrêtant devant Y Apollon, le Laocoon et le G ladiateur. Ç'a été une marche de deux heures. Si vous réunissiez toutes les statues et les plâtres de Dresde, de Venise, même de Florence, vous pourriez les cacher dans un coin du Vatican. Ici le musée est une vraie cité de statues, encombrée de sarcophages et plaquée d'inscriptions. Rome ôte à jamais l'envie de visiter des collections de statues et de tableaux, et ce qu'on a jadis vu avec enthousiasme, on s'en souvient avec une sorte de confusion. Tite-Live ici, sur place, a un charme siugulier. car le soir on peut aller contempler le théâtre des événements lus le matin. 11 est difficile d'écrire sur Rome. Byron, comme Horatius Coclès, a occupé à grands pas leppnt du Tibre: ingenti gradu occupavit pontem.

La société réunie alors dans la Ville Éternelle était exceptionnellement brillante. Les fêtes succédaient aux fêtes. Mickiewicz et Odyniec se laissèrent entraîner par le tourbillon du monde. Ils rencontraient dans les salons et visitèrent dans leurs ateliers Thorwaldsen , Horace Vernet, Owerbeck, Cammucini. La reine Hor-

tense les invita à ses soirées. La princesse Zénéide Wolkonska hivernait à Rome. C'est chez elle que Mickiewicz fut présenté à madame Vera de Klustine et à sa fille Anastasie. Madame de Klustine excitait la vénération. La bonté rayonnait d'elle. Sa fille Anastasie était aussi intelligente que sa mère était bonne. L'une s'attachait l'élite qui prise par-dessus tout la chaleur d'àme, l'autre attirait ceux, plus nombreux, qui apprécient particulièrement les séductions de l'esprit. La mère eut un petit cercle d'amis qu'édifiait et que reconfortait sa sainteté; la fille, devenue comtesse de Circourt, sut se créer l'un des premiers salons de Paris. En 1829, madame Vera de Klustine jouissait des succès de sa fille, accablée des hommages de toutes les illustrations de la Ville Éternelle. Et mademoiselle Anastasie consignait en ces termes sa première rencontre avec Mickiewicz :

Rome, 14 décembre 1829 (1).

Quelle journée agitée... Dîner chez le prince Gagarine en petit comité. Il était si froid ! Toutes les dames dans un salon et tous les hommes dans un autre. A dîner, séparation totale des deux sexes. Par extraordinaire, j'avais à côté de moi le général Winspeare, qui est tout à fait aimable. Le soir, nous nous sommes tous transportés en bande chez k princesse Zénéide Wolkonski, femme d'esprit, remplie de talents. On y fait de la très bonne musique, mais toujours vocale. Tous les grands personnages de Home s'y trouvaient réunis, à commencer par le secrétaire d'État, le cardinal Al-

(i) Journal pittoresque, burlesque, sentimental de tous les faits et gestes de Af ,u Anastasie de Klustine. Ne se vend nulle part, pas même chez l'auteur,

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bani, qui se racle aussi de composer des chansonnettes; mais je crois qu'il faudrait un édit pour les faire exéeufer. J'ai beaucoup causé avec Thorwaldsen que Bonstetten a connu. Il est tout rond, tout simple, comme s'il ne se doutait pas de sa célébrité. J'ai fait la connaissance d'un poète polonais que Simon (1) a vu, c'est leByron de la Pologne. Nous avons parlé littérature et j'avoue que ma soirée s'est fort bien passée, partagée entre les arts et les lettres. Décidément j'ai horreur de lieux communs dans tous pays ; à Rome, où les sujets de conversation abondent pour tous les genres d'esprit, ils sont impardonnables.

Le 18 décembre, M ,le de Klustine inscrit sur son journal : « Hier matin le poète Mickiewicz m'a enchantée par son esprit. » Le 28 décembre, elle va se montrer en costume de la cour d'Henri III chez la comtesse Ankwicz. « Les yeux de Mickiewicz, écrit-elle, se sont allumés et j'attends au moins une ode en mon honneur. » Le 21 avril 1830, elle écrira : « Mickiewicz me plait infiniment. Je ne puis démêler ce qu'il pense de moi. »

Le poète ne risquait pas de se brûler les ailes à la froide clarté de cette étoile du grand monde. Il eût cependant contresigné, mais en songeant surtout à la mère, cette tirade que l'aimable Bonstetten écrivait surtout à l'adresse de la fille :

« L'amitié d'homme à femme, c'est le véritable amour céleste, sans jalousie et sans remords, c'est la paix du cœur avec tout le mouvement de l'esprit, c'est l'harmonie du sentiment avec les pensées, c'est la musique des dieux, c'est une soirùe avec Anistasie et sa mère. j>

(i) De Klustine, frère de M ,u Anatasie.

Un compatriote de Mickiewicz, le comte Ankwicz, habitait l'Italie depuis plusieurs années à cause de la frôle constitution de sa fille Henriette. M lic Ankwicz mita profit son séjour à Rome. Elle avait présentes à l'esprit les explications que le fameux Visconti prodiguait avec un zèle admirable aux étrangers et surtout aux étrangères de distinction. Mickiewicz trouva en M llc Henriette un cicérone admirable; l'archéologie elle-même devient une science aimable, lorsqu'elle est professée par de jolies lèvres. De Fart antique, on descend par une pente insensible à l'art moderne et de l'amour sacré à l'amour profane. Nos deux jeunes gens rêvèrent mariage. Mais Mickiewicz, en face d'une riche héritière, était tenu à beaucoup de circonspection. Les parents de la demoiselle, flattés d'avoir le poète pour ami, ne le désiraient pas pour gendre. Mademoiselle Ankwicz n'eût pas mieux demandé que d'accorder son cœur et sa main à un homme déjà célèbre. Des deux côtés, il y eut plus d'illusion que de réalité. Un jour, Mickiewicz expliquait à son ami Odyniec que l'amour ordinaire, qui tend à la conquête de l'objet, expose au ridicule si l'on n'est pas en situation de réussir, taudis que l'amour poétique se borne à « refléter l'idéal en soi, comrael amer reflète les astres ». La pastorale romaine fut un amour poétique. Mickiewicz aimait une mademoiselle Ankwicz imaginaire, elle lui laissa le souvenir d'une vision romanesque. Elle-même se consola d'autant mieux que ce n'avait été chez elle qu'un simple accès de sentimentalisme. Quelques beaux vers du poète à son cicérone en jupons et à une cousine de mademoiselle

Ankwicz, jeune fille d'une rare élévation d'âme et qui devait mourir sœur de charité , sont les seuls vestiges que ce charmant intermède ait laissé dans les œuvres du poète (1).

L'année de la mort du poète, madame Kuczkowska se rappela à lui. Cette évocation d'un passé déjà si lointain fut douce à Mickiewicz, puisqu'il répondit, le jour de Pâques 1835 :

Je suis heureux, Henriette, de commencer agréablement eu votre nom ce premier jour de la résurrection et du printemps. Depuis Tannée où j'ai fait votre connaissance à

Rome, j'ai passé presque toute ma vie à ensevelir quelqu'un

(i) Odyniec a grandi, selon nous, les proportions de cet épisode; Quoi qu'il dise, Mickiewicz à Rome ne s'en ouvrait guère à lui. Lorsque Odyniec amplifia ses lettres de voyage, il pria l'ex-raademoiselle Ankwicz, devenue M* e Kuczkowska, de lui rafraîchir la mémoire, et il lui promitdela représenter sous l'aspect qui lui conviendrait. Il terminait par l'instante recommandation de brûler son èpitre. Mais madame Kuczkowska n'en fit rien. Plus tard, madame Duchinska recueillit de sa bouche des réminiscences qui manquent et de précision et d'exactitude. C'est à madame Kuczkowska qu'on peut justement reprocher celte vanité rétrospective dont la critique accuse à tort Marie Putkamer. Mademoiselle Ankwicz resta, il est vrai, en correspondance avec Lamennais, Montalembert et d'autres illustrations européennes. Les grâces de la jeunesse et un certain talent d'assimilation dissimulent souvent à l'observateur le plus clairvoyant le peu de fond de certaines natures qui promettent infiniment plus qu'elles ne tiennent. Madame Kuczkowska eut, à un degré éminent, les travers de la caste à laquelle elle appartenait. Elle gaspilla une grande fortune en réceptions fastueuses, fut réduite à vivre d'expédients et à vendre son château. La tolérance du nouveau propriétaire lui permit d'y mourir. Elle s'éteignit dans un grand abandon et une extrême détresse. Elle se connaissait mal, lorsqu'elle rêvait de partager le sort d un homme de combat; tâche qui eût exigé autre chose qu'un patriotisme mondain et qu'une religiosité de salon.

ou quelque chose. De la génération avec laquelle je me suis accoutumé à vivre et à traîner la misère, les uns m'ont quitté à jamais, les autres mènent une existences posthume, qui ne vaut pas mieux que la mort. Quand, au cours d'années pareilles, il m'arrivait de songer à vous, je me consolais par la pensée que n'appartenant pas à cette triste génération et venue au monde notablement plus tard que nous, vous viviez peut-être sous une autre et meilleure étoile. Cependant, connaissant votre âme sensible et votre intelligence élevée, je me disais que bien des fois vous deviez avoir été éprouvée sinon personnellement, au moins dans vos proches et votre famille.

Madame Kuczkowska reprit la plume et entra dans le détail des afflictions qui avaient fondu sur elle. Le 14 septembre 1855, le poète, sur le point de s'embarquer à Marseille pour Constantinople, accusa réception de cette lettre en exprimant la pensée que jadis, en songeant à cette ancienne connaissance, il la croyait une personne heureuse etque c'est une illusion qu'il luiétait pénible de perdre .

Beaucoup plus tard, madame Kuczkowska fut prodigue de confidences sur ses relations avec Mickiewicz. Ce qu'elle a passé sous silence, c'est qu'à mesure que la renommée du poète grandissait, le comte Ankwiczetsa femme se repentaient de leur opposition, et un jour vint où ils offrirent eux-mêmes à Adam Mickiewicz la main de leur fille. Mickiewicz, en montrant la lettre à son ami intime, Bohdan Zaleski, lui dit qu'il n'était plus libre, maïs que s'il l'eût été, il eût également répondu par un refus. Madame Véra de Klustine, qui fut plus

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avant que personne dans la confiance de Mickiewicz, m'a raconté que mademoiselle Anekwicz lui parut toujours une jeune muse plus éprise des hommages du poète que de sa personne. Cependant ses regrets durent contribuer à vaincre la persistance de ses parents dont la capitulation, toute tardive qu'elle fût, milite en sa faveur et prouve qu'elle ne renonça pas sans un long combat à l'espoir qu'elle avait caressé d'unir sa destinée à celle de Mickiewicz.

A Rome, la reine Hortense manifesta le désir de faire la connaissance d'Adam Mickiewicz. Létitia, la mère de Napoléon I er , venait de se casser la jambe. L'entretien roula naturellement sur l'Empereur. e Il est difficile de s'imaginer combien il était bon enfant! » disait de lui la reine Hortense. Elle montra les portraits et souvenirs qu'elle possédait et invita Mickiewicz et Odyniec à ses réceptions du soir. A l'un de ces bals, le roi Jérôme demanda à Odvniec si les dames de Varsovie étaient toujours aussi belles qu'autrefois. « Pardon, Sire, les dames d'aujourd'hui me paraissent plus belles que celles d'autrefois », répliqua Odyniec. Les deux fils delà reine Hortense, fort jeunes du reste, ne se distinguaient alors que par leur amour de l'équitation.

De Rome, Mickiewicz se rendit à Naples d'où il fit une excursion en Sicile. A Naples, il fit la connaissance de l'archevêque de Tarente, Capece Latro, qui avait été ministre de l'intérieur sous Joseph Napoléon et sous Murât, et qui n'aimait pas les Rourbons. Mickiewicz l'enchanta en lui exprimant sa conviction que les Bourbons de la branche aînée ne tarderaient pas à être chassés de

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France et que de meilleurs jours luiraient pour l'Italie. Il rencontra chez l'archevêque de Tarente Filangieri, prince de Satriano, plus tard instrument complaisant de la tyrannie de Ferdinand II. Adam Mickiewiez en 1848 croisa le bâtiment qui portait en exil, honni de tous les bons Italiens, ce même Filangieri qu'il avait connu à Naples, entouré encore de l'auréole deses campagnes sous Napoléon.

D'Italie, Mickiewiez passa à Genève. C'est là que M 1,e de Klustine lui annonça la révolution de 1830 en lui tendant un journal et en criant : « Gloire au prophète ! » M ,le de Klustine, qui manifestait jusque là des velléités libérales , passa bientôt dans le camp de l'ancien régime. Un secrétaire du prince de Polignac, le comte Adolphe de Circourt, qui fuyait la révolution de juillet, lui en imposa par ses connaissances encyclopédiques et elle l'agréa pour fiancé. M. de Circourt avait une mémoire extraordinaire. S'entretenir avec lui, c'était feuilleter au hasard un dictionnaire de la conversation, Il lui fut toujours indifférent de vous parler des dynasties de l'ancienne Egypte, des mœurs des Chinois ou de la grammaire des Hottentots. Il savait tout, sauf se taire. Causeur intarissable, il parut à M. de Lamartine avoir un esprit européen et il devint, en 1848, ambassadeur de la République française à Berlin. Il y favorisa de toutes ses forces le raffermissement de la monarchie chancelante des Hohenzollern et emporta les regrets les plus vifs de la cour de Prusse. Du jour où M" 0 de Klustine eut accordé sa main à ce diplomate qui logeait dans sa téte toute une bibliothèque, mais était lui-même aussi

froid qu'un protocole, les relations de Mickiewicz avec elle de cordiales devinrent officielles. Mais Mickiewicz fut très goûté delà société de Genève, alors vraiment brillante. ïl fréquenta de Candolle et Bonstetten. Ce dernier paraissait ravi de sa compétence en matière d'érudition latine. Mickiewicz s'y lia d'amitié avec Sigismond Krasinski, tout jeune homme encore, et qui devint l'un des plus beaux génies poétiques de la Pologne. ^ Dans une lettre à son père, Krasinski dépeignit ainsi l'impression qu'il reçut :

La véritable poésie est en lui parce qu'il cherche la vérité et uniquement la vérité. Il mourra de faim plutôt que de simuler de faux sentiments. 11 a reçu du ciel l'inspiration qui caractérise les voyants, unie aune grande force d'intelligence et de raisonnement. En outre, il règne beaucoup d'harmonie entre son intelligence et son cœur. L'imagination sans le cœur conduit souvent les femmes au crime et les hommes toujours à la sottise.

En octobre 1830, Mickiewicz se sépara à Genève d'Odyniec et reprit le chemin de Rome. Je ne saurais préciser auquel de ses passages à Pise se rattache l'anecdote suivante que je tiens de son ami John Léonard :

M. Mickiewicz , un soir, chez moi, nous raconta de la façon la plus plaisante une histoire qui nous fit bien rire. A Weimar, M' ne Gœthe me confia, dit-il, une lettre pour M.Roberston on Italie. Je remarquai que l'adresse manquait, mais elle me rassura : tout le monde le connaît. Je le cherchai toutefois vainement. Puis j'oubliai ma lettre dans mon portefeuille. Un jour, à Pise, je me trouvai dans le dotne

quind on célébrait une messe de bout de Tan. Un catafalque se dressait au milieu de l'église. On m'apprit que dans le cénotaphe il y avait quelqu'un. J'interrogeai le sacristain qui me répliqua:— « Vous ne l'ignorez pas! — Gomment? — Oui, c'est l'Anglais Roberston qui nous a priés de le laisser s'étendre dans le cénotaphe pour voir l'impression que cela lui procurerait, i — En effet, la cérémonie finie, Mickiewfcz courut à lui, sa lettre à la main, en lui disant : « Je ne savais <pas que j'aurais à la remettre à un mort, i — 11 fallait voir avec quel charme Mickiewicz contait celte anecdote.

Mickiewicz rentra à Rome très assombri et agité de sombres pressentiments. Il trouva dans la Ville Éternelle le comte Henri Rzewuski, conteur inimitable, vivante chronique de la Pologne du dernier siècle, et le comte Ladislas Zamovski. Zamovski raconte dans ses Mémoires, dont des fragments seuls ont été publiés, qu'il fut frappé de la foi profonde de Mickiewicz et de la maturité de son jugement politique :

Mickiewicz blâmait, dit-il, les enlrainements irréfléchis de l'opposition de Varsovie, qui cherchait évidemment des exemples dans le parlementarisme bavard de la

France d'alors ; il déplorait une lutte inégale, impossible, devant fatalement aboutir à un désastre. Son expérience polU lique découlait d'un profond, réel et consciencieux amour de la patrie qui le rendait, à l'égard et de soi et des autres' impartial et presque doué du don de seconde vue fi).

Les mémoires sont toujours une apologie personnelle, et le comte Zamoyski, en parlant de Mickiewicz, cher-

(!) Voir la nécrologie du général Zamoyski par Bronislas Zaleski.

clic instinctivement à couvrir des opinions du poète sa propre désespérance de 1830. Mickiewiez n'a pu déplorer l'inégalité, de la lutte, parce qu'il n'ignorait pas que si la Pologne doit attendre pour s'insurger qu'elle ait autant de millions et de canons que ses trois ennemis réunis, elle ne bougera jamais, il ne croyait donc pas la victoire impossible en raison de la prépondérance énorme des armées russes. 11 trouvait seulement la préparation morale des Polonais insuffisante. Personne n'admit plus franchement que lui le miracle, mais ne fait pas de miracles qui veut. Sa prescience lui disaitque la Pologne n'avait pas monté son àme au diapason nécessaire pour la longue suite d'efforts prodigieux qu'exigeait sa libération. La Pologne prouva qu'il ne dépendait que d'elle d'abattre le tsarisme, si puissant qu'il fût, puis elle douta d'elle-même, elle hésita. Entre l'anxiété prophétique de Mickiewiez et le froid calcul du comte Zamoyski, il y avait un abîme qui se creusera toujours entre ces deux hommes chaque fois qu'ils se trouveront sur le môme champ d'action, l'àme du premier débordant dans l'avenir, celle de l'autre rivée au passé.

De Rome, Mickiewiez invitera la mère polonaise à mettre des chaînes aux mains de son fils, à l'atteler à la brouette, afin qu'il ne pâlisse pas devant la hache du b9urreau ni qu'il ne rougisse devant la corde :

Car il n'ira pas, comme les anciens chevaliers, planter la croix triomphante sur Jérusalem, ou, comme les soldats du^monde moderne, labourer le champ de la liberté et, de son sang, arroser la terre ; c'est d'un espion inconnu que lui

■viendra le défi ; c'esl un tribunal parjure qu'il devra corahattre ; pour cliamp de bataille, il aura un cachot sous terre, et sa sentence, un ennemi puissant la prononcera. Vaincu, pour monument funéraire il lui restera le bois desséché de la potence ; pour toute gloire, quelques pleurs de femmes et les longs entretiens nocturnes de ses compatriotes.

Le 2 novembre 1847, dans un discours noté sur l'heure même, Mickiewicz, certain de l'imminence d'une révolution, débutait ainsi :

A Rome, en 1830, le 27 novembre, en écrivant les vers à la mère Polonaise, je pressentis l'insurrection qui allait, deux jours après, éclater à Varsovie (1).

Bien des causes attardèrent Adam Mickiewicz à Rome, son état pyschique d'abord et sa position financière ensuite. La Révolution de juillet 1830 détermina une banqueroute qui lui enleva 6.000 francs. Son ami Étienne Garczynski, en lui représentantqu'originairc de Posnanie il y trouverait des fonds dès son arrivée et lui renverrait sa dette, lui emporta son dernier argent. Quand Garczynski se fut exécuté, ce qui prit du temps, la Romagne en révolution interceptait presque les com-

(1) M IU Ankwicz possédait l'autographe de cette poésie dans un album dont la première page porte la date, de décembre 1830, maisau bas de ses vers l'auteur a ajoitéla mention : En route pour Gènes, 1830. Mickiewicz n'aurait pas précisé à la légère, en 1847, la date du 27 novembre. Je suppose qu'en octobre, sur la route de Gênes, il conçut cette poésie. Il ne notait, il Ta dit lui-même, que ce qu'il savait par cœur et, se fiant à sa mémoire, ne se hâtait pas. Il a donc pu n'écrire cette poésie que le 27 novembre et éprouver alors ce saisissement douloureux dont il se souvint en 1847.

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munications. Par suite de ce concours de circonstances, le poète ne quitta Rome que le 19 avril 1831. En Posnanie, les Prussiens gardaient jalousement la frontière, et bientôt survint la nouvelle que l'armée polonaise émigrait...

Les émigrés ne prévoyaient pas les longues misères qui les attendaient. De même qu'immédiatement après une blessure reçue ou une opération subie on ne soujfre quasi pas, sauf à endurer un peu plus tard mort et martyre, l'immensité du désastre avait abasourdi chacun. Ils se sentaient si jeunes, si forts, si vaillants, si nombreux*! La sainteté de leur cause, l'accueil enthousiaste des peuples et de l'Allemagne elle-même semblaient leur garantir une revanche prochaine. N'avaientils pas déployé un beau courage, remporté d'éclatantes victoires? Ils se fussent volontiers amusés, pendant cette suspension d'armes forcée, comme les officiers de Napoléon I er qui couraient la prétentaine au moindre armistice. Un moraliste prétend que Dieu nous voile l'avenir, parce que, s'il nous le montrait, personne n'aurait plus la force de supporter la vie. Certes, si cette énorme émigration se fût vue vouée à une vie errante au milieu d'étrangers indifférents et à une agonie solitaire loin de la patrie, quel n'eût pas été son désespoir? De plus, au premier moment, on ne prévit pas toute l'atrocité de la répression. Le tsarisme se surpassa. D'héroïques soldats moururent par milliers sous le bâton, comme de vulgaires malfaiteurs, ou furent éparpillés en Sibérie pour n'en jamais revenir.

Mais ces réalités épouvantables s'affirmèrent peu à

peu. A peine désarmés et internés, les soldats polonais furent accueillis à bras ouverts par leurs frères de Posnanie et de Galicie. Leur exode fut jusqu'en France une marche triomphale ; l'admiration populaire maîtrisait provisoirement le mauvais vouloir des gouvernements. Mickiewicz retrouva en Posnanie et son ami Etienne Garczynski et son frère François qui venait de faire toute la campagne et avait été blessé et décoré. Il restait triste cependant de n'avoir pu participer activement au grand drame qui venait de se jouer en Pologne. Ce fut à qui le consolerait. Une personne primesautière et écrivain à ses moments perdus, la' comtesse Lubienska, ambitionna, comme jadis Françoise Zaleska, de planer dans les nues, de -conserve avec le poète, sans toucher terre un seul instant. Mais Françoise Zaleska, discrète et résignée, n'osait s'avouer à elle-même son inclination. La comtesse Lubienska entendait que nul ne trouvât à redire à cette aérostation sentimentale. Tant d'exubérance alarmait le mari de la dame et les amis du poète qui craignaient que le comte ne prît la mouche et que ce marivaudage galant ne tournât au mélodrame. Mickiewicz pensa que son départ brusquerait une situation qui offre mille avantages en théorie et dix fois plus d'inconvénients en pratique, lorsqu'elle rapproche, sur ce terrain si glissant des affinités morales, une femme jeune et belle et un homme à la fleur de l'âge et du talent. La comtesse Lubienska le relança à Paris. Mickiewicz cessa de répondre à ses lettres ; elle se plaignit à ses amis, et le comte, ennuyé du bruit, eut des velléités de provoquer Mickiewicz en duel. Heureu-

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sèment les deux adversaires étaient loin, et la comtesse Lubienska ne tarda pas à convenir elle-même de ce que ses procédés avaient d'excessif. Quand le temps eut adouci l'exagération originelle de son amitié, Mickiewicz et la comtesse Lubienska se revirent, reprirent leur correspondance, et les lettres que lui adressa Adam Mickiewicz sont des plus remarquables qu'il ait écrites.

La Prusse, lorsqu'elle ne livrait pas les émigrés polonais à la Russie, les expulsait de son territoire. Adam Mickiewicz dut se réfugier à Dresde. Outre Garczynski et d'autres amis qui lui rendirent agréable le séjour de cette ville, il y rencontra Claudine Potocka. Cette grande dame, en léguant aux femmes polonaises l'exemple de sa vie, a fait plus de bien à sa nation que ne lui ont fait de mal tous les ukases promulgués depuis sa mort. En 1831, une jeune fille, Emilie Plater, sut combattre et mourir pour sa patrie. A cette sainte de l'insurrection succéda la sainte de l'émigration. Claudine Potocka n'aida pas seulement de son temps, de ses veilles, de sa fortune, ses compatriotes malheureux. Elle soutint leur moral autant qu'elle soulagea leur misère. Mariée et sans renoncer au monde , elle unissait à l'abnégation de la sueur de charité la pratique du plus ardent patriotisme. Ce fut une de ces créatures extraordinaires dont on peut dire qu'on devient meilleur rien qu'en les regardant; leur présence dilate les cœurs et cause à l'àme les mômes jouissances que causent à l'esprit les grands spectacles de la nature et les merveilles de l'art.

Mickiewicz sentit l'inspiration lui revenir aussi abon-

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dante qu'aux plus fécondes années de sa jeunesse. Sous l'impression d'un récit de Garczynski, il écrivit sa redoute iVOrdon et la lut toute fraîche éclose à son ami - Ignace Domeyko. Après avoir dépeint les horreurs d'une canonnade, le poète s'écrie :

Où est le monarque qui envoie ces martyis à la boucherie? Expose-t-il sa poitrine? Non. Il siège à cinq cents lieues, dans sa capitale, grand autocrate d'une moitié du monde. Il a froncé le sourcil, et aussitôt volent des milliers de kibitkas ; il a signé, et des milliers de mères pleurent leurs enfants; il a fait un geste, elles knouts pleuvent du Niémen à Khiva. Monarque puissant comme Dieu et pervers comme Satan ! Pendant que, derrière les Balcans, ses canons épouvantent les Turcs, pendant que l'ambassade de France te lèche les talons, Varsovie seule brave ta puissance, lève la main sur toi et arrache de ton front la couronne des Casimirs et des Boleslas, car tu l'as volée et ensanglantée, ûls des Vasili !

Mais Varsovie a succombé, et Ordon a mis le feu aux poudres plutôt que de se rendre. Le poète conclut ainsi :

Pour une bonne cause, l'œuvre de destruction est sacrée comme l'œuvre de création. Dieu a prononcé le mot : Sois! Dieu prononcera aussi le mot : Péris! Lorsque la foi et la liberté auront disparu de chez les hommes, lorsque le despotisme et l'orgueil insensé auront inondé la terre, comme les Russes la redoute d'Ordon, Dieu, châtiant la race des vainqueurs, souillée de crimes, fera sauter la terre comme Ordon fit sauter sa redoute.

ADAM M1CKIEWIGZ

Tout ce qu'avaient déposé en germe dans son âme les douloureuses méditations de son long emprisonnement à Yilna s'épanouit à Dresde. La 3 e partie des Aycux n'est qu'un chapitre du martyrologe polonais, mais on ne retrouverait un jour que celui-là qu'en le lisant on reconstituerait par la pensée les mystères des cachots de Saint-Pétersbourg et des mines de Sibérie. C'est là qu'exaspéré, le poète prend à partie Dieu lui-même. 11 lui crie :

Réponds... car je tire contre ta nature ; si je ne la réduis pas en poudre, j'ébranlerai l'immensité de tes domaines, je lancerai ma voix jusqu'aux dernières limites de la création. D'une voix qui retentira de génération en génération, je m'écrierai que tu n'es pas le père du monde ... mais que tu en es ...

Une autre voiîLque celle du poète achève la phiase en murmurant :

Le Tsar I

Ce mot, qui lui est soufflé, le poète ne le prononcera pas ; il s'arrêtera au seuil du blasphème, parce que ses imprécations partent non de l'orgueil individuel, mais de la douleur nationale. Le monologue de Conrad, des milliers de Polonais le répétèrent en demandant au Créateur la raison des prospérités d'un Alexandre III ou d'un Bismarck, mais quiconque d'entreeux« a beaucoupaimé, aimé toute une nation » entrevoit « le vengeur qui la ressuscitera » et cesse bientôt de maudire ses souffrances, puisqu'elles doivent hâter l'heure où la Pologne sera

détachée de cette croix « aux bras longs comme l'Europe entière, et qui est formée de trois peuples desséchés comme de trois arbres morts ».

La Saxe à son tour chassa ses hôtes polonais. La princesse Zénéide Wolkonska pressait Mickiewicz de revenir à Rome. « Paris et la France ne sont pas faits pour vous, lui écrivait-elle en juillet 1832; il vous faut des cœurs, du calme et un beau ciel. La rêverie, au milieu des débats et des fureurs politiques, est comme une àme aimante au milieu des courtisans (i). »

Mais Mickiewicz entendait non pas rêver, mais agir, agir par la plume et la parole, tant qu'il ne lui serait pas donné de le faire autrement. De Dresde, il avait, le 29 avril 1832, écrit à son frère : « Moi, jamais je ne retournerai sous l'autorité du gouvernement russe, jamais, jamais... » Dès lors, il ne lui restait plus qu'à partager le sort des autres émigrés. Il prit donc, en compagnie de plusieurs d'entre eux, le chemin de la France. Sa connaissance approfondie de l'antiquité qui lui permit, quelques années plus tard, de professer de but en blanc la littérature latine à Lausanne, amena un quiproquo assez plaisant. En route, il se croisa, à Heidelberj?, avec une colonne de ces émigrés que les princes allemands ne toléraient plus dans leurs États, mais que leurs sujets

(1) La princesse Zénéide Wolkonska revit encore Mickiewicz à Paris, puis à Home en 1848. Convertie au catholicisme, elle acheva ses jours dans un couvent de Home, livrée aux pratiques de la plus austère piété. Elle s'était préparée un tombeau pour elle et les siens dans l'église SS. Vincenzo et Anastasio de Home, daus la première chapelle à main droite.

fêtaient partout et qui, à pied, par petites étapes, s'acheminaient lentement vers le Rhin. Mickiewicz fut invité à participer à un des banquets offerts à ses compatriotes, et il s'assit à l'extrémité de la table, à côté d'un professeur de l'Université, avec lequel il ne tarda pas à engager une discussion sur la versification latine. Dès qu'on se fut levé, le professeur se hâta de demandera un sergent, son autre voisin, quel était l'interlocuteur qu'il venait d'avoir. Le sergent, qui ne connaissait pas Mickiewicz, mais qui le voyait l'un des derniers à table, les olliciers supérieurs occupant les places d'honneur, répondit au hasard : « C'est un caporal. » Leprofesseur courut alors à Mickiewicz et lui dit: « Ah! Monsieur, j'apprends que vous êtes simplement caporal. J'avais entendu dire que l'étude du latin est très répandue en Pologne, mais sans votre rencontre, je n'eusse jamais admis une connaissance si solide de l'antiquité chez des militaires d'un rang tout à fait inférieur. » Mickiewicz lui confessa sa qualité d'ancien professeur des littératures grecque et latine à Kowno, et ils rirent ensemble de cette méprise.

L'Émigration. — Le Livre des pèlerins polonais et le poème :

LE SIEUR ThADÉB. — MlCKIEWICZ AU LIT DE MORT DE SON AMI

Etienne Gar^zynski. — Sov intimité avec Lamennais et

MONTALEMBERT. — Sa FERVEUR RELIGIEUSE ET SON MARIAGE. — SA LIAISON AVEC MlCIIKLET ET QuiNET. — SES ESSUS EN LANGUE FRANÇAISE — APPROBATION DE GEORGE SAND . —

Difficultés de sa situation. — Projet d'établissement en- Suisse.

Xavier de Maistre a dit :

Je sais ce qu'il en coule à ceux que leur génie

Destine aux grands travaux, De voir couler leurs jours, perdus pour la pairie,

Dans un obscur repos.

Cet obscur repos devait être un supplice particulièrement cruel pour ces généraux, ces hommes d État, ces poètes, précipités du haut d'espérances radieuses dans un abîme d'amertumes , passant de l'activité la plus fébrile à l'atonie la plus morne; déracinés du sol natal; éparpillés parmi les nations étrangères et se demandant chaque matin si cette réalité lugubre n'était pas un

horrible cauchemar. Beaucoup d'émigrés polonais eussent volontiers, selon l'expression de Lacordaire, «menacé, comme Ajax, du tronçon de leurs épées, la * majesté des dieux. » Il y eut forcément de virulentes récriminations, de maladives impatiences et des accusations passionnées. Déséquilibrés par l'infortune, les émigrés devenaient plus sensibles aux influences ambiantes. Les Polonais, immobilisés en majeure partie en France, allaient-ils s'inféoder aux systèmes qui s'y disputaient la prépondérance? S'éprendraient-ils de cette Royauté soi-disant citoyenne et au fond peureuse et félonne, de ce parlementarisme bavard et vénal, de cette opposition bruyante, mais vide ?

Simple témoin des péripéties de 1831, Mickiewicz fut plus bouleversé du spectacle de ce drame que s'il en eût été un des acteurs, parce que les périls auxquels on voit exposé un être qui vous est cher vous remuent plus profondément que ceux qu'on affronte soi-même. Il rêva de sanctifier l'exil, d'épurer les âmes, de métamorphoser les régiments polonais rejetés loin de leur patrie en une sorte de légion thébaine qu'aucun martyre ne saurait plus épouvanter. Le poète exhala dans le Livre des Pèlevins polonais les sentiments éveillés en lui par l'héroïsme de la lutte, son dénouement fatal, et les conséquences néfastes de la dispersion.

La traduction française du Livre des Pèlerins polonais par M. de Montalembert donna à cet ouvrage, à l'étranger même, un grand retentissement. Lamennais a dit : « J'ai pris l'idée des Paroles d'un croyant des Pèlerins

polonais de Mickicwicz. » Il en annonça ainsi la publication dans une lettre de 1834 au marquis de Coriolis:

11 va paraître incessamment un petit volume par Mickiewicz, sans contredit le premier poète de notre époque. 11 y a là des choses ravissantes. Sans oublier toute la distance qui sépare la parole de l'homme de la parole de Dieu, j'oserais presque dire quelquefois : cela est beau comme l'Évangile. Une si pure expression de la Foi et de la Liberté tout ensemble est une merveille en notre siècle de servitude et d'incroyance.

La Revue des Deux-Mondes (juin 1833), aussitôt l'apparition du Livre des Pèlerins polonais, en disait:

Combien est digne de respect et de sympathie ce (ils de la Pologne, cet Adam Mickiewicz, qui console et soutient ses compatriotes dans l'exil, en leur montrant dans l'avenir leur patrie ressuscitée et la vraie liberté triomphante dans l'Europe entière ! On nefpeut lire sans émotion le Livre des Pèlerins polonais.

Dans une autre Revue française on lisait:

Deux poèmes nous sont venus celte année : le premier de Pologne, cette Palestine du Nord, le second d'Italie, cette Grèce d'Occident. L'un sublime de simptieité, gros d'une sainte colère, palpitant d'une haine céleste, tel qu'un psaume de David; l'autre sublime de douceur, divin de résignation, plein de prière et d'amour, tel qu'une épîtrede saint Jean ; deux chefs-d'œuvre jumeaux, comme l'ancien et le nouveau Testament ; appelés, celui-ci, Livre des Pèlerins polonais, par Adam Mickiewicz, relui-la, Mes prisons, par Silvio Pellico.

A Paris, Mickiewicz fréquenta simultanément les républicains militants et les catholiques de l'école de Lamennais. Ainsi, il fut l'hôte de Lafayette à Lagrangcet l'ami de Chateaubriand et de Béranger. On verra dans une lettre que nous citerons plus bas avec quelle admiration Montalembert s'exprimait sur le compte de Lafayette, et Chateaubriand ne ménageait pas l'expression de ses sympathies à Armand Carrel. Les hommes supérieurs n'exigent pas que chacun suive la même voix qu'eux, parce qu'ils savent n'être pas infaillibles ; il leur suffit qu'on tende au même but, à savoir : à Pâmé! ioration des conditions que l'égoïsme des gouvernants et les travers des gouvernés imposent à la pauvre espèce humaine. La tentative hardie de Lamennais de réagir sur la papauté au moyen du bas clergé et de la soustraire, par une sorte de prbminciamento des fidèles, à la fascination des puissances absolutistes, ne manquait pas de grandeur. Elle intéressa Mickiewicz d'autant plus qu'il fut toujours profondément religieux.

Montalembert, plein de fougue, de jeunesse et d'espoir, vivait dans l'intimité de plusieurs des émigrés les plus influents et s'annonçait comme un futur champion de la cause polonaise. Une lettre de lui, de 1832, à M ,,e Ankwicz en fait foi. Il lui écrivait:

Mademoiselle, vous me gâtez beaucoup trop, selon votre ancienne habitude, en me témoignant une reconnaissance exagérée pour le peu de lignes que vous voulez bien me permettre de vous adresser de temps à autre. Je voudrais pouvoir vous donner aujourd'hui quelques détails inté-

ressinls sur nos chers réfugiés, mais je ne sais rien, je n'en ai point rencontré en province, je n'ai trouvé que leur trace et les souvenirs qu'ils avaient laissés dans plusieurs villes. Je le dis du reste à Madame votre mère.

M. Garczynski n'est pas à Paris, mais à Dresde, où je crois qu'il est toujours malade. Vous lirez avec un très vif plaisir, je pense, le drame de M. Mickiewicz que je n'ai pas le plaisir de comprendre (i). Il va bientôt publier en français un petit ouvrage qu'il veut bien confier à ma revision. Je l'attends avec une vive impatience (2). Vous avez vu que notre Chambre des députés, toute lâche et servile qu'elle est, a trouvé quelques nobles paroles à dire sur la Pologne dins son adresse. Le générale Lafayette n'a pas démenti son noble caractère dans cette discussion. Son discours vous aura, j'en suis sûr, vivement intéressé. Seul il parle des persécutions religieuses de votre sainte et infortunée patrie. Mais recevez-vous encore les journaux à Rome ? Je vous recommande toujours le National, au lieu de votre impie et sanguinaire Courrier.

Ne soyez pas inquiète si le paquet que je vous annonçais dans ma dernière lettre n'est pas encore arrivé : l'ecclésiastique qui s'en est chargé a été retenu d'une manière imprévue. Il n'est parti de Lyon que le 2 de ce mois, il ne

(1) 11 s'agit ici de la troisième partie du poème des Ayeux.

(2) Mickiewicz avait entrepris, encore en Russie, une Histoire de l'avenir, qu'il acheva en français à Paris. Il y pronostiquait les conséquences des aberrations régnantes. Montalembert émit l'avis qu'un pareil ouvrage indisposerait contre les réfugiés polonais le gouvernement de Louis-Philippe et l'inciterait peut être, comme représailles, à diminuer ou retrancher les subsides accordés à l'émigration. Mickiewicz jeta son manuscrit au feu. 11 n'échappa à cet autodafé que quelques pages du brouillon de l'auteur qui ont paru, dans la première série des Mélanges posthumes, sous le titre : Premier chapitre des guerres futures.

sera donc guère à Rome avant le 15* ou le 20. Veuillez à celle époque l'envoyer demander au père Ventura.

Je ne mérite vraiment pas les reproches que vous m'adressez sur l'abandon du polonais. Avant de recevoir voire lettre, je m'étais adressé à M. Mickiewicz pour obtenir de lui un maitre de polonais. Jl a bien voulu s otïrir lui-même, mais je n'ai pas osé abuser à ce point de sa complaisance. J'attends qu'il m'ait trouvé quelqu'un, qui me fera certes regretter bien souvent l'inaltérable patience et la bonté inouïe que vous avez déployée envers moi, lorsque j'ai eu le privilège d'être votre élève.

Offrez, je vous prie, mes amitiés et mes hommages à Monsieur votre père et à Mademoiselle votre cousine. Persiste-teile toujours dans ses desseins? Que dit-elle de l'Encyclique ? M. de Lamennais professe toujours pour elle la vénération qu'elle mérite. Et vous, Mademoiselle, vous ne me dites pas un mot de votre santé. J'en conclus qu'elle s'ainéiiore graduellement et j'en remercie Dieu pour votre famille et vous.

Croyez à tout mon dévouement,

Ch. de Montalembert.

Les leçons de langue polonaise que prenait Montalembert aboutirent à sa traduction du Livre des Pèlerins, comme il le raconte lui-même àM ,,e Ankwicz dans une lettre du 22 février 1833 (1) :

Je suis tout à fait confus, Mademoiselle, de la reconnaissance exagérée avec laquelle vous avez bien voulu

(1) Cette lettre et la suivante ont paru à Lemberg dans un recueil périodique que publie une société formée uniquement pour élucider la biographie et approfondir les œuvres d'Adam Mickiewicz.

accueillir l'envoi que je vous ai fait et qui ne méritait certes pas un pareil accueil. Je n'attends qu'une occasion pour vous envoyer un autre paquet de brochures que M. Mickiewicz tient en réserve pour vous, mais les occasions sont très rares et je ne connais pas de diligence qui se chargerait de transporter des objets jusqu'à Rome.

J'espère que vous recevrez en même temps le quatrième volume des poésies de M. Mickiewicz que je mets à la poste aujourd'hui même, conformément à vos instructions. Vous aurez déjà eu et lu probablement son admirable petit volume en style biblique.

Vous voulez bien me demander des nouvelles de mes études polonaises et j'en ai beaucoup à vous donner à ce sujet. Peu de temps après ma dernière lettre, j'ai commencé à prendre des leçons régulières, non pas avec M. Mickiewicz, dont j'ai eu honte d'employer si niaisement le temps précieux, mais avec un de ses amis, M. Bogdan Janski, qui était, avant la Révolution, élève entretetenu par le gouvernement en France pour étudier je ne sais quelle science, qui a été depuis saint-simonien et qui est devenu catholique, grâce aux livres de M. de Lamennais et de M. Gerbet. J'ai trouvé que les difficultés augmentaient au lieu de diminuer à mesure que j'aVançais. Cependant, je n'ai pas encore perdu courage ; au contraire, je viens de me compromettre par une démarche aussi présomptueuse que ridicule, en permettant que mon nom paraisse comme traducteur des admirables Ksiengi (i) de M. Mickiewicz. En vérité, ce n'est pas mo* qui a fait cette traduction, comme vous devez bien le penser, je n'ai fait que la vérifier et la travailler. C'est M. Janski qui à fait le mot à mot, dont je ne serais jamais venu à bout. J'y ai mis mon nom pour la faire vendre un peu

(I) Livres.

parmi les libéraux catholiques, anciens partisans de r ' Avenir % qui sont les seuls en France qui goûtent ce livre, proscrit par les faux libéraux du Courrier et par les absolutistes. Ne riez pas trop, je vous prie, de mon charlatanisme. Je ne manquerai pas de vous envoyer un exemplaire de cette belle œuvre, dès qu'elle sera imprimée.

Je conclus de votre silence et de celui de Madame votre mère sur votre santé que vous n^avezpoint eu de rechute et que l'amélioration de votre état continue toujours. Je n'ai pas besoin de vous dire, Mademoiselle, combien cette pensée me soulage et combien je m'associe à la reconnaissance que cette miséricorde d'eu haut doit inspirer à votrefamille.

M lle Marcelline (1) est-elle toujours aussi grave, aussi imposante et aussi déterminée à prendre le voile ? Dans tous les cas, je vous prie de mettre à ses pieds l'hommage de mon profond respect. L'abbé Lacordaire se joint à moi pour cela, ainsi que dans l'expression de mes sentiments pour vous et vos chers parents.

Je n'ai malheureusement pas ces vers de Campbell sur la Pologne, qui ne m'appartenaient pas quand je vous les ai montrés à Rome, et qui m'avaient été prêtés par un jeune Anglais qui se trouvait là. Mais je tâcherai de les faire venir d'Angleterre.

J'ai Jvu dans les journaux le mariage de votre amie M 1,e Airey, et la mort de son pore, le général.

Soyez assez bonne pour remercier M. l'abbé Martin de son bon souvenir. Voyez-vous quelquefois le vilain Mgr Bruti ?

Avez-vous quelques nouvelles d'Albert de la Ferronnayes, qui doit être à Rome, et qui ne m'a pas écrit depuis trois mois ?

Pardonnez, je vous prie, ce griffonnage, mais je suis très (1) Cousine de M ,u Ankwicz.

ADAM M1CKIEWICZ 143

pressé. J'espère recevoir bientôt de vos nouvelles et vous prie, eu attendant, de croire à mon sincère dévouement.

Ch. de Montalembeut.

L émigration polonaise, acclamée par la population française, excitait au contraire les ombrages du gouvernement qui la dispersa en province. Les anciens soldats furent cantonnés dans de petites villes où ils s'absorbèrent dans la double recherche des causes de leur défaite et des moyens de réengager la lutte. Ceux qui, grâce à une situation plus prospère et à de plus hautes protections, réussissaient à se maintenir à Paris n'échappaient point à la loi commune. Tousse formaient en comités. Les uns prêchaient l'hérédité monarchique, les autres aflichaient les principes de la démocratie la plus avancée. Il se fonda de nombreux journaux polonais qui consacraient plus de place encore à une polémique acerbe qu'aux détails navrants des persécutions russe, autrichienne et prussienne. C'est ce qui décida Adam Mickiewicz à aborder la politique. Dans une série d'articles trop tôt interrompus, il représenta à ses compatriotes qu'ils devaient y regarder à deux fois avant de s'attaquer les uns aux autres, réserver leurs énergies pour un meilleur emploi et, au lieu de se discuter pour coiffer la Polognefuture qui d'une couronne, qui d'un bonnet phrygien, dégager de l'expérience de leurs longs efforts les procédés nouveaux, seuls aptes à opérer le relèvement de la patrie. 11 engageait surtout chacun à se réformer d'abord lui-même avant de

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préconiser un système quelconque de régénération nationale.

Lei er avril 1833, Montalembert écrivait à la comtesse Ankwicz :

J'ai reçu, Madame la comtesse, votre bonne et intéressante lettre du il mars, à laquelle je m'empresse de répondre. Je commence par vous entretenir des objets que vous aviez bien voulu me confier en fait de commissions. Il n'a paru récemment aucun ouvrage important sur la Pologne, exepté les deux suivants : i° YHistoire de la campagne de Lithuanie, par le général Dembinski, qui n'a été tiré qu'à un très petit nombre d'exemplaires ; le général ayant eu la bonté de me consulter sur la question de savoir s'il convenait de livrer cet ouvrage à une publicité complète et générale, après un examen attentif, j'ai cru devoir Jui répondre que non, parce que ce récit, bien qu'attachant et intéressant au suprême degré, révèle des dissensions entre les généraux et des choses très fâcheuses de toutes manières qui, selon moi, tendraient à compromettre la cause polonaise; il a bien voulu se rendre à mes avis, de sorte qu'il me sera impossible de vous envoyer ce livre ; 2° Histoire de Vinsurrection (i), du comte Roman Soltyk. Celui-là jouit d'une mauvaise réputation parmi les réfugiés ; on le dit écrit avec les idées françaises de mouvement et de résistance, beaucoup plus qu'avec le véritable sentiment de nationalité polonaise : je ne pense donc pas que cela vaille les frais de transport par la poste ; mais si vous êtes encore à Rome dans un

(i) Le titre exact de cet ouvrage est : La Pologne, précis historique, politique et militaire de la Révolution, précédé d'une esquisse de V histoire delà Pologne depuis son origine jusqu'en 1830* 2 vol. in-8.

mois, vous le recevrez par mon ami M. de Tallenay, qui a été secrétaire de mon père en Suède et qui vient d'être Dommé à Rome ; il se chargera de tout ce que je voudrai. Mais en attendant, et comme je crains que vous ne repartiez immédiatement après Pâques, je vous envoie tout ce que j'ai pu ramasser à votre intention, savoir : i° la collectiou du journal le Pèlerin Polonais, rédigé par M* Januszkiewicz, piotégé par Mickiewicz qui va en devenir le principal rédacteur à dater du 1 er avril (I), époque à laquelle sa forme va changer comme vous le verrez ; je pense que vous désirerez vous abonner à ce recueil et je suis heureux de pouvoir vousapprendre que M. Januszkiewicz a des moyens sûrs de le faire parvenir même en Galicie. Je vous ferai donc inscrire sur la liste des abonnés, dès que vous m'aurez donné votre adresse eu Pologne ; vous pourrez lui adresser le prix par un banquier de Vienne, à ce que je pense ; 2° quelques numéros détachés, choisis par Mickiewicz , d'un autre journal, qui paraît avec des noms de rois ; 3° les deux premiers numéros du récit authentique.de la révolte de Lithuanie publiés par le comte César Plater; 4° deux publications

anglaises qui m'ont été remises parle comte Ladislas Plater, frère de César, et qui vous feront voir tout ce que Ton fait on Angleterre pour la Pologne : cela nous fait honte, à nous autres Français. Conformément à votre intention, et malgré les frais, je vous envoie tout ceci par la poste. Je prends la liberté d'y joindre un numéro de la Revue des Deux-Mondes* où il se trouve un article de moi parfaitement étranger à la Pologne et à tout ce'qui peut vous intéresser, mais enfin vous me pardonnerez d'être fidèle à mon ancienne habitude de vous mettre au courant de tout ce que je fais. ^

(1) Les articles publiés par Mickiewicz dans le journal en question ont paru, traduits en français, dans le volume des œuvres posthumes de l'auteur intitulé : La politique du XIX siècle.

Eulin, daus hait ou dix jours, j'espère yous expédier plusieurs exemplaires de ma traduction des Ksiengi (i) pour laquelle j'implore de nouveau votre indulgence. L'impression eu est entièrement terminée : on n'attend plus qu'un avantpropos de moi.

Je n'ose plus vous entretenir de ce qui se passe en Pologne, c'est trop affreux, c'est surtout trop humiliant pour nous autres, Français ; nous jouons un rôle par trop infâme. La discussion d'avant-hier sur la loi qui met hors la loi les Polonais, les monstrueux discours de Dupin, de Broglie, d'Argoult, tout cela est de nature à nons navrer. Mais vous et votre famille et tous les Polonais impartiaux et charitables sauront distinguer, je n'eu doute pas, la nation de sou gouvernement, et, dans la nation même, ceux qui, comme mes amis et moi, ont fait de la Pologne la patrie de leurs plus chères espérances. Vous allez donc retourner dans ce pauvre pays; puissiez-vous le trouver moins malheureux, moins déchiré qu'on ne le dit, surtout votre Pologne autrichienne. Je ne conçois que trop l'empressement de mesdemoiselles Henriette et Marcelline à y retourner; j'espère mille fois que la santé de mademoiselle voire fille est assez complèlement affermie pour qu'il n'y ait aucun danger ni même rien de prématuré dans ce changement de climat.

Nous voici dans la semaine sainte, si belle, si auguste, si enchanteresse à Rome ; si triste, si funèbre, si mélancolique dans notre trivial et païen Paris. Vous devez concevoir tout ce qu'ont de pénible, par ce contraste même, tous les souvenirs que m'ont laissés cette semaine passée, l'année dernière, à Rome, et combien ce contraste est rendu plus amer par la pensée de toutes les ruines qui se sont amoncelées autour de nous depuis celte époque. Enfin, il faut se résigner.

(i) Livres.

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M. de Lamennais est toujours en Bretagne, très triste et très abattu, mais travaillant toujours. On nous écrit de Home qu'on y prépare un coup contre nous. M. Lacordaire est à Paris, redevenu aumônier d'un couvent de Visitandines, comme je crois vous l'avoir dit. Je vous adresse, ainsi qu'à tous les vôtres, mille affectueux souvenirs.

Quant à moi, je vous avoue que je vis beaucoup plus en Pologne qu'en France, tant par mes études que par mes relations. Depuis ma dernière lettre, j'ai fait la connaissance des généraux Kniaziewicz, Dwernicki, qui a eu beaucoup de bontés pour moi, et Dembinski, dont je vous ai parlé plus haut, puis aussi du comte Czapski (fameux révolutionnaire}, de MM. Wolodkowicz, Worcell, Zaleski, Zan, mais ceux de vos compatriotes que je vois le plus, ce sont les comtes Plater Louis, qui a été ministre ici pendant la Révolution, Ladislas et César, cousins-germains de la comtesse Emilie. Je me suis lié tout à fait d'amitié avec ce dernier qui dirige toutes les affaires lithuaniennes ici et qui est parfait sous tous les rapports, surtout sous celui de la piété. Je me rappelle que mademoiselle Henriette m'en parlait même à Rome. Tous ces Messieurs viennent souvent à la réunion des anciens rédacteurs et amis de l'Avenir, qui se tient chez moi tous les dimanches et qui est devenue ainsi moitié française, moitié polonaise. J'y ai lu un soir une partie de ma traduction des Ksiengi avec la litanie de la fin. J'aurais voulu que vous et les vôtres vous fussiez là pour jouir de l'enlhou. siasme et de l'émotion que celte lecture a fait naître chez les prêtres et les jeunes gens qui y assistaient. Tous pleuraient.

Enfin, je suis devenu membre de la Société littéraire polonaise que le prince Czartoryski a formée ici, et qui a pour but de réunir et de publier tous les documents, renseignements, qui peuvent intéresser la nationalité polonaise

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et aussi l'éducation de la jeunesse^ réfugiée. Oo y agite en ce moment la question de savoir si Ton fondera un journal français destiné uniquement à la cause polonaise. J'ai fortement appuyé cette idée qui triomphera , si les moyens matériels s'y prêtent. Je ne manquerai pas de vous abonner, si cela réussit et si vous me donnez voire adresse.

Krajewski est venu passer un mois ici ; maintenant, il est retourné à Dijon. Il a perdu sa sœur qui est morte et sa fiancée qui Ta abandonné pour quelque Russe, ce qui ne l'empêche pas d'être aussi gai et goguenard que de coutume. 11 a quitté Besançon pour Dijon et parle d'aller en Allemagne. 11 m'a dit que le pauvre cardinal de Rohan avait été excellent pour les Polonais de ce dépôt et pour lui personnellement. C'est vraiment une bien grande perte pour notre Eglise, car c'était un homme d'honneur et de cœur, ce qui est fort rare, parmi nos évêques d'aujourd'hui.

Adieu, Madame. Je compte sur une prompte réponse et vous prie de croire, comme toujours, à mon respectueux et inaltérable attachement.

Ch. de MONTALEMBERT. ]

Écœuré de la platitude de Louis-Philippe, des ministres et de la majorité parlementaire, trop perspicace pour ne pas apercevoir que les sympathies polonaises de la bourgeoisie s'affaiblissaient graduellement et que bien des réfugiés se démenaient dans le vide, Adam Mickiewicz se tint à l'écart et des salons de Paris et des

conciliabules de l'émigration. Il s'isola pour mieux se préserver des miasmes du présent et recueillir ces parfums du terroir natal, dont son àme était toute imprégnée, se contentant d'un petit cercle d'amis auxquels il lisait les chants de son nouveau poème. Ignace

Domeyko, un ancien philarète; Bohdan Zaleski qui a mis en vers et on pourrait presque dire en musique, tellement ses strophes sont mélodieuses, les plaintes des vents dans les steppes de l'Ukraine et les traditions de cette poétique contrée; Etienne Witwicki, écrivain timoré, esprit judicieux et critique de beaucoup de tact ; Zan, frère de celui qui aurait pu, à Wilna, se qualifier justement du titre romain de prince do la jeunesse ; quelques autres encore eurent les prémices du poème • le Sieur Thadée. L'auteur revoit dans le miroir de son âme la Lithuanie avec ses majestueuses forêts, ses humbles maisons, ses mœurs patriarchales et ses habitants, qui ont souvent mauvaise tête et toujours bon cœur expansifs, hospitaliers et Polonais jusqu'au bout des ongles. Remémorer leurs défauts et leurs qualités n'était-ce pas, en montrant combien chez eux le bien l'emporte sur le mal, raviver la foi dans l'avenir ? Quant au présent, quel bienfait ce fut que de créer un panorama permanent et merveilleux, une série de tableaux non seulement vivants, mais parlants! Devant ces paysages, on entend jusqu'au murmure des bois et des ruisseaux; à ces banquets, on perçoit le son des conversations et souvent le cliquetis des sabres. Et ainsi, chaque fois que le proscrit étouffe loin de sa patrie, il ouvre ce poème, elle vient à lui, et- l'enlace si intimement qu'en fermant le livre il se trouve ne l'avoir quittée que de la veille et n'être que l'exilé d'un jour.

Le poète acheva dans l'automne de 1834 cette épopée, dont les héros turbulents aiment à faire bombance, dégainent bien volontiers et s'abandonnent trop à l'im-

ADAM MICKIKWICZ

pétuosité de leur naturel, mais ont des trésors de belle humeur, de galanterie chevaleresque et d'ardent patriotisme. En pleine composition de ce poème, un ami de Mickiewiez , Etienne Garczynski, son compagnon à Rome, en Posnanie et à Dresde, tomba gravement malade. Mickiewiez n'hésita pas; il rejoignit Gar- ' czynski à Bex en Suisse, l'accompagna au midi de la France, lui ferma les yeux et l'enterra à Avignon. L epithaphe qu'il composa pour son ami se lit encore sur le marbre blanc où, dans le beau cimetière de l'ancienne Cité pontificale, la dépouille de Garczynski attend que la piété nationale vienne la chercher pour la transporter dans quelque Santa-Croce polonais (1). Mickiewiez avait prodigué à Garczynski, qui se mourait de la poitrine, les soins les plus touchants conjointement avec Claudine Potocka. Elle et lui vantèrent à leurs correspondants la sollicitude infinie que l'un vit l'autre déployer en cette circonstance. Chacun d'eux s'oubliait lui-même, mais leurs lettres conservées témoignent de leur admiration et de leur abnégation réciproques.

La Pologne de 1812, portraiturée dans le poème du Sieur Thadée, est déjà à moitié transfigurée par le malheur. Lorsque ses amis proposaient à Danton de sauver sa tête en passant à l'étranger, le tribun s'écria: « Est-ce qu'on emporte sa patrie à la semelle de ses souliers ? » Les Polonais, plus audacieux que Danton,

(1) En voici le texte : D. 0. M. Sfephanus Garczynski miles — in bello contra Moscoviœ tyrannum — centurionis vices gessif — va tes

— Polonorum arma virosque cecinit — palria a tyranno oppressa

— end —Obiil Avenwni anno MnCCCXXXHI Septemoris.

ont emporté leur patrie à la semelle de leurs souliers. Ils ont tiré du fond de leur poitrine le refrain de leur chant de guerre : « La Pologne n'a point péri tant que nous vivons ! » et dès lors ne les suit-elle pas, n'existe-t-elle point partout où ils sont ? Ce sentiment explique ces légions polonaises, décimées et renaissantes, formées de volontaires qui quittaient famille, pays, fortune, pour traverser l'Europe au milieu des plus grands périls et aller s'engager sous les drapeaux de la France. Le dévouement, illimité à l'idée nationale est en quelque sorte mobilisé, et ce Protée qui prendra toutes les formes échappera à toutes les embûches. Le véritable héros de l'épopée familière de Mickiewicz ce n'est pas le personnage, si sympathique pourtant, qui donne son nom au poème, c'est l'homme que l'amour a affolé jusqu'au crime et qui expie ses fautes en servant courageusement son pays, émissaire en quête de missions périlleuses, hôte des cachots russes ou prussiens, le corps usé par les chaînes et troué par les balles, l'àme sereine et sublime. Cette grande figure trace la voie du salut national. Il n'y a en efïet qu'une expiation efficace, qu'une pénitence salutaire et qu'une absolution souveraine. La dispensatrice des indulgences plénicres est accessible à chacun. Que le Polonais le plus chargé de fautes sache que si elle lui pardonne, aucun enfant de la patrie ne gardera rancune au pécheur. Quiconque , prosterné devant la Pologne, l'interrogera jusqu'à ce qu'elle lui indique le labeur qu'elle exige de lui se relèvera fort et régénéré.

Ces poétiques pérégrinations d'Adam Mickiewicz en ^Lithuanie ne pouvaient toujours durer. 11 fallait bien rentrer dans la réalité et s'asseoir à un foyer désert. Jusqu'ici, le cœur du poète avait battu bien souvent, jamais sans qu'une infranchissable barrière ne se dressât entre lui et sou idéal du moment. Sa gloire même lui suscitait trop de tentations féminines pour qu'il ne redoutât pas le danger de ce que le monde appelle les amours faciles, faciles à nouer, difficiles à rompre.

A une de ces heures où l'homme plie davantage sous le poids de l'existence et sent saigner de ces blessures qu'une main féminine est seule assez délicate pour panser, Mickiewicz reçut la visite d'un vieil ami qui arrivait de Saint-Pétersbourg. S. Morawski, assidu jadis chez madame Marie Szymanowska, lui parla des filles de cette amie du poète, morte en 1830 d'une attaque de choléra. L'une de ces filles, Hélène, mariée à François Malevvski, camarade d'enfance du poète, habitait Saint- Pétersbourg; l'autre, Céline, demeurait chez des parents à Varsovie. Au départ de Russie de Mickiewicz, elle était presque une enfant, le poète la chapitrait amicalement sur ses caprices. H apprit plus tard qu'elle venait d'être demandée en mariage. Ce projet n'aboutit pas. Il n'y eut là ru'un engouement momentané qui ne résista pas à l'épreuve de la séparation. Le jeune homme cessa peu à peu d'écrire, la jeune fille s'étonna de n'éprouver d'autre regret que l'humiliation de son manque de clairvoyance.

Quand S. Morawski communiqua ces détails au poète, Mickiewicz se trouvait dans une situation pleine d'ana-

logie avec celle de Céline Szymanowska. L'opposition de parents riches à un mariage que le poète avait rêvé cessait, après qu'il se fut convaincu qu'il devait chercher sa félicité ailleurs.

A Paris, dit S. Morawski dans des mémoires inédits, j'ai servi d'intermédiaire au mariage de Céline Szymanowska et d'Adam Mickiewicz exilé, et j'ai de la sorte uni plus intimement encore par des liens de famille deux inséparables amis d'école.

Le poète le pria en effet de faire savoir à Céline Szymanowska que si elle acceptait d'unir sa destinée à la sienne, il en serait très heureux. Amenée à Paris par une parente, Céline Szymanowska épousa Adam Mickiewicz le 22 juillet 1834. Le 27 juillet, Mickiewicz écrivait plaisamment à son ami Kajsiewicz :

Mon mariage a, pendant quelques jours, interrompu à Paris (1) les discussions politiques et a presque autant occupé les nouvellistes que l'arrivée de Lubecki.

îi ajoutait quelques jours après à son frère François :

Je suis marié depuis deux semaines. Ma femme est Céline Szymanowska, fille d'une artiste morte à Saint-Pétersbourg. Je l'ai connue enfant dans la maison de sa mère. Plus tard, elle a perdu ses parents et, appelée par moi, elle est venue partager ici mon sort incertain. J'avais passé tout l'an dernier dans la tristesse. La maladie, ensuite je ne sais quelle mélancolie, me tourmentaient sans cesse. J'ai cherché

(1) Il va de soi que le poète n'a ici en vue que l'émigration polonaise de la capitale.

des consolations dans le bonheur domestique, tant qu'il est possible d'avoir un chez soi. Quoique nous ne possédions tous les deux aucune fortune, tant que nous vivrons, nous aurons un morceau de pain. Tu sais que je me préoccupe peu de l'avenir et que cela n'empoisonne en rien ma félicité que d'ignorer ce qu'elle durera. Céline est la femme que je cherchais, courageuse contre toutes les adversités, contente de peu, toujours gaie.

Selon une expression d'une de ces lettres postérieures, Mickiewicz eut toujours le pain du jour, rarement celui du lendemain. Ce pain du jour fut souvent sur le point de faire défaut. Eustache Januszkiewicz, qui fut de longues années un éditeur très méritant et publia plusieurs des chefs-d'œuvres polonais éclos dans l'émigration, tenait un journal dont nous extraierons quelques passages :

30 avril, (835., La misère commence à tourmenter l'émigration. Ce sera une honte pour notre pays d'avoir abandonné son unique voyant. Adam a dû congédier sa domestique. Céline fait elle-même le ménage et la cuisine. Le 2o mars, anniversaire de l'insurrection lithuanienne, j'ai réunichez moi une quinzainede compatriotes. Il y eut de la musique après dîner. Adam improvisa longtemps, nous racontant ses impressions au moment où il quitta et nous et Vilna. Nous avons causé surtout de la Lithuannie, parce que nous voulons amener Mickiewicz à écrire la continuation de Thadée. Nous avons mis cette idée sur le tapis.

Le 7 septembre, une fille naquit au poète. Le 18 août 1836, le journal de Januszkiewicz n'est pas plus rassurant. Il écrit :

ADAM M1CKIEW1CZ 155

t Les affaires d'argent d'Adam sont en assez piètre état. Je l'ai interrogé sur ses ressources. Il m'a répondu que Platon ou je ne sais quel autre philosophe grec soutient que rien n'abat l'âme autant que de songer au lendemain. Il m'a ensuite, ainsi que l'ordonne l'Écriture Sainte, enjoint de prendre exemple sur les oiseaux du ciel. Son excellente Céline est un second Adam, peu soucieuse de ce qui adviendra

dans deux ou trois mois. J'ai été les voir le jour de la fête

de leur petite Marie. J'ai trouvé Céline en larmes. Elle m'avoua qu'ils allaient vendre leurs meubles et s'installer pour tout l'hiver à Domont, près Montmorency, dans une maison presque abandonnée que met à leur disposition le sculpteur David d'Angers.

Bientôt quelques rentrées améliorèrent la position matérielle du poète. Le 25 décembre 1836, Januszkiewicz note qu'à un dîner offert à tous les hommes de lettres polonais, leur doyen, J. IL Niemcewicz, porta la santé de l'auteur des Aijeux,de Grazyna, de Wallenrodf et surtout « de l'incomparable Mariette ». A cette allusion à sa fille, Mickiewicz répondit que, sur ce seul point, il avait réussi à surpasser le Nestor de notre littérature. Chopin joua, chanta, improvisa

Les Polonais recevaient à cette époque de maigres subsides du gouvernement français. Tracassé, à l'origine, par la police qui expulsait de la capitale autant de Polonais qu'elle le pouvait, Mickiewicz, pour rester à Paris, avait écrit au ministre qu'en somme, n'ayant pas porté les armes en 1830, il ne tombait pas sous la loi d'exception qu'on prétendait lui appliquer. Plus tard, le prince Adam Czartoryski tâcha d'obtenir que le

ministre accordât à Mickiewicz les avantages pécuniaires dont jouissait le reste de l'émigration. Le ministre s'y refusa en se basant sur la lettre de Mickiewicz qui, dès l'instant où il se dérobait à l'espèce de mise hors la loi votée par la Chambre contre les Polonais, n'était plus fondé à bénéficier des fonds attribués aux réfugiés. Le prince Czartoryski revint inutilement à la charge. 11 était un véritable ministre de Pologne in partibus. C'est à lui que le gouvernement s'adressait chaque fois qu'un Polonais se trouvait en cause, ce qui exaspérait ses compatriotes du parti démocratique. Il faut lui rendre cette justice quo son caractère élevé et sa longue pratique des hommes l'avaient rendu oublieux des injures et que, dans ce rôle d'agent officieux de son pays, il obligea indifféremment amis et ennemis. 11 professait une sincère admiration pour Mickiewicz qui, de son côté, honorait sa parfaite dignité, son inaltérable constance et son active charité. A chaque période expectante, Mickiewicz et Czartoryski se rapprochaient. A chaque période d'action, ils se divisaient, l'un inclinant invariablement à droite, l'autre à gauche; l'un ne voulant utiliser que les forces anciennes et constituées, l'autre évoquer de nouvelles forces latentes. Toutefois leurs divergences profondes n'empêchaient pas une estime mutuelle qui leur fit tenter à plusieurs reprises, quoique toujours sans succès, de manœuvrer

de concert.

Jen'ai pas lalettrede M. deGasparin,pairde France et sous-secrétaire d'État de l'intérieur, à laquelle répond le prince Adam Czartoryski, mais qui existe probable-

ment dans les riches archives de l'hôtel Lambert. Voici une lettre du prince Adam Czartoryski, datée du 22 juin 1836:

Monsieur. J'ai eu l'honneur de recevoir la letlre par laquelle vous m'annoncez que M. Mickiewicz n'ayant pas, d'après les documents que l'on a mis sous vos yeux, le caractère de réfugié politique, on ne saurait lui attribuer de subsides.

Si j'ai pris la liberté d'intercéder auprès de vous en faveur de M. Mickiewicz, c'était dans l'entière conviction qu'il avait le droit de participer aux secours du gouvernement français, et j'ai tout lieu de supposer que les documents sur M. Mickiewicz, qui peuvent se trouver au ministère, ne sont pas complets, puisqu'ils conduisent à un résultat contraire. Permettez-moi donc d'y suppléer par quelques détails dont je garantis l'exactitude.

M. Mickiewicz, comme étudiant à Vilna et encore plus comme professeur à Kowno, devint l'objet des persécutions russes ; il fut, par l'acte le plus arbitraire, privé de sa place et éxilé, en 1823, àMoscou. Dans cet exil, il parvint à conquérir une sorte de popularité parmi les Russes et, chose étrange, à faire imprimer à Pétersbourg un poème qui, muni de f imprimatur de la censure, respirait le patriotisme le plus exalté. C'est à ces circonstances qu'il faut attribuer la permission qu'il obtint en 1823 de se rendre en Italie. Après l'explosion de 1830, il s'empressa de revenir dans sa patrie, et ce ne fut pas à l'aide d'un passeport impérial qu'il tenta de le faire. Entravé par maintes difficultés, il n'atteignit la frontière de Pologne qu'au moment de la chute do Varsovie ; de là il fut obligé de se retirer avec ses concitoyens réfugiés en France.

Déjà, en 1823, victime de la persécution russe et mal noté

rvv

à cause de son patriotisme et du zèle qu'il mit à le prêcher, M. Mickiewicz, quoique surpris à l'étranger par l'insurrection de 1830, n'en a pas moins souffert toutes les conséquences de sa malheureuse issue et n'en fait pas moins partie de l'émigration polonaise. 11 a perdu toute possibilité de retourner dans son pays et, par les défenses rigoureuses qu'on a mises à la circulation de ses ouvrages en Pologne, il a été privé du moyen de subsistance que lui assurait son grand talent. Je ne crois pas me tromper en affirmant que la généreuse loi d'hospitalité avait pour objet en France de secourir un Polonais qui se trouve dans de pareilles circonstances.

Veuillez, Monsieur, peser dans votre équité ces motifs, et, s'ils vous paraissent, comme je l'espère, justes et convainquants, accéder à la demande que je vous ai portée en faveur de M. Mickiewicz. Personne d'entre mes compatriotes ne mérite plus que lui la protection et la bienveillance du gouvernement.

Agréez, Monsieur, l'expression de ma considération trèsdistinguée.

Adam Czartoryski.

Les ministres reviennent d'autant plus rarement sur leurs décisions qu'elles sont plus absurdes. M. de Gasparin répondit, le 1 er août 1836.

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