‹ Adam Mickiewicz, sa vie et son œuvreChapitre 4 sur 19 · CABINET · texte numérisé non relu

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du sons-seerrtaire d'État.

Monsieur, j'ai fait examiner de nouveau l'affaire de M. Mickiewicz et ne puis que vous faire connaître Pimposssibilité de lui allouer des subsides, attendu que ce célèbre poëtc polo-

nais ne s'est point réfugié en France pour cause politique.

Vous insistez pour obtenir en sa faveur les subsides accordés aux réfugiés, parce que votre compatriote a été exilé à Moscou en 1823 et que ses ouvrages lui auraient fermé la porte de sa patrie. Je ne saurais vous répondre mieux qu'en rapportant l'extrait d'une lettre de M. Mickiewicz à M. de Broglie, ministre des affaires étrangères, en 1833 :

« Je voyageais en Italie (avec un passeport russe) à l'époque de la Révolution de Pologne. J'arrivai à Paris en 1831, au mois de juin. Comme je ne pris aucune part aux derniers événements politiques survenus dans la Pologne, je ne me trouve pas dans la catégorie des réfugiés, i

On ne peut donc en présence des faits et, après cette déclaration formelle, regarder M. Mickiewicz comme un réfugié politique, et je ne puis proposer à M. le Ministre de lui accorder les subsides que vous reclamez pour lui.

Agréez, Monsieur, l'assurance de ma considération distinguée.

Le Pair de France, sous-secrétaire d'Etat de l'intérieur,

Gasparin.

Il était puéril d'arguer de l'échappatoire imaginé en 1833 par Mickiewicz afin d'esquiver une expulsion de Paris, pour dénier sa qualité de réfugié politique à un homme auquel la politique seule fermait les portes de son pays. Le 3 juillet 1837, le prince Adam Czartoryski pensa qu'il serait plus heureux avec M. de Montalivet qu'il ne l'avait été avec M. de Gasparin. 11 lui fit remettre la lettre suivante :

Le prince Czartoryski s'était adressé Tannée passée à M. de Gasparin, sous-secrétaire d'État , pour lui demander

(1 accorder des subsides à M. Mickiewicz. 11 a obleuu une réponse négative basée sur ce que M. Mickiewicz n'était pas, à proprement parler, un réfugié polonais. Cependant, RJ. Mickiewicz partage le sort de rémigration depuis six ans et ne saurait retourner dans le pays sans danger ; ses ouvrages y sont sévèrement défendus, ce qui le prive de son unique moyen de subsistance. 11 est de plus en plus exposé à des privations très pénibles. Ces considérations, sans parler des qualités éminentes qui le distinguent, semblent de nature à pouvoir balancer les motifs du refus de l'année passée. Le prince Czarloryski prend la liberté d'en appeler à la bienveillance et aux sentiments élevés de M. le Ministre et réitère sa demande en faveur de M. Mickiewicz et de sa petite famille.

Mickiewicz n'avait vu, dans l'effervescence politicoreligieuse des adeptes deM. de Lamennais, qu'uneévolution morale remarquable. Il ne s'enrôla pas dans ce groupe ardent et généreux qui se flattait de rajeunir le monde, mais qui ne tarda pas à offrir le spectacle d'un général abandonné de ses troupes et seul à lutter, tandis que ses anciens soldats retournaient à la vie de caserne, non sans tressaillir parfois, dans leur servitude militaire, au souvenir de leur juvénile ambition. Leur général, délaissé par eux, ne capitula pas et resta fidèle jusqu'au bout à la liberté et à la nationalité que tant de ses ex-lieutenants devaient trahir en 1848. Mais en 183o, par exemple, rien ne faisait prévoir ces futures défaillances, et, le 23 mars, M. de Montalembert écrivait la page suivante pour l'album de mademoiselle Ankwicz :

t Le plus grand malheur pour l'homme politique, c'est

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« d'obéir à une puissance étrangère... Aucune humiliation, c aucun tourment du cœur ne peut être comparé à celui-là. i La nation sujette, à moins qu'elle ne soit protégée par

• quelque loi extraordinaire, ne croit pas obéir au souve-

• rain, mais à la nation de ce souverain; or, nulle nation « ne veut obéir à une autre par la raison toute simple qu'au. « ctuie nation ne sait commander à une autre. Observez les i peuples les plus sages et les mieux gouvernés chez eux, i vous les verrez perdre absolument cette sagesse et ne i ressembler plus à eux-mêmes, lorsqu'il s'agira d'en gou- « veruer d'au très. La rage de la domination étant innée dans i l'homme, la rage de la faire sentir n'est peut-être pas « moins uaturelle; l'étranger qui vient commander chez une « nation sujette, au nom d'une souveraineté lointaine, au « lieu de s'informer des idées nationales pours'y conformer, « ne semble, trop souvent, les étudier que pour les contrarier ; « il se croit plus maître, à mesure qu'il appuie plus rude-

< ment la main. Il prend la morgue pour de la dignité et « semble croire cette dignité mieux attestée par l'indignation

< qu'il excite que par les bénédictions qu'il pourrait obtenir. « Enfin, tous les peuples sont convenus de placer au pre-

< mier rang des grands hommes ces fortunés citoyens qui « eurent l'honneur d'arracher leur pays au joug étranger; t héros s'ils ont réussi, ou martyrs s'ils ont échoué, leurs « noms traverseront les siècles. »(Du Pape, par J. de Maistre,

Certes, on ne peut reprocher à l'auteur de n'avoir pas su défendre les principe de la légitimité, du royalisme et de la religion, et néanmoins, lorsque la Pologne, dernièrement, a fait de sublimes efforts, uniquement pour secouer un joug étranger, imposé de force et insupportable s'il en fut jamais, les partisans de la légitimité, du royalisme et le chef de la religion lui-même se sont tous réunis pour la traiter de

rebelle et s'acharnent encore contre la victime, encensant son bourreau. 0 justice ! tu as disparu de la terre!

MoNTALEMBERT.

De pareils élans enthousiasmaient les Polonais. Plusieurs d'entre eux, las des stériles débats des comités de rémigration, cherchèrent sous la double impulsion d'Adam Mickiewicz et de l'École lamenaisienne, le salut de leur pays dans une recrudescence defoi. Après bien des tâtonnements, la plupart finirent par entrer dans les ordres et par fonder la congrégation des Pères de la Résurrection. Cette congrégation n'est ni meilleure ni pire que toutesles autres congrégations existantes, dont elle ne diffère qu'en ceci, que ses membres sont en majorité Polonais. Instruments passifs du Saint-Siège et à la dévotion des pouvoirs établis, les Késurrectîonnistes bataillèrent avec acharnement contre Mickiewicz, lorsqu'il voulut pousser la Papauté en avant et favoriser les efforts des peuples contre les tyrannies impériales ou royales. Issus d'un vague désir de créer un ordre nouveau, une chevalerie de la liberté et de la nationnalité, révolutionnaire et chrétienne, ils n'eurent pas l'envergure nécessaire pour atteindre de pareils sommets, replièrent leurs ailes et se réduisirent bientôt à . n'être qu'un simple succédané du jésuitisme. Mickiewicz augura longtemps mieux du réveil religieux d'un groupe formé d'hommes certainement de valeur, qui se proclamaient volontiers convertis par lui. La reconnaissance bruyante qu'ils manifestaient parvint aux oreilles de la Papauté; c'est ce qui explique sans doute la der-

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nière phrase de la lettre suivante de Montalembert à la comtesse Ankwicz, datée de Villersexel, 28 juin 1837 :

Je conviens, Madame la comtesse, que mon silence prolongé a pu vous paraître coupable au premier abord, mais je crois qu'en y réfléchissant vous aurez trouvé des motifs de m'excuser. Je tâcherai de vous les exposer lout à l'heure, mais je veux d'abord vous adresser mes félicitations bien sincères et bien affectueuses sur ce grand événement que vous m'annoncez enfin s'être accompli dans votre dernière lettre du 20 mai. Je souffre avec vous delà pensée cruelle qui vous préoccupeen vous voyant àla veille d'être séparée, au moins pour un temps, de vos parents, de cette mère si tendre qui ne semblait vivre qu'en vous et par vous. Je vous avoue que je la plains encore plus que vous, mais je suis persuadé que vous trouverez toutes deux une consolation efficace et prom pie, vous dans le bonheur que vous goûterez auprès de votre époux et elle dans la conviction où elle sera de ce bonheur. Le désintéressement est la plus belle qualité de l'amour d'une véritable mère et celle qui élève cet amour au-dessus de tous les autres : elle saura donc, j'en suis sur, faire son sacrifice et vous y joindrez le vôtre qui sera bien certainement compensé et adouci par mille jouissances nouvelles et inséparables de la carrière d'épouse et de mère chrétienne où vous êtes entrée. Je voudrais savoir, s'il vous plait , le nom de la terre où vous allez habiter et près de quelle ville elle est située ; je n'ai pas encore oublié la géographie de la Galicie et serai heureux de vous trouver... au moins sur la carte. Je souhaite pour vous que ce soit dans le voisinage de ces monts Krapaks, dont vous m'avez fait une description si tou-^ chante et si séduisante dans une de vos lettres précédentes, à propos des eaux de Szczawnicaet des traditions qui existent sur sainte Cunégonde; vousêtessi bonne que je ne crain-

drais pas de vous demander une ou deux de ces traditions, si vous vous les rappelez, afin de pouvoir les insérer dans une prochaine édition de ma Sainte-Elisabeth, où, comme vous l'aurez vu, j'ai eu à parler de cette sainte polonaise.

Dans votre lettre du 22 octobre, vous m'avez raconté une charmante histoire de sainte Hedvige, dont je ne manquerai pas de faire mon profit et dont je vous remercie mille fois, ainsi que de la justice que vous avez rendue aux sympathies toutes polonaises qui m'ont fait joindre l'esquisse de cette grande et charmante Hedvige à la vie de ma chère felisabelh.

J'en viens maintenant aux reproches que vous me faites sur mon inexactitude : la meilleure manière de me justifier sera de vous raconter, en abrégeant, la vie agitée et errante que nous avons menée depuis notre mariage et qui ne laisse point de temps pour la correspondance, comme je m'en aperçois déplus en plus tous les jours, et cela sans que la distance ni l'absence prolongée y soit pour rien, aussi pour les correspondances les plus rapprochées et les plus pressées. Mais d'abord, je crois qu'il y a erreur dans vos comptes : vous me parlez dans votre dernière lettre en premier lieu de la lettre que vous m'avezécrite le 22 octobre, en réponse à celle que je vous avais envoyée par les Malachowski, et puis de deux autres lettres que vous m'auriez adressées à Paris, entre celle du 22 octobre et celle du 20 mai. J'aime à croire que votre mémoire vous a trompée à ce sujet, car je serais désolé que deux lettres de vous fussent entièrement perdues, et je vous proteste que je n'ai point reçu une ligne depuis le 22 octobre. Ces lettres, si vous êtes bien certaine de les avoir écrites, auront été probablement retenues en Autriche et ne sont certes jamais arrivées à Paris, où toutes celles qui me sont adressées sont soigneusement recueillies par le comte Plater, qui demeure dans la même maison que moi, et me

sont transmises partout où je me trouve pour le moment.

Quand je vous écrivis ma dernière lettre de Francfort, en septembre 1836, nous pensions que le choléra nous empêcherait d'aller en Italie; cependant, après avoir parcouru le Brisgau, la Suisse allemande et les Grisons, des renseignements plus exacts pris sur les lieux nous décidèrent à aller au moins jusqu'en Lombardie : nous y entrâmes par le magnifique passage de la via mala et du Bernardin que vous connaissez peut-être; nous avons vu les lacs Majeur, de Lugano et de Gôme, Varèse et Milan, par les seuls beaux joui s de Tannée dernière. Je ne connaissais pas cette partie de l'Italie et j'en ai été enchanté : nous avons ensuite été à Venise, où j'ai reçu votre lettre du 22 octobre et où nous avons passé six semaines, retenus plus longtemps que nous ne le désirions (malgré l'inépuisable beauté de Venise) par l'obstination du gouvernement pontifical à maintenir uue quarantaine rigoureuse contre toutes les provenances du royaume lonibard-véuitien, quoique le choléra n'y fût plus depuis longtemps. Nous étions malheureusement pressés, ce qu'il ne faut jamais être, vous le savez bien, quand on voyage dans celte chère Italie; mais nous ne sommes pas assez riches pour voyager longtemps et les séjours, qui compensent un peu la cherté des voyages, ne nous étaient pas possibles, à cause de la grossesse de ma femme et du désir qu'elle et ses parents avaient qu'elle fît ses premières couches près d'eux, en France. C'est pourquoi, et surtout grâce au choléra, notie voyage d'Italie a été bien moins agréable qu il aurait pu et du l'être. Enfin, nous sommes partis de Venise, et, après une quarantaine de jours à Rovigo, nous avons été tout d'une traite jusqu'à Rome où nous sommes arrivés la veille de Noël juste à temps pour voir la messe du Pape le lendemain; mais tout notre séjour à Rome a été cruellement compromis par le temps affreux qu'il a fait, et par la crainte

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quotidienne que nous avions d'y voir arriver le choléra qui était avec fureur à JNapIes.

Nous n'avons passé que sept semaines à Home et, je vous le demande un peu, ce que c'est que sept semaines pour voir Rome î Gependaut il serait injuste de dire que nous n'avons pas bien joui de ce séjour; ma femme surtout en a joui avec toute l'ivresse d'un cœur de dix-huit ans qui se voit tout à coup transporté dans un monde tout nouveau et plein de charmes ; et moi j'ai joui bien profondement de son enthousiasme, de son exaltation, de son goût merveilleusement pur et perspicace pour les arts, enfln de toutes ces grâces que Dieu m'a données en sa personne. Nous avons passé bien des fois par la Via délia Croce et vu une maison toute remplie d'Anglais, comme de raison. Je n'ai pas besoin de vous dire les souvenirs de tous genres qui se pressaient dans mon cœur. J'ai vu trois fois le Pape pendant ce court séjour : il m'a reçu et traité avec la plus grande bonté ; je lui ai parlé de la Pologne et des Polonais très franchement, il m'a dit des choses excellentes sur vous et m'a donné sa bénédiction pour la transmettre à tous les émigrés et particulièrement à Mickiewicz.

La traduction du Livre des Pèlerins polonais avait été mise à l'index. Montalembert s'était soumis au jugement de Home, Mickiewicz non, et le Pape ne l'en bénissait pas moins. Il est vrai que la Cour de Rome visait plutôt encore la préface de Montalembert que l'œuvre de Mickiewicz et que plus tard, motu proprio, elle leva l'interdiction prononcée contre les Pèlerins polonais. Les relations de Mickiewicz avec Montalembert se relâchèrent en 1841 pour se rompre tout à fait en 18i0. Mickiewicz fut indigné au delà de toute expression de

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la manière humoristique dont Montalembert défendait la cause polonaise à la Chambre des pairs, trouvant moyen , à propos d'affreuses calamités nationales, de dérider son auditoire.

Vous feriez mieux de ne point parler de la Pologne que d'en parler comme vous le faites, disait-il à M. de Montalembert. — Mais autrement on ne m'écouterait pas. — Alors taisez-vous. S'il s'agissait de votre mère, en parleriez-vous ainsi? La vérité doit être exprimée avec sérieux et gravité. Si non, il vaut mieux se taire (i).

La scission du poète avec Montalembert est encore relatée par un autre ami de Mickiewiczqui cite, sous la date du 7 avril 1851, les paroles suivantes :

J'ai rompu à toujours avec Montalembert. En lui reprochant d'avoir à la Chambre des pairs parlé presque en plaisantant de l'affaire Je Cracovie : i Je vous défends de souffler mot désormais de la Pologne i, lui dis-je. Montalembert cria et se démena de telle sorte qu'il semblait qu'il voulût me frapper (2).

En 1848, Montalembert émit à la tribune des vœux,en laveur du triomphe en Italie du feld-maréchal Radetzki et l'ex-avocat de la Pologne et de l'Irlande passa dans le camp de la réaction européenne. Aussi, un soir qu'un jeune Polonais du parti catholique, LéonKaplinski, vantait Montalembert devant Mickiewicz, à l'Arsenal, le poète l'interrompit par cette boutade : « Robespierre

(1) Eutretiens notés par Armand Levy.

(2) Journal inédit de Charles Sienkiewicz.

et Saint-Just eurent plus de christianisme que n'en a Montalembert», voulant sans doute dire par là que l'abnégation de ces révolutionnaires, leur sérieux et leur conviction d'avancer le bonheur de l'humanité, valaient mieux que la religion mondaine, le badinage parlementaire et la non-conformité des actes avec les paroles du noble comte. En 1863, Montalembert fit arme de la Pologne contre l'Italie, comparant les Piémontais aux Russes et les Napolitains aux Polonais ! Il trouva toutefois presqu'à la veille de sa mort de grands accents religieux. Il serait oiseux de chercher s'il se fût ou non maintenu à ce diapason.

De 1835 à 1837 ? Mickiewicz aborda l'histoire de Pologne, dont il n'esquissa que les premiers siècles. 11 attachait encore plus de prix à la tradition orale qu'aux textes. « La source de la vérité historique, disait-il, ce ne sont pas les témoignages écrits, c'est l'àme humaine (1). » Il s'essaie aussi à écrire en français, publie un article sur la peinture, le charmant récit intitulé : Semaine de miel d'un conscrit polonais, un article sur Pouchkine, et il présente au théâtre de la Porte- Sain t-Mart in son drame : les Confédérés de Bar, après avoir pris lavis de George Sand. C'est Chopin qui lui avait fait faire la connaissance de cette femme célèbre. « Si le beau, le grand et le fort doivent être couronnés, lui écrivit-elle, votre œuvre le sera. » D'entre les grands écrivains français, c'est George Sand qui comprit Mickiewicz la première et le mieux. Le 1 er décem-

(1J 31 mars 1831. Journal inédit de Charles Sienkiewicz.

bre 1837, elle publia dans la Revue des Deux-Mondes sa magistrale étude sur le Drame fantastique, Gœtke, Byron, Mickiewicz. Le manuscrit des Confédérés de Bar s'égara. L'auteur n'avait gardé copie que des deux premiers actes, et cependant, dans cet état fragmentaire, le drame a été joué avec succès à Gracovie.

C'est de cette époque que datent ses relations avec Quinet et Michelet. Léon Faucher le mit en rapport avec Quinet ^ui, le 23 décembre 1837, l'annonce en ces termes à sa mère :

Jeudi dernier, j'ai fait la connaissance du fameux poète Mickiewicz. On ne peut avoir Fair plus gracieux et plus sauvage à la fois. 11 est bien remarquable par l'élévation morale surtout, à ce qu'il me semble. Je le crois un peu mystique, mais du mysticisme qui convient à une grande et belle nature. Il a Fair jeune et parfaitement naturel, ce qui dans ce temps-ci n'est pas la règle. Nous devons nous revoir souvent, il est irrité contre la France. Mais bon Dieu ! en ce moment, quel Polonais ne le serait pas !

Et il le compare à Henri Heine :

Tu sais que je me croyais brouillé avec Henri Heine. Hier, il est entré chez moi avec son sourire judaïque le plus doucereux. — On dit que >tous êtes furieux contre moi? — Oh ! cela est vrai, dit-il en riant, mais je viens vous demander un service. — Le service consislerait à relire une traduction d'une partie de ses poésies. Mickiewicz et Heine, voilà certainement deux antipodes les plus distants l'un de l'autre, c'est l'ange et le démon;!

L'amitié de Mickiewicz, Quinet et Michelet n'a jamais

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subi la moindre altération. Leurs noms furent bientôt associés par l'égale popularité et l'analogie de tendances de leur enseignement au Collège de France.

En 1838, Mickiewicz apprit qu'une chaire de littérature latine se trouvait vacante à Lausanne et il se rendit en Suisse. Des biographes, dont le temps a confondu les souvenirs, ont cherché à suppléer, à force d'imagination, aux lacunes de leur mémoire. L'un d'eux place dans la bouche d'Adam Mickiewicz lui-même un récit fantaisiste de l'obtention de la chaire de Lausanne. Le candidat se serait présenté- chez le secrétaire de l'Académie, et, interrogé sur les langues qu'il possédait, aurait répondu : « Toutes celles de l'Europe et quelques unes de l'Asie. » Une pareille vantarderie jure avec la modestie du poète et avec sa véracité. Mickiewicz n'était pas sans appui en Suisse. MM. de Candolle et de Sisraondi s'employaient en sa faveur. Il comptait parmi ses amis d erainents Italiens, proscrits comme lui, réfugiés d'abord à Paris et dont plusieurs avaient ensuite obtenu des chaires à Lausanne. Le concours d'un écrivain vaudois distingué, M. Juste Olivier, lui fut vite acquis. M. Juste Olivier m'a conté en ces termes l'origine de ses relations avec mon père :

J'avais appris qu'un poète polonais, Adam Mickiewicz, se mettait sur les rangs pour la chaire de littérature latine. Un matin, en m'embarquant à Oucby, je vis un monsieur qui se promenait sur le pont du bateau à vapeur et l'idée me vint que cela devait être le candidat en question. Je trouvai moyen d'engager avec lui une conversation qui se prolongea jusqu'à Genève, et, sans lui demander son nom, j'acquis la

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convie! ion que ma supposition première était fondée. En débarquant à Genève, je lui dis : — Vous êtes M. Adam Mickiewiez, je suis Juste Olivier, de Lausanne. Permettez-moi de mettre à votre service les relations que je puis avoir. — Ce fut le début de ma connaissance avec votre père.

Le succès paraissait certain. Le poète, tout en poursuivant les démarches indispensables à l'obtention de la chaire qu'il désirait, se félicitait des riantes perspectives qui s'ouvraient devant lui, quand une terrible nouvelle le rappela à Paris.

Cours db littérature latine a l'université de Lausanne. — Enseignement de la littérature slave au Collège de France. — Prédications d'André Towianski a Paris et leur influence sur les leçons de Mickiewic^. — Suspension de ces leçons et départ du poète pour Rome.

Un fils était né à Adam Mickiewicz le 27 juin 1838. Le poète avait laissé sa femme souffrante. Il la retrouva atteinte d'un transport au cerveau, et son fils à l'agonie. Il confia sa fille à des parents, plaça sa femme dans une maison de santé. Le 8 janvier 1839, il écrivit à son ami Ignace Domeyko :

Je n'ai été en état de m'occuper de quoi que ce soit. Je n'ai pendant ce temps rien pu lire, car je ne comprenais même pas ce que je lisais. J'ai plus souffert que je ne saurais l'exprimer.

Ses amis de Lausanne ne l'oubliaient pas. Il lui fallut attendre que sa femme fut entièrement rétablie et ce n'est qu'en juin 1839 qu'il reprit le chemin de la Suisse; Les dévouements ne lui manquèrent pas. Outre Juste Olivier, il eut d'autres alliés, et notamment Melegari,

qui a été ministre des affaires étrangères à Rome, et Sainte-Beuve qui avait signalé l'un des premiers dans la presse parisienne avec éloge l'apparition du Livre des Pèlerins polonais. Je tiens de Melegari les détails suivants :

Je fus très lié avec Mickiewicz. Gomme j'avais un petit appartement à Lausanne, je l'avais mis à sa disposition, mais il ne m'avait pas répondu et j'étais parti en voyage pour l'Allemagne et l'Angleterre, quand je reçus une lettre qui m'annonçait l'arrivée chez moi de Mickiewicz. Je revins de Londres sans m'arrêter à Paris. J'avais quelque influence à Lausanne. Au bout de peu de temps, Mickiewicz oblint la chaire. Grande foule à sa première leçon.

Juste Olivier a publié dans la Bibliothèque Universelle et Revue Suisse (Genève 1876) un article sur Sainte- Beuve à Lausanne et dans sa jeunesse, détails biographiques inédits, dont je citerai les passages relatifs à mon père.

En parlant du sentiment avec lequel Sainte-Beuve montait les degrés de sa chaire et qu'une chaire lui a toujours causé à lui-même, à la fin comme au début d'une longue carrière enseignante, il ajoute :

Mais que j'ai vu non moins fort chez des hommes supérieurs, chez Mickiewicz, entre autres, qui me disait le jour de sa première leçon et aussi à Lausanne : — Il me semble que je monte à Téchafaud. - Pour Mickiewicz, une fois en haut, il n'y paraissait nullement. C'était un feu qui, aussitôt allumé, brûlait et brillait de lui-même, éclatait, tonnait parfois, mais sans s'arrêter jamais.

Juste Olivier dit encore :

Sainte-Beuve, son cours terminé, repartit pour Paris; mais un voyage en Jialie nous le ramena, et il passa de nouveau quelques jours avec nous à Aigle et à Lausanne, où il fil la J connaissance de Mickiewicz, qu'on venait d'y appeler à la chaire de littérature latine, et de M. Mclegari, plus tard professeur d'économie politique et qui de réfugié est devenu aujourd'hui sénateur et ministre du royaume d'Italie près la Confédération suisse.

Il n'y a d'inexact dans ce récit que l'affirmation que mon père ait fait la connaissance de Sainte-Beuve à Lausanne ; il l'avait déjà précédemment rencontré à Paris.

Un vieil ami de mon père, Alexandre Biergiel, m'a cité l'anecdote suivante. Adam Mickiewicz était un peu préoccupé de l'examen qu'on lui avait dit être une formalité indispensable. Il reçut sur ces entrefaites, d'un conseiller d'État, une invitation à dîner, et, au dessert, une discussion des plus vives s'engage avec les autres convives sur la littérature latine. Elle se prolonge assez tard dans la soirée, et, au moment où .Mickiewicz prenait son chapeau, le maître de la maison lui dit : — « Je vous félicite de vos brillantes réponses. Votre examen a réussi à merveille. — Comment, mon examen?— Mais oui. Ces messieuis sont les professeurs de l'Université, ils vous ont interrogé et leur verdict est rendu. » — Mickiewicz avouait que s'il eût su à l'avance de quoi il s'agissait, il eût éprouvé une gêne que cette ingénieuse façon de procéder lui avait épargnée.

Sa leçon d'installation eut lieu en octobre 1839 et produisit la plus grande sensation. Adam Mickiewicz

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n'écrivait presque jamais ses leçons. Le plus souvent, il se bornait à noter les citations de plus longue haleine qu'il se proposait de faire ou se contentait de jeter brièvement sur le papier des dates et des noms propres, répertoire succinct auquel il recourait rarement. Quand il lui arrivait, par exception, de rédiger à l'avance une leçon, il n'en improvisait pas moins une autre. La plupart du temps, les extraits laborieusement préparés ne lui servaient de rien, car, dès qu'il prenait la parole, sa merveilleuse mémoire lui fournissait en telle abondance les textes nécessaires qu'il dédaignait ceux dont il s'était prémuni. Corrigeant, dans les dernières années de sa vie, les devoirs de l'aîné de ses fils, il récitait couramment des chants entiers d'Homère et jusqu'à des passages de Cicéron, non relus peut-être depuis les bancs de l'École.

A Lausanne, les auditeurs d'Adam Mickiewicz applaudissaient à la spontanéité de son enseignement, ils s'émerveillaient d'une exposition si lucide et si vivante. Le professeur, épuisé par l'effort de leçons pareilles, ne prenait plus la peine de les recueillir de mémoire et de retrouver le soir, dans le silence du cabinet, ce que l'inspiration lui avait dicté le matin. Il est vrai que quelques élèves notèrent le cours en entier. Jamais Mickiewicz n'eut envie de se procurer ces rédactions. Il lui aurait fallu les reviser. Or, à Paris, le poète eut un labeur bien autrement écrasant qu'à Lausanne. Quand plus tard il trouva quelques loisirs, ileûtdûen préparant pour l'impression son cours de Lausanne mettre à profit les derniers travaux de l'érudition européenne sur l'anti-

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quité latine. Or son esprit se trouvait alors irrésistiblement entraîné vers d'autres sphères.

Il avait d'ailleurs bien peu d'amour-propre littéraire. Un jour que l'aîné de ses Mis lui demandait un de ses poèmes, il prit dans sa bibliothèque le volume et, au moment de le lui donner, le replaça sur le rayon en disant : «Attends que j'aie écrit quelque chose de meilleur. » Il n'attachait pas beaucoup de prix à ses manuscrits et s'en dessaisissait aisément, pourvu qu'il les supposât de quelque utilité à autrui. A l'opposé des littérateurs qui collectionnent précieusement tout ce qui émane de leur plume, il brûlait des œuvres déjà fort avancées et ne songeait nullement au sort de celles qui étaient anonymes ou égarées.

A sa mort, mes démarches pour découvrir les cahiers de ses anciens élèves de Lausanne n'ont pas été couronnées de succès ; ceux des détenteurs du cours complet dont je parvins à me procurer les noms ne vivaient plus et personne ne sut me dire ce que leurs papiers pouvaient être devenus. Cependant un précieux cahier de notes, prises au cours de mon père, se trouva parmi les papiers de M. Jean Scovazzi, aujourd'hui bibliothécaire du Parlement italien, qui le mit gracieusement à ma disposition. Mon père avait entièrement rédigé deux discours qu'il prononça l'un à l'inauguration de ses leçons, en qualité de chargé des cours, l'autre lors de la solennité de son installation comme professeur titulaire de la chaire de littérature latine. Encore est-il certain qu'il prononça une autre leçon que celle dont le canevas s'est conservé. C'est ce que

prouvent les comptes-rendus des journaux suisses. Nous lisons, par exemple, dans le Nouvelliste vaudois, du 30 juin 1840, à propos d'une des leçons dont nous possédons le texte abrégé, les détails suivants \\

Le professeur a mis au jour quelques-uns des trésors enfouis et si longtemps dédaignés que recèlent les œuvres des premiers poètes chréliens qui, sur les débris de la Rome chrétienne, exaltaient le triomphe des martyrs et flétrissaient leurs bourreaux. Un indicible sentiment s'est communiqué de l'orateur aux auditeurs, lorsqu'après avoir tracé le tableau du martyre d'un petit enfant de six ans, condamné pour la foi de ses parents et que sa mère elle-même présenta au bourreau, il s'arrêta en disant : i Vous me pardonnerez mon émotion. J'ai été témoin de semblables scènes. * Le drame des malheurs de la Pologne s'était soudain déroulé à l'âme de chaque ^assistant.

Sur le manuscrit de cette leçon, il n'y a pas trace de cet^appel de l'auteur à ses réminiscences personnelles. C'est subitement que réapparurent à ses yeux les scènes qu'il avait contemplées dans sa jeunesse et décrites on exil. Les excès des proconsuls romains n'étonnaient plus le témoin de la barbarie des proconsuls russes. Les persécutions de l'empereur Nicolas étaient un commentaire éloquent de celles des Césars romains les plus féroces. A quiconque aurait été tenté de déclarer impossible l'acharnement d'un empereur romain contre de faibles femmes et de jeunes enfants, il n'avait qu'à montrer les chemins couverts d'enfants polonais expirants enlevés à leurs parents par ordre du gouvernement russe, d'autres enfants, la tête rasée, les fers aux pieds.

De lu plupart des leçons d'Adam Mickiewicz, il ne nous reste que des esquisses. Elles nous suffisent pour reconstruire par la pensée un enseignement où abondaient évidemment ces aperçus inaccessibles à la seule érudition, parce qu'ils sont l'apanage exclusif du génie, et si profitables, parce qu'en éclairant au loin la vue, ils rendent souvent fructueuses les patientes recherches qui, sans ce rayon de soleil, risqueraient de demeurer stériles. Elles expliquent l'enthousiasme que le professeur excita parmi la jeunesse et les hommages que lui rendit l'autorité universitaire.

Les archives de l'Université de Lausanne contiennent de nombreuses appréciations unanimement admiratives, et qui sont plus que des compliments académiques. La flamme du génie de Mickiewicz embrasait jusqu'aux tempéraments flegmatiques des Yaudois.

A l'aurore de sa carrière, Adam Mickiewicz avait soulevé les clameurs du camp des classiques. A première vue, ce semble une ironie du sort qu'il ait été appelé à préconiser les chefs-d'œuvres de l'antiquité. L'anomalie n'est qu'apparente et l'explication de ce phénomène est des plus simples; les classiques se servaient de la connaissance du passé pour nier le présent, tandis que les génies romantiques se l'appropriaient pour éclairer la route de l'avenir.

Entouré de sympathies, voyant de ses fenêtres le merveilleux panorama du Léman et des Alpes, recevant parfois la visite de ses amis de Paris et exécutant avec eux des excursions dans les montagnes, Mickiewicz, s'il n'eût songé qu'à ses préférences personnelles, n'eût pas

quitté Lausanne. Mais l'intérêt de la Pologne prima toujours ses convenances individuelles. Il était question à Paris de la création d'une chaire de littérature slave. De Lausanne, il parlait de l'antiquité à des Vaudois. De Paris, il parlerait du monde slave à l'Europe entière. Dès lors,peu importait qu'il lût aimé et applaudi à Lausanne, tandis qu'il affronterait au Collège de France un redoutable inconnu. Ce n'est pas sans chagrin qu'il renonça au calme enchanteur delà Suisse pour retourner à la vie fiévreuse de Paris. Il n'ignorait pas les hostilités qu'il aurait à braver, les jalousies qu'il lui faudrait mépriser, le travail herculéen qu'il aurait à accomplir. Mais nul autre que lui ne se trouvait en mesure d'empêcher que, selon l'expression d'une de ses lettres du 2 juillet 1840, « un Allemand ne s'y faufilât et n'aboyât de là contre la Pologne ».

Léon Faucher fut la cheville ouvrière de la nomination de Mickiewicz à Paris. Marié à une cousine de la femme du poète, il fut certes sensible aux considérations de famille et aux suggestions de l'amitié, mais plus encore à l'ambition de doter Mickiewicz d'une tribune digne de son génie. Cousin ne pouvait quasi rien lui refuser. La vive intelligence de ce ministre de l'instruction publique lui fit d'ailleurs accueillir favorablement les premières ouvertures de Léon Faucher et il ne tarda pas à en écrire à Lausanne.

C'est moi, racontait Melcgari, <;u< ii f il à Mickiewicz sa lettre de réponse à Cousin. J'arrivai quand il avait déjà essayé sept ou huit feuilles de papier; le voyant embrouillé dans co langage officiel, je lui dis : — Passez un moment

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auprès de voire femme, et je lui traçai la chose qu'il prit ensuite en souriant et recopia. Mickiewicz se décida à regrets à quitter Lausanne. C'est sa femme qui l'y détermina. — Ainsi vous avez promis! lui dis-je. — Que voulez-vous! me répondit-il; je me souviens avoir lu que César fut assassiné pour n'avoir pas obéi à sa femme — Mais, lui répliquai-je, il y a un exemple plus concluant que celui de César, c'est celui de votre homonyme (Adam), notre premier père, qui se perdit pour avoir écouté la sienne.— Et Mickiewicz partit d'un grand éclat de rire.

Le poète arguait auprès de ses amis de Lausanne de la crainte que sa femme éprouvait du goitre pour sa fille; mais en réalité il délaissait l'oasis paisible pour s'en aller occuper un poste de combat.

Dans l'Exposé des motifs du projet de loi pour la création d'une chaire de langue et de littérature slave au Collège de France, présenté à la Chambre des députés, le ministre disait :

Le Collège de France, comme toutes nos grandes écoles de Paris, dans notre siècle ainsi qu'au Moyen âge, est fréquenté par des étrangers de toute nation et on peut dire, avec vérité comme avec un juste orgueil, que l'auditoire du Collège de France se recrute dans l'Europe entière. Il y a, à ce moment, dans tous les pays de race slave, où l'érudition est libre, une sorte de mouvement de renaissance. Les hautes études philosophiques qui ont provoqué ce mouvement sur une si vaste portion du territoire européen, la communauté des souvenirs où tous les enfants de race slave se reconnaissent et se rencontrent, plusieurs littératures dont quelquesunes étaient déjà florissantes à l'époque où la nôtre se dé- < brouillait à peine, ces poésies primitives marquées delà grau-

deur et de la naïveté des mœurs héroïques, des épopées, des odes, des pièces de théâtre, tous les genres qui sont cultivés aux grandes époques littéraires, des annales où sont retracées la plupart des guerres qui ont amené la constitution de l'Europe moderne, les^traditions des schismes religieux qui ont rangé sous l'église grecque les Slaves de l'Orient et du Nord, et sous l'église latine, les slaves de l'Occident, un passé plein de grandes choses et de grands noms, Lazare, Huniade, Etienne Batory, Sobieski, Pierre I er , tout cela formerait la matière d'un enseignement tel qu'il convient d'en doter le Collège de France, riche de faits nouveaux qui intéressent au même degré la France et l'Europe et que de longues années d'études ne pourront épuiser. (Moniteur Universel.)

Ce document est daté du 21 avril 1840. La discussion ne s'engagea à la Chambre des députés que le 18 juin. Ledéputé Auguis, auteur d'une Histoire de Catherine H et de plusieurs autres ouvrages, ce qui ne l'empêche pas de considérer le Hongrois comme un dialecte slave, combattit en ces termes la proposition de M. Cousin :

La langue slave n'est pas une langue littéraire à proprement parler. Qu'est-ce qu'une langue littéraire ? C'est une langue qui, dans ses divers dialectes, a des monuments littéraires assez importants pour que l'étude en soit faite avec soin. Je demanderai à la Chambre quels sont les monuments littéraires écrits en langue slave, quels sont les monuments littéraires de la Pologne, de la Russie, de la Lithuanie, de la Hongrie, de la Dalmatie, de la Styrie, de la Carniole, de la Carinthie. Chez les Slaves, tout ce qui a un caractère original est une traduction plus ou moins bien faite d'ouvrages qui appartiennent à la France ou à la Germanie. Quand vous vou-

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tirez qu'on vous enseigne ces divers dialectes, c'est annoncer que prochainement on viendra vous demander la fondation d'une chaire de limousin, de gascon, de rouergat, d'auvergnat, de languedocien et de provençal. Il y aurait peut-être plus de patriotisme à fonderies chaires dont je parle. ^On rit.) Je vous avoue franchement que le rire qui s'élève sur certains bancs de cette Chambre me paraît extraordinaire. Eh bien 1 je le déclare en mon âme et conscience, les chaires qui seraient fondées pour comparer entre eux les différents dialectes dont je viens de présenter rénumération n'auraient rien de plus plaisant, de plus ridicule que celle qui vous enseignera le styrien, le carniole, le dalmate et autres langues de cette espèce. Un de mes collègues me disait avant de monter à la tribune : « Mais vous ne savez pas que ces diverses populations ont des chants nationaux, i Mais les provinces de France que je viens de citer ont aussi leurs chants spéciaux. Je suis bien pour qui la demande a été faite, mais je dis qu'il n'est pas de la dignité de la nation d'aller donner une chaire dans un établissement français à un étranger, surtout quand cet étranger peut être un poète distingué dans son pays, mais qu'il ne connaît qu'un de ces dialectes. Dites donc alors que vous voulez fonder une chaire de polonais et qu'il y aura un enseignement de la langue polonaise. Mais alors je demanderai par un amendement que l'on fonde une chaire de basque et de bas-breton.

Cousin répondit que les langues slaves étaient riches en monuments. Il ajouta :

Le nouvel enseignement mettrait la France en communication intellectuelle avec une race qui compte soixante millions d'habitants entre la nier Adriatique et la mer Glaciale, entre les Carpatheset le mont Oural. Il est digne de la France

de tout connaître pour tout apprécier; elle est assez riche pour ne redouter aucune comparaison. Il faut qu'elle fasse comparaître devant elle toutes ces grandes littératures pour les juger avec sa raison, pour les répandre à Taiée de sa langue universelle sur la surface de l'Europe et du monde, afin de continuer le noble rôle qui lui appartient de propagatrice des lumières et de la civilisation.

Un député du Var, M. Denis, appuyant le projet, cita la découverte du manuscrit de Kralodvor, et ce fait que le Polonais Konarski n'avait pu déchiffrer qu'à l'aide de la connaissance qu'il avait de l'ancien slave une inscription en caractères runiques, découverte dans une excavation. (Moniteur Universel du 19 juin 1840.)

En sortant delà séance, Léon Faucher écrivit à Adam Mickiewicz :

J'ai eu un instant de doute sur le succès de la loi. Comme Zamoyski témoignait son inquiétude à cet égare!; un député lui dit : Rassurez- vous, c'est la loi du Courrier Français, elle passera.

A la Chambre des Pairs, le 7 juillet 1840, M. le baron de Gérando présenta le rapport concluant à l'adoption delà loi votée par l'autre Chambre et relative à la création d'une chaire slave. Il exprima l'espoir que le Collège de France deviendrait un Collège Européen.

« La littérature polonaise, dit-il, affecte une sorte de consanguinité avec la littérature française, comme la noble nation qui la parle excite en France les plus vives sympathies, et, triomphant des événements politiques, elle perpétuera avec de glorieux souvenirs une nationa*

lité qui a reçu de si cruelles atteintes. » (Moniteur Universel du 8 juillet 1840.)

En sa qualité de rédacteur en chef du Courrier F rancais, Faucher pesa non seulement sur les résolutions de Cousin, mais encore sur celles de M. Thiers. Il y eut, au sein du Conseil des ministres, une opposition très vive et d'instinct Louis-Philippe hésitait à signer. Une crise ministérielle ayant failli éclater, le roi, après une séance longue et orageuse, interpella Cousin : — J'espère qu'il ne reste plus de point en litige? — Un seul, Sire, répondit Cousin. — Et lequel donc? demanda le roi étonné. — La nomination de M. Mickiewicz. — Allons, je ne veux plus soulever de question de cabinet I s'écria le roi en prenant la plume et en signant le projet de loi que lui présentait son ministre de l'Instruction publique.

Il est à remarquer que dans son Livre des Pèlerins polonais Mickiewicz avait écrit :

Et vous êtes devenus la pierre de touche des princes et des docteurs de ce monde ; car dans votre pèlerinage, est-ce que les mendiants ne vous ont pas plus secouru que les princes? Et dans vos combats, dans vos prisons et dans vos misères, est-ce qu'une prière ne vous a pas plus nourri que* la science des Voltaire et des Hegel, qui sont comme du poison, et que la science des Guizot et des Cousin, qui sont comme des moulins vides ?

Montalembert supprima le passage dans sa traduction. Il se peut donc que Cousin l'ait ignoré, lorsqu'il écrivait, le 10 avril 1840, à Mickiewicz : « Je tiendrai

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à honneur d'avoir pu vous donner à la France. » Cependant, si quelque ennemi de Mickiewicz et de la Pologne eût montré ces lignes au ministre, Cousin n'ajait pas assez de foi dans l'éclectisme pour chercher à venger sa philosophie des dédains du poète, et son intelligence le mettait d'ailleurs au-dessus de certaines petitesses.

Mickiewicz ne quitta Lausanne que dans les premiers jours d'octobre 1840, s'arrêta le 8 à Strasbourg, s'y reposa plusieurs jours et n'arriva à Paris que vers le 15. Dès le 10 octobre, le Courrier Français reproduisait l'entrefilet suivant du Moniteur Universel :

Par arrêté de M. le ministre de l'instruction publique, en date du 8 septembre dernier, M. Adam Mickiewicz, ex-professeur de langues anciennes à l'Académie de Lausanne, a été chargé de la chaire de langue et de littérature slaves, nouvellement créée au Collège de France. Ce choix répond parfaitement aux vues libérales des Chambres. M. Mickiewicz, né en Lithuanie, au commencement de ce siècle, a longtemps vécu en Russie ; il connaît à fond toutes les langues ou idiomes de la famille slave. Ses grands poèmes héroïques lui ont acquis dans toute l'Europe une juste célébrité : on Ta nommé avec raison le Byron catholique de la Pologne. Mf le ministre de l'instruction publique se fut empressé de soumettre au roi sa nomination définitive, si les formalités prescrites pour la naturalisation des étrangers n'exigeaient au moins une année de séjour en France (1).

Il n'était bruit alors que du prochain retour des cen-

(1) « M. Mickiewicz a vécu déjà six ans à Paris et. il parle la langue française avec une grande facilité. » (Noie du Moniteur.)

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dres de Napoléon. L'annonce de cet événement bouleversait jusqu'auxanciensadversaires de l'Empereur. Dans le salon de madame de Klustine, Mickiewicz avait fait la connaissance du comte et de la comtesse de Pons. Le comte était un type achevé de l'ancienne société française, plein de verdeur, pétri d'esprit et toujours à l'affût de nouvelles et d'anecdotes. Madame de Pons, femme très distinguée, tenait un journal qui n'a jamais été publié, mais dont nous citerons ici quelques pas" sages, parce qu'ils peignent fidèlement l'état des esprits. Dès le 4 juin 1840, elle se livre à une sorte de mea culpa :

Quand Bonaparte était dans le brillant de sa gloire, je le détestais. Depuis qu'une infinité d'illusions se sont dissipées, que les événements et les hommes ont été vus sous leur véritable jour, jé lui ai rendu plus de justice, je l'ai admiré, je l'ai plaint et je suis épouvantée de la force qu'il a fallu à cette âme accoutumée à tant de bonheur pour lutter contre tant d'infortune.

Le 5 décembre, madame de Pons écrit dans son journal:

La Providence a voulu que Napoléon eût en tout une . destinée unique et prodigieuse ; après une carrière d'abord éblouissante de prospérité, puis accablante de revers et d'amertumes, après cinq années pendant lesquelles, sans que son courage faiblît, il a réalisé aux yeux de l'univers le supplice de Prométhée, après cette monstrueuse agonie, la terre s'en empare et le couvre de son poids funèbre. Mais, comme la puissance cachée d'un volcan, les restes du grand homme

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luttent avec le sol qui les enferme; le ciel s'en émeut, il veut que cette terre soit entrouverte, que les mânes du héros soient satisfaites, et que ses ennemis mêmes, frappés au cœur d'un saisissement religieux, se découvrent et s'inclinent à leur aspect. Bruits du canon qu'il a tant aimés pendant sa vie, qui, tant de fois, avez fait bondir son cœuret jaillir Téclairde son regard, tonnez comme de son vivant. Il va traverser le monde, il faut qu'à son approche les échos de l'air et de la terre soient ébranlés. France, il arrive. Que tes chants religieux, que tes palmes de gloire saluent en même temps les grandeurs de la vie et la majesté de la mort.

Le 16 décembre 1840, madame de Pons, au retour de la cérémonie, lui consacre des lignes palpitantes de Témotion générale :

Pai vu le char triomphal et funèbre. Quelle merveille que ce retour 1 Les jours précédents, un brouillard épais avait couvert Paris. Le 14 décembre seulement, jour de l'arrivée de la flotille à Gourbevoie, le temps s'est éclairci et le soleil a reparu comme un ami fidèle, qui veut rendre les derniers devoirs à celui qu'il aimait. En effet, le lendemain le ciel était superbe. Qu'on se représente d'abord l'Arc de Triomphe de l'Étoile pavoisé jle drapeaux, de couronnes, de trophées, portant aux nues la statue de l'Empereur en costume impérial ; à ses côtés le génie de la guerre et celui de la paix et deux Renommées à cheval semblant proclamer sa gloire; ensuite cette belle avenue des Ghamps-Élysées, décorée dans toute sa longueur de statues allégoriques, entremêlées de hautes colonnes surmontées d'un aigle doré. Du côté droit de l'avenue, les aigles sont tournés vers l'arrivée du héros qu'elles semblent espérer; du côté gauche, leur regard porte vers le lieu de sa demeure dernière dont ils lui indiquent le cliemin. Entre les colonnes et les statues, des piédestaux,

portant des faisceaux d'armes et de drapeaux couverts d'un crêpe noir, lient par un rang de guirlandes de lauriers qui s'en échappent toute cette décoration. Sur le pont Louis XV et lë quai d'Orsay, des statues, des colonnes, des trophées, des crêpes et des guirlandes, partout mélange de grandeur, de tristesse et de joie. Des statues représentaient les rois et les grands hommes de la France et les généraux de l'Empereur. Dès dix heures du matin, on voyait un peuple immense accourant de toutes parts se ranger sur le passage du cortège, et, malgré la rigueur de la saison, restant quatre heures immobiles et presque en silence, rien ne pouvant le décourager d'attendre ce bienheureux moment. Enfin il arrive, le canon l'annonce, tous les corps, les écoles militaires, la France entière représentée par les lumières de ses quatre-vingt-six déparlements, les quatre cenls marins qui ont ramené le héros, les restes de cette garde impériale qui Ta toujours suivi précèdent et entourent le glorieux cercueil. On découvre de loin les panaches blancs des seize chevaux caparaçonnés d'or qui le conduisent. Le char magnifique apparaît surmonté de la couronne impériale voilée d'un crêpe violet. U avance lentement, le soleil l'illumine de ses rayons , on respire à peine, tous les fronts se découvrent. Une musique de clairons ^ seulement donne par intervalles sept accords parfaits en sibémol majeur, prolongés, séparés, lamentables; d'abord trois en descendant, puis quatre en remontant jusqu'au sommet de l'octave, comme pour approcher du ciel l'expression de la douleur. Les clairons cessant, un concert de voix humaines faisait entendre des chants funèbres. C était sublime et déchirant. Le char s'est arrêté trois fois sur le pont, j'en ai été bien heureuse, cela m'échappait trop vite. Des cris : Honneur et gloire à V Empereur! s'élèvent à plusieurs reprises, et puis cela passe, les yeux sont humides de larmes et tout est fini.

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Si une Bourbonienne éprouva une pareille commotion, on peut s'imaginer ce que ressentit Mickiewicz qui, enfant, avait été témoin de la déroute de la Grande Armée. Les peuples ayant été vaincus à Waterloo, l'apothéose de Napoléon semblait leur augurer une revanche. Mickiewicz répéta souvent depuis que sans le froid, qui fut extraordinaire ce jour-là, il eût suffi du cercueil de Napoléon I er pour renverser le trône de Louis-Philippe.

Mickiewicz, sauf Tannée passée en Suisse, n'avait guère quitté Paris depuis six ans. Il manquait cependant de Tannée de résidence exigée par la loi pour la naturalisation et, au lieu d'être nommé professeur, il fut simplement chargé provisoirement du cours. Le Courrier Français du 2i décembre 1840 releva ce mot de provisoirement:

Le poète Adam Mickiewicz ouvrira mardi prochain, à deux heures, au Collège de France, son cours de langue et de littérature slaves. La première leçon sera une introduction à l'histoire de ces races intéressantes parmi lesquelles la Pologne n'est pas la moins héroïque et dont la Russie a gardé Tcsprit conquérant.

On a remarqué, avec le sentiment d'une pénible surprise, que le programme du Collège de France qualifiait ce cours de provisoire. 11 est constant cependant que M. Mickiewicz est le professeur définitif et que le gouvernement, par Torgane de M. Cousin, a pris des engagements formels avec cet illustre étranger. Les délais nécessaires pour la naturalisation sont le seul motif qui ait fait substituer dans cette nomination un arrêté ministériel à une ordonnance royale. Mais les termes de l'arrêté que nous connaissons n'autorisaient en

aucune façon M. Letronne, administrateur du Collège de France, à l'espèce d'épîgramrae qu'il s'est permise ou que l'on a permise en son nom.

Mickiewicz parut en chaire avant que l'administration n'ait eu le temps de répondre aux reproches articulés par le Courrier Français. Montalembert, Salvandy, de Kergorlay, Léon Faucher, le prince Czartoryski, Niemcewicz, etc., assistèrent à cette première leçon. Dans une lettre du 26 décembre à son ami Bohdan Zaleski Mickiewicz lui dit :

J'ai débité ma leçon avec un peu de lourdeur, mais de l'ordre, de la clarté et de la correction. Je m'y suis rendu sans la moindre crainte, mais aussi sans ardeur. J'étais maussade et triste. Comme je l'ai ensuite appris, elle a beaucoup plu aux Français. Montalembert, Faucher, Kergorlay l'ont trouvée trop docte pour un auditoire ordinaire. Il lui a man . qué bien d'autres choses, mais il y aurait trop à dire là-dessus, nous en causerons à notre aise. J'ai donc subi la première épreuve, mais ce n'est qu'un commencement. Chaque leçon ressemble à une bataille, Dieu seul sait bile dénouement en sera heureux.

Ce qui caractérisait l'éloquence de Mickiewicz, c'est l'absence de toute rhétorique. Chez lui, à la simplicité d'un père donnant une leçon à ses enfants succédait parfois la fougue d'un apôtre chapitrant les gentils. Mais ce ne fut jamais le désir d'éblouir l'auditoire qui lui fit changer de diapason. L'inspiration l'envahissait soudain. On dit de braves gens qu'ils ont le cœur sur la main. Mickiewicz avait l'àmeaux lèvres. A l'écouter,

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toi

on s'initiait au mystère de sa grandeur. Le verbe de Mickiewicz eut une puissance extraordinaire, parce que ses paroles palpitaient de l'amour de l'humanité, elles étaient un appel constant à se dévouer à la cause des peuples, un acte de foi dans un avenir meilleur du monde.

Le lendemain de l'inauguration du cours d'Adam Mickiewicz, c'est-à-dire le 23 décembre, la communication suivante parut au Moniteur :

Le Courrier Français, en annonçant pour demain mardi l'ouverture du cours de langue et de littérature slaves de M. Mickiewicz, fait remarquer que le programme du Collège de France qualifie ce cours de provisoire. II voit là une intention épigrammatique. Le Courrier Français se trompe complètement. Personne ne pouvait avoir une intention semblable. Ce journal constate lui-même que les délais nécessaires pour la naturalisation ont fait substituer, pour la nomination de M. Mickiewicz, un arrêté ministériel à une ordonnance royale. Il est donc inutile de chercher un autre motif. L'illustre professeur a trouvé dans l'administration actuelle les mêmes sympathies et les mêmes intentions qui ont dirigé le ministre auquel la création de cette nouvelle chaire est due.

Cette note, fort aimable pour Mickiewicz, ne sembla pas suffisante au Courrier Finançais.

En dépit du plaidoyer courtois de M. Letronne, M. Léon Faucher, car il est plus que probable que les articles du Courrier Français relatifs à Mickiewicz émanaient de sa plume, prit à partie et le Moniteur et l'administrateur du Collège de France. Après avoir reproduit, dans son numéro du 24 décembre, la note du Mo-

niteur du 23. M. Léon Faucher continue en ces termes:

Noos prenons acte de rengagement que contiennent ces derniers mots : nous le rappellerions au besoin. Mais, n'en déplaise au Moniteur ou plutôt au ministère, la position personnelle de M. Mickiewicz n'explique pas le moins du monde la manière au moins étrange dont le programme Ta traité. Il n'y a rien de provisoire dans sa nomination. Le nouveau professeur a certaines formalités à remplir pour entrer dans la famille française, mais les engagements qui rattachent à lTntversité sont défiuitifs pour lui comme pour nous.

Au reste, nous n'accusons pas M. Villemain de la supercherie dont l'illustre proscrit a été l'objet. Un ministre ne descend pas, nous le savons, à ces procédés d'une jalousie ou d'une hostilité mesquine, qui sont trop communs entre les pédants. .Nous ne l'imputons pas davantage aux honorables professeurs qui forment l'imposante réunion du Collège de France; car nous croyons savoir qu'ils n'ont pas été consultés, et, si nous voulions tout dire, nous afiirmerions qu'ils avaient protesté par avance contre l'épithète par laquelle on a désigné les fonctions de M. Mickiewicz. Nous n'accusons que M. Letronne, administrateur du Collège, et responsable en cette qualité du programme qu'il a signé. Si M. Letronne n'a pas agi par ordre, de quel droit a-t-il fait participer ainsi le Collège de France à l'expression d'une malveillance dont nous rougirions de rechercher le motif.

Mais à l'heure qu'il est, les réserves du programme n'existent plus pour personne. La parole de M. Mickiewicz les a effacées; le professeur provisoire ou définitif a conquis son droit de cité. Nous n'essaierons pas de rendre l'impression qu'a produite hier ce remarquable début. M. Mickiewicz ne lit pas, il ne récite pas, il improvise; et son improvisation grave, pénétrante, semant les images avec la même prctfu-

sion que les pensées, est à la fois d'un poète et d'un orateur. Il y a peu de professeurs, il y a peu d'hommes politiques en France, qui puissent soutenir la comparaison avec cet homme parlant une langue étrangère et obligé, comme il Ta dit avec une modestie touchante, de se traduire lui-même pour ses auditeurs.

% M. Mickiewicz a d'abord voulu faire comprendre à un auditoire dans lequel les Français dominaient, mais où l'on remarquait plusieurs Russes à côté de l'élite de l'émigration polonaise, l'importance de l'enseignement nouveau que la France vient de créer pour lui. Il a indiqué à grands traits l'étendue de la race slave, qui occupe la moitié de l'Europe, le tiers de l'Asie, et qui présente dans ses peuplades diverses tous les âges de la civilisation. Il a fait voir le rôle que ces peuples ont joué dans l'histoire, en laissant pressentir l'avenir redoutable auquel ils sont appelés.

* L'incurie de l'Europe, qui néglige de les connaître aumoment où ils la menacent, lui a fourni le texte d'un rapprochement qui saisira les esprits. Il a rappelé Tacite décrivant les mœurs des Germains au milieu des Romains inattentifs, et pendant que ces tribus promenaient dans leurs forêts Cavenir du monde, i Vous êtes les fils de ces barbares », a dit Mickiewicz aux Français qui l'écoutaient.

Ces Slaves, que nous négligeons, nous ont parlé, pour se faire connaître, la seule langue que tous les peuples comprennent aujourd'hui ; nous avons entendu leur canon. « Vous avez vu, s'est écrié Mickiewicz, une armée slave visiter toutes les capitales de l'Europe, pendant qu'une autre armée slave s'attachait à ses pas, depuis Moscou jusqu'à Paris ; vous avez entendu le hourra russe éveillant partout l echo du hourra polonais; et vous demanderiez où sont les Slaves! » La conclusion de Mpckiewicz ne pouvait pas être une con

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clusîoa politique. On Ta placé sur on terrain littéraire; c'est par l'étude de la littérature slave qu'il peut et doit nous initier à la connaissance de ce monde nouveau que la France Fa chargé d'explorer à notre profit; mais il nous est permis d'ajouter à ce qu'il a dit et d'inviter le gouvernement à faire étudier par des agents habiles les ressources, les intérêts, les dispositions des peuples qui habitent le nord-est de l'Europe. Le gouvernement le mieux instruit, quand il commande à une nation courageuse, est toujours le plus puissant.

Si nous choisissons les articles du Courrier Français de préférence à ceux des autres journaux qui ont rendu compte du cours de Mickiewtcz et qui trouveront place un jour dans une étude complète sur renseignement du poète au Collège de France, c'est que l'honneur de la création de la chaire slave revient à M. Léon Faucher autant et plus qu'à Cousin.

Le 25 décembre, le Courrier Français insérait un essai de justification de M. Letronne :

Paris, 24 décembre

Monsieur,

Dans votre feuille de ce jour, vous me faites un grave reproche d'avoir fait mettre sur l'affiche indiquant le programme des cours du Collège de France que M. Mickiewicz est chargé provisoirement du cours de langue et de littérature slaves. Selon vous, il n'y a rien de provisoire dans sa nomination; c'est là une supercherie dont l'illustre proscrit est l'objet, c'est le procédé d'une jalousie et d'une hostilité mesquines. Cependant, vous ne vous en prenez ni à M. Villemain ni à l'assemblée des professeurs qui n'a pas été consultée à ce

sujet, i Noos n'accusons, dîtes-vous, que M. Letronne, admii nistrateur du Collège... Si M. Letronne n'a pas agi par ordre, i de quel droit a-t-il fait participer le Collège de France * « l'expression d'une malveillance dont nous rougirions de i rechercher le motif ? »

Voilà, Monsieur, qui est bien grave. Je pense que vous vous seriez abstenu de ces reproches et de ces insinuations, si vous aviez connu les termes de l'arrêté ministériel dont l'exécution m'était confiée. Cet arrêté est du 8 septembre ; il a été pris et signé par M. Cousin, par le ministre auquel on doit la création de cette chaire nouvelle et que personne assurément ne soupçonnera d'avoir voulu faire une supercherie, ni montrer de la malveillance envers M. Adam Mickiewicz. Or cet arrêté porte :

c M. Adam Mickiewicz, ex-professeur de langues ancieni nés à Lausanne, auteur de plusieurs ouvrages célèbres, est • chargé, à titre provisoire, de la chaire de langue et de littéc rature slaves au Collège de France. >

Personne n'estime plus que je ne le fais le talent distingué et le noble caractère de M. Adam Mickiewicz; personne n'aurait plus vivement désiré que sa position politique permît de le nommer définitivement à une chaire qu'il doitillustrer, mais pouvais-je m'écarter des termes de l'arrêté qui l'institue provisoirement? Je vous en laisse juge, Monsieur, à présent que vous connaissez les termes de cet arrêté, que j'étais chargé de mettre à exécution.

Agréez, etc.

Letronne

Administrateur du Collège de France.

Le journal fit suivre cette lettre d'observations aigredouces :

Les explications de M. Letronne atténuent le fait que nous

lui avons reproché, mais ne le détruisent pas. Nous persistons à penser qu'il n'était nullement dans la nécessité de désigner M. Mickiewicz comme professeur provisoire, lorsqu'il sait lui-même que M. Mickiewicz est le professeur définitif, dans la pensée du gouvernement. 11 y a deux choses dans tout acte administratif : la lettre et l'esprit. M. Lelronne s'en est tenu à la lettre ; nous croyons qu'il aurait agi autrement s'il eût consulté la pensée de l'arrêté rendu par M. Cousin. Tout le monde sait que M. Letronne avait manifesté, dans l'origine, des dispositions très peu bienveillantes pour la nouvelle chaire instituée au Collège de France par la loi. il désavoue aujourd'hui tout mauvais vouloir pour l'illustre poète qui en est chargé ; nous ne demandons pas mieux que de croire à ce changement, dont personne jusqu'ici ne s'était aperçu. M. Letronne, en sa qualité d'administrateur du Collège, est l'introducteur obligé de M. Mickiewicz dans la famille française, c'est à lui de prouver qu'il comprend les devoirs de cette hospitalité.

P. S. -^-Sans révoquer en doute l'exactitude des termes cités par M. Letronne, nous affirmons, et notre mémoire n'hésite pas sur ce fait, que ces mots : à titre provisoire, ne se trouvent pas dans rampliation.de l'arrêté transmis à M. Mickiewicz, à la date du 8 septembre, et dont ses amis reçurent alors communication.

M. Léon Faucher, qui redoutait l'insécurité de tout provisoire, souhaitait la naturalisation la plus prompte possible d'Adam Mickiewicz. Le poète répugnait à prêter serment à Louis-Philippe et à se trouver vis-à-vis de ses compatriotes dans une position privilégiée. Quant à

M. Letronne, que le polonisme effarouchait, sa fille épousa en 1857 un émigré polonais.

Le 24 décembre, au club polonais, rémigration célébra et le succès de Mickiewicz et le double anniversaire de sa fête et de sa naissance. Mickiewicz, en réponse au toast que lui porta Niemcewicz, rappela que ce dernier l'avait jadis défendu contre la levée de boucliers des classiques. Le lendemain, l'improvisation de Mickiewicz à un autre banquet d'une quarantaine de couverts, offert au poète par son éditeur Eustache Januszkiewicz, laissa à tous ceux qui l'entendirent un souvenir impérissable. Un poète, Jules Slowacki, improvisa le premier avec la magie d'un tempérament merveilleusement doué, mais dont l'orgueil comprimait l'essor. Il lui arriva souvent de traduire en vers d'une amère ironie sa déception de ne point parvenir à surpasser Mickiewicz dans son vol. Cette fois, il ne laissa parler que son admiration. Mickiewicz se leva et, dès les premiers vers qui s'échappèrent de sa poitrine avec une force torrentielle, chacun retint sa respiration. Lorsqu'il cessa, les uns avaient des spasmes nerveux, d'autres pleuraient, il fallut reconduire en voiture chez lui à moitié évanoui le comte Plater. Personne ne nota cette improvisation, tous les assistants crurent voir le poète transfiguré et la proclamèrent surhumaine. Ils signèrent leurs noms au bas d'un parchemin en témoignage de vénération et d'amour et en commémoration d'un moment idéalement vécu et dont ils tenaient à perpétuer la trace. « Provoqué par Slowacki, écrivit Mickiewicz à Bohdan Zaleski, j'ai répondu avec une

inspiration que je n'ai point connue depuis le temps où j'écrivais les Ayeux. Cela fut bien, car des gens de tous les partis éclatèrent en sanglots et s'éprirent grandement de moi, nous fûmes tous un moment remplis d'amour, en cet instant l'esprit de poésie fut en moi. »

Le 1 er janvier 1841, un nouveau banquet organisé par E. Januszkiewicz rassembla les convives du 25 décembre, auxquels s'adjoignirent Bohdan Zaleski et Etienne Witwicki. Jules Slowacki remit au poète une coupe d argent. Sur le couvercle, un lion tient unécusson avec l'inscription : « A Adam Mickiewicz, en souvenir du 25 décembre 1840. » Mickiewicz, saisi d'un transport prophétique, se mit à dévoiler l'avenir de la Pologne, affirmant qu'elle aurait ses prêtres, ses généraux et ses rois... Le mot de roi détermina les protestations de quelques démocrates. Mickiewicz s'interrompit et ne voulut plus reprendre la parole. Il exprima plus tard le regret qu'en eût coupé le lil de ses pensées, parce que des yeux de l'âme il était en train de lire à livre ouvert les destinées de sa patrie.

A la première réception de Janvier aux Tuileries, les collègues d'Adam Mickiewicz se firent un malin plaisir de l'inviter, comme nouveau professeur, à complimenter le roi en leur nom. Mickiewicz leur rappelait en nvai qu'il n'était que chargé du cours. Us discutèrent de la sorte, jusqu'à ce qu'ils fussent en présence de Louis- Philippe, qui les accueillit par une allocution tellement incompréhensible qu'ils se poussèrentdu coude, échangèrent des regards surpris et restèrent cois. Impatienté de leur silence, le roi leur tourna brusquement le dos

ADAM MICKIEWICZ m

pour débiter un autre speech à un autre groupe. En s'éloignant, Mickiewicz et ses collègues avouaient chacun n'avoir pas saisi l'à-propos des recomraandationsroyales, quand un^ aide-de-camp les rejoignit et leur donna le mot de l'énigme. Sa Majesté, ayant pris les représentants du Collège de France pour une députation des maires de la banlieue, leur avait parlé en conséquence. Au milieu de l'hilarité générale, Mickiewicz qualifia de providentiel un quiproquo grâce auquel il venait d'échapper à l'ennui de proférer des congratulations sans sincérité.

Le succès de son cours s'affirmait chaque jour davantage. M. Letronne, mal disposé à l'origine, lui écrivait le 2 avril 1841 :

Monsieur, je désirerais bien savoir où vous en êtes de vos démarches relatives à votre naturalisation. 11 me serait bien agréable d'apprendre que rien ne s'oppose à ce qu'on régularise votre position et à ce que le provisoire qui m'a fait autant de peine qu'à vous et à vos amis puisse devenir définitif. J'ai tout lieu d'être convaincu des bonnes dispositions de M. le ministre à votre égard ;^et je m'estimerai bien heureux d'avoir à lui faire une proposition qu'il accueillerait, je n'en doute pas, avec beaucoup d'empressement.

Veuillez agréer, Monsieur, la nouvelle assurance de mes sentiments 1er, plus distingués.

Letbonne.

Léon Faucher pressa Mickiewicz de se mettre par la naturalisation à l'abri des caprices de ministres futurs. Mais le poète, qui considérait le régi me orléaniste comme un fait purement accidentel, ne se décida pas au serment.

Ses enfants grandissaient. Un jour, il eut en se rendant au Collège de France la fantaisie de leur acheter un écureuil. Il le mit en poche. A peine en chaire, il frémit en sentant que ranimai se promenait dans la doublure de son habit et pouvait, au beau milieu de la leçon, s'élancer de sa manche. Il parvint à dissimuler ses transes jusqu'à la fin de son cours, non sans avoir les doigts mordus.

A Lausanne, sa farailles'étaitaugmentée d'une fille et, pendant l'allaitement, la femmedu poète eut, en juillet 1811, une rechute de la maladie qui Pavait éprouvée en 1838. Le 17 juillet, lepoètedésolé reçut la visite d'un de ses compatriotes, André Towianski, qui lui notifia être chargé par la Providence de frayer de nouvelles voies à la Pologne et à l'humanité. Il accusait d'immobilisme l'Église officielle, préconisait l'application du Christianisme aux rapports internationaux, et, tout en considérant comme une faute digne de Waterloo et de Sainte- Hélène l'ambition qu'eut Napoléon de fonder une dynastie, il voyait en lui un type offert à l'imitation des hommes. En apprenant que madame Mickiewicz avait été conduite dans une maison de santé, il la déclara guérie sans l'avoir vue et ordonna au mari de la ramener à l instaut au logis. Mickiewicz céda à celte injonction. Sa femme se trouva en effet, à dater de ce jour, entièrement rétablie, ce qui confirma le poète dans sa foi en Towianski. Il fit aussitôt une propagande active au sein de l'émigration en faveur de celui qu'il qualifiait de maître. La clergé polonais s'éleva avec véhémence contre le novateur. Mickiewicz fut par beaucoup taxé de

folie. Plusieurs de ses meilleurs amis prirent parti contre lui. Il se rapprocha en revanche de compatriotes jusque là presque inconnus de lui, mais qui partageaient ses idées sur Towianski. Son cours au Collège de France devint moins littéraire et plus philosophique. Il aborda volontiers les questions religieuses et les problèmes d'économie sociale, au grand applaudissement des uns et à la vive indignation des autres. Ses doléances sur l'état de TÉglise et sur les déviations de la Papauté coïncidèrent avec \jl campagne que Michelet et Quinet entreprirent au Collège de France contre l'ultramontanisme et les Jésuites. Ses improvisations bouleversaient parfois ses auditeurs :

Au sortir de Tune de ses leçons, un beau jeune homme, le baron d\A., aujourd'hui ministre de France au Chili, se jeta à genoux devant Mickiewicz dans la cour du Collège de France et lui baisa les mains, incident peut-être sans précédent en France (i).

Mickiewicz aspirait à la réalisation des vérités que les poètes se contentent de chanter, sur lesquelles les philosophes dissertent à perte de vue et qu'ils obscurcissent

(1) Lettre de Jérôme Bonkowski au président de la ville de Cracovie, à propos du monument d'Adam Mickiewicz, 7 septembre 1883. Bonkowski fut témoin oculaire de cette scène. Cependant, interrogé par moi, le baron Adolphe d'Avril ne s'est souvenu que d'avoir couru serrer avec effusion les mains du professeur. Le fait de son émotion extraordinaire est en tout cas acquis. Le baron A. d'Avril est devenu un des diplomates français les plus versés dans les questions slaves et il est demeuré l'un des amis les plus dévoués de la cause polonaise.

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