Q.UA1 DES AUGUSTINS
Réscrye de tous droits.
ADÉLAIDG
La mort est Je vrai miroir de la vie^ a dît un grand chrétien du dix-septième siècle*, et cette parole demeure vraie, même lorsque les ' ombres dernières empêchent les survivant^ d'apercevoir tout ce qu'il leur est permis d'espérer. Mais lorsqu'il n'y a pas d'ombre, lorsque rien ne voile ce miroir véridique et redoutable de l'heure suprême, et que Dieu nous permet de voir une âme s'y refléter tout entière sem-
* Le marquis do Mérode-Trelon.
ADÉLAÏDE CAPECK MÏNUTOLO
blable à elle-inêmô, et cependant au-dessus d'elle-même, telle qu'on Ta aimée pendant la vie, et cependant déjà transfigurée par la clarté anticipée d'une vie meilleure ; lorsqu'en présence d'une épreuve exceplionnetl j et terrible, on la voit ce qu'elle était pendant la longue durée des jours heureux, alors le cœur, au lieu d'être serré par l'angoisse d'un douloureux adieu, se sent dilaté par une espérance infinie, et reconnaît avec bonheur ui?n fois de plus que nonseulement l'amour de Dieu, c'est le ciel, mais que dès cette terre cet amour est Tadoucissenaent de(^ plos cruelles souffrances et la transfiguration de la mort elle-^même.
C'e4 ainsi que s'est s'acbevée à Naples, au début de cette aanée» la vie d'Adélaïde Ca* peçe Mînifiitek^, (kPtUustre maison des princes de. Canosa : noble vk, qui dans sa simplicité chréti^^ne, portait le germe de l'héroïsme manifeslé dans sa mort, et qui laisse à ceus; qui l'ont tue finir une consolatic^t à laquelle ne peut ajouter aucune parole hu-
niaiiie. Aussi n'est-ce point à eux que ces pages s'adressent, ils n'en ont pas besoin. Mais ce qui les console nous instruit, ce qui leur donne de la force, fortifie notre faiblesse ; et, de même qu'après une bataille on croit bien faire et augmenter le nombre des braves, en parlant de ceux qui ont vaillamment combattu, de même daus ce combat de la vie où nous sommes tous engagés, il est bon et salutaire pour nous d'observer l'attitude des victorieux, surtout lorsqu'ils n'appartiennent point à cette élite qui mar che e n tête de l'armée et dont on croit volontiers les exemples faits pour le petit nombre, mais lorsqu'ils ont combattu et triomphé près de nous, confondus dans nos rangs et marchant dans le même sentier où nous nous effor* çons de marcher nous-mêmes.
La dcsiîncc frAdclaïdo nVul en cfTol rîen d'extraordinaire et ce fut cependant une dos* tînée très-rare, car elle voulut et sut la jjiider dans une voie où eUe Jtrouva J^Jiûnlieur ; et cette voie ne fut ni Tune ni l'autre de celles qui s'ouvrent seules habituellement aux femmes (surtout à celles de son pays) . Elle ne se fit point religieuse, et elle ne se maria jamais.
Au début de sa vie, un revers imprévu de fortune survenu à la mort de son père l'avait habituée jeune à la réflexion, à l'empire sur elle-même, à la privation courageuse et en-
jouée de tous les plaisirs de son âge, à Tégalilé parfaite d'humeur dans les vicissitudes qui n'atteignaient que le côlé extérieur de la vie. Je ne m'étendrai point toutefois sur une époque où rien ne distingue Adélaïde de ses deux sœurs Pauline et Glotilde. Pendant cette première période de leur existence, elle fut ce qu'elles furent : toutes les trois courageuses, toutes les trois heureuses par la parfaite union qui régnait entre elles et par leur tendresse passionnée pour leur mère*, dont le dévouement, l'intelligence, l'indomptable énergie secondée par la facilité avec laquelle les sacrifices qu'elle s'imposait étaient acceptés autour d'elle, réussit avec le temps à rétablir leur fortune. Après de longues années de retraite, ses filles allaient reparaître dans le monde et s'y trouver dans une position conforme à leur naissance, lors-
* Malhilde de Galfcï, inar(|uîse Capece Mînuloîo, élaîl la ûUe de Bernardo, premier coiiitc de Galvez, vice-roi du Meii* que en 1785. (Voy. Appendice A.) Elle était la nièce et Thêritière du marquis do la Sononii miûistre des Indet «oiis l« roi d'Espagne Charles III
AHÉLAÎDE CAPECE MINUTOLO.
que survint le seul grand malheur qui ait jamais frappe Adélaïde. Dans un dernier voyage en Andalousie entrepris dans Tintérêl de ses enfants, la maitjuîse Capece Minutolo fut atteinte à Malaga d^une maladie soudaine et mortelle, à laquelle elle succomba en peu de jours. Ses filles, qui l'avaient âcconûpagnée, revinrent à Naples orphelines.
Ce coup affreux, coïncidant avec Tàrrangèment définitif de leurs affaires, les laissait tristement maïs complètement libres. Ce fut alors qu'Adélaïde prît un parti qui était la manifestation ïa plus significative de son caractère.
Pauline, sa sœur aînée, venait d'accepter la main de François del Balzo, marquis de la Sonora*; comme elle, si Adélaïde l'eût voulu, elle eût trouvé sans peine un époux de son rang, mais elle regarda, à celte époque, la vie
* Le nom del Balzo compte, Oii le sait^ parmi les premiers de la noblesse européenne. Toutefois^ le titre principal de la famille étant porté par le frère aine de François dol Balio» il
s AhKLAIDE CU'ECG MINUTOLO.
en face, et elle se demanda sincoremcnt à quelles conditions elle pourrait s'y trouver heureuse. Elle vit distinctement que le bottheur à ses yeux, c'était la paix, c'était la sympathie de deux cœurs et de deux âmes, c'était une conformité parfaite de goûts et une volonté égale de marcher ensemble dans un chemin qui , sans être exceptionnel, monterait sans cesse et où Dieu serait toujours en vue. Cet idéal, sans aller en chercher la réalisation douteuse dans le mariage et parmi les joies ardentes et brillantes de la terre, elle reconnut qu'elle le possédait déjà et elle n'en voulut pas d'autre. Clotilde, sa sœur cadette, lui était unie par une identité de sentiments qui accomplissait toutes les conditions rêvées. Elle lui proposa de ne rien chercher au delà de leur vie à
prit, en se mariant, le titre de marquis de la Sonora, dont Pauline Capece Minutolo héritait par sa mère. *
Aujourd'hui leur fils, Ernest del Baizo, comte de dnlvez, marié en 1867 à lady Dorothy Walpole, fille du comte d'Oxford, porte celui de duc del Baizo.
Les del Balzo (princes des Baux en Provence) vinrent à Napics avec Charles d'Anjou.
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deux, et d'un commun accord elles décidèrent de ne point se marier et de ne se séparer ja* mais. Les occasions de changer d'avis furent plus tard offertes à Adélaïde dans des conditions qui auraient pu toucher son cœur et séduire son orgueil ; mais rien ne la fit jamais chanceler et aucun regret ne vint démentir ni pour l'une, ni pour l'autre, la sagesse de leur choix, depuis le jour où ce choix fut fait jus*qu'à celui où, vingt-huit ans après, la mort les sépara
Toutefois, pour arranger leur vîe à leur gré, il leur avait fallu lutter; car, pas plus en Italie qu'en France, il ne se trouve de place réservée dans le monde (dans le grand monde surtout qui était le leur) pour les femmes qui ne se marient pas. Lors donc que par etceptîon une fille ne trouve pûâ d'époux, il faut, quand la mort lui enlève ses appuis naturels, qu'elle en cherche d'autres et, en retour de la protection dont on n'admet pas qu'elle puisse jamais se passer, elle est parfois contrainte d'accepter des conditions assez dures pour justifier rantipathie à
peu près générale que leur inspire, à louUs, le nom ainsi que la position de vieilles filles. Les années n'amènent pour elles aucune indépendance et ne font point disparaître les entraves destinées à protéger leur jeunesse et dont l'âge ne parvient jamais à les affranchir.
C'était là Tantique usage auquel voulait se soustraire celle qui prétendait, disait-elle, « fonder à Naples r institution des vieilles filles. » Elle y parvint et réussit à obtenir l'indépendance qu'elle désirait pour elle et pour sa sœur. Elles s'établirent ensemble à Naples d'abord, puis à Pausilippe, dans une villa que son site ravissant rend présente à la mémoire de tous ceux qui connaissent le golfe de Naples. En 1818, ce lieu situé sur l'un des promontoires de la Strada nuova, avait été donné par le roi Ferdinand P à la margrave d'Anspach, qui à cette époque habitait Naples*; elle avait
' Lady Élîsnbeth Berkeley^ mariée en premières noces à lord Craven (et bisaïeule du jeune pair qui porte aujourd'hui ce titre), épousa en gecondfts nore* Cristiao (Frederick-
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consliuil sur ce promontoire et enloiiré iVwn jardin qui descendait jusqu'à la plage, un pavillon ayant la forme d'un petit temple grec, lequel, se détachant du milieu de la verdure et des fleurs, frappait agréablement la vue de ceux qui l'aperijevaient soit de la côte, soit de la mer ; il figure encore dans tous les dessins qui représentent le golfe de Naples depuis 1818 jusqu'en 1851. A celte époque, le fils et l'héritier de la margrave, M. Keppel Craven, légua par testament ce pavillon et ce jardin aux deux sœurs, dont il avait été le fidèle et constant ami. Le petit temple, transformé parelles, perdit sa physionomie primitive, mais elles en firent une habitation gracieuse et commode qui, à dater de cette époque, devint leur unique séjour. C'est là que, pendant de longues années, s'écoula leur vie paisible et remplie ; c'est là que fut réalisé le rêve formé
Alexandre), dernier margrave d'Anspach et de Bareith, et elle passa les dernières années de sa ne à Naples, où elle mourut en 18'28,
li ADÉLAÏDE CAPECE MINUTOLO.
d'avance d'un bonheur acquis, comme tout ce qu'il y a de meilleur sur la terre, au prix du renoncement voulu et accepté à quelquesunes de ses joies.
Sans doute ce bonheur ne fit pas envie a tous, et, dans le grand nombre de ceux qui, pendant longtemps visitèrent cette retraite, il se sera bien trouvé quelque femme heureuse et aimée, quelque orgueilleuse et tendre mère, surloulquelques personnes frivoles qui se seront dît qu'ils n'aimeraient point à vivre et à vieillir ainsi. Mais cette impression était assez rare. La rencontre du bonheur complet n'est pas très - fréquente ici-bas , et, lorsqu'il s'offre à nous, le cœur et les yeux le reconnaissent et s'y reposent. Que de fois lic nous sommesnous pas reposée ainsi dans ce lieu où l'amitié et la religion, les arts et l'étude, se donnaient rendez-vous en présence de la plus resplendissante nature, et où les yeux, l'intelligencej l'âme et le cœur, étaient également satisfaits. Adélaïde (nous le dirons sans affliger l'orgueil
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de celle qui ne vivait que pour elle et par elle), était l'âme de ce séjour; non-seulement ses talents étaient remarquables, mais son esprit avait, comme son caractère, une qualité virile que lui avait peut-être transmise le sang espagnol qu'elle tenait de sa mère. En sorte que, à une douceur infinie, à une extrême simplicité, à une tendresse de cœur incomparable, elle joignait non-seulement un mâle courage (dont elle fut hélas! appelée plus lard à donner laprcuve), mais une aptitude singulière pour les études et les sciences auxquelles les hommes s'intéressent, et où, d'ordinaire, seuls ils excellent. Aussi put-elle guider d'une façon supérieure, nonseulement l'éducation de la fille de sa sœur aînée, maïs encore celle de son fils, enfants qu'elle aima tous deux si tendrement et dont • elle fut si tendrement ainiée, qu'un vif et doux reflet des joies maternelles auxquelles elle avait renoncé s'ajouta pour elle à tous les intérêts dont elle avait voulu et su remplir sa vie.
Cc8t ainsi que s'écoulèrent près do quinze
années d'une vie ordonnée el régulière où la famille, les amis et le monde avaient tous leur place, mais dont la part la plus large était réservée pour la solitude et le travail. Leur villa était assez voisine de Naples pour que Ton pût venir les voir sans peine, et une ou deux fois par semaine, la société napolitaine tout entière (à une époque où cette société était la plus brillante d'Italie) se réunissait chez elles. Les autres jours la porte était close. Le temps alors était partagé entre la peinture, Tétude, la musique, pour laquelle les deux sœurs avaient un talent, non-seulement d'exécution mais de composition rare chez les amateurs^ et à tout cela s'ajoutaient, ou plutôt avant tout cela se rangeaienten première ligne des œuvres nombreuses de charité, qu'elles accomplissaient modestement autour d'elles, el parmi lesquelles il s'en trouvait une surtout, chère entre toutes à Adélaïde. Cette œuvre, c'était l'instruction d'un certain nombre de pauvres petits garçons qu'elle réunissait autour d'elle, et à qui (on en jugera
f3}us lard) elle prodiguait de véritables trésors de charilé chrétienne et de science religieuse. Ces jours-là , il restait peu de temps à donner même aux plus intimes amis ; néanmoins ils n'étaient jamais exclus, et c'étaient pour eux des jours préférés à ceux où elle était entourée de monde. Mais pour la juger tout entière, il n'eût pas suffi de la voir toujours seule, il fallait aussi l'observer et l'entendre au milieu d'un cercle. Son esprit, je l'ai dit, était singulièrement actif, pénétrant, et capable d'application ; de plus, elle était douée d'une belle imagination, et elle possédait à un haut degré la promptitude et la pénétration qui caractérisent les Napolitains. Mais ce qui chez elle dominait tout, c'était une bienveillante bonté qui semblait ne faire servir ses nobles facultés qu'à la découverte du bien en tout et en tous. Ceci, à dire je vrai, ne plaisait pas à tout le monde. Ne dire de mal de personne ! cela rend la conversation fade, au goût de bien des gens. Aussi, c< c'est de l'optimisme, >: disaient ceux-là. — « C'est de
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la banalité, » répondaient d'autres qui regardaient la médisance comme un des ingrédients les plus, indispensables de la conversation.
Mais ceux qui n'étaient point indignes de cette chère âme se trouvaient bien dans la région sereine qu'elle savait faire régner autour d'elle dans le monde, mais bien surtout les jours dont je viens de parler réservés aux seuls amis et consacres aux douces et intimes causeries.
Causer avec Adélaïde ! cela était doux , en effet, sur cette belle terrasse d^où l'on embrassait toute la vue du golfe : à gauche, Naples, le Vésuve et les montagnes qui leur servent d'arrière - plan ; en face , celles qui dominent Castellamare et Sorrento et dont la ligne gracieuse et grandiose s'étend jusqu'à l'extrémité de la côte opposée; audessus de nos têtes le ciel resplendissant et, à nos pieds, la mer bleue et immobile ! Lorsque la grille du jardin était fermée et que les bruits du monde semblaient être aussi lointains que
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ceux de la ville, la conversation devenait facilement intime et cette riante nature ne Tempêchait pas d'être grave. Alors, les vraies pensées, celles qui ne s'échangent pas dans lemonde,lui venaient facilement aux lèvres, elle les communiquait sans peine, et de tels entretiens demeuraient dans la mémoire... Je m'arrête un instant pour fixer ici le scnenir d'un de ceux que nous y eûmes ensemble et pour la regarder et Tenlendre encore à cette place où je ne la verrai plus et où je ne me trouverai plus jamais moimême!
A l'époque à laquelle je me reporte en ce moment (c'est-à-dire vers Tannée 1854), sa vie mo semblait être particulièrement heureuoe et privilégiée. Lcbonheurde l'intimité entre sœurs 1 plus qu'une autre, j'en avais goûté retendue... Mais il avait été suivi de grandes douleurs, alors récentes encore, et ces souvenirs doux et déchirants faisaient souvent le sujet de nos discours. Ceux que je pleurais, Adélaïde les avait tous connus, tous aimés ; elle me plaignait, et moi je Tcnviais. Ses deux sœurs qu'elle aimait tant, ni
la mort, ni môme l'absence ne l'en avait séparée. L'une était toujours près d'ellet étroitement unie à sa vie, l'autre lui apportait chaque jour, avec la joie de sa présence, celle qu'y ajoutaient deux enfants dignes de toute, la tendresse qu'ils inspiraient. Il y avait dans sa vie unité parfaite, jouissance non interrompue du bonheur de sa jeunesse à un âge où, pour un grand nombre, ce bonheur fait déjà partie des rêves dupasse...
« Oui ! mais quand viendra l'heure de la séparation!... pauvres aniîes!» Celte pensée se présentait souvent à mon esprit, et le jour dont je parle, elle me suggéra cette question :
« Quel effet te produit la pensée de la mort? »
Elle me répondit :
« — La mort ? mais il n'y a pas ée mort. »
Etftit-ee ici de l'optimisme poussé jusqu'à la déraison ou jusqu'à la sublimité? On en jugera par Vexplitaiion qui suivît.
« Vois, ajouta-t-eHe , je sens, je prie,
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j'aiinc, je comprends: c'est ma vie d'à présent f qui durera jusqu'à son terme ; puis celte vie j changera, elle deviendra meilleure, mais elle ne s'interrompra pas. Moi, qui suis là, je sentirai, je prierai, j'aimerai, je comprendi^li toujours. C'est bien un changement dans la vie.
Ce n'est pas l'interruption de la vie. Où donc • est la mort?
a — Et les souffrances par lesquelles on peut avoir à passer avant de quitter la vie ? »
Elle lit le geste italien qui signifie qu'une chose vous importe peu. Puis elle dit :
a On peut supporter beaucoup, en ne s'occupant pas de ce qu'on souffre , tant que cela est possible, et quand c€^ devient difficile , Dieu vous aide ^ et l'oa peut tout alors. »
C'était là une noble nïanière d'appliquer la faculté de voir en beau à la souffrance et. à la mort, et ces paroles seraient belles quand elles ne seraient que des pâredes.Mais elles devieonent bien autrement importantes lorsqu'ona vu celle
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qui les proférait mellre plus tard en pratique sa pieuse et courageuse théorie ex donner jusqu'à l'héroîsmei la preuve de sa parfaite sincérité.
ce Ne pas souffrir dans la Tolonté, c'est ne pas souffrir, » a dit admirablement Fénélon. C'est c< cet heureux germe du Paradis dans le Purgatoire, » qui transforme les souffrances de ceux
Che son contenti nel fuoco ^,
et qui, dans le monde, opère la même transformation pour les âmes dont la volonté est entièrement unie à la volonté divine. Telle fut, si j'ose le dire, la couleur dominarUe de la piété d'Adélaïde et la forme spéciale que prit chez elle la vertu chrétienne (forme, pour le dire en passant, la plus parfaite de toutes) : sa volonté adhéra à celle de son Dieu et ne s'en sépara jamais; et ce fut son amour pour lui qui forma dans son âme cet acte parfait de sa volonté!
Quoique en ce qui touche aux souvenirs du
A Dante, /n^;ch. n.
passé ma mémoire soit fidèle, on pourrait mettre en doute, peut-être, l'exactitude de l'entretien que je viensde rapporter. Il mesemble donc à propos d'insérer ici quelques extraits des lettres d'Adélaïde, qui mieux que tout ce que je pourrais en dire, feront apprécier l'état habituel de ses pensées et de son âme. On me pardonnera même de retourner quelque peu en' arrière, afin de donner à ces extraits plus d'étendue et faire mieux connaître le charme et la richesse de l'êsprit qui s'y révèle.
Ces lettres adressées à sa nièce (qui était en même temps sa filleule^) nous semblent du reste faire honneur, non-seulement à celle qui les écrivait, mais à l'enfant, qui à seize ans, était digne de les recevoir,
* Adelina del Balzo, mariée le 23 janvier 1867 à Françof», comte de Melissa, ûls aine du prince Pignatelli Strongoli.
i Punsilippe, Si ooTAmbré I854«
fï Ma chère amie, je veux t'écrire, je tcux iMcrire, je veux l'écrire! Or, selon le P. Borghi, la triple répétition d'un mot lui donne une force incalculable. Mes trois je veux ne peu* vent donc rester infructueux. c< Amen^ amen^ amen dicovobis, » J'écrirai, malgré les visites, malgré les leçons, malgré mon..., j'allais dire : malgré mon Christ^ mais cela sonnerait trop mal et il faut que je m'exprime différemment, . . Voici : malgré mon cher tableau du Chrisl
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qui m'absorbe d'une manière extraordinaire.
Jamais la peinture ne m'a intéressée davantage : chaque trait que je trace, cbaque coup de pinceau que je donne, me semble un acte d'amour qui me rapproche de ce cher Jésus. Ce regard ! Dieu 1 que je l'aime ! et ce sourire qui me console 1 et l'abandon de toute cette chère figure! et cette main que j'ai placée sur son cœur! Oh 1 que je voudrais y placer la mienne 1 II me semble que tenant là ce cœur sous ma main, je ne pourrais pas l'offenser, que je deviendrais une sainte Thérèse; tandis que de loin, oh I comme on devient froid ! comme il est facile de se distraire, de glisser, dépêcher même!... Voilà, chère Minette, la disposition de mon esprit dans ce moment où je t'écris. Qui sait ce qu'elle sera dans une heure ?
«Adelinette, je t'aime, et quand je te parle, je le fais du fond de mon âme que je te montre à découvert, comme je ne la montre à personne..,
«Ma lettre le lendemain, c'est-à-dire aujourd'hui le 25 :
a En effet, je suis aujourd'hui dans une disposilion toute contraire, ou du moins tout à fait différente de celle d'hier. Le comte de Syracuse 5ort d'ici ; il nous a fait une longue visite, et a eu la bonté de nous dire que, ne nous ayant pas vues depuis longtemps , il venait savoir comment nous nous portions. Un prince royal ne peut pas faire une phrase plus polie ! Aussi nous en avons été très-flattées, et la disposition actuelle de mon esprit la voilà : Amoiirpropre satisfait. Tu vois que c'est toute autre chose qu'hier. »
c Pausilîppe, S? décembre.
c< Tai pensé à loi à toutes les heures du jour, aujourd'hui, ma chère Minette. Si tu savais avec quel plaisir je t'associe à nous, aux moments où une bonne lecture ou quelque chose de beau en quelque genre que ce soit, nous occupe. Ce soir, j'ai chanté un bel air de
Macbeth j de Verdi. C'est le moment où la féroce lady Macbeth vient d'assassiner Duncan et se lave les mains pour effacer les taches de sang qu'elle ne parvient pas à faire disparaître. Je suppose que lu eoftnais la pièce. Je tâchais donc, on chantant, de donner h ce caractère la teinte baroque que Shakespeare a si bien mélëe à la noblesse mâle de cette femme cruelle. Glotilde et moi, nous aurions voulu que tu fusses là pour entendre les réflexions que nous faisions sur tout cela et pour en prendre ta part.
c< Nous avons lu beaucoup du P. Gratry dans la journée, et là aussi nous t'avons appelée, comme ce pauvre roi de Lydie appelait :
Solon 1 Solon ! Oh I que c'était beau ! L'auteur voit une trinité créée dans Tâme, et une autre dans le corps, comme il y a en Dieu une trinité inoréée. Je me meurs d'envie de te le montrer, afin que lu le voies avec la même évidence que nous. Au lieu de cela, je vais me coucher, j^
ff Pausilippe, 16 février.
« Comme le temps se gâte ! Chère pelite amie de mon cœur, qui sait quand nous nous reverrons? et j'ai tant de choses à te dire ! J'ai pris une grande feuille de papier pour essayer de t'écrire un peu, puisque je ne puis causer avec toi.
c< C'est hier, en revenant de chez ce cher Ernest*, que l'envie de bavarder à mon aise avec toi (de lui) m'est venue. Je le regardais, ce cher enfant, et je pensais : le voilà arrivé à la dernière période de l'enfance. Encore un pas, et il touchera à la jeunesse. Maintenant c'est la fleur encore toute fraîche et rayonnante ; dans deux ans, dans trois tout au plus, qui sait si le souffle de ce vilain petit grand monde (qu'il faudra bien affronter) ne l'aura pas déjà flé-
* Son ncTcui le frôre dV sxlini
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trie? et le fruit qui allait venir, et qui encore informe, il est vrai, portait en lui pourtant la sève et la puissance d'une riche maturité, que deviendra-t-il, mal protégé par la faible écoree qui lui sert d'enveloppe? Comprends-tu cette allégorie, chère Adelina? Oui, tu l'as comprise, et dans celte certitude, j'ajoute : Le bon Dieu a placé près de ce fruit une fleur qui a vu le jour avant lui, une fleur parée d'un beau feuillage : c'est ce feuillage qui le protégera si le vent souffle, qui le couvrira si la pluie tombe, et, grâce à ce bienveillant voisinage, le fruit mûrira et arrivera à toute sa saveur. Cette fable, que l'on peut nommer le Fruit et le Feuillage, représente, tu Tas fort bien deviné, ErnesL et Adelina. Mais pour remplir le rôle que je t'indique là, vis-à-vis de ton frère, comme il faut que tu te rendes aimable et respectable h ses yeux ! comme il faut que tu sois pieuse et largement instruite dans ta religion, sans petitesse, sans affectation, charitable, modeste, femme jusqu'au bout des doigts, et pourtant,
pour mon goût, il te faut aussi un courage mâle et même un caractère qui le soit un peu et pourtant ne cesse jamais d'être Ladylike.
Éloigne de toi les idées mesquines. Rends-toi jigréabje^ mai^(comme le veut Clotilde) ^r dbarité et non par amour-£ropre. Si tu brilles soit par ta figure, soit par ton esprit, ton savoir ou ta position, au nom du ciel ne t'en pavane pas. Reste simple et sans prétention {umile in gloria) comme ta charmante duchesse de R..., qui brille tant, et a toujours l'air de ne pas s'en douter. On élève son cœur à cela, en chassant toutes les idées de complaisance qui s'offrent à l'esprit après un petit succès. Il faut les traiter comme des pièges du tentateur, et vite s'humilier devant Dieu ; sans cela nous serions de vilaines créatures absolument dénuées de grâces et d'attraits. Chaque fois qu'il t'arrivera d'avoir un succès dans le monde, pense à cet endroit de l'Évangile où le Seigneur nous dit qu'il demandera compte du talent qu'il aura confié à son serviteur, et pense au moment où
[ >v le dira : << Adelina, je t*ai donné une jolie « figure, de la capacité, de Fespril, qu'en as-lu « fait? » Il faut que tu puisses lui répondre; « Seigneur Jésus, je les ai employés pour votre « honneur. » Car si tu t'en étais servie pour
\ l'enorgueillir, ou pour faire le moindre mal, lu aurais mérité de perdre ton âme comme le serviteur mauvais. Sois donc toujours simple et toujours humble. Humble! cette belle vertu
I qui a été le trait caractéristique de la Vierge
■ ^inte, et qu'efle a exaltée elle-même par ces paroles : « Deposuit patentée de nede, et exaU tavit hnmiles. » Je ne te recommande pas d'étudier beaucoup et d'orner ton esprit, car je sais que pour cela tu es en bon chemin. . . Je suis loin de l'avoir tout dit ; mais je me console en pensant que tu es capable de comprendre à toi toute seule ce qu'il faut que soit une femme qui prétend deverir l'amie, le guide, la protectrice de son frère.
ff Pausilîppe. ..•
a Ton père dit qu'il faudrait dater mes billcLs : mais pour cela il faudrait savoir quel est le jour du mois où je me trouve, et tout ce que j'en sais en c% moment, c'est que ce jour est quelque part entre le vingt et le trente février, et qu'il fait un froid de loup. Du reste, je ne me plains pas de h saison; car, grâce à notre chère hydropatbie, je me... nous nous promenons hardiment au vent, sans que cela nous fasse le moiadre mal.
« y ai pensé à toi la nuit dernière, pendant que je ne dormais pas. «-—A propos de quoi ? » me diras-tu. A propos de bottes : j'avais composé de la musique toute la soirée, et les doux derniers vers de ma chanson me revenaient à la mén^Kra :
5d ADÉLAÏDE CAPEGE MINUTOLO.
Troppo la terra è po?era Non sazia il tuo désir ^.
Alors j'a! commencé à faire des réflexions sur ce mot : désir; je Tai comparé à cet autre : volonté. J'en ai pesé la différence : « Le désir, c< pensais-je, naît dans la partie inférieure de c< l'âme, tandis que la volonté formulée est un « acte qui s'accomplit dans sa partie la plus ce noble^ dans celle par laquelle nous touchons « à Dieu {qui est suspendue à Dieu, comme dit « Platon). » Vois donc quelle différence il y a entre ces deux mots ! Comme ce désir du bien suprême, qui naît seulement de ce que la terre est trop pauvre pour nous satisfaire, comme ce désir m'a semblé décoloré après y avoir bien réfléchi ; tandis que vouloir le bien suprême!... Yoilà par où nous ressemblons a notre Père céleste, voilà un acte parfait que Dieu écoute et satisfait immédiatement.
a Je me suis promenée, de cette manière,
• c La terre est trop pauvre pour rassasier ton désir*. »
une partie de la nuit dans les espaces, et j'ai pensé à toi, avec qui je me trouve tant de rapports d'esprit. Il me semblait que nous causions ensemble, considérant les mots qui nous servaient de point de départ, et de là, partant pour voler très-haut par la pensée. Je sais que tu aimes ces vols éthérés, ces promenades dans les régions de l'âme. Comme on en distingue bien les différences quand on les observe bien ! comme on comprend que, dans ces régions, il y en a de plus hautes et de plus basses I Je l'ai déjà dit que le P. Gratry voit dans l'âme une trinité créée à l'image de la Trinité incréée.
a Oh! comme nous passerons de bonnes heures ensemble cet été! Avec personne je ne déroule toute ma pensée, tous mes sentiments comme avec toi, fille chérie ! Il me jsemble que nous nous comprenons si bien I Boit que nous parlions d'art, de littérature, »u de choses abstraites, je dirais presque qm
nous sentons de même, si les sentiments d'une
58 ADÉLAÏDE CAPECE JlINUTOLO.
femme de cinquante ans pouvaient être comparés à ceux d'une jeune fil)e de seize. Mais pense à Tamandier qui va bourgeonner dans quelques jour?. Quand la fleur viendra, elk; resseml|lera à mon Adelina ; plus tard, la rude écorce du fruit ressemblera à sa vieille tanlc. Mais au bout du compte, quant le fruit paraiti^a, la fleur et Fécorce auront toutes les deux produit V amende. »
t Pausilippe, 24 maggio.
a Si tu savais comme tes lettres me font plaisir I Aussi, dans l'eifusion de mon cœur, j'ai eu la même indisposition que les ouvriers de la tour de Babd, la confusion des langues. Regarde la date de ma lettre, chère petite, et tu verras où me conduit mon empressement à te répondre.
« La marquise de R... et le ministre d- Espagne sortent d'ici i ils ont déjeuné avec nous.
et, de causerie en causerie, nous avons atteint rheure incroyable de trois heures trois quarts. Ils ont beaucoup d'esprit tous deux, et ia conversation a coulé de source et sans effort: Lorsque je m'amuse ainsi, je pense à toi ; je te voudrais présente, je voudrais te voir prendre part à tout ce qui m'intéresse.
« ...Quel temps il fait aujourd'hui I quelle journée I Comme la mer, comme la côte, comme tout est illuminé!... J'aime que ce soit ainsi dans ces jours consacrés au Saint-Esprit \ Quoique je place les sentiments de Pâme bien au-dessus des sensations, pourtant je suis chair et os, et il m'est agréable d'éprouver par les sens l'effet divin de la lumière finie, lorsque je me sens enivrée de cette chère Lm beathsima qui remplit nos cœurs. J'ai dit ce matin : aVeni, sancte Spiritm, &. %mitte cœlitm, c< Lucis tux radium^ » ayant devant mes yeux ce large horizon de Pausilippe, que le soleil éclairait de tous ses rayons. Ah! je t'assure que c'était beau, et pour l'âme et pour le corps I...
40 âdélâIde gapege minuiolo.
c< Je t'écris, Minette, parce que j'aime à me laisser causer avec loi, et qu'il est im« [lossible de le faire lorsque nous nous voyons entourées de monde, où se trouvent fort peu de gens disposés aux élans psychologiques; pourtant j'espère te voir dans l'après-midi. Le cœur, qui ne ment pas, me le dit.
c Paunlippe, 12 juio.
a Êcris-moî, ëcris-moi. » Voilà ce que lu m'as dit hier en me quittant. Ce mot, j'imagine, signifiait : « Écris-moi ce que tu n'as pas « pu me dire lorsqu'on est venu me chercher a au jardin. » N'est-ce pas cela que tu désires ? Comme il me semble que je t'ai devinée, je vais continuer avec toi la méditation sur la doctrine chrétienne, qui était le sujet de notre entretien lorsque nous nous sommes séparées pour rentrer au salon.
c( Mais avant tout cela, il faut que je te dise à quel point je me suis plu sous la tente de ta tante Judith* (ceci est un bisticcio). Ces charmantes jeunes femmes si bien mises ! ce jardin si frais, si bien tenu I cette quantité de
^ La marquise Monte Silvano, belle-sœur du marquis de la SoDora.
42 ÂbÉLÂÎDE CAPECE MINUTOLO.
fleurs ! Téclairage, les glaces, ramabililé des hôtes, et la facilité avec laquelle ils faisaient les honneurs du logis, tout était d'accord, tout m'a fait plaisir ; et je me suis amusée.
« Maintenant, retournons au sujet principal. Mais J)erifiets-moi de le fiouhuivre en italien. C'est fen Italien qiiè j'fex[)liquë la doctrine chrétienne à fcfé bràf bs garçons qui ont la bonté de m'étôutet et de suiif e ines ton^èîls *. Et ce lierait tliie ihtftile et ridicule traddfctidh que de te dire à toi les itiéinesl chôseâ dans une autre langue:
a Au sur[ilus ; chère Mitiètte ; ilë fkis attention, je te prie^ qil'atl siljét et tlë kohgb point au langage, que je ne voudrais pas ttib donner la peine de koigner pour tbi; A
* Ceux dont nous ayons parlé, p. 16»
Tl
On a pu juger, par les extraits précédents^ de quelle manière savait manier notre langue, une étrangère (juî jamais n'avait habité et avait à peine visité la France. Elle parlait âifiieux encore que le français, l'espagnol qui était la langue de sa mère, et que pour cette raison, elle aimait et regardait comme la sienne. Mais lorsqu'elle voulait traiter de suite dëâ sujets profonds et élevés, elle avait de préférence recours à rilalien, qu'elle écrivait avec dtie perfection et prononçait avec un accent rares dans les provinces méridionales de l'Italie, même
parmi les personnes les plus distinguées.
Toute la partie suivante (et selon nous la plus remarquable) de cette correspondance est traduite deTitalien:
a Je commence toujours mon instruction par une prière à TEsprit-Saint *. Je lui demande d'abord pour ceux qui vont m'écouter, Tintelligence, afin que mes paroles leur soient utiles. Pour moi-même, je demande la force, la science, le conseil, puisque je vais me hasar-
' Voici textuellement cette prière, tellequ^elle Tavait composée et qu'elle la répéta pendant douze ans tous les jours desa vie :
< Spirito di Dio, discendi in me ! Infondimi sapienza, intelletto, consiglii^ fortezza, scienza, amore e timor di Dio ! Dammi fede, speranza, e caritk, amor del prossimo cosi squisito che non Tofienda mai, che lo consoli, e lo protegga in ogni incontro. Vergine Maria, madré mia, mi mette sotto la tua protezîone. Facci santi, santi, santi ! » — < Esprit de Dieu, descends en moi I Fais pénétrer en moi la sagesse, l'intelligence» le conseil, la force, la science, Tamour et la crainte de Dieu! Donne-moi la foi, Tespérance, la charité; donne-moi un amour du prochain si parfait que jamais je ne roffense, et qu en toute occasion je le console et le défende. Vierge Marie, ma mère, je me mets sous ta protection. Rends-nous saints, saints, saints ! •
der à leur expliquer la sainte parole de Dieu. Nous faisons ensuite tous ensemble le signe de la croix, et je commence.
« Ma première explication a pour but de leur faire comprendre que les dix commandements, qui sont le pivot de toute notre foi, ont été donnés aux hommes par Dieu , que c'est Dieu lui-même qui les a communiqués à Moïse, gravés sur la pierre, afin qu'ils demeurassent de même gravés à jamais et gardés dans nos cœurs, comme en de très-purs tabernacles.
« Le premier de ces commandements nous enjoint d'aimer Dieu par-dessus toutes choses
« Gomment faut-il se conduire pour accomplir ce commandement?
«Il faut pour cela trois conditions:
« 1^ L'esprit et le corps, qui forment ensemble notre être, doivent être d'accord pour former l'acte d'adoration dont toutes les créatures sont redevables à leur Créateur.
« 2"" Dieu doit être aimé plus que toutes les
créatures visibles et invisibles.
46 ADÉLAÏDE CAPECÈ MINtJTOLO.
« 3^ Dieil doit être aimé avec foi, avec charité, avèe espérance. »
Comment faut-il se së^vi^ de Tësfirit fet du corps potir accomplir le fcotnttlâtldèttierit d'aimer Dieu ?
a L'esprit adore Dieii ëtl s'éleVant vers lui; en s'occupant de lui; en l'invoquant, le remerciant; le priant }
« Le corps, éri s'ittclinant, en ployant leâ genouxj en regardant avec révérence les ehoseiJ saintes, en baisant avec respect les objets bénilS , par l'Église :
« L'esprit, en réprimant se^ pensées distraites, en mettant un frein à Timaginâtion, en écartant les images que la légèreté oti les paissions cherchent à y faire naître, et en dirigeant fortement vers Dieu toutes Ifes puissances de l'âme;
a Le corps; en maîtrisant ses yeux, ?es oreilles, sa langue, et les mortifiant, de sorte que tout demeure extérieuremeni; soilmis à la loi. Il faut que le riï*ë Hè soit point ex^^étë ël
ALÉLAlDE CAPECE fUINUTOLO. ■ 47
imprudent, que la douleur ne se manifeste pas d'une manière îmmodéirée^ qiie la tendresse, en s'exprimant , ne le fâsâe point sans mesure ^ que l'admiration la plus vive li'aille point jusqu'à l'excès, etc., etc. C'est ainsi que l'on aime Dieu avec son esprit et avec son corp^.
c< Mon Adelîna, avant d'aller plus loin, je voudrais que tu fisses une méditation sur tout ceci. C'est ainsi que je m'y prends avec mes garçons. Après Toraison du matin ou du soir, je leur donne à méditer le point que je leur ai expliqué, afin qu'ils lé passent et le repassent dans leur esprit^ et qu'ils prient ensuite notre Rédempteur et sa douce mère de les aider à accomplir cette première partie du premier commandement.
« Demain si lu le veux, si j'en ai le temps, et si tu as la patience de me lire, et ensuite de méditer, nous passerons à la seconde partie.
« Si tu crois que cela ne te fait pas de bien, que tout ceci tu lésais et tu le sens déjà, dis-lemoi sans scrupule, je te saurai gré de ta fran-
48 ADÉLAÏDE GÂPEGË MINUTOLO.
cliise ; n'ayant qu'un seul but, celui d'être utile à ma filleule, saint Jean m'en fait un devoir, et ma tendresse pour toi un plaisir. Adieu donc, mon ange, ma chère petite ; aime ta marraine, ta tante, ton amie, ta mère,
« Ada. »
f Pausilfppe, 14 juin 1858.
« Ha chère enfant , supposant ta méditation d'hier faite, je viens t'en proposer une autre.
« Aimer Dieu par-dessus toutes choses, voilà te que nous avons à faire.
« Pour t'assurer que tu l'aimes ainsi au delà de tout ce qui est créé, compare en méditant, l'amour que tu te sens pour lui avec celui que tu éprouves pour les choses que tu estimes le plus. La bonne santé dont tu jouis, la sacrifierais-tu volontiers pour acquérir l'amour de
ADÉLAÏDE CAPECE MINLTOLO. ^0
Dieu ? Accepterais-tu de demeurer toute ta vie dans un lit pour adhérer à la volonté de Dieu ? Son amour te semblerait-il un dédommagement suffisant à un état si douloureux? Penses-y bien, médite-le bien , place-toi dans cette situation et vois si tu te sens la force de faire à Dieu le sacrifice de ta santé ? Si tu parviens, avec sincérité, à accepter spirituellement ce martyre Dieu acceptera du haut du ciel, cet holocauste, et te bénira, comme si effectivement et actuellement tu le souffrais pour lui. Mais comprends bien, aGioja mia^ » que tu ne dois pas faire cette offrande des lèvres seulement : les vaines paroles satisfont les hommes et non point Dieu. Mais si l'offrande est faite véritablement du fond du cœur, comme si le sacrifice était là présent à accomplir, cette offrande te comptera devant Dieu, et tu en auras le mérite éternellement . a Comme à ta santé, applique cette offrande aux autres choses qui ont du prix à tes yeux. La noblesse de ta naissance, ta position dans le monde, y renoncerais-tu pour l'amour de Dieu ?
Renoncerais-tu, pourlui^ à la vie^ à l'honneur? Conseniirais-iu à être jugée pour ce que tu n'es pas? à être traitée de mehteuse, de perfide, de lâche? Te verrais-tu enlevées j les uties après les autres, toutes les personnes qui te sont chèjres^ restant seule en face du Seigneur qui te les aurait ôlées? Les lui donnerais-tù bien toutes fil Utôt que d'offenser son amoutî
a Si vraiment lu te setis capable de renoncer ainsi à tout pour lui^ tu pourras alors dire^ sans mentir; 4^e td aimes Dieu au-dessiis de tout. Mais cx)mme vouloir et pouvoit* ne sont pas pour nous la biême chose; demandé à ton Rédempteur et à sa divine mère, la force qui te manque pour mettre tes pensées en actioil : de nous-mêmes nous sommes capables de pbu 1 mais avec l'aide de DîéU, ce qui noms était impossible nous devient pdssible;
c< Je ne t'en dis pas plus long. Médite avec l'assistance de Dieu, et prie pour ta marraine et ton amie.
« Anx; 9
ADÉLAÏnF, CAPECE MINUTOLO. M
• 15 juin.
« Nous devons âirtier Oîèii UteB foi; thhte filleule. Cherche dbhc à të tehité cbiripte de loQte3 les manièfé^ dontoti {iëiittUâtiquéi^àbe detoir; et tu fuirds alôts tbuifeé lëS ôctasiohsde tomber dans un pëché ailssi gratfe: Ainsi; Jiâr exemple, on J)éche bontré là foi en tetoyailt âtli superstitions: Beaucoup de gens Sensés, enappârence, tombent dans ce ridicule flélkut; qui serfibleraitdevoir ôtrfe celui dfes gens Ites ^lus bornés. Il faut ranger dans la catégorie des sùpërstitioils répréhehsibles : la jettatura; le maVbechio) le mauvais augure attaché au vendredi; à l'huilé ou au sel renversé, au nombre treize à tâble>, et tant d'autres superstitions incroyables qui nous envahissent d'une façon si étrange, qu'il se trouve, je te le répète, des personnes sages, instruites et même pieuses, qui n'ont pas honle
52 ADÉLllDE CAPECE MINUTOLO.
^e trahir sur toutes ces choses une faiblesse qui est une offense à Dieu, et, tout autant qu'à Dieu, à la raison naturelle elle-même, et à la plus simple logique.
Je sais que tu n'as pas l'esprit enclin à ces petitesses, mais il faut y veiller. Il vient un jour où l'esprit humain décline avec l'âge et semble retourner vers ses premières années ; l'audacieux alors devient prudent, le prudent timide ; l'esprit large et ouvert se rétrécit ; l'activité de l'homme s'alanguit. Il faut donc, à temps , méditer sur cette détérioration de l'âge, afin de fortifier les côtés de notre nature qui, étant les plus faibles, seraient les plus exposés à déchoir. Fuis, dès ta jeunesse, toutes les superstitions, arme-toi de force religieuse, de saine logique, et tu n'y tomberas jamais. »
t Pausilippe, 27 juin.
« Chère fillette, une autre manière d'offenser Tamour de Dieu, c'est de ne point se conformer àsa sainte loi ; car cette loi, c'est l'amour qui Fa dictée ; en la méprisant, nous méprisons l'amour même qui nous l'a imposée. Enfreindre la loi divine, c'est un délit qui trouble l'ordre des choses créées, l'harmonie du grand ensemble. Nous. sommes trop imparfaits pour comprendre l'immensité du monde sensible et du monde élevé au-dessus de nos sens {sensi- Ulee soprasensibile); le Tout-Puissant incréé et créateur peut seul le comprendre et l'embrasser; seul aussi, par conséquent, il pouvait imposer à chaque partie de sa création la loi qu'elle aurait à suivre. On pourrait, par approximation, comprendre cette vérité en l'appliquant à une machine quelconque, construite
ADÉLAÏDE CitECE MINUTOLO.
par rintelligence humaine. Supposons, par exemple, un piano: l'ingénieux ouvrier quia construit cet instrument a imposé une loi particulière à chacune des pièces qui le composent. La touche, sur laquelle le doigt se pose, soulève le marteau , le marteau fraj)pe la corde, la peau dont il est revêtu amortit ce coup, est ainsi chaque détail est ordonné et suit la loi que lui a imposée l'artisan. Dîs-moij Adelina, ce qui arriverait si la touche se refusait à faire mouvoir le marteau qui doit frapper la corde? si la corde se roidissait pour ne pas vibrer sous le coup qu'elle a reçu? Que deviendrait en ce cas Tinstrilment fabriqué avec tant d'amour et d'intelligence ? ne deviendrait-il pas un simple amas d'inutiles fragments qui cesseraient de former un instrument? Et que ferait en ce cas l'artisan qui doit aimer son œuvre? ne devrait-il pas jeter au feu chaque pièce rebelle, ou bien les forcer toutes ensemble à suivre leur loi primitive?
ce Ainsi Dieu^ qui aime son œ^wre et qui la
ADÉLAÏDE CAPECE MINITOLO. 55
voit troublée par la rébellion d'un des esprits qu'il a créés, exige que cet esprit rebelle rentre dans l'ordre, qui est la loi de l'amour. »
f tausîlîppe, 2 juiiiet».
a ::; Je ^îs tè laisser abjourd'htiî saiis méditation : il est bon que tu te reposes; et il ii'ést pas mauvais que, dd ihbii feôtë; je prenne aussi un peu de repos. Quittons dôûc le Sinaï; fchère enfant dé moii coeurs et itioiitons au Pdrtiàssé. Nous aurons aussi de la luinière là-haîit, mais avec utie différence pourtant ; car, au sommet de là montagne sainte, on se trouve ati centre du grand foyer de vérité, tandis qtlé sur leS hauteurs du Parnasse, nous h'ëil trodvëronii qu'un rayon, celui du beku. Mais c'est U mênlë lumière. Tu la reconiiais; n'est-ce pas? Allons,
* Cette lettre est écrite en français.
ftC ADÉLAÏDE CAPECE MINUTOLO.
grimpons ensemble vers la cime où se cueille le laurier. Avant d'y arriver pourtant, je t'abandonnerai au soin de ta muse {EratOy si je ne me trompe) , me sentant incapable de monter jusqu'en baut.
c< Il y a une région que je ne puis dépasser, mais je serai ton Virgile jusque-là, et te donnerai même quelques conseils avant de te confier à la Béatrice qui te fera parvenir dans les sphères supérieures.
« Mon principal conseiV, le voici :
« Tu veux composer des vers pour les mettre en musique. Ëb bien, tâche de placer dans ta poésie un mot dont le sens renferme l'idée mère que tu veux exprimer. Toutes les paroles qu'accompagne une mélodie ne parviennent pas à l'oreille de celui qui écoute : plusieurs se perdent inévitablement dans la mélodie, qui prend le dessus dans l'attention de l'auditoire. Il faut donc, pour communiquer notre intention à l'âme d'autrui, une parole prédominante qui dispose l'esprit à comprendre l'expression
de la musique.... Voyons si je ne pourrais pas t'eipliquer un peu mieux ma pensée par quelque exemple. Tiens, en voici un : Azioli a composé un morceau d'ensemble sur huit ou dix vers, dont voici le premier : Solitudine campestre, etc., etc. Après quoi, la poésie dit mille choses qu'on n'entend pas ; mais les paroles que j'ai citées suffisent pour faire comprendre l'idée mère ; après qu'elles ont frappé l'oreille, il est impossible de s'attendre à une tarentelle ou à une marcheguerrière.Un autre exemple: Je suppose des vers où se trouve le mot anathème^ précédé et suivi de tous ceux qui expliquent qui on anathématise, et toutes les circonstances de temps, de lieu et de personnes qui appartiennent à la situation : pour la musique, la parole mère, c'est anaihème^ car elle renferme l'idée principale. Me comprends-tu ?
ce Maintenant, me voilà au bout de mou domaine ; suis ta muse et monte au sommet. >]»
ce Après ton départ, hier, Mgr Ferrieri * esl
* Alors nonce du saintHÛége à Naples.
resté assez longtemps, et nous avons regretté que tu n'aies point été présente lorsqu'il nous a épuméré les qualités qui, selon lui, devaient toujours caractériser un nonce du saint-siége. a Le caractère sacré du prêtre, disait-il, doit « topjours dominer celui du diplomate ; f hon- « nêteté, la loyauté doivent être ses deux vertus « principales, car s'il sert l'État, il ne doit jac< mais oublier que c'est le pape qu'il repréc< sente. » Il a été excellent sur ce sujet et sur beaucoup d'autres, et nous a vivement intéressées, o
c Pausilippe, 12 juillet^.
c< ... La voix du Sinaï se tait depuis longtemps. Moïse dort, et moi je suis muette. Mais ce matin, en me levant, j'ai entendu résonner à mon oreille le troisième commandement, et
^ Cette lettre et toutes les suivantes sont en italien.
je recompience, ou plutôt je poursuis mes méditalipDS.
c< Sanctifier le dimarjehe ! en entendant ces mots, il me semble qu'ils sont un avis donné à Marthe de faire trêve à son activité, à Marie de redoubler sa prière 1
^< Servons le Seigneur avec allégresse, et jouissons saintement et joyeusement des biens créés dont il pous acçprdera Kusage.
c< Servite Domino in laetitia^ dit le P^lmist^. p
c 20 juillet.
a J'ai tardé |i çQptjpuer, parce que Je suj^ dont nous parlons ept difficile à traiter pQnit mon court entendement et pour ma plus coqrte sdence. Mais jp veux cependant faire de mon mieux pour accomplir le devoir qpû j'ai envers toi, filleule chérie.
60 ADÉLAÏDE CAPECE BilNUTOLO.
a Toutes les messes qui se sont célébrées depuis le temps du Christ jusqu^à nos jours, et toutes celles qui se célébreront jusqu'au dernier jour du monde ne sotii toutes gu^une seule messe; toute la multitude des prêtres un seul prêtre. La victime est une, le sacrifice est un, parce que le Christ étant prêtre et victime, et le Christ étant infini et éternel, le sacrifice, ainsi que le prêtre et la victime, ne peuvent être qu'un et permanent.
« Tomaso Rossi, grand philosophe et théologien, fait à ce sujet une belle comparaison qui explique à merveille cette unité et celte multiplicité du saint sacrifice de la messe. Il dit c( qu'un son articulé, exprimant une idée par le moyen de la voix humaine, est un et simple lorsqu'il sort de la bouche qui le profère, puis qu'il se multiplie dans l'air en une infinité de sons qui vont frapper avec une parfaite conformité de substance et de forme toute une multitude environnante. Ceci est le réiullat d'une cause naturelle par laquelle
ADÉLAÏDE CAl'ECE MINUTOLO. 61
Tunilé se multiplie sans se diviser. Que Ton applique maintenant cette pensée au Yerbe incarné et au sacrifice de la croix offert par lui pour nous, une seule fois, sacrifice qui, sans cesser d'être un, se multiplie par les innombrables sacrifices offerts sur l'autel , qui tous, partout et à jamais, communiquent à chaque fidèle les effets et le mérite du premier et unique sacrifice du Christ. »
ce Lors donc que nous assistons à la messe, nous n'assistons pas à une représenfation du sacrifice du Calvaire, mais à ce sacrifice luimême, qui est permanent. Oh ! si nous pouvions faire pénétrer profondément dans nos esprits cette grande vérité, avec quelle dévotion nous assisterions au saint, au très-saint sacrifice de la messe!...
c< J'ai peur en décrivant ainsi sur un pareil sujet, et je prie très-ardemment le Sainl- Esprit (à qui je me recommande toujours f^u pareil cas) de me dicter des paroles exactes ^t qui ne soient pas trop indignes de ce ([W. je
G2 ADÉLAÏDE CAl'ECE BIliNUTOLO.
cherche à te dire sur ces sublimes et saintes choses I
• Pftusîllppe, 9 septembre 1858.
«... Nous ne sommes nullement fâchées de te voir un peu occupée des choses positives de la vie. Il ne faut pas oublier que nous marchons sur la terre. Sans doute, il nous est bien permis, pendant notre court passage ici-bas, de voler parfois comme des oiseaux, en guise de délassement, et de monter ainsi plus ou moins haut sur les ailes des sciences, des lettres et des arts, pour demeurer plus ou moins longtemps dans les régions éthérées, qu'il nous est donné de connaître, mais où il ne nous est pad permis de demeurer. Tôt ou tard, il faut retenir prendre sa place dans le grand marécage où nous a relégués le péché d'Adam.
« Apprenons donc à exploiter le lieu de notre exil; tâchons d'en tirer le meilleur parti pos-
ADÉLAÏDE CAPECE BllNUTOLO.
sible, et, dans ce but, occupons-nous un peu de ce qui regarde le côté positif et matériel de l'existence qui est la nôtre.
c< J'espère que cet éloge ainsi conçu ne te fera pas supposer que je voudrais te voir enfoncée dans ce même marécage. Non, non^ donne une partie de ton esprit au calcul, au raisonnement ; donne au monde une partie de tes facultés intellectuelles, mais garde toujoui'S pour Dieu la partie la meilleure et la plus sublime de ton être. Monte vers lui sans cesse sur les ailes de son amour. Celles-là, rien ne les fatigue, et celles-là nous portent dans des régions qu'il nous est non-seulement permis de connaître, mais d'habiter, puisque le Tout- Puissant lui-même nous y soutient.
a Les occupations spéciales ont leur trèsbon côté, et Ton a d'ailleurs toujours une tendance marquée pour une chose ou pour l'autre. Mais n'aimer qu'une seule voie, c'est le signe d'une intelligence étroite; l'entendement hu-
64 ADÉLAÏDS CAPECE MINCTOLO.
main est si riche ! l'esprit, pour se communiquer et se répandre a tant de canaux divers, que s'obstiner à ne le recevoir que par un seul, c'est l'appauvrir, ainsi que nous-mêmes. Il faut seulement observer et discerner, et tâcher d'extraire pour soi, de chaque chose, le bien qui s'y trouve. Nous sommes entourés, même ici dans notre petite société, de gens qui ne se ressemblent guère : les uns ont l'esprit tourné vers les choses sérieuses, quelques-uns vers les spéculations philosophiques, la plupart vers les bal^alités de la vie journalière. Quelques êtres privilégiés planent sur les hauteurs et apprécient les choses poétiques et élevées ; puis après tout cela vient la traînée des spécialités qui ne goûtent absolument que leur affaire, et y grouillent du matin au soir et du soir au matin, . .
Parmi tous ces extraits, dont je ne pense pas qu'on me reproche la longueur, extraits si variés etsurtant desujets différents, où se manifestent l'élévation de son âme, le charme de son caractère et la beauté de son intelligence, il se trouve un passage surtout que l'on ne peut lire sans émotion, en songeant à l'épreuve qui attendait la fin de sa vie. C'est celui où elle invite sa jeune correspondante à se représenter d'avance et à accepter pour l'amour de Dieu, toutes les souffrances imaginables. En étudiantsesexpressions à cet endroit, on comprend par quel moyen
elle avait, de longue date, fortifié son âme et trempé son propre courage; et refficacité de ce moyen, manifestée plus tard par le résultat, est propre à engager les faibles à l'employer pour devenir forts, les pusillanimes pour devenir courageux, les timides pour devenir confiants.
Mais à répoque où elle parlait ainsi de la souffrance hypothéliquement et comme d'une des chances de l'avenir, elle la subissait déjà, et, dès lorS) pratiquait l'acceptation de la souffrance pour l'amour de Dieu avec un mérite qu'on aurait remarqué davantage si elle eût eu l'air de s'en apercevoir elle-même. Par suite d'une chute très-grave qu'elle avait faite quelques années précédemment, elle était demeurée sujette à un malaise constant , et ne marchait plus qu'avec effort et en boitant. Cette entrave soudaine à son activité naturelle et les douleurs vives qui parfois en résultaient, auraierît élé déjà, pour une autre; considérées comme une épreuve. Mais elle s'en préoccupait si peu;
qu'elle finissait par faire oublier aux autres ce qu'elle semblait oublier elle-même, et les années se succédèrent ainsi jusqu'en 1865 , où une circonstance qui, au premier abord, n'avait pas semblé devoir produire ce résultat, amena dans leur paisible vie un changement imprévu.
Par un hasard, fort rare en Italie, la partie de la Strada Nuova^ où se trouvait située leur villa, était absolument dénuée d'église ; la seule chapelle qu'elles pussent fréquenter était à une dislance trop considérable pour être franchie à pied, surtout par Adélaïde. Ce qui était pour elle une gêne et une difficulté était, pour la population environnante, un dommage plus réel et plus profond. Les habitudes religieuses des paysans se perdaient par l'impossibilité d'y demeurer fidèles, et leur piété disparaissait peu à peu.
Frappées et affligées de ce résultat, les deux sœurs conçurent le projet d'élever, dans cette localité, non pas une chapelle dont elles profiteraient seules, mais une véritable église, qui
C8 ADÊLAÏDli: CAPECE MINUTOLO.
devînt utile à tout le voisinage. c< Faire sans dire » pouvait à bon droit être regardé comme leur devise, et il était bien rare que, pour elles, une bonne pensée ne devînt pas une bonne action, si la chose était possible par l'effet de leur volonté. Elles choisirent pour exécuter leur dessein un lieu nommé Bellavista,^ situé non loin de celui qu'elles habitaient, et elles obtinrent de la générosité du roi François II une petite concession de terrain. Elles se mirent alors à l'œuvre sans réclamer d'autre secours. Elles firent venir d'Allemagne un plan selon leur goût, qui s'écartait du faux grec et du style non moins faux de la Renaissance, adopté généralement à Naples. Puis, à peu près sans architecte, à l'aide des seuls ouvriers qu'elles dirigeaient ellesmêmes, à l'aide surtout de leur intelligence, de leur persévérance et de leur abnégation, en quatre années l'église fut construite et ouverie au public. Grâce au zèle de deux excellents et vénérables prêtres dont elles s'étaient assuré
le concours, cette église devînt bientôt un véritable foyer où Ton vit se rallumer (dans un temps opportun entre tous) la foi et la piété du voisinage, qui n'avaient défailli que faute d'aliments. Deux ailes, terminées par deux tours, avaient été ajoutées à l'église : l'une était destinée à une école et à des logements pour les pauvres, l'autre à de petits appartements dont la location devait, dans une certaine mesure, couvrir les dépenses considérables encourues pour mener à bien cette charitable entreprise. Mais, ainsi qu'il arrive souvent en pareil cas, ces dépenses excédèrent ce qui avait été prévu, et l'œuvre qu'elles avaient accomplie imposa aux généreuses sœurs un sacrifice plus grand qu'elles ne l'avaient prévu . En effet, cette tour adjacente à l'église, ce furent elles-mêmes qui vinrent l'habiter, et la charmante villa de Pausilippe,. la demeure choisie et chérie où elles avaient eu le dessein de vivre et de mourir, elles se virent contraintes de l'abandonner. Elles la quittèrent sans retour, et en
70 ADÉLAÏDE CAPECE MINIJTOLÔ.
apparence sans regret, tant ce fut sans murmure. Tel fut le sacrifice accepté par elles, dans le but tranquillement poursuivi et atteint de faire au plus grand nombre le plus de bien possible.
Je puis en appeler ici au souvenir de tous ceux qui les connaissaient alors, ils ne me démentiront pas si j'affirme que cette œuvre féconde, cette œuvre destinée à conserver à une population tout entière le bonheur en même temps que les pratiques de la foi, fut accomplie à peu près en silence et avec une telle simplicilé, que peu de gens parmi ceux qui avaient le plus fréquenté l'élégante villa de Pausilippe t'informèrent du motif pour lequel celte demeure élait échangée pour une autre. Quelques-uns accusèrent les deux sœurs de caprice et d'imprudence, d'autres s'étonnèrent de la fantaisie qu'elles avaient eue de bâtir une église et en critiquèrent l'architecture. Mais personne ne s'arrêta à considérer leur sacrifice et l'on ne songea pas plus à en chercher
l'explication qu'elles ne songèrent à la donner. Ce souvenir, je Tavoue, m'inspire en ce moment une comparaison qui n'est point exempte de tristesse et même de confusion. Ma mémoire me retrace, bien loin d'ici, au centre le plus fastueux des richesses et des splendeurs de Paris, une petite chapelle pauvre et dépourvue, insuffisante à la piété de ceux qui la fréquentent et plus encore aux besoins de ceux qui n'y peuvent pénétrer. La nécessité d'une église en ce lieu, ou au moins d'une chapelle plus spacieuse, se fait sentir à tous, et néanmoins, nonseulement il n*est personne qui songe à accomplir avec un dévouement silencieux et au prix d'une portion de son bien-être, l'œuvre nécessaire et voulue, mais il ne se trouve pas même, je le dis en rougissant, il ne se trouve pas dans ce monde opulent, assez de ressources pour entreprendre et achever ce qu'à Naples, deux femmes généreuses surent faire sans ostentation et sans bruit^ à elles toutes seules*
Par un singulier hasard, lorsqu'à l'heure de 3a grande épreuve, Adélaïde Minutolo vint à Paris, elle se logea près de la petite chapelle dont je viens de parler, et elle y vint prier souvent. Il est probable qu'elle en remarqua avec surprise la pauvreté et qu'elle la trouva fort différente de ce que la splendeur du quartier lui permettait d'attendre. Mais ce que je puis garantir, c'est que les réflexions que je vi^ns de faire ne se présentèrent point à son esprit, et qu'elle ne pensa pas plus à elle-même et à s'applaudir de ce dont elle était capable alors, ijue le jour où, cédant à la nécessité qu'elle avait généreusement et volontairement encourue, elle quitta pour toujours son habitation fa* voritel