ARRÊTE
Art, 1«'. — M, Adam Mickiewicz, ex-professeur de langues anciennes à l'Académie de Lausanne, auteur de plusieurs ouvrages célèbres, est chargé à titre provisoire de la chaire de langue et littérature slave au Collège de France.
Art. 2. Le traitement affecté à cette chaire sera alloué à M. Adam Mickiewicz à partir du jour de son installation.
Fait à Paris, le 8 septembre 1840 (2).
Cousm.
(1) Au lendemain de la Révolution du 4 septembre 1870 et grâce à la cordiale entremise de M. H. Camot, j'aipn consulter à la préfecture de police le dossier de mon père. Les incendies de la Commune ont priyé l'histoire de cette source précieuse de renseignements. Certes les indicateurs de la préfecture de police sont essentiellement des gens sujets à caution. Et il eût été assez difficile d'imaginer combien le dossier de mon père contenait de niaiseries, si je n'en avais copié un certain nombre de pièces. Ce ramassis de calomnies et d'absurdités contenait cependant quelques indications utiles ; et il peut servir à caractériser l'attitude et les procédés de la préfecture de police vis-à-vis de mon père. J'y joins quelque.s documents officiels provenant d'autres archives.
. (2) Voir: Bulletin des Lois du Royaume de France, année 1841. Loi qui ouvre ui crédit pour la création d'une chaire de langue et
Rapport de police.
10 août i842.
M. Mickiewicz entraîne des Français. C'est pour la première fois depuis les carbonari que les fractions politiques polonaises cherchent des liaisons intimes avec les gens du pays. Il me semble que le fait est assez grave.
Rapport de polioe.
22 janyier 1844.
Jeudi dernier, M. Michelet a dit devant un nombreux auditoire : c Quant à Mickiewicz, c'est un homme dont la tête est entourée d'une lumière divine ; c'est plus qu'un poète : c'est un prophète. »
Rapport du 4 mai 1844.
Adam Mickiewicz a érigé sa chaire en tribune et fait du cours de littérature qui lui est confié un enseignement politique.
Rapport du 21 mai 1844.
Au cours de M. Mickiewicz, le grand amphithéâtre est comble. Beaucoup de Français se mêlent à ses compatriotes. A sa dernière leçon l'exaltation a été extraordinaire. Une femme du peuple, qui se trouvait près de la tribune» s'est évanouie. Une autre femme s'est jetée à genoux en criant :
de littérature slave an Collège de France^ le 15 ji^let iSiO. (T. XX, 2* semestre 1840, p. 353.)
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APPENDICE Stô
Vive Adam Mickiewîcz ! Toutes les autres dames polonaises (il y en avait une trentaine) étaient très émues.
Rapport du 29 mai 1844.
La dernière leçon de M. Mickiewicz a été consacrée à démontrer Pinfluence sur la terre des esprits de Tautre monde et à développer cette idée que Fesprit de Napoléon ne sera paà en repos avant qu'il n*ait rempli sa mission en France. A la fin de la leçon, le professeur a montré un portrait de FEmpereur représenté en pénitent. Le portrait a été fait sur ladescription des visions du prophète Towianskî, sur le champ de Waterloo .
Le portrait a été distribué en plusieurs exemplaires au public, puis a été repris par le Suisse et par ordre de M. Mîc* kiewicz, parce qu'il n'a pas encore été déposé.
Paris, 31 mai 1844.
Monsieur le Préfet,
Les manifestations étranges sur lesquelles vous avez justement appelé mon intention ont cessé, je Tespère. Le cours de M. Mickiewicz ne doit pas avoir lieu aujourd'hui ni jours suivants. S'il en était autrement, une mesure immédiate serait prise et j'aurais soin de vous eh informer. Je vous prie de me faire conndtre s'il se passe aujourd'hui quelque chose au Collège de Finance où, selon toute apparence, le professeur ne sera pas attendu par son auditoire ordinaire.
Recevez, etc.
Le Pair de France, Minisire de ^instruction publique,
VlLLEM/klN.
Rapport de police.
Le 27 septembre 1844, M. Mickiewicz a été appelé chez le Ministre. Depuis, une grande consternation règne parmi les sectaires de Towianski.
Note de rambaBeadeur de France anprèé du Boi desBelgei.
16 Dovembre i844.
Uuant à Towianski, il est fort connu à Bruxelles. Il a habité la capitale et Ostende; il a vécu retiré. Il a joué le rôle d'inspiré et de révélateur. Selon lui, le rôle du Christ est passé ; de même que Moïse n*a eu qu'une durée, de même la mission du Christ est achevée. 11 a ébloui par ses idées mystiques le général Skrzynecki lui-même. Le général, qui m'a souvent parlé de ses relations avec Towianski, s'est toujours refusé à croire qu'il put être agent de la Russie. Une voit en lui qu'on homme dont l'esprit est égaré par un orgueil insensé et par une surabondance de génie et d'activité mentale.
Le Ministre, secrétaire d'État au département de l'instruction publique,
Arrétb :
Il est accordé à M. Adam Mickiewicz, chargé à titre pro^ visoire du cours de littérature slave au Collège de France, un congé d'un an à partir de l'époque de l'ouverture du cours.
11 sera remplacé par M. Cyprien Robert.
M. l'administrateur du Collège de France est chargé de l'exécution du présent arrêté.
Fait à Paris le 2o mars 1845.
Salvanoy.
Rapport de police.
3 avril 1845.
M. Mickiewicz a fait dire que son programme était prêt, mais qu'on a déchiré Taffiche sans le prévenir, comme c'est Tusage. Il ajoute que le Ministre lui a envoyé sous enveloppe Taffiche du Collège de France et que c'est ainsi qu'il avait appris qu'il avait demandé un congé. On donne pour certain que M. Mickiewicz parle en ce moment de remonter dans sa chaire, un beau matin, aQn de faire une démonstration telle que l'Europe n'en aura jamais ouïe de pareille. 11 dit qu'il n'est pas suspendu et qu'un simple caprice de l'administration n'est pas une mesure ofiicielle à laquelle il soit forcé de se soumettre.
Rapport de polioe.
19 août 1845.
Ou assure que M. Mickiewicz se croit transporté au ciel depuis que son profil est immortalisé.
Extrait d'un rapport de polioe du 20 déoembre 1847.
11 est de notoriété publique que la secte de Towianski parle de la France avec amertume en disant que ce pays tombe dans le matérialisme et obéit à des esprits anglais ou allemands, c'est-à-dire égoïstes et bas. Leur prophète ne donne pas une longue existence au gouvernement et M. Mickiewicz a répété, devant un nombreux auditoire, que le gouvernement n'a que la consistance d'un rêve et que le réveil de la France est proche.
Bapport de police du 20 janvier 1848.
M. Mickiewîcz part définitivement pour Rome demain dimanche ou mardi au plus tard. 11 est accompagné du sieur Edouard Gériez qui, ayant reçu quelque argent de sa mère, fera les frais du voyage. On doit consacrer une journée à plusieurs villes de France, afin de ne pas trop se fatiguer et de recevoir les visites de ses compatriotes.
Le Pape est instruit de ce voyage et attend M. Mickiewicz. Les dernières lettres des prêtres polonais qui sont à Rome expriment leur mécontentement de ce que les affsûres de Pologne soient si mal représentées à Rome. L^abbé Dunski prétend que le Pape a dit hautement devant plusieurs personnes qui Pentouraient, le 22 décembre : c Depuis le démembrement de la Pologne, personne n'a pris sérieusement eu main la cause de la religion catholique. Les peuples nous ont regardé comme une ombre de Fancien pouvoir d'Innocent m et les puissances comme un prince temporiseur. il est temps que les chevaliers de TÉglise sauvent seuls TEarope, comme ils la sauvèrent sous Sobieski. i
Paris» le 16 août 1848.
Monsieur le Ministre »
Je dois appeler votre attention sur un point qui appartient à votre décision et dont F Assemblée des professeurs n'a pas dû s'occuper.
Il s'agit de M. Mickiewîcz, chargé à titre provisoire delà chaire de littérature slave au Collège de France. On a prétendu que l'ancien gouvernement avait suspendu son cours. C'est une erreur. M. Mickiewicz avait demandé et obtenu un
congé et il avait agréé pour remplaçant M. Gyprien Robert, à qui il abandonnait la moitié de son traitement.
Cet ordre de choses doit-il continuer ?
Le congé subsistera-t-ii ?
Le professeur fera-t -il le cours?
Son suppléant sera-t-il continué ?
Ce sont des questions qui doivent être décidées pour que je puisse rédiger Taffiche du cours.
Je vous prie d'agréer, etc.
L'Administrateur du Collège de France, Lbtronne.
Rapport de police
3 octobre 1848.
Le sieur Towianski, mis en liberté le 20 septembre sur Tordre du général Bertrand, président de la commission militaire, demande à quitter la maison de santé Puzin pour se rendre dans le midi de la France.
Paris, le 8 janTier i849.
Monsieur le Ministre Finstruction publique,
Je suis chargé par TAssemblée des professeurs du Collège de France de vous prier de vouloir bien nous faire connaître la décision que vous avez prise relativement à la position de M. Mickiewicz à Fégard du Collège de France.
M. Mickiewicz, chargé à titre provisoire du cours de langue et littérature slave au Collège de France, par arrêté de M. le Ministre de Finstruction publique du 8 septembre 1840, a cessé de faire son cours par suite d'une décision ministérielle datée du 16 octobre 1844 qui lui a accordé un congé. Des
SO
décisious du Ministre de riastruclion publique lui ont donné, chaque année, pour remplaçant, M. Cyprien Robert qui a fait le cours depuis novembre 1845 jusqu'à la fin de 1848.
Aujourd'hui, M. Mickiewicz est venu me prier de faire conniûtre à TAssemblée des professeurs quMl avait Fintention de reprendre son cours et qu'il était en instances auprès de Padministration pour obtenir Fautorisation de reparaître dans sa chaire. J'ai donné connaissance à TAssemblée des professeurs de la communication que j'ai reçue de M. Mickiewicz. L'assemblée n'a pu autoriser M. Mickiewicz à reprendre son cours ni décider que M. Cyprien Robert continuerait à le remplacer. Ce n'est pas en eéef da Collège de France, mais bien de l'administration supérieure que le professeur et sod remplaçant tiennent leurs pouvoirs, et l'assemblée du Collège de France ne peut intervenir dans cet enseignement, tant que le professeur qui en est chargé n'aura pas été institué dans les formes légales.
Dans cet état de choses, Monsieur le Ministre, nous vous prions de vouloir bien prendre une décision et de nous la faire connaître. Nous vous prions en outre de considérer que le programme du cours doit être très prochainement imprimé et placardé et que ce programme doit, en ce qui touche M. Mickiewicz, être rédigé conformément à la décision que vous aurez prise.
Pour les professeurs da Collège de France :
V Administrateur par intérim ^