‹ Adam Mickiewicz, sa vie et son œuvreChapitre 5 sur 19 · SOS · texte numérisé non relu

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plus souvent qu'ils ne les élucident.Jérôme Bonkowski, qui en 1844 accompagna Mickiewicz à Strasbourg et à Kehl dans le duché de Bade, raconte que lui ayant annoncé son intention de rendre visite à Fribourg en Brisgau à Bronislas Trentowski qui y enseignait la philosophie, le poète, tout en l'approuvant, ajouta:

Vous faîtes bien de l'aller voir, mais, conformément à ce que vous avez senli et vu, dites-lui, à l'occasion, qu'un philosophe et un maître de danse, c'est tout un devant Dieu, à cette différence près que l'un secoue ses jambes et l'autre sa tête. Or il n'y a que les paroles et les pensées provenant d'un esprit en mouvement qui soient une réalité, le reste n'a aucune valeur et c'est applicable à tous les philosophes allemands (1).

Les gens qui prêtent toujours de petites causes aux grands effets ont imaginé d'attribuer l'influence exercée sur Mickiewicz à la stupeur produite chez ce dernier par la prétendue divulgation de détails intimes que Towianski tenait d'Odyniec. Cette hypothèse enfantine a été émise par Odyniec dont elle flattait la vanité. ïowianski a conquis Mickiewicz en se portant garant qu'il réaliserait les espérances les plus chères du poète.

L'idée d'une rénovation universelle travaillait alors les âmes. Les Saints-Simoniens et toutes les écoles socialistes la cherchaient dans une organisation plus rationnelle de la société. Mickiewicz n'admettait qne le progrès précédé d'une régénération morale. Towianski s'affirmait

(4) Lettre de Jérôme Bonkowski.

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de force à imprimer à l'humanité l'impulsion nécessaire pour la sortir de l'ornière ; à le croire, les semences les plus précieuses du Christianisme allaient enfin germer et fructifier. L'œuvre que le César moderne n'avait qu'ébauchée, faute d'avoir su résister à l'énivrement de la toute-puissance et à la pression du monde ancien, trouverait son continuateur.

On sourit aujourd'hui de ces prédictions. Elles furent près de s'accomplir. Pie IX, sollicité par le désir universel, sembla à la veille d'initier une grande croisade au nom de la religion et en faveur de la nationalité et de la liberté. Il n'en eut pas l'énergie. Les peuples cependant secouèrent leurs trônes et, comme le pape, ils retombèrent dans l'immobilité. Mais n'est-il pas remarquable qu'un petit propriétaire lithuanien ait proclamé si catégoriquement l'imminence d'un cataclysme européen, niant que le napoléonisme eut dit son dernier motet adjurant l'Eglise de doter les deshérités d'ici-bas de ce royaume de Dieu que son lieutenant sur la terre tarde tant à donner aux hommes, et que le Christ leur a promis, puisqu'il leur a enseigné à le demander à l'Éternel.

Peu à peu, le cours de Mickievvicz tourna au mysticisme. Towianski l'incitait à dédaigner toute considération personnelle pour se préoccuper uniquement de l'action à exercer sur son auditoire. Il fallait chauffer les âmes à blanc et plus que jamais consulter son cœur et non pas les livres. Mickiewicz a raconté à Charles Edmond Chojecki une anecdote caractéristique.

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Un matin, lui a-t-il dit, je nie sentais abattu, mal disposé. J'allai voirTowianski. Je lui confessai mon embarras; je ne savais trop ce que dire à ma leçon. Sans me répondre, il prit son chapeau, nous fîmes un tour de promenade. 11 s'arrêta devant une flaque d'eau, et, en la remuant lentement du bout de sa canne, il se mit d'abord à m'expliquer tout an long ce qu'elle contenait d'animalcules et passa ensuite à des considérations géologiques, parce que, sous une couche de glaise, il avait découvert un fond crayeux. Tout à coup, reculant de quelques pas et me lançant un regard courroucé ; t Vous m'écoutez avec intérêt, s'écria-t-il, depuis une demi-heure raisonner sur ce tas de boue, et vous seriez a court, lorsque vous disposez de la première tribune du monde et que le salut de votre peuple est en jeu ! i Le sang me monta au visage, l'inspiration aux lèvres. Je me dirigea ai rassuré, vers le Collège de France et je n'ai jamais mieux parlé.

Michelet et Quinet n'eurent pas besoin du Towianisme pour aborder les questions vitales de nos sociétés et s'attirer les foudres ministérielles. Lamennais n'euf pas besoin du Towianisme pour voir mettre ses ouvrages à l'index par la cour de Rome. Nous n'imiterons donc pas les biographes qui font de Towianski le bouc émissaire des déceptions de la dernière partie de la vie du poète. Souffrir fut son lot du commencement à la fin de sa carrière. Fils d'une nation malheureuse, il devait partager son sort et ne pouvait vieillir dans le luxe et la quiétude Olympienne d'un Gœthe ou d'un Victor Hugo. Ses sacrifices, ses tentatives, sa mort lointaine sont le^ couronnement naturel de son exis-

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tence. Il eut à pàtir de 1 entourage d'André Towianski, mais, selon le mot de Jean-Jacques Ampère, « on ne s'en prend pas à un chêne des plantes malsaines qui croissent à l'entour. » Quant à lçt-guérison par laquelle Towianski a débuté à Paris, depuis que les médecins étudient la suggestion à distance, les bornes du possible ont reculé. D'après une définition de Towianski, ce que nous appelons miracle n'est que l'effet d'une cause que nous ignorons encore alors qu'un autre que nous la connaît, et, quelle que soit l'opinion qu'on veuille avoir de lui, cet homme extraordinaire peut avoir été en thérapeutique psychique plus avancé que le sont actuellement les docteurs de la Salpêtrière. Nous ne nous proposons d'ailleurs ni de toiser Towianski, ni de préjuger l'influence future de ses œuvres, car, alors même que cela ne dépasserait pas les limites que nous nous sommes tracées dans ce travail, cela nous semblerait prématuré (i).

L'éloquence de Mickiewicz, malgré son étrangeté, séduisait jusqu'à ses collègues, comme le constate J. Bonkowski :

(i) Avant de mourir, André Towianski a préparé une édition de ses œuvres qui nous le montre sous l'aspect sous lequel il a voulu que la postérité l'envisageât. Les deux volumes publiés à Turin en 1882 par ses exécuteurs testamentaires ne contiennent presque aucun des documents d'après lesquels on l'a jugé jusqu'ici, mais renferment en revanche une série de pièces qui le classent au premier rang des théosopnes de tous les siècles. Malheureusement ces volumes, tirés à un nombre minuscule d'exemplaires, ne sont accessibles qu'à de rares privilégiés, et tant qu'ils ne seront pas tombés dans le domaine public, on ne pourra formuler en connaissance de cause et avec compétence d'opinion définitive.

Assis à une leçon d' Adam Mickiewicz derrière Michelet et Quinet, j'entendis le premier murmurer au second : — Ditesdonc, Quinet, il a créé une langue française plus jolie et plus expressive que celle que nous parlons (i).

Nous verrons que l'accent faisait passer ces juges difficiles sur certaines incorrections qui échappaient parfois, quoique rarement, au professeur étranger, et que nous signale un auditeur français. Nous citerons d'abord une lettre du gendre de Michelet, Alfred Dumesnil, adressée, le 22 juin 18i3, à son ami ,Eugène Noël:

Je ne vous ai point écrit d'un intéressant spectacle auquel j'ai assisté : c'est un dîner que M. Michelet a donné à Mickiewicz seul et où Mickiewicz (dont vous connaissez l'orthodoxie) nous a parlé des Jésuites comme de ce qu'il y a de plus contraire à la religion. M. Michelet est resté très impressionné de cette visite. Nous irons tous ensemble avec M. Quinet à la dernière leçon de Mickiewicz, mardi prochain.

Eugène Noël complète la lettre de Dumesnil par les réminiscences suivantes :

Ceux qui n'ont point entendu dans sa chaire l'auteur du Livre des Pèlerins polonais ne peuvent se faire une idée de cette éloquence à la fois mystique et sensée, sublime et familière* Debout, les mains sur sa canne, le corps en avant, l'œil inspiré, la voix émue et vibrante, avec les apparences d'un visionnaire céleste, c'étaient souvent les paroles duplus parfait bon sens et de l'esprit le plus pratique qu'il faisait

(1) Lettre au Président delà ville de Cracovie.

entendre. Alors que tant de voix dans les assemblées politiques et dans la presse parlaient sans cesse de déclaration de guerre en faveur de la Pologne, lui, Polonais, s'écriait : « Remercions Dieu que la France n'ait point marché sur l'Europe en 1830. i On ferait un recueil des mots, des cris passionnés et des nobles élans de Mickiewicz à son cours : c Ne vous reposez pas sur les perfectionnements de Pindustrie : les machines n'ont point d'opinion, elles donnent raison au vainqueur, i Mais il fallait entendreces paroles de la bouche même du poète, on pourrait dire du prophète, tant i\ en avait l'as- ~ pect et la majesté. La phrase quelquefois n'était pas française et l'accent ne l'était jamais; cependant quelle éloquence vraie et pathétique ! Il s'écriait un jour: c La France ne pourrait-elle pas dire à la Pologne : moi aussi, fat mouru au quinzième siècle, sous l'invasion anglaise, fai mouru sous l'Espagne et la Ligue, fai mouru en 1815 sous l'Europe coalisée et toujours je suis ressuscitée. » Ce : j'ai mouru répété trois ou quatre fois ne donnait à personne envie de rire.

Malgré la différence d'esprit des trois professeurs : Micbelet, Quinet et Mickiewicz, leurs trois cours se confondirent momentanément en une action commune : la guerre faite au nomde la justice à l'ultramontanisme, au jésuitisme. Une souscription s'ouvrit au Collège de France (1843), destinée à perpétuer le souvenir de cette lutte courageuse par une médaille sur laquelle se trouvent groupés les profils de Michelet, Quinet et Mickiewicz. On grava sur cette médaille le mot de saint Paul : Ut omnes unum sinl (1).

(1) Jules Michelet et ses enfants, par Eugène Noël, 1878. Le 12 avril 1884, an agrandissement de celte médaille a été placé au Collège de France, dans la salie où parlèrent Mickiewicz, Michelet et Quinet. Ernest Renan qui, en qualité d'administrateur du Collège de France, présida cette cérémonie, a dit : « Michelet, Quinet,

On autre contemporain, le docteur Clavel, ruminant le passé, écrira en 1862 :

« C'était le temps où, pendant une semaine, on retranchait la meilleure part de son dîner, pour avoir le prix d une place de parterre à laComédie-Française ou au Théâtre-Italien. Le lendemain on courait au Collège de France entendre des leçons passionnées. Le professeur (sa voix est muette aujourd'hui) parlait un peu de la littérature des Slaves et beaucoup de leurs infortunes. L'auditoire haletait. Tout à coup des proscrits polonais se levaient comme poussés par un ressort. Ils étaient pâles et des larmes pendaient à leurs longues moustaches. Les bras en l'air, ils criaient : Vive la France! et tous les Français de se lever et de crier: Vive la Pologne ! Un grand Anglais restait assis et silencieux, pressant de ses deux bras son chapeau contre sa poitrine. Il pleurait comme les autres. Ah! c'était le bon temps ! (1) »

Towianski ne tarda pas à être expulsé de France. Le

Mickiewicz furent associés, par l'admiration de leurs auditeurs, a une sorte de trinité qu'un médaillon bien connu a consacré. Saspendu au-dessus de cette chaire, avec l'expression écrite de votre piété, ce médaillon sera pour l'avenir le témoin des sentiments que laissa dans l'âme de toute une génération l'enseignement des maîtres qui nous ont précédés. » Renan, dans son discours, appelle Mickiewicz, « une sorte de géant lithuanien, plein de la sève primitive des grandes races au lendemain de leur éveil, fraîchement né de la terre ou plutôt récemment inspiré du ciel» joignant aux intuitions des prophètes parfois leurs illusions, mais toujours plein d'une imperturbable foi dans l'avenir de l'humanité et de sa nation, idéaliste obstiné malgré toutes les déceptions, optimiste vingt fois relaps. » (1) Statique sociale. De l'équilibre et de ses lois.

cours de Mickiewicz fut suspendu. A une leçon où il parlait des misères et de la grandeur morale du paysan slave, il avait fait distribuer à l'auditoire une lithographie représentant un paysan polonais en haillons et une autre fois l'image de Napoléon I er pleurant sur la carte d'Europe. Il expliqua plus tard ainsi sa conduite dans ces circonstances :

11 est quelque fois nécessaire de faire scandale pour frapper l'esprit. En distribuant l'image lithographiée de Napoléon pleurant sur la carte d'Europe, j'ai fait au Collège de France une chose tout à fait en dehors de tous les usages. On a oublié mes leçons, mais cela on ne l'a pas oublié. Avant de partir pour l'Italie, un peu avant février, à la suite d'une discussion politique, j'envoyais à un monsieur une feuille de soldats d'un sou comme on en donne aux enfants. Cela piqua sa curiosité et le fit réfléchir. Plus tard, il comprit ce que j'avais voulu lui marquer : que c'était de là que la solution devait venir, et la seule chose dont il eût à se préoccuper. C'est M. Villemain qui m'a suspendu au Collège de France. Je n'ai pas eu à me plaindre de ses procédés. J'attaquais les doctrinaires et j'invoquais Napoléon. Le ministre me fît venir et me dit que le gouvernement ne pouvait tolérer qu'on le niât, qu'on sapât sa base, et me demanda si je ne pouvais pas, à l'avenir, laisser ces questions de côté. Je répondis : — Vous êtes dans votre droit; moi, mon devoir est de persister à dire ces choses-là jusqu'au bout (1).

Villemain lui offrit même une mission littéraire en Italie. <f Mais il ne m'était pas plus possible [de me défi) Entretiens notés par M. Armand Levy.

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lasser alors à Naples qu'il me l'eût été pendant notre insurrection de 1831 de composer des poésies amoureuses en Phonneur deMaryla », a dit Mickiewicz à un ami polonais en lui citant ce fait.

Le ministre était harcelé au sein des Chambres. Ce furent les leçons de Micheletetde Quinet qui motivèrent les premières attaques et elles vinrent de MM. de Tocquevilleet de Montalembert. Tocqueville s'excusait presque à la Chambre des pairs d'attaquer des hommes qu'il honorait profondément. Montalembert se défendait de vouloir une révocation. Villemain lui répondit qu'accuser les personnes, c'est faire quelque -chose de semblable à une provocation de sévérité contre elles et que renseignement du Collège de France se trouvait placé sous une sorte de garantie très ancienne. (A/ontteur Universel du 17 avrill844.)

Le tour de Mickiewicz ne tarda pas. Le 9 juillet 1844, M. de l'Espinassc monta à la tribune et interpella le ministre en ces termes :

Je ne saurais laisser voler le chapitre sans appeler l'attention de M. le Ministre de l'instruction publique sur les scènes importantes, graves, qui se sont passées dans certains cours du Collège de France. L'année dernière nous avons voté pour le Collège de France une chaire de langue slave. Cette langue, qui devait être professée dans c; Collège, ne Ta été que très accesoirement jusqu'à ce jour. On s'occupe de toute autre chose que de cette vieille langue des peuples du Nord. Le professeur admis dans ce Collège pour y enseigner cette science s'occupe d une religion nouvelle, qu'il professe au grand scandale de la population de Paris. De nombreuses

i > personnes du sexe assistent à ces leçons et il s'y est passé à

diverses époques les choses les plus inconvenantes. Oui, Messieurs, inconvenantes, et en m'cxpriraant ainsi, je me sers, croyez-le bien, du langage le plus modéré. Je redoute de toucher à une question brûlante et d'autant plus délicate en ce moment, que j'aurais à vous parler de deux autres professeurs du Collège de France. Il me suffira, je l'espère, d'avoir signalé à M. le Ministre tout ce qui s'est passé.

Villeraain répliqua sans faiblesse :

Au commencement même de la session, j'ai eu à répondre à un orateur généralement aussi mesuré dans son langage que savant dans ses théories, et qui avait cette fois élevé de vives objections et des reproches contre l'enseignement de quelques professeurs du Collège de France. Je dus lui faire remarquer que cet enseignement qui est destiné à des adultes, qui n'est imposé à aucune classe d'étudiants, n'a point de rapports avec l'enseignement plus restreint, plus grave et plus surveillé de l'Université. Aujourd'hui l'honorable préopinant porte à cette tribune des accusations plus véhémentes encore. Il désigne, il inculpe un étranger auquel la générosité habituelle de la France et son respect pour le malheur et pour le talent ont donné une chaire dans le Collège de France. Messieurs, il est toujours difficile et il est souvent fâcheux d'accuser un absent et d'incriminer des fautes qu'on n'a point personnellement entendues. Je dirai que l'étranger célèbre, si vivement attaqué par l'honorable préopinant, est l'auteur d'un écrit intitulé : le Pèlerin polonais, écrit très religieux, qui fut publié et traduit avec enthousiasme par M. de Montalembert. Je dirai donc qu'au premier aspect nulle inquiétude exagérée, nul soupçon d'irréligion ne doit s'attacher au nom de l'étranger auquel le

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malheur, le talent et la poésie peuvent avoir communiqué un peu d'exal talion, mais dont les premiers écrits étaient tous empreints d'un caractère si religieux et consacrés par un si pieux traducteur. Je ne puis donc légèrement admettre des accusations dirigées contre un étranger, contre un absent, contre un poète. (Approbation.)

M.'Glcis-Bizoin. — Ces outrages sont des éloges.

M. le Ministre de r instruction publique. — Je prends acte seulement de deux choses que l'impartialité et la haute raison de la Chambre apprécieront. Le Collège de France n'est pas un collège dans l'acception du mot; ce n'est pas un de ces établissements où toutes les paroles s'adressant à une jeunesse qu'il est important de préserver doivent être sévèrement pesées, sévèrement surveillées; c'est un établissement de haut et libre enseignement. Cependant, les professeurs de cet établissement, par cela seul qu'ils professent sous la protection de l'Etat, je ne dirai pas au nom de l'Etat, car chacune de leurs paroles n'est pas soufflée par l'État, mais parce qu'ils professent sous la protection de l'État, ont des devoirs très étroits, très impérieux, des devoirs de modération, de gravité, de réserve, des devoirs que nous n'oublierons jamais de leur rappeler au besoin.

M. de FEspinasse. Je remercie M. le Ministre de l'instruction publique d'avoir accepté implicitement le reproche que j'adresse à l'étranger.

M. le Ministre de l'instruction publique. — Mais non, pas le moins du monde.

31. de TEspinasse.— Dans laréponsequi vient de m'être faite à l'instant même et que j'accepte avec bonheur, parce qu'elle vient à l'appui de ce que j'ai signalé à la Chambre, M. le Ministre s'est appuyé principalement de la qualité étrangère du professeur dont nous parlons. Ce moyen a été le seul dont M. le Ministre a cru devoir se servir pour disculper celuidont

j'ai attaqué les doctrines. Certainement, Messieurs, je serai le premier à appuyer le gouvernement toutes les fois qu'il accueillera les nobles infortunes, mais je ne veux pas que le bon accueil fait à des étrangers malheureuxleur serve d'encouragement et de prétexte pour venir empoisonner notre nation. (Exclamations.) Le professeur dont il s'agit est l'auteur d'un ouvrage que M. le Ministre connaît sans doute mieux que moi et qui est contraire aux idées de morale et d'orthodoxie reçues jusqu'à ce jour. Cet ouvrage dont il est l'auteur aurait dû certainement suffire pour le faire repousser du choix que M. le Ministre a fait. Je ne désignerai pas cet ouvrage. M. le Ministre le connaît. (Dites-le! dites-le!) Cet ouvrage, puisque vous le voulez, puisque vous m'y forçez, est la négation de tous les dogmes, qui contient la plus triste des morales et dont les pères de famille interdisent toujours la lecture à leurs enfants; ouvrage, je ne saurai trop le dire, épouvantablement écrit. Le Collège de France n'est pas un collège pour les enfants, mais c'est un lieu d'instruction d'autant plus dangereux que c'est là où les hommes faits, dont la raison est en plein développement, vont prendre de mauvais principes de science erronée. (Nouveaux murmures.) (Momteur Universel du 10 juillet 1844.)

Le livre si ridiculement attaqué par M. de TEspinasse, c'était les Pèlerins polonais.

Le gouvernement de Louis-Philippe éloigna les professeurs qui passionnaient la jeunesse, et celle-ci se refroidit progressivement. A l'heure des désastres nationaux, il y eut quelques lueurs touchantes, mais la flamme nécessaire pour embraser les âmes ne brûla pas sur l'autel de la patrie. Les étudiants se garèrent des entraînements humanitaires, rien ne les détourna plus

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du soin de leur carrière, et leurs facultés d'enthousiasme se dépensent au Chat Noir et dans d'autres cabarets.

Michelet a toujours soutenu qu'en face de laSorbonne qui représente la tradition, le Collège de France représente l'innovation, et que lui et ses collègues furent suspendus indûment et en violation de l'institution qu'on prétendait protéger. Frappé le dernier des trois, il imprima quelque temps les leçons qu'on ne lui permettait plus de prononcer, et on lit dans son cours de 1347:

11 était curieux de savoir comment on s'y prendrait pour me suspendre. Les prétextes trouvés pour Mickiewicz et Quinet ne pouvaient plus servir ici. On sait que Mickiewicz, professeur en titre à Lausanne, appelé par la promesse d'un titre définitif à Paris, n'en eut qu'un provisoire, sous le prétexte qu'il était étranger. Mais M. Rossi et bien d'autres Tétaient au moment de leur nomination. Appel inhospitalier; on invitait l'Homère du Nord au foyer de la France, et à peine arrivé, ;on lui disait : t Vous n'êtes point d'ici. > On lui faisait quitter un abri sûr, un asile d'adoption, pour une hôtellerie ; on le faisait asseoir sur un siège brisé d'avance.

Après avoir exposé ce qui concerne Quinet et luimême, Michelet cite sa lettré du 2 février i8i& à M. Letronne, administrateur du Collège de France, et dont voici quelques passages :

Pourquoi vouloir donner la couleur d'un événement fortuit

à ce qui est le dernier terme d'une progression régulière et prévue? De Mickiewicz à Quinet et de Quinet à moi, c'est un coup d'état en trois coups. Mickiewicz avait allumé un flambeau sur l'Europe, fondé le mariage des peuples civilisés ei barbares, de la France et des Slaves. Quinet avait donné la profonde unité des que&tions littéraires, politiques et religieuse, identiques au foyer de Fume. Moi, j'avais, dans la chaire de morale et d'histoire, commencé une œuvre morale entre toutes... pacifiant, autant qu'il était en moi, la guerre de classes qui nous travaille sourdement. Maintenant qu'elle soit fermée cette salle, tandis qu'on ouvre des tribunes ou des chaires aux ennemis de la pensée; elle n'en a pas moins rendu par le génie de mes amis, par ma grande et sincère volonté (je me rendrai ce témoignage), un esprit d'unité nouvelle qui ne périra pas demain.

Sur le déclin de sa vie, Michelet reviendra une fois encore sur ce passé, et il dira dans le Paris-Guide :

Ce qui a caractérisé le nouvel enseignement, tel qu'il parut au Collège de France, c'est la force de la foi, l'effort pour tirer de l'histoire non une doctrine, mais un principe d'action, pour créer plus que des esprits, mais des âmes et des volontés. Par un bonheur singulier et qui prouve que ces pensées n'étaient pas proprement miennes, mais le génie de notre âge, c'est que le même chemin fut suivi en même temps par deux esprits éminents, Quinet et Mickiewicz, venus des deux bouts du monde, d'imagination très diverse et cependant concordant entre eux et avec moi par le sens profond de la vie, de l'âme populaire. Dès longtemps Quinet et moi nous marchions parallèlement sur des lignes très rapprochées. Mickiewicz, sous des formes différentes, nous était uni par le cœur, par le fond de la pensée même. En reconnaissant

l'action des sauveurs et des messies, ce qu'il croyait divin, c'était leur génie populaire. Tous pouvaient devenir Sauveurs de leur race, de leur patrie. Donc ce cours oriental par le langage et les figures se rattachait intimement aux nôtres, à l'inspiration des deux homme d'Occident; c'était l'appel à l'héroïsme, aux grandes et hautes volontés, au sacrifice illimité. La diversité extérieure n'en faisait que plus ressortir l'intérieure unanimité. Mickiewicz fut forcé de percer son nuage sombre pour cette France sympathique. Pour elle il tirait du cœur une lumière de révélation qui n'eût point jailli peut-être dans les profondeurs obscures de son nord lithuanien. Nous l'avons vu quelquefois plus qu'un homme. Une flamme vivante (sublime et douloureux spectacle), des larmes mêlées d'éclairs erraient dans ses yeux sanglants. Faut-il rappeler la guerre que nous faisait le clergé? Cela n'en vaut pas la peine. Ce qui l'irritait le plus, c'était notre sincérité, notre foi paisibleet forte. Je ne rappellerais pas ces incidents ridicules, s'il n'était bon de consigner ce que les ministres d'alors, M. de Broglie, M. Villemain reconnurent, ce qui restera, le droit du Collège de France : i C'est que son enseignement s'adressan tau grand public, aux hommes (non aux étudiants), doit participer aux libertés de la presse, que c'est un libre examen de toutes les grandes questions, que les professeurs n'ayant rien à craindre et rien à attendre ont la pleine indépendance. Nous ne voyons, dit encore M. de Broglie, que les membres de la Cour de cassation qui puissent leur être comparés. » Nous conservions un grand calme. Je recevais force lettres anonymes, mes amis étaient inquiets. Des Italiens, des Polonais, m'offraient de venir en nombre. Tels m'offraient des armes. J'ai ri, mais j'eus beaucoup mieux que des armes. Et ce jour du li mai 1843 fut un des plus beaux jours de ma vie. Quinet et Mickiewicz, l'un à droite, l'autre à gauche, assistèrent à ma leçon, proclamant notre concorde et donnant

à celte jeunesse (qui plus tard put voir tant d'envies) le plus lieau spectacle du monde, celui de la grande amitié. Saint nom de l'harmonie des cœurs, sous lequel heureusement nos pères mêlaient deux choses, la fraternité d'hommes, la fraternité de patrie 1 Entre la Pologne et la France, ayant près de moi, devant moi, tant d'illustres étrangers, Italiens, Hongrois, Allemands, je me sentais dans la poitrine une âme : celle de l'Europe.

Mickiewicz se vit imposer pour suppléant Cyprien Robert, être nul qui prônait la reconstitution de l'Empire deByzance,etqui,un beau jour, a disparu sans que personne ait su ce qu'il était devenu. Le pouvoir s'effarouchait fort des agissements du poète. Le 11 juillet 1845, Louis-Napoléon Bonaparte écrivait du fort de Ham à madame Hortense Cornu :

Les craintes du gouvernement viennent, à ce que j'ai appris, de l'existence d'une Société polonaise sous le patronage de M. Mickiewicz. (11 faisait un cours au Collège de France et avait pris l'Empereur pour son prophète.) Il paraîl, je ne sais pourquoi, que le gouvernement a écrit à toutes les autorités des départements pour faire surveiller ces apôtres, parce qu'il suppose, bien à tort, qu'ils s'entendent avec moi.

Au lieu du grand public, Mickiewicz n'eut plus désormais d'autres auditeurs que ceux de ses compatriotes qui lui restaient fidèles et qu'il réunissait souvent pour traiter devant eux les problèmes les plus importants de religion, de morale ou de politique. Michelet et Quinet lui soumettaient leurs doutes et réclamaient ses encouragements. A l'adoration du nombre, Mickiewicz opposait volontiers la force incalculable de l'esprit, assurant

la

que si peu qu'on soit, on soumettrait le monde à condition de réaliser la perfection morale nécessaire à l'obtention d'un pareil résultat. Madame d'Agoult fut frappée de ces assertions du poète et elle a dit :

Goethe revient fréquemment, dans ses écrits, à cet élément mystérieux qu'il appelle das Dàmonishe. Le grand poète affirme avoir été à même d'observer plusieurs de ces phénomènes chez certains individus qui exerçaient une puissance incroyable non seulement sur leurs semblables, mais encore sur les éléments. Le poète polonais Mickiewicz croyait lui aussi à cette puissance occulte qui réside en certains hommes et leur soumet l'esprit, le cœur et la volonté des autres. Croyant reconnaître chez moi à un certain degré cet élément mystérieux, il me disait, un jour où nous avions beaucoup parlé de sa patrie, de la mienne, de leurs destinées futures, etc. : « Si, vous et moi, nous faisions, dans un grand dessein, une association secrète, ne dût-il y avoir dans cette association que nous deux, ce serait un tel foyer d'électricité qu'il attirerait bientôt à soi les hommes de bonne volonté de tous les points du monde (1). i

Tout en préconisant l'action, Towianski se borna à adresser aux grands de la terre une série de sommations d'avoir à se convertir que certes ni l'Empereur de Russie, ni le Pape, ni le baron James de Rothschild ne prirent la peine de lire. D'autre part, les pratiques de certains de ses disciples finirent par ressembler aux exercices spirituels d'Ignace de Loyola : on cherchait à provoquer artificiellement ou on simulait l'exaltation. Des dissentiments se produisirent sur la direction à im-

(i) Daniel Stem, Mes souvenirs.

primer à l'œuvreet Towianski donnatort àMickiewicz. Mickiewicz qui avait sacrifié sa chaire au Collège de France et son bien-être, qui prodiguait son temps et son labeur moral aux adhérents de Towianski et partageait avec eux ses dernières ressources, n'abdiqua pas son indépendance. Si respectueux qu'il fût pour la personne d'André Towianski, il ne pouvait se décharger sur qui que ce soit de la responsabilité d'aucun acte en désaccord avec son sens intime: 11 continua à puiser dans l'enseignement de Towianski ce qui luiparutapplicable à sa situation et aux circonstances, mais il préféra à la direction des lieutenants de Towianski sa propre intuition. Le 3 décembre 1845, rencontrant Bohdan Zaleski qui lui représenta qu'aucune des prédictions de Towianski ne s'était réalisée, et que cela prouvait qu'on suivait une fausse route, Mickiewicz répondit :

« Celui qui a inventé la poudre crut qu'il ferait sauter le monde ; il ne l'a pas fait sauter. Mais la poudre est restée en usage ; il en est de même de notre vérité qui est moindre que nous ne l'espérions, mais qui n'en existe pas moins (1). »

La Révolution de 1848 gronda dans les âmes bien avant d'éclater sur la place publique. Une lettre de Dumesnil à Noël, du 13 mars 1846, nous transporte au Collège de France et peint fidèlement l'état des esprits :

Je ne puis vous taire l'entrée glorieuse que Charles (Michelet) a faite hier dans la vie publique. Son nom relentit aujourd'hui dans le Premier-Paris de la Réforme et sera béni

{{) Propos cité dans une lettre du 3 décembre 1845, de Valérien Ghelchowskià Ignace Domejko.

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de tous les Polonais. L'auditoire était plus nombreux encore que de coutume, tous étaient venus de meilleure heure. A peine les portes furent- elles ouvertes que des cris : Vive la Po. logne! retentirent et des quêtes s'organisèrent sur tous les bancs. Cinq gros sacs furent déposés sur la chaire et, quand M. Mictyeiet entra, l'auditoire, passez-moi l'image, était comme une immense pompe aspirante. A l'agitation extraordinaire avait succédé un silence avide. M. Michelet leur dit net et avec une parfaite sérénité : € Le droit est éternel, i L'effet fut immense. Après un silence de quelques secondes, ^tant le saisissement avait été universel, il y eut comme un embrassement de tous les cœurs ; la salle aurait dû crouler sous les trépignements et les applaudissements. Puis, M. Michelef, sans autre allusion, reprit le sujet de son cours, la nationalité. Il profita de la ferveur de son auditoire pour réclamer, au nom de la morale, au nom du droit, contre la violence, contre la terreur, contre la doctrine du salus populi : i Ceux qui se vantent d'avoir sauvé le peuple parla terreur ne savent point si le peuple voulait être sauvé par l'infamie. Non, le succès n'est pas tout, le salut n'est pas tout. H ne faut pas le salut du peuple, il faut le salut de l'honneur. » Ici développement sur la Révolution française. L'histoire semblait parler pour la première fois sur cette époque. « Notre histoire n'est point celle de la Restauration, l'école fataliste qui a glorifié le succès; notre philosophie n'est point celle de la Restauration. > Et il cita un passage de Cousin que j'extrais textuellement de la neuvième leçon du 19 juin 1828, p. 37: « J'espère avoir démontré, dit M. Cousin, que, puisqu'il faut bien qu'il y ait un vaincu et que le vainqueur est toujours celui qui doit être : accuser le vainqueur et prendre parti contre la victoire, c'est prendre parti contre l'humanité et se plaindre du progrès delà civilisation. Il faut aller plus loin, il faut prouver que le vaincu doit être

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vaincu et a mérité de l'être; il faut prouver que le vainqueur non seulement sert la civilisation, mais qu'il est meilleur, plus moral , et que c'est pour cela qu'il est vainqueur, i — c Non , s'est écrié M. Michelet, non, ce n'est pas toujours le meilleur! Celte philosophie doctrinaire n'est pas la nôtre en cette chaire de morale, i 11 a terminé ainsi : t Où est notre âme, Messieurs? » (Ici un frémissemenf inexprimable circule dans la salle.) c Elle n'est point sur la Seine, mais sur la Vistule. J'ai senti en approchant de cette salle le mouvement de vos cœurs» Eh bien! si ce grand peuple qui agit, dont nous n'avons point de nouvelles, si ce peuple n'obtenait pas la victoire que nous demandons au ciel, nous n'en croirions pas moins sa cause juste et sainte, sainte, c'est-à-dire éternelle, et devant, un jour ou l'autre, triompher dans l'avenir. • Comment vous représenter l'effet de ces paroles, interrompues par les applaudissements et reprises par M. Michelet avec une sérénité douloureuse . Je ne l'ai jamais vu si beau que ce jour-là.

Voilà un bien long préambule pour arriver aux célèbres actions de Charles. A peine M. Michelet eut-il quitté la salle, qu'une vingtaine de jeunes gens, députés par l'auditoire, se précipitèrent dans son cabinet. Ils le félicitèrent avec une cordialité touchante, et le prièrent, comme membre du comité de la Réforme pour la souscription polonaise, de vouloir hien se charger de transmettre à ce journal le produit de la quête, c'est-à-dire les cinq sacs. M. Michelet répondit que son fils ou son gendre allaient immédiatement les porter aux bureaux de la Réforme, et il envoya Charles chercher un fiacre, car ce journal est à près d'une lieue du Collège de France. Pendant que Charles était parti, les jeunes gens revinrent, disant qu'ils accompagneraient tous le fils de M. Michelet et qu'ils iraient à pied, qu'ils ne voulaient point de voiture. Quand Charles revint avec, le fiacre, il fut comme enlevé par eux, mis à leur tête, et le fiacre resta là.

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En prenant les sacs, Charles médit: t Tu viens, n'est-ce pas, Alfred ? i Comme je ne m'en souciais guère, je restai avec M. Michelet. Voilà donc Charles marchant à la tête des étudiants, portant, le malheureux, les cinq sacs. Je lui laisse la parole : c Les jeunes gens suivaient trois par trois. Nous allions très doucement, ramassant sur la route les étudiants de laSorhonne et de l'Ecole de médecine, de sorte que mille au départ, nous fûmes bientôt deux mille. Pour éviter les postes des gardes municipaux, nous avons pris le plus long. Le monde se mettait aux fenêtres et disait : « Ce n'est pas « un enterrement. Qu'est-ce? » Les sergents de ville regardaient, les dames.de la halle apostrophaient de quolibets la troupe et son chef. A tous les détours des rues, je m'attendais à une charge de cavalerie et je ne doutais pas de recevoir les premiers coups de sabre. Enfin nous arrivâmes sans encombre rue du Croissant. Un des jeunes gens alla demander un rédacteur delà Reforme. Aucun ne voulut descendre : à la fin il en vint un, et je fus prié d offrir les sacs en prononçant un discours. Je me suis avancé un peu tremblant, tenant toujours les sacs dans les deux mains et j'ai dit à peu près : t Mont sieur, les auditeurs du Collège de France vous prient de rec cevoir cette quête, faite au cours de M. Michelet, pour la c souscription polonaise. » Ici se place une autre version. Charles nous assurait ce soir qu'il avait parlé, mais si bas que ni le rédacteur ni aucun des jeunes gens n'avait entendu un mot. Ce silence ne fut que plus impressionnant. Bref, noble silence ou éloquentes paroles furent saluées des cris: Vive la Pologne ! Un des jeunes gens prit la parole pour remercier au nom des étudiants le fils de M. Michelet, et Ton revint dans le même ordre. Mais Charles, cette fois, se mit au milieu de la troupe, trouvant qu'il s'était assez exposé (1).

(i) Eugène Noël, Michelet et ses enfants, Paris, 1878.

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On ne saurait équitablement apprécier le cours de Mickiewicz en l'isolant de celui de ses deux collègues et sans tenir compte de l'effervescence d'alors. Mickiewicz recevait la plupart des proscrits italiens et des émigrés russes réfugiés à Paris.

Pavais de la vénération pour votre père, m'a écrit Ivan Golovine, et je m'enfermais avec lui dans un silence respectueux. Je me rappelle qu'en parlant de mon activité, il dit que quand il y a un fruit mûr sur un arbre on peut être sûr qu'il y en a d'autres. Les fruits parurent sous les noms de Hertzen et de Bakounine, qui fut trop mûr pour moi !

Mickiewicz réconfortait les Italiens qui se croyaient condamnés à un long stage à Paris , leur répétant qu'ils reverraient bientôt leur patrie. L'Orléanisme lui paraissait un édifice de boue et de crachats qu'un coup de pied renverserait. On se demandait un jour devant lui comment finirait la Monarchie de Louis- Philippe :

De la manière la plus simple, répondit le poète en riant. Deux marchandes de la halle se prendront, parexeniple, aux cheveux : un attroupement se formera autour d'elles, et Louis-Philippe sera chassé.

Le 21 janvier 1848, Adam Mickiewicz partit pour Rome, accompagné de son ami Edouard Giericz.

Création a Rome d'une Légion polonaise. — Marche de Romb a Milan. — Retour en France. — Fondation de la Tribune des peuples. — Tracasseries policières. — Révocation du professorat au Collège de France. — Mickiewicz a la Bibliothèque de l'Arsenal. — Ses rapports avec les Napoléons. — Il perd sa femme. — Mission en Orient. — Mort a Constantinople. — Obsèques a Montmorency.

Adam Mickiewicz affectionnait singulièrement Rome. Dès 1830, il écrivait à son ami Ignace Domeyko que, Me toutes les villes étrangères, Rome seule pourrait le fixer toujours dans ses murs, parce que la Cité, sans les hommes, fournit pour nombre d'années un sujet de distraction et d'études. II retrouva la Ville Étemelle dans une agitation extraordinaire. Le Pape semblait disposé à aider les peuples à se relever de leur avilissement. Maxime d'Azeglio écrivait :

Si Pie IX veut, s'il consent à être ce que l'opinion fait de lui, la papauté est définitivement la force dirigeaule. S'il s'y refuse, je ne sais ce qui arrivera. La Providence n'offre pas deux fois une occasion telle que celle-ci.

Rien n'indiquait encore que Pie IX perdrait cette

occasion. Mickiewicz vit le peuple de Rome courir au palais de l'Ambassade d'Autriche et abattre l'écusson aux armes de cet Empire. H attendait avec confiance une conflagration européenne que redoutaient presque tous les membres de l'aristocratie polonaise alors présents dans la capitale du monde chrétien. Les exhortations que Mickiewicz leur prodiguait d'avoir à se préparer en vue d'éventualités imminentes leur paraissaient une double hérésie religieuse et politique. La nouvelle de la chute de Louis-Philippe troubla leur quiétude. Mickiewicz, transporté de joie, conçut aussitôt l'idée d'appeler ses compatriotes à se réunir sous le drapeau polonais et à marcher de Rome en Pologne. L'Italie ne leur refuserait pas des armes. Ils payeraient leur dette de reconnaissance vis-à-vis d'elle en combattant l'Autriche. Une fois nombreux, il leur serait facile de s'enfoncer au cœur de l'Autriche et d'y chercher, au nom de la liberté, des alliés parmi les Slaves et les Hongrois.

Les adversaires de Mickiewicz taxèrent cette conception de chimérique. Ils se bornèrent à tâcher de s'enrôler soit dans l'armée du Pape qui ne se battit pas, soit dans l'armée Piémontaise où les Polonais obtenaient des avantages individuels, sans que la Pologne en bénéficiât aucunement. II y eut môme de ces politiciens soidisant pratiques qui poussèrent leurs compatriotes à servir, à Paris, dans la garde mobile destinée à réprimer l'insurrection ouvrière de juin 1848 !

Mickiewicz n'eût eu qu'à revenir à Paris pour réoccuper sa chaire au Collège de France. Michelet, Quinet

se réinstallèrent, au nom du peuple, dans cette École, dont ils avaient été exclus au nom du Roi. Ils n'oublièrent pas leur collègue.

Le 6 mars 1848, a écrit Michelet, nous eûmes le bonheur, Qninet et inoi, de rentrer dans nos chaires par la République cl la Révolution, par la victoire du peuple, des écoles, de la France. Pour cette fête de famille (la famille était nombreuse), nous fûmes obligés (remprunter à la Sorbonne sa grande salle, la plus vaste de Paris. Nous avions dans la chaire fait placertrois sièges, dontrun était destiné à Mickiewicz, absent malheureusement. Il est allé voir des révolutions en Italie, ne se doutant pas que pour en voir une belle, il n'avait qu'à rester chez lui, je veux dire en France.

En ceci, Michelet se trompe. Mickiewicz n'allait pas voir une Révolution en Italie. II pressentait que l'Italie serait le pays le plus disposé à accorder aux Polonais leur drapeau, ce que l'avenir confirma pleinement.

Voici l'allocution de Michelet le 0 mars 1848:

La France est chargée d:î donner la paix au monde, la seule-paix qui soit durable, celle de la liberté, A quel prix? il n'importe point, nous devons tout à une telle chose, tout, y compris notre sang.

Redoutable en ce moment à toute la terre, qu'elle siège entre les nations, comme médiateur armé qui n'impose pas un silence de terreur au monde, au contraire, qui rende la voix à toutes les nations muettes.

La France ne peut pas s'abstenir. Elle ne voit rien au monde, qu'elle puisse appeler étranger. Elle se retrouve et se reconnaît, comme pensée et tradition, chez les nations lointaines... Et elles la regardent et s'y reconnaissent toutes.

Entre elles, une seule différence : les unes parlent et crient : A nous ; les autres pleurent, et ce sont elles qui ne peuvent parler encore, dont l'appel est le plus ardent.

Non, il faut l'unité du monde, il n'y a pas à s'en dédire, unité libre, unité sainte, unité d'âme et de cœur.

Quel signe de cette unité que ce fauteuil resté vide! C'est celui de la Pologne, celui de notre cher et grand Mickiewicz, le poète national de cinquante millions d'hommes, celui dont la parole semblait une alliance du monde, une fédération de l'Orient et de l'Occident, qui, du Collège de France, s'étendait jusqu'à l'Asie.

Ce fauteuil est celui de la Pologne.

Mais la Pologne, qu'est-ce que c'est?

Le représentant le plus général des souffrances universelles. En elle, je vois le peuple souffrant.

C'est rirlantle et la famine. C'est l'Allemagne et la censurera tyranie delà pensée sur le peuple penseur entre tous. C'est l'Italie, Messieurs, en ce moment suspendue entre la vie et la mort, comme cette âme du Jugement dernier de Michel-Ange. La morl et la barbarie la tirent en bas, mais la France la tire en haut. Elle estsauvée de ce jour... et que personne n'y touche !

Oui, Messieurs, tous les drapeaux de l'Europe, je les vois flotter sur ce siège. J'y vois dix nations en pleurs, qui sortent de leur tombeau.

Leur âme, leur souffle sont ici... Leurs drapeaux sont invisibles. Il s apparaîtront bientôt. II faut à cela une autre enceinte bien autrement haute et vaste, le champ de la Fédération et toute la voûte du ciel. Puissions-nous, aux jours solennels où la France appellera ses enfants, puissions-nous y voir aussi toutes ces nations amies, mêlant si bien leurs rangs aux nôtres que tous semblent concitoyens, qu'on ne puisse, cherchant dans la foule, distinguer un seul étranger,

et qu'un moment, du moins, l'humanité ravie se dise: Jesa- Tais bien que j étais une et qu'il n'y a qu'un peuple au monde (i) !

Vers cette époque, un ami de Mickiewicz, ayant accompagné la femme du poète chez Michelet, entendit celui-ci lui dire :

«t Madame, quelles nouvelles avez-vous de votre mari de Rome? Écrivez-lui de suite de revenir à Paris le plus vite possible, car nous ne savons ni que faire ni que devenir; c'est lui seul qui est capable de diriger ce grand mouvement que Dieu a visiblement suscité et que lui nous prophétisait depuis longtemps (2). »

L'une des premières préoccupations de Mickiewicz fut de prier Michelet et Quinet de réclamer du Gouvernement provisoire l'abrogation immédiate des lois odieuses édictées contre les réfugiés polonais. Les membres du gouvernement répondirent qu'ils devaient laisser à la future Assemblée l'honneur d'abolir des lois caduques. Michelet et Quinet s'adressèrent sans plus de succès aux journaux et à la jeunesse qui ne comprirent pas l'importance de la question. La réaction retrouva dans l'arsenal de la République ces lois liberticides que les membres du Gouvernement provisoire n'eurent pas la prévoyance de briser. Michelet aurait du moins souhaité que ses amis maintenant au pouvoir reconnussent le droit de Mickiewicz de remonter dans sa chaire et régularisassent sa position en lui ôtant cette appa-

(1) Cours au Collège de France, 1847-1848. ^

(2) Lettre de J. Bonkowski au Président de la ville de Cracofie.

rence de provisoire qui, déjà à l'origine, alarmait Léon Faucher. Le 12 avril 1848, il écrivit à madame Mickiewicz :

Madame et amie, Quinet m'a dit vous avoir vue et vous avoir expliqué le peu de succès de nos démarches. Notre lettre et celle de Mickiewicz (1) avaient pourtant été envoyées aux deux journaux des Écoles et au club principal des étudiants.

J'écris à M. Reynaud qui, dans ce moment, réorganise le Collège de France, et je lui rappelle que M. Mickiewicz n'a pas le titre définitif. J'assure en même temps Reynaud que Mickiewicz revient ces jours-ci. Ai-je tort de l'assurer?

Hommage affectueux, J. Miche let.

Mickiewicz, le 29 mars, formait à Rome le noyau d'une Légion polonais^. Quoi ! Un poète, dira-t-on. Un autre poète n'a-t-il pas écrit :

Mais quand il faut briser le joug des oppresseurs, Liberté, poésie et guerre sont trois sœurs.

Les douze jeunes gens qui se groupèrent les premiers autour de Mickiewicz signèrent un symbole politique polonais qui burinait les principes de la Pologne renaissante. Ils n'ont pas eu le bonheur de les implanter dans leur pays, mais ce symbole reste la colonne lumineuse que les générations suivront dans leur marche à travers le désert de la servitude jusqu'à la terre promise de la

(1) Lettre publiée dans le V volume de la correspondance de l'auteur.

Liberté.Mickiewiczyproclamequel'Evangiledoitdevenir la loi civile et sociale des Etats, que la Pologne, ressuscitée avec le corps dans lequel elle aêté déposéeau tombeau, assurera chez elle la liberté du culte et de l'association, l'égalité des citoyens devant laloi. Cette égalité de droits politiques et civils est reconnue aux Israélites et aux femmes. Cet acte fut envoyé à l'Imprimerie de la Propagande. Il reçut l'approbation du R. P. Ventura et delà censure ecclésiastique. LesRésurrectionnistes polonais, qui ignoraient ce détail, déblatéraient contre ce document. Mickiewicz vit deux fois le pape et le somma de se mettre à la tête d'une croisade européenne. Pie IX ne sut pas plus diriger le mouvement de 1848, que Louis XVI n'avait su diriger le mouvement de 1789. Mickiewicz fut accueilli avec enthousiasme par les populations italiennes. Sa marche jusqu'à Milan fut uo triomphe. Il parla aux foules italiennes, il les électrisa. Il obtint du gouvernement provisoire de Milan les conditions les meilleures qu'un Polonais pût souhaiter. Si la Légion ne se développa point autant que ç'eût été désirable, la faute en est à ceux qui entravèrent le poète, sans faire eux-mêmes rien qui vaille. Si modeste qu'elle ait été, cette Légion versa son sang en faveur de l'Italie. L'Italie s'en est souvenue. Une plaque a été placée, « au nom du §gnat et du peuple romain », sur la maison de la via del Pozzetto où Mickiewicz habitait à Rome en 1848, et la municipalité de la Ville Éternelle a voulu que son buste figurât au Capitole.

Ce n'est qu'après avoir conclu sa convention avec les Lombards que Mickiewicz repassa les Alpes pour

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envoyer de Paris à la Légion des renforts en hommes et en argent. En son absence, l'émigration se délecta des ovations faites à Paris aux Polonais. Ces anciens soldats, au lieu de courir au seul endroit où ils fussent certains de s'organiser militairement, traversèrent l'Allemagne et se répandirent en Posnanie et en Galicie.

Dès que la réaction eut relevé la tête, elle eut vite raison d'adversaires qui avaient perdu de vue que l'essentiel n'était pas de regagner au plus vite le territoire polonais, mais d'y reparaître tambour battant, baïonnette au bout du fusil et enseignes déployées. L'émigration, refoulée en France, tourna les yeux vers l'Italie, quand ses communications avec ce pays se trouvaient coupées. Le faible contingent qui soutint, au Tyrol et à Rome, la réputation du nom polonais, fut à la hauteur de sa tâche. En Hongrie, d'autres volontaires polonais affirmèrent glorieusement leur qualité de champions de la nationalité, en versant leur sang pour rendre à autrui le bien que l'iniquité de Puissances néfastes leur avait ravi à eux-mêmes.

Mickiewicz arriva à Paris le il juillet, c'est-à-dire au lendemain de la répression de la terrible insurrection de Juin. Towianski, après s'être borné à désapprouver les tentatives des Polonais, quelles qu'elles lussent, sans recommander autre chose que la méditation de ses écrits, et qui de Suisse venait de rentrer en France mal à propos, fut arrêté le 12 juillet sur une dénonciation qui l'accusait d'avoir combattu sur les barricades! Malgré la fausseté manifeste de cette allégation, il eût été déporté, si madame Mickiewicz n'eût arraché à

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Cavaignac Tordre de sa mise en liberté. Les Polonais furent alors exposés à de véritables persécutions poli cières.

Dès mars 1848, Mickiewicz exprima la conviction que la République en France ne durerait pas et que le pouvoir reviendrait aux Napoléons. Un de ses amis, le comte Grabowski, écrivait de Rome, le 7 mars 1848, au frère aîné du poète :

Selon Adam, le gouvernement républicain ne se maintiendra pas : c'est un régime transitoire ; une main puissante se saisira ensuite de l'autorité, pulvérisera et anéantira les bavards. Pour nous, nous gagnerons le ciel ou retomberons dans un abîme plus profond.

Le 9 mars 1848, Mickiewicz écrivait à un ami :

Le rejet par Lamartine du drapeau rouge est un mauvais signe. 11 sait d'instinct et le peuple sait ce que ce drapeau signifie. Le ton du terrorisme ne se ressaisira plus de la doraination, mais il y aura momentanément de terribles événements locaux.

Mickiewicz pensait que les peuples doivent, coûte que coûte, en solidarisant leurs efforts, changer au profit de l'humanité la face de l'Europe; toutefois il ne se leurrait pas de l'espoir qu'aucun des pouvoirs établis favorisât cette évolution. Il sympathisait donc avec cette fraction de la démocratie avancée qui ne se confine pas dans des doctrines et s'expose courageusement pour essayer d'améliorer le sort du plus grand nombre. Mais la démocratie chevaleresque à la Barbès, toujours vain-

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in

eue et perpétuellemeut en prison, lui semblait loin du triomphe. Il croyait que la force intrinsèque de la tradition napoléonienne pousserait au premier plan les parents de l'Empereur. Rien ne lui inspirait plus de dégoût que les déclamations contredites par les actes. Montalembert défendant la Pologne et l'Irlande loin du pouvoir et, lorsqu'après 1848 ses amis sont ministres, ajournant aux calendes grecques Polonais et Irlandais, l'indignait autant ,que ces libéraux du National et de la Réforme qui, après avoir reproché pendant dix-huit ans à Louis-Philippe son abandon des peuples, une fois qu'ils furent aux affaires, délaissèrent plus honteusement encore les causes nationales. A ses yeux, un Napoléon avait plus de chances que personne de changer la carte d'Europe, et la défaite des Empires nationalicides laisserait aux masses le loisir de résoudre la question sociale, insoluble jusque-là. Aussi recherchait-il volontiers les Napoléons et se lia-t-il d'abord avec le roi Jérôme et son fils, qui furent autorisés par Louis-Philippe à rentrer momentanément à Paris. Le roi Jérôme ne cacha pas sa surprise d'entendre quelqu'un lui affirmer que sa famille était à la veille de présider aux destinées de la France et que les Napoléons devaient se préoccuper moins des procédés par lesquels ils prendraient le pouvoir que de l'usage à en faire. Mickiewicz, en louant la foi de Louis-Napoléon dans son étoile, déplorait son attachement aux errements dynastiques de son oncle. Il tenait en haute estime le prince Jérôme.

Le prince Jérôme, en homme supérieur, sentait, disait-il, les

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difficullés de notre temps, la nécessité de résoudre certains problèmes, la gravité de la question religieuse. 11 plaignait Louis-Philippe plus qu'il n 1 enviait de le remplacer. « Pourquoi ne pas vous présenter pour la Présidence de la République ? i lui disait-on. c La France pourrait voir un obstacle dans mon ancien titre de roi. Et par là je pourrais ne pas servir à consolider le nouvel ordre des choses. Mon neveu y est plus apte. Il est jeune, capable, et il a déjà fait ses preuves d'énergie, i Louis Napoléon a commis la faute de douter de la force de sa tradition. U voulut, pour arriver à la Présidence, s'apppuyer sur les vieux partis, au lieu de s'en fier àlaseule magie de son nom. Il eût été plus libre et plus fort (1).

H arriva un soir au prince Jérôme de venir voir mon père et d'être laissé seul quelques instants dans son cabinet. Un vieil officier polonais entra et, voyant un étranger avec une rosette à sa boutonnière, il lui demanda : « Monsieur, n'avez-vous pas été au service ? »

— « Mais oui. » — « Vous avez peut-être fait la campagne de 1812 ?» — « Précisément. » — « Alors vous avez connu le lieutenant X. ? » — « Non. » — « Et le major Z.? » — «Pas d'avantage ». — «Et le capitaine Y.? *

— « Non plus. » — « Qui diable avez- vous donc connu ? » Le prince Jérôme éclata de rire. Mon père survint et fit les présentations. Le prince Napoléon fut toujours parfait pour mon père. Il s'employa, ainsi que le prince Jérôme, en sa faveur, et, sans leurs sollicitations, mon père n'aurait pas été nommé bibliothécaire à l'Arsenal. Les ministres le qualifiaient d'esprit brouillon et de ré-

(i) Entretiens d'Adam Mickiewicz notés par Armand Lèvy.

volutionnaire incorrigible. La police adressait des rapports, tissus d'inepties, dont nous donnerons à l'Appendice un spécimen remarquable. Même bibliothécaire, il fut espionné et tracassé par la police. Très vite convaincu de l'étroitesse d'esprit de Napoléon III et écœuré de l'indignité de son entourage, il se refusa à fréquenter l'Élysée et les Tuileries, quoique le chef de l'État eût plusieurs fois demandé la raison de son abstention et que cela lui eût été répété. Avec le prince Jérôme, il s'entretenait des affaires publiques le plus librement du monde, et leurs appréciations se rapprochaient souvent. Mickiewicz crut toujours au coup d'Etat. Je lis dans les notes d'Armand Levy :

Le 1er décembre 1851, il me dit devant M. Alexandre Chodzko : i Si le Président savait toute la force qu'il a dans son nom et par sa tradition, ce n'est pas d'un bataillon qu'il aurait besoin pour metttre ces bavards à la porte, mais d'une seule poignée de sergents de ville, i Jl était dix heures du soir. Le lendemain, à 7 heures 1/2 du matin, je lui apprenais ce qui venait de se passer dans la nuit. II fut tout surpris et, se retournant vers madame Adam, il lui raconta ce qu'il avait dit la veille.

A l'occasion du coup d'État, mon père me donna cinq francs pour mes menus plaisirs, en me disant de m'amuser ce jour-là :

Parce que l'événement qui venait de se produire mettrait infailliblement la France aux prises avec les puissances copartageantes de la Pologne.

Il scandalisa Michelet en répondant à ses doléances :

Vous alliez avoir les proscriptions d'Antoine, d'Octave et de Lépide. Vous avez Octave de suite. De quoi vous plaignes vous?

Le prince Jérôme et son fils déploraient avec Mickiewicz l'inféodation de Louis-Napoléon au parti réactionnaire et clérical. Ce qui manquait au prince Napoléon, c'est la foi dans une mission à remplir. Intelligence étonnamment compréhensive et ouverte, éloquence entraînante, instincts généreux, tout semblait lui présager un grand rôle. Seulement il doutait de lui-même, et un jour qu'il s'amusait à faire du scepticisme à outrance, Mickiewicz s'emporta et dit en revenant : «Je l'ai grondé comme un collégien. » Le prince Napoléon ne s'en formalisa jamais. Il eut le mérite de reconnaître en Mickiewicz un principe supérieur devant lequel il s'inclinait, et, le 27 avril 1852, il écrivait, au sujet de Mickiewicz, à M me Hortense Cornu, sœur de lait de Napoléon III:

J'aime et j'estime cet homme rempli de talent, de cœur et de foi, ce qui est si rare de nos temps !

Et, le 22 avril 1853, il adressait à Piétri la mercuriale suivante :

Il est vraiment incroyable que les mêmes raisons de suspicion existant avant 1848 soient invoquées aujourd'hui, qu'elles devraient être des recommandations*

C'est en grande partie à son culte sincère pour la mémoire d'Adam Mickiewicz que les Polonais furent redevables de l'appui qu'ils trouvèrent auprès du prince Napoléon. Le Palais-Royal fut un véritable bureau des affaires polonaises. Le prince Napoléon ne se lassa jamais

de protéger de son influence les émigrés. Lorsqu'éclata l'insurrection de 1863, il assista à leurs délibérations et les aida de sa bourse. Si Napoléon M, cédant aux instances de son cousin, eût dépensé au profit de la Pologne les millions et le sang français qu'il gâcha au Mexique, il ne serait pas mort à Chislehurst. Je me souviens d'avoir vu, enfant, arriver chez mon père Pierre Bonaparte, en uniforme, je crois, de chef de bataillon. D'opinions très avancées, Pierre Bonaparte professait la plus grande admiration pour la Pologne, il a chanté en vers son insurrection de 1863 et traduit des poésies de mon père. Mais il manquait des capacités de son cousin le prince Napoléon, n'exerça jamais d'influence et n'eut pas avec mon père de relations suivies.

Au lendemain de l'élection du 10 décembre 1848, il fut question d'un grand banquet à offrir à Louis-Napoléon. Rybinski, dernier généralissime des armées polonaises en 1831 , pria mon père de lui composer le toast qu'il prononcerait en cette occasion et dont voici le texte tel qu'il s'est conservé écrit de la main de mon père: •

Soldat d'une époque où les Polonais et les Français se sentaient le plus intimement unis; d'une époque où les Polonais et les Français ont fait les plus grandes choses qui aient jamais illustré leur nation; d'une époque ouïes noms de Polonais et de Français jetaient le plus vif éclat, je porte la santé de celui dont le nom nous rappelle cette époque. Puisse-t-ii nous redonner ces sentiments dont le souvenir nous rend encore heureux!

Le banquet projeté n'eut pas lieu.

Au commencement de 1849, le D r Mayer, recteur de l'Université Jagellonienne, fit des ouvertures à Mickiewicz en vue d'une chaire qui se trouvait vacante à Cracovie. Mickiewicz accepta en principe, sans se faire probablement de grandes illusions. L'Autriche d'alors ne pouvait admettre le récent promoteur d'une Légion destinée à la combattre, et n'eût pas toléré dans l'ancienne capitale de la Pologne un enseignement si vivant. A la même époque, Michelet annonça à Mickiewicz, auquel on venait d'imposer de nouveau la ridicule suppléance de Cyprien Robert au Collège de France, son intention de se remarier. Sa lettre est du 27 janvier 1849 :

Cher et illustre ami. J'ai le cœur brisé de votre nouvelle persécution. Ah ! nous entrons dans un âge barbare, ennemi de la pensée! Je l'ai dit à mon cours. J'ai dit aussi que vous seul aviez été vrai prophète. Vous seul avez prévu.

Brisé d'abord, je me suis raffermi et j'ai reconnu Dieu, qui prodigue à ce point les épreuves aux héros et aux saints.

Depuis longtemps je voulais vous serrer la main et vous faire part, ami, d'un changement grave qui va se faire dans ma situation Le changement est vraiment un acte de foi, à l'entrée des temps difficiles qui se préparent et sous un horizon si sombre.

Ma vie laborieuse, solitaire, vous le savez, a longtemps reposé sur deux personnes, mon père, [mon gendre. — Mon père est mort, mon gendre est devenu décidément un homme, il a déployé de grandes ailes; il me reste de cœur, niais, de plus en plus, qu'il le veuille ou non, il faut qu'il s'éloigne de moi : — à ce prix il sera lui-même.

Voilà donc, mon ami, mon foyer divisé. Lot va à l'Orient, Abraham à l'Occident.

J'ai regardé alors autour de moi, et je me suis adjoint la personne qui, avec mon gendre, représente le plus ma pensée. Elle a été formée par mes livres, comme lui par mon enseignement.

Celte personne est une femme, une jeune demoiselle. — Je Tépouse, malgré la différence d'âge. C'est ma fille, selon Vesprit; —à ce titre, sa destinée était tracée, malgré Terreur du temps; elle m'appartenait, et ne pouvait être qu'à moi.

Française et du midi, elle a une mère anglaise ; sa grand'mère était allemande. Elle a trois nations, un monde, en elle. Mais son cœur est plus grand.

Des circonstances, longues à détailler, décident actuellement ce mariage. Nous n'avons pas choisi ce moment, le moment où tout cœur halète, où la terre est sanglante, où toutes les grandes villes ont été foudroyées. Mais justement parce que le moment est si grave, parce que nous avons à attendre de grands événements, je n'ai pas voulu laisser plus longtemps mon amie seule. — Elle non plus, dans l'espoir de partager tout ce qui m'adviendra, si j'ai des devoirs périlleux, si quelque grande persécution comme la vôtre doit m'honorer un jour. Elle vient en retenir sa part.

Je voudrais vous la présenter, si je savais l'heure où l'on vous trouve, la présenter à madame Mickiewicz; — avec elle je vous amènerais une dame de grand cœur chez qui elle demeure avant son mariage, madame Bachellery, maîtresse de pension. Cette dame désire ardemment vous voir ; elle me charge de l'introduire près de vous et de vous dire qu'elle serait bien heureuse si elle pouvait recevoir chez elle vos filles (sans intérêt bien entendu).

Je vous serre la main et de cœur.

J. MlCHELET.

11 y eut à ce propos un échange de lettres. Michelet

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ADAM MICKIKWICZ

demanda à Mickicwicz de lui servir de témoin au mariage, qui fut purement civil. Les autres témoins, si ma mémoire ne me trompe, furent Lamennais et Béranger. Mickiewicz accepta par le billet suivant du 6 mars 1849 :

Monsieur et cher ami, je veux bien être le témoin d'un acte qui est pour vous une promesse de bonheur. Vous avez raison de penser qu'un tel acte ne doit pas être accompagné de formules stériles. Les magistrats de l'église sont aujourd'hui ceux qui comprennent le moins l'institution du mariage. Et c'est l'un des plus grands malheurs de l'époque actuelle.

Votre dévoué, Adam Mickiewicz.

Le Collège de France se trouvait fermé à Mickiewicz. A la mi-mars 1849, il fonda, grâce au concours de son ami Xavier Branicki , le journal quotidien la Tribune des Peuples. Roumains , Russes, Hongrois, Italiens, venaient plaider leur cause dans cette feuille apostolique. Branicki, excédé do sollicitations , imposa à Mickiewicz quelques collaborateurs gênants. L'un d'eux, en insérant, le 13 juin, des appels insurrection nels, provoqua la suspension du journal. Il eut la bonne foi de dégager la responsabilité de Mickiewicz en avouant avoir agi à son insu; mais quand le journal reparut le 16 octobre, le ministre Dufaure menaça Mickiewicz d'être expulsé du territoire français s'il y publiait une seule ligne. Sans cesse en butte aux vexations de la police, Mickiewicz, le 3 octobre 1849,

ADAM MICKIEW1CZ

s'était adressé au département de justice et de police du canton de Yaud. Rappelant que n'étant ni naturalisé français, ni professeur en titre au Collège de France, sa seule qualité légale restait celle de professeur honoraire de l'Académie de Lausanne, il ajoutait : « Les agents subalternes de l'autorité procèdent à l'égard des étrangers dont ils ne peuvent connaître ni les précédents, ni le caractère, avec tout l'arbitraire propre à ces temps de discordes et de troubles. Des individus, qui d'ailleurs n'avaient pris aucune part aux affaires politiques, furent ainsi exposés au danger d'être mis en prison et sommairement jugés sans forme de procès. » Les autorités du canton de Vaud déférèrent au vœu de Mickiewicz, et le ministre à Paris de la Confédération Helvétique reçut l'ordre de lui délivrer un passeport suisse.

Le 12 avril 1852, un décret présidentiel révoqua Michelet, Quinet, et Mickiewicz, ce dernier sous prétexte qu'il était en congé depuis plusieurs années. Mickiewicz perdait ainsi le traitement de trois mille francs qu'il touchait. Mickiewicz répondit, le 18 avril, à Fortoul que les motifs qui l'avaient fait, comme-professeur, sortir de la lettre de son programme étaient de la nature de ceux qui obligent parfois les hommes d'État les plus scrupuleux à sortir de la lettre delà loi pour en maintenir l'esprit, et que, quant à ses congés, ils lui avaient été continués malgré ses réclamations. Il fallut toute l'insistance du roi Jérôme pour qu'en novembre 1852 , Mickiewicz fut nommé Bibliothécaire à l'Arsenal. Il y trouva heureusement, en qualité de conservateur, Laurent de TArdèche, homme excellent, qui lui épargna,

Itî ADAM MICKIEWICZ

autant qu'il fût en lui, les ennuis du service. Lors des prédications Saint-Simoniennes, Laurent de l'Ardèche avait élevé la voix en faveur de la Pologne. Historien de Napoléon ses idées concordaient, sur beaucoup de points, avec celles de mon père, qui eut bientôt dans son supérieur hiérarchique un ami dévoué.

La vie militante de mon père a porté plus d'un de ses biographes à pousser ses peintures au noir. Les membres de l'aristocratie polonaise qui venaient voir Mickiewicz un peu comme une curiosité, et qu'en général il rabrouait durement et devant témoins, s'apitoyaient au retour sur sa misère et sur son entourage. Ils s'offusquaient que le poète témoignait plus d'égards à des émigrés aux habits fripés qu'à eux, gens titrés et irréprochablement mis. Ils attribuaient au mysticisme tout ce qui les avait choqués. La critique a accueilli ces récrimations. 11 s'est créé une sorte de légende selon laquelle le poète aurait, de 1841 à 18oo, vécu uniquement en compagnie de quelques compatriotes à l'aspect monacal et rébarbatif. Ce sont là des tableaux absolument fantaisistes. Dans les années matériellement les plus pénibles, Mickiewicz habita des logements confortables et gais, presque toujours une maisonnette entière avec jardin. Sa femme eut soin de lui réserver une grande pièce où les bruits du logis ne parvenaient pas. Peu soucieux du lendemain et enfant d'un pays dont l'hospitalité est proverbiale, il est rare qu'il n'eût quelque ami à dîner. D'autres" amis passaient la soirée chez lui. Dès l'instant où Mickiewicz nia témoigné aucune servilité vis-à-vis du Saint-Siège et qu'il a autant estimé

Barbès et Mazzini que méprisé Guizot et Metternich, il : ne déplairait pas à certaine école d'accréditer qu'il eut un intérieur lugubre, des intimes faméliques et bornés, et que lui-même ne fut plus qu'un Titan foudroyé. En ; exaltant sa grandeur passée, de pseudo-apologistes dé- ; plorent hypocritement une prétendue éclipse qui n'a jamais existé. La vérité, c'est que Mickiewicz fut plus . grand à la fin qu'au début ou qu'au milieu de sa car- ' rière, et que c'est en pleine marche ascendante que la mort l'a surpris. Son œuvre est un temple aux der grés inférieurs duquel des gens s'arrêtent essoufflés en regrettant que 1 escalier soit plus long que leur haleine. Mickiewicz vécut au milieu d'une élite intellectuelle dont les pédants qui le dénigrent seraient embarrassés de réunir dans leurs salons l'équivalent. Si son amiBohdan .Zaleski fut toujours un hôte rare, parce qu'il habitait les environs de Paris, il n'en était pas de même du poète Sévérin Goszczynski, d'Alexandre Chodzko, de Félix Wrotnowski, etc. D'entre les amis français, je citerai Michelet, dont Mickiewicz aimait beaucoup la lille Adèle qu'il avait connue enfant, et qui épousa Alfred Dumesnil; Quinet et sa première femme ; Henri Martin, etc. Sainte-Beuve le consultait sur des problèmes littéraires. Presque chaque semaine il dînait en ville, et passait plutôt deux soirées qu'une, au dehors, le plus souvent chez des amis polonais établis à Paris ou de passage. Charles Sienkiewicz, l'organisateur de la Bibliothèque polonaise à Paris, le réunissait fréquemment à sa table avec des écrivains polonais récemment arrivés et avides de le connaître. Presque tous les jeudis, il fut,

m ADAM MICKIEWICZ

pendant tout son séjour à Paris, le commensal de madame de Klustine. H donna la preuve de son dédain des préjugés même nationaux, en choisissant pour marraine de son fiJs ainé cette dame, vénérable entre toutes, mais russe et schismatique. . . Outre le comte de Pons et M. Hippolyte Delaveau (le traducteur des Mémoires de Hertzen), il arriva souvent à Mickiewicz de rencontrer aux diners du jeudi de madame de Klustine des personnages russes officiels auxquels il ne ménagea jamais la vérité, ce dont quelques-uns d'entre eux, non encore atrophiés par le Tsarisme, lui surent un gré infini. Les calepins d'amis de Mickiewicz permettent d'établir remploi de bien de ses soirées, et, s'il évita les réceptions du grand monde, il ne se claquemura pas. Restait- il au logis, sa femme, musicienne consommée, lui jouait ses morceaux favoris, ou encore il faisait à haute voix des lectures à ses enfants. Son étonnante sérénité résistait à l'adversité. Son àme fut comme un ciel de printemps traversé de nuages, sillonné même d'éclairs, mais où le soleil reprend ses droits. Le soir, la conversation passait des sujets les plus graves aux anecdotes et aux réminiscences, et ses enfants avaient peine à s'arracher de son cabinet pour aller travailler. Les visiteurs une fois partis, Mickiewicz voulait que son fils aîné, par exemple, lui récitât ses leçons et lui montrât ses devoirs qu'il corrigeait. Cette besogne terminée, il s'informait avec sollicitude des moindres détails delà vie de collège et lui contait ce que fut de son temps l'existence de la jeunesse en Lithuanie.

Les complications orientales, en 1853-1834, éveil-

laient dans les cœurs polonais les espérances les plus vives. Le jour où l'armée française débarqua en Crimée.

*" Henri Sluzalski arriva avec le journal qui contenait cette grande nouvelle et la proclamation de Saint-Arnaud. « Que dit-il dans sa proclamation? » s'écria-t-on de toutes parts. « Oh! » répondit Sluzalski en parodiant la proclamation de Bonaparte en Egypte, « il dit aux troupes : Soldats, du haut de ces collines quarante mille moutons vous contemplent ! »

Mais si la guerre franco-russe ouvrait à Mickiewicz de riants horizons, la santé de sa femme lui causait les appréhensions les plus justifiées. La critique a souvent dénaturé le caractère de la femme du poète. D'un patriotisme ardent, d'un stoïcisme qui défiait les tortures du corps et de l'esprit, d'une charité qu'aucune ingratitude ne rebutait, elle n'entrava jamais son mari, chaque fois qu'il crut devoir sacrifier aux inspirations de sa conscience la sécurité matérielle de sa famille. Elle fut presque continuellement dans des situations exceptionnelles auxquelles elle ne tint tfte qu'à force de courage et d'oubli d'elle-même. Son mari ne soupçonna pas toujours au moyen de quels prodiges d'énergie elle maintenait à flots une chaloupe où il embarquait parfois inconsidérément plus de passagers qu'il n'y avait de places. Quand vint Towianski, ses disciples s'imaginèrent souvent découvrir un don particulier chez les moindres d'entre eux; par humilité ils se rabaissaient eux mêmes ou rabaissaient autrui devant ce phénix d'utr jour qui finissait par se montrer un oiseau

fort ordinaire. Quelques lettres écrites dans des cir-

constances appréciables des seuls initiés peuvent égarer I

le jugement d'observateurs superficiels. Des médiocri- 1 tés littéraires qui n'osaient même se présenter chez

Mickiewicz ont, sous forme de Mémoires, vulgarisé des I

anecdotes d'estaminet ou de grossières inventions per- I

sonnelles. L'avenir nous réserve sans doute d'autres I

surprises de ce genre. Quels que soient les mensonges 1

qu'on forge, Céline Mickiewicz, si elle les eût prévus, I

les eût dédaignés. Elle aurait droit qu'on gravât sur 1

son cercueil les beaux vers du poème de Conrad Wal- 1

lenrod : j

Où prendre son essor et à la recherche de quelles délices, quand on a connu le grand Dieu au ciel et aimé un grand homme sur la terre,?

Elle supporta avec une constance inébranlable une maladie des plus douloureuses. Selon l'expression d'une lettre de son mari, elle se prépara à la mort avec autant de sang-froid qu'à un voyage.

Elle mourut, a écrit Alexandre Chodzko, au milieu de vives souffrances et avec un grand héroïsme. Son mari rap- \ ela souvent avec admiration ses derniers moments. « Elle /est éteinte comme un soldat blessé »,m'a-t-il dit. J ai assisté à celte agonie. Adam, penché sur la tête de la mourante, pleurait et la ranimait, et, lorsqu'elle eut expiré, il courut décrocher un miroir, et l'approcha des lèvres de sa femme, mais elle ne respirait plus. Se tournant vers moi : i vois, ses yeux regardent encore. »

En la reconduisant au cimetière Montmartre, mon

père me dit qu'il la transporterait plus tard à Montmorency et qu'il voulait un jour reposer à jamais auprès d'elle.

En mai 1855, lors de l'attentat Pianori, le prince Adam Czartoryski imagina de rédiger une adresse dans laquelle il était dit que les Polonais bénissaient la Providence d'avoir protégé la vie de celui dont ils espéraient tant. Le prince alla chercher M. Mickiewicz et le pria de l'accompagner aux Tuileries, pensant qu'il pourrait y avoir là une occasion de placer un mot pour la Pologne. M. Mickiewicz s'y rendit. L'Empereur les reçut dans un salon où il y avait du monde, fl leur exprima d'un ton sourd ses sympathies pour la Pologne, puis élevant la voix pour être entendu des officiers de sa maison, il ajouta : « Je ne puis rien pour elle. » Cette duplicité dans l'accent, ce double langage fit mal à M. Adam. 11 ne souffla mot. Mais le soir, en me racontant l'entrevue, il me dit : t Ce n'est qu'une âme vulgaire, i 11 ajoutait en parlant de l'attitude du prince Czartoryski : « Le plus prince des deux, c'était le Polonais (1). »

Tout rappelait à l'Arsenal, au poète, la perte qu'il venait de faire. Le surlendemain de l'enterrement, il confia son plus jeune fils Joseph, âgé de quatre ans, à la femme d'un de ses amis. Il savait que M me Falkenhagen-Zaleska, fille du romancier et dramaturge Korzeniowski et elle-même sans enfant, entourerait de soins l'orphelin. Laissant ses trois autres fils continuer leurs études et ses deux filles auprès de leur tante, M ,le Sophie Szymanowska, il méditait d'entreprendre un

(1) Entretiens d'Adam Mickiewicz notés par Armand Levy.

lointain voyage. Il se proposait d'aller servir en Orient sa patrie plus efficacement qu'il ne le pouvait de Paris. Il pensait retremper ainsi sa santé et trouver peut-être au retour une situation plus conforme à ses goûts et à ses charges nombreuses que celle de bibliothécaire.

Il n'était pas facile de décider le gouvernement français à lui confier nne mission dans les pays slaves. Adam Mickiewicz s'en ouvrit au prince Adam Czartoryski, le seul émigré bien vu aux Tuileries et l'intermédiaire obligé de tous ceux de ses compatriotes ayant affaire aux ministres de Napoléon III. Le prince Czartoryski s'entremit activement en faveur du poète, mais rencontra l'hostilité de certains ministres, notamment de H. Fortoul. En Orient, Mickiewicz allait plutôt dépendre du ministre des affaires étrangères, mais l'intervention du ministre de l'instruction publique devait surtout masquer le côté politique du voyage. Le 25 juin 1855, Czartoryski écrivit à M. Fortoul :

Monsieur le Ministre, conformément à ce que Votre Excellence m'avait dit, j'ai informé M. Mickiewicz qu'elle le recevrait volontiers et que quatre heures était le moment de la journée qui lui donnerait le plus de chance d'être reçu. Il s'est présenté plusieurs fois au ministère à cette heure, mais je crois que son nom n'a pas été porté. D'après les réflexions que vous m'avez faites, monsieur le ministre, au sujet de la mission de M. Mickiewicz, il a rédigé l'écrit ci-joint qu'il se proposait de vous remettre. Veuillez, monsieur le Ministre, en prendre connaissance et me faire savoir le jour et l'heure où vous pourriez accorder à M. Mickiewicz un quart d'heure d'audience, ou bien il attendra vos ordres directs. Je ne

doute pas qu'après une ou deux conversations, vous ne changiez d'opinion à son égard. C'est réellement une justice qui lui est due. Pour ma part, c'est mon amour-propre national qui me fait attacher un grand poids à ce que vous preniez, monsieur le Ministre, une opinion favorable et, j'ose le dire, méritée d'un homme qui jouit d'une réputation hors ligne non seulement en Pologne, mais dans tout le monde slave. En tous cas, je puis garantir deux choses, savoir : que dans la mission que S. M. l'Empereur veut lui confier, M. Mickiewicz rendra de bons services à l'instruction publique et è la France, et qu'il se tiendra strictement aux instructions qu'il aura ^ reçues.

Veuillez, monsieur le Ministre, agréer l'assurance de ma haute considération.

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