A DESCRIPTION
DU GENRE LONGETIA
I y a plusieurs années (4862) que j'ai signalé, comme devant constituer le type d’un genre nouveau d'Euphorbiacées pléiosté= monées, une plante de la Nouvelle-Calédonie, observée pour Ja premiere fois par M. Pancher, et dont le port et le feuillage rappelaient beaucoup ceux des Buis; en même temps que l’organisalion du gynécée, et notamment celle des ovules, du péricarpe et des graines, se {trouvait être lout à fait celle d’une Etvphorbiacée vraie, autant qu'on en pouvait dès lors juger par l’examen d’échantillons fort incomplets. Aujourd'hui plusieurs collections publiques, entre autres celle du Musée des Colonies et celle du Jardin des Plantes, sont richement pourvues d'exemplaires parfaits de ce curieux végétal, dédié autrefois sous le nom de Longetia buxoides, à notre illustre collègue de la Faculté de médecine de Paris ; et je m'estime heureux que les circonstances actuelles me permeltent de donner une description d'ensemble de ce genre si remarquable.
L'intérêt de cette description réside bien moins, à notre sens, dans la connaissance d’un type générique nouveau, que dans une démonstration nouvelle de ce point de doctrine : qu'il est toujours dangereux de juger de l’organisation intérieure des êtres d’après l'unique apparence de leurs formes extérieures; et que les plantes les plus dissemblables par le port, peuvent présenter une organisation tout à faitidentique de leurs parties les plus essentielles, tandis que l’analogie extrême des apparences extérieures peut s'accompagner de modifications capitales dans l'agencement des organes profonds. Que la flore encore si peu connue de la Nouvelle-Calédonie, nous
offre aujourd’hui un nouveau genre de cette immense famille des Euphorbiacées, dont nous sommes loin de posséder l’ensemble, il n'ya rien là qui doive paraître bien important et bien étonnant Mais que cette plante, avec tout le port d’un Buis, présente l’organisation pistillaire des véritables Euphorbiacées ; tandis que le Buis lui-même, si analogue par l'apparence extérieure à un assez grand nombre d’Euphorbiacées, en diffère au contraire foncière ment par la structure de ses organes les plus essentiels et les plus utiles pour la classification; telle est la question que le Longetia nous permet d'examiner une fois encore et qui fait toute la valeur de sa description.
Le Longetia buxoides est un élégant arbuste dont la taille atteint, d’après M. Pancher, 1 ou 2 mètres de hauteur, et dont les rameaux opposés forment une cime arrondie et dense. Les feuilles sont d’un vert foncé et souvent recouvertes, ainsi que les jeunes rameaux, d’une fleur cireuse d’un blanc bleuâtre. Les feuilles sont opposées, à pélioles courts (2-8 mill.), anguleux, légèrement décurrents sur les branches qui sont inégalement quadrangulaires dans leur jeune âge. Il n’y a point de stipules. Le limbe des feuilles est elliptique ou obovale-oblong, de taille très-variable (atteignant jusqu’à 5 ou 6 centimètres de long sur à de large), ordinairement arrondi et entier au sommet, moins souvent émarginé; plus rarement arrondi à la base qu'atténué insensiblement en pointe et se continuant avec les deux lèvres de l’espèce de canal que présente la face supérieure du pétiole; épais, coriace, à bords entiers, légèrement réfléchis ; penninerve, avec une nervure médiane épaisse, saillante des deux côtés et un fin réseau de nervures qui se dessine sur les deux faces : l’une plus foncée et plus lisse ; l’autre, l’inférieure, un peu plus pâle et moins luisante, glabres toutes deux, ainsi que la plupart des organes de la plante, si ce n’est dans le très-jeune âge des parties, où l’on observe de courts poils clairsemés sur les pétioles, les rameaux et les axes des inflorescences,
Les fleurs qui, d’après les observations de M. Pancher, sont de
couleur blanche et se montrent au mois de juillet, sont monoïques vi. (Octobre 1866.) 23
el disposées au sommet des rameaux; elles sont réunies en cymes constituées de la manière suivante. Sur l’axe principal de l’inflorescence succèdent aux feuilles des bractées, opposées comme elles, étroites, aiguës, souvent linéaires-lancéolées, rigides et épaissies à leur base. A l’aisselle de ces bractées se développent des axes secondaires grèles el plus ou moins anguleux. Une fleur les termine; elle est ordinairement femelle, presque sessile ou supportée par un pédicelle épais, trapu, très-court, de consistance ligneuse, qui grossit et s’allonge un peu à l’époque de la fructilicalion. Autour de cette fleur, et à l’aisselle de bractéoles inégales, naissent les fleurs mâles, en nombre variable, supportées par un pédicelle grêle qui atteint jusqu'à un centimètre de longueur. Les fleurs sont donc en réalité groupées en cymes pluripares à fleur femelle centrale; disposition qui s’observe fréquemment dans le groupe des Euphorbiacées.
La fleur mâle se compose d’un périanthe à six folioles, et d’un androcée à étamines nombreuses; on en compte jusqu’à trente ou quarante. Toutes ces parties s’insérent sur un réceptacle déprimé, qui est formé par le sommet un peu renflé du pédicelle ; et, avant l'entier développement de la fleur, on n’aperçoit presque aucune saillie du réceptacle floral dans l’intérieur du bouton. Il n’en est plus tout à fait de même après l’anthèse; le sommet de ce réceptacle s’est quelque peu élevé entre les pieds des étamines les plus intérieures, et constitue en ce point une petite proéminence couverte de poils courts. Par le peu de saillie de cette élévation, la fleur mâle du Longetia indique un commencement de transition, des fleurs des Phyllanthées dépourvues de tout corps central, vers celles des Saviées où cet organe peut parvenir à un si grand développement. Les sépales forment deux verticilles. Les trois extérieurs, plus courts, un peu inégaux entre eux, disposés dans le bouton en préfloraison imbriquée, ont une forme elliptique ou orbiculaire, et sont fortement concaves en dedans. En dehors, on observe sur leur ligne médiane, un épaississement assez notable, qui s'étend dans la moitié ou les deux tiers inférieurs de la foliole,
et qui donne à ces sépales un aspect bosselé; ils semblent pourvus d’une sorte de carène obtuse et arrondie, Plus haut, comme vers les bords, ils s'’amincissent rapidement, deviennent membraneux et comme scarieux, et quelquefois blanchâtres ou presque incolores. Les trois sépales intérieurs, alternes avec les précédents, sont beaucoup plus hauts, plus larges et plus minces qu'eux ; ils sont également imbriqués dans le bouton, Tous s’étalent horizontalement lors de l’anthèse. Alors les étamines deviennent exsertes et divergent dans tous les sens. Jusque-là leurs filets, repliés plusieurs fois sur eux-mêmes, se rapprochaient de la saillie réceptaculaire sur laquelle ils s’insèrent. Les anthères, définitive-ment extrorses, ont deux loges elliptiques-oblongues, déhiscentes chacune par une fente longitudinale. Elles sont portées parallèlement l’une à l’autre au sommet du filet qui s’élargit insensiblement et se bifurque à peine à ce niveau, pour envoyer une branche exirèmement courte s’insérer vers le milieu de la hauteur du dos de l’anthère.
Dans la fleur femelle, l’organisation fondamentale du calice est la même: trois folioles extérieures imbriquées, et trois folioles intérieures, plus membraneuses, aliernes avec les précédentes, dissemblables de forme et également imbriquées dans la préfloraison. Mais l'insertion est différente pour les sépales extérieurs et pour ceux du verticille intérieur. Ces derniers sont orbiculaires ou elhptiques, sessiles, et implantés par une base fort peu large sur le réceptacle; de sorte que la cicatrice qui correspond à cette insertion est très-courie et horizontale. Les sépales extérieurs, au contraire, ovales et fort épaissis dans leur portion inférieure, s’attachent bien plus bas sur le cylindre réceptaculaire, et leur insertion se fait Suivant un arc épais fort prononcé, à concavité supérieure, avec une sorte de décurrence sur l’axe floral. L’ovaire, entièrement libre, varie beaucoup de forme, suivant l’âge. A une époque voisine de l’anthèse, il est obconique, et va s’élargissant insensiblement en un style épais et charnu, sans qu'il y ait de bgne de démarcation bien tranchée entre ce style ctle sommet de
l'ovaire lui-même. Puis le style se partage en trois lobes superposés aux loges ovariennes. Ces lobes sont exactement cordiformes, à sommet supérieur entier, un peu mousse, très-légèrement réfléchi, ainsi que les bords épais et charnus. Ces bords, ainsi que toute la surface interne du lobe, sont chargés de papilles stigmatiques. Les trois loges ovariennes, reléguées dans la portion inférieure du gynécée, et superposées aux sépales extérieurs, renferment chacune deux ovules collatéraux, descendants, attachés vers le milieu de la hauteur de l’angle interne, et anatropes, avec le micropyle dirigé en haut et en dehors. Les deux ovules sont coiffés par un obturateur commun, de forme conoïde, et d’abord beaucoup plus volumineux que les ovules eux-mêmes, dont il cache en partie le sommet. Plus tard, l'ovaire se gonflant vers le milieu de sa hauteur, prend une forme à peu près ovoïde, et devient proportionnellement bien plus volumineux que le style qui persiste toujours au sommet du fruit, sous forme de trois petites cornes ligneuses. Entre l'ovaire et la base du calice, on observe, quelquefois non sans peine, un épaississement disciforme, de taille très-variable, et formé d’un nombre indéfini de petites lanouettes dressées.
Le fruit est une capsule atténuée à la base, munie du calice persistant, mais peu volumineux. La surface du péricarpe, entièrement glabre, présente trois angles mousses, légèrement proéminents, et, sur le dos de ces côtes, une ligne verticale nettement tracée, qui répond au milieu des loges. Dans l'intervalle de ces trois lignes, on en observe trois autres, plus ténues encore, et qui correspondent aux cloisons. La déhiscence de la capsule doit ultérieurement se faire suivant ces six lignes; elle est donc à la lois septicide et loculicide. L'épicarpe est mince et membraneux ; le mésocarpe, de consistance subéreuse, présente une épaisseur égale à celle de l’endocarpe, qui est d’une grande dureté. Chacune des trois loges renferme une ou deux graines ; et, lorsqu'elles se séparent les unes des autres à la maturité, elles laissent entre elles une columelle, dont le sommet atteint à peu près le milieu
de la hauteur des coques. Si l’on examine alors l’angle dièdre, formé par deux demi-cloisons, qui constitue en dedans la paroi de chacune des coques, on y voit une cicatrice allongée qui répond au niveau du point d'insertion de la graine, et l’on peut se convaincre que, malgré les analogies de forme présentées à l’extérieur par la capsule du Longetia, avec celle des Buis, le mode de constitution des trois panneaux, et la manière même dont ils se séparent les uns des autres, ne sont pas le moins du monde identiques dans les deux types, et ne se ressemblent que de loin et d’une façon tout à fait superficielle.
La graine a la forme d’un ovoïde allongé, avec un sommet légerement atténué en pointe (sa longueur est de 6-8 millimètres environ). Toute sa surface est lisse, parfaitement glabre et d’une teinte grise uniforme. Cette teinte est due au testa presque noir, qu’on aperçoit par transparence au travers de l'enveloppe extérieure, mince, blanchâtre, à cellules peu épaisses, gorgées d’une matière pulpeuse. C’est cette couche extérieure qui se gonfle, en haut et en dedans de la graine, pour constituer une caroncule micropylaire assez saillante, et de forme obovale. Au-dessous et en dedans de la pointe inférieure de cet arille, on aperçoit l'ombilic, sous forme d’une cicatrice étroite et allongée, qui descend jusqu'au milieu de la hauteur du bord interne de la graine. Ce bord mousse est au delà occupé par le faisceau vasculaire du raphé ; et ce faisceau lui-même disparait de la surface de la graine, un peu au-dessus de l’extrémité inférieure, pour s’enfoncer à peu près horizontalement dans un canal étroit et circulaire. Cette seconde ouverture du tégument testacé de la graine, qui joue un si grand rôle dans les phénomènes de la nutrition de l'embryon et des parties intérieures de la graine, aboutit à la base d’une sorte de cupule brunâtre, qui termine en bas la plus intérieure des enveloppes séminales, enveloppe mince, membraneuse, brunâtre et peu consistante. L’albumen charnu, blanc, oléagineux, remplit toute la cavité de ce sac intérieur, et entoure lui-même l’embryon re marquable tout d’abord par l'intensité de sa couleur verte, par la
largeur de ses cotylédons elliptiques, entiers, penninerves, quintuplinerves à la base, membraneux, aussi larges que l’albumen lui-même, ainsi que par sa radicule tronquée à son extrémité. Le Longetia n’a encore été observé qu'à la Nouvelle-Calédonie, où il à été récolté pour la première fois en 1860, par M. Pancher, principalement sur les coteaux ferrugineux (n. 378, 469, 58751), et où l’ont retrouvé, en 1861, M. Deplanche (n. 469) et M. Vieillard, à Saint-Vincent (n. 330), à Yati (n. 331) et à Kanala (n. 335). Une fois l’organisation de ce genre bien connue, il nous est facile d’en trouver les affinités ; il se rapproche à la fois des Cyclostemon et des Petalostigma. Mais il est loin d’en avoir le port; ses feuilles opposées, sans stipules, et ses fleurs mâles portées sur un long pédicelle autour de la fleur femelle, lui donnent toute l’apparence extérieure des Buis américains de la section Tricera. Toutefois, son gynécée est celui d’une véritable Euphorbiacée. La dépression qu’on observe au centre des trois divisions épaisses de son style, n’est pas du tout l’analogue de cette cavité centrale, qu’on voit si longtemps béante au sommet de l’ovaire, dans l’intervalle des trois styles périphériques et des placentas centripètes du Buis; iei le style à une portion basilaire commune qui se continue avec le sommet de l'ovaire, et qui ne se trifurque qu’à partir d’une certaine hauteur. Les ovules ont ici le micropyle extérieur et supérieur, tandis que, dans les Buxacées, il regarde en haut et en dedans. La caroncule qui couronne les graines des Longetia, est réellement d’origine micropylaire, tandis que celle des Buis représente une hypertrophie ombilicale. Nous avons déjà indiqué les différences qu’on observe entre les deux types, au point de vue de l’organisation et du mode de déhiscence du fruit. Nous sommes donc en droit d'affirmer ici le peu de valeur des caractères extérieurs comparés à ceux de l’organisation intime du gynécée. Il en résulte que la séparation absolue des Buxacées et des Euphorbiacées est plus que jamais indispensable. Quand nous avons proposé cette séparation, nous n'avons rencontré que de Pincrédulité et l'opposition la plus vive. Aujourd’hui nous avons
la satisfaction de voir que les auteurs du Prodromus lui-même, après avoir, malgré nos assertions, réintégré les Buxacées parmi les Euphorbiacées, les en séparent de nouveau à titre d'ordre distinct, dans la seconde partie du volume XV de cet ouvrage; en même temps qu'ils ont consacré, dans le même travail (Sect. post., 24h), l'entière autonomie de notre genre Longetia.
EXPLICATION DES FIGURES