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CONSIDÉRATIONS SUR L ORIGINE ET LA FORMATION DES LANGUES

tiens. Un Lombard qui avait besoin de dire I am loved (je suis aimé), mais qui ne pouvait se ressouvenir du mot amor, suppléait à son ignorance en disant : ego sum amalus. lo sono amato est maintenant l'expression italienne qui correspond à la phrase anglaise ci-dessus. » Smith fait la même remarque pour le verbe possessif Aaèeo [I hâve, fai), qm, joint au participe passif, peut tenir lieu généralement du temps actif comme le verbe substantif peut tenir lieu du passif.

« C'est ainsi, conclut-il, que les langues devinrent plus simples dans leurs principes et dans leurs rudiments, à mesure qu "elles devinrent plus compliquées dans leur composition; et il en fut, pour ainsi dire, comme des diverses machines. Celles-ci sont toujours, au moment de leur invention, extrêmement compliquées, et chacun des mouvements qu'elles doivent produire a souvent un principe particulier d'action ; bientôt ceux qui peuvent les améliorer observent qu'un seul de ces principes peut être appliqué à plusieurs mouvements, et ainsi la machine devient plus simple et produit ses effets, toujours avec moins de roues et moins do ressorts. De môme, dans les langues, chaque cas de chaque nom. et chaque temps de chaque verbe étaient originellement exprimés par un mot distinct qui servait à cette fin et à aucune autre ; mais peu à peu l'observation découvrit qu'une certaine suite de mots était capable de tenir la place de cette infinité de nombres, et que quatre ou cinq prépositions et six verbes auxiliaires pouvaient tenir lieu de toutes les déclinaisons et de toutes les conjugaisons des langues anciennes. » Cependant il estime que la comparaison ne peut pas être continuée jusqu'au bout et que les effets de ces modifications sont différents dans les deux cas. Tandis/pe la simplification des machines rend celles-ci de plus en plus parfaites, la simplification des langues les a rendues, au contraire, de plus en plus imparfaites et de moins en moins propres à remplir leur fonction : elle leur a enlevé leur concision, leur harmonie et aussi leur élégance, en obligeant à placer les mots à des endroits déterminés, et en supprimant ainsi ces inversions gracieuses qui donnaient tant de beauté et tant d'expression aux langues anciennes.

Tel est le plan de cette petite étude. Assurément elle a été bien dépassée de nos jours, elle a bien vieilli, mais on peut dire que A. s. 8

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si elle a perdu rie sa valeur depuis les progrès de la science, elle n'a rien perdu de son charme et que le lecteur qui prend la peine de s'y arrêter est frappé de la vraisemblance des hypothèses, de l'originalité des déductions et surtout de la finesse des aperçus.

§ 4. — Essais 2)Jiilosophiques.

VHistoire de V Astronomie, à laquelle nous avons fait allusion plus haut, ne parut qu'après la mort de Smith. Elle fut publiée par les soins des exécuteurs testamentaires de l'auteur, le D"" Black et le D"" Hutton, en même temps que les autres fragments que le philosophe écossais avait consenti à épargner.

Ces différents écrits posthumes furent tous réunis sous le titre unique ù' Essais philosophiques, u L'auteur de ces Essais, disent les éditeurs dans leur préface (1), les a laissés entre les mains de ses amis pour en disposer comme ils le jugeraient convenable, et, peu avant sa mort, il détruisit plusieurs autres manuscrits dont il ne crut pas à propos de permettre la publication. En examinant ceux qu'il a conservés, on reconnut que c'étaient des fragments d'un ouvrage dont il avait conçu le plan et qui devait offrir une histoire liée des sciences et des arts libéraux. Il avait abandonné dès longtemps l'exécution d'un projet si vaste, et ces fragments, mis à part, furent négligés jusqu'à sa mort. )'

Ces Essais avaient tous, en somme, le même objet, l'étude du développement de l'esprit humain. Dans sa dissertation sur les Sens externes, il exposait l'action de la perception externe sur la formation des idées ; dans son traité sur les Arts imitatifs, il recherchait le développement de l'idée de beauté aux divers âges, au moyen des manifestations des arts libéraux ; enfin, dans y Histoire de V Astronomie, Y Histoire de la Physique ancienne, l'Histoire de la Logique et de la Métaphysique des Anciens, il se proposait de montrer les principes qui ont dirigé la marche de l'esprit de l'homme dans les différentes parties de la science.

Par cet ensemble de travaux, qui rentraient d'ailleurs di-

(1) Essais philosophiques, traduction P. Prévost.

rectement dans le plan de son Histoire de la Civilisation, Smith voulait, en outre, combler une lacune signalée par Bacon qui avait tenté vainement d'attirer l'attention des philosophes de son temps sur l'importance des documents que pourrait fournir une étude consciencieuse de l'histoire des sciences et des arts. « L'histoire, avait dit en effet l'éminent fondateur de la philosophie moderne (1), est naturelle, civile, ecclésiastique ou littéraire. J'avoue que les trois premières parties existent, mais je note la quatrième comme nous manquant tout à fait, car aucun homme ne s'est encore proposé de faire l'inventaire de la science, aucun n'a décrit ni représenté ce qu'elle fut de siècle en siècle, tandis que beaucoup l'ont fait pour l'histoire naturelle, l'histoire civile et l'histoire ecclésiastique. Cependant, sans cette quatrième partie, l'histoire du monde me paraît être comme la statue de Polyphème, qui n'avait qu'un œil; el pourtant c'est elle qui nous fait le mieux connaître l'esprit et le caractère de l'homme. Toutefois, je n'ignore pas que, dans diverses branches de la science, telles que la jurisprudence, les mathématiques, la rhétorique et la philosophie, il nous reste encore quelques notions incomplètes sur les écoles, les livres et les auteurs, et quelques récits stériles sur les mœurs et l'invention des arts. Mais, quant à une histoire exacte de la science, contenant l'antiquité et l'origine des connaissances, leurs sectes, leurs découvertes, leurs traditions, leurs différentes administrations et leurs développements, leurs débats, leur décadence, leur oppression, leur abandon et leurs changements, ainsi que les causes prochaines et éloignées de ceux-ci, et tous les autres événements relatifs à la science depuis les premiers siècles du monde, je puis hardiment affirmer que ce travail manque. Un pareil travail n'aurait pas seulement pour objet et pour utilité de satisfaire la curiosité des amis de la science; mais il offrirait un but plus grave et plus sérieux, qui serait, pour le dire en peu de mots, de rendre les savants prudents dans l'usage et l'administration de la science. »

Aucun auteur, avant Smith, n'avait encore abordé ce genre de recherches; cette étude avait semblé trop ingrate, parce

(1) De augmentis scientiarum, lib. IL

qu'on n'en avait pas suffisamment compris la portée, et les philosophes étaient plutôt tentés d'établir des hypothèses et de fonder eux-mêmes des systèmes que d'étudier ceux qui avaient été imaginés avant eux. Les matériaux nécessaires pour cette histoire étaient donc restés trop disséminés, et, pour les recueillir, les coordonner, pour composer une histoire complète des écoles dans les différentes branches de la philosophie, il eût fallu la vie d'un homme. Aussi Adam Smith fut obligé de bonne heure de sacrifier cette partie de son plan pour s'adonner plus exclusivement à ses recherches soit sur la morale, soit sur la formation de la richesse, et ses premiers Essais sur l'histoire des systèmes restèrent, comme son Traité du Droit, à l'état de fragments généralement fort incomplets : une partie seulement de ces études trouva sa place, à la suite de la Théorie des Sentiments moraux, dans son rapide aperçu des doctrines de philosophie morale.

Toutefois, au moment de sa mort, Smith fut plus indulgent pour ces premières tentatives de sa jeunesse que pour ses autres œuvres. Il ne fit détruire, d'ailleurs, que ceux de ses manuscrits qu'il trouvait inférieurs aux travaux existants sur la matière : c'est ainsi qu'il anéantit son Traité sur la Rhétorique parce qu'il aurait eu besoin de le remanier totalement pour l'élever à la hauteur de l'œuvre savante d'Hugh Blair, et aussi son Traité du Droit, parce qu'il ne le jugeait pas digne d'être rapproché de \ Esprit des Lois. Mais, en ce qui concerne ses Essais philosophiques, il était le seul auteur qui eût tenté jusqu'alors d'écrire l'histoire des systèmes ; il n'avait donc pas le même motif pour les détruire, et il jugeait au contraire que, par la manière dont il avait compris son sujet, ces travaux pourraient être de quelque utilité aux philosophes futurs qui continueraient ses recherches.

IS Histoire de V Astronomie est assurément la plus intéressante de ces études, et, bien que Smith n'ait pas tardé à reconnaître, comme il le dit lui-même (1), « qu'il y a dans quelques parties de cet écrit plus d'art que de solidité », elle mérite d'être analysée. Ici, toutes les idées sont personnelles à l'auteur; son esprit

(1) Voir r*" Partie, p. ùi.

n'a pas subi linfluence de travaux antérieurs ; toutes les hypothèses sont le fruit de son imagination, et tous les documents sont le résultat d'une érudition générale et d'observations particulières. Il y a donc un grand intérêt, pour le biographe surtout, à parcourir cet Essai spontané du philosophe au début de sa carrière.

L'histoire proprement dite de l'astronomie n'occupe qu'une faible partie de l'ouvrage : au surplus, elle s'arrête à Descartes. Mais la partie la plus importante consiste en réalité dans les trois premières sections, où l'auteur recherche les origines mêmes de la philosophie dans les effets de la surprise sur la formation de nos idées et sur la marche de l'esprit humain. Cette étude est fort curieuse, et, malgré les limites restreintes de ce mémoire, il est nécessaire d'en faire connaître le caractère.

Adam Smith avait remarqué que l'esprit prend plaisir à rechercher et à observer les ressemblances entre les différents objets. C'est par de telles observations, selon lui, qu'il s'efforce de combiner ses idées, d'y mettre de la méthode, de les réduire en classes, d'en faire des groupements convenables, et c'est là l'origine de ces assortiments d'objets et d'idées qu'on nomme genres et espèces. Plus nous faisons de progrès dans la science, plus nous augmentons le nombre des divisions et subdivisions, parce que nous apercevons une plus grande variété de différences entre les objets qui [avaient été d'abord réunis dans une seule classe d'après leur première ressemblance.

Nous voulons toujours, en effet, rapporter chaque objet à l'une de ces subdivisions. Mais, lorsqu'il se présente à nous quelque chose de tout à fait nouveau, et que nous nous sentons incapables de'faire ce rapprochement, lorsque cet objet se refuse en un mot à toute classification, nous'^éprouvons de l'étonnement ; cet étonnement nous pousse à rechercher les causes des phénomènes qui nous embarrassent, il nous force à leur donner au moins une explication plausible de nature à satisfaire notre esprit : c'est là l'origine de la philosophie. « Lorsque les objets se succèdent, dit Smith, selon le même ordre que les idées de l'imagination, lorsqu'ils suivent la marche que ces idées tendent à prendre d'elles-mêmes et sans le secours des impressions sen-

?ibles, ces objets nous paraissent étroitement liés entre eux, et la pensée glisse aisément le long de celte chaîne unie sans effort et sans interruption. Mais si cette liaison ordinaire est interrompue, si un ou plusieurs objets s'offrent à nous dans un ordre tout à fait différent de celui auquel notre imagination est accoutumée et pour lequel elle est préparée, on éprouve un sentiment tout à fait contraire. Au premier aspect, cette apparence nouvelle et inattendue excite notre surprise, et, après ce premier mouvement, nous nous étonnons qu'un tel phénomène ait pu avoir lieu. L'imagination n'a plus la même facilité à passer d'un événement à celui qui le suit ; c'est un ordre ou une loi de succession dont elle n'a point l'habitude et auquel, en conséquence, elle ne se conforme qu'avec peine ; elle se trouve arrêtée et interrompue dans le mouvement naturel qu'elle se disposait à suivre. Ces deux événements séparés par un intervalle, elle cherche à les rapprocher, mais ils s'y refusent: elle sent ou croit sentir une espèce de brèche ou d'abîme, elle hésite et s'arrête sur les bords; elle voudrait le combler ou le franchir, jeter un pont, pratiquer un passage qui permît d'aller d'une idée à l'autre d'un mouvement doux et naturel. Le seul moyen qu'elle trouve pour cela, le seul passage, le seul pont par lequel l'imagination puisse assurer sa marche d'un objet à l'autre et la rendre douce et facile, consiste à supposer que ces deux apparences incohérentes sont unies par une chaîne invisible d'événements intermédiaires et que la suite de ces événements est analogue à celle selon laquelle nos idées ont coutume de se mouvoir. Ainsi, quand nous observons le mouvement du fer en conséquence de celui de l'aimant, nous fixons nos regards, nous hésitons, nous sentons un défaut de liaison entre deux événements qui se suivent d'une manière si inusitée : mais aussitôt qu'avec Descartes nous avons imaginé certaines émanations invisibles qui circulent autour de l'un de ces corps et forcent l'autre à s'en approcher et à le suivre, nous avons comblé l'abîme qui séparait les deux phénomènes, nous avons jeté un pont pour les unir, et nous avons ainsi fait disparaître ce sentiment d'hésitation et de peine qu'éprouvait l'imagination chaque fois qu'elle voulait aller de l'un à l'autre. Cette hypothèse, une fois admise, nous fait envisager le mouvement du fer qui suit l'aimant, comme étant

en quelque sorte conforme au cours ordinaire des choses. » Il en résulte donc que la philosophie est un besoin de l'esprit humain, conduit naturellement à rechercher les moyens d'expliquer les phénomènes qui frappent les sens. « Elle est, dit Smith, lu, science des principes de la liaison des choses, ha nature, après que nous avons acquis toute l'expérience qui est à notre portée, abonde encore en phénomènes qui semblent solitaires et ne se lient point à ce qui précède et qui par là même troublent le mouvement aisé de l'imagination ; ils forcent les idées à se succéder, pour ainsi dire, par sauts irréguliers; ils tendent donc à y jeter la confusion et le désordre. La philosophie, en exposant les chaînes invisibles qui lient tous ces objets isolés, s'efforce de mettre l'ordre dans ce chaos d'apparences discordantes, d'apaiser le tumulte de l'imagination, et de lui rendre, en s'occupant des grandes révolutions de l'univers, ce calme et cette tranquillité qui lui plaisent et qui sont assortis à sa nature. »

Aussi, l'histoire générale de la philosophie semble être à l'auteur le meilleur moyen qui soit en notre possession pour suivre la marche de l'esprit humain. En effet, poursuit-il, « on peut envisager la philosophie comme un de ces arts qui s'adressent àl'imaginationet dont, par cette raison, l'histoire etla théorie se trouvent comprises dans l'enceintedenotresujet. Tâchons d'en suivre le cours, depuis sa première origine jusqu'à ce haut degré de perfection qu'elle a atteint de nos jours et qu'à la vérité chaque siècle à son tour a cru, comme nous, avoir atteint. C'est, de tous les beauxarts, le plus sublime, et ses révolutions ont été les plus grandes, les plus fréquentes, les plus remarquables de toutes celles qui ont eu lieu dans le monde littéraire. Par toutes ces raisons, son histoire doit être la plus intéressante et la plus instructive. Examinons donc tous les différents systèmes de la nature qui, dans notre Occident (seule partie du globe dont l'histoire nous soit un peu connue), ont successivement été adoptés par les hommes savants et ingénieux. Sans nous arrêter à juger de leur absurdité ou de leur probabilité, de leur accord ou de leur disconvenance avec la vérité et la réalité, considérons-les seulement sous le point de vue particulier qui appartient à notre sujet, et contentons-nous de rechercher comment chacun d'eux était propre à faciliter la marche de l'imagination et à faire, du théâtre de la

nature, un spectacle plus lié et par là même plus magnifique. Selon qu'ils y ont plus ou moins réussi, ils ont aussi plus ou moins réussi à illustrer leurs auteurs : c'est le fil qui nous dirigera le mieux dans le labyrinthe de cette histoire, car il servira à la fois à jeter du jour sur le passé et sur l'avenir et il nous conduira à cette conséquence générale qu'aucun système, quelque bien établi qu'il ait pu être d'ailleurs, n'a jamais été accueilli, n'a jamais obtenu l'assentiment général, lorsque les principes de liaison qu'il employait n'étaient pas familiers aux hommes auxquels il était offert. »

Ce dessein de suivre le développement de l'esprit humain au moyen de l'histoire générale de la philosophie, était très heureux et il aurait été très fécond dans ses conséquences pour éclairer Y Histoire de la civilisation qu'Adam Smith avait en vue, car les phénomènes de la nature, qui frappent l'imagination et la surprennent, ont été en réalité un puissant stimulant du développement de l'esprit en le forçant à chercher la raison des choses.

Malheureusement, nous l'avons déjà dit, ce plan était trop vaste, et, ne pouvant en embrasser complètement chacune des parties, Adam Smith dut abandonner bientôt celle qui avait trait à l'histoire des systèmes, laissant à cet égard ses études inachevées. Mais le point de vue auquel il s'était placé méritait d'être repris et développé, et Thomas Buckle, l'un des rares philosophes qui aient étudié consciencieusement les Essais de Smith, n'a pas nitinqué de tirer parti de cette idée féconde pour son Histoire de la Civilisation. Nous ne pouvons, à ce sujet, résister au désir de rapprocher de V Essai de Smith, le passage suivant du livre de Buckle ; bien que nous n'acceptions pas toutes les conséquences de la théorie qui y est développée, nous devons reconnaître qu'il y a réellement une large part de vérité dans l'hypothèse qui y est émise, et nous croyons que c'est à Smith qu'il faut reporter l'honneur d'avoir mis le premier en lumière cette influence de l'imprévu et de la surprise sur la marche de l'entendement. « De même que nous avons vu, dit en effet Buckle (1), l'influence du climat, de la nourriture et du sol sur

(1) Hist. de la Civilisation, traduction Baillot, I, p. 137.

raccumulation et sur la distribution de la richesse, de même allons-nous voir la part que prennent les aspects de la nature dans l'accumulation et dans la distribution de la pensée... Les aspects de la nature, considérés à ce point de vue, peuvent se diviser en deux classes : la première classe se compose de ceux qui sont le plus propres à exciter l'imagination ; la seconde, de ceux qui s'adressent à ce que l'on appelle communément l'entendement, c'est-à-dire aux simples opérations logiques de l'intellect... Or, en ce qui concerne les phénomènes naturels, il est évident que tout ce qui inspire des sentiments de terreur ou de grand étonnement, que tout ce qui excite dans l'esprit du vague et de l'irrésistible, a une tendance -particulière à enflammer l'imagination et à amener, sous son empire, les opérations plus lentes et plus réfléchies de l'entendement. Dans ces circonstances, l'homme se mettant lui-même en contraste avec la force et la majesté de la nature, éprouve d'une façon pénible la conscience de sa propre insignifiance. Un sentiment d'infériorité s'empare de lui. Son esprit, épouvanté devant l'indéfini et devant l'indéfinissable, cherche à peine à scruter les détails qui composent cette imposante grandeur. D'un autre côté, là où les œuvres de la nature sont mesquines et faibles, l'homme reprend confiance, il semble qu'il soit plus capable de compter sur sa propre force; il peut, pour ainsi dire, passer outre et faire preuve d'autorité dans toutes les directions. Plus les phénomènes sont accessibles, plus il lui devient facile de les expérimenter ou de les observer minutieusement ; ses dispositions naturelles pour l'investigation et l'analyse se trouvent encouragées, il est tenté de généraliser les aspects de la nature et de les relier aux lois qui les gouvernent. Si l'on examine de cette manière l'esprit humain sous cette influence des aspects de la nature, c'est sûrement un fait remarquable que toutes les grandes civilisations primitives ont été situées près des tropiques où ces aspects ont le caractère le plus sublime et le plus terrible, et où la nature entoure l'homme, sous tous les rapports, des plus grands dangers.... Les œuvres de la nature, ajoute-t-il plus loin (1) , qui , dans l'Inde , sont d'un gran-

(1} Hist. de la Civilisation, 1, p. 159.

diose effrayant, sont, en Grèce, bien plus petites, plus faibles et

sous tous les rapports moins menaçantes pour Ihomme Ces

différences frappantes dans les phénomènes matériels des deux contrées ont donné lieu à des différences correspondantes dans

leurs associations^ intellectuelles Dans Tinde, il y avait des

obstacles de tout genre si nombreux, si effrayants, et en apparence si inexplicables, que les difficultés de l'existence ne pouvaient se résoudre que par un appel constant à l'agence directe de causes surnaturelles. Ces causes étant au delà de la portée de rintelligence, les ressources de l'imagination étaient continuellement mises en jeu pour essayer de les étudier : l'imagination elle-même se fatiguait au delà de ses forces, son activité devenait dangereuse, elle empiétait sur rintelligence et l'équilibre général était détruit. En Grèce, les circonstances étant différentes, amenèrent des résultats tout contraires. En Grèce, la nature était moins dangereuse, moins importune, moins mystérieuse que dans l'Inde. Aussi, l'esprit humain y était moins épouvanté, moins superstitieux : on commença à étudier les causes naturelles; pour la première fois, la science physique devint possible, et l'homme, réalisant peu à peu le sentiment de sa propre puissance, chercha'à étudier les événements avec une hardiesse impossible dans ces autres contrées où la pression de la nature troublait son indépendance et suggérait des idées incompatibles avec les lumières. »

Ainsi, d'après Buckle, c'est l'imagination qui domino dans les civilisations tropicales ; dans les civilisations européennes, c'est l'entendement. Smith n'avait pas fait cette distinction: les documents manquaient d'ailleurs, à son époque, sur l'histoire des peuples orientaux, comme il l'a fait remarquer dans l'un des extraits que nous avons cités, et il ne pouvait prétendre qu'à écrire une histoire de la civilisation européenne, dans laquelle il voyait, comme Buckle après lui, l'empiétement continu de l'esprit humain sur le monde extérieur.

Mais, pour une histoire de la civilisation européenne, le point de vue du philosophe de Glasgow était parfaitement juste; il n'a pas été condamné, et, si Buckle remarque que, dans les civilisations tropicales, c'est l'histoire de la nature qu'il faut suivre pour écrire l'histoire du développement de l'esprit humain, il

constate aussi que, pour l'histoire de nos civilisations, c'est la marche de l'esprit qu'il faut étudier directement. « En considérant en son entier l'histoire du monde, dit Buckle (1), la tendance a été, en Europe, de subordonner la nature à l'homme; hors d'Europe, de subordonner l'homme à la nature. Il y a plusieurs exceptions à ce principe dans les pays barbares, mais dans les pays civilisés, la règle a été universelle. Donc la grande division de la civilisation en européenne et en non-européenne est la base de la philosophie de l'histoire, puisqu'elle nous suggère cette importante considération que, si nous voulons comprendre, par exemple, l'histoire de l'Inde, nous devons d'abord nous attacher à l'étude du monde extérieur, parce qu'il a eu plus d'action sur l'homme que l'homme n'en a eu sur lui. Si, d'un autre côté, nous voulons comprendre l'histoire d'un pays tel que la France et l'Angleterre, l'homme doit être notre principal sujet d'étude, parce que la nature étant comparativement plus faible, chaque pas vers le grand progrès a augmenté la domination de l'esprit humain sur les influences du monde extérieur. »

C'est pour ce motif que Smith cherchait à suivre le développement de l'esprit de l'homme dans ses plus hautes manifestations, c'est-à-dire dans l'histoire des systèmes qu'il a successivement imaginés pour expliquer la liaison des choses. Il fait remarquer d'abord que la philosophie n'apparut pas dès l'origine des sociétés. Avant de se livrer à ces recherches élevées, il fallait que les hommics eussent acquis la sécurité et la certitude du lendemain; il était nécessaire, en outre, qu'il y eût déjà une certaine accumulation de richesses qui permît à quelques-uns de trouver des loisirs. Ce n'est qu'à cette époque que l'homme devint plus attentif aux apparences de la nature, plus observateur de ses irrégularités, plus désireux de connaître la chaîne qui leur sert de lien. La crainte superstitieuse que lui inspiraient les phénomènes naturels s'atténua peu à peu, la curiosité commença à s'éveiller, et c'est ainsi que les colonies grecques, qui arrivèrent les premières à la sécurité, donnèrent naissance aux premiers philosophes.

Or, de tous les phénomènes de la nature, ceux qui devaient

{\)Hist. de la Civilixation, I, p. 171.

frapper au plus haut degré l'imagination de l'homme par leur grandeur et leur beauté, étaient assurément les révolutions des corps célestes. Ce furent, en effet, les premiers objets de la curiosité humaine, et la science qui se propose de les expliquer a dû être nécessairement la première branche de philosophie qu'on ait cultivée : c'est pourquoi Smith commença ses recherches par l'histoire de l'astronomie. Mais si nous avons insisté aussi longuement sur les prolégomènes de cette étude, nous ne nous arrêterons pas à l'examen de l'étude elle-même. Nous avons voulu montrer la méthode employée ici par Smith et rendre sensibles les diverses parties de son plan, mais nous ne dirons rien de l'histoire môme des systèmes, qui est inachevée et souvent peu digérée. Les éditeurs des Essais philosophiques ont tenu d'ailleurs à prévenir le lecteur qu!il doit considérer cet écrit, non comme une histoire ou un précis de l'astronomie jusqu'à Newton, mais plutôt comme « un nouvel exemple propre à jeter du jour sur les principes d'action qui existent dans l'esprit humain et dans lesquels M. Smith trouvait les vrais motifs de toutes les recherches philosophiques ».

Nous dirons peu de chose aussi de l'Histoire de la physique ancienne. A])rès s'être occupée à ranger et à soumettre àun ordre méthodique le système du ciel, la philosophie, selon Smith, descendit de cette hauteur pour contempler les parties inférieures de la nature, la terre et les corps voisins qui l'entourent. Elle se trouva alors en présence d'une multitude de corps et de phénomènes divers. Dans le ciel, elle n'avait eu à considérer qu'un petit nombre d'espèces, le soleil, la lune, les planètes, les étoiles. Sur la terre, elle avait à étudier les phénomènes de l'air, les nuages, l'éclair, le tonnerre, les vents, la pluie, la neige, puis les minéraux, les plantes, enfin les animaux dont les espèces sont si diverses. « Si donc l'imagination, dit l'auteur (1), en contemplant les apparences célestes, éprouvait souvent beaucoup de perplexité et se sentait brusquement écartée de sa marche naturelle, elle devait être bien plus exposée à ce sentiment pénible lorsqu'elle dirigeait son attention sur les objets terrestres et

(1) Ilist. de la physiyue ancienne {Essais, t. II, p. 4.)

lorsqu'elle entreprenait de suivre leurs progrès, de tracer leur

marche et leurs révolutions successives Afin donc de faire

de cette scène inférieure du grand théâtre de la nature un spectacle cohérent aux yeux de l'imagination, il fallait supposer deux choses : premièrement, que tous les objets extraordinaires qu'on y remarque sont composés d'un petit nombre d'autres objets avec lesquels l'esprit est bien familiarisé ; secondement, que toutes leurs qualités, leurs opérations, leurs lois de succession, ne sont que diverses modifications de celles auxquelles ilestaccoutumé et qu'il a eu de fréquentes occasions d'observer dans des objets simples et élémentaires. »

Or, de tous les corps qui nous environnent, ceux qui nous sont les plus familiers sont assurément la terre, l'eau, l'air et le feu. Les premiers philosophes furent donc tout naturellement portés à chercher dans tous les autres quelque chose qui leur ressemblât. « La chaleur observée dans les plantes et les animaux semblait démontrer que le feu fait partie de leur composition. Vair n'est pas moins nécessaire pour la subsistance de ces deux classes d'êtres et paraît aussi entrer dans la structure des animaux par la respiration et dans celle des plantes par quelques autres voies. Les sucs qui circulent dans leurs parties inférieures faisaient voir combien l'eau était employée dans toute leur texture : et la putréfaction, qui les résout en terre, montrait assez que cet élément n'avait pas été omis dans leur formation originelle. » On vit donc, dans ces quatre corps, les éléments de tous les autres, et « la curiosité humaine, dit le célèbre philosophe, aspirant atout expliquer avant de savoir bien expliquer un seul fait, se hâta d'élever, sur un plan imaginaire, l'édifice entier de l'univers. >>

C'est par l'examen de ce système que commence Adam Smith, mais nous n'avons pas l'intention de parcourir les autres avec lui, d'autant plus que cette étude, fort brève d'ailleurs, est loin d'être complète. Nous avons voulu seulement donner, par quelques extraits, une idée de cet écrit, en montrant comment le professeur de Glasgow apporte la clarté dans cette histoire obscure des premiers systèmes, et avec quelle simplicité pleine de charmes il en expose les principes.

Nous passerons encore plus vite sur Y Histoire de la logique et

de la métaphysique des anciens, qui contient l'exposé des doctrines de Platon, d'Aristote et des stoïciens, sur cette partie de la science. Cet essai est d'ailleurs très court et également inachevé. L'auteur y remarque notamment que, dans l'antiquité, avant Aristote, on envisageait généralement la logique et la métaphysique comme une seule et même science « et qu'on en avait fait cette ancienne dialectique dont on parle tant, ditil, et qu'on connaît si peu (1) ».

Tout en suivant l'histoire des différentes branches de la philosophie, Smith avait également entrepris de rechercher dans la marche des Arts imitatifs les manifestations du développement de l'esprit humain. Cet essai est assez long, quoiqu'il n'ait pas été terminé. L'auteur y examine l'origine et le caractère de la peinture, de la musique, de la poésie et de la danse; il recherche quel est le mérite des arts imitatifs, puis quelle est la cause de la favenr qui y a toujours été attachée et il la trouve dans le sentiment de la difficulté vaincue.

C'est une étude fort curieuse ; mais, pour en donner une idée, il faudrait examineren détail chacune des observations qui y sont contenues, et nous serions entraîné hors des limites de ce travail. Signalons ici toutefois une application curieuse, mais peu exacte, de la doctrine de la sympathie. Smith voit partout Telfet de cette affection : c'est dans la sympathie qu'il trouve le principe des sentiments qui nous animent à la vue d'un tableau, à l'audition d'un morceau de musique et jusque dans la danse. « C'est ainsi qu'en peinture, dit-il, l'effet de l'expression naît toujours de la pensée de quelque chose dont le dessin et le coloris suggèrent l'idée, quoique tout à fait différent du coloris et du dessin. Il dépend, tantôt de la sympathie, tantôt de l'antipathie et de l'aversion que nous éprouvons pour les sentiments, les émotions, les passions, dont la physionomie, l'action, l'air et l'attitude des personnes représentées suggèrent l'idée (2). »

En effet, pour le philosophe écossais, la peinture, la musique, la poésie et la danse sont des arts imitatifs. En reproduisant l'expression de certains sentiments, ils suscitent notre sym-

(1) Essais, II, 35.

(2) Essais, li, 122,

pathie comme si ces sentiments étaient réels, et si la musique instrumentale ne produit pas le même effet, c'est qu'elle n'est pas imilative. « La musique instrumentale, dit Smith (1), n'imite pas la tristesse ou la gaieté, comme le fait la musique vocale, ou comme la peinture et la danse peuvent les imiter. Elle n'exprime pas, comme elles, les circonstances d'un récit d'une nature plaisante ou triste. Ce n'est pas, comme dans ces trois arts, par sympathie avec la gaieté, la tranquillité ou la tristesse de quelque autre personne, que la musique instrumentale nous fait éprouver ces diverses dispositions : elle devient elle-même un objet gai, tranquille ou triste, et l'esprit passe de lui-même à la disposition qui, dans ce moment, correspond à l'objet qui engage son attention. Ce que la musique instrumentale nous fait éprouver est un sentiment primitif et non sympathique ; c'est notre gaieté, notre tranquillité, notre tristesse propres, et non la disposition d'une autre personne qui se réfléchit en nous. »

Nous avons voulu signaler ce point de vue de l'auteur à cause de son rapport avec la Théorie des sentiments moraux, mais il n'est pas très heureux et on doit avouer que les hypothèses de Smith sont généralement plus ingénieuses. Toutefois, bien que l'ensemble de cet essai nous ait paru inférieur en beaucoup de points à ceux que nous avons examinés jusqu'alors, cet écrit et les petits opuscules dont les éditeurs l'ont fait suivre, sont encore fort intéressants en ce qu'ils témoignent des connaissances multiples et diverses du célèbre philosophe. Nous le voyons ainsi disserter avec aisance sur le principe et la méthode des compositions musicales, sur les mérites comparés des opéras français et des opéras anglais, sur les vers rimes de l'école française et les vers blancs en usage dans son pays, et nous constatons avec une certaine satisfaction ses préférences pour la versification française et les productions théâtrales qu'il avait admirées durant son séjour en France.

Enfin, les Essais philosophiques se terminent par un travail assez étendu sur les Sens externes. C'est une étude des fonctions des sens externes plutôt qu'une discussion métaphysique de la

(1) Essais, II, 10^.

formation des idées d'après la perception des sens ; nous n'y insisterons pas, d'autant plus qu'elle a peu de rapport avec l'ensemble de l'œuvre d'Adam Smith.

En résumé, dans tous ces Essais philosojjhiqiœs, comme dans la Théorie des sentiments moraux et les Considérations sur la formation des langues, on remarque partout les traces de la même méthode, que Smith paraît avoir exclusivement suivie, surtout dans la première partie de sa vie, la méthode déductive. Partout, il est vrai, on trouve une infinité de faits, une multitude d'observalions, mais ces faits ne sont pas là pour servir de base au raisonnement, ils ne servent qu'à vérifier et à contrôler les résultats de la déduction. Dans ces ^«saw, l'auteur ne commence pas par exposer les données de l'histoire pour en tirer les lois générales qui régissent le développement de l'intellect humain; dès le début, au contraire, il pose les principes et il s'efforce ensuite de démontrer que ces principes devaient provoquer les progrès mêmes que l'histoire a constatés. En d'autres termes, en partant des lois il cherche à retrouver les effets, au lieu de partir des faits pour remonter aux causes ; il cherche à tracer la marche qu'ont dû suivre les découvertes de la science, au lieu d'indiquer d'abord ce qu'elles ont été. Ce mode de raisonnement et d'exposition l'a conduit à des hypothèses quelquefois téméraires, il est vrai, mais toujours originales, et la multitude d'observations ingénieuses qu'il a groupées avec art pour les vérifier, ont donné un véritable charme à la lecture de ses écrits. D'ailleurs, l'étendue et la variété de son savoir, ainsi que le caractère consciencieux de ses œuvres, ne sont pas aussi sans offrir un grand attrait. Le style même est généralement très soigné : bien que diffus et relâché dans la Richesse des Nations où l'auteur tenait avant tout à être clair en exposant les éléments d'une science nouvelle, il est ici plus correct, souvent même élégant, et on pourrait peut-être lui reprocher plutôt une certaine redondance un peu déclamatoire.

Aussi lit-on avec un vif intérêt ces éléments épars qui permettent de reconstituer par la pensée le plan de la première partie de la grande œuvre du célèbre philosophe. Dans cette

première partie, qui comprend la Théorie des sentimenls moraux et les Considérai ioiïs sur les langues, aussi bien que les Essais philosophiques, Smith s"était proposé d'étudier l'homme, de suivre l'éclosion et le développement de ses idées intellectuelles et morales. Dans la seconde partie, il devait étudier la société, les lois de son développement et l'influence des institutions positives sur la marche de la civilisation : tel devait être le but du Traité du Droit et de la Richesse des Naiiops.

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