‹ Adam Mickiewicz, sa vie et son œuvreChapitre 6 sur 19 · A. CZARTORYSKI · texte numérisé non relu

A. CZARTORYSKI

Voici la note dictée par Adam Mickiewicz à M. Armand Levy et remise à M. Fortoul. Le poète fournissait lui-même au ministre de l'instruction publique le canevas des instructions qu'il allait recevoir :

Depuis les réformes introduites en Turquie par le Sultan Mahmoud et que le gouvernement actuel ne cesse de développer, il s'est établi des rapports de plus en plus fréquents entre les chrétiens de la Turquie ainsi que les habitants des principautés Danubiennes et les peuples de l'Occident. Les événements actuels laissent prévoir que ces rapports auront un nouveau caractère plus intime encore, — et qu'ils s'affermiront.

On a vu déjà des savants et des employés haut placés dans l'instruction publique de ces pays venir étudier en France les questions concernant l'établissement des Ecoles, des Biblio-

thèques, des imprimeries, etc. Les voyageurs français, de leur côté, ont eu l'occasion de visiter et d'observer avec plus de liberté que cela n'a été possible jusqu'ici ces pays si intéressants sous tous les rapports. Un commerce considérable de librairie trouve déjà des débouchés jusque dans les contrées éloignées de Bosnie et de Bulgarie. L'Occident scientifique et littéraire est appelé à exercer une nouvelle influence sur ces peuples.

Le Ministère de l'Instruction publique désirerait avsir des renseignements précis sur la nature et l'étendue de celte influence, ainsi que sur les centres principaux des populations chrétiennes où elle s'exerce , où elle apparaît plus manifeste.

1° Il désirerait avoir le tableau exact des établissements scientifiques et littéraires qui existent maintenant chez les chrétiens habitant la Turquie et les principautés du Danube ;

Avoir connaissance de leurs lois d'organisation ;

Quelles sont les méthodes suivies dans les Ecoles publiques et les livres classiques maintenant en usage;

Quels sont les ailleurs occidentaux les plus connus et les plus populaires, et les livres que l'on y a traduits;

Comparer la proportion des écrivains allemands et français pour les livres traduits;

Quel est à peu près le nombre de livres exportés de la France, quel chemin prend ce commerce, quelles sont lesJois de la censure et de la douane.

Y a-t-il dans les Bibliothèques quelques manuscrits, soit anciens soit du moyen âge, qui concernent la littérature classique de l'Occident?

La personne chargée de cette mission se rendra d'abord à Constanlinople. Elle trouvera là, auprès de l'ambassade française, des renseignements utiles sur la matière qu'ellecomplè-

tera par l'examen des Bibliothèques et des imprimeries chrétiennes établies à Constantinople, ainsi que par les éclaircissements qu'elle pourra puiser tant auprès des étrangers que des chrétiens turcs établis dans la capitale.

2° De Constantinople, elle se rendra par la Bulgarie à Wid» din, centre de ce pays. Un court séjour dans la Bulgarie suffira pour prendre connaissance de tout ce qui peut importer, avoir trait à la présente mission. Le lieu le plus intéressant sous tous les rapports sera Belgrade. On ne doit même pas se borner à profiter des ressources scientifiques qui se trouvent dans cette capitale de la Serbie. Le pays acerbe est si intéressant au point de vue historique et littéraire qu'il serait utile d'en visiter toutes les villes un peu plus considérables. Dans celles de la frontière de Bosnie, on pourra prendre des informations sur rilertzegovine et la Bosnie, dans le cas où" il serait impossible par suite des circonstances, de pousser l'excursion jusqu'à ce pays, et jusqu'au Monténégro.

De la Serbie on ira en Moldavie et Valachie par la Dobroutcha (i).

Mickiewicz trouva un accueil plus courtois auprès du comte Walewski qu'auprès do H. Fortoul. Cependant, ce diplomate, qui jadis avait fréquenté le salon du poète en qualité d'émigré polonais, le reçut en se félicitant de faire la connaissance d'un homme aussi érainent. Mickiewicz se comporta également comme s'il eût vu Wa lewski pour la première fois. Ce ministre recommandainstamment à Mickiewicz d'éviter ce qui pourrait compromettre la France. « Si j'avais à prendre, lui répon-

(i) Le lecteur trouvera dans V Appendice cette note telle que H. Fortoul la retourna à Mickiewicz après l'avoir modifiée.

dit Mickiewicz, une initiative du genre de celle que redoute votre Excellence, Elle peut tenir pour certain que je lui aurais adressé ma démission la veille. »

Le poète se proposait de prendre la route de terre. L'adhésion d'André Towianski à l'action qui se préparait eut entrainé celledu colonel Charles Rozycki, le plus fervenfcde ses disciples, et que Mickiewicz considérait comme l'homme le plus capable de mener à bien une formation militaire. De Suisse, où Towianski résidait, Mickiewicz se serait rendu en Posnanie, auprès de son frère François qu'il n'avait point vu depuis 1832. Or des difficultés s'élevaient à Constantinople entre Michel Czaykowski, créateur, sous le nom de Sadyk Pacha, d'un régiment de Cosaques Ottomans, légion polonaise déguisée, puisque les cadres en étaient presque exclusivement polonais, et le comte Ladislas Zamoyski, qui entendait reléguer Czaykowski au second plan et prendre lui-même le commandement d'un second régiment plus exclusivement polonais et à la solde non plus de la Turquie, mais de l'Angleterre. Mickiewicz renonça avec chagrin à son plan primitif pour lui substituer la traversée par mer, en compagnie du prince Ladislas Czartoryski que son père dépêchait en Orient.

Le 9 septembre 1855 , le prince Adam Czartoryski donna en son palais de l'hôtel Lambert un dîner d'adieu à l'occasion de ce double départ. Adam Mickiewicz porta un toast au vieux prince, à sa constance qui résiste à toutes les déceptions. Le Prince répondit que, contrairement à ses espérances, il n'avait encore obtenu l'assentiment ni de la France ni de l'Angleterre à la création

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de légions polonaises ; qu'il envoyait son plus jeune fils à Constantinople en témoignage de 'l'intérêt porté par lui aux Cosaques Ottomans et qu'il se félicitait de ce que le gouvernement français eût confié une mission en Orient à Mickiewicz. « Son nom, s'écria le prince Adam, et la coïncidence de son départ avec celui démon fils donnent à ce voyage une importance nationale. »

Mickiewicz pressentait que des complications surgiraient peut-être de la simultanéité de sa présence et de celle du prince Ladislas sur le théâtre des événements. C'est l'idée qu'il exprima à son ami Alexandre Biergiel en se rendant le il septembre au déjeuner d'adieu qui eut lieu au restaurant de la Tour-d'Argent , quai des Tournelles. Vingt-cinq personnes y participèrent. Théodore Morawski, ancien ministre des affaires étrangères de Pologne, porta la santé du prince Adam, qui n'était pas présent au banquet. Adam Mickiewicz porta celle de Sadyk Pacha en le justifiant, ainsi queBem, de s'être servi de l'Islamisme comme du dernier moyen deservir la Pologne.

En retraçant le voyage à ^/Constantinople, les suprêmes efforts et la lin d'Adam Mickiewicz, nous céderons le plus souvent la parole à ses compagnons de route.

Le il septembre 1855, Mickiewicz embrassa une dernière fois à la gare de Lyon ses enfants, qui ne devaient plus le revoir, et partit en compagnie de Henri Sluzalski. Un ami français, Armand Levy, le rejoignit en chemin. Nous avons les lettres d'Armand Levy à nous et celles de Henri Sluzalski à mademoiselle Sophie Szymanowska, belle-sœur du pocite. Henri Sluzalski tint en outre un

journal auquel nous ferons des emprunts. Il nous sera difficile, en puisant dans la correspondance degens suivant le même itinéraire, d'éviter quelques répétitions. Heureusement elles seront de peu d'importance, car les mêmes objets éveillent dans les âmes les impressions les plus diverses. Henri Sluzalski ne manquait pas d'instruction et il était doué d'une verve peu commune. Né dans le royaume de Pologne, du Congrès de Vienne et épris de l'Ukraine, il se persuada à la longue et finit par persuader un peu aux autres qu'il avait vu le jour dans les steppes. Sa mémoire fourmillait d'anecdotes qui s'entre-croisaient dans d'interminables récits, émaillés d'expressions étranges et de dénouements imprévus. Adam Mickiewicz disait de la faconde de Henri : « C'est un partage innocent et qui me repose. » On pouvait en effet s'abstraire un quart d'heure d'une narration de Henri et l'écouter de nouveau sans pàtir de cette distraction, tellement il changeait souvent les figures de son kaléidoscope. On pouvait même ne pas l'écouter du tout, et il ne s'en apercevait même pas, grisé par ses improvisations. Primitivement mon père songea à emmener un autre ami, Alexandre Biergiel, qui, alors en province, déclina cette offre pour raison de santé. Sluzalski avait déjà rempli en 1848, auprès de mon père, le rôle de factotum, et c'est de rechef sur lui que mon père comptait se décharger de la prose du voyage, c'est-à-dire du choix des hôtelleries, de la surveillance des bagages, etc. Enfin il s'agissait de pérégrinations en Orient, et Henri possédait plus d'un talent utilisable sous latente. A peine en wagon, il consigne sur son cale-

pin sa résolution d'être l'historiographe de l'expédition.

Je me propose, dit-il, de tenir le journal de notre voyage. Vers trois heures du matin, au milieu d'un demi -sommeil, le Janissaire polonais (1) me galope par l'esprit comme un tsigane à travers une foire. Qu'un Kozak polonais note donc ce qu'on a fait et où on a été. Qui sait si un jour sur cette Sicz (2) renaissante, il ne circulera pas autant de fables que sur le loup-garou. Il sera alors permis d'invoquer un témoin oculaire qui aura consigné au jour le jour ce qu'il aura entendu, mais modestement, par égard pour le papier. Ce n'est pas la première fois que j'ai conclu de pareils contrats avec moi-même, seulement ils sont toujours restés à l'état de bonne intention. Déjà à Szczebrzeszyna, en quatrième, j'eus la fantaisie de noter mes impressions enfantines que je cousais au fur et à mesure dans mon uniforme pour les dérober aux regards inquisiteurs du prêtre qui nous surveillait. Plus tard, Dieu m'est témoin que je n'en eus plus le loisir, car où l'homme ne s'est-il pas trouvé, et voici qu'aujourd'hui cela promet. C'est pourquoi je ne négligerai point de tout écrire. Si j'avais commencé plus tôt, nos préparatifs eussent rempli un volume. Avec quelle joie au cœur je bouclai nos malles ! Mon lour est venu, le Seigneur m'a fait signe du doigt : va, mon fils! je te joue du violon pour que tu n'aies pas de nouveau à recommencer dix-huit années pareilles. Les flottes

(1) Les mémoires d'un Polonais enlevé par les Turcs, incorporé dans les Janissaires, et qui assista à la prise de Constantinople, constituent un des monuments les plus anciens de notre littérature. J'en ai publié la traduction intégrale dans le journal V Espérance qui paraissait à Genève. (Numéros du 7 au 18 novembre 1859.)

(2) Capitale des Kozaks Zaporogues détruite en 1775 par ordre de Catherine 11.

engagées, une première étape à Malakof, puis sussurSébastopol, ne sont-ce pas là de joyeux pronostics ? En traçant ces lignes, j'entends résonner le sabot des chevaux, trois escadrons défilent, quand verrons-nous nos propres cavaliers ? A cette pensée, je crains qu'une larme ne salisse mon papier. J'aperçois de l'artillerie et la musique du sabot des chevaux me tinte de rechef aux oreilles.

Le lecteur n'oubliera pas que ce sont les épanchements d'un émigré polonais que le repos ronge et que la seule perspective de l'action enivre. En traduisant la prose d'Henri Sluzalski, nous respecterons plus d'une excentricité de langage, car, sous nos retranchements, l'originalité du personnage disparaîtrait entièrement,

il et J2 septembre 1855.

Une journée tout entière passée à faire des adieux et des courses. Dans la matinée eut lieu un déjeuner, terminé par des discours. Notre départ s'effectua à huit heures en compagnie du prince Ladislas Czartoryski et de sa jeune femme, semblables à un couple d'hirondelles en partance. A Lyon, f ai admiré dans le roc une statue de la Vierge entourée de lierre qui m'a rappelé le Lion de Lucerne. Sur le pont, nous avons rencontré des voitures chargées de blessés revenant de Crimée. M. Levy nous a rejoints à l'embarcadère. A Marseille, nouveaux tracas avec les dernières emplettes et le transbordement des bagages ; j'ai erré par les rues comme à travers des nids de castors. En mon absence, il est arrivé à M. Adam une comique aventure. Je ne sais quel Polonais se présente à lui à l'hôtel en lui offrant un manuscrit versifié. M. Adam reçoit ce messager avec des remerciments d'autant plus vils

que, fort affairé, il était plus pressé d'en être débarrassé 1 Dans la soirée, il jeta les yeux sur le paquet et s'aperçut que c'était simplement un pamphlet rimé contre lui! Il le jeta au feu sans le lire, mais en riant de bon cœur des politesses faites au drôle qui l'avait apporté.

Un incident analogue se produisit à Paris peu de temps avant son voyage. Il eut à la Bibliothèque de l'Arsenal la visite d'un artiste qui sollicita humblement qu'il voulût bien poser quelques instants, et tout en parlant il crayonnait sur ses genoux. Adam Mickiewicz lui répondit qu'il n'était pas libre, mais qu'il mettrait volontiers à la disposition de l'artiste son buste par David d'Angers. L'artiste refusa et sortit en se confondant en excuses. Mickiewicz sut plus tard qu'il ne tenait à l'esquisser que pour faire figurer sa caricature dans le Panthéon de Nadar, où elle parut en effet.

Revenons au journal d'Henri :

Marseille, 12 septembre, il h. du soir.

M. Levy a trouvé une place à bord, quoique ce ne fût pas facile. M. Adam a également pris une première. J'espère une fois en route faire admettre par le capitaine que mon service m'appelle aux premières auprès de M. Adam. M. Adam, bien que de cœur avec vous, est disposé et allègre. Nous nous embarquons demain matin à 8 heures sur le 77ia6or,qui sortira du port à 9 heures et demi. Tout fait présager un vent favorable.

Henri reprend le 13 septembre :

Depuis le matin nous nous préparions à nous envoler par

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delà les mers comme des vanneaux, avec la différence qu'au lieu d'emporter un gland dans le bec ce sont trois malles, une selle et une tente qu'il nous faut trainer. A peine avaisje mis le pied sur le navire que je dus me glisser le long d'une corde à fond de calle comme Orphée à la recherche d'Eurydice; mes mains se ressentirent de cette première leçon, mais une autre fois j'imiterai moins maladroitement les araignées. Nous avons trouvé à bord le capitaine, le docteur, quelques Polonais qui vont s'enrôler dans les régiments kozaks, 23 soldats, 3 officiers et le colonel Lagondic, récemment délivré par voie d'échange de la captivité moscovite : il est grassouillet, visiblement les Russes ne l'ont pas nourri d'harengs saurs, il a une vue très courte qui l'a fait prendre, des moustaches cirées, une fourrure moscovite, deux chevaux médiocres, dont l'un est aveugle. Notre navire se nomme le Thabor, j'ignore pourquoi; il est bon marcheur, il possède cinq officiers. Au beau milieu du déjeuner, nous avons ressenti ce balancement si singulier pour des novices. La première malade fut une infirmière polonaise qui a jadis servi en cette qualité dans notre armée, qui est décorée de la croix de Pologne, et se propose de dorloter les Kozaks; de jeunes soldats suivirent son exemple, j'ai jusqu'ici échappé à cette contagion, je ne sais si c'est d'une manière définitive. C'est un bien grand spectacle que celui de la mer ! Si mon fusil n'était pas emballé, j'aurais tiré les oiseaux qui nous ont longtemps accompagné. Nous n'avons rencontré que deux navires chargés de fourrage et cinglant vers l'Algérie. Dans la nuit du 13 au 14 nous avons dépassé un vapeur parti de Marseille deux heures avant nous. L'appétit progresse et s'il devait augmenter dans la même proportion, nous avalerions le navire et viderions la mer. Nous avons longé la Corse en laissant la Sardaigne à notre droite. J'ai quitté le pont à minuit pour m'empaqueter, la première fois de ma vie, dans

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ces tiroirs de bois 1res commodes s'ils étaient plus longs et si les locataires des étages supérieurs n'étaient point malades.

Le journal d'Henri continue à refléter beaucoup des sentiments inséparables d'une première navigation. Une traversée, si Ton a un tempérament qui vous mette à l'abri du mal de mer, réserve au touriste une foule de surprises agréables. Chaque jour, on s'initie à un nouveau détail de la vie à bord et, dans l'isolement relatif où l'on se trouve, une rencontre de navire ou le passage d'une bande d'oiseaux occupe la pensée.

c A 4 h. 1/2 du matin, écrit Henri le 14 septembre, je suis monté sur le pont qu'on lavait en ce moment. Nous étions entrés dans le détroit de Bonifacio. On aperçoit une ville découpée dans un fromage et poséesur un guéridon taillé dans le roc ; tout le paysage est hérissé de rochers dénudés, aucun oiseau dans Pair. C'est à peine si un canard sauvage semble un moment voler vers nous, M. Adam me le montre. En sortant du détroit, la mer devient houleuse, notre navire s'agite davantage, une Américaine et une Italienne qui représentent le beau sexe parmi nous s'abandonnent an mal de mer, mais avec infiniment de discrétion. La chaleur nous décide à ne plus passer les nuits que sur le pont.

J'ai parcouru, six ans après la mort de mon père, la même route que lui, depuis le port de Marseille, où il s'était embarqué, jusqu'à la maison de Constantinople où il expira. En une semaine, sous un ciel splendide, ce trajet d'Europe en Asie s'accomplit comme un rêve charmant. Presque chaque jour, c'est un nouveau spec-

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tacle ; chaque station laisse entrevoir une merveille de l'Italie, de la Grèce ou de l'Orient, évoque les plusgrands souvenirs historiques et grave durablement les plus riantes impressions. Rien ne saurait rendre la magie de ces nuits méditerranéennes pendant lesquelles le voyageur que berce le roulis du navire ne sait s'il doit admirer la limpidité du ciel ou le sillon lumineux qui découpe les flots. Henri dut voir ces méduses qui paraissent des lampes multicolores projetant sur les vagues leurs blafards rayons. Il prit surtout plaisir à suivre les ébats des marsouins, et le 15 septembre, en face deMarsala, avantde consigner ses observations, il dessine les gambades de ces poissons bizarres.

Dès le matin, écrit-il, nous distinguâmes à notre droite l'île de Maritima, et à notre gauche, dans un plus grand éloiguement, la Sicile que nous avons longé quelque temps. Sur la cîme de Maritima se dresse, comme pour marquer au voyageur qu'il a sous les yeux les Etats du roi Bomba, une prison juchée sur un rocher sauvage, et en face, sur une autre sommet plus élevé, une seconde prison qui semble très vaste. Sur la côte brille un village aux blanches maisons et les bateaux de pèche s'entre-croisent en tous sens. C'est dans ces parages que j'ai fait connaissance avec le marsouin. Un de ces animaux exécutait des culbutes comme {s'il eût été payé pour cela. Nous avons entrevu, sur notre gauche, Marsala, célèbre par ses vins qu'hélas on ne nous fit point goûter, puis Girgenti; le rivage était de plus en plus bordé de blanches maisonnettes. Les barques que nous avons rencontrées étaient en général destinées à la pêche au homard, ce qui m'a remémoré certains déjeuners parisiens où je n'ai pas été sans acquérir quelque renom par ma manière d'accommoder ces crustacés.

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Nous perdîmes enfin de vue la Sicile et, sur le soir, la lumière des phares nous annonça noire prochaine arrivée dans le port de Malle. Nous jetâmes l'ancre devant la quarantaine. Une espèce de rosse mecklembourgoise en paletot et en chapeau nous aborda à l'instant et nous déclara du haut de son canot qu'un cas de choléra s'étant déclaré à Marseille, nous ne serions pas admis à descendre à terre. On déposa au moyen d'une boite fixée au bout d'un bâton les dépêches du courrier de la reine d'Angleterre qu'on avait eu toutes les peines du monde à réveiller. Cette bête allemande daigna nous notifier que S. M. la Reine s'opposait à notre débarquement, parce que S. M. la reine craignait le choléra, que S. M. la Reine (car il n'omit pas une fois cette formule) verrait plus tard s'il lui convenait de se relâcher de sa rigueur, après quoi il se déchaîna en injures contre un matelot qui eut la maladresse d'éteindre dans la lanterne de S. M. la Reine une chandelle de S. M. la Reine, et il s'éloigna avec le Galignanis Messenger que sur sa demande on lui avait jeté par-dessus le bord. Notre capitaine s'alla coucher, nous nous étendîmes sur le pont, une rosée abondante mouilla les planches comme si elles eussent été arrosées à grandes eaux, mais nous ne uous ressentîmes aucunement de cette humidité.

A cette date se place la première lettre du second compagnon de voyage de mon père, d'Armand Levy. Deux systèmes s'offraient à moi aux débuts de ce travail : fondre les matériaux que je possédais en un récit qui me fût propre ou m'en tenir aux documents originaux. Ce dernier mode m'a paru préférable. Les inconvénients qu'il présente et qui consistent dans un ordre moins rigoureux et certaines redites sont compensés et au delà par l'avantage de ne pas substituer son jugement

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à celui du public qui reste ainsi libre de former son opinion d'après les pièces mêmes. C'est sur la correspondance d'Armand Levy avec moi que s'édifie principalement ce chapitre. Je continuerai à respecter le cachet individuel des citations qui sont la trame de mon récit, car la narration n'est complète qu'autant qu'elle caractérise en même temps le narrateur. SI uzalski jetait des notes à la hâte : un rien absorbait sou attention. Armand Levy s'adressant à moi était amené nécessairement à parler davantage de mon père. J'ai élagué de ces épanchements de l'amitié tout ce qui était trop personnel. Il ne subsiste de détails uniquement relatifs à mon ami ou à moi, que ceux dont l'omission eût rompu l'harmonie de la lettre elle-même. Ce sont de c^s cas où de deux maux on choisit le moindre : les admirateurs de mon père me pardonneront plus aisément trop de minutie que trop de sécheresse. En élucidant successivemeut les diverses phases de la vie de mon père, je facilite la besogne de futurs biographes. Il appartiendra à ces écrivains à venir de dégager de la multiplicité des renseignements les traits essentiels.

Mon cher ami, m'écrivait en pleine mer Armand Levy, le 15 septembre 1855, hier matin nous avons franchi le détroit de Bonifacio, là même où il y a quelque temps a sombré la Sémillante* Nous avons pu tout à loisir admirer les côtes arides deSardaigne et saluer de loin celles de Pîle où naquit l'homme du siècle. Il est impossible d'avoir un temps plus beau. Nul d'entre nous n'est malade. Nous trouvons même un certain charme au bercement du navire. Nous avons la nuit dernière délaissé le lit de la cabine, Henri, ton père et moi, pour res-

ter étendus dans nos manteaux sur le pont, dormant peu, mais jouissant de la brise, de la vue des étoiles et du bruissement de la vague, Le coucher du soleil avait été magnifique et nous l'avons vu reparaître splendide à l'horizon. Henri, dans sa verve poétique, ne parlait que de To$&£â/.7uXo; H(û;(1) et braquait la lunette sur tous les points de l'horizon pour ne rien laisser d'inexact en son journal. Il l'écrit, fidèlement chaque jour, dans le secret, quand chacun dort encore. Si, sans notes prises antérieurement, il a pu ne pas tarir si longtemps dans ses récits, juge de ce que seront cchx-ci, où sa mémoire sera aidée par de volumineux cahiers. Lui qui n'avait guère fait) qu'entrevoir la Pologne et qui pourtant en parlait sans cesse el d'une manière si variée, songe à ce qu'il racontera cette fois où tant de choses et si nouvelles vont se dérouler sous ses yeux. 11 est radieux. Ton père lui trouvait un peu de fièvre, mais c'est la bonne fièvre, celle des cœurs chauds. Le soir, à Marseille, il a essayé de la calmer partout un litre de bière frappée à la glace; y est-il parvenu, je l'ignore; je sais seulement qu'il a passé une partie de la nuit à écrire aux amis, et notamment à Kwiatkowski : heureux ceux qui liront ces impressions fantastiques !

Je n'ai pu t'écrire qu'un mot avant de quitter Marseille, tant j'ai été pressé; je n'ai pu que t'envoyer mes embrassements. Je veux aujourd'hui te donner quelques détails. Nous avons retrouvé ton père à Lyon à la gare, et nous avons fait route ensemble. Arrivés à Marseille, je laissai ma sœur avec ton père et pris voiture pour courir avant tout voyageur retenir ma place aux Paquebots. Heureusement j'ai pu me procurer une assez bonne cabine et mes visas n'ont souffert aucun retard. Ton père a répondu à Félicie,qui me recommandait à lui au nom de maman, que nous nous recommandions aux

(i) L'Aurore aux doigts de rose.

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soins l'un de l'autre. Le lendemain matin jeudi, Félicie nous a accompagnés jusqu'au bateau. En disant adieu à ton père, elle l'a engagé à venir en Bourgogne au retour, lui offrant tous ses vœux les meilleurs. Ton père lui a baisé la main, à la polonaise. Nous étions tous très émus. Puisse Dieu nous protéger tous! C'est singulier comme tout se mêle en la vie, joies et douleurs. Nulle de nos joies n'est exempte de peines. Cependant, loin de me plaindre, je remercie Dieu des faveurs qui me sont accordées, et certes la bonne amitié de ton père en est une. Cette absence avec lui est une chose précieuse. Notre vie habituelle en est moins changée et le profit moral du voyage est plus grand pour moi. Et tu sais combien je serai heureux de lui épargner une peine ou un ennui : j'aime ton père comme j'aime le mien. Le cœur se réjouit et s'épure au contact des bons. Les événements que nous avons ne sont que le prélude d'actions plus hautes encore et plus extraordinaires. Ce siècle, qui a commencé par une série de miracles, ne peut s'achever dans le calme, nous marchons à des miracles nouveaux; puisse la Providence nous faire la grâce de nous associer aux grands actes qu'elle destine à notre génération ! Allons donc sans regarder en arrière, en faisant effort pour renouveler notre âme et accroître ses forces de façon à être à la hauteur de la mission réservée aux fils de cette génération! Toi aussi tu viendras nous rejoindre vers Pâques. Sans doute d'ici là les événements auront marché, et tu arriveras juste alors au bon moment. Je suis bien content qu'Henri soit parti avec nous» car il rend à ton père plus d'un service utile et de si bon cœur.

fleuri se borne dans son journal au simple tracé de l'itinéraire parcouru par lui.

Nous nous sommes réveillés, écrit-il le 16 septembre,

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à cinq heures du matin, en vraies salamandres, les oreilles pleines de la poussière qui s'échappe avec la fumée de la cheminée de notre navire et dont le vent nous gratifie avec une générosité par trop grande. Si Ton ajoute aux froides rosées de la nuit la sueur de journées brûlantes, on comprendra qu'un pareil régime endurcît le corps. Le port où nous abordons en précède, parait-il, un autre plus vaste que nous n'apercevons même pas. Nous ne voyons qu'un banc de sable, à droite les tours d'une église, une colonne, les toits d'une ville, trois moulins à vent; plus loin de vieilles forteresses, à gauche un hôpital français où trottinent de véritables fourmis moitié rouges et moitié blanches (nous apprenons que ce sont des fantassins français), puis les bâtiments

de la quarantaine. Des barques nous entourent, on nous offre de très médiocres cigares, du vin français frelaté, des melons d'eau qui ne sont pas mûrs, des chemises à très bas prix. Ces respectables négociants sont ce qui reste des chevaliers de Malte. Un navire que nous avions dépassé dans la nuit du 13 nous rejoint dans le port. Il est à destination d'Alexandrie. A bord se trouvaient deux Polonais, un M. Cochin qui se rend à Zanzibar en qualité de résident français, et un grave Lithuanien, Malinowski, qui est chirurgien à bord. Le Lithuanien m'a dit qu'il n'y a pas une des villes que nous côtoyons, qui ne possède quelque Polonais. Les heures se passent à voir charger du charbon de terre sur notre navire, des parcelles s'en attachent à notre peau et nous donnent un teint maltais. Nous avons embarqué des passagers et plus de homards que de passagers. A 6 heures, nous avons repris la mer. J'ai distingué alors quatre aigles en papier accrochés à des pics en apparence inaccessibles : il doit y avoir force étudiants à Malte. En nous levant de table, nous avions perdu Malle de vue. Si j'avais pu débarquer à Malte, j'aurais renouvelé sur le tombeau des anciens chevaliers le serment auquel

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je commence à craindre de ne pas rester fidèle jusqu'au bout.

A la même date, Armand Levy écrit de Malte :

Dimanche 16 septembre 1855.

Nous pensions aujourd'hui débarquer à Malte et visiter l'église et les tombeaux des chevaliers. Le frère du grand poète Jean Kochanowski y fut chevalier. Beaucoup de Polonais l'ont été. Mais à une heure du matin, un instant après notre arrivée, le commissaire nous fit connaître que nous étions en quarantaine'à cause de quelques cas de choléra existants à Marseille d'où venait notre bateau. Les Maltais sont moins difficultueux ordinairement, mais ils sont contraints à cette rigueur par le gouvernement napolitain qui les y mettrait eux-mêmes, et cela nuirait à leur commerce qui est considérable avec la Sicile. Nous voici donc toute la journée au port et nous repartons ce soir pour Scyra où nous serons dans cinquante heures, puis à Smyrne, Metelin, Gallipoli et Constantinople, où nous serons, je pense, samedi matin. Nous avons passé encore la nuit sur le pont dans nos manteaux : la nuit était belle, quoique sans clair de lune. La bonne humeur d'Henri ne se dément pas. Son amour littéraire l'emportant, il sollicite ton père de le faire passer pour son secrétaire dans l'étude et interprétation des langues mortes, son attaché spécial pour la partie scientifique, ce qui ne l'empêche pas de relever sa moustache et de jurer par son sabre. 11 regrette énormément de n'avoir pas la faculté de tirer les goélands, qui nous suivent durant plusieurs heures à chaque fois que nous quittons terre : il s'est un peu consolé en admirant , les courses des marsouins qui ont à peu près la timidité des carpes de Fontainebleau et filent avec la rapidité de l'éclair. Nous en avons vu courir à fleur d'eau et plus vite que notre

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vapeur. Et Henri enviait cette vie libre et sans souci des droits électoraux : cela lui semblait l'idéal du vrai citoyen. Nous faisons tous bon ménage. Nous sommes dix -huit seulement aux premières : il y en a un plus grand nombre aux dernières places, deux cents militaires qui vont à Sébastopol. Nous causons avec ton père comme à l'Arsenal, nous nous promenons sur le pont, nous lisons un peu de turc dans le Drogman de M. Alexandre Chodzko, et je fais aussi du polonais. Je ne t'ai rien dit de mon trajet jusqu'à Marseille. La chaîne des collines qui bordent le Rhône sur toute sa rive droite et qui formait notre horizon est magnifique, d'une belle teinte grise violacée, les mûriers sont nombreux dans la campagne et plus nombreux encore les oliviers aux feuilles d'un vert pâli qui prêtent à la nature une certaine mélancolie. Ton père va parfaitement.

Nous n'aurons plus, jusqu'à Constantinople, que le mémorial humoristique d'Henri.

Depuis le matin, écrit-il Je 17 septembre, nous voguons en pleine mer avec un vent contraire qui nous ballotte rudement. Nous croisons en route beaucoup de navires; à un moment nous en avions en vue cinq à la fois, une frégate anglaise vogua quelque temps de conserve avec nous, puis disparut je ne sais où. Dans l'après-midi les flots nous balancèrent tellement que presque tous les passagers tombèrent malades. Le prince Ladislas, sans être formellement malade, était loin d'être à son aise. Il aura pris froid sur le pont. Des trente personnes qui s'asseyaient à notre table, il n'en resta que neuf, y compris les cinq officiers du bord : voilà les 1 tours que joue le mal de mer. 11 n'aurait pas osé s'attaquer à M. Adam, mais je n'étais pas sans craintes en ce qui me concernait. J'en ai été quitte, et M. Adam et moi n'avons

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éprouvé qu'un redoublement d'appétit : si les requins sont fameux par leur voracité, c'est qu'ils ne cessent de se promener en mer. Je me suis surtout appitoyé sur un pauvre petit capitaine d'artillerie qui luttait contre la maladie comme Saint- Arnaud contre la mort. Il voulait manger à toute force, mais il dut, hélas, capituler. Il n'est pas question des femmes à bord, qui se dissimulent toutes, parce qu'elles sont malades ou honteuses. Chez notre infirmière décorée la croix a pâli et, ce qui est plus étonnant, la langue a cessé de fonctionner. Une dame splendidement belle a fait son apparition au milieu de nous à Malte, on aurait juré que c'était la déesse de l'île de Cythère dans le voisinage de laquelle nous naviguons. Nous l'avons admirée à table, je l'ai ensuite entrevue dans une cabine, lorsqu'elle passait d'un lit à un autre, puis elle s'est en quelque sorte évaporée, comme si, après nous avoir enchantés, elle avait regagné Cythère. Peut-êlre est-elle simplement malade et se dissimule-t-elle pour ce motif. Deux tourterelles ont passé la nuit sur notre navire; les matelots en ont saisi une, l'autre depuis le matin voltige autour du bâtiment, sans doute qu'elle se noiera de desespoir. Quel bel exemple d'amour conjugal offert par ce pauvre oiseau ! Le pont est désert comme si la peste y avait passé. L'orage m'a empêché de fermer l'œil jusqu'à minuit.

18 septembre.

L'orage continue. Les vagues ont à plusieurs reprises visité l'avant du navire. Les malheureux soldats n'ont point échappé à ce baptême : c'est comme si Neptune, l'ancien roi de ces mers, avait voulu donner un signe de son immortalité. Qu l sait s'il n'est point détenu dans ses palais cristallins, à des centaines de lieues de profondeur, par un dieu plus fort que

lui? De même que notre émigration est destinée à surgir inopinément de l'abîme, de même s'élancera-t-il peut-être un jour à la surface, et alors les temples peupleront de nouveau les rivages déserts que nous contemplons. Nous contournons la presqu'île de Matapan, l'ancienne Lacédémone, aux montagnes classiquement sauvages, tombeaux des nymphes, nous distinguons de loin une dizaine de villages. Les cimes fauves, comme si elles étaient recouvertes de peaux de léopard, recèlent dans leurs flancs abruptes les feux auxquels se sont chauffés tant de héros. La physionomie de ces parages où de si grands drames se sont déroulés pendant de si longs siècles est encore étrangement mélancolique. On est ému à l'aspect de ces côtes inhabitées, mais immortalisées , on se prend à comparer le présent au passé, Paris à Lacédemone.Qu'on me laisse le choix, et je répondrai qu'il vaut mieux, pour un émigré polonais, gravir ces monts rocailleux que faire queue à la Préfecture de police. A notre droite, l'île de Gythère nous semble très vaste, sa crête est boisée, elle est découpée de ravins profonds, où s'étendent les frais ombrages, jadis asile des nymphes. Au beau milieu de l'île se dresse un triste rocher, peut-être la reine de cette île a-t-elle été ainsi pétrifiée en punition de la dureté de son cœur. Si ce châtiment mythologique se pratiquait de nos jours, le nionde disparaîtrait à moitié sous une avalanche de pierres. Sur tout le versant occidental de l'île, on n'aperçoit aucune habitation, sauf un couvent. Il ne doit pas en exister où les moines soient exposés à de plus violentes tentations. Un Grec me dit que nie compte 60 villages et trente mille habitants. Il assure que l'autorité y est présentement confiée à des mains féminines. C'est conforme aux traditions antiques et je souhaite secrètement qu'une tempête nous y jette pour vérifier certains points. Je vois serpenter une route et rien de plus, sinon des monticules; je me figure que les soupirs des martyrs de

ADAM MICK1EWICZ

l'amour ont produit ce gonflement du sol. Les habitants de Cythôre se sont insurgés contre les Anglais. Acculés au rivage, ils ont franchi la baie à la nage au nombre de quarantedeux et aucun n'a péri. Polonais I apprenons à nager. Le golfe, en tirant un peu l'imagination par l'oreille, prend ici la forme d'une courge. A deux heures de la nuit nous jetons Tancreà Syra.

19 septembre.

Syra est une ville blanche comme le lait, ses maisons se ressemblent toutes et se terminent en terrasse. Elle se partage en deux; la ville catholique, avec son couvent, est tout à fait distincte de la ville. basse qui longe la mer et qu'habitent les Grecs et les étrangers. La contrée est sauvage, de rares arbustes s'y montrent, la ville possède plusieurs moulins à vent dont les ailes entoilées ont la forme de bleuets. Sur un monticule qui domine la ville, s'élèvent des ruines qu'on nous a dit dater des croisades. On nous a de nouveau régalés d'une quarantaine ; un soldat nous était mort dans la nuit, cela a sans doute contrihué à nous faire interdire l'entrée de la ville. Vers dix heures le navire alla jeter l'ancre à Delos où Ton débarqua, une passagère grecque avec son enfant : elle est condamnée à un stage de douze jours. Or cette île qu'habita Jupiter, où naquirent Diane et Apollon et qui abrita pendant la guerre contre Xercès les trésors de la Grèce entière, est aujourd'hui déserte. C'est à peine si quelques cabanes de pêcheurs s'y rencontrent et si quelques bergers hantent l'intérieur de l'île. Au pied de la montagne, on enterra le soldat décédé en l'enroulant dans les couleurs nationales et en plaçant une croix sur sa tombe. En face de nous deux petites îles, l'une célèbre par ses vins que nous n'avons

ADAM MfCKlEWICZ

pas goûtés. Minos, un petit Grec de Smyrne, attrape sur le rivage deux douzaines et demi de hérissons de mer qu'il nous accommode : c'est un détestable régal. La quarantaine se compose d'un bâtiment qui n'a que les quatre murs et devant lequel monte la garde une sorte de brigand. J'ai peur que la Grecque n'y expire non de maiadie,mais de faim. Notre paquebot se remet en marche.

20 septembre.

Le 20 fut l'une des plus intéressantes journées de notre traversée. Depuis quatre heures nous voyous déjà les îles des lapins parsemées d'arbres. La mer est couverte de navires auxquels nous ne prêtons plus aucune attention. Sur la rive

s'étale une forteresse turque, blanche, carrée, et d'une structure singulière. Plusloin des bouquets d'arbres,des peupliers, des cyprès énormes : c'est Smyrne. Nos regards furent attirés avant tout par les ruines d'une antique citadelle génoise qui surplombent le port. Le cimetière est une vraie forêt de cyprès plus grands que nos peupliers. Cette fois on nous permet de débarquer. La santé de M. Adam est parfaite. Nous n'étions pas depuis une heure à terre que nous avions déjà rencontré trois caravanes de chameaux dans les étroites rues de la ville. Je suis comme un homme amené pour la première fois à une Exposition et qui a besoin d'un peu de temps pour se rendre compte des objets. Ici, hommes, animaux, bâtiments, tout est si différent ! Je regrette vivement de n'être pas en uniforme, car un Européen au milieu d'Orientaux fait l'effet d'un bâton dénudé qu'on planterait au milieu d'un parterre de fleurs. Nous avons un guide Juif qui est un second exemplaire de nos courtiers de Berdyczew. M. Adam et le prince Ladislas rendirent d'abord visite au consul de

France. Quels beaux kawas il possède 1 Ils portent sur le ventre un arsenal suffisant pour un escadron, et c'est à peine si, sous les pistolets et les poignards, leurs moustaches se font jour; ils y ajoutent des pincettes démesurément longues pour saisir les charbons du brasero oriental. Quoiqu'il n'ait pas plu depuis de longues semaines, la boue des rues m'a rappelé nos villes polonaises. Nous avons déjeuné chez un Juif. L'eau-de-vie de Smyrne est excellente. Nous avons pris le café dans un estaminet turc, assis sur des coussins ; au centre de l'établissement une fontaine et partout la fumée des pipes et des narghilés. Parmi tous les va-nuds pieds qui nous entourent, nous apercevons deux officiers turcs dont l'un savait au moins que les Polonais sont une nation éternellement en guerre avec les Russes. Notre guide nous a conduits chez lui; il nous a présenté sa femme, une poupée de douze ans très originale,entortillée du cou jusqu'aux genoux dans des chaînes de Vénise et la ceinture agraffée par des ducats de la grandeur de soucoupes de tasses à café. Les femmes juives se promènent en babouches jaunes; on nous a servi sur des tabourets de bois des confitures délicieuses. Nous avons visité deux Synagogues où des vieillards d'une gravité classique lisaient les Ecritures, et un couvent où ua capucin tirait du vin. Quel contraste des deux religions ! Nous avons admiré le tombeau du général Pac en marbre blanc et avec des inscriptions latines et polonaises. Le prince Ladislas a donné au capucin, pour dire une messe à l'intention de Pac, une monnaie qui a disparu dans les plis de sa robe comme dans l'anfractuosité d'une montagne. On nous a mené ensuite à l'habitation de l'Iman turc et au bazar où les cordonniers sont en majorité. Les soldats turcs ont un air gauche, on voit que leur uniforme les gêne, leurs officiers ont des damas richement montés et des ceintures entretissées d'or; mais qu'il y a loin d'eux aux kawas grecs et aux bachi-

bouzouks! Nous avons vq ud de ces derniers qui, outre ses pistolets, ses poignards et ses pincettes, devait porter un canon enroulé dans sa ceinture, car c'est à peine si la rue était assez large pour lui, les jambes nues jusqu'aux genoux, cuivrées et par place recouvertes d'une écaille de piastres. Nous avons rencontré des femmes, un masque noir sur le visage et enveloppées dans des draps blancs, pour ainsi dire en religieuses. Au milieu d'une fourmilière tellement disparate, personne n'est curieux, personne ne vous accroche. lies marchands se tiennent gravement dans leurs boutiques, sans même jeter les yeux sur les passants. Des chiens jaunes circulent librement par les rues, je ne les ai pas encore entendus, j'ignore par conséquent comment ils aboient en turc. Nous étions, à 3 heures, de retour à bord, de peur de nous mettre en retard. Nous embarquons beaucoup de voyageurs, quelques femmes grecques, une belle jument anglaise qui, la pauvrette, s'est blessé les reins. J'ai vu la manière dont les Grecs préparent les figues : ils les lavent dans une composition qui a la couleur de Feau de mer, les /tordent comme du linge, les enveloppent et les empilent. Une vingtaine de gaillards sont autour d'une table occupés à cette besogne. Ils m'ont rappelé Bar-le-Duc où se préparent les confitures si célèbres en France; mais en France, au lieu de garçons moustachus et cuivrés, ce sont des pelotons déjeunes filles qui, avec des épingles, fouillent des groseilles. J'oublie, certes, plus d'un détail digne d'être noté : qu'y faire, puisque par malheur je foule pour la première fois le sol de l'Asie !

âl septembre.

Non loin de l'île de Tenedos, nous faisons notre entrée dans la mer de Marmara. Nous apercevons distinctement le tom-

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beau d' Achille à Troie, mais nos regards cherchent en vain celui d'Ajax. Dans le détroit des Dardanelles nous voyons trois campements de bachi-bousouks, notre navire s'arrête au pied d'une ville que protège une forterese, et je songe à la délivrance de Vienne par Sobieski. Nous ne primes terre quelques heures qu'à Gallipoli, ville plus orientale encore que Smyrne. Un corps de garde français se trouve près de la mosquée. Les derviches accomplissent leurs étranges cérémonies religieuses, une dizaine d'entre eux dansent sur on seul rang, ils avancent, reculent et écument comme des vagues furieuses, pendant que le derviche qui se tient devant eux rugit comme un possédé et que la sueur ruisselle des fronts. A l'entrée, dans des chambres situées sur la droite, des Turcs ronflent de fatigue, et dans un autre coin sont gravement assis des fumeurs de narghillcs parmi lesquels j'ai remarqué un soldat français d'infanterie, vieux gascou à trois chevrons et avec la croix, et qui semblait l'ancien de ces derviches. Les Français se sont donné la peine d'écrire quelques noms au coin de certaines rues. Nous avons retrouvé sur le navire cinq Polonais de Gallipoli, un certain Menkalski, marchand de bœufs, j'ignore la profession des autres. Ils ont fait le plus cordial accueil à nos candidats kosaks. La mer est splcndide, les navires plus nombreux que les barques de pêcheurs et des forteresses partout. Je n'ai vu sur aucun théâtre de plus merveilleux décors que ces environs où les arbres abondent, mais où on n'aperçoit pas de terres cultivées. Visiblement ces bons Turcs n'aiment pas estropier le sol. A Gallipoli, on nous a fourré, à bord, 130 convalescents, si bien qu'il devient malaisé de se promener sur le pont.

22 septembre.

Dès cinq heures du matin, le paquebot ralentissait sa marche pour arriver de jour à Constantinople. A 6 heures, nous aper-

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çûmes Stamboul. Ce n'est pas une ville, c'est une merveille. Gomment la décrire, puisque toutes les peintures qui en ont été faites ressemblent à Constanlinople comme un poing à un nez. Le soleil oriental dorait les fenêtres et les minarets de celte cité vraiment enchanteresse. Des bandes d'oiseaux rasent les vagues, des marsouins nttus ont longtemps escortés. Je suis frappé d'étonnement à la vue d'un couple d'immenses vaisseaux de guerre turcs, dont la proue est ornée de lions singuliers, Je n'ai jamais rencontré de bâtiments tellement gigantesques, ce doit être des souvenirs du sultan Amurath, ils servent aujourd'hui d'hôpital. Nous avons perdu deux heures avec nos bagages. Un officier kosak vient audevant du prince Ladislas. Le docteur Drozdowski nous donna à nous un Turc qui nous installa chez lui avec nos malles. Nous y rencontrâmes un prêtre polonais qui y demeure, mais auparavant une bonne femme italienne, ce qui est de bon augure.

Maintenant le journal d'Henri s'arrête, mais ses lettres vont alterner avec celles d'Armand Levy et d'Adam Mickiewicz lui-même.

Mon cher Ladis, m'écrivait Armand Levy le dimanche 23 septembre 1855, nous voici à Constanlinople. La traversée a été excellente comme temps et comme santé. Nous sommes presque les seuls qui n'ayons pas souffert du mal de mer. C'est hier matin au point du jour que nous avons aperçu le Bosphore. Le reflet du soleil sur la ville était d'un grand effet. Nous voyons pour ainsi dire naître Constantinople, sortant de l'ombre et du brouillard. Nous avons dû attendre long^ temps pour obtenir nos bagages. Pendant ce temps nous admirions la mosquée d'Achmet, puis le Sérail et Sainte-Sophie*

276 ADAM MICKIEW1CZ

qui domine la colline sur laquelle s'élève Constantinople. Une barque nous emmena sur les rives du faubourg de Galata, où nous sommes allés chez un docteur polonais qui était venu engager ton père à bord ; nous y avons déposé nos malles. Puis un heureux hasard rendant libre un logement dans la maison, nous nous y sommes casés, à la grande joie de Henri qui ne rêvait qu'à trouver une cour pour y dresser la tente, qui pensa un instant la dresser dans la chambre et finalement en fit des quasi-paillasses. Nous sommes très simplement, mais très bien. Nous nous décivilisons à qui mieux mieux, mais avec une facilité et un plaisir qui nous étonnent. Nous revenons à la nature. Le sauvage des Charmettes nous porterait envie. A ce propos, jeté dirai ma première impression en mettant le pied sur le sol de l'Orient, celle qui m'a de ^suite saisi à Smyrne, c'est que je me sens épris de l'Orient, de sa nature, de son soleil et de sa vie. A voir combien peu leur suffit, combien ils sont loin des soucis qui dévorent nos Occidentaux, je me suis senti pris de pitié pour ces pauvres gens qui se murent dans un petit coin et s'y courbent et s'y rident au milieu des plus insipides occupations pour arriver à quoi ? à gagner un peu d'argent qui ne satisfasse qu'une bien faible partie de leurs désirs ou des besoins de convenance qu'ils se sont créés. Ici l'homme est sans ride et il marche droit. Il a souvent des guenilles sur le corps, mais il porte la lêtehaute. S'il est sale, il répondrait volontiers comme ce Polonais qui, parlant de la propreté allemande, disait : « Ces pauvres gens, il est bien naturel qu'ils attachent tant d'importance aux choses de cette vie, puisqu'ils n'en auront pas d'autre. » L'homme qui croit à l'autre vie peut quitter celle où il est facilement. Que cela peut-il faire de perdre ce qu'on a si l'on sait le retrouver au triple comme réalité! Nous n'avons nos besoins que pour les autres. La civilisation a mis les hommes sous le joug des conve-

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nances. Ce serait déjà un progrès que de s'en débarasser un peu. Je me fais bien à cette existence. Nous sommes campés et je n'en dors pas moins. ^Ton père est content et se porte à merveille. Henri sait si bien dire une chose gaie qu'il ferait rire un mort. Nous sommes donc toujours en bonne humeur. Hier nous avons peu couru , mais reposé un peu après noire installation faite. Ce matin, après avoir été dire le bonjour au prince Ladislas, qui est dans un grand hôtel au faubourg de Péra, nous avons été, avec un guide polonais qui parle turc, visiter le vrai Constantinople, de l'autre côté de l'immense pont de bateau jeté sur le bras de mer qui sépare la ville de ses faubourgs. Nous n'avons pu encore qu'en prendre une idée générale. Mais nous avons été tout étonnés des éloges donnés à Péra, quand nous comparions l'étroitesse et la saleté des rues de Péra avec la quasi-propreté de Stamboul. Que sont devenues ces vastes places, ces grandes rues de Byzance, tous ces grands souvenirs que les Empereurs y avaient accumulés, après les avoir tirés de tous les coins du monde? Tout a disparu. Les Croisés ont détruit, les Vénitiens ont emporté, les Turcs ont enseveli le reste. On dirait un camp établi sur les places, le long des rues et qui s'est immobilisé. Peu à peu les tentes solidifiées ont resserré entre elles et étouffé l'ancienne cité. Les faubourgs de Péra et de Galata présentent le spectacle d'une double invasion, celle des marchands de toute nation superposée à celle des barbares. Ton père n'a pas l'air de ressentir la moindre fatigue. Toute cette vie campée qui en abattrait d'autres semble pour lui naturelle. Henri prétend que c'est un faucon tenu en cage qu'on a rendu à la liberté.

Ce môme jour Henri n'a que le temps de tracer quelques lignes :

Nous campons à Galata et nous avons déjà à soutenir

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une lutte contre tout le monde. Il y a ici un ramassis d'Européens qui prétendent imposer aux Turcs je ne sais quelle civilisation superficielle et qui font les fanfarons. Nous vivons à la turque, en adoptant la poule au riz, ce qui nous revient bon marché, mais scandalise chacun. A la façon dont ils se trémoussent, on dirait les Polonais plus nombreux que les Turcs : ils politicaillent pis encore qu'à Paris.

Le 27 il date sa lettre de Galata, mais il u\ a ni numéro ni nom de rue, ajoute t-il.

Les gens se pressent ici comme dans une foire, cela n'a d'analogie avec aucun pays de ma connaissance. M. Adam a vu les ambassadeurs de France et d'Angleterre, nous ne nous rendrons chez Sadyk que la semaine prochaine, à cause des effets destinés aux Kozaks et qui ne viennent que d'arriver. Nous avons vu peut-être le dernier Ataman Kozak : Hanczarew, qui est venu avec le pain et le sel chez M. Adam; nous avons pleuré en le voyant, et j'ai regretté que vous ne fussiez pas ici pour transmettre ses traits à la postérité. Il nous attendra chez lui, il nous invite à l'aller voir. H a fourni 500 Kozaks à Sadyk, il veille sur ses enfants, il se rend au milieu d'eux, il les gronde au besoin. M. Adam a reçu lskinder-Pacha et Skinder Bey, une de ses anciennes connaissances, et qui a défendu Silistrie avec tant de gloire. Ce sont de fameux Polonais qui ne sont pas perdus pour leur patrie, dont ils maintiennent le nom en honneur jusque dans l'extrême Orient. Je m'étonne de la vigueur avec laquelle M. Adam supporte cette vie plus dure que la vie ordinaire des camps. Si Dieu donne qu'il continue ainsi, tout ira bien.

Dorénavant les lettres d'Armand Levy plus explicites nous initieront davantage que celles d'Henri aux dé-

marches d'Adam Mickiewicz, elles dépeindront même avec plus dé détails quelques-uns de ces types bizarres qui semblent suspendus entre l'Occident et l'Orient :

Péra, jeudi 27 septembre 1855.

Mon cher ami, la santé de ton père est excellente et la nôtre également. Nous avons vu le fameux Iskinder-Pacha (Uinski), jadis employé au chemin de fer d'Orléans et aujourd'hui l'un des premiers généraux de l'armée turque, le chef des bachi-bouzouks (ce qui en turc veut dire : têtes folles). Nul homme plus simple. J'ai vu sa terrible blessure au front, . une entaille à laquelle nul autre n'eût survécu, et cela n'a pas même affecté son cerveau. Un doigt coupé, et deux autres blessures au ventre ; au demeurant, se portant à merveille et partant pour Eupatoria rejoindre la cavalerie turque. C'est lui qui fut vainqueur sur le Danube à Kalafat. Les rapports russes ont parlé du nombre considérable de troupes auxquelles on n'avait pu résister, et en réalité Iskinder n'avait que huit cents hommes avec lesquels il fît la charge, plus deux cents en observation. Mais la charge fut impétueuse, le colonel fut renversé du premier chocet les]milliers de Russes furent vaincus. Il voulait sauver la vie au colonel Karamzin, le Gis de l'historien, mais il arriva trop tard ; un bachi-bouzouk lui avait déjà enfoncé son sabre dans la gorge et il vit jaillir le sang comme d'une fontaine. Il a raconté que, dans un engagement avec les Russes, les Turcs ne voulaient pas combattre sans avoir fait les ablutions prescrites par le Koran ; il leur dit : Plongeons-nous tous dans le Danube, cesera plus tôt fait et marchons à l'ennemi. Un bachi murmure. Il demande qui. On se tait. H dit que c'est un lâche alors puisqu'il a peur. Le bachi sort des rangs. Et lui il le fait mettre à genoux et lui tranche simplement la téte, puis il dit : « Les

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ablutions sont faites : le sang a tout effacé. Marchons à l'ennemi, i Tous le suivirent et furent vainqueurs. Une autre fois il leur disait : c Si je nie retourne, tuez-moi, et j'en ferai autant de vous. 1 Et tous s'élançaient. On raconte que quand il harangue ses bachi-bouzouks,il les émeut beaucoup : il leur parle de sa maison, il pleure, et tous pleurent avec lui. Et il dit qu'il n'y a pas d'hommes plus doux ni plus obéissants et faciles à conduire : et pourtant c'est ce que les civilisés appelleraient un ramassis de gredins. N'est-ce pas curieux de voir les hommes de l'ordre ancien, les défenseurs de la civilisation la plus développée et la plus exquise faire appel aux barbares pour les défendre, soit aux mobiles et aux zouaves, soit aux bachi-bouzouks ? Ceci nous explique tout un côté de l'histoire de l'ancienne Rome. Les bachis n'ont pas de solde et ils vivent Dieu sait avec quoi ; mais il leur faut si peu ; et quand on leur dit que le Sultan n'a pas d'argent, ils le plaignent et disent : le pauvre homme ! Quand àfskinder-Pacha, il n'a qu'un défaut, celui de jouer et de boire : or comme boire est défendu par le Koran, il possède un Koran magnifiquement relié qu'il porte toujours et baise souvent : carie Koran est plein delà plus excellente eau-devie, et un petit trou imperceptible, quand il est pressé, désaltère le brave dévot. Pour le jeu, il ne peut s'en tenir : on dit qu'on ne l'a jamais vu dormir, toujours se battant, jouant ou buvant. Sa Hautesse lui avait donné un superbe sabre enrichi de diamants à l'occasion de sa victoire de Kalafut : aucun de ces diamants n'existe plus ; l'avant-dernière nuit il a perdu 20,000 piastres (il est vrai que la piastre ne vaul que le 5 e du franc), et le Polonais quia gagné disait : t II vaut mieux que ce soit un Polonais qui ait gagné qu'un Anglais, i Le capitaine Pasek des anciens jours reconnaîtrait encore le Polonais d'aujourd'hui. Si maint défaut a résisté aux siècles, la vertu suprême aussi est demeurée, plus grande s'il est

possible, une valeur indomptable. — Une autre figure très remarquable est celle de Skinder-Bey, aujourd'hui chef d'état-major du commandant de l'armée Egyptienne. C'est lui qui défendit Silistrie avec tant de courage. Combien ces hommes qui ont montré tant de cœur ont de simplicité et de bonté visible ! La physionomie ferme, la parole nette, l'atmosphère chaude. C'est à leur approche que Ton comprend ce mystère : comment un acte vrai et grand nous allume intérieurement, nous purifie et fait par tous nos pores jaillir une lumière, comme autour de la tête une auréole. Skinder-Bey est venu plusieurs fois, il a passé avec nous la soirée entière hier. Il a été au camp de Sébastopol. Canrobert, à ce qu'il paraît, était bon pour le soldat etaffableavec ses subordonnés, mais il n'y a qu'un mot sur Pelissier : qu'il est terrible! C'estce que j'ai aussi entendu dire sur le bateau. — Il y a trois jours est venu un homme simplement vêtu d'une robe de drapbleu, avec un chapeau gris rond, offrant à ton père un pain. C'était le bonjour antique, le pain et le sel de l'hospitalité. Cet homme était l'Ataman des Kozaks de la Dobroutcha. Il avait l'air d'un saint. Je ne savais point d'abord qui il était, mais je fus impressionné comme à l'approche d'un homme de Dieu. Je ne comprenais pas tout, mais je saisis ce que signifie le don des langues, cette langue universelle que nous comprendrions tous, si nous étions plus élevés, la langue des esprits, indépendante des mots . 11 y a certaines manières de dire qui sont entendues de tous : et c'est là la vraie parole. Or Hanczarew faisait à ton père l'effet de la dernière apparition du génie slave : c'est peut-être le dernier, disait-il. Et l'Ataman luimême semblait le sentir et en être triste, car il racontait les efforts qu'il avait faits, mais en vain, pour trouver quelqu'un qui puisse le continuer, qui s'initie à sa tradition et comprenne la situation; il ne croit pas que son fils puisse le suppléer, et c'est çe qui l'afflige. Des mœurs si simplement patriarchales

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ne se recréent pas, quand elles s'en sont allées, et quand elles s'en vont, comment les retenir? Ces Kozaks occupent sur le Danube une position importante. Nicolas voulut se les attacher, il appela à Petersbourg l'Ataman Hanczarew, mais

celui-ci, loin d'être séduit, ne vit dans l'Empereur qu'une bête sauvage. 11 nous a fait la description de son pays, et ton père en était enchanté. En partant, il nous a serré la main en nous engageant à l'aller voir, ce que nous ferons.— Avanthier, j'ai été faire dans la journée une longue course dans Péra/puis à Top-hané (Arsenal : mot-à-mot fonte de canons, top, canon, c'est assez expressif), à une nouvelle mosquée de Dolraa-Baché, bâtie près du nouveau palais que Ton vient d'achever pour le Sultan, et je suis revenu par les hôpitaux où j'ai cherché un blessé, mais il venait d'être renvoyé en France, guéri après amputation. Au retour, j'ai été en bateau avec ton père et Henri voir une famille polonaise à Be-bek, à une heure de Constantinople, en remontant le Bosphore vers la mer Noire. Le soir, en rentrant, nous avons trouvé à la maison le prince Ladislas, qui était venu de Térapia où il demeure. Hier nous y sommes retournés ensemble. Térapia est la demeure des ambassadeurs de France et d'Angleterre, aussi sur le Bosphore, un peu plus loin que Be-bek. Pendant que ton père était chez l'ambassadeur d'Angleterre, j'ai été faire une promenade sur les hauteurs qui dominent le Bosphore et d'où l'on aperçoit l'entrée de la mer Noire : c'est une vue magnifique. Puis nous avons parcouru les jardins de l'ambassade française d'où l'on jouit d'une vue très belle aussi, jardins qui sont comme un panorama. Le bateau a vapeur étant parti, nous sommes retournés à Constantinople dans le caïque d'un colonel polonais au service de la Turquie, Jordan. Le caïque est un bateau très long et très étroit où Ton tient peu de monde, deux, trois au plus, et couchés dans le fond du bateau sur des coussins (Henri n'était pas

venu à Térapia). Cela rappelle les gondoles de Venise, mais c'est moins commode. Elles sont d'un bois doré et jolies, et elles filent vite, quand le vent gonfle la voile. Nous sommes revenus de Térapia presqu'aussi vile que par le vapeur. Ce Bosphore est délicieux. On dirait une série de lacs qui se rouvrent et se ferment, bleus comme le Léman, grands comme le lac de Zug et bordés de maisons tout le long du rivage, maisons en bois dont la couleur rouge, ou jaune, ou grise donne les plus beaux reflets au soleil, et les hauteurs sont boisées. J'apprends quelques mots turcs, mais je m attache surtout au polonais. Henri commence à être édifié de moi et déclare, avec cet air que tu lui connais, qu'on peut faire quelque chose de moi. Cette déclaration vient de bien faire rire ton père. Ton père vous embrasse.

Avant de laisser Armand Levy reprendre la parole, arrêtons un moment notre attention sur les personnalités singulières dont il nous a ébauché la physionomie. Un émigré, c'est un homme qui poursuit le relèvement de sa patrie à travers les milieux les plus différents. Il est irréprochable tant que sa patrie reste son unique mobile, il cesse dè l'être dès qu'un intérêt personnel influe sur ses actes. Les Polonais apportent partout l'expérience douloureuse d'un siècle d'infortunes, et une force de projection qu'ils doivent au passé politique et à la mission historique de leur nation. Ils ont le mépris de la vieille société, la foi dans le prochain avènement d'un monde nouveau. Seulement il n'y a tradition si vigoureuse ni caractère si énergique qui se préserve entièrement des influences délétères de l'air ambiant. En traversant des races, des climats, des

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mœurs et des religions divers, en imprimant son impulsion, on reçoit en revanche soi-même plus d'une empreinte étrangère. Le héros à la Byron à la longue frise l'aventurier. Ce n'est pas que le mot d'aventurier nous épouvante. Les croisades ont été d'héroïques aventures et nous vivons à une époque d'ignominies si raisonnables que les âmes sont tourmentées de la soif de l'inconnu et prêtes à tout subir pour échapper au règne d'un prosaïque égoïsme. Toutefois les Polonais, en rendant d'éminents services en Orient, l'ont fait souvent au détriment de leur intégrité morale. Mais ils ont mené des existences plus invraisemblables que les romans les plus osés. Pour nous borner, l'un des deux noms que nous trouvons sous la plume d'Armand Lcvy, Ilinski était impliqué à quinze ans dans une tentative de soulèvement contre les Russes et contraint de quitter sa patrie. Il combattit dans les troupes de la reine Christine en Espagne, passa au service de Don Pedro de Portugal, assista en Perse, en 1838, au siècle d'Herat, rejoignit en 1848 le corps de Bem en Hongrie, se réfugia en Turquie avec le général, y parvint au rang de pacha, et il se fit de son vivant une sorte de légende autour de son nom. Je le vis à Constantinople en 1861. Son ami Michel Czaykowski (Sadyk Pacha) habitait à Kabatach dans un quartier proche de Péra : il y vivait à l'Européenne. Ilinski demeurait au cœur de Stamboul et menait une existence orientale; il avait pour femme une bosniaque musulmane et par conséquent cachée dans un harem. Il nous reçut dans un vaste salon meublé de larges divans turcs, nous fit ap-

purler le café et les pipes d'usage et entama des récits, dont la sténographie seule eût pu donner l'idée. Tout à coup un petit être mignon et enturbanné s'approcha d'ilinski : « Je vous présente, me dit le Pacha, mon fils Emin Bey. »En embrassant la frêle créature, je dis au père : « Votre garçon est joli comme une demoiselle. » Ce que je croyais un compliment naturel et banal se trouva être une offense. Ilinski perdit subitement sa bonne humeur, nous prîmes congé de lui et, dès que nous fûmes en selle, Sadyk me dit : « Le pauvre Ilinski a désiré ardemment un fils et il lui est né une fille. Lorsqu'elle a été en âge de marcher, il s'est persuadé qu'il avait un garçon, il Ta habillée en homme, et c'est raviver une plaie vive que de contredire sa marotte. Quel bizarre personnage! ajoutait Sadyk. Nous avons même rang et même traitement. Ce traitement suffit à peine au train modeste que je mène. Ilinski s'est mis sur un grand pied. Il est vrai qu'il ne paie pas ses nombreux domestiques qui lui sont très attachés, tandis que je paie les miens qui me servent médiocrement et quittent souvent mon service. Je tombe un matin chez Ilinski et je le trouve pris de vin et occupé à fustiger à coups de tuyau de pipe un nègre qu'il avait attaché par les pieds à une poutrelle du plafond. Je m'empresse de couper la corde et je reproche chaleureusement à Ilinski son inhumanité. — Puisque Sadyk Pacha prétend que je te maltraite, exclame Ilinski au nègre, va chercher un autre maître. — A ma grande surprise, le nègre me reprocha de vouloir le priver sans motifs d'un maître si excellent, il se jeta aux genoux d'Ilinski et

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je dus joindre mes supplications aux siennes pour qu'il consentit à garder ce malheureux. Explique qui pourra ce phénomène!» llinski mourut quelques années après à Gonstantinople. Kuczynski (Skinder Bey) périt aux environs de Bagdad sous la lance d'un Arabe. Si certains de ces pachas polonais gardaient plus d'un travers occidental et cédaient à plus d'un entraînement de l'Orient, il leur sera beaucoup pardonné, car ils ont beaucoup aimé la Pologne.

Samedi 27 septembre 18515.

C'était hier vendredi, écrit Armand Levy ; donc jour férié chez les Turcs. Je me faisais par avance une joie d'assister à leurs cérémonies. J'entre dans une mosquée , mais je ne tarde pas à entendre Je mot gatch, qui veut dire en turc : va-Ueriy et je sortis. Mon guide ne m'avait point averti que pendant la prière les vrais croyants sont seuls admis. J'ai vu Sainte-Sophie : c'est une magnifique église. Constantinople m'a rappelé Venise, mais Sainte-Sophie surpasse autant Saint- Marc que la Corne d'Or le grand canal.

Venise, c'est Constantinople en miniature. J'ai visité d'autres mosquées encore ; quand il n'y a pas de réunions de fidèles, on entre sauf à donner un baktchich en cadeau aux gardiens. Encore me dit-on que cette facilité n'existe que depuis la guerre actuelle. Autrefois il fallait un fîrman du Sultan qui s'obtenait assez difficilement et coûtait assez cher : aussi se réunissait-on toujours un certain nombre. Mais depuis que nous protégeons sa Hautesse, la curiosité anglaise s'est passée de permission et s'est satisfaite d'ellemême. Et tous ont fait comme les Anglais. Mais chacun y apporte un respect que l'on est loin de garder dans Saint- Pierre de Rome. Le culte n'est pas encore regardé ici comme

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cérémonie théâtrale; il n'en est pas descendu là; mais grâce à la civilisation, cela peut bien arriver prochainement. En attendant, je rends hommage au sérieux que les Musulmans

apportent dans leur culte. On sent, en franchissant le seuil de la mosquée, qu'on est dans un lieu saint. Mon impression première fut celle-ci : Je me sentis incliné vers terre, et c'est en effet là la posture de tout Musulman, l'homme résigné à la volonté de Dieu (telle est la signification du mot Musulman); on ne se sent pas porté en haut comme dans les cathédrales gothiques aux nefs resserrées et aux voûtes élancées. C'est un sentiment réellement religieux, mais terrestre. Et, comme toujours, l'architecture répond à la pensée intime du culte. Une coupole soutenue sur quatre piliers peu élevés, tel est en général l'aspect de la mosquée. Dans l'Eglise catholique, tous les fidèles, les uns à la suite des autres, se voyant peu , ont chacun les regards fixés sur le sanctuaire, sur le prêtre et l'hostie, cherchant le médiateur. Dans la mosquée, tous ensemble, sans distinction, accroupis sur les nattes et invoquant Allah; nulle parole que celle du Koran. Il n'y a pas une image, pas une statue : rien qui trouble la solitude de l'homme avec Dieu. C'est un commerce tout de contemplation entre la créature et son créateur : elle prie et se résigne. Privée des médiateurs que Dieu donne dans les saints, elle s'élève plus difficilement. Elle ne peut renouveler sa vie et, comme notre Occident, être toujours jeune. L'Islamisme a été une énergique protestation contre l'efféminisme chrétien et contre l'oubli de l'unité de Dieu à une époque de querelles théologiques et d'adorations outrées pour les saints. Mais il n'avait pas un principe ^le développement en lui. Aussi, quand son œuvre de lutte fut finie) il a vite dégénéré et sans donner aucun germe pour une vie nouvelle. Voilà pourquoi les Turcs se sont trouvés livrés tout affaiblis à la civilisation occidentale, qui ne peut que* les dissoudre. Dans notre et it

moral actuel que pouvons-nous leur apporter : à quoi croyonsnous nous mêmes ? Le vieux Turc peu à peu s'en ira et le nouveau ne sera qu'un esprit fort, ni chrétien ni musulman. On observe que déjà, depuis la réforme turque, plusieurs des qualités du Turc s'en vont et rien ne les remplace; pourtant fautil regretter les mœurs qui accompagnaient ces qualités, les terribles massacres accomplis soit chez eux, soit contre les Grecs? Us avaient les qualités de leurs défauts, c'est incontestable, mais ceux-ci ne pouvaient plus être tolérés. Quand la peine méritée par nos fautes est assez grande, il faut bien que le fléau s'en aille... Notre dnogman qui, comme je le l'ai dit, est un vieux Polonais établi depuis quarante ans ici, raconte de temps en temps des anecdotes. Il a vu tant de choses! Il a assisté au massacre des Janissaires : il était au service de l'un d'eux. Et c'est un hasard heureux qu'il ait échappé, on tuait non seulement les Janissaires, mais leur famille, leur domesticité, jusqu'à leurs marchands attitrés, tout ce qui avait tenu à eux. Quarante mille ont péri. La veille, ils étaient tout-puissants. Le Sultan obtint contre eux un décret d'excommunication : on le lut dans les mosquées, le peuple se jeta sur eux et ils furent anéantis. Le Sultan se délivra de ses maîtres-serviteurs, mais en même temps il perdit une force contre l'étranger. Terrible alternative des Puissances qui sont en décadence. Ce qui avait été l'appui des Sultans était désormais pour eux un danger, car ils n'avaient plus la force morale de s'en faire obéir. Les Janissaires furent détruits non seulement à Stamboul, mais dans les autres villes de l'Empire. Ce massacre rappelle à l'esprit celui que Mehemet-Ali fit des Mamelouks en Egypte : d'abord il les flatta beaucoup, les invitant, allant lui-même chez eux. Et un jour il les convia à une grande fête. Pour arriver au kiosque où elle était préparée, il fallait passer par une petite allée entre deux hautes murailles : quand ils furent tous engagés dans

ce passage, on ferma les portes aux deux extrémités et le massacre commença : des hommes avaient été apostés derrière la muraille et liraient à l'abri. Nul moyen de se défendre. Tous furent tués, un seul échappa qui s'élança avec son cheval d'une hauteur prodigieuse.. Ils étaient quatre cents. Quelles mœurs!... Sais-tu la cause de la guerre actuelle dans l'esprit des hommes du peuple turc? L'Empereur de Russie proposait au Padischadh de lui donner Odessa, à condition qu'il pût bâtir une maison à Buiukdéreh (petite ville sur le Bosphore, à mi-chemin de Gonstantinople). Or le Padischahd, qui est malin, comprit qu'une maison fortifiée à Buiukdéreh valait cent Odessa. 11 ne voulut pas. Et voilà pourquoi la guerre est venue. Ils ont été contents de la prise de Sébastopol, mais, m'assure-t-on, ils disent que ce sont eux qui l'ont pris. J'ai dîné hier avec un colonel polonais au service Turc, Przewlocki, qui racontait sa conversation avec un officier russe prisonnier nommé Rich : le prince Mentchikoff s'attendait si peu à voir forcer le passage de l'Aima qu'il n'avait fait prendre aucune précaution pour la levée du camp. Aussi, quand la déroule commençfa, tous les chariots, tentes, etc., firent un encombrement tel que le ravin qu'il fallait traverser pour passer se trouva barré : or il n'existait pas d'autre passage enlre les montagnes. L'encombrement dura deux heures, et pendant ce temps les Russes eurent grande frayeur : ils se crurent pris, mais on ne les poursuivit pas. Que devient l'histoire du manque de cavalerie? Et il ajouta : la démoralisation était telle que si l'on eût poussé sous Sébaslopol, on y entrait. Donc la nouvelle du Tartare était vraie : eux voyaient la ville déjà prise. Notre manque d'initiative a tout perdu. On a oublié cette parole de Napoléon, que la victoire dépend d'une seconde d'inspiration, d'une étincelle morale. On a tout voulu soumettre aux calculs de la froide raison et réduire la guerre en problèmes d'école. Le même

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colonel était à la défense de Silistrie. Fortifications faibles, 5,000 hommes dans la place (sans compter les corps volants pour ravitailler et faire diversion), 120,000 assiégeants, deux mois de siège, et les Russes n'ont pas même enlevé une batterie. La démonstration de l'Autriche fit lever le siège, mais le colonel croit qu'ils n'auraient pas pris la ville. Il dit que Sadyk-Pacha a rendu là de grands services aux Turcs, qu'il a montré une grande habileté, beaucoup de finesse dans les ruses de guerre, trompant les Russes par de fausses démonstrations toujours nouvelles, parfois simulant des forces considérables et finalement entrant dans la ville. Et pourtant Sadyk avait peu servi autrefois, il n'avait été que le simple lieutenant Czaykowski. Nouvelle preuve que Ton peut êlre sous-officier sans avoir pâli dans les écoles spéciales. Elles sont bonnes, elles donnent le talent ; le génie, Dieu seul le départit en raison de nos mérites antérieurs à cette vie. On nait général. — Demain mardi 2 octobre, nous irons probablement rendre visite à Sadyk, à son camp de Bourgas, où nous resterons deux ou trois jours, puis reviendrons ici. On a beaucoup crié contre lui, mais il a organisé déjà deux régiments. Pour relever le drapead, il faut exister, et puis nul droit n'arrive qu'après un devoir accompli. Accomplissons notre devoir et soyons surs que notre droit ne tardera pas à être respecté. Ce que l'on n'eût pas permis aux démocrates polonais, on le lui laisse faire. Peu importe qui relève le drapeau, pourvu qu'il le soit. La cause polonaise est assez grande pour que tous trouvent leur place. D'autres ont fait un grief de l'abjuration. On a trop oublié l'enseignement que contient l'abjuration de Bem et des siens. Puisque la Russie schismatique, la Prusse prolestante et la catholique Autriche ont partagé la Pologne, et que le Saint-Siège a maudit son insurrection, recommandant par le bref du 9 juin 1832 soumission des Polonais aux Puissances légitimes, des hommes

de cœur ont été amenés à embrasser pour seul signe religieux Tépée qui pourrait combattre l'envahisseur. En réalité, ce ne sont pas eux qui ont délaissé l'Eglise, c'est l'Eglise qui les a rejetés eux et leur patrie. Et vraiment !e héros et martyr Bem est plus prés de Dieu que ceux qui l'accusent lui et ses compagnons d'armes. Si l'Eglise veut qu'on revienne à elle, qu'elle embrasse donc de nouveau la cause des nations, qu'elle réchauffe les nations de son haleine, surtout la nation fidèle et martyre. Mais quelle parole a-t-elle tenté de prononcer pour éclairer l'Europe dans les circonstances difficiles de ces années- ci, dans les ténèbres au milieu desquelles on se débat? Le palais de l'ambassade russe à Péra domine tous les autres palais d'ambassade; on le voit depuis le Bosphore sur le sommet de la colline : or ce palais est bâti sur un terrain de la République de Pologne. Même après le partage, le Sultan ne permit pas à la Russie de l'occuper, mais seulement en 1815, quand l'Empereur obtint du Congrès le titre de roi de Pologne. Ce palais, qui reçut l'ambassade arrogante de Mentchikoff, est maintenant hôpital français : les blessés sont soignés au lieu même d'où partit le signal de guerre, et par un singulier jeu de la fortune, l'un des officiers qui accompagnaient le prince dans son ambassade y est revenu comme prisonnier blessé. L'une des jolies îles de la merde Marmara, à l'entrée du Bosphore, l'île des Princes, est occupée aujourd'hui par les prisonniers russes, et c'est un Polonais d'origine écossaise, Stuart, qui leur est préposé; nous l'avons vu, ainsi que Kossilowski qui lui est adjoint comme secrétaire et que je me rappelais avoir vu à Paris chez ton père, quand il était secrétaire, je crois, à l'Ecole polonaise. Le jeune colonel polonais Sigismond Jordan, avec qui nous sommes revenus l'autre jour de Térapia, est celui qui, dès le commencement de la guerre, s'est distingué à la prise du fort Saint-Nicolas. Combien de Polonais dans les commandements supérieurs

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turcs ! — La ville de Stamboul est reliée aujourd'hui à Galata par un grand pont de bateaux, avec deuxpetites arches pour la circulation des Caïques. Il s'ouvre quelquefois pour laisser passer les navires. Le port est admirable. Il contient bien cent bâtiments sur les bords seulement. Autrefois, avant que le pont ne fût établi, on n'allait au faubourg que par des Caïques : aussi les bateliers formaient-ils une corporation puissante. Maintenant le nombre en a bien diminué, grâce surtout aux bateaux à vapeur qui font plusieurs fois par jour le service du Bosphore. Le pont a été construit par un Américain, et il est si beau, dit notre guide, que quand cet Américain est retourné aux Etats-Unis, ses compatriotes Font tué de dépit Pourquoi? Je ne sais, notre guide a toujours des réticences. 11 dit avec le plus grand sérieux aussi que le Sultan habite dans son palais une chambre toute garnie de pierreries tellement brillantes que la nuit il y fait jour comme à midi. Idée turque. Personne ne Ta vu, mais ils le croient. Anecdote sur les Anglais. Une ambassadrice anglaise ayant été insultée, les Anglais exigèrent réparation et demandèrent beaucoup i d'or. On en remplit tout un vaisseau, mais les habitants ne voulaient pas le laisser partir. On parlementa avec ceux qui gardaient les forts du Bosphore, et pendant ce temps l'individu qui montait celui des vaisseaux chargés du trésor s'enfuit avec le vaisseau et le trésor, sans que jamais on ait pu savoir ce qu'il était devenu. C'était un homme très-fin, dit-il. Mais assez d'anecdotes pour aujourd'hui. Je vais terminer en vous donnant des nouvelles de ton père qui va très bien et vous embrasse. Henri vient de recevoir une lettre de Paris et il déclare que le Sultan n'a jamais reçu lettre écrite par de plus jolies mains.

Nous dirons rétrospectivement Tordre d'idées dans lequel travailla Adam Mickiewicz. Nous essayerons en J

attendant (Tinterrompre le moins possible l'enchaînement des lettres de ses compagnons de voyage.

II y a une semaine que nous sommes ici, écrit Henri le 1 er octobre 1855, au milieu d'un incroyable tourbillon de Polonais que le diable semble avoir rassemblés de tous les coins du monde. Après-demain, c'est-à-dire mercredi, nous partons dans l'après-midi pour Bourgas, où M. Adam veut rendre visite à Sadyk-Pacha. Quels gens nous voyons ici, rien que de ces Pachas polonais célèbres par tout l'Orient. Plusieurs de nos officiers s'en vont aujourd'hui au milieu des Kurdes ; ils ont l'ordre d'y former un troisième régiment de Kozaks avec les déserteurs polonais. Levy étudie le polonais et le turc, il pioche énormément. Quant à moi, je n'ai pas de ces goûts colimaçonesques pour les bouquins. Je me fie à mes oreilles, je m'oriente assez bien à Constantinople et je m'y fais comprendre par signes.

Il ajoute le 3 :

M. Adam va à merveille. Nous employons nos moments à nous familiariser avec l'Orient. Nous nous mettons demain en route pour Bourgas. Non pas Dieu, mais quelqu'un d'autre assurément a attaché à nos trousses une vieille qui porte une croix et qui est elle-mcmeune lourde croix à porter. Elle est possédée de la rage de devenir chirurgien des Kozaks, elle jouitde soixante-dix printemps, c'est précisément l'âge désengager dans une armée ! Le sabre auquel je faisais allusion a été fabriqué en Angleterre pour le colonel Kamienski, il est orné de la devise : in hoc signo vinces, et se trouve en la possession du comte Branicki. M. Adam l'a eu en Italie et me répétait qu'aucune arme n'allait mieux à sa main, mais il m'ordonne maintenant de laisser là mon idée relative à ce

sabre. Vous nous parlez de l'intention où serait M. Zmorski de s'adjoindroà notre caravane. Gomment admettez-vous la pensée d'attacher une pierre pareille au cou d'un homme en qui Dieu a déposé ce que noire patrie a élaboré de plus gè* néreux et de plus sublime? Nous devons ici chasser les importuns comme des mouches, ce soin m'a été confié. Si M. Adam se perdait dans ces bagatelles, les affaires importantes qui le réclament en souffriraient grandement.

Ce même jour Adam Mickiewicz adressait à sa fille Marie sa première lettre de Constantinople.

Vos lettres m'ont encore trouvé ici. Vous faites bien de me donner fréquemment de vos nouvelles : les dernières m'ont réjoui. Ne vous occupez plus du sabre. En en parlant, je ne prévoyais point qu'Henri songerait à le faire venir. Nous avons assez de bagages sans cela. Nous partons aujourd'hui pour Bourgas. Pendant mon séjour ici^l n'est rien survenu d'important. Nous vivons le plus simplement du monde. Henri ne cesse seulement de témoigner son enthousiasme pour l'Orient. Il voit tout à travers des lunettes en diamant; il sejivre à des récits fantastiqués : je lui abandonne par conséquent la description pittoresque de noire voyage. Je vous en noterai cependant les stations principales. Quand les enfants, le dimanche, reviendront du collège, qu'ils suivent sur une carte le chemin que nous avons parcouru, ce leur sera un examen de géographie. Eh bien donc, après avoir quitté Malte, nous nous sommes dirigés vers les rives de la Laconie, en apercevant dans un lointain horizon la Crète et le mont Ida; nous avons contourné la presqu'île de Maiapan. Alexandre doit savoir quelle appellation classique elle portait et quel temple s'y élevait ? Nous avons laissé sur notre route l'île de Gythère, et nous avons vogué au milieu des Cyclades vers Paros et Syra. On ne nous y a pas accueillis,

ADAM MICKIKWICZ

parce que nous avons à bord des malades et un mort qu'on enterra dans l'île deDelos. C'est une localité aujourd'hui déserte et des sentinelles s'y promènent le long d'un lazaret. Plus loin, entre l'île de Chios et le continent, nous avons viré vers Smyrne. En en revenant et en nous rapprochant du rivage vers Lesbos et l'ancien Pergame, nous avons vu au loin l'ancienne Ida troyenne où les Dieux grecs tinrent conseil si souvent. Au pied du mont Ida s'étendent les plaines de la Troade. Nous étions trop éloignés pour distinguer l'embouchure du Xanthe et du Srmoïs, [mais le tombeau d'Achille est placé dans une position si heureusement choisie que, longtemps visible de divers côtés, il règne sur tout ce littoral. Le tombeau d'Ajax, situé un peu plus loin, s'aperçoit moins nettement. Le détroit des Dardanelles estsi large qu'il serait difficile de croire qu'on le puisse traverser à la nage, si Byron de nos jours ne l'avait accompli. Le Bosphore est plus étroit, mais j'ai observé qu'il y règne de forts courants. Notre compatriote Louis Zwierkowski l'a jadis franchi à la nage, ce dont les Turcs se souviennent encore. On peut donc le considérer, après Léartdre et Byron, pour un troisième archi-nageur. L'endroit où nous campons est aussi plein de souvenirs. Nous sommes dans le voisinage de la Jasonie, fameuse parce que Jason y séjourna quelque temps avec les Argonautes ; de l'autre côté, c'est Ajantion où se célébraient des jeux annuels en l'honneur d'Ajax, fils de Télamon. De tout ceci, il ne reste que la tradition, et encore consignée dans les livres. La fourmilière turque a tout accaparé et effacé. Les Grecs même d'ici ignorent l'antiquité. Depuis notre départ, nous avons eu un beau temps constant et de fortes chaleurs. Il pleut aujourd'hui pour la première fois. Nous nous rendons sous peu d'instants au paquebot.

Mes souhaits de bonne santé et mes embrassements,

Armand Levy me transmettait sous le pli de la lettre de mon père le billet suivant :

Nous partons dans quelques ^instants pour visiter les Kozaks polonais au camp deBourgas. Nous ne savons pas encore quel temps nous resterons à Constantinople. Je profite le mieux possible de notre séjour ici. Que n'es-tu avec nous l Dépêche toi donc de finir tes études. Je me réjouis par avance de nos excursions prochaines à travers la Bulgarie, la Serbie, au milieu des populations slaves. J'avais vraiment quelques dispositions à la décivilisation. Je me trouve bien de notre régime de campement. Henri est toujours gai et excellent comme tu Tas connu. 11 te regrette. Notre ménage est toujours parfait. Quelque beau que soit ce voyage, cela ne m'empêche pas d'être bien souvent en France par la pensée. Ton père va très bien. Il me semble, en étant auprès de lui, vous avoir moins quittés. Rapprochons-nous encore un peu en nous écrivant souvent. Nous avons eu hier le temps le plus admirable, pas un nuage au ciel; puis il a plu cette nuit, et de nouveau voici le ciel serein, et sans doute nous aurons belle mer jusqu'à Bourgas. Henri est dans le ravissement à la pensée qu'il va revoir desKozaks, le noyau des futures légions polonaises. Sans doute elles reparaîtront avec les Aigles nationales : ce sera un beau jour. Si nous nous trouvions bientôt sous le drapeau, frères d'armes?

Le 7 octobre, Henri exhalait sa joie dans les lignes suivantes :

Au camp des Kozaks, à Bourgas.

Quoique je ne sois pas encore devenu fou de bonheur. Dieu sait ce qu'il adviendra de moi. Gomme j'aime ma patrie et comme l'honneur m'est cher, il n'y a pas de régiment au monde plus solide que le premier régiment kozak. Je jette

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le gant à chaque Polonais qui, bien que ses forces le lui permettent, ne se prépare pas k s'aller engager dans les Kozaks, et je maintiendrai mon défi. Il n'existe ni langue ni plume capables de décrire ce que nous voyons et touchons ici. Peutêtre votre pinceau réussirait-il à fixer sur la toile cette aube de la Pologne renaissante. Nous sommes partis le quatre de ce mois à huit heures du soir de Constantinople, nous avons passé la nuit sur le bâtiment qui ne s'est mis en marche qu'à cinq heures du matin. C'était un navire anglais, Patrick; le prince Ladislas fit arborer au mât ce pavillon polonais banni des mers depuis si longtemps et que M. Adam prit plaisir à voir flotter dans les airs* Nous remorquions deux barques, dont Tune ne tarda pas à sombrer, à notre grande satisfaction, puisqu'elles retardait notre marche. Dans le camp deBourgasdes tentes hospitalières étaient dressées pour nous. Après nous avoir reçus, Sadyk Pacha partit à la chasse et en rapporta au bout de deux heures trois biches et un lièvre. 11 y a ici une foule de lévriers admirables et de Kozaks plus admirables encore. Un de nos gentilshommes a vendu ses biens et sert comme simple soldat, un autre de Posnanie a quitté la position d'officier d'artillerie prussienne pour celle deKozaket se déclare parfaitement heureux. Il est à croire que le temps approche où rien au monde ne sera supérieur au Kozak. Le général est de retour, un banquet nous réunit tous, les officiers s'assoient à sa table comme à celle d'un père, nous y figurons à titre d'hôtes et l'on nous gâte, les sotnias défilent l'une après l'autre, la musique éclate, les danses commencent. Ce matin messe en plein air, entre deux lacs et non loin de la mer. Pendant que le prêtre du second régiment récite ses prières, des centaines de pélicans passent au-dessus de sa tête et des grues sautillent au pied de raufel. Nous avons eu ensuite une revue du 1 er régiment. Quels hommes et comme ils manœuvrent! Les cent-gardes français sont dépassés. M. Adam

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est heureux d'avoir revu son vieil ami; le général ne se possède pas de joie; demain nous chasserons au sanglier avec des épieux. Le paysage est des plus pittoresques.

Le mercredi 9 octobre, Armand Lévy écrivait de Bourgas :

Je profite d'une excursion à cheval que nous venons de faire du camp au village pour décrire deux lignes pendant une halte que nous y Jaisons. Nous avons eu une superbe chasse au lévrier. De sept heures du matin à midi, course dans les steppes. Le lièvre part, les chevaux sont lancés au grand galop, les lévriers suivent, le lièvre est forcé, pris et tué et on se remet à la recherche d'une autre bête. Quel appétit nous avions au retour, et point de fatigue, quoique la chaleur fût bien forte. Ce matin, revue des deux régiments et promenade militaire : cela a duré toute la demi-journée. Nous avons déjeuné dans une ferme où tout avait été préparé par les soins du pacha. Au retour sieste d'une demi-heure, puis course nouvelle. Le cheval était excellent. Quel galop ! Nous menons une vie vraiment plus rapprochée de la nature : c'est un bonheur. On se sent revivre et rajeunir. On respire à pleins poumons. Demain chasse dans le bois au chevreuil et au sanglier, car Pétat-major ne vit guère que de sa chasse. Aussi avonsnous déjà mangé force chevreuils, bécasses; le pays est très giboyeux. La fertilité du sol est surprenante : c'est une terre de jardin qui n'a pas besoin d'être fumée et qui produit pour peu qu'on la remue, mais le pays est désert. Ainsi l'ont voulu les guerres de religion. Et l'orge y est semé au travers des buissons. Ah! si nos paysans français avaient à leur disposition une si vaste étendue de terrain! Ton père va toujours à merveille. Celte vie à l'état libre est bien plus conforme à sa nature. Et puis chacun ici est si bon! C'est un pronostic heureux en faveur de leur courage. Les plus courageux sont aussi

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les plus doux. Nous allons rentrer sans retard à Constantinople. Nous pensons toujours à vous tous.

Le 18 octobre, Armand Levy écrit :

Ton père va assez bien. 11 a été un peu indisposé, mais seulement comme il l'est quelquefois à Paris.

Le 20 octobre, Henri Sluzalski décrit avec sa verve ordinaire l'épisode le plus riant de ce voyage* qu'assombrirent bientôt la vue de discordes intestines :

a Déjà nous apercevions du pont de notre navire le va-etvient des Kozaks. Ils avaient été avisés de notre prochaine venue, mais, selon l'ordinaire des gens qui s'imposent une attente prolongée, ils se laissèrent surprendre par notre arrivée. Nous passâmes quinze jours sous la tente hospitalière de Sadyk-Pacha. En aucun lieu du monde un Polonais ne saurait éprouver félicité pareille. Quelle joie que de contempler ces gens créés exprès pour des missions providentielles des plus extraordinaires I Voici l'emploi de notre temps. A 5 heures du matin, on sonnait la Diane; aussitôt retentissait comme le tonnerre la voix de l'Ataman qui est le dernier couché et le premier levé, les ordres se croisaient, lâchasse succédait aux exercices; venaient ensuite des revues et des promenades militaires, si bien que la journée s'envolait avec la rapidité d'une balle de pistolet. Le second régiment qui, avant d'avoir reçu les effets d'équipement que nous lui avons apportés, avait un aspect un peu délabré, sembla, douze heures après, sortir de la mer drapé si poétiquement dans ses manteaux blancs que les cygnes et les pélicans en glapirent d'envie. Ajoutez au tableau les reflets rouges des kolpaks et de l'étendard du premier régiment et vous avouerez que c'est au-dessus de toute description. Les grues qui nuit et jour traversent la plaine par bandes ne sont ni aussi

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élégantes ni disposées dans un aussi bel ordre. Le second jour, nous avons assisté à une messe, au milieu du steppe, entre deux lacs. Une messe semblable n'a pu être dite que lors de la création de la Pologne. A l'autel, un prêtre vénérable et simple, les soldats en carré, au centre une brillante jeunesse, en tête des chefs blanchis parles ans et les fatigues, dans les airs, des nuées d'oiseaux. Le silence était tellement solennel que j'ai remarqué de petits oiseaux qui s'approchèrent de l'autel en sautillant. Cette simplicité poétique et élevée a dû présider à la naissance du monde, puisset-elle avoir été l'aurore de la renaissance de notre patrie ! Je puis dire en ce qui me concerne que cette fois-là j'ai pour la première fois de ma vie prié en toute élévation d'âme, sans formuler aucune prière. Que de cœurs cruellement éprouvés battaient là à l'unisson ! Le lendemain, nous avons va manœuvrer le régiment. M. Adam laissa machinalement son cheval l'emporter devant le front de ces sotnias du Kouban et de la Dobroutcha qui possèdent jusqu'à aujourd'hui l'étendard que leur offrit jadis la République de Pologne. Que ne sais-je dessiner ! J'ai tenté de portraiturer des marsouins et je me suis, comme on dit, brûlé les [doigts. Nous avons pris part à plusieurs chasses à courre, M. Adajrn a supporté la fatigue à l'égal des autres chasseurs. Nous sommes chaque fois revenus avec plusieurs lièvres. Selon moi aucun Polonais par le temps qui court ne devrait vivre autrement que sous les armes et en uniforme kozak. Nous avons eu un défilé militaire de toute la brigade kozake qui s'est déployée en ligne de bataille et s'est avancée ainsi l'espace de deux lieues. A quels rudes gaillards l'ennemi aura affaire! Depuis deux ans, ils n'ont pas couché sous un toit, toujours en marche ou au combat : il y a six mois qu'ils campent ici à Bourgas. J'ai vu là de beaux échantillons de notre pays. Deux riches propriétaires du royaumes, dont l'un a

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laissé femme et enfants, servent en qualité de simples kozaks. Deux autres de Posnanie font de même. L'un de ces derniers se mourait déjà, il n'avait pu se guérir à Paris de ses spasmes nerveux, il s'était traîné pendant de longues années à je ne sais combien de stations thermales ; or, après avoir goûté deux mois de la vie kozake, il a la vivacité d'un chat sauvage et se trouve si bien de ce régime essentiellement hygiénique qu'il s'est promis de n'en jamais changer. Un ^ autre est un officier prussien en congé et, quoiqu'il soit sujet à des accès de fièvre, c'est un militaire d'une si belle prestance qu'aucun cent-garde français ne soutiendrait la comparaison. La fraternité règne et la gaieté se lit partout, la misère elle-même y brille davantage que si on l'enchâssait dans For et les diamants. Il y a deux repas par jour, à dix heures du matin et à cinq heures de l'après-midi. Tous les officiers, à l'exception de ceux qui sont de service, s'asseoient à la même table. Dans chaque sotnia, des chants égaient le repas et puis viennent les danses kozakes dont aucun ballet de l'Occident ne saurait approcher. Souvent les officiers produisent Jeurs chevaux favoris : il y en a de turcs, d'arabes, de circassiens, de curieuses bêtes montées par de vaillants cavaliers. Ces scènes originales et ces mœurs sont l'opposé de ce que prise ce grand monde occidental qui parfumé, endormi, pâle et sot esclave dans des chaînes dorées et des prisons de marbre, est incapable de concevoir un pareil état . Ce n'en est pas moins une réalité et la première de toutes 4 pour les Polonais, car jil n'y a que la lance et le sabre qui puissent venger nos injures. On dit que chaque chose se peut envisager sous deux aspects : je n'en vois qu'un seul. Lorsque je considère les Kozaks, on pourrait m'enfoncer dans le cœur un clou incandescent que je ne le sentirais pas. Je me suis mis corps et âme à la disposition de Sadyk-Pacha qui a daigné m'enrôler dans les Kozaks qu'on appelle irréguliers,

mais qui sont de vrais Kozaks de la Dobroutcha et qui ont la réputation d'être des plus réguliers au combat. J'ai obtenu la permission d'accompagner M. Adam jusqu'à ce que quelque besoin urgent réclame ma présence au régiment. Il faut conclure de tout ceci que l'heure est venue d'échanger Paris contre l'Asie pour parvenir de la sorte à Varsovie. C'est ce qu'enseigne la géographie le plus récemment amendée. Qu'il erre dans les steppes de la Caspienne et du Kouban ou qu'il foule les neiges du Caucase, le Kozak ne périra pas misérablement, soutenu qu'il sera par l'étincelle que jusqu'à sa mort son cœur entretiendra pour ses amis. La patrie, ne sont-ce pas les hommes, les compagnons, les amis, les souvenirs, les joies, les malheurs même, et du reste est-ce qu'on ne fond plus de balles ? Chaque existence a un mite qui la ronge. Le prince Ladislas Czarloryski a quitté le camp deux jours avant nous, parce qu'il a pris la poste. Il paraît qu'un plus long séjour ne nous était pas non plus destiné, puisque M. Adam a eu une légère indisposition hémorroïdale. Nous aurions différé notre départ, mais au camp les journées sont chaudes et la nuit la rosée est froide, nous pouvions être surpris par les pluies. Le 17, à deux heures et demie du matin, un coup de canon, tiré dans le port, nous annonça l'arrivée du bâtiment. A ce signal répondit Tordre du Pacha : c Mahmoud, les chevaux ! » En quelques minutes, nous étions à bord du navire autrichien Pwsia qui nous débarqua à Varna, où nouspassâmesur le paquebot français le Périclès. Le 18, nous rentrâmes heureusement dans le port de Constantinople. M. Adam, dans le moment ou j'écris cette lettre, est en parfaite santé. Cette affirmation serait superflue si, dans son désir de se reposer un peu, il n'avait résolu de ne pas accueillir tous les visiteurs : ceux qu'il ne reçoit pas écriront peutêtre à Paris que M. Adam est malade, ce qui pourrait vous effrayer. Or je vous repète que la maladie est passée. Nous

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occupons notre ancien logement de Galata, mais nous en cherchons un dans le voisinage, à la campagne, sur le Bosphore, pour faire tranquillement nos préparatifs en vue de la continuation de noire voyage. J'aurai plus de temps à don*ner à ma correspondance. Vous me parlez de deux de nos compatriotes qui, d'ici, veulent aller se battre en duelàParis, quand il est d'usage, en Pologne, de vider ces sortes d'affaires à la première auberge, au coin du bois. M. Adam leur conseillerait de prendre rendez-vous sous Sébastopol. Combien de fois n'avons-nous pas songé à Ladislas, surtout pendant les chasses! Ses sœurs auront un jour la peine de broder des drapeaux pour les Kozaks : en attendant ce sont les dames moldaves qui s'acquittent de ce soin. M. Adam a lu cette lettre et m'a dit que vous pouviez en donner connaissance au prince Adam. Il a ajouté que je pouvais vous faire savoir, ce que je n'eusse osé faire, que, lors de ma présentation aux Atamans de mon irrégulière sotnia, je m'étais acquitté convenablement des saluts d'usage. J'étais déjà en uniforme et en kolpak. Seulement ma barbe fut à ce point éclipsée par ces barbes sénatoriales que je faisais la figure d'un enfant placé en face de sapeurs. Néanmoins, après m'avoir examiné et tâté, après avoir refléchi et hoché la tête, les chefs m'admirent comme kozak. Il est vrai qu'il n'y en a jamais eu de chauve parmi eux, mais on a attribué ma calvitie aux effets d'une blessure à l'arme blanche, i

Le 20 octobre, Armand Levy revient une dernière fois sur cette excursion de Bourgas, pendant laquelle mon père éprouva un vif rassérénement d'esprit au spectacle d'un commencement de réalisation de l'idée polonaise, en même temps qu'il y ressentit les premières atteintes du mal qui devait l'emporter :

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Je voudrais te raconter en détail notre expédition de Bourgas, mais je ne sais comment cela se fait, chaque jour amenant avec lui ses préoccupations entraîne la veille dans l'ombre, et souvent nous nous demandons quel mois et quelle semaine nous sommes. Je te dirai donc les choses sans ordre et telles qu'elles se représenteront à l'esprit. C'était un jeudi, le 4, à ce que dit Henri qui a consulté son mémorial. Dés le matin nous sommes prêts à partir. Par quel bateau et à quelle heure, c'est ce que nous ne savons, car ici c'est le pays où les indications font le plus défaut. Pourtant nous pensons qu'on nous préviendra. Vers le milieu du jour, on nous dit que c'est un remorqueur qui doit nous emmener et que probablement nous aurons à coucher sur le pont, à la belle étoile. Sur quoi nous entassons nos manteaux et paletots, et de plus Henri bourra le carnier de biscuits marins et remplit de vin et de rhum les trois gourdes. On vient nous prévenir en toute hâte, nous laissons notre valise pour ne pas nous charger inutilement sur le bateau. Et nous voilà dans la Corne-d'Or. Il était 7 heures du soir. Le prince Ladislas arriva à dix. Nous passons la nuit à bord. Nous levons l'ancre le matin seulement. Ce devait être à 5 heures ; ce ne fut qu'à 8. Mais nous avons été amplement récompensés de notre sobriété intentionnelle et de notre stoïcisme anticipé, car le bâtiment s'est trouvé être un beau vapeur, bon lit dans les cabines et bon repas sur la table. Et ce qui mieux est, nous avions pour patron du bateau la plus excellente figure d'homme, non anglais, mais irlandais. Et irlandais aussi était le navire, sous la protection du Saint national de la pauvre Irlande. Ainsi vont les choses. La première fois que la Pologne recommence à vivre, c'est l'Irlande qui sert à porter les armes de N ses soldats. Singulière réunion de circonstances. Et c'est l'Angleterre qui met ce bateau à disposition pour transporter l'équipement que la France fournit aux Polonais sous un nom

étranger. Nous re traversons tout le Bosphore, depuis la pointe du Sérail jusqu'au Phanar de la mer Noire. Ces rives nous paraissent plus belles encore. Nous voyons de plus près, cette fois, la côte d'Asie, elle est bien riante aussi. C'est à hésiter entre les deux continents, on pourrait longtemps errer dans le Bosphore sans savoir à quels bords donner la préférence. Nous avons revu à Dolma-Batchi le nouveau palais du Sul tan sur le bord même de la mer, il ne manque pas/d'une certaine originalité, seulement je le voyais avec peine descendu de la colline. On a tout exprès aplani la montagne, et le palais autrefois eût été placé au sommet, témoin le Sérail-Bournou et le vieux Stamboul. Puis, ce qui a dû attrister les vieux Turcs, c'est de voir leur Padischah déserter les murs sacrés pour passer sur la rive des Infidèles, au bas de la colline des Pérotes. Le Sultan actuel habite ordinairement un palais, aussi sur le bord du Bosphore et même un peu plus loin que Dolma-Batchi, et dont le centre a un faux air de temple grec. Je t'ai déjà parlé de Térapia et de Buiuk-déreh où les ambassadeurs étrangers vont habiter l'été. Sur la rive opposée, on voit un grand palais auquel de longs gradins conduisent du bord de la mer : il était destiné à Méhémet-AIi, pacha d'Egypte; sa mort a interrompu les travaux et il a été un peu mesquinement achevé. Nous sortons du Bosphore. Nous voici dans la mer Noire que les anciens représentaient inhospitalière. Je ne sais si c'est un effet d'imagination, mais la rive de cette mer m'a paru plus sombre. Cela me fit le même effet que quand je passai du riant golfe de Naples dans celui de Salerne. Le temps était assez gros et la mer grise reflétait un ciel plombé : car le ciel donne sa teinte à la mer, tpujours la même en réalité, pourtant elle en subit aux yeux toutes les impressions; de même à peu près la nature nous semble triste ou gaie d'après l'état de notre âme. Nous traînions deux petites barques destinées à Varna, l'une d'elles a sombré,

mais elle était vide. Et ce fut un petit incident que les inutiles efforts faits pour la sauver. Nous eûmes un long retard, nous pensions ne mettre que douze heures, nous en mîmes presque le double. C'est un très grand golfe que celui de Bourgas. Au fond, sur la plage, mais encore assez Join,nous apercevions les tentes. Avant d'arriver, nous avions hissé le Blanc-Rouge polonais, et le prince Lad i si as, en le saluant, disait : « Nous sommes sur un bateau à nous, sur sol polonais, i Parmi nos passagers, il y avait une vieille dame polonaise, venue avec nous de France comme aide -chirurgien, décorée de Tordre national virtuti militari; elle a montré, diton, beaucoup de courage en plus d'une circonstance. Elle se nomme Kostowska, et chacun la désigne du nom de Baba. C'est la bête noire d'Henri qui en dit à chaque instant les plus amusantes choses du monde. Elle-même, il faut l'avouer y prête quelquefois : elle nous a raconté elle-même avec beaucoup de détails son combat sur le bateau avec un rai ; nous avons eu beau lui dire que la présence des rats sur un bateau était le meilleur augure, puisqu'ils étaient très fins et ne s'aventuraient qu'à bon escient, cela ne calmait point ses frayeurs. Mais survint le mal de mer qui l'absorba tout enentière. Or, pour débarquer, voulant éviter le présage si mauvais pour les Kosaks et paysans polonais de la yue première d'une vieille femme, nous eûmes besoin de beaucoup de diplomatie pour la laisser en arrière. Nous arrivons au camp qui est à une demi-lieue de la petite ville. Le général, qui avait desespéré de nous voir arriver ce jour-là, était parti pour la chasse dans la forêt. Ses capitaines d'état-major nous firent les honneurs et Ton dressa pour nous une tente près de celle du général. L'un des capitaines qui étaient là me frappa beaucoup par ses yeux qui brillaient extrêmement et une physionomie toute différente des nôtres : c'était un véritable ukrainien, fl a parcou ru-toute l'Europe sans se trop civiliser:

c'est toujours l'histoire de ce Kosak qui, revenant de vendre son blé se replonge dans une cuve de goudron avec ses beaux hahits neufs pour redevenir Kozak. Un jour, près de Tours, une dame de la diligence , intriguée de son costume (déjà il portait le costume kozak), se hasarda à le lui demander, c C'est étonnant, répondit-il, que vous ne le connaissiez pas : c'est le costume kosak. » — i Mais vous parlez bien français pour un Kosak ». — « C'est assez naturel, Madame, puisque je suis resté en France depuis 1814. » Et tous de se reculer, sans faire attention qu'il ne pouvait pas même être né en 1820. Nous examinâmes les chevaux. Le cheval favori du Pacha est une très belle bête arabe, elle est très triste quand elle voit mettre à une autre la housse rouge du général, tant le cheval, comme le chien, est déjà élevé dans Tordre des animaux, comprend l'homme et en a souvent même les passions. On nous disait qu'un cheval ne s'est jamais laissé approcher par celui qui le soigne sans qu'il fût bien habillé ; sale il le mordait, et les chiens aussi crient après les gens déguenillés. Le cheval est ici la grande affaire. « Qu'est-ce qu'un cavalier, si son cheval est malade? * me disait un soldat. Et un autre : f Pour que votre cheval vous aime, il ne faut pas se borner à lui donner, comme en France, à boire et à manger, mais lui causer, le visiter, le caresser, coucher auprès de lui : alors ce vous est un ami sûr. i A l'importance que j'ai vu attacher aux chevaux ici, j'ai mieux compris pourquoi les fils du Tzar Nicolas, en visite à Rome, s'extasiaient sur l'agilité et la vigueur des chevaux, sans faire grande attention aux hommes. Cet éloge exclusif aux bêtes avait un peu piqué nos officiers de l'armée d'occupation : en réalité, c'était un trait national. Les chevaux ici vivant à l'air libre, chacun est attaché sur une ligne formée devant les tentes. Et chaque sotnia forme une ligne. Les chevaux kosaks sont petits, mais rapides. Le même qui file si vite sous la pression de son maître, l'instant

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d'après, libre et sans bridon, vient à la voix se remettre à sa place. C'est une association d'hommes et de chevaux. Gérard disait : c Ceux-là ne connaissent point le lion qui ne Pont vu que dans nos ménageries , sans crinière et la tête basse comme un lapin de choux, et ne l'ont jamais contemplé en plein air, l'œil en feu, nourri et grandi au désert, i 11 en est de même du cheval. Qu'est-ce que nos piteux chevaux de cabriolet! Pour un Européen, le cheval est une chose ou moins encore, un esclave. Ici il a l'air d'une personne. C'est que dans les sleppes, le cheval se sent vraiment citoyen et libre, non soumis à un maître, mais uni à son ami. Que la selle cosaque est légère et petite! On la tient d'une seule main, il n'y a de fer que la boucle, nulle couture dans la peau. L'étrier est court. Le cavalier, presque droit sur l'étrier, se lance en avant avec une incroyable rapidité et sait s'arrêter tout court. Le petit fouet dont il se sert est une tresse de peau. Et si le chef s'en sert sur son soldat quelquefois, celui* ci ne se sent pas humilié d'être traité comme son cheval, ou bien comme un enfant. C'est un peuple enfant, et il a les défauts comme les qualités de l'enfant, et c'est pour cela qu'il en supporte sans trop se plaindre les punitions. La susceptibilité intérieure n'étant pas encore éveillée chez lui, le châtiment moral est difficile, impossible encore. — Le général est revenu : deux chevreuils l'avaient précédé. Ton père et le général se sont jetés dans les bras l'un de l'autre. Ton père m'a présenté comme son ami , et le lieutenant Sluzalski comme officier kozak. Nous sommes entrés sous la tente, et nous avons dîné, porté des santés. Puis sont venus les chants nationaux des bataillons, ainsi que je te l'ai raconté. Les soldats chantent beaucoup d'airs russes qu'ils chantaient au régiment : il y a un fond de tristesse. C'est un rythme analogue à celui de nos paysans, un peu lent. Je retrouvais aussi même intonation ici chez un aveugle dernièrement. Tous les

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chants de la campagne auraient ainsi comme un air de famille. Mais n'est-ce pas singulier que quand les chants ont cessé partout, en France comme en Italie (durant mon long voyage dans la péninsule je n'ai pas entendu un chant dans les campagnes, sauf une seule chansonnette partout répétée contre les curés elles frères-moines i preti i fratrù..\ ce soit ici chez les Kosaks que le chant existe. Le chant, c'est le signe d'une vie réelle, ce n'est pas autre chose qu'une explosion de l'âme. Quand l'homme s'animalise, son chant cesse. Ton père a reconnu beaucoup d'airs qu'il connaissait déjà et qui lui ont rappelé la patrie. Ce fut pour lui une excellente A soirée de rafraîchissement national. Ces chants ne sont pas écrits. Pourquoi l'auraient-ils été? On ne note que ce que l'on a la crainte d'oublier. Joseph de Maistre a fait sur les dates des dogmes de l'Eglise une excellente remarque: « Vous m'apportez la discussion de tel dogme avec le décret du concile comme signe de son origine : dites donc plutôt que c'est alors que Ton a commencé à en douter, i De même les chants ne s'impriment et ne se collectionnent que quand leur force vivante a déjà cessé. Ce n'était pas par extraordinaire que l'on est venu chanter devant la tente. Souvent ils le font le soir entre eux. Je me suis quelquefois promené le soir près des lentes et je voyais par exemple un groupe de quatre Kosaks, l'un jouant du violon, l'autre frappant un tambour de basque, alors que deux autres pour leur propre plaisir chantaient. C'était une chanson raalo-russe sur le regret de rester sans combattre : t Mon cheval est prêt; si les autres mettent leur plaisir dans les jouissances et les richesses, notre plaisir à nous, notre joie, 'c'est le sang des combats, i Mais il faudrait tout comprendre. Que d'histoires racontées le soir entre eux, et chacun se tait et écoute. Le général en sait un grand nombre. 11 a, en 1837, écrit des contes kosaks que ton père trouve empreints d'un sentiment

vrai (1) : lui-même est de famille ukrainienne. Il y a vingt ans, il ne parlait que de Kosaks démocrates et chacun riait de lui. Et aujourd'hui le voici à la tête de Kosaks tout autres que ceux de l'Autocrate. Nos rêves ne sont souvent que des pressentiments. Je t'ai dit la messe sous la tente : tous ces braves, la tête inclinée sur leur sabre et beaucoup avec un livre à la main ; il y avait plus de sentiment religieux là qu'à l'Assomption. Quand les proscrits peuvent déjà prier pour la patrie les armes à la main, ils peuvent espérer pouvoir bientôt combattre pour elle. La revue du 1 er régiment a été très belle. Les Kozaks irrégnliers de la Dobroutcha et du Kouban sont magnifiques. On les dit irréguliers, car ils sont habillés à leur gré, avec des chefs qu'ils se donnent et ne restent qu'un an sous le drapeau. Après quoi, d'autres viennent les remplacer; ils ne paient aucun tribut à la Porte, mais lui doivent tant d'hommes en cas de guerre. Ce fut là le noyau premier de Sadyk. il a pu rendre de grands services sur le Danube : le Pacha avait peu d'hommes, mais il mettait chacun d'eux à la tête d'une centaine de bachi-bouzouks pour les enflammer et les conduire. Ton père admirait beaucoup la force simple de ces Kozaks incivilisés. Inutile de dire que c'est là qu'Henri a choisi sa place, et un de ses camarades qu'il a retrouvé ici, avec lequel il a combattu en l'année 1848, disait en riant : Le proverbe est vrai, on a beau faire, toujours le loup retourne au bois. — Nous avons assisté à l'essai des chevaux, chacun voulant faire briiler le sien. Quels cavaliers nous avons vus ! Une souplesse incroyable ! — Le jour de la fête du colonel du 1 er régiment, il y eut réjouissance ï une grande table a été dressée, les officiers des deux régiments y ont pris place. On a porté des toasts au Pacha, au prince Adam, à l'union des deux régiments, etc. Ton père, Sadyk,

(I) J'ai publié une traduction française de ces contes à Paris en

le prince Ladis, les colonels ont parlé. Et moi aussi, à la fin, j'ai porté un toast en disant à peu près ceci : t Permettezmoi comme seul Français ici, de porter un toast à l'union de la Pologne et de la France. » (Et comme je touchais une corde sensible, il y eut un grand hourrah.) « Longtemps vous avez combattu pour nous. Ce sont de ces dettes qui^ne s'acquittent point par des paroles. Espérons que bientôt nous pourrons à notre tour verser notre sang à vos côtés. Je porte aussi la santé du brave organisateur de ce corps kosak : c'était l'une des choses les plus importantes qui pût être faite aujourd'hui, la seule possible et la plus utile, vrai noyau des légions nationales. Vienne le jour où, changeant le refrain du Jeszcze Poîska (i), tous puissent s'écrier : Conduis-nous, Sadyk, de Turquie en Pologne, i — Puis le Pacha, ton père, le jeune prince, les colonels et le Français furent enlevés sur les épaules devant les soldats groupés autour de la tente, et de formidables hourrahs! prononcés. On se serrait la main, on s'embrassait. « Et moi aussi je veux vous embrasser, 1 me dit un Kosak, f car j'ai vu la France et je l'aime beaucoup. » 11 y eut entre tous, officiers et soldats, un courant réel de fraternité. Après vinrent les danses kosakes. Habituellement, ils ne dansent que pieds nus, car les bottes appartiennent au Sultan et ne doivent pas être usées pour rire. Mais, en raison de la circonstance, ils gardèrent les bottes, les éperons résonnaient; quelle légèreté! je n'en ai jamais vu de pareille, une grâce très grande comme on n'en rencontre pas dans nos salons de Paris. Et l'on voyait si bien qu'ils s'amusaient pour eux-mêmes, sans aucune préoccupation extérieure. Puis chacun est rentré sous la tente ; une couverture surdu foin, voilà le lit et sur soi son manteau. Nous nous sommes peu déshabillés durant un long temps , et n'en avons pas moins bien

(1) Hymne national, dans lequel les premières légions polonaises auguraient leur marche d'Italie en Pologne.

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dormi. Souvent j'ai vu lever le soleil : sous la lente, le froid du matin vous avertit qu'il faut se lever; dans une chambre, la chaleur accumulée pendant le renfermé de la nuit vous engourdit la grasse matinée et dans une atmosphère peu saine. , Vivent donc les tentes et les camps ! Tai vu enfin ce que c'est que des steppes, d'immenses plaines avec quelques broussailles sans chemin tracé. Nous les avons parcourus tantôt en briczka polonaise, le plus souvent à cheval et, quand c'est au galop, c'est très agréable. Que de gibier et que de belles chasses ! Quel plaisir quand le lièvre part et court de lancer son cheval à toutes brides au travers de la plaine! Le deuxième régiment nous a fêtés aussi. Et vers la fin pour le Français, on entonna le : Mourir pour la patrie et la Marseillaise, comme le premier jour on avait chanté : Allons, dragons 9 vite en selle. Ici le Pacha m'appelait toujours : monsieur Armand, les colonels : Monsieur Levy et tous Francuz(i ^J'aurais bien des causeries à te raconter, des remarques à te communiquer, mais ma longueur de correspondance commence à scandaliser Henri, il trouve que c'est trop pour un Kozak. Tu as reçu sans doute ma lettre du 18 où je t'annonçais ma détermination de m'engager dans ce corps. D'ailleurs Henri fait aussi une longue épître pour chez vous. Il s'en acquitte toujours avec beaucoup d'esprit. Ton père a reçu des cheveux de ton plus jeune frère avec grand plaisir. 11 a ri de la raison pour laquelle tu ne lui écris pas, écrivez-lui donc un peu. il vous aime tant, il est si sensible aux témoignages d'affection! Mes amitiés à nos amis, i

Le 21 octobre, Adam Mickiewicz donnait lui-même de ses nouvelles à son ancienne et excellente amie Madame de Klusline:

(i) Le Français.

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J'ai eu par Marie des nouvelles de votre sanlé, je m'en réjouis beaucoup. Ladis vous a parlé de mon voyage. Il a été jusqu'à présent heureux et agréable. Je ne vous parlerai pas des magnificences extérieures de Constantinople; vous les connaissez par les descriptions et vous en avez vu probablement le diorama; il n'en est pas de même quant à Tintérieur. Il faut avoir des sens bien démocratiques et fort robustes pour supporter les premières impressions d une cité orientale. Je m'y suis cependant promptement habitué. Je vous avoue même que ce n'est pas sans un certain plaisir que je m'arrêtais dans quelques quartiers de la ville qui me paraissaient parfaitement semblables à ceux de ma petite ville natale de Lithuanie. Imaginez-vous par exemple une place publique couverte d'une couche de fumier et de plumes, où se promenaient tranquillement des poules, dès dindons et toutes sortes de bêtes au milieu de groupes de chiens qui faisaient la sieste ; mais pour arriver de celte place chez nous, il fallait suivre des ruelles, que j'ai trouvées si primitives et si pittoresques que je vous en épargne la description. Décidément je ne vous engagerai plus à faire un voyage en Orieut. Quant à moi, je m'y suis, comme je vous l'ai dit, parfaitement habitué. D'ailleurs, je n'affronte qu'une fois par jour ces passages à travers des tas de rats crevés et de chats éventrés, et d'Anglais ivres-morts et de portefaix turcs qui barrent hermétiquement les deux côtés de la ruelle. Une fois sur le Bosphore, on prend un btaeau, et comme les personnes à qui j'ai affaire habitent les rives, mes courses n'ont rien de désagréable.

11 y a une chose ici qui vous plairait certainement, c'est l'honnêteté et la modestie des marchands. J'ai pensé à vous en traversant les vastes bazars de cette capitale. Personne ne m'invitait à entrer, pas d'amorces ni de réclames. Je m'arrêtais, j'examinais les marchandises, sans que le

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débitant eût Pair de s'apercevoir de ma présence. Interpellé, il m'a dit le prix de l'objet et est retombé dans ses méditations : comme j'ai en de l'embarras avec la monnaie turque, on m'offrit de me donner les marchandises à crédit. Pour la première fois de ma vie, j'ai eu envie de faire des achats. Excepté cette course au bazar et la -visite aux monuments publics, je n'ai encore rien fait à Constantinople. Maintenant je me trouve ici établi pour quelques semaines, et je suis à la recherche d'un logement plus commode. Nous faisons notre cuisine chez nous. Au moment ou je vous écris, mon compagnon de voyage coupe avec son poignard le cou à un petit poulet et nous y ajouterons du pilaf, ce qui fera un dînerconfortable. Cette manière de vivre entretient un appétit constant. Si j'ai jamais le bonheur de venir encore dîner chez vous un jeudi, je vous prie d'avance de me faire servir une double ration. Rappelez-moi au souvenir de M. le comte (4) et de M. Hippolyte. >

Nous voyons dans cette lettre poindre Tune des causes de la maladie qui fondit sur Adam Mickiewicz : l'insalubrité de la ruelle où Henri avait choisi le logement. Les signes avant-coureurs de cette maladie qui s'étaient montrés à Bourgas réapparurent vers le 25 octobre :

M. Adam, écrit Henri à cette date, va bien mais il est un peu affaibli par une attaque de sa maladie. Nous avons marché hier l'espace d'une bonne lieue et cette promenade a paru favorable à sa santé. Les intrigues qui se croisent à propos de la formation polonaise influent sur son humeur.

(i) Le comte de Pons et Hippolyte Dçlaveau.

Vous savez combien il a à cœur ce germe des espérances nationales et il voit des gens occupés à susciter des obstacles à cette œuvre. A peine l'aube d'une résurrection kozake at-elle lui que nous voyons le second de nos régiments jeté pour un peu d'or dans la gueule ivre du Moloch anglais. Chaque marchand est un tant soit peu voleur, et à plus forte raison celui qui trafique à la fois des bibles et de l'opium. Que tous nosKozaks et moi avec eux périssions d'un coup, soit! Sur nos tumulus fleurirait sans doute plus d'une rose, mais la fin ignoble d'un aussi prosaïque marché est facile à prévoir. Combien de précieux souvenirs et de chères espérances enfantés par le spectacle des bonnets rouges et des lances étincelantes de nos Kozaks polonais ressuscités ne sont-ils pas dissipés à la vue de ce triste marchandage ! Quelle vie que celle que mène Sadyk-Pacha ; y a-t-il au monde rien de plus étrange et de plus attrayant que ses colonels, ses officiers, ses Kozaks, ses chevaux, ses dromadaires, ses buffles, ses lévriers? Si vous pouviez voir ses Kozaks lorsqu'ils pèchent, chantent, jouent, dansent. Faudrait-il qu'un édiûce taillé dans le roc dur s'écroulât misérablement? Le chagrin ne me permet plus de continuer mes descriptions. Il me suffit d'avoir assisté à une charge du régiment , d'avoir entendu les hourrahs! et je ne l'oublierai jusqu'à ma mort et, Dieu aidant, je ferai sous peu ma partie dans ce concert. J'ai assisté aujourd'hui à un curieux spectacle. Sur les quatre heures, je traversais le Bosphore en caïque, à quelques pas de moi un grand trois-mâts s'en alla butter contre un immense paquebot et sombra à l'instant. 11 ne resta que des lambeaux de la voile du trois-mâts qui se balançaient sur le paquebot et des bulles d'air à la surface du Bosphore, tout comme si quelqu'un y eut précipité une grosse pierre. C'était un navire anglais très beau et tout neuf. En général, je n'affectionne ni l'eau ni les Caïques : j'ignore ce que les voya-

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gcurs y découvrent de si agréable. Parlez-moi du cheval) c'est très différent.

Cette page d'Henri nous introduit au beau milieu des dissensions intestines qui, en affectant son moral, rendirent Adam Mickiewicz plus accessible aux influences morbides du climat. La suite des lettres que nous publions mettra le lecteur au courant de la question qui se débattait alors à Constantinople :

Dans mes lettres précédentes, écrivait encore le 2o octobre Henri à Louis Zwierkowski, j'étais dominé par les impressions qu'excita en moi l'aspect de nos régiments. N'y avait-il pas dans cette quinzaine passée sous la tente, dans ce paradis polonais de quoi ravir l'âme pour des siècles. Je ne vis que par cela, je ne rêve qu'à cela, mais aujourd'hui une pierre m'est tombée sur le cœur. La scission d'un noyau de formation polonaise m'afflige énormément. L'écheveau s'emmêle tellement que le diable y perdra son latin. On dit que le deuxième régiment passe à la solde des Anglais, li me semble qu'il n'est pas si facile de diriger des Polonais et que, dans ces imbroglios diplomatiques, surgissent toujours des difficultés imprévues qui déjouent les visées des gens auxquels la tendance des Polonais et leur naturel ne sont qu'imparfaitement connus. Les Polonais, sous une main inhabile, deviennent semblables au vif argent qui, alors que vous croyez le tenir sous vos doigts, se fractionne tout à coupa l'infini. J'ai causé avec des officiers des deux régiments, l'Asie ne les effraye pas;'ce à quoi ils répugnent c'est au bât anglais. Le soldat astique son fourniment en tel lieu où le sort le conduit. Il irait en Asie. Les peureux et les pleutres qui s'y sont refusés n'ont cherché là qu'un prétexte à leur inconsistance et à leur désertion.

ADAM MICK1EWIGZ. 317

Le 27 octobre, Adam Mickiewicz écrivait à sa bellesœur Sophie Szymanowska :

Vos lettres, datées de septembre, ne me sont parvenues que maintenant, après avoir erré à Varna et à Bourgas. Je me porte bien. J'ai souffert de l'indisposition habituelle des camps et par laquelle chacun passe. En dépit d'elle, je regrette le camp. Vous pouvez considérer ce qu'Henri vous écrit de la vie qu'on y mène comme l'exacte vérité. Mais

nous n'y étions qu'en qualité d'hôtes, nous ne faisions que jouir, tandis que les autres doivent travailler. Au camp, entre beaucoup d'anciennes connaissances, j'ai rencontré Alexandre W. qui m'a prié de le recommander au général. Je l'ai conduit à Sadyk-Pacha qui a promis de ne plus se souvenir de ses fredaines passées, sauf à le tenir court. Vous vous rappelez peut-être de Kuczynski, il nous venait souvent voir aux Balignolles, il (m'a chargé de ses compliments pour Marie. Il est maintenant colonel arabe et chef d'état-major de l'armée égyptienne. Je ne l'aurais point reconnu, il est noir comme un Arabe et il a tous les mouvements d'un Bédouin. C'est un homme remarquable et qui, s'il vit, ira loin. Je ne sais si vous avez connu le poète Berwinski, il m'a cette année rendu visite à Paris. J'appréciais ses écrits, sinon qu'il tombait parfois dans la maladie Norwidienne(i) et devenait ennuyeux. Maintenant au camp il est frais et dispos, commande un peloton et est en même temps employé àl'état-major. Ses camarades le taquinent en le traitant de littérateur, ce dont il se défend. C'est ainsi que la littérature n'est guère en honneur. Je ne vous parle pas des autres Pachas, Bimbachas et Mizailamach, car vous ne les connaissez pas. Après un si grand nombre d'années, ils ont tous beaucoup changé et tous à leur avantage.

(i) Cyprien Norwid, poète polonais contemporain.

Le conflit qui éclata à Constantinople en 1855 était de la même nature que celui qui divisa les Polonais Tannée 1848 en Italie. Le comte Ladislas Zamoyski. homme d'une bravoure rare, de beaucoup de talent et d'infiniment d'intrigue, ne comprenait d'action que de compte à demi avec les cabinets. Il existait une légion polonaise sous le titre de Kosaks ottomans. Il la scindait en deux et en faisait passer une partie au service de la Grande-Bretagne pour capter les bonnes grâces du ministère anglais. Adam Mickiewicz essaya vainement de persuader aux uns et aux autres qu'il fallait marcher de concert. 11 aurait voulu que Zamoyski ne coupât point l'herbe sous le pied de Sadyk-Pacha. Le comte entendait que les Polonais respectassent la localisation de la guerre, tant que cela plairait aux grandes puissances, tandis que Sadyk-Pacha admettait qu'à la première occasion, il y aurait à essayer de passer en Pologne et de soulever ce pays. Enfin, Adam Mickiewicz voulait faire concourir au relèvement de la Pologne tous les éléments qu'elle renferme. Le 15 octobre, Armand Levy, en se promenant dans le camp de Sadyk- Pacha, avait rencontré un soldat israélite fait prisonnier par les Turcs et qui, avec plusieurs de ses compagnons, préféra s'engager contre la Russie que de rester prisonnier de guerre. Rentré sous la tente, il demanda à Adam Mickiewicz si, de même qu'il existait déjà un régiment presque exclusivement polonais sous le général Zamoyski et un régiment de Kosaks sous Sadyk-Pacha, on ne pourrait pas créer un régiment d'Israélites polonais, c Vous avez raison, répondit Adam Mickiewicz.. Uue fois

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entré en Pologne, un pareil régiment permettrait d'entraîner une synagogue et les autres synagogues suivraient. Or, notre paysan sait le Juif si prudent qu'en le voyant prendre parti contre la Russie, il en serait frappé. » De retour à Constantinople, Armand Levy alla en causer avec le banquier Camondo, qui accueillit cette idée avec faveur. Levy lui remit une note dictée par Mickiewicz et que Camondo alla lire à Rechid-Pacha, qui trouva le projet réalisable. Ali-Pacha, alors grand Vizir, n'y lit pas d'objection. Rouchdi-Pacha, ministre de la guerre, fut plus réservé et répondit que la Turquie se proposait plutôt d'amalgamer ses sujets que de les organiser en corps militaires distincts, et il émit la crainte que ce ne fut un précédent dangereux. L'affaire en était là, c'est-à-dire soumise à l'examen de la Sublime-Porte, quand Adam Mickiewicz mourut.

Le i ep novembre, Levy m'écrivait :

Nous allons avoir une petite maison à nous, au bout de Péra, avec vue sur le Bosphore et chambre pour chacun. Nous reprenons allure aristocrate. Henri dit merveille de noire appartement nouveau. Je ne l'ai pas encore vu. Je te dirai plutôt aujourd'hui un mot de celui que nous quittons ; une seule chambre, et, à chaque angle, l'un de nous trois; la porte occupe le quatrième coin ; un matelas ou un tapis pour se coucher, nos manteaux pour nous couvrir, nos malles servant de table à manger, celle de ton père de sofa pour les visiteurs. La selle formait table de nuit. Un logement d'émigré ! et que d'hommes de valeur, d'entre les Polonais surtout, sont venus dansée simple réduit. Les jours s'y sont bien passés avec bon cœur et gaîté!Le docteur Drozdowski,

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dans la maison duquel nous avions pris logement, est le plus excellent homme du monde, froid d'apparence et sec, mais très serviable et dévoué, vivant de peu, mais ayant généreusement fait de grands sacrifices déjà pour le régiment de Kosaks de sou ami Sadyk ; seulement nous avons fait dernièrement connaissance avec des hôtes peu aimables, une triple nuée de puces, de punaises et de cousins. Henri seul n'en ronflait que de plus belle et avec un vrai bruit de canon ; mais Ion père ni moi n'avons fermé l'œil durant plus d'une nuit, et le jour nous semblait bien long à venir : nous sommes en effet à l'époque de l'année où le soleil est le plus paresseux. Combien nous regrettions alors notre tente et notre foin de Bourgas! Or on dit qu'ici c'est partout de même. Et Skinder-Bey (Kuczynski) vient de nous dire que c'est bien pis à Sébastopol; le sol est couvert de ces maudits insectes, et ie maréchal Pélissier, en le faisant conduire au milieu de cette ville en ruine, lui disait : « Surtout ne mettez pas pieds à terre, nous ne pourrions plus vous approcher.» Sais-tu bien que deSébastopol ilneresteplus rien, pas une maison debout, une ville rasée. Si on ne la reconstruit bientôt, l'herbe repoussera et les chèvres y paîtront de nouveau. Ainsi s'en va la grandeur humaine. Une seule église est restée debout sans que rien l'ait atteinle. Sébastopol est toujours désert. Il ne fait pas bon s'y promener, car aussitôt tirent les forts du Nord. Skinder-Bey, qui vient de parcourir tous les travaux, dit que c'est effrayant comme labeur et comme énergie de part et d'autre, une lutte de géants; du côté des Russes d'immenses fortifications en terre, et du côté des alliés quatrevingt kilomètres de tranchées, taillées dans le roc et sous le feu de l'ennemi. Pour nous louer notre petite maison on a voulu savoir nos noms. Et Skinder-Bey qui s'en occupait a dit que nous étions Maghyars. Caries Turcs aiment beaucoup les Maghyars (c'est même race du reste), un peu les Polo-

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nais qu'ils prendraient volontiers pour des Musulmans, mais non orthodoxes. Le reste du monde est ghiaour. Les Français ne sont aimés que médiocrement et les Anglais détestés. Donc, nous voici Maghyars pour lequart d'heure,et qui mieux est sans nous en êlre doutés. T'ai-je dit qu'ici les grandes rues peuvent bien avoir trois mètres de largeur. Juge de ce que cela est quand il survient des voitures. Les voitures ne vont jamais qu'au pas, un courrier les précède, et fait ranger dans un coin, dans un carrefour, la voiture qu'il viendrait à rencontrer. Au milieu de la foule qui se presse dans ces petites ruelles, il n'y en a pas moins d'énormes fardeaux qui circulent. Or voici le mode : deux longues perches très épaisses sont passées dans les cordes qui soutiennent les tonnes ou les caisses et posées sur les épaules des portefaix, tantôt deux, tantôt quatre, tantôt six, selon le poids, et alors ceux qui sont près s'appuient la main sur l'épaule l'un de l'autre. Il y a un certain balancement imprimé par eux aux perches et au fardeau qui en diminue la lourdeur. Et pour se faire faire place, chacun crie d'une voix, rauque et haletante : Guarda! Guarda! Dans cette ville aux cent langues, il y a certains mots universels, tel est Guarda, tel aussi bono. Une chose est bono ou non bono. C'est le terme commun entre tous. Dans ce pays, les Musulmanes sont voilées et il n'y a à pieds que des pauvresses et en petit nombre ; les autres vont en voiture et toujours voilées. Tu trouveras ceci singulier peut-être, et pourtant c'est la vérité. Quand, dans le quartier franc, je rencontre des Européennes non voilées, cela me produit comme un scandale intérieur. Ton père a vu une fois un enterrement de Grec : on le portait le visage découvert dans la bière. Ici il faut être rentré de bonne heure. Dès qu'il fait nuit, les portes de quartier se ferment; on peut se les faire ouvrir avec baktchich (i), mais les rues sont désertes, peu sûres et sans

(I) Pourboire.

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police. On vous jeterait dans la Corne-d'Or, qui s'en soucierait? En revanche, on peut donner sérénade. A deux pas de nous, il y a trois jours, nous avons entendu des chants . allemands très joliment exécutés sous une fenêtre. Ils étaient une douzaine et six garçons portaient des lanternes. Quand la sérénade fut finie, ils partirent. Nous avons su que c'était à l'adresse d'une Allemande, belle sans doute, mais point ne l'ai vue. Une vraie scène espagnole. Une liberté aussi absolue fait crier les bons Francs de Péra. Vivre sans police! Il faut entendre Henri les parodier. Voici du bon pourtant. On ne peut pénétrer de force dans une maison qu'avec un firman et dans l'appartement des femmes jamais. Et si le mari voit babouches de femmes à la porte du harem, ce qui annonce visite, il ne peut entrer. Cette coutume est inviolable. Ton père va bien.

Autre lettre le 4 novembre :

Je te disais dans ma dernière lettre que nous allions entrer dans une très jolie maison à nous. Tout était convenu. Le propriétaire était enchanté, quand tout-à-coup les mollah, c'est-à-dire les prêtres turcs de la localité se sont mis en rumeur, c Mais ce sont des maghyars comme moi i disait le colonel Kuczynski. « Mais toi aussi tu esunghiaour 1 répondirent-ils. (En effet, il n'a pris de Turc que le fez et le nom, mais point la religion.) f Ton domestique est ghiaour et ta femme sort sans voile, i Survient le colonel Osman-bey, bon^ Polonais et Turc complet, qui dit : i Allons voir le Pacha de mon quartier. » Il y va. On lui dit : t Mais les Francs envahissent tout. » Et il répond : f Imbécile! comment les Francs te tiennent déjà par la barbe et tu leur disputes encore un poil de ton bras, i — c Ah! c'est vrai ! i soupire-til. — t Ehbien donc, que ces Francs viennent, i MaislesTurcs

répliquèrent: « Nous quitterons plutôt le quartier. • C'est ainsi qu'ils ont fait déjà en plus d'un quartier. A chaque fois que les Francs y sont arrivés nombreux, ils l'ont déserté, mieux aimant abandonner leurs demeures que de supporter la vue de rayas, d'infidèles sans voiles et sans turbans. Donc, nous devons renoncer à ce logement. Et qu'on parle des progrès de la civilisation occidentale ! Nous sommes les prolecteurs officiels des Turcs, mais au fond ils nous considèrent toujours comme des infidèles. Et si la force des faits et la puissance des armées modifient si lentement les mœurs, que penser de ceux qui croient qu'un article de gazette change la face du monde, ou qu'un discours fera époque, selon l'expression reçue dans notre Occident? Ne pouvant nous livrer davantage aux puces, punaises, cousins, voire même aux scorpions, nous sommes momentanément dans un hôtel pendant que colonels et drogmans sont pour nous en quête de logements. Vendredi, j'ai vu passer à la fois deux enterrements : un convoi turc, c'était un militaire, puisque des militaires portaient le cercueil sur leurs épaules et que des militaires seuls suivaient. Un prêtre turc en habit blanc précédait et le cercueil était couvert d'un drap vert. Au même moment, un autre convoi arrivait au cimetière grec, près duquel j'étais. Je restai. C'était un tout petit enfant, dans un cerceuil point fermé, la tête à découvert, selon le rite grec. Le cimetière, point clos, forme une placeavec des pierres tumulaires çà et là sans ordre. Ça a l'air abandonné, tant il y a peu le culte des lï^orts. L'enfant fut déposé à terre. Les prêtres grecs s'assirent sur des tombes voisines et deux fossoyeurs commencèrent à piocher, bêcher et creuser la fosse qui n'avait été en rien préparée. Quand elle futprêteet peu profonde, la vieille femme qui accompagnait l'enfant lui enleva les dentelles mises pour orner son cercueil et les remit aux fossoyeurs. Ceux-ci posèrent le cercueil toujours découvert

au fond de la fosse, placèreutsous la tête un petit sac de terre, et lesprêtreset les chantres s'approchèrent, dirent une prière en grec, puis le prêtre prit une bouteille de vin que lui présenta la femme, il en versa quelques gouttes sur la tête nue de l'enfant, jeta ensuite également une petite pelletée de terre; on referma le cercueil, puis la terre combla la fosse, peudant que la femme qui conduisait le deuil versait à boire aux prêtres, chantres et garçons, tout en leur offrant des gâteaux disposés sur un plat, dernier vestige de l'antique banquet des morts, puis on se sépara. Je me suis souvent demandé ici pourquoi moi, si philhellène à Paris, je ne me suis pas senti à Conslantinople la moindre impulsion vers les Grecs. Je sens que je les aimerais beaucoup à Athènes. Ici ils ne m'attirent nullement, ce ne sont pas eux que je plains. J'en ai compris partiellement la raison à cet enterrement. J'ai vu combien les prêtres grecs sont bas et nuls tout autrement que le clergé français. On sent non pas tant encore l'iguobilité individuelle que la bassesse générale. C'est non l'individu qui est en défaut, mais le corps tout entier. Ils puisent à une source tarie. Ils me font l'effet degensqui accomplissent une mission avec le sentiment de la nullité de leur chef. Ils ne se sentent pas réellement envoyés. S'ils ont une certaine dignité physique, ils ne peuvent avoir dans leurs gestes ni dans leurs paroles aucune force, puisqu'ils ont conscience de la nullité de ceux au nom desquels ils ont à parler. Dans l'Eglise catholique au contraire, l'individu est souvent indigne, mais il se sent toujours fort quand il parle de sa religion, il se sent envoyé, il sait la force d'où il vient. Eh bien, c'est en voulant faire de la question grecque une question religieuse et byzantine qu'on l'a perdue, et, qui pis est, dévoyée, en la tournant du côté de la Russie. On a reproché à M. J. de Maistre d'avoir dit dans son fameux livre du Pape que la Grèce ne pouvait renaître, parce que ce foyer de mi-

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sérables disputes qui avaient corrompu l'Occident était maudit. Ou a vu là un anathème sur la nationalité grecque et , au fond, ce ne fut qu'un avertissement providentiel que les vieilles disputes théologiques devaient demeurer condamnées, que la Grèce théologique était morte. Mais le gouvernement français ne put ni ne voulut point poser nettement la question de nationalité grecque, et alors il laissa la Russie fomenter la question religieuse et parler de l'Empire grec à rétablir à Constantinople.Or Constantinople n'est point grec. La capitale est Athènes. Il s'agit non d'Empire, mais de nation. Les Grecs ont droit aux îles grecques et aux parties grecques deMacédojae, etc. Quant à ce grand caravensérail du monde qu'on appelle Stamboul qu'en adviendra-t-il ? Je ne sais. Ce n'est point la ville d'un peuple. C'est un bazar entre deux continents.

Mickiewicz put enfin quitter l'hôtel et Levy l'annonce le 8 novembre ;

Nous voici enfin casés et dans une maisonnette assez proprette, à l'extrémité de Péra, au bas de l'une des rues qui descendent à gauche. Pendant plusieurs nuits, nous avons couché à l'hôtel. C'est un zouave qui tient cet hôtel, brave homme, c'est vrai, zouave surtout, c'est-à-dire querelleur et ultra-chauvin. Donc il avait, contre son habitude, avant-hier accepté un Anglais, le casant, faute de place ailleurs, dans sa chambre. Mais, vers les minuit, nous entendons un vacarme énorme. Je prends la lumière et je vais voir. Nos deux hommes se battaient : l'Anglais, la figure toute ensanglantée, tenait sa botte à la main prêt à frapper; le zouave, tout en parant, appliquait de tels coups de poing à son adversaire que l'Anglais criait : ïnalo , malo, et il vint jusque chez ton père crier : c Français non bono, malo, malo. » Pourquoi se bat-

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taient-ils? Une querelle nationale à propos de je ne sais quoi, si bien que le zouave, trouvant un Anglais indigne d'être abrité sous son toit, ne voulait plus le laisser se recoucher, et il était minuit. Un colonel polonais fit l'office de juge de paix et les réconcilia. Voilà toutefois le danger pour l'Anglais dé coucher chez un zouave. Celui-ci, du reste, ne trompe pas sa clientèle, car il est peint en personne sur son enseigne. Pour nous, le zouave fut aux petits soins en notre qualité de Franco-polonais. Autre exemple d'animosité nationale : deux jours avant, vers le soir, auprès de Sainte-Sophie, Tunisiens et Français se sont pris de querelle, en sont venus aux mains, et l'on dit qu'une vingtaine ont été tués : c'était une rancune d'Algérie. Le Seraskier ou ministre de la guerre lit de grands efforts pour les apaiser, mais ignorant l'arabe, il n'y réussissait pas. Un officier égyptien survint et aida à ramener l'ordre. Combien les antipathies de peuple à peuple sont lentes à s'effacer! On parle beaucoup d'entente cordiale. Le soldat anglais voit de bon cœur des Français qui l'aident dans le danger et plus d'une fois l'ont nourri, alors qu'au commencement toutes les précautions n'avaient point été prises, mais il sent trop son infériorité et son amour-propre est froissé* Quant aux ofliciers anglais , ils restent à l'écart dans leur morgue : comment se lier avec un homme qui n'est point riche et ne le sera point et partant ne sera jamais honorable ! Au contraire, les Français et les Ecossais ont de suite sympathisé : il y a tout un fond historique qui nous rapproche, de communs souvenirs d'antique alliance. Les maisons ont toutes ici un avancement sur la rue. C'est sur ce balcon couvert que sont placés les divans, et il y a des croisées non seulement de face, mais sur les deux côtés, ce qui permet de voir dans la rue sans être vu. Cela me rappelait les miroirs que les Belges adaptent à leurs croisées dans le même but : tout dans la rue s'y réfléchit et les passants aussi. Il est

impossible de donner une idée de la multiplicité des costumes que Ton voit ici : tantôt c'est un Tcherkesse avec sa longue capote brune et sa garniture de cartouches, dix sur chaque côté de la poitrine, et son haut bonnet garni de fourrures ; tantôt un Persan avec sa robe orientale et son bonnet noir en peau de mouton; ailleurs un Grec avec son nez d'aigle et son large bonnet rouge ; plus loin le Turc, et puis les Européens de toutes nations. Chacun de ces costumes, qui ferait bondir d'étonnement nos Parisiens, passe ici complètement inaperçu.

Le fils aîné de Mickiewicz écrivit à son père pour lui exprimer son désir de se battre, si des régiments polonais entraient en ligne. Le 12 novembre, Levy lui répond à ce sujet :

J'ai eu hier ta lettre double. Je l'ai remise à ton père. 11 a lu la sienne et la mienne. J'ai vu que cela lui faisait plaisir. 11 a souri et, se rappelant le mot du roi Etienne : c Etudie-bien, je te ferai gentilhomme, » il a dit comme s'adressant à toi : « Disce puer latine, te faciam Kozakum. » Henri s'est écrié que tu étais un excellent' jeune homme et veut t'écrire. 11 a pris ta lettre et la veut garder dans ses archives. Ton père n'a pas trouvé de faute dans ta lettre polonaise et a été content.

Le 15 novembre Levy reprend la plume :

C'est de l'ambassade russe que je t'écrivais il y a trois jours. Et j'admirais de rechef le coup de la Providence qui transforme le palais d'où est parti le signal de guerre en asile pour nos blessés. C'est dans la grande salle de bal que sont soignés les officiers. Combien de trahisons et d'intrigues furent menées dans ce lieu! L'air d'hôpital est destiné à le

purifier. En face même du lit du capitaine que je visitais se trouvaient des officiers russes. Aujourd'hui un officier français partant donnait une poignée de main aux officiers russes en retour recevait d'eux en parfait français un souhait de bonne santé. Sans doute ainsi un jour fraterniseront les deux peuples, mais il faut pour cela que de grands actes de réparation aient eu lieu. Nulle alliance n'est bonne sans justice, car elle manque de bénédiction.

Il ajoute dans un cahier de notes :

Mickiewicz m'a raconté sa visite, en compagnie du prince Ladislas Czartoryski, à lord Strafford de Redcliffe, ambassadeur d'Angleterre à Constantinople : t Le Prince fut accueilli plus que froidement et je le fus au contraire très gracieusement. Mais je ne me suis pas mépris sur le motif. La façon dont on traitait le Prince, agent ostensible de la politique polonaise, signifiait que l'Angleterre ne voulait et ne ferait rien pour la Pologne; on s'efforçait d'autre part de déployer toutes les amabilités du gentleman envers le poète, ce qui, politiquement, ne tirait pas à conséquence. Milady me demanda quelle traduction elle pouvait lire de mes poésies et elle insista pour que j'acceptasse l'hospitalité de l'ambassade, mettant pour mon retour de Térapia à Constantinople son canot à ma disposition. Je m'excusai de ne pas accepter. » Et à propos de M. Thouvenel, ambassadeur de France, il dit : t II n'y a rien à tenter avec lui, puisqu'il ne prend sur rien aucune décision, sans en avoir par le télégraphe référé à Paris (1). »

Mickiewicz habitait une ruelle étroite, malpropre. Or le choléra sévissait à Constantinople.

(i) Entretiens notés par Armand Lery.

Deux fois mon père avait rencontré sur sa route ce terrible fléau, en 1832 et en 1849. A Constantinople, le choléra s'est en quelque sorte acclimaté. Ses ravages augmentent ou diminuent d'intensité, mais il ne disparaît jamais entièrement.

Le choléra semble coïncider en Europe avec les déceptions qui ont suivi jusqu'ici trop souvent les grandes secousses morales.

En 1855, la France paraissait par un nouveau chemin tendre au renouvellement de l'Europe. Malheureusement, elle devait enrayer avant l'heure. Adam Mickiewicz eut sans doute comme un avant-goût du traité de Paris en considérant la bassesse des hommes officiels français et l'indécision des chefs militaires. Les divisions parmi ses compatriotes achevaient, en abattant son àmc, de le mettre à la merci de la plus redoutable des maladies, et ses deux compagnons n'éprouvaient aucune appréhension, encore moins ses enfants, qu'attéra le télégramme suivant :

Au prince Adam Czartoryski, hôtel Lambert, Paris.

Constantinople, 27 novembre.

Le vingt-sîx, neuf heures soir, AdamMickiewicz succomba à courte maladie. Nous pensons le ramener prochainement à Paris. Prévenir avec ménagement ses enfants.

Sluzalski, Armand Lèvy.

Le 3 décembre, une lettre de Levy apporta les détails suivants :

Votre pauvre père nous a été enlevé comme par un coup de

foudre. 11 faisait mauvais temps depuis plusieurs jours et il gardait la chambre, un peu indisposé, mais sans inquiétude. Samcd^nous restâmes à causer fort longtemps,depuis neuf heures du matin jusqu'à deux heures et la conversation était constamment restée, comme il arrivait le plus souvent avec lui, sur un terrain élevé, religieux. Mon maître de turc survint, il assista à la leçon et pria le maître de lui donner leçon aussi. Nous devions assister aux leçons l'un de l'autre. Le dimanche, il allait assez bien, se levant comme d'habitude et causant de même. 11 mangea un petit poulet rôti. Nous causâmes un peu le soir, puis j'allai travailler. La nuit, il se releva un peu pour prendre du thé. Le lundi matin, il allait bien, venait de recevoir une lettre de vous et nous la lut. C'est alors que je t'écrivis et te dis: Nous allons tous bien,dat£e du 26. Je sortis à 2 heures pour aller jeter la lettre à la poste et faire une course dans Stamboul. J'allai demander quelles commissions ton père pouvait avoir. Il avait vomi, un peu auparavant, mais cela ne nous inquiétait pas et lui-même dit : C'est. comme Levy avant hier. Je laissai ton père avec Henri et deux amis, les colonels Kuczynski et Bednarczyk. A quatre heures, j'étais de retour. Après mon départ il s'était assoupi, et les colonels étaient partis tranquillisés. En montant l'escalier, notre hôtesse me dit : il est au plus mal. J'en fus renversé. Je trouvai Henri en larmes, un médecin était au pied du lit. On avait appliqué sinapismes et fait le nécessaire eu pareil cas. Trois autres médecins polonais furent encore appelés. C'était un cas de choléra foudroyant. II prit un peu les remèdes prescrits, puis ne voulut plus rien prendre. « Ils ne savent pas, me dit-il, ils veulent me réchauffer et je brûle, i Or il brûlait intérieurement et ses membres se glaçaient. Puis : a Je souffre près de la colonne vertébrale : je sens comme si les poumons se serraient. » U essaya de reposer, mais survinrent des crises violentes et il se tordait de douleur

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sur l'oreiller. Avant mon retour, il avait dit à Henri : « Que pensele médecin? Dis-lemoi sincèrement, i— i Que vous pouvez mourir. » — « Eh bien, fais chercher le prêtre (un lithuanien qu'il aimait), prends la plume et écris ce que je te vais dire. » Puis : t Je n'en ai plus la force. Dis à mes enfants qu'ils s'aiment toujours entre eux. i Quand je rentrai, sa première parole fut : t Vous allez bien? i toujours songeant aux autres plus qu'à lui, plus inquiet de la santé des autres que de la sienne. Nous ne l'avons pas quitté d'une seconde, tout ce qui était possible a été fait, mais tout fut inutile. La congestion cérébrale avait été immédiate. A neuf heures moins le quart, il rendait le dernier soupir, et nous lui fermionsjles yeux. Je ne pouvais en revenir, tant toutes les émotions s'étaient pressées. Le perdre et en si peu de temps! Qui me rendra jamais une telle affection ? Après cette pénible première nuit, il a fallu songer aux devoirs à lui rendre. A ses derniers moments nous avions dit : « Eh bien ! nous le ramènerons en France. » Le lendemain matin de bonne heure, un artiste de talent venait faire son portrait, un beau dessin : c'est le pro* fil de Napoléon ; ce mot fut celui d'Henri, et de lui-même l'artiste trouva et redit la même expression. Puis vinrent, photographe et statuaire pour le masque. Après les 24 heures écoulées eut lieu l'embaumement. Terrible nuit encore. Ce fut fait avec tous les soins et le respect possible et désirable. J'y veillais comme je l'eusse fait pour mon père. Dans la bière, il est revêtu de son habit et pantalon noirs, gilet noir — les plus beaux — et en plus sa robe fourrée qu'il affectionnait, le bonnet polonais sur la tête. Les cheveux sont intacts. Quelques mèches seulement par derrière ont été coupées pour vous. Un crucifix lui a été mis en main. Ses médailles sont à son cou. Le cercueil de zinc est recouvert d'un premier cercueil de bois, puis d'un troisième de chêne. Henri et moi nous sommes là nuit et jour. Nous pensions

part i r de suite. Mais des difficultés nous ont été suscitées par un excès de zèle d'un ou deux Polonais qui ont eu la pensée que son corps devait rester ici au milieu d'eux, comme consécration de son séjour à Constantinople. Nous avons dit : f Avant tout la famille. Que les enfants ne soient point privés de la dernière consolation de pleurer ensemble sur son tombeau. Sa volonté était de reposer au milieu d'eux, près de sa femme, à Montmorency, à côté de Niemcewicz,Kniaziewicz et autres martyrs polonais qui attendent là que la patrie délivrée puisse recevoir leurs os. Que la volonté du défunt soit respectée ! b Puis, au point de vue delà patrie, il n'est pas indifférent peut-être que Mickiewicz retourne à Paris. Reçu mort par ceux qui, au même embarcadère, l'ont accompagné vivant il y a trois mois, il agira encore sur eux, les unissant dans la même douleur, les excitant à l'action, au sacrifice. Un tombeau est un lieu de pèlerinage. Or, on ne vient pas en pèlerinage à Constantinople ; mais pour s'y battre. Toutefois, un petit mausolée sera élevé à l'endroit où il est allé prier pour la Pologne et où sera célébré le service funèbre, où tous devant Dieu, sur son cercueil, se promettront d'abjurer toute discorde et de continuer son œuvre. J'ai obtenu promesse de ceux qui avaient soulevé la difficulté près du Consulat français qu'ils la lèveraient aujourd'hui. S'ils ne le font je t'écrirai télégraphiquement, moi ou Henri/ et alors tu diras par le télégraphe : c Nous demandons que le corps de notre père soit ramené à Paris. » Un mot peut être envoyé en tous cas dès la réception de cette lettre parle ministère à l'ambassadeur. Nous partirons sans doute lundi prochain. En sept jours, ou à peu près nous serons à Marseille. Et de suite nous vous préviendrons par le télégraphe et partirons pour Paris.

ADAM MICK1EWICZ 333

Dans une note, écrite le surlendemain de la mort de Mickiewicz, Levy dit :

Est-ce un oas de choléra? Qui le sait d'une manière certaine? Nulle noirceur à la figure, ainsi qu'il arrive, dit-on, en pareil cas, après la mort ni avant. Nulle différence dans l'haleine, même durant l'agonie. Nulle décomposition, même après plus de 24 h. écoulées. L'un des médecins déclarait une heure 1/2 avant la mort qu'il n'y avait point de choléra. Un autre a déclaré jusqu'à la On que ce n'était point le choléra .

Une foule de difficultés sanitaires ou autres furent cause que le cercueil de Mickiewicz resta plusieurs semaines dans la maison où il était mort. Le 3 [décembre, un Français, M. Levai, qui habite encore Constantinople, relatait ainsi à Yalérein Kalinka la cérémonie qui précéda l'embarquement du cercueil:

Mon cher Kalinka,

C'est hier qu'ont eu lieu enfin les obsèques de M. Adam Mickiewicz. Vous connaissez par mes précédentes lettres les malheureuses causes de ce retard. Nous avons quitté la maison à onze heures et demie; un peloton fort de cinquante hommes marchait en avant et ouvrait la marche; venaient ensuite les prêtres à pied, les clairons et le char funèbre, entre deux rangées de soldats du second peloton; derrière le char venait la foule et le reste de la troupe fermait la marche.

Tous les officiers portaient le crêpe au bras et au sabre. Les soldats portaient leur fusil en deuil; les clairons étaieut aussi garnis de crêpe. Les soldats étaient en tuniques, havre-sac sur le dos, capote pliée, shako couvert en toile cirée.

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Les officiers d'infanterie portaient pantalon et tunique de soldats, mais avec des passants d'épaulette; ils avaient aussi des schakos de soldats couverts en toile cirée. Le major Jagmin commandait toule la troupe qui montait à deux cents hommes. Quatre officiers commandaient les quatre pelotons. Le lieutenant Kossilowski et moi, en tenue du régiment de cavalerie, étions tantôt en avant, tantôt en arrière, pour porter

les ordres du major.

Le char funèbre, traîné par des bœufs couverts en noir, avait été donné par l'hôpital français. Sluzalski portait l'uniforme d'officier supérieur, et Levy de soldat du 1 er régiment des Cosaques. Lord Strafford a envoyé un de ses secrétaires.

Vers midi un quart, nous étions à l église de Saint- Antoine, où la messe a été célébrée par l'abbé Lawrynowicz. Le service fini, le convoi a repris sa première marche et nous nous sommes rendus à l'échelle de Top-Hané, où le cercueil a été placé dans une embarcation et embarqué sur VEuphrate, partant aujourd'hui pour Marseille.

Je vous envoie, mon cher ami, dn morceau du crêpe que j'ai porté au sabre pendant cette triste cérémonie. Faites de même ; envoyez moi de celui que vous porterez pendant la cérémonie qui aura lieu à Paris.

Levàl.

Le 7 janvier 18o6, Levy écrit :

Nous voici en vue de Marseille, nous prendrons l'express demain mardi à 9 h. et serons à Paris mercredi matin à 6 h. précises. J'ai reçu des deux ambassadeurs de France et d'Angleterre des lettres fort sympathiques pour la mémoire de ton père. Dans l'incertitude où nous étions d'être emmenés par les messageries, l'ambassadeur d'Angleterre s'était beaucoup occupé de nous obtenir un bâtiment anglais.

Quand la maladie Ta terrassé, Mickiewicz songeait à quitter Constantinople. Après avoir parcouru les pays slaves de Turquie, il se proposait de visiter aussi la Grèce et Jérusalem. ^

A Paris, le service funèbre eut lieu le 21 janvier. Un ami de Mickiewicz, Félix Wrotnowski, en rend compte ainsi :

La matinée était pluvieuse. A la Madeleine, un catafalque avait été dressé au milieu de F église, et près de l'entrée, entouré de cierges, se trouvait le cercueil qu'à cause de ses dimensions on n'avait pas pu placer dans le catafalque; la messe dite, le convoi prit le chemin de Montmorency. Le temps se mit au beau. A Montmorency, après les chants d'Église, les jeunes gens chargèrent le cercueil sur leurs épaules jusqu'au cimetière. Quand il eut été descendu dans le caveau, ils allèrent chercher dans le char funèbre le cercueil de Céline Mickiewicz et l'apportèrent également jusqu'au bord

du caveau où il allait être descendu (1).

Un vieil ami de Mickiewicz, le poète Bohdan Zaleski, parla au cimetière :

Sur la tombe d'Adam Mickiewicz, ce qu'il y aurait peutêtre de plus éloquent, ce serait une douleur muette, cette même douleur muette qui, à la nouvelle de sa mort, s'est propagée de district en district par toute la Pologne, si longue et si large qu'elle soit. Et de quoi parler en effet au milieu de la brume grise de notre affliction? L'immense mérite du poète défunt est depuis longtemps apprécié et universellement reconnu. Où est l'orateur capable de s'élever au diapa-

(i) Le corps de la femme du poète, provisoirement déposé au cimetière Montmartre, fut ce jour là réuni dans le même caveau que celui de son mari.

son de sou chant? De ce chant qui vivra à travers les générations, qui résonne dans nos cœurs à tous et à nos oreilles d'une façon si lugubre et si déchirante.

Compatriotes! Et moi aussi je suis né en Arcadie! Je naquis dans un recoin de cette région ensoleillée où Adam Mickiewicz régissait de vastes domaines. Nous avons voisiné longtemps et toujours dans une intime fréquentation ; aussi sais-je beaucoup sur sa vie, ses malheurs, ses affaires privées et publiques et àurais-je beaucoup à narrer.

En vérité, la mission de cet homme fut grande et spéciale. Poète inspiré, potentat de la parole, il occupa solitairement les cimes spirituelles d'où le ciel lui était moins haut et Dieu plus proche. Oh! rayonnant et couronné il fut visible de ces sommets au loin et à notre Pologne et à la Slavie et en quelque sorte à l'Europe entière. Il surpassait sans conteste les poètes de ce siècle ; il tenait la première place parmi les chantres nationaux comme un nouveau Boyan de la Slavie entière et de ses tribus. Quelque chose de davidéen rayonnait de son visage, car il portait au front son étoile poétique. Les grandeurs de l'intelligence et du sentiment s'unissaient en lui et n'avaient d'égales que l'énergie de son caractère, toujours prêt à l'action. Mais, avant tout, Mickiewicz fut un patriote Polonais, un citoyen au service actif de sa nation, un travailleur vigilant, zélé, préoccupé sans cesse des besoins du pays. Toute son existence n'a été qu'un pèlerinage vers le sépulcre de sa mère la Patrie, pour insuffler sa vie à la morte, afin de l'aider à ressusciter. Dans cette lutte d'ardent amour filial gisait le souci de ses soucis, cette douleur des douleurs qui prématurément avait blanchi ses cheveux. Et pourtant Mickiewicz n'a pas ranimé la Pologne, il n'a pas recueilli sur ses lèvres et lancé au monde l'annonce tonnante de sa résurrection ! Les infortunes et les angoisses dantesques l'affligé" * rent dans sa maison et hors de sa maison et ballotèrent son

âme nuit et jour : voilà pourquoi il s'irrita intérieurement, eut des emportements passionnés (i), pécha beaucoup, mais aima beaucoup. A côté du fier sentiment de sa force marqué sur son front, la bonté et le pardon des injures brillaient sans cesse dans ses yeux et sur ses lèvres. Mickiewicz mariait à la sublimité de la pensée la simplicité de Pâme.

Gompatriotes ! c'est d'un pareil homme de génie, d'un tel Polonais que nous ensevelissons aujourd'hui les restes en terre étrangère. Perte irréparable pour le pays entier! Et quelle perte n'est-ce pas pour nous, frères et compagnons d'émigration de Mickiewicz, pour nous qui vieillissons dans une attente vaine et de nombreuses et quotidiennes décepptions! Chez qui puiserons-nous un avis viril et un encouragement mélodieux, aux milieu des tristes jours qui nous attendent infailliblement? L'esprit de notre poète rend sans doute compte au Seigneur de sa mission sur la terre, en présence des saints patrons de la Pologne, qui compatissent à notre misère et à notre infortune. Le Christ, Homme^Dieu, • homme de douleur, homme de la croix, nous voit, ô mes compatriotes ! Le Rédempteur et le Juge des individus et des peuples pèse sur les balances de la justice, les destinées du monde et de la Pologne. Aimant et miséricordieux, Lui, il sait pourquoi, au milieu des complications les plus graves, nous perdons le génie culminant de notre nation. Est-ce que ce signe de la Toute-Puissance n'est pas un avertissement de Dieuî/N'exige-t-il pas quelque chose de nous? Peut-être l'humilité, une plus profonde humilité ? Peut-être une plus sainte patience qui n'est aussi que l'humilité renforcée, vertu chrétienne enfantant des miracles et pour les individus et pour les peuples ? Mickiewicz répétait souvent que la prière d'un berger a la force de sauver le monde. Dans notre aban-

(1) Allusion à l'attitude indépendante de Mickiewicz vis-à-vis de Rome, à aquclle Zaleski fut toujours absolument soumis.

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don, prenons à cœur ce conseil mémorable, acceptons-le comme l'héritage du grand poète qui vient de s'éteindre! Propageons parmi nous l'humilité et la patience ; sustentons notre esprit par la prière et persévérons, persévérons vis-àvis de Dieu, jusqu'au bout, dans raccoraplissercent de nos devoirs et dans nos sentiments polonais. Je n'ai aucune autorité sur vous ni aucune mission à votre endroit, ô mes compatriotes! J'ose seulement vous crier avec le bienheureux poète Brodzinski : c Que toute âme vivante polonaise désire et veille, car elle ne sait ni le temps ni le lieu où elle peut être appelée ! Que chacun veille, simple ou sage, homme au grand cœur ou faible femme ! Écoulez où l'herbe pousse, soyez attentif à chaque souffle de vent, rechercher les voies du salut et avant tout que votre âme se consume devant Dieu qui envoie la grâce et indique le vrai chemin. 1

Compatriotes! je cite ces préceptes de la sagesse nationale, non comme un reconfort spirituel, mais comme un témoignage de la vérité et un hommage à la mémoire des poètes polonais. Dieu, et après Dieu la Pologne, telle a été la moelle des pensées et le sujet des entretiens d'Adam Mickiewicz, depuis les premières années de notre amitié, c'està-dire depuis le début de l'émigration.

Compatriotes ! avec quel charme et quelle douceur Montmorency reflète en mon âme les premières années de l'émigration ! Délicieux, paisible, embaumé, Montmorency possédait alors de vivants hôtes polonais. C'est là que demeuraient Kniaziewicz et Niemcewicz, ces vénérables vieillards, amis et compagnons de Kosciuszko. A côté d'eux, s'effaçait le modeste et pieux Etienne Witwicki. Adam Mickiewicz aimait Montmorency comme aussi la forêt de Fontainebleau qui lui rappelait sa Lithuanie. Il acheva ici, à Montmorency, le chant de sa jeunesse, si inspirée et si libre. Nous l'avons chanté jusqu'au bout le chant de la jeunesse, la main dans la main,

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voix contre voix, sur la note des mélodies nationales oubliées. Et où sont ces journées harmonieuses ?

Ces temps merveilleux, ces jours de bonheur et de gloire, comme les feuilles d'érable que le vent roule ont été emportées on ne sait où.

Et combien Montmorency a aujourd'hui changé d'aspect, qu'il s'est étrangement assombri! Il est devenu l'asile du deuil national polonais, locum requietionis pour les bien méritants : il est quasi devenu l'Ukraine de l'émigration, fameuse par les tertres tumulaires dont elle est hérissée. Ici encore nous précèdent les vénérés et éprouvés patriotes Niemcewicz et Kniaziewicz; pas loin d'eux repose le serviteur de Dieu des bords du Boh, l'ardent missionnaire des Indes, le père Florian Topolski ; plus loin encore la polonaise exemplaire, princesse de Wurtemberg (l)et tout à l'entour tant et tant de dignes compatriotes. Et voici qu'au milieu d'eux un nouvel hôte éminent arrive jusque de Constantinople. Oh! Montmorency, ce n'est qu'une auberge de grand chemin de cette France hospitalière, une auberge pour les morts polonais dans l'attente du retour. Au lendemain de la résurrection de la patrie, ces illustres trépassés se mettront en marche vers le Nord. Adam Mickiewicz, nous te promettons, à toi et à ceux qui reposent ici,uu convoi plus magnifique encore, là-bas, daus la Pologne indépendante.

Adam Mickiewicz, tu grandis à nos yeux dans l'éclat de ton immortalité, avec ta harpe royale, aux cordes d'or, à l'épaule, au point que moi qui te fus cher jadis, je n'ose plus ra' enhardir comme autrefois. Aveuglé par les larmes, tremblant d'émotion, comment réussirais-je à te gémir un dernier adieu?

Notre Adam, je te dis adieu au nom de la Lithuanie ! Je te

(i) Sœur du pr.nce Adam Czartoryski, et qui ne voulut plus connaître son fils, parce qu'il avait porté les armes contre la Pologne.

ADAM M1CKIEWIGZ

dis adieu au nom de la Pologne entière, d'une mer à l'autre! Tu es son orgueil» sa gloire dans tous les temps. Tu es son honneur devant les nations 1

Notre Adam, je te dis adieu au nom de notre famille d emigrés qui, en foule, entoure ta tombe avec tant de piété et qui prouve son amour pour toi par des actes émouvants.

Notre Adam, je te dis adieu au nom du conseil de famille qui aidera les enfants, au nom de ces orphelins pour lesquels la tendresse de tes amis et les sympathies de la nation ne remplaceront jamais l'œil et le cœur d'un père tel que toi.

Notre Adam, je te dis adieu au nqfm de tes plus chers et de tes plus proches des rives du Niémen et de la Wilia et de ce vaste monde ! je te dis adieu au nom de mes plus chers et de mes plus proches, vieux ou jeunes. Je te fais enfin mes adieux avec tendresse et exaltation, abîmé dans la prière à notre Père qui est aux cieux, et noyé de larmes. Le chant de rossignol de mon cœur t'adres3se mes adieux sous forme d'un gémissement d'orphelin, étendu,' ukrainien. Au revoir, mon compagnon de poésie.

Après les soucis, les luttes, les douleurs de cette existence terrestre, Céline et Adam, réunis dans ce commun tombeau, que la paix soit avec vous dans le Seigneur, dans l'infini des temps et de l'espace !

Selon la coutume observée dans notre émigration, je jette dans cetle fosse une poignée de terre polonaise, de terre des rives du Dnieper.

Après que des prêtres polonais eurent récité sur la tombe Y Ave Maria, Bohdan Zaleski ajouta:

Sainte Vierge qui défend la brillante Czenstochowa et qui resplendis à Ostrobrama (1), toi protectrice de Nowogrodek et

(1) Czenstochowa et Ostrobrama sont deiïx sanctuaires vénérés,

de son peuple fidèle, par un miracle, reconduis ton poète

Charles Edmond Chojecki, en décrivant ce coin du ï Campo-Santo de l'exil polonais, où, en un si petit espace, repose tant de gloire, dorment tant de souvenirs, rappelle que chaque année, le 21 mars, l'émigration polonaise s'y rend en pèlerinage et il ajoute :

Admirer Mickiewicz et croire à l'impérissable vitalité de son pays, c'est tout un... Si ses compatriotes ont inspiré et nourri son génie, il le leur rend avec usure. L'oppression étrangère, tenace et inépuisable dans ses ressources, s'effor-

cera de leur faire oublier leur passé, leurs traditions, leur histoire, jusqu'à leur langue ; elle essayera d'étouffer la moindre manifestation de la vie nationale dans le présent, elle travaillera à leur ravir tout, jusqu'à l'espérance dans l'avenir. Vains efforts. Un homme est là, un seul qui suffit à déjouer ce plan d'extermination à outrance. Par la magie de son langage, il fera revivre tradition et histoire, il découvrira dans la langue des trésors nouveaux et marquant l'or trouvé, il le mettra en circulation dans la masse de ses concitoyens, il rallumera dans les cœurs le noble enthousiasme, désintéressé, sans calcul et sans peur, sans autre but et sans autre récompense que la satisfaction elle-même du sacrifice accompli pour le salut de la patrie, et il endurcira les âmes dans la foi de l'avenir, dans la foi qui soulève les montagnes, dans la foi contre laquelle s'émoussera la hache de l'ennemi. Gloire au poète pour avoir ainsi fortifié la conscience na-

l'un en Pologne, l'autre en Lithuanie. Zaleski cite, en changeant le dernier vers, le début du sieur Thadée,qui est une réminiscence de l'illiade : « Entends ma voix, Dieu qui porte un arc d'argent, toi le protecteur de Chryse et de la Sainte Cilla, etc.

dans sa patrie !

tionale de son pays ! Son corps repose ici sous quelques pelletées de terre, mais son esprit embrasse au loin de vastes contrées. Il erre dans l'ombre, insaisissable aux Cosaqaes et aux sbires du tzar, de hameau en hameau, de maison en maison, comme un soufle, de bouche en bouche, et il amasse de saintes colères contre les oppresseurs. Oui, pour qui sait

voir, Mickiewicz mort est, avec tant de martyrs, de toutes les forces vives de la patrie la plus vivante encore.

En 1867, l'inauguration à Montmorency d'un monument dû au ciseau d'Auguste Préault rassembla les compatriotes du poète et ses admirateurs français. En 1870, la municipalité de Cracovie décida que le corps d'Adam Mickiewicz sera enseveli à Wawel, dans le caveau des rois, où reposent déjà Joseph Ponîatowski et Kosciuszko. Le 7 mars 1870, le docteur Dietl, président de la Yille, m'annonça avoir obtenu à Vienne l'autorisation du ministre de l'intérieur. Ceux qui, dans l'attente d'un moment psychologique favorable à cette translation, l'ont retardée dix-huit ans, voudraient la faire ajourner à l'époque indéterminée où la statue d'Adam Mickiewicz >era érigée sur la grande place de Cracovie. Mais un comité formé sous les auspices du docteur Weigel, ancien président de la ville de Cracovie, vient de se constituer pour hâter l'heure où la dépouille mortelle du grand poète reposera en terre polonaise. La Pologne honore de plus en plus Adam Mickiewicz, parce qu'elle reconnaît en lui une de ces âmes que, selon le mot de Pétrarque, Dieu envoie ici-bas/^r far di colassu fede fra noi, « pour témoigner parmi nous des choses de là-haut. »

Dossier d'Adam Mickiewioz (1).

Le Ministre, secrétaire d'État au département de l'instruction publique ;

Vu la loi du 15 juillet 1840, portant création d'une chaire de langue et littérature slave au Collège de France,

arrête :

Art. 1 er . — M. Adam Mickiewicz, ex-professeur de langues anciennes à l'Académie de Lausanne, auteur de plusieurs ouvrages célèbres, est chargé à titre provisoire de la chaire de langue et littérature slave au Collège de France.

Art. 2. Le traitement affecté à celte chaire sera alloué à M. Adam Mickiewicz à partir du jour de son installation.

Fait à Paris, le 8 septembre 1840 (2).

Cousin.

(1) Au lendemain de la Révolution du 4 septembre 1870 et grâce à la cordiale entremise de M. H. Carnot, j'ai pu consulter à la préfecture de police le dossier de mon père. Les incendies de la Commune ont privé l'histoire de cette source précieuse de renseignements. Certes les indicateurs de la préfecture de police sont essentiellement des gens sujets à caution. Et il eût été assez difficile d'imaginer combien le dossier de mon père contenait de niaiseries, si je n'en avais copié un certain nombre de pièces. Ce ramassis de calomnies et d'absurdités contenait cependant quelques indications utiles ; et il peut servir à caractériser l'attitude et les procédés de la préfecture de police vis-à-vis de mon père. Ty joins quelques documents officiels provenant d'autres archives.

(2) Voir: Bulletin des Lois du Royaume de France, année 1841. Loi qui ouvre m crédit pour la création d'une chaire de langue et

Rapport de police.

10 août 1842.

M. Mickiewicz entraîne des Français. C'est pour la première fois depuis les carbonari que les fractions politiques polonaises cherchent des liaisons intimes avec les gens du pays. 11 me semble que le fait est assez grave.

Rapport de police.

22 janvier 1844.

Jeudi dernier, M. Michelet a dit devant un nombreux auditoire : c Quant à Mickiewicz, c'est un homme dont la tête est entourée d'une lumière divine ; c'est plus qu'un poète : c'est un prophète, i

Rapport du 4 mai 1844.

Adam Mickiewicz a érigé sa chaire en tribune et fait du cours de littérature qui lui est confié un enseignement politique.

Rapport du 21 mai 1844.

Au cours de M. Mickiewicz, le grand amphithéâtre est comble. Beaucoup de Français se mêlent à ses compatriotes. A sa dernière leçon l'exaltation a été extraordinaire. Une femme du peuple, qui se trouvait près de la tribune, s'est évanouie. Une autre femme s'est jetée à genoux en criant :

de littérature slave au Collège de France f \e 15 juillet 1840. (T. XX, 2' semestre 1840, p. 353.)

Vive Adam Mickiewicz ! Toutes les autres dames polonaises (il y eu avait une trentaine) étaient très émues.

Rapport du 29 mai 1844.

La dernière leçon de M. Mickiewicz a été consacrée à démontrer rinûuence sur la terre des esprits de l'autre monde et à développer cette idée que l'esprit de Napoléon ne sera pas en repos avant qu'il n'ait rempli sa mission en France. A la fin de la leçon, le professeur a montré un portrait de l'Empereur représenté en pénitent. Le portrait a été fait sur ladescription des visions du prophète Towianski, sur le champ de Waterloo .

Le portrait a été distribué en plusieurs exemplaires au public, puis a été repris par le Suisse et par ordre de M. Mickiewicz, parce qu'il n'a pas encore été déposé.

Paris, 31 mai 1844.

Monsieur le Préfet,

Les manifestations étranges sur lesquelles vous avez justement appelé mon intention ont cessé, je l'espère. Le cours de M. Mickiewicz ne doit pas avoir lieu aujourd'hui ni jours suivants. S'il en était autrement, une mesure immédiate serait prise et j'aurais soin de vous en informer. Je vous prie de me faire connaître s'il se passe aujourd'hui quelque chose au Collège de France où, selon toute apparence, le professeur ne sera pas attendu par son auditoire ordinaire.

Recevez, etc.

Le Pair de France, Ministre de l'instruction publique,

Ville m AiN.

Rapport de police.

Le 27 septembre 1844, M. Mickiewicz a été appelé chez le Ministre. Depuis, une grande consternation règne parmi les sectaires de Towianski.

Note de l'ambassadeur de France auprès du Roi des Belges.

16 novembre 1844.

(Juant à Towianski, il est fort connu à Bruxelles. Il a habile la capitale et Ostende; il a vécu retiré. Il a joué le rôle d'inspiré et de révélateur. Selon lui, le rôle du Christ est passé ; de même que Moïse n'a eu qu'une durée, de même la mission du Christ est achevée. 11 a ébloui par ses idées mystiques le général Skrzynecki lui-même. Le général, qui m'a souvent parlé de ses relations avec Towianski, s'est toujours refusé à croire qu'il put être agent de la Russie. Il ne voit en lui qu'un homme dont l'esprit est égaré par un orgueil insensé et par une surabondance de génie et d'activité mentale.

Le Ministre, secrétaire d'État au déparlement de l'instruction publique,

Arrête :

Il est accordé à M. Adam Mickiewicz, chargé à titre provisoire du cours de littérature slave au Collège de France, un congé d'un an à partir de l'époque de l'ouverture du cours.

11 sera remplacé par M. Cyprien Robert.

M. l'administrateur du Collège de France est chargé de l'exécution du présent arrêté.

Fait à Paris le 2o mars 1845.

Salvanoy.

Rapport de police.

3 a?ril 1845.

M. Mickiewicz a fait dire que son programme était prêt, mais qu'on a déchiré l'affiche sans le prévenir, comme c'est l'usage. Il ajoute que le Ministre lui a envoyé sous enveloppe l'affiche du Collège de France et que c'est ainsi qu'il avait appris qu'il avait demandé un congé. On donne pour certain que M. Mickiewicz parle en ce moment de remonter dans sa chaire, un beau matin, afinde faire une démonstration telle que l'Europe n'en aura jamais ouïe de pareille. 11 dit qu'il n'est pas suspendu et qu'un simple caprice de l'administration n'est pas une mesure officielle à laquelle il soit forcé de se soumettre.

Rapport do police.

19 août 1845.

On assure que M. Mickiewicz se croit transporté au ciel depuis que son profil est immortalisé.

Extrait d'an rapport de police du 20 décembre 1847.

11 est de notoriété publique que la secte de Towianski parle de la France avec amertume en disant que ce pays tombe dans le matérialisme et obéit à des esprits anglais ou allemands, c'est-à-dire égoïstes et bas. Leur prophète ne donne pas une longue existence au gouvernement et M. Mickiewicz a répété, devant un nombreux auditoire, que le gouvernement n'a que la consistance d'un rêve et que le réveil de la France est proche.

Rapport de police du 20 janvier 1848.

M. Mickiewicz part définitivement pour Rome demain dimanche ou mardi au plus tard. Il est accompagné du siear Edouard Gériez qui, ayant reçu quelque argent de sa mère, fera les frais du voyage. On doit consacrer une journée à plusieurs villes de France, afin de ne pas trop se fatiguer et de recevoir les visites de ses compatriotes.

Le Pape est instruit de ce voyage et attend M. Mickiewia. Les dernières lettres des prêtres polonais qui sont à Rome expriment leur mécontentement de ce que les affaires de Pologne soient si mal représentées à Rome. L'abbé Dunski prétend que le Pape a dit hautement devant plusieurs personnes qui l'entouraient, le 22 décembre : f Depuis le démembrement de la Pologne, personne n'a pris sérieusement en main la cause de la religion catholique. Les peuples nous ont regardé comme une ombre de l'ancien pouvoir d'Innocent III et les puissances comme un prince temporiseur. 11 est temps que les chevaliers de l'Eglise sauvent seuls l'Europe, comme ils la sauvèrent sous Sobieski. »

Paris, le 16 août 1848.

Monsieur le Ministre,

Je dois appeler votre attention sur un point qui appartient à votre décision et dont l'Assemblée des professeurs n'a pas dû s'occuper.

Il s'agit de M. Mickiewicz, chargé à titre provisoire delà chaire de littérature slave au Collège de France. On a prétendu que l'ancien gouvernement avait suspendu son cours. C'est une erreur. M. Mickiewicz avait demandé et obtenu un

congé et il avait agréé pour remplaçant M. Cyprien Robert, à qui il abandonnait la moitié de son traitement.

Cet ordre de choses doit-il continuer ? /*

Le congé subsistera-t-il ?

Le professeur fera-t-il le cours?

Son suppléant sera-t-il continué ?

Ce sont des questions qui doivent être décidées pour que je puisse rédiger l'affiche du cours.

Je vous prie d'agréer, etc.

, L'Administrateur du Collège de France,

Letronne.

Rapport de police

3 octobre 1818.

Le sieur Towianski, mis en liberté le 20 septembre sur l'ordre du général Bertrand, président de la commission militaire, demande à quitter la maison de santé Puzin pour se rendre dans le midi de la France.

Paris, le 8 janvier 1849.

Monsieur le Ministre l'instruction publique,

Je suis chargé par l'Assemblée des professeurs du Collège de France de vous prier de vouloir bien nous faire connaître la décision que vous avez prise relativement à la position de M. Mickiewicz à l'égard du Collège de France.

M. Mickiewicz, chargé à litre provisoire du cours de langue et littérature slave au Collège de France, par arrêté de M. le Ministre de l'instruction publique du 8 septembre 1840, a cessé de faire son cours par suite d'une décision ministérielle datée du 16 octobre 1844 qui lui a accordé un congé. Des

decisious du Ministre de l'instruction publique lui out donné, chaque année, pour remplaçant, M. Gyprien Robert qui a iait le cours depuis novembre 1845 jusqu'à la fin de 1848.

Aujourd'hui, M. Mickiewicz est venu me prier de faire connaître à l'Assemblée des professeurs qu'il avait l'intention de reprendre son cours et qu'il était en instances auprès de l'administration pour obtenir l'autorisation de reparaître dans sa chaire. J'ai donné connaissance à l'Assemblée des professeurs de la communication que j'ai reçue de M. Mickiewicz. L'assemblée n'a pu autoriser M. Mickiewicz à reprendre son cours ni décider que M. Cyprien Robert continuerait à le remplacer. Ce n'est pas en effet du Collège de France, mais bien de l'administration supérieure que le professeur et son remplaçant tiennent leurs pouvoirs, et l'assemblée du Collège de France ne peut intervenir dans cet enseignement, tant que le professeur qui en est chargé n'aura pas été institué dans les formes légales.

Dans cet état de choses, Monsieur le Ministre, nous vous prions de vouloir bien prendre une décision et de nous la faire connaître. Nous vous prions en outre de considérer que le programme du cours doit être très prochainement imprimé et placardé et que ce programme doit, en ce qui touche M. Mickiewicz, être rédigé conformément à la décision que vous aurez prise.

Pour les professeurs du Collège de France :

V Administrateur par intérim,

E. BtJRNODF (1).

Nous Ministre, secrétaire d'Etat au département de l'instruction publique,

Arrêtons :

Article premier. — M. Cyprien Robert continuera de sup- (1) M. Fulloux écrivit sur cette lettre : « Consulter M. Cousin. »

pléer M. A. Mickiewicz dans sa chaire de langue et littérature slave au Collège de France. Il louchera un traitement de deux mille francs pendant la durée de cette suppléance.

Art. 2. — Les trois mille francs restant sur le traitement de la chaire seront alloués à M. Mickiewicz, maintenu en possession du congé qui lui a été précédemment accordé. Fait à Paris, le ii janvier 1849.

Falloux.

Ministère de l'Intérieur.

6 septembre 1849.

Monsieur le Préfet,

Vous m'avez informé le 28 août dernier que M. Mickiewicz, après avoir promis de ne plus prendre part à la rédaction de la Tribune des Peuples, était toujours regardé comme devant être un des principaux collaborateurs de cette feuille, lorsqu'elle fera sa réapparition et comme devant toujours avoir la haute main dans sa direction politique. En conséquence, vous croyez devoir insister sur la nécessité d'expulser M. Mickiewicz du territoire français.

Avant d'accueillir vos propositions à cet égard, je désirerais qu'il put être constaté que M; Mickiewicz a réalisé l'intention qu'on lui attribue et que le gouvernement pût être en mesure d'établir que, sous ce rapport, il a manqué à sa parole.

Dans ce dernier cas, je n'hésiterais pas à prononcer l'expulsion réclamée; mais, quantjà présent, la mesure me paraît devoir encore être ajournée. Je vous prie seulement de prendre des informations à cet égard.

Agréez, Monsieur le Préfet, l'assurance de ma considéralion distiuguée.

J. Dufaure.

29 mars 1852.

Monsieur le Préfet,

M. Mickiewicz a formé une demande à l'effet d être nalulisé. En me donnant avis de cette démarche, M. le Ministre de la Justice me rappelle que le cours de ce professeur a été suspendu vers 1842 et il ajoute que celte circonstance étant de nature à éveiller toute l'attention du gouvernement, il lui est nécessaire de s'entourer de renseignements précis sur les difficultés dont ce cours aélé l'objet autrefois. Enfin, mon collègue me prie de lui faire savoir, surtout au point de vue politique, si cet étranger peut, sans inconvénient, être admis à jouir des droits de citoyen français.

Veuillez agréez, etc.

Le Ministre de l'instruction publique et des cultes,

H. Fortocl.

Avril 1852.

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