‹ Adansonia; recueil d'observations botaniquesChapitre 46 sur 132 · VI · texte numérisé non relu

VI

Quelques années plus tard, en 1860, cette question était soulevée et débattue par la Société botanique de France, à la séance du 24 février 1860, à propos d’une étude de M. Duchartre sur ce point si controversé et si délicat. « L'eau de la pluie qui mouille et lave les organes extérieurs des plantes est-elle absorbée directement?»

A ce sujet M. Decaisne exprimait le désir de voir M. Duchartre se livrer à des expériences sur l’absorption, par les racines, de l’eau à l’état de vapeur, et ajoutait en outre (1) :

« Les racines absorbent probablement l’eau sous forme de vapeur, à travers les fissures du sol. La partie supérieure de l’ancien labyrinthe du Jardin des plantes était plantée de Lycium, et ces arbrisseaux y croissaient avec vigueur, quand on remua la terre pour y planter des ifs, on la trouva aussi sèche et aussi friable que de la cendre. On sait, d’ailleurs, qu'une plante végète d'autant mieux que son sol est plus poreux, et l’on connaît par expérience les bons effets du binage et du drainage. »

M. Duchartre répondit :

« Qu'il partage l'opinion de M. Decaisne sur l'importance des fonctions des racines, qui lui semblent être lorgane essentiellement absorbant des plantes, Il croit que, dans les faits rapportés par M. Decaisne, il faut tenir grand compte de l’hygroscopicité du sol et de son état de corps poreux quile rend éminemment propre à absorber l'humidité de l'air, pour la transmettre ensuite aux racines. C’est là, comme onle sait, le motif pour lequel Pameublissement par les labours est extrêmement avantageux aux plantes, et peut même diminuer beaucoup les fâcheux effets de la sécheresse. »

Le sol en effet possède un pouvoir hygroscopique des plus énergiques, mais variable avec sa composition chimique et ses qualités physiques. C’est là un résultat mis en pleine lumière par les recherches des chimistes, et par les expériences des agronomes.

zelte propriété physique spéciale des sols se traduit par trois phénomènes différents : 4° par la quantité d’eau absorbée, 2° par la quantité d'humidité condensée, 3° par l'énergie plus ou moins

(4) Bulletin de la Sociélé bolanique de France, t. VIT, p. 95, année 1860.

grande avec laquelle le sol retient l'humidité dont il est imprégné.

En plaçant différents échantillons de terre arable dans des cylindres dont le fond était percé de trous, puis versant sur la surface de la terre de l’eau distillée jusqu’à refus, M. Meister (1) a constaté qu'un kilogramme de terre provenant de marais retenait 1051 grammes d’eau, tandis qu’un échantillon du sol sablonneux de Nuremberg ne retenait que 302 grammes dans les mêmes circonstances.

Mais indépendamment des eaux pluviales qui limbibent, la terre végétale tire encore du sous-sol, par un effet de capillarité, une portion de l’eau qu’elle livre ensuite aux plantes. Cet effet d'aspiration se produit dans tous les sols, mais avec des intensités variables. Pour mesurer ces variations M. Meister a employé deux méthodes différentes : dans l’une il déterminait l’accroissement de poids éprouvé par une quantité déterminée de terre absorbant l’eau par sa partie inférieure ; et, dans l’autre, il mesurait la hauteur à laquelle l’eau peut s’élever dans ces circonstances. L'auteur a reconnu que la terre des marais gagne 219 parties d’eau tandis que le terrain sablonneux n’en absorbe que 88; en outre dans l’espace de vingt et une heures, l'eau à pu s'élever à 0m,90 dans une terre riche en humus, et seulement à 0%,22 dans un sol crayeux.

M. Meister a également examiné le pouvoir absorbant du sol pour la vapeur d’eau répandue dans l'air. Voici les curieux résultats auxquels il est parvenu :

« La faculté d’absorber l'humidité de l'air peut s’étudier en exposant un poids déterminé de matière au contact d’un air saturé d'humidité renfermé dans une cloche. Mais ces conditions sont trop loin de celles qui se réalisent dans la nature pour qu’on puisse en tirer des résultats réellement utiles. Un procédé plus rationnel consiste à exposer à l'humidité atmosphérique les différents échantillons renfermés dans des tubes pendant un laps de temps parfaitement déterminé. En opérant de cette manière M. Meister a trouvé que de la terre grasse contenant 36 parties

(1) D’après un extrait publié dans le Journal d'agricullure pratique, nouvelle période, 1861, p. 142 et suivantes.

de sable et 15 parties de matières organiques, absorbait 572 grains par pied carré en trois nuits de la fin de juin. Le terrain sablonneux de Nuremberg n’en absorbe que 69, et du sable quartzeux mélangé de mica, moins encore, 34 seulement.

» 572 grains par pied carrédonnent environ 2 à 3 tonnes mélriques par hectare, 34 grains donnent 2 hectolitres. Quelle prodigieuse quantité d'humidité est donc soutirée chaque nuit de l’atmosphère par la surface d’un vaste pays dont la puissance absorbante varierait entre ces deux termes extrêmes. En novembre la précipitation est encore plus abondante, une seule nuit a donné 392 grains par pied carré de sol gypseux, 314 pour la même surface de terre grasse, 327 pour la terre des marais.»

Enfin, pour compléter ses recherches, le mème auteur a mesuré la force avec laquelle les différents sols retiennent l’eau. De Ja terre des marais, exposée à la lumiere diffuse, ne perdait que 34 pour 100 de son eau, pendant que la terre sablonneuse en perdait 73 pour 100. Comme on le voit, la nature du sol influe d’une manière aussi sensible sur la facilité de déperdition que sur sa puissance d'absorption de l'eau.

$ 2. — Recherches nouvelles.

Ces faits et beaucoup d’autres que je pourrais citer, montrent l’extrème importance du rôle que le sol, par sa nature spéciale, remplit dans l'acte important de lapprovisionnement d’eau des plantes. Mais si l’on est d'accord sur ce point, les opinions que je viens de rapporter montrent aussi combien on diffère de manière de voir, quand il s’agit de savoir sous quelle forme l’eau du sol s’introduit dans le végétal. Est-ce uniquement et exclusivement sous forme liquide ? ou bien sous forme de vapeur ? ou enfin, et selon les cas, tantôt à l'état liquide et tantôt à l’état de vapeur ?

C'est là une question fort délicate et fort complexe ; et en présence des conclusions contradictoires, des divergences d'opinions, des suggestions hypothéliques et des doutes formulés par les expérimentateurs, il est prudent, avant de se prononcer, de multiplier et de varier encore les expériences.

Ce sont ces considérations qui me déterminent à rapporter ici les recherches, fort incomplètes du reste, que j'ai faites sur ce sujet, et que je reproduis simplement ici à titre de documents pour une solution ultérieure définitive.

Mais avant tout, je désire aller au-devant des objections et des restrictions que l’on pourrait opposer à mes expériences; et pour cela je vais bien préciser les conditions dans lesquelles je me suis placé.

En physiologie, un fait n’a de valeur que dans les circonstances où il s’est produit ; hors de ses limites naturelles il n’a plus du tout la même signification. C'est là un principe tellement évident qu'il semble inutile de le rappeler ; et cependant, dans maintes circonstances, nous sommes involontairement tentés de tirer d’un fait des conclusions beaucoup plus générales qu'il ne convient.

C’est une faute que l’on commet plus fréquemment en physiologie végétale qu’en physiologie animale ; et pourtant c’est surtout dans la première de ces deux sciences que celte erreur peut avoir de graves conséquences.

La plante en effet, par suite de son individualisme multiple et par l'absence d'appareil propre à liquéfier préalablement les matières alimentaires, est sous une étroite dépendance des agents extérieurs. Dès lors, sous peine de mort, elle doit pouvoir et peut en effet, bien plus aisément que ne le fait l'animal, modifier le jeu de son organisme de manière à le maintenir dans une parfaite harmonie avec les conditions extérieures.

C’est ce qui explique les résultats très-différents que l’on peut obtenir dans un même ordre d’expériences exécutées cependant sur les mêmes végétaux, quand on fait varier les circonstances extérieures. Aussi le caractère essentiel de l’expérimentation réellement physiologique est, dans l'étude d’un acte vital, de chercher à réunir une suite de déterminations exécutées au milieu de conditions graduellement modifiées pour se rapprocher de plus en plus des conditions normales, des conditions naturelles. En procedant ainsi d’un cas simple mais artificiel, au cas complexe mais réel, on a plus de chances d’arriver à déméler la verite.

A ce point de vue, le phénomène dont je vais parler est plus éloigné du phénomène naturel ou spontané analogue, que ne l’est celui provoqué par l'expérimentation de M. Duchartre sur la végétation des plantes épiphytes; et cela pour deux motifs.

En premier lieu, M. Duchartre a opéré sur des plantes aériennes par excellence, sur des épiphytes; tandis que j’ai choisi des plantes essentiellement terrestres, des pieds de blé dont je changeais ainsi brusquement les habitudes spécifiques en les forçant de vivre enracinées non plus dans le sol, mais dans l’atmosphère, si l’on peut parler ainsi.

En second lieu, le blé de mes expériences avait germé au fond d’un cristallisoir de verre contenant assez d’eau pour mouiller suffisamment les grains sans les submerger. En sorte que le système radiculaire appelé brusquement à exercer son pouvoir absorbant dans l'air, s'était développé dans l’eau, c’est-à-dire dans un milieu fort différent à la fois et de l'atmosphère et du sol proprement dit. Ainsi, j'ai expérimenté sur des racines aquatiques, pendant qu’il aurait fallu prendre des racines aériennes ou tout au moins, en respectant un peu plus les conditions normales de la végétation, des racines souterraines.

J'insiste beaucoup sur cette dislinction que je crois très-importante ; trop d’expérimentateurs la négligent dans leurs recherches. L'observation attentive et suivie des divers actes de la végétation m'a prouve qu'on élait bien loin de connaître tous les modes d’influence que la nature du milieu exerce sur l’ensemble des caractères d’un organe.

D'ailleurs depuis que ces recherches sont lerminées, j'ai appris qu’un savant botaniste, M. Julius Sachs, avait signalé dans un mémoire spécial les faits que j'avais moi-même observés; et je me félicite de partager l'opinion d'un observateur aussi habile. Voici l’une des conclusions du savant allemand, c’est identiquement celle que me donnaient mes expériences et mes observations (1).

« Les racines ont la faculté de s’accommoder au milieu dans le-

(1) Julius Sachs, sur la Culture dans l’eau des plantes terrestres, 1860, analysé par le Bulletin de la Sociélé botanique de France, t. NII, 1860, p. 283 et suiv.

quel elles croissent et de se développer de telle sorte qu’elles puissentremplir leurs fonctions sans entraves uniquement dans ce milieu. Celles qui se sont produites dans la terre ne peuvent plus végéter dans l’eau; elles ne tardent pas à y périr, et elles sont remplacées par d’autres qui, produites dans ce liquide, peuvent y végéler pendant longtemps. Il en est de même pour les racines formées dans l’eau et que l’on transporte ensuite dans la terre. Il résulte de là que toutes les expériences qu’on fait avec des plantes qui sont mises dans l’eau après avoir été arrachées de la terre où elles végétaient, ne sont pas concluantes; pour qu'elles le soient, il faut que les plantes soient élevées dans l’eau dès l’origine. Il faut ajouter l'impossibilité d’arracher des racines sans en rompre, et la différence complète qui existe entre des racines rompues et celles qui sont entières. »

Ceci n’expliquerait-il point l'effet funeste de l’eau stagnante sur les racines ? Les agriculteurs savent que dans les terrains fortement argileux, les flaques d’eau souterraines altérent, désorganisent, pourrissent les racines qui viennent y tremper momentanément. Au contraire, le fait si connu de la formation de ces masses de chevelue dites queues de renard, à l’intérieur des conduits d’eau dans lesquels les racines parviennent accidentellement à pénétrer, montrent que ces organes peuvent vivre et même s’accroitre et se multiplier bien qu’entièrement submergés. Dans le premier cas la racine était une racine souterraine, aussi est-elle morte dès qu'on a voulu la changer de milieu pour la faire vivre dans l'eau. Dans le second cas, au contraire, l'organe submergé est né là même où il était appelé à végéter, son organisation a dû se conformer aux exigences de son milieu natal, et dès lors rien ne compromet son existence.

Quoi qu'il en soit et ces réserves faites, voici la disposition que j'ai adoptée. L'appareil se compose d’un flacon de verre ordinaire, et à large goulot, fermé par un bouchon de liége. On avait préparé une mince plaque de liége, dont le diamètre était assez petit pour qu’elle püt passer à travers le goulot du flacon, et dont la circonférence portait un certain nombre d’entailles au fond desquelles on pouvait fixer les grains en germination.

Il s'agissait ensuite de suspendre la plaque de liège dans l’intérieur du flacon, en s'arrangeant de manière à pouvoir aisément faire varier sa distance au fond du récipient. Dans ce but, des bouts de fil, passés à travers la plaque de liège et arrêtés à sa face inférieure par un simple nœud, traversaient le bouchon de liége du flacon, auquel ils se maintenaient ensuite par le seul effet du frottement. Par cette disposition très-simple, 1l suflit de tirer successivement sur chacun des fils pour faire monter la plaque de liége au niveau desiré, tout en la maintenant horizontale. Enfin le bouchon du flacon portait deux tubes de verre respectivement ouverts à leurs deux extrémités, dont l’un était spécialement affecté à l’approvisionnement d'eau; et tous deux conjointement servaient en outre à renouveler facilement l'air dans l’intérieur de l'appareil.

Voici maintenant les détails des expériences.

N° 43. — Le lundi 4 avril 14864, à midi, on dispose sur la plaque de liège de l’un des appareils que je viens de décrire quatre grains de blé pris dans un eristallisoir, où ils germaient à l’aide d’un peu d’eau. Au moment où l’on met ces grains en expérience , la ligelle n'est point encore sortie de la gaine ou cotylédon, et l'appareil radiculaire se réduit à trois racines. On verse de l’eau dans le flacon, de manière que son niveau soit à à centimètres environ de la plaque de liège; quant aux racines, aucune ne touche l’eau, mais leur extrémité libre en est trèsrapprochée. Enfin, l'appareil est placé dans une pièce éclairée, mais de façon toutefois à n'être point directement frappé par les rayons du soleil.

N° 4h. — C'est la contre-épreuve de l'expérience précédente.

Le mardi 5 avril 1864, à trois heures, on monte un appareil identique avec le précédent; sauf que, dans ce dernier, le hége flottant sur l’eau du flacon, les racines sont toujours et totalement submergées. Il est bon de remarquer en outre que les grains de blé employés dans les deux appareils, faisaient partie de la même germination, et présentaient sensiblement le même développement.

Résumons maintenant les principales observations fournies par ces deux expériences simultanées.

Le mercredi 6 avril, à huit heures du matin, chacune des tigelles du flacon n° 44 porte une gouttelette d’eau à sa pointe terminale ; aucune plante du flacon n° 43 n'offre cette particularité.

Je ne veux point m'occuper ici du mécanisme de l'apparition des gouttelettes d’eau à la pointe de la première feuille de chacune des plantes du flacon n° 44. Ce phénomène si curieux s’observe communément dans le blé, l'orge, le seigle, le maïs et plusieurs autres graminées; il a été, d’ailleurs, l'objet des observations et des études de plusieurs botanistes. J’ai moi-même consacré beaucoup de temps à cet objet, et je me propose d’en parler dans une autre circonstance. Mais il est pourtant une particularité de ce singulier phénomène que je veux faire remarquer ici, car elle se rattache étroitement au sujet que je traite en ce moment.

On sait, depuis Mussenbroeck, que ces gouttelettes d’eau ne proviennent point d’un dépôt de rosée ; puisque, comme cet habile physicien l’a fait observer le premier, le phénomène se manifeste également chez les plantes abritées dans l’intérieur des serres et des appartements. C’est donc un résultat direct de l’action vitale; c'est un acte physiologique lié bien manifestement au degré d'énergie de l'absorption. J’ajouterai, pour ne rien omettre des conditions essentielles du phénomène que Bénédict Prévost et, aprés lui mais beaucoup plus tard, en 1851, M. Gasparini (1) ont annoncé, ce qu'il est très-aisé à chacun de vérifier, que cette excréuon aqueuse cesse après le complet développement des premières feuilles.

Eu s'appuyant sur ces notions, il semble naturel d’attribuer les différences d'effet signalées plus haut entre les plantes des deux flacons, à une inégalité dans l’activité de l'absorption. Les plantes du n° 44 ont dû beaucoup absorber, leurs racines étañt submergées; tandis que les racines des plantes du n° 43, uniquement plongées dans l'air humide, n’ont dû absorber que peu on point. Cette conclusion s'accorde avec cette loi, que j'ai maintes fois vérifiée, à savoir, que les gouttelettes sont d’autant plus grosses que la terre est plus humide. Je dis dans la terre humide, mais non pas

(4) Membre de l’Académie Pontana.

dans l’eau; car, dans ce dernier milieu, les phénomènes sont bien Join de présenter le caractère de simplicité qu'ils possèdent dans les végétations normales. Dans une végétation en sol ordinaire, en effet, après un copieux arrosage, on voit bientôt de grosses gouttes se montrer à la pointe de chacune des tiges. Enlève-t-on ce liquide, une nouvelle goutte se forme rapidement ; et l’on peut renouveler plusieurs fois l'expérience et obtenir le même résultat. Mais les gouttes d'eau qui apparaissent successivement sur la même feuille diminuent peu à peu de volume, se forment de plus en plus lentement et difficilement. Ainsi, sans aucun doute, il existe une étroite connexion entre l’apparition des gouttelettes d’eau et l’activité de l'absorption radieulaire.

Le vendredi 8 avril, à huit heures du matin, voici quelle était la situation de chacun des deux flacons :

Dans le flacon n° 44, la végétation est belle et vigoureuse; la première feuille est déjà sortie du cotylédon, mais elle est encore enroulée sur elle-même; sur les quatre plantes, une grosse goutte d’eau se montre à la pointe de cette feuille. Dans le flacon n° 43, au contraire, la végétation est languissante; sur une seule des quatre plantes, la première feuille est sortie du cotylédon, mais aucune des quatre tigelles ne porte de goutte d’eau.

J'ajouterai une remarque importante au point de vue du rôle que remplit l’eau dans l'économie générale de la plante. Comme je l'ai dit plus haut, les huit pieds de blé provenaient d’un semis fait dans l’eau d'un cristallisoir. Or, ayant eu la précaution de laisser ce vase à côté des flacons n° 43 et 44, j'avais ainsi des plantes de même espèce et de même âge, vivant dans des conditions différentes, qu'il était facile de déterminer. Dans les deux appareils, les plantes végétaient au milieu d’une atmosphère chargée d’humidité; dans le cristallisoir, au contraire, elles se développaient à air libre. Eh bien, sous le rapport de leur vigueur de végétation, les plantes du cristallisoir étaient intermédiaires entre celles des deux flacons; et, de plus, on ne voyait que sur quelques-unes d’entre elles seulement, quelques gouttelettes beaucoup plus petites que celles que portaient les plantes du n° 44.

Ces deux différences s'expliquent aisément. Celle qui a rapport

à la vigueur du plant est une conséquence directe du mode de nutrition des plantes phanérogames, pendant leur période de germination. Ailleurs, je me suis longuement étendu sur ce sujet, que je crois avoir suffisamment développé. Enfin, quant à la différence entre le nombre #t la grosseur des gouttes d’eau, l’infériorité sous ce rapport des plantes tenues à l'air libre, montre bien manifestement, ce me semble, l'influence qu'un air saturé d’humidite doit exercer sur le moment d'apparition et la grandeur de ces gouttes.

Je poursuis maintenant l’examen des particularités de végétation offertes par les plantes du flacon n° 43.

Le samedi 9 avril, la végétation était de plus en plus languissante et ne faisait plus aucun progrès sensible. Chaque spongiole était jaunâtre et tranchait ainsi très-nettement sur la coloration blanche du corps de la radicelle. Les jeunes tiges offraient, en outre, des traces manifestes de décoloration, et leur teinte vert pàle indiquait clairement leur état de souffrance; d’ailleurs, aucune d’entre elles n'avait de gouttelette d’eau à sa pointe.

Dans ces circonstances on crut le moment favorable pour faire la contre-épreuve. On tira donc les fils de manière à maintenir la plaque de liège assez près de la surface du liquide, pour que chacune des radicelles pût plonger son extrémité libre, sur une longueur de 4 centimètre environ, dans l’eau du flacon.

Dès le lundi 41 avril, à huit heures du matin, les effets de ce changement dans la situation des plantes étaient des plus manifestes. Les tissus étaient redevenus verts, les spongioles avaient perdu leur coloration jaunâtre et maladive pour reprendre leur couleur blanche naturelle ; et, enfin, la pointe de chaque tigelle portait une gouttelette d’eau.

Les conclusions qui ressortent de ces faits sont maintenant faciles à tirer. Dans ce cas, il est de toute évidence que l'absorption de la vapeur d’eau par l'appareil radiculaire a été tout à fait insuffisante pour entretenir le jeu régulier des organes. Et qu'on ne vienne pas objecter à cette conclusion que le blé du flacon n° 43 étant plongé complétement, tiges et racines, dans une atmosphère saturée d'humidité et ne se renouvelant que très-difficilement, la transpiration par les feuilles et par suite les mouvements du liquide

nutritifdevaient $e trouver notablement ralentis.Que par conséquent, comme l'absorption et l’évaporation sont deux actes solidaires, ce qui nuisait à l’un devait entraver l’accomplissement de l’autre. Cette objection n’aurait ici aucune valeur, puisque les parties aériennes des plantes du n° 44 se sont trouvées dans les mêmes conditions, et cependant, non-seulement leur végétation a suivi son cours régulier, mais encore elle a été plus vigoureuse qu'à Pair libre.

Ainsi, sans aucun doute, l'absorption de la vapeur d’eau, en admettant qu’elle eût lieu, est toujours restée insuffisante pour satisfaire tous les besoins du végétal. Et pourtant, pendant la période de germination, la plante n’exige qu’une trés-faible quantité d’eau, bien moins grande, toutes proportions gardées, que celle qui lui est indispensable quand elle est adulte. Qu'on mette en effet une graine dans un flacon hermétiquement bouché; après lui avoir fourni toutefois toute l’eau nécessaire à sa complète imbibition ; ce qui est une condition préliminaire indispensable et sans laquelle il n’est point de germination possible. Il suffira désormais que la radicule baigne partiellement dans quelques gouttes d’eau pour que l’évolution du germe se produise.

C’est qu'en effet, dans cette phase de son existence, l'embryon se nourrit surtout aux dépens des matériaux déposés dans l’albumen et les cotylédons. Or ces substances ne sont point ordinairement séparées par des membranes spéciales, par des épidermes, des tissus à nourrir ; ou tout au moins quand ces barrières existent, elles sont alors si faibles, qu’on peut dire avec vérité que, pendant cette période de la vie végétale, tous les tissus sont eux-mêmes des spongioles. Par conséquent ces matières, une fois élaborées par des agents extérieurs, peuvent aisément cireuler même à l’état de dissolution concentrée; et par suite sous un faible volume relatif fournir, à chaque tissu, une proportion très-notable de principes alibiles. D'ailleurs, la masse totale de l'organisme est alors relativement si faible, que la consommation alimentaire doit être bien peu de chose. Pour ce double motif, la quantité d’eau employée comme véhicule des éléments réparateurs, durant les premiers temps de la germination, doit être bien petite; et malgré cela, nous

venons de voir que l'absorption de la vapeur d’eau est incapable à elle seule de suffire à l’approvisionnement de la plante.

Je rapporterai, en terminant, une observation qui est d’accord avec les conclusions que je viens de tirer de l'expérience précédente.

Dans une série de recherches qui fait le sujet d’un autre travail, les plantes en végétation plongeaient par leurs racines dans l’eau d’un flacon de verre dont le bouchon servait en même temps à les maintenir dans cette position.

Par l'effet du travail physiologique d’exhalation de la partie aérienne, l’eau baissait peu à peu dans le flacon, et l’on était de temps à autre forcé d'en ajouter de nouvelles quantités. Dès lors, et au seul point de vue de leurs relations avec l’ean, on pouvait répartir en plusieurs catégories les différentes radicelles d’un même pied. Les unes, et c’était le plus grand nombre, grâce à leur longueur, plongeaient toujours dans l’eau, au moins par leur extrémité. Dans ce cas, la spongiole se conservait intacte, l'absorption suivait son cours ordinaire et la vitalité des radicelles persistait pendant toute la durée de l'expérience. Les autres, beaucoup trop courtes, restaient hors de l’eau pendant un certain temps; et bientôt se présentait l’une des deux particularités suivantes. Ou bien la partie terminale de la radicelle avait pu atteindre la paroi du flacon avant que la baisse de l’eau n'’eût fait émerger la spongiole tout entière ; ou bien la radicelle, par l'effet de sa position, restait dans l’air sans toucher les parois. Dans le premier cas, la spongiole gardait son intégrité, la radicelle son activité; et quand on la submergeait de nouveau, elle continuait à s’allonger et à se ramifier. Dans le deuxième cas au contraire, la spongiole s’altérait ; peu à peu cette altération gagnait les tissus voisins jusqu’à une certaine hauteur; en sorte qu’une portion de l'extrémité radiculaire se mortifiait. Aussi lorsqu'on remplissait de nouveau le flacon, la radicelle ainsi tronquée et mutilée continuait bien de se ramifier, mais ne prenait aucun accroissement en longueur.

Pourquoi cette différence? En examinant le flacon on reconnaît que toutes les pointes de radicelles qui s'appuient sur le verre conservent toujours une goutte d’eau retenue là, malgré la pesanteur

par les attractions mutuelles du verre, du liquide et de la racine. Quant au liquide, il provient lui-même de la vapeur d’eau périodiquement condensée sur la paroi, à chaque refroidissement nocturne.

On s'explique maintenant la conservation de la pointe de la radicelle dans un cas, et sa destruction dans l’autre. Quand la spongiole reste baignée par l’eau, les conditions ordinaires de son existence n’ent point changé, son allongement peut et doit donc continuer. Mais quand au contraire la spongiole n’est plus entourée que par l’air humide, alors les conditions de son développement changent; et ce brusque changement entraîne la mort et par conséquent l’atrophie de la portion la plus délicate de la spongiole.

Je terminerai cette étude en rappelant une particularité bien connue de la végétation des plantes bulbeuses, qui ne suffit point à elle seule pour établir la non-absorption de la vapeur d’eau par jes racines des plantes lerrestres , mais qui vient ajouter une probabilité nouvelle en faveur de cette opinion.

Quand on pose la base du plateau d’un bulbe quelconque, d’un bulbe de jacinthe par exemple, à la surface de l’eau, on en voit, au bout de quelques jours, sortir quantité de radicelles qui pendent attachées à la périphérie de l'organe, sur l'espèce de bourrelet circulaire qui le circonscrit latéralement. Mais si l’on renverse l'oignon de manière à plonger uniquement sa pointe ou bourgeon terminal dans l’eau, le corps entier du bulbe restant à l’air, les racines ou ne se développent point ou restent de simples protubérances mamelonnées. Dira-t-on que dans ce cas la partie feuillée demeurant submergée, l’absorption aqueuse doit alors se faire par cette région et l'absorption gazeuse par le corps du bulbe ? Peut-on affirmer qu’en renversant ainsi les conditions ordinaires de la végétation, changeant le milieu naturel des organes, forçant la tige à vivre comme une racine et la racine comme’une tige, on oblige par cela les organes à changer aussitôt la nature de leurs fonctions pour qu'ils puissent rester en parfaite harmonie avec le milieu environnant? Ce phénomène serait donc une conséquence du principe de l'adaptation des fonctions aux milieux habités par les organes. En supposant, ce qui n’est pas d’ailleurs, cette loi générale et applicable en

toutes circonstances, il ressort déjà de l'expérience précédente que, en temps ordinaire, les racines ne doivent prêter aux parties aériennes qu’un faible concours pour l'absorption des gaz, puisque ces organes ne se sont point développés dans le cas où elles auraient été pour la plante d’un si grand secours, s’ils étaient réellement des agents de l'absorption gazeuse.

Mais il est une troisième observation qui jette un nouveau jour sur la question.

On sait qu’au printemps les plantes bulbeuses déposées sur les tablettes d’une armoire, entrent néanmoins en végétation, languissent quelque temps, puis retombent en léthargie. Or, dans ce cas, on ne voit point de racines se former ; et cependant c’est surtout dans ces circonstances que la végétation des racines devrait se manifester et surtout l'emporter sur celle du bourgeon terminal, si les racines étaicnt réellement capables d’absorber l'humidité atmosphérique. Car toutes les fois qu'une substance destinée à pénétrer dans l’organisme se raréfie dans le milieu qui la contient, nous voyons l'organe plus spécialement chargé de l’absorber se modifier de manière à multiplier ses points de contact avec cette substance. La feuille, l'organe par excellence de l'absorption aérienne, nous en fournit une preuve convaincante. Petite, rabougrie, écailleuse quand elle est souterraine; souvent réduite à ses nervures principales quand elle est aquatique; son parenchyme se développe en abondance dès qu’elle devient aérienne. La racine, l'organe d’absorption des liquides, subit des variations de même ordre. À mesure que le fluide nourricier qui lui parvient s’appauvrit, le chevelu se multiplie ; et dans l’eau courante, un desliquides les plus pauvres en matières étrangères, 1l atteint son maximum de développement. Tel est, je crois, le principal motif de cette hypertrophie singulière des racines si connues sous le nom de queues de renard. Or j'ai répété plusieurs fois la dernière expérience, elle m'a toujours donné le même résultat : jamais je n’ai vu l'oignon simplement posé sur le bois ou la pierre nus émettre des racines. J’ai, par exemple, conservé pendant plusieurs années des caïeux de tulipe dans un tiroir toujours maintenu fermé. Chaque printemps les caïeux donnaient une pousse étiolée de 4 à 2 centi-

mètres de longueur, puis s’arrêtaient pour recommencer l’année suivante ; mais jamais ils n’ont donné de racines. Or, je le répète, si la racine pouvait absorber directement la vapeur d’eau, il semble qu’elle aurait dû subir, dans ces dernières circonstances, des modifications propres à étendre sa surface libre pour augmenter par ce moyen sa puissance d'absorption.

RÉSUMÉ ET CONCLUSIONS

L. — Dans le blé et les fèves en germination, les racines qui ont pris naissance el ont d’abord vécu dans l’eau, ne sauraient puiser dans l'air, même saturé d'humidité, assez de vapeur d’eau pour entretenir la végétalion.

II. — L'interprétation rationnelle de la monstruosité végétale connue sous le nom de queue de renard, ainsi que les particularités offertes dans le developpement incomplet des plantes bulbeuses que l’on prive d’eau, conduit à la même conclusion.

La racine est par excellence l'organe d'absorption des substances liquides.

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