RECHERCHES SUR LA NATURE ET LES CAUSES DE LA RICHESSE DES NATIONS
Lorsque Smith écrivit la Riches'^e des Nations, il avait déjà renoncé au projet de publier une Histoire générale de la civilisation.! La longueur des études préparatoires qu'il avait dû déjà poursuivre, — malgré les milieux éminemment favorables oii il s'était trouvé, soit dans la ville commerçante de Glasgow, soit à Paris dans la société des Économistes, — l'insuffisance des documents accumulés jusque-là. l'absence de renseignements statistiques de quelque étendue, tous ces obstacles lui avaient prouvé surabondamment que, dans l'état oii se trouvait la science, la vie entière du savant le plus consciencieux ne pouvait suffire à une pareille entreprise. Il prit donc leparti de borner le champ de ses travaux. Abandonnant son dessein originaire, il classa les matériaux qu'il avait recueillis et il se décida à composer successivement deux ouvrages distincts,H'unsurleslois de la richesse, l'autr»' sur les principes de la jurisprudence; puis, pour plus d'unité à chacun de ces éléments de son plan primitif, il résolut de substituer en partie, dans ces deux traités, la forme didactique à la forme historique, en se réservant toutefois d'y introduire incidemment les principales des études historiques qu'il avait préparées pour sa grande œuvre. Mais, de ces deux ouvrages auxquels Smith travailla dans sa solitude de Kirkaldy, un seul fut terminé et put être publié : ce furent les Recherches sur la Richesse des Nations.
En se rappelant ainsi l'origine étrange de ce livre célèbre, on ne devra donc pas s'étonner, comme l'ont fait un grand nombre de critiques des plus autorisés, de la multitude des digressions que l'on rencontre à toute occasion. Ces digressions ne font pas partie, à proprement parler, du corps même de l'ouvrage : ce
sont des débris de son œuvre, des études complètes, souvent admirables, que l'auteur a voulu sauver et qu'il a placées, comme après coup, aux endroits qui lui ont semblé s'y prêter le plus facilement. Beaucoup de ces dissertations sont très savantes et fort remarquables, toutes sont très consciencieuses, et elles méritent qu'on s'y arrête. Toutefois, par leur nature même, elles donnent au livre une certaine lourdeur, et les commentateurs qui ne les ont pas considérées sous le même aspect que nous, n'ont vu dans ces morceaux détachés que des défauts de rédaction ou des vices de composition. C'est le cas des digressions célèbres sur les variations de la valeur des métaux précieux aux quatre derniers siècles, sur les banques de circulation et le papier-monnaie, sur les banques de dépôt, sur le commerce des blés et la législation des céréales.
Le plan d'Adam Smith est donc un plan particulier à la nature même de ses études. Aussi, nous aurions désiré pouvoir le respecter ici dans tous ses détails, afin de nous pénétrer du véritable caractère de cette œuvre incomparable, et c'est dans l'ordre même où le célèbre économiste les a présentées, avec ses digressions historiques, ses incursions dans le domaine des autres sciences, que nous aurions voulu exposer ces doctrines fonda«~ mentales qui ont fait l'admiration de la postérité et la gloire de leur auteur. Malheureusement, il n'y faut point songer. Ce n'est pas dans les limites, nécessairement restreintes, de ce travail, que nous pouvons tenter de donner la physionomie exacte de ce livre considérable, si étendu et si varié, dont le style et le plan charment toujours le lecteur, malgré leurs défauts et par leurs défauts mêmes, grâce à ce talent d'exposition persuasive que donnent à Smith l'amour de la vérité et la poursuite du bonheur du peuple, secondés par une profonde connaissance de l'âme humaine. Il faut lire l'ouvrage en entier pour s'en rendre compte, et, en le lisant, il faut être pénétré de cette idée sur laquelle il importe tant d'insister parce qu'elle éclaire singulièrement la portée des recherches de Smith, à savoir que nous sommes en présence d'un fragment remanié d'une Histoire générale de la civilisation. ^ - — ■ — ' ■
Ce traité de la Richesse des Nations, qui a fondé l'économie
politique, n'est pas, à proprement parler, un traité d'économie politique ; il [ne faut pas qu'on s'y méprenne, et que, partant d'une fausse idée de son œuvre, on vienne reprocher à l'illustre philosophe écossais d'avoir mal présenté ses idées, d'avoir choisi un plan absurde et surtout d'avoir, au début même de la science, amené une confusion fâcheuse dans les esprits, en juxtaposant dans son livre les doctrines de l'économie politique qui est une science, et les applications de la politique que l'on doit considérer comme un art. En considérant sous cet aspect la suite des développements qui y sont présentés, on en saisira plus facilement toute la portée ; on verra mieux l'enchaînement des travaux de Smith, l'empreinte de son esprit étendu, on sentira battre son cœur ; on comprendra qu'il n'étudiait pas seulement la science pour la science, mais que son principal objet était de contribuer, le plus directement possible, au soulagement de l'humanité : on s'expliquera alors tous ces atermoiements, toutes ces concessions, qu'on a reprochés si souvent au maître comme des contradictions, comme des défauts de logique, qu'on ne doit pas rencontrer en effet dans un traité d'économie politique, mais qui trouvent parfaitement leur place dans cet admirable fragment de Y Histoire de la Civilisation que Smith avait rêvée.
Toutefois, nous devons nous borner ici à exposer les plus importantes des doctrines économiques auxquelles Smith a donné son nom ou l'appoint de son autorité ; nous serons même forcé d'abandonner l'ordre dans lequel elles sont exposées, et de chercher à leur donner, dans l'intérêt des controverses qu'il y aura lieu parfois de signaler et de discuter, un groupement plus scientifique.
De nos jours, on classe généralement les lois et les phénomènes de la richesse en quatre groupes, suivant qu'ils ont trait à la production, à la circulation, à la répartition ou à la consommation.
Cette classification n'a pas été faite par Smith et elle ne pouvait l'être, car, d'une part, elle suppose déjà un certain degré d'abstraction qu'il n'est pas possible d'atteindre à l'origine même de la science, et, d'autre part, cette division, très utile dans un traité didactique, n'aurait pu se prêter à une étude
historique. L'ouvrage d'Adam Smith exigeait un plan particulier, et voici, en quelques lignes, quelle en est la charpente. j La richesse a pour origine le travail, et le travail croît en énergie par sa division, en étendue par l'extension du marché et le mode d'emploi des capitaux. Or, sans entraves, le mode d'emploi le plus productif est l'agriculture, parce qu'elle entretient, à capital égal, une plus grande quantité de travail. Gomment se fait-il donc qu'elle ait été jusqu'alors si négligée et que la première place, qui lui était due, appartienne maintenant au commerce ? C'est ce que l'histoire de la civilisation doit nous apprendre, et c'est là le véritable objet de la Richesse des Nations. Les deux premiers livres, qui contiennent l'exposé et la démonstration des principes et qui ont fondé l'économie politique, ne sont guère que les prolégomènes ; tout le reste de l'ouvrage est consacré à l'histoire de la richesse et à l'examen des causes qui, aux difCérents siècles, ont eu pour eiïet de détourner les capitaux des canaux vers lesquels ils se dirigeaient naturellement au profit d'entreprises beaucoup moins productives.
Tel est le cadre dans lequel viennent trouver place les différentes études d'Adam Smith. Nous devrons forcément en négliger certaines parties, cependant fort remarquables, qui sont plutôt historiques qu'économiques; mais nous pensons qu'en reprenant les divisions en usage dans l'état actuel de la science, nous ferons mieux ressortir la valeur permanente quont conservée, même à notre époque, ces doctrines fondamentales que Smith a mises en lumière et que le temps ni l'expérience n'ont pu ébranler.
Nous les examinerons donc successivement dans les quatre sections suivantes :
Section P^. — Production des richesses.
— 11°. — Circulation des richesses.
— IIP. — Distribution et répartition des richesses.
— IY°. Consommation des richesses.