E. BURNOUF
Nous Ministre, secrétaire d'Etat au département de l'instruction publique,
Arrêtons :
Article premier. — M. Cyprien Robert continuera de sup-
(1) M. F..Iioiix écrivit sur cette lettre : « Gonsalter M. Cousin. »
pléer M. A. Mickiewicz dans sa chaire de langue et littérature slave au Collège de France. Il touchera un traitement de deux mille francs pendant la durée de cette suppléance. Art. 2. — Les trois mille francs restant sur le traitement de la chaire seront alloués à M. Mickiewicz, maintenu en possession du congé qui lui a été précédemment accordé. Fait à Paris, le 11 janvier 1849.
Falloux.
Ministère de rintérieur.
6 septembre 1849.
Monsieur le Préfet,
Vous m'avez Informé le 28 août dernier que M. Mickiewicz, après avoir prorois de ne plus prendre part à la rédaction de la Tribune des Peuples, était toujours regardé comme devant être un des principaux collaborateurs de cette feuille, lorsqu'elle fera sa réapparition et comme devant toujours avoir la haute main dans sa direction politique. En conséquence, vous croyez devoir insister sur la nécessité d'expulser M. Mickiewicz du territoire français.
Avant d'accueillir vos propositions à cet égard, je désirerais qu'il put être constaté que M. Mickiewicz a réalisé l'iutention qu'on lui attribue et que le gouvernement pût être en mesure d'établir qne, sous ce rapport, il a manqué à sa parole.
Dans ce dernier cas, je n'hésiterais pas à prononcer l'expulsion réclamée; mais, quant|à présent, la mesure me paraît devoir encore être ajournée. Je vous prie seulement de prendre des informations à cet égard.
Agréez, Monsieur le Préfet, l'assurance de ma considération distinguée.
J. DOFAURE.
29 mars 1852.
Monsieur le Préfet,
M. Mickiewicz a formé une demande à Teffet d'être natu- Usé. En me donnant ay!s de cette démarche, M. le Ministre de la Justice me rappelle que le cours de ce professeur a été suspendu vers 1842 et il ajoute que celte circonstance étant de nature à éveiller toute Vatlention du gouvernement, il lui est nécessaire de s'entourer de renseignements précis sur les diffîcul tés dont ce cours a été Fobjet autrefois. Enfin, mon collègue me prie de lui faire savoir, surtout au point de vue politique, si cet étranger peut, sans inconvénient, être admis à jouir des droits de citoyen français.
Veuillez agréez, etc.
Le Ministre de V instruction publique, et des cultes y
H. FORTOUL
Avril 1852.
CABINET du Ministre de rintérienr.
On désire se renseigner sur M. Mickiewicz. A-t-îl rompu avec les anciens journalistes de la Tribune des Peuples? Quelle est son attitude depuis?
A fournir d'urgence.
4 mai 1852.
La préfecture de police, à propos delà naturalisation demandée par M. Adam Mickiewicz, ne peut qu'exprimer on avis contraire. La mesure prise par le gouvernement qui Ta révoqué de sa chaire est incompatible avec la faveur qu'il sollicite.
APPENDICE 3o3
13 mai 1852.
Faire prendre auprès du Ministre des affaires étrangèrer les renseignements indiqués par M. Pietri.
Faire deux copies du rapport de IHI. Pietri.
H. FORTOUL
A. M. de Turgot.
18 mai 1852.
Monsieur le Ministre et cher collègue,
M. le garde des sceaux m'a prié de lui faire connaître nion avis sur une demande de naturalisation formée parM. Adam Mickiewicz, ex-professeur de littérature slave au collège de France.
Je n*ai pas voulu lui répondre sans avoir pris les renseignements nécessaires et j'ai invité M. le Préfet de police à m'adresser un rapport détaillé dont je savais les éléments entre ses mains. D'après ce rapport que je viens de recevoir, la nomination de M. Mickiewicz à la chaire de professeur aurait rencontré une vive opposition de la part de l'ambassade russe, et il existerait encore aujourd'hui au ministère des affaires étrangères copie d'un engagement que M. Mickiewicz aurait pris de ne pas être hostile à la politique de Saint-Pétersbourg afin d'obtenir l'abstention de M. le comte de Pahlen.
En outre, M. Mickiewicz paraîtrait s'être activement occupé, après février, de la formation d'une légion polonaise et il aurait parcouru l'Italie, lors de l'insurrection qui y a éclaté, avec un drapeau qu'il prétendait être béid par le Saint-Père, qui lui a donné un démenti officiel.
3J54 APPENDICR
Je ne doute pas, Monsieur le Minisire et cher collègue, qu'il ne vous soit possible de me fixer sur la valeur de ces différentes assertions dont je ne voudrais faire part à M. le garde des sceaux qu'après m'être assuré de leur exactitude. Je vous serai donc obligé de vouloir bien me transmettre le plus promptement possible tous les renseignements que vous pourrez recueillir sur les faits imputés à M. Mickiewicz.
Agréez, etc.
H. FORTOUL
j A 8. B. M. Fortonl.
Paris, 2 juin 1852.
Monsieur le Ministre et cher collègue,
Pour répondre au désir que vous m'avez fait Fhonneur de m'exprimer par votre lettre du 14 mai dernier, j'ai prescrit de rechercher dans les bureaux du Ministère des affaires étrangères, afin de faire vérifier l'exactitude des deux faits attribués à M. Adam Mickiewicz
J'ai l'honneur de vous annoncer que ces recherches n'ont abouti à aucun résultat et qu'il a été impossible de retrouver trace soit de l'engagement qu'aurait pris M. Mickiewicz à l'époque de sa nomination de ne pas être hostile à la politique du gouvernement russe, soit de la conduite qu'il aurait tenue en Italie, lors des derniers événements dont ce pays a été le théâtre.
Agréez, etc.
Tdrgot.
m^v^-'rvai-T^.^^ww^.: -^ir:^ -
30 août 1852 Rapport
Nous avons fourni, le 9 avril courant, les renseignements demandés le 2 du même mois.
Les antécédents politiques du poète Adam Mickiewiez sont assez bien connus. Cependant, il existe un fait assez grave, resté pour ainsi dire ignoré. On se rappelle qu'élevé sous le gouvernement de Louis-Philippe à la chaire de lillérature slave au Collège de France, il fut révoqué (1).
[J'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de ni'écrire le 9 mars au sujet de M. Mickiewiez qui a formé une demande à Teffet d'être naturalisé français. Je crois surabondant de vous rappeler les nombreuses communications adressées par la préfecture de police à votre département relativement à M. Mickiewiez. U me suflîra de vous dire que les leçons de ce professeur ont été suspendues] à la suite du scandale quecausadans le monde politique, littéraire et religieux, sa propagande panslaviste en faveur de la Russie et hostile au pouvoir qui Pavait nommé, ainsi que son apologie des doctrines extravagantes et anti-catholiques du prophète Towianski.
La conduite du poète Mickiewiez fut diversement commentée.
[Toutefois je possède sur le compte de M. Mickiewiez quelques autres documents qu'il m'a paru utile de porter à votre connaissance.]
On se souvient que sa nomination avait rencontré une vive opposition de la part de Pambassade russe et que les difficultés n'avaient été aplanies qu'après de long pourparlers.
On voulut connaître les diverses phases de cette intrigue et, par suite de quelques indiscrétions, on apprit que pour obtenir l'abstention du prince de Pahlen, M. Mickiewiez avait
(1) Le 4 mai, le préfet de police transmit au ministre, sons sa propre signature, le rapport de son agent Pofficier de paix Hébert, en y faisant des changements que noas donnons entre [ ]
pris rengagement formel par écrit de ne pas être défavorable dans ses cours à la politique impériale de Saint-Pétersbourg. On assurait alors que cette promesse manuscrite avait été envoyée à l'Empereur Nicolas, et aujourdjhui encore des personnes qui se prétendent bien informées affirment qu'il doit exister au ministère des aiîaires étrangères une copie de cet acte ou quelques documents relatifs à cette affaire.
Depuis lors, M. Mickiewicz s'est tenu à Fécart, si ce n'est pendant les événements qui ont suivi la révolution de février et surtout dans le cours delà révolution italienner On n'a pas oublié ses intrigues pour la formation d'une légion polonaise^ dont les membres ont pour la plupart péri de misère ou de fatigue en Italie, et ceux qui ont survécu se rappellent l'avoir vu parcourir ce pays tenant un prétendu drapeau béni par le Saint-Père qui lui donna un démenti officiel.
[fl est l'un des principaux fondateurs de la Tnbune des Peuples^ journal démagogique, dont il a été le rédacteur en chef. Il s'est vu force de renoncer à ce poste par suite des observations qui lui ont été adressées par le gouvernement et des nienaces qui lui ont été faites de l'expulser du territoire français.
La conduite de M. Mickiewicz est aujourd'hui plus réservée. Néanmoins il est difficile d'admettre que les événements de décembre aient modifié ses dispositions envers le gouvernement du Prince-Président. En effet, il est positif que Mickiewicz n'a pas abandonné ni désavoué la doctrine de Towianski, bien que la division règne parmi les sectaires qui tiennent encoredes réunions chez l'ancien professeur. Or, il est reconnu dans l'émigration polonaise que les adeptes du prétendu prophète ont constamment montré de l'aversion contre l'ordre de choses actuel et que leur manière de voir ne s'est pas mo difiée.]
Actuellement» la conduite politique de M. Mickiewicz est empreinte de prudence, de réserve, on pourrait même dire de dissimulation et il serait difficile de savoir si les événements de décembre ont quelque. peu modifié ses dispositions
euvers le pouvoir présidentiel, contre lequel il ne fait extérieurement aucune opposition.
Non seulement M. Mickiewîcz n'a pas abandonné ni désavoué ces doctrines de Towianski, mais encore il existe entre ces deux hommes une entente intime, cordiale et plus complète que jamais, bien que la division règne parmi les sectaires du prophète.
Ceux-ci tiennent régulièrement des réunions chez M. Mickiewicz dans lesquelles ilgurent principalement le colonel Kamienski, Januszkiewicz et Chodzko.
La Tribune des Peuples n'a eu de fait que deux fondateurs réels : M. Branicki, bailleur de fonds, et M.Mickiewicz comme rédacteur en chef.
Ce dernier n'a pas rompu ses relations avec les anciens collaborateurs de cette feuille, et son intimité est très grande avec Branicki dont il est l'oracle dans toutes les questions politiques ou littéraires. C'est le comte qui soutient et paie la pension de ses enfants.
D'un autre côté, quelques Polonais font observer qu'ayant) dans ses leçons au Collège de France, parlé fréquemment avec éloge de l'empereur Napoléon, Mickiewîcz doit être partisan des idées politiques du Prince-Président, mais le plus grand nombre répond que le poète professeur a voulu plutôt jeter du ridicule sur le nom impérial en le couvrant du manteau des doctrines anti-religieuses deTowianski eten le^proclamantle Messie des idées nouvelles. A Tappui de leur opinion, ceuxci font valoir que M. Mickiewîcz a dit dans son cours que la chute de l'Empereur était justifiée par sa politique, puisqu'ayant trahi et étouffé la liberté, il devait périr.
[En général, M. Mickiewîcz est considéré comme un grand poète, mais il est à peu près déconsidéré vis-à-vis de ses com patriotes. Esprit] brouillon, versatile, sophiste, il allie les idées les plus saines aux plus extravagantes, aussi bien en politique qu'en matière religieuse. Aussi toutes ses folies n'ont-elles réussi qu'à faire mettre ses ouvrages à l'index par la cour de Rome qui n'a vu en lui que le projet de saper
le catholicisme au profit de la Russie. On Fa vu se mêler en même temps d*entreprises opposées inconciliables. Il s'est montré à la fois partisan effréné du principe aristocratique et du socialisme le plus désordonné. Pendant qu'il faisait de la propagande anti-religieuse, il fondait une congrégation de Jésuites et devenait lé plus fougueux sectaire de Towianski.
[En résumé, Monsieur le Ministre, les renseignements qui précédent semblent plus que suffisants pour motiver le rejet de la demande formée par M. Mickiewicz.
Je dois ajouter que la récente mesure qu'a prise à juste titre le gouvernement français contre cet étranger en le révoquant de ses fonctions de professeur au Collège de France serait tout à fait incompatible avec la faveur qu*il sollicite aujourd'hui de votre département.] Veuillez agréer, etc.
Le Préfet de Police.
PlETRI
Police municipale.
Rapport 19990.
8 novembre 1852.