‹ Adam Mickiewicz, sa vie et son œuvreChapitre 9 sur 19 · H. FORTOUL · texte numérisé non relu

H. FORTOUL

AS. B. M. Fortoul.

Paris, 2 juin 4B52.

Monsieur le Ministre et cher collègue,

Pour répondre au désir que vous m'avez fait l'honneur de m'exprimer par votre lettre du 14 mai dernier, j'ai prescrit de rechercher dans les bureaux du Ministère des affaires étrangères, afin de faire vérifier l'exactitude des deux faits attribués à M. Adam Mickiewicz

J'ai l'honneur de vous annoncer que ces recherches n'ont abouti à aucun résultat et qu'il a élé impossible de retrouver trace soit de l'engagement qu'aurait pris M. Mickiewicz à l'époque de sa nomination de ne pas être hostile à la politique du gouvernement russe, soit de la conduite qu'il aurait tenue en Italie, lors des derniers événements dont ce pays a été le théâtre.

Agréez, etc.

Tt'RGOT.

30 août 1852

Rapport

Nous avons fourni, le 9 avril courant, les renseignements demandés le 2 du même mois.

Les antécédents politiques du poète Adam Mickiewicz sont assez bien connus. Cependant, il existe un fait assez grave, reste pour ainsi dire ignoré. On se rappelle qu'élevé sous le gouvernement de Louis-Philippe à la chaire de littérature slave au Collège de France, il fut révoqué (i).

[J'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de inscrire le 9 mars au sujet de M. Mickiewicz qui a formé une demande à l'effet d'être naturalisé français. Je crois surabondant de vous rappeler les nombreuses communications adressées par la préfecture de police à votre département relativement à M. Mickiewicz. Il me suftira de vous dire que les leçons de ce professeur ont été suspendues] à la suite du scandale que causa dans le monde politique, littéraire et religieux, sa propagande panslaviste en faveur de la Russie et hostile au pouvoir qui l'avait nommé, ainsi que son apologie des doctrines extravagantes et anti-catholiques du prophète Towianski.

La conduite du poète Mickiewicz fut diversement commentée.

[Toutefois je possède sur le compte de M. Mickiewicz quelques autres documents qu'il m'a paru utile de porter à votre connaissance.]

On se souvient que sa nomination avait rencontré une vive opposition de la part de l'ambassade russe et que les difficultés n'avaient été aplanies qu'après de long pourparlers.

On voulut connaître les diverses phases de cette intrigue et, par suite de quelques indiscrétions, on apprit que pour obtenir l'abstention du prince de Pahlen, M. Mickiewicz avait

(4) Le 4 mai, le préfet de police transmit au ministre, sous sa propre signature, le rapport de son agent l'officier de paix Hébert, en y faisant des changements que nous donnons entre [ ]

pris rengagement formel par écrit de ne pas être défavorable dans ses cours à la politique impériale de Saint-Pétersbourg. On assurait alors que cette promesse manuscrite avait été envoyée à l'Empereur Nicolas, et aujourd'hui encore des personnes qui se prétendent bien informées affirment qu'il doit exister au ministère des affaires étrangères une copie de cet acte ou quelques documents relatifs à cette affaire.

Depuis lors, M. Mickiewicz s est tenu à l'écart, si ce n'est pendant les événements qui ont suivi la révolution de février et surtout dans le cours de la révolution italienne. On n'a pas oublié ses intrigues pour la formation d'une légion polonaise, dont les membres ont pour la plupart péri de misère ou de fatigue en Italie, et ceux qui ont survécu se rappellent l'avoir vu parcourir ce pays tenant un prétendu drapeau béni par le Saint-Père qui lui donna un démenti officiel.

[Il est l'un des principaux fondateurs de la Tribune des Peuples, journal démagogique, dont il a été le rédacteur en chef. Il s'est vu forcé de renoncer à ce poste par suite des observations qui lui ont été adressées par le gouvernement et des menaces qui lui ont été faites de l'expulser du territoire français.

La conduite de M. Mickiewicz est aujourd'hui plus réservée. Néanmoins il est difficile d'admettre que les événements de décembre aient modifié ses dispositions envers le gouvernement du Prince-Président. En effet, il est positif que Mickiewicz n'a pas abandonné ni désavoué la doctrine de Towianski, bien que la division règne parmi les sectaires qui tiennent encore des réunions chez l'ancien professeur. Or, il est reconnu dans l'émigration polonaise que les adeptes du prétendu prophète ont constamment montré de l'aversion contre Tordre de choses actuel et que leur manière de voir ne s'est pas mo difiée.]

Actuellement, la conduite politique de M. Mickiewicz est empreinte de prudence, de réserve, on pourrait même dire de dissimulation et il serait difficile de savoir si les événements de décembre ont quelque peu modifié ses dispositions

envers le pouvoir présidentiel, contre lequel il ne fait extérieurement aucune opposition.

Non seulement M. Mickiewicz n'a pas abandonné ni désavoué ces doctrines de Towianski, mais encore il existe entre ces deux hommes une entente intime, cordiale et plus complète que jamais, bien que la division règne parmi les sectaires du prophète.

Ceux-ci tiennent régulièrement des réunions chez M. Mickiewicz dans lesquelles figurent principalement le colonel Kamienski, Januszkiewicz etChodzko.

La Tribune des Peuples n'a eu de fait que deux fondateurs réels : M. Branicki, bailleur de fonds, et M. Mickiewicz comme rédacteur en chef.

Ce dernier n'a pas rompu ses relations avec les anciens collaborateurs de cette feuille, et son intimité est très grande avec Branicki dont il est l'oracle dans toutes les questions politiques ou littéraires. C'est le comte qui soutient et paie la pension de ses enfants.

D'un autre côté, quelques Polonais font observer qu'ayant, dans ses leçons au Collège de France, parlé fréquemment avec éloge de l'empereur Napoléon, Mickiewicz doit être partisan des idées politiques du Prince- Président, mais le plus grand nombre répond que le poète professeur a voulu plutôt jeter du ridicule sur le nom impérial en le couvrant du manteau des doctrines anti-religieuses de Towianski et en le'proclamantle Messie des idées nouvelles. A l'appui de leur opinion, ceuxci font valoir que M. Mickiewicz a dit dans son cours que la chute de l'Empereur était justifiée par sa politique, puisqu'ayant trahi et étouffé la liberté, il devait périr.

[En général, M. Mickiewicz est considéré comme un grand poète, mais il est à peu près déconsidéré vis-à-vis de ses com patriotes. Esprit] brouillon, versatile, sophiste, il allie les idées les plus saines aux plus extravagantes, aussi bien en politique qu'en matière religieuse. Aussi toutes ses folies n'ont-elles réussi qu'à faire mettre ses ouvrages à l'index par la cour de Rome qui n'a vu en lui que le projet de saper

le catholicisme au profit de la Russie. On Ta vu se mêler en même temps d'entreprises opposées inconciliables. Il s est montré à la fois partisan effréné du principe aristocratique et du socialisme le plus désordonné. Pendant qu'il faisait de la propagande anti-religieuse, il fondait une congrégation de Jésuites et devenait le plus fougueux sectaire de Towianski.

[ En résumé, Monsieur le Ministre, les renseignements qui précédent semblent plus que suffisants pour motiver le rejet de la demande formée par M. Mickiewicz.

Je dois ajouter que la récente mesure qu'a prise à juste titre le gouvernement français contre cet étranger en le révoquant de ses fonctions de professeur au Collège de France serait tout à fait incompatible avec la faveur qu'il sollicite aujourd'hui de votre département.] Veuillez agréer, etc.

Le Préfet de Police.

Pncnu

Police municipale.

Rapport 49990.

8 novembre 1851

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