III
Mais tandis que l'église et les tours de Bellafista se construisaient, de graves événements étaient survenus en Italie, et Naples en particulier avait subi une transformation violente, rapide, profonde. Quelle impression ces événements avaient-ils produite sur le noble cœur d'Adélaïde? quelles avaient été les émotions de son âme pieuse, les pensées de son esprit ferme et viril?,.. Il faut assurément le dire, carie portrait que je trace d'elle en ce moment serait incomplet si j'en supprimais ou si j'en altérais ce trait,
74 ADÉLAÏDE GAPECE MINUTOLO.
D'abord on doit s'en souvenir et ne point chercher à le nier, lorsqu'on 1859, les mois de forcej àHndépendance, de liberté furent prononcées pour la première fois, ces mots firent battre, m Italie, tous les cœurs. Ce fut comme la vision soudaine d'une patrie cherchée^ aimée, désirée, jamais possédée; et ce frémissement d'émotion fut ressenti par un très-grand nombre de pieux et de fervents catholiques, non moins que par ceux qui allaient si promptement se déclarer leurs adversaires.
Lorsque vint ce jOMr qui, héja^l ^e se fit pqint ?itten4re, pu ri^alie insenç^ et ingrate porta une i^ain violente svjr les biens de VÉglise, et éleva contre son chef auguste upe voix ifflpïe et sur Rpipe we arrogante prétealion , ceux-là souffrirent plus que les autres. Je pourrais presque dire qu'ils souffrirent sef^ifij car les psiytisans d'autres opinions, servies par les excès et les fautes de l'Italie, trouvaient dansée résultat un dédommagement à ces fautes et à ces excès eux-mêmes, j'ose
ADÉLAÏDE CAPlîlCE MINUTOLO. 75
donc le répéter,les cœurs quivéritablemenlscuffrirent, les cœurs qui véritablement saignèrent, pe furent ceux qui, aimant leur patrie et partageant un grand nombre de ses vœux, aimaient ipille fois plus qu'elle encore leur foi, leur Église et leur Dieu, el qui comprenaient avec vne inexprimable angoisse, qu'une barrière Infranchissable s'élevait en ce moment entre les deux sentiments qu'il est le plus doux et le plus désirable de pouvoir ressentir ensemble. Ce fut là ce que sentit, ce que comprit, ce que souffrit Adélaïde.
Il n'était point toutefois dans son caractère de se livrer à l'abattement et au découragement. Aussi, en dépit de tout et jusqu'à la fin, elle espéra ! Oui, elle espéra, avec illusion peutêïre, mais elle espéra avec passion qu'un jour viendrait pour l'Italie où ces deux sentiments pourraient vivre dans un même cœur; un jour où, s'an étant sur une pente fatale, réveillée d'une fascmation indigne de tous ses souvenirs et mortelle à toutes ses espérances, l'Italie ren-
76 ADÉLAÏDE GAPEGE HINUTOLO.
due à la claire vue de sa grande mission et de son véritable rôle, s'inclinerait avec joie (et je dirais avec orgueil^ si ce mot convenait au repentir) devant la grandeur éternellement vivante du lieu saint où, siège le successeur du grand Pierre^y et mériterait enfin de recevoir la bé* nédiction, et, avec la bénédiction, la paix de ces mains paternelles d'où le pardon descend.
* Lo loco SSlDtO
Il nade ii lucceflsor del maggior Pier*.
Tel fut, à cette époque difficile et douloureuse, Tensemble des sentiments d'Adélaïde; ils ne devaient plaire ni aux défenseurs exclusifs du passé, ni aux partisans exaltés de Tavenir — et i ceux-ci moins qu'aux autres peut-être ; car, tout en partageant ce qui lui semblait généreux et élevé (peut-être faudrait-il dire idéal) dans le patriotisme qui les animait, elle ne cessait point de manifester une afTection personnelle, vive et respectueuse pour les princes que la fortune de l'Italie avait frappés. A tort ou à raison, elle voyait dans la transformation que su-
78 ADÉLAÏDE CAPECE MINDTOLO.
bissait sa patrie raccomplissement d'un dessein de la Providence; elle croyait à cette transformation, mais elle souffrait des revers qui en étaient Tinévitable suite ; elle aimait ceux que leur haute destinée obligeait à les subir, et ne perdait aucune occasion de témoigner sans crainte et ce regret et ce respect. Une fois entre autres, elle fit parvenir un bouquet de fleurs à la jeune souveraine qui venait de voir tomber la couronne à peine posée sur son front. Cet ttfctë fat blâttié pat- les violetlts des deux partis ; mais, plus généreux que leurs partisans et que lëlirà adversaires, beUx à qui s'adressait cet hommage stlrërit le comprendre et l'accepter, et ils accueillirent plus tard celle qui l'avait offert avec Utie bonté touchante en eux et honorable pour elle. Cette tbii^ ehcore, ni la condescendance témoignée, tii l'acte qui y avait donné libU tl*obtinretit les suffrages db tous. Il y a, dans l'histoire, des jouts où rien ne semble être entendu que la violence, de tnême que, pendant une tempête, on n'entend qùè ce
qui est plus bruyant qu'elle. Mais lorsque le temps aura marché, lorsque les jours orageux que nous traversons seront passés, et que les haines réveillées perdant leur durée seront éteintes, alors tout changera d'aspect, et l'on saura mieuxjuger ceux qui pendant Tacharnement de la lutte gardèrent intacte la part de l'affection et du respect, et ceux surtout qui, maîtrisant l'amertume des revers, demeurèrent justes et surent ne pas confondre les adversaires séparés d'eux par une conviction désintéressée et sincère avec la vile horde des traîtres, des lâches, des partisans de toutes les révolutions, et des adorateurs de tous les succès.
Lorsque ce jour-là sera venu, ce jour de paix et de modération (que notre siècle, héîas ! ne verra probablement pas naître), alors le bouquet desséché d'Adélaïde deviendra peut-être, non-seulement une rehque, mais un emblème.
Maïs, parmi toutes ces cordes qui vibraient à la fois dans son cœur (quelques-unes contradictoirement), il en était une qui résonnait avec une force caractéristique et remarquable plus qu'ailleurs, dans un pays où l'initiative individuelle et désintéressée est rare chez les hommes de tous les partis.
On pourrait même dire — chose étrange — que cette idée : « que l'effort de chacun est le salut de tous, » est mieux comprise en Italie par les femmes que par les hommes. En tout cas, ce qui faisait battre en ce moment le noble
cœur d'Adélaïde, c'était le désir d'apporter au bien commun le concours d'un effort, d'un sacrifice, d'un dévouement personnel quelconque. Il lui semblait que, de même qu'après un tremblement de terre, les moins craintifs regardent autour d'eux, non pour se meitre à Tabri, niais pour voir à qui ils peuvent tendre la main ; de même dans cette grande secpusse nationale qui faisait trembler le sol, au lieu de songer à sa propre sûreté et à son propre repos, il fallait voir quel parti le zèle, le courage et la foi pouvaient tirer de ces mots liberté^ réforme et prpgrèSy qui, lorsqu'on les croit sincères, invitent les gens de cœur à mettre la main à l'œuvre.
Le régime sous lequel on avait vécu à Naples n'était pas fait, à dire le vraî, pour développer l'activité. On le sait, des membres, longtemps contenus et engourdis, n'ont pas, au premier moment de liberté une grande vigueur pour se mouvoir, et ce fait semblait imposer aux plus énergiques le devoir d'agir sans attendre les autres. Ce fut là la pensée d'Adélaïde et le
motif qui la porta à accepter, pour un temps, le plus dur de tous les sacriflees. Elle croyait encore alors, qu'il s'agissait, non pas de briser les monuments du passé, mais de les réparer ; non 'pas d'élargir les plaies de son pays, mais de les guérir ; non pas d*anéantir, mais de créer ; et pour cette œuvre, elle s'offrit. Sa douce et chère retraite, sa vie paisible et remplie, son contact journaliei: avec ses seuls amis, ses heures et ses jours d'étude et de travail, elle consentit à renoncer à tout cela pour se livrer à une entreprise difiicile, dangereuse, ingrate, et, disonsle sur-le-champ, à une entreprise où elle échoua, et à laquelle, au bout de quelques mois, elle fut contrainte de renoncer *. Sa croyance au bien chez autrui ne lui avait pas laissé entrevoir d'avance à quel point la droiture de sa volonté, son pur amour du progrès (dans son sens, le seul vrai), la finesse et la dé*
< Il s'agissait de la direction et de la l^rme d'un établissement célèbre où y depuis de longues années^ de grands et nombreux abus s'étaient introduits.
licatesse de ses sentiments, à quel point, dis-jc, toutes ces qualités exquises la laisseraient seule dans l'accomplissement d'une tâche pour laquelle, entre toutes, il fallait être secondée. Aussi cette tâche se trouva-t-elle être promptement au-dessus de ses forces, atteintes déjà alors par l'approche cachée du mal funeste qui allait bientôt révéler sa présence. Elle se retira paisiblement et rentra danssa solitude pour ne plus jamais la quitter, ayant fait, pendant cette courte apparition dans la région où s'agitent les intrigues de ce monde, quelques tristes expériences, tristes surtout pour celle dont l'âme ne s' ouvrait volontiers qu'à la bienveillance et qui aimait tant à détourner les yeux de ce côté de la nature humaine qu'il faut mépriser, si Ton s'arrête à le considérer de trop près.
A cette époque, «i l'amertume avait pu pénétrer dans son cœur, peut-être aurait-elle eu le droit d'en ressentir et de l'exprimer; mais il n'en fu| rien. Aux plus injustes, aux plus in-
gials, elle ne voulut jamais que du bien. Un jour, à quelques pas d'elle, Adélaïde vit deux personnes contrefaire sa démarche chancelante ; elle les entendit parler d'elle avec malveillance et dérision. Elle ne fit que sourire doucement, et nous sommes sûrs d'affirmer la vérité en disant que si, à cette heure même, elle eût pu faire plaisir à celles qui venaient de l'insulter, elle l'eût fait sans effort et avec joie, car l'amour-propre ne pouvait trouver accès dans les hauteurs de cette âme tout imprégnée de divine bonté. Il ne demeura pas dans son esprit utie seule trace pénible d'un épisode qui aurait pu troubler la placidité de son âme autant que l'avait été pendant quelque tempsia tranquillité de sa vie.
Rentrée dans son repos, elle reprit avec plus d'assiduité que jamais ses habitudes précédentes ; comme par le passé, son temps se partagea entre le travail, l'étude et k*\ charité, charité dont les occasions, se multipliant à l'infini dans un temps de révolution, prennent
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alors toutes les formes ; et, pour le dire en passant, c'est pourquoi ceux qui aiment leur pays,' à quelque parti qu'ils appâriientient ^ en pareil temps, ne devraient jamais le faif. Dieu et les bons anges gardietis de Bellàvistd savent seuls tout ce qui s*y est âccdhi^H pendant ces anhées agitée!^ pât Torage ^bl dure encore, et quelle^ œuvres ont àccompagiié devant le souverain jugé celle (jui devait être sitôt appelée ptif lui à èil recevoir la i*êcoitipensë.
Dans cette localité rapprochée de la ville, les habitations principales ne soilt occupées qu'en passant et pendant le& chaudoB journées d'été, où l'on jouit plus volontiers de la beauté dfe la nature, en la contemplant de loiti et au frais abri des terrasses et des c< Loggie, fe qu'en parcourant à pied les sentiers escarpés et poudreux qui conduisent aux demeures des jf)auvres. Il en résulta que cette population nombreuse ^ misérable et disséminée est peut-être plus sauvage ^ moins Connue et moins secourue
que d'autres plus éloignées de Naples mais plus rapprochées d'autres ressources.
Tous ces pauvres gettS, grâce à l'église de Bellavista et à son charitable voisinage, avaient maintenant un cetit^e où ils venaient se réunir avec bonheur. La reconnaissance d'une part, et, de l'autre, le juste ascendant qu'exerce toujours un caractère énergique joint à un cœur tendre et èxp&nsif, tel que celui d'Adélaïde, avaient formé un véritable lien entre elle et ses pauvres voisins. Nous rie saurions dite ici de combien de manières pieuses, sages, utiles, cet ascendant s'exerça ; mais nous en signalerons une, entre autres, qui naissait fréquemment de l'état troublé et nouveau dans lequel se trouvait l'Italie et en Jparticulier les provinces napolitaines.
D arrivait, en effet, fort souvent, à ceux qui ne pouvaient échapper à la conscription (plus sévèrement appliquée alors que jadis), de chercher à s'y soustraire. Plusieurs de ceux-là, cachés aux environs de Bellavista, se trouvaient
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amènes par la misère à implorer la charité d'Adélaïde. Cette charité ne leur faisait jamais défaut ; mais tandis que sa main s'ouvrait pour les secourir, sa douce voix les exhortait a rentrer dans l'obéissance, et renvoyait presque» toujours sous les drapeaux, soumis et satisfaits, ceux que l'habitude de vivre hors la loi allait prochainement conduire à la violer, non plus seulement en réfractaires, mais en criminels.
Les jours ainsi remplis étaient souvent terminés par des soirées accordées comme jadis au monde, aux parents et aux amis. Le salon de la tour de Bellavista se peuplait graduellement, non moins que ne l'avait été celui de Pausilippe, et la nouvelle demeure était devenue chère à Adélaïde presque autant que l'avait été l'ancienne. Jamais peut-être les doux et nobles intérêts de sa vie n'avaient été plus vifs et plus nombreux ; jamais cette vie n'avait semblé plus précieuse aux siens et plus utile à tous.
Ce fut alors qu'à l'insu de tout le monde, un mal dont elle avait déjà eu quelque indice sans y attacher d'importance, une tumeur, à peine visible d'abord, à la partie inférieure de la joue droite, commença à manifester sa gravité par des douleurs dont la nature lui fit presque sur-le-champ soupçonner et appréhender la cause. Pour qui Ta bien suivie, en effet, pendant ce long chemin de la croix qui devait la conduire à réternelle vie, il est impossible de douter qu'elle n'ait, dès lors, compris et envisagé d'un œil ferme le péril qui la menaçait...
Le premier coup de feu, dit-on, fait tressaillir, les plus braves, et ceux qui deviennent ensuite les plus aguerris conviennent que la première balle sifflant à leurs oreilles leur a fait baisser la tête. Si donc Adélaïde eût été un instant troublée par là première apparl tion d'un tel danger, la chose eût été fort simple et n'eût fait aucun tort à son courage; mais rien de semblable n'eut lieu. Ce qui se
90 ADÉLAÏDE CAPkCE MINUTOLO.
l);iss:i alors entre son âme et Dieu, nous Tignorons (bien que la suite ait pu nous le révélet on jpartie) ; mais quant à Tempire qu'elle conserva extérieurement sur elle-même, quant à rinvarîable égalité de son humeur, quant à sa courageuse et inaltérable gaieté, quant à sa parfaite liberté d'espHt, nous en gardons le souvenir dans notre mémoire, et nous en trouvons la trace dans presque toutes les lettres qu'elle écrivit à cette époque, et dont nous citerons encore plusieurs extraits.
Celles-ci sont en italien ; elles sont adressées à la marquise de la Sonora, sa sœur aînée, et la première d'entre elles fut écHte au moment où Adélaïde sentit les premières atteintes de son mal fatal, compliqué dans ce moment d'un douloureux érysipèle.
€ 14 Octobre.
« Non, tna Pâiilîne, notls tie jpourrons pas aller à San Prisco lundi! Cette petite gt^osseiit' sur ma joue a mie Varco di sua mta^y> et va crescendo journellenlettt avec un bel fcffet capricieux qui, selon les règles de Fabio Pallavicini, huit peut-être un peu à la symétrie de mon visage ; mais en fait de lignes, le beau est relatif et chacun peut avoir son goût. Quant à moi, ce petit mouvement c< herninesque »
que prend le contour de ma figure ne me déplaît pas...
' « Gravit Tare de sa rie. •
93 * ADÉLAÏDE GAPECE MINUTOLO.
f 17 octobre.
« ;,; la première chose que j'ai à te dire aujourd'hui, Pauline, c'est que ma joue va encore croissant en beauté et qu'elle est en ce moment du rouge le plus éclatant. Peut-être serais-je bien aise que cet érysipèle fût moins agaçant, mais s'il me tourmente, ce ne sera pas pour longtemps, car la vigueur de son existence ne peut dépasser, me dit-on, les neuf jours au bout desquels, qu'il le veuille ou non, il sera obligé de décroître pour aller se précipiter enfin « nel nulla ove corre tutto c< il creato. »
c< Mesdames Pzcnnyfass et Giroux nous ont invitées à aller voir des nouveautés qu'elles viennent de recevoir de Paris. J'ai envoyé acheter deux cages qui vont nous donner
ADÉLAÏDE CAPEGE MIINUTOLO. 95
la circonférence de la comète (moins la queue qui, dit-on, a 12 millions de milles)... Ouf! que cet érysipèleme fait mal! Comment peuton avoir de Tesprit en écrivant quand le corps (perfide) occupe malgré soi la pensée! Et malgré cela je veux faire comme l'espagnol c< de « tripas corazon^ » c'est-à-dire, faire passer mon corps la force de mon esprit. Oui, Tâme, noble dame, aura le dessus et viendra à bout de son esclave ! Voilà déjà une parole où résonne, ce me semble, un peu de force spirituelle. Qu'en dis-tu ? donc : Victoire ! »
La mafadie accidentelle dont elle se plat^ giiait si gaiement fut vaincue; ses amis, heureux de se rassurer, la crurent guérie et cessèrent de s'occuper d'un mal dont elle ne parlail jamais et dont rien encore dans l'aspect de son visage et l'ensemble de sa santé ne leur faisait deviner la gravité. Dans le courant de l'automne, Adélaïde et sa sœur firent une course de quelques semaines aux environs de Naples.
9t ADÉLAÏDE CAPECE MINUTOLO.
Elle en fait le yécii à sa ^œur aînée dans la lettre suivante:
c Gistellamare, jeudi.
a 'i\;;:l c\.\\[ prôL pour noire dcparl, Taulrc jour, lorsque l'idée subite nous est venue de clianger d'itinéraire, et cette idée nous l'avons exécutée avec une promptitude et une intelligence égales à celle de Napoléon f % lorsqu'il changeait son plan de campagne sur un tambour. Au lieu d'attaquer d'abord les gorgej» de la Gava, nous sommes tombées à l'impro viste sur Sorrento que nous avons occupée peu» dant quarante-huit heures. Après nous être assurées de ce point, nous avons franchi sans obstacle le passage de Scutari et, à deux heures, nous ci ions sur les hauteurs de Castellamare, où se trouvait une division d'infanterie et de cavalerie à l'aide dt^ laauelle nous sommes parve-
nues au plus beau site des environs. C'est là qiie pous ^vons planté notre tente sous le toit hospitalier de la chère Zénéide S (jui nous serl de quartier général jusqu'à la fin d'octobre.
« Notre butin à Sorrento s'est entièrement composé de choses saintes ; j'en ai déposé une partie au plus profond de mon cœur, où j'espère qu'elles prendront racine: mais ce que je veux bien révéler au public, c'est une fort belle discussion qui a eu lieu entre Babet Fonton * et moi sur ]e sujet de l'immaculée conception de la sainte Vierge, discussion sqr laquelle il \c sera permis de p]:ononcer entre elle et moi.
« De plus, je te dirai que j'ai ajouté aux litanies de la Madone une invocation de plus:
c< Theca sancta Christi, or a pro nobis. »
cf A Castellamare, notre butip ^ été pl^ mondain, mais pas tout à fait frivole cependant. Sa parf je intellectuelle se compose, 4'une part, de plusieurs discours avario-pinti » ainsi que
* La comtesse Lebzeltern.
* Mademoiselle Elisabeth Fonton.
96 ADÉLAÏDE CAPECE MIiNL'TOLO.
d'un cours d'histoire, recueillis dans ce volume vivant et ambulant qui se nomme M. du Pach, et, de l'autre part, d'un beau chant du poëme que Campagna* écrit et qu'il nous communique par petits fragments qui nous plaisent grandement. c< Des bavardages de du Pach j'ai recueilli que la reine Marie- Antoinette était d'une taille moyenne, lorsqu'on la voyait en robe du matin, mais que, lorsqu'elle paraissait en public, elle mettait des souliers à talons, ce qui, ajouté à la façon royale dont elle portait sa tête, lui donnait l'air d'être très-grande. « On croyait, « ajoute-t-il, qu'elle avait les cheveux roux, à
* Gîuseppe Gampagna, dont les poésies, justement estimées dans sa patrie, ont été publiées à diverses reprises, mais toujours d*une manière incomplète, et avec Tindifférence pour le succès qui caractérise, en Italie, ceux-là surtout qui méritent de l'obtenir. Le poème dont parle ici Adélaïde Minutolo est en* core en partie inédit; il se nonmie VAhate Gtodcchino^ et contient de$ beautés qui en rendent Tenti^e publicjition trèsdésirable. Gîuseppe Campagna fut enleyé 6ubi*«ment, il y a moins d'une année, à sa patrie, à sa famiUe, et aux lettres, ainsi qu'aux nombreux amis qu'il s'était aoquis en France, où il avait passé les dernières années de sa vi£«
«cause de l'extrême blancheur de son teint, et «la couleur de ses cils. » Il dit : on croyait parce que de son temps, l'horrible mode de la poudre rendait la couleur des cheveux un mystère.
« Quant au poème de Gampagna, la première partie en est fort avancée. Eugénie voit ce personnage qui représente rhumanité, flagellé par le progrès qui le stimule, tandis que le démon du statu quo cherche àTempêcher d'avancer, et, après avoir jeté un regard sur l'abîme qu'il a laissé derrière lui et levé les yeux vers la cime encore couverte de nuages , vers laquelle il tend
« Mais quelle idée me vient de te faire ainsi, en prose, la narration d'un poème! Je m'arrête, mais sache seulement que je l'admire et que j'y trouve de graades beautés. »
03 adélaïdiî: capeciî: minutolo.
f Q dof eiflljj^.
« [al:s! ce n'est (jue Irpp \T13i ! le jjaiiyro cointe de Syracuse a cessé dej viv^^e ! Malgré ses faites, malgré ses travers Qt se? torts, c'était up prince distingué, un prince qui, en d'autres temps, eût peut-être obtenu une apothéose j
«il est malheureux pour les hommes, et surtout pour les princes, qu'ils pe puissent presque jamais jouir de la réputation que Thistoirp leur fait. Leurs petites fautes, vues de près, terpissent souvent Téclat de leurs grandes qualités et lorsque le mal moral g'y trouve mêlé, alors on n*oseplus trop loqer, de peur de se montrer indulgent pour ce beau séparé du bien ! Pauvre comte de Syracuse I... il sera cependant pleuré de bien des gens, et sincèrement regretté d'un petit nombre (parmi lesquels je
me compte). Mais taudis que là plupart de ses contemporains, en parlant de lui, diront probablement : c< Ce fou! » qui sait èi \i postérité, en voyant ses ouvrages, en se souvenant de son goût pour les arts, de la protection qu'il accordait aux sciences et aux lettres, qui sait si elle ne l'appellera pas « IHllustre Lcopold de Bourbon. »
c< Tu as raison , disons pour lui plus d'un Requienij car, hélas! les yeux de son intelligence qui voyaient si bien les choses de la terre, étaient fermés pour ce qlii se trouve au delà. Cela lé faisait vivre comme sî tout finissait icibas... Prions, oh! oui prions pour lui 1 C'est la seule manière de lui rendre maintenant cette amitié qu'il nous a si souvent témoignée, et les bontés sans nombre dont il nous honorait. 11 me parlait toujours de « camaraderie^ » mais je n'ai jamais voulu accepter de lui ce nom de a camarade ; » il était toujours un prince pour moi. Maintenant que sa dépouille est au tombeau avec son rang, je l'accepte, ce nom .
Nos âmes sont égales, et je vais bien prier Dieu, pour monfrère^ dans Part, que nous avons tant aimé tous les deux ! yo
A ADELTNA
a Ta maman t'aura parlé de ma santé. Tu sauras donc des nouvelles de ma petite boule n la joue, qui est belle et luisante comme une boule de billard. Du reste je me porte bien, et \e me «lis donné, aujourd'hui, le plaisir d'une promenade matinale aux Bagnoli, dont je suis tout heureuse.
... « Nous avons eu hier une visite qui nous a trhublées toutes trois. Nous élions apics le dîner sur la terrasse, lorsque nous avons entendu la grosse cloche des visites. Un inslant après nous voyons paraître un monsieur donnant le bras à une femme élégante. C'étaient L*** et 0***. Oh 1 comme il est changé ! sa joue
ADÉLAÏDE CAPECE MINUTOLO. iO\
défigurée par cette enflure, son teint livide, ses yeux hagards ! Il se traînait avec peine, néanmoins il a tout voulu voir ; mais au bout de quelque temps, ses forces ne lui ont plus suffi. Nous l'avons mené sur la terrasse, qu'il a trouvée bien belle; il a tout observé avec intérêt; puis je l'ai conduit dans mon atelier, oà nous sommes demeurés assis et avons causé. Il a l'air sûr de mourir ; il ne souffre pas de fortes douleurs, mais ce qu'il appelle avec une ineffable douceurccun antipatico continua dolore. » Après m'ôtre un peu remise de l'émotion que je ressentais intérieurement, j'ai pu causer et animer la conversation. J'ai même pu faire quelques plaisanteries qui Font amusé et ontsemblé le distraire de ses lugubres pensées Avant la brune ils sont partis, car ils crai gnaient le retour en calèche. En partant, il m'a serré la main si fort, si longtemps et si signi- Ccativement, que cela m'avait tout l'air d'up adieu 4 Presque au même moment, Augustus Gra-
I"2 ADËLAÏbE bAPECE MINUTOLO.
ven est arrivé, el j'ai élé très-reconnaissante de sa Visite; elle A peil à peu effacé la triste étiiâlion qae je venais d'éprouver l n^
xtl
tléias! l'aiïiî aont elle parle et à qui en effet elle venait de dire adieu pour toujours, était précisément atteint du môme mal qu'elle, et il y succombait quelques mois plus tard.., La manière dont elle rend compte de cette entrevue semble indiquer un retour mélancolique sur elle-même, tellement inusité chez elle, qu'il faut le remarquer, car c'est presque l'unique fois qu'il est possible de saisir une expression de ce genre, soit dans son langage, soit dans ses écrits. Sans agitation, sans alarme, elle envisageait cependant les chances de l'avenir, mais sa
pensée principale et le but qu'elle poursuivi i jusqu'à ravant-dernier jour de sa vie, fut celui d'épargner le plus longtemps possible sa sœur aînée. Elle savait que sa tendresse la porterait à reculer devant l'idée d'un danger, et elle mit une ténacité extrême à ne la troubler d'avance par aucune inquiétude. A celle qui ne la quittait point elle ne cachait rien, et à quelques amis encore, elle parlait ouvertement, et nommait hardiment par son nom l'affreux mal dont elle se croyait atteinte ; mais elle en parlait le moins possible, même à ceux-là, et elle était toujours la première à les distraire d'ellemême. D'ailleurs elle ne s'exagérait rien, et lorsqu'on lui parlait de guérison, elle en acceptait Pespérance et elle se disposait à tenter avec tranquillité et résignation tous les moyens de l'obtenir.
Pendant cet automne, elle aimait à demeurer souvent assise dans le crépuscule, tandis que sa sœur jouait du piano ou lui chantait des airs qu'elles avaient jadis chantés ou composés
ensemble. Parfois alors, elle laissait doucement couler ses larmes, larmes de tendresse et non de tristesse, car ce fut l'une et non l'autre que répreuve développa en elle : tendresse pour Dieu plus grande que jamais, plus grande que . jamais aussi pour tous ceux qu'elle aimait sur terre! Elle souffrait des haines de parti qui, depuis la Révolution, avaient (et peut-être pour longtemps) détruit la bienveillance mutuelle qui jadis était le trait caractéristique et attrayant de la société napolitaine, et elle répétait sans cesse à sa sœur : « Oh ! je t'en prie! plus que jamais maintenant , rCayons que du miel $ur les lèvres. x> Belles paroles assurément, et que, dans des temps de parti, les chrétiens du moins, devraient avoir toujours présentes.
L'hiver de 1865 empira son état. Les chirurgiens consultés étaient d'avis différents. Elle se décida alors à partir avec sa sœur et à aller consulter ceux de Paris Elles se mirent en route vers la fin de mai. La tumeur avait consi-
106 ADÉLAÏDE CAPECE MINlJTDLb.
dérablemeût augmenté et pluâ éricore les souffrances qui eil étaîenlla suite. Ëîi traversant les Âlpeâ, elle sentit (selon une explication que je lui entendis donnet très-èiitiplëment plils tabd) » cDtnmé liii travail douloureui du côté drbil de la thâchbi^é, qui séfiihlail lui déracineir toiXttÈ fèS âiènUi f) Le broirà-t-ôîi ciependantf triâlgrê celte tottutè, tiiâlgré la triste préoccupation qui devait accompagtiet Utt tel voyage, son esprit était demeure assez libre et son courage assez grand, pour avoir pu jouir de toutes les beautés de la tlalùi^ë et de§ arts, et s'inléressei* à tout cfe qui fHippail âes fegardâ dans cette Italie dU Nord, que, tidu rtioihfe qlie celle du Midi, elle riommail sa Patrie ! Trois dmiès de sâ jeUîiesse, qui se trouvaient à Paris lorsqu'elle y arriva*, coururent à Thôtel où elle était descendue et furent i^eçUes â bras ouverts, avec le mêrtie sourire qiie si cette rencontre eût été amenée par lih voyage de plaisir. AuX questions
^ La marquise de Rende, la TicoinUdse Des Cars^ et celte
qui ccrli ces pages.
ADlÉLAlDE CAPECE MINUTOIQ. 107
iiiquieles qui lui furent adressées elle répondit qu'elle veqsiit consulter le docteur Nélaton, afin de savoif décidément k quoi s'en tenir.
« S'il juge qu'aucune opération n'esj nécessaire ce sera tant mieq^^, je yepartirî^i satisfaite. Si c'est le (îoptraire, je nie sownipttrai. mais je repartirai de même pour aller la subir à Naples, par si je mourais^ je nq youdrajs pas que c(3 fût loin des miens. »
Telle 2|vait été en effet son intention avant d'avoir vu le doctpijr Nélaton. Elle attendit sa yisit^ pendant trois jours (qui furent peut-être, pour sapatience,répreuve la pi usdiffîcile qu'elle ait eu à supporter). Lorsqu'il vint enfin pour la première fois^ il hésita et cette hésitation rendit à ses amis, à sa sœur, et à elle-même, un trèsgrand espoir. Le lendemain, il revint avec un de ses confrères, dont il déclarait l'pxpérience supérieure à la sienne pour ce genre de naaladie. Je n'eus pas le courage d'interroger leurs regards lorsqu'ils sortirent de la chambre où ils s'étaient consulté^.
e08 àDÉLAlDE GÂPEGE MINUTOLO.
Ce fut elle qui m'apprit leur arrêt :
a Elle ne pouvait pas songer à repartir. L'opération était indispensable , elle devait se frire immédiatement. »
Je la regardai avec émotion^ n'osant lui dire un mot.' Mais elle était plus calme que moi.
c< Sois tranquille, me dit-ellci je n'ai pas peur.» Et, avec un accent que je n'oublierai jamais, elle ajouta tout bas en m'embrassant :
a Et faime Dieu plut que jamais. »
Quatre jours après, ses trois amies étaient près d'elle et de sa sœur à sept heures du matin. C'était une belle matinée du mois de juin, les fenêtres du salon étaient ouvertes et Adélaïde.^ ferme et sereine était assise près de l'une d'elles, et semblait jouir du beau temps comme elle Teût fait tout autre jour. Elle s'était préparée la veille à cette journée en recevant la communion dans la petite chapelle dont sa demeure était voisine. Maintenant elle n'avait plus qu'à mettre en pratique celte accepta*
ADÉLAÏDE GAPËGË MIMUTOLO. 109
tion de la volonté de Dieu, qui avait été depuis tant d'années son acte d'amour quotidien.
Une sœur de Bon-Secours et deux chirurgiens se trouvaient là pour assister le docteurNélaton ; mais celui-ci avait déclaré qu'eux seuls devaient être présents à l'opération.
En ce moment, il crut nécessaire de la préparer aux suites probables de ce qu'elle allait subir, et désignant du doigt le contour de l'immense entaille qu'il allait pratiquer, il la prévint que non-seulement elle demeurerait défigurée, mais qu'elle perdrait probablement le mouvement de Tœil droit, aussi bien que celui d'un côté de la bouche. C'était à cela qu'il fallait s'attendre, si l'opération réussissait!... On peut penser, avec quels sentiments sa pauvre sœur et ses amies entendirent ces paroles !
Mais elle, avec son même doux sourire, se tournant vers elles : a Regardez-moi donc bien encore une fois, mes bonnes amies, » dit-elle, « car la belle ûgure que voilà, vous no !f: wli-
no ADÉLAÏDE CAPECE MINUTOLO.
rez plus jamais. » Cela dit, elle quitta avec calme le salon où nous devions rester, pour entrer dans la chambre d'où nul ne pouvait savoir si elle sortirait morte ou vivante !
La porte se referma, et nous demeurâmes dans une attente silencieuse qui dura cinquantequatre minutes!... Pendant ce temps pas une parole ne fut proférée dans la chambre où nous étions, pas un son, pas un cri ne fut entendu dans l'autre, et cependant Tinsensibilité car soo par le chloroforme n'avait pas duré au delà de douze minutes; tout le .'este du temps, elle avait tout compris, tout souffert! ... Plus tard elle nous raconta que, revenue à elle et se rendant compte de tout, elle avait entendu un des assistants dire : « Je n'ai jamais vu de femme si courageuse; » l'autre avait répondu: « Oh! on sait bien d'où leur vient leur courage, » el queces mots luiavaientfait plaisir. Elle ajoutait ensuite : <cMais, au fait, cela n'était pas du courage : <îe n'était qu'un peu d'amour 1 »
xai
L'opération avait rëussî. Je ne dirai rien îcî derattendrissementavec lequel nous la revîmes, du saisissement que nous causa la vue de l'effroyable blessure, de nos émotions sans cesse renaissantes pendant les neuf jours suivants, où la possibilité d'une hémorrhagie tenait sans cesse sa vie en danger. Nous dirons seulement que pendant cette période, où elle eut parfois à souffrir d'horribles douleurs et où, s'il lui était presque impossible de parler, il lui eût été facile de gémir, pas une plainte
ne se fit entendre, pas une parole faiblement articulée ne sortit de ses lèvres qui ne fût une parole de tendresse ou d'actions de grâce. Un jour, à la suite d'un de ses douloureux pansements, elle fut prise d'un tel spasme, qu'elle joignit les mains en silence, presque convulsivement et avec l'expression de la plus vive souffrance ; mais au bout d'un moment le sourire reparut sur son visage. « C'est fini, ditelle; j'étais sûre que mon cher Jésus ne rm ferait pas souffrir au delà de mes forces ! » En effet, le spasme avait cessé, et plus d'une fois elle sembla ainsi obtenir, en priant, un soulagement instantané. Juste récompense, bien due à celle qui ne demandait que si rarement et presque toujours à contre-cœur à être épargnée!...
Enfin la convalescence s'établît. Au bout de six semaines, elle put quitter Paris. Dans les premiers jours d'août, elle était rentrée danà sa chère demeure de Bellavista, heureuse du résultat de son voyage, et ne tenant aucun
comple du malaise constant et des souffrances multipliées que lui faisaient endurer les nerfs de son visage, déchirés et coupés, la paralysie qui d'un côté en était résultée, et j'y dois ajouter encore la répugnance qu'elle avait à vaincre pour se montrer à ceux qui ne l'avaient pas revue depuis le grand changement que ses traits avait subi. Mais, moins que jamais, elle parlait d'elle-même; et, comme son esprit, sa bonté et sa grâce étaient non-seulement demeurés les mêmes qu'autrefois, mais tout dans son intelligence et dans son âme semblait avoir grandi. Comme sa gaieté était inaltérable et que bientôt elle put reprendre ses occupations accoutumées et consacrer le même nombre d'heures à sa nièce chérie, faisant avec elle les mêmes lectures, se livrant aux mêmes études que par le passé, une grande sécurité rentra dans le cœur de tous ses amis. Et qelte sécurité, il est à peu près certain qu'elle la partagea elle-même : elle le leur persuada du moins, peut-être pour les rassurer davantage.
Elle eut même, à cette époque où tant de souffrances passées et présentes avaient affaibli ses forces, l'incroyable énergie de se donner un talent nouveau. Toutes les peintures de leur église étaient de sa main. Elle entreprit maintenant de faire elle-même toutes le^ sculptures en bois dont elle voulait Tornerj et son travail fut si sérieux, «i actjf et ai persévérant^ qu'elle parvint à accomplit*, en ce genre, un grand nombre d'ouvrages remarquables, surtout si Ton considère les circonstances qui accompagnèrent leur exécution.
L'hiver suivant, elle passa quel(|ues mois à Naples, où elle s'occupa de ses neveux avec un intérêt plus tendre, plus maternel que jamais. A cause d'eux, elle réunit souvent du tnonde chez elle, mais elle le faisait, du reste, sans effort, car jusqu'au bout elle conserva la faculté de s'intére^jser si sincèrement â tous ceux qui s'approchaient d'elle, que les plus frivoles avaient souvent le droit de penser que leur conversation lui plaisait, tant son grand et
aimable esprit savait se donner aux autres et se faire tout à tous.
Cependant, même durant cette période de rétablissement supposé, elle ne cessa jamais de souffrir des suites terribles de l'opération qu'elle avait subie. Mais pour juger de la manière dont elle sut maîtriser ce malaise physique, il faut lire les lettres dont nous allons citer des extraits.
Si Ton se souvient, en effet, que ces pages enjouées, brillantes, vivantes, animées, et, si j'ose le dire, fraîches des sentiments les plus vifs qu'il soit possible d'exprimer, que ces pages, où l'on trouve comme une verve renouvelée de jeunesse, sont tombées de la plume d'une personne dont l'ouïe, la vue, la parole étaient atteintes, sinon d'une manière sensible pour les autres, assez, du moins, pour la tenir dans un état d'infirmité gênante toujours et souvent douloureuse ; et si l'on se rappelle, en outre, que la vigueur même qui, en elle, résistait au mal, amenait un malaise de plus, puis-
il6 ADÉLAÏDE CAPECE MINUTOLO
que, tout en conservant son appétit ordinaire, elle ne pouvait plus manger sans souffrir; sî, (lis-je, l'on se souvient de toutes ces circonstances, on sera disposé, je pense, à reconnaître qu'alors, comme avant, comme depuis, comme toujours, son âme, ainsi qu'elle l'avait voulu et qu'elle l'avait une fois énergiquement exprimé, son âme, a noble dame, était maîtresse de son esclave !•••
« De la tour de Bellayîstn, 16 juillet i867 *.
« Ma plus chère petite amie,
«... Voilà qu'on me dit que par les lois de la mclcmpsychose Platon s'est identifié en toi. J'ai toujours aimé Platon, parce que j'aime les êtres qui me font vivre au-dessus de ce bourbier où Adam nous a placés, mais s'il revit en toi, oh ! alors... c< Questa cara larva^ in mi « vive or a l'anima di quel grande^ radoppia il
* Toutes ces lettres sont adressées à sa nièce, alors nnr:«»c depuis quelques mois.
U8 ADÉLAÏDE CAPECE MINDTOLO.
« suovalore^ e Vadoro^. » Quand je dis Vadoro^ c'est pour rire, car je n'adore sérieusement qu'un Dieu en trois personnes. Permets-moi donc de t' aimer, seulement sans mesure.
c< En réponse à ce que tu nous dis de l'esprit fin du marquis Fabio Pallavicini, je t'envoie le mot suivant qui est digne de lui — il est d'Azeglio. Il dit que tout le temps que nous avons été régis par la paternité souveraine^ il faisait des vœux pour être orphelin ; mais que depuis que nous vivons sous le nouveau régime qui nous proclame frères, il se désole de n'être pas fils unique »
f Torre di Bellavista, 7 août 1868.
€t Chérissime,
« Je peins près de trois heures par jour ; cela m'amuse. Je te caresse avec la pointe de tnôn
A c Alors cette chère enfêldppe, dans laquelle yil maintenant Tâme de ce grand homme, en redouble la taleiir, et jtf Vadore. »
ADÉLAÏDE CAPECE MINIJTOLO. H9
pinceau; j'effleure ton front, tes joues; je crois être avec toi, et cela me fait plaisir Sais-tu que c'est le quatrième portrait que je fais de toi ! Un fort médiocre à Tâge de deux ans, un autre à seize ans, un troisième à vingt ans, et celui dont je m*occupe maintenant que tu en as vingt-quatre. J'ai promis à ta mère d'en faire un de ma main, quand tu- aurais les cheveux gris. Ne ris pas de ma prétention. Que mes héritiers en enragent, mais j'ai l'intention de vivre jusqu'à cent ans. C'est ladire qUe je me porte bien* Amuse-toi donc et ne pense pas à moi.
c< Pour moi, je m'amuse eti vieille femme, et je prie le bon Dieu. L'autre matin^ je disais un Pater à ta santé^ et tout en gazouillant mon Oraison dominicale, je disais : c< Mon Père, qui « êtes aux cieux, vous demanderai-je pour Ade- « lina qu'elle sanctifie votre nom ? J'espère « qu'elle le sanctifie* — Qu'elle désire l'arrivée « de votre règne? Je crois qu'elle n'y manque a pas. — Qu'elle veuille que votre volonté soit
c( faîte? La vôtre a toujours été la sienne, et il « en sera toujours de même, qîU)i qu'il arrive, a — Qu'elle pardonne à ses ennemis? Elle le c( fait depuis qu'elle a Tâge de raison : son cœur c< n'a pas de fiel. Demanderai-je qu'elle ne soit c( point induite en tentation? Ohl oui, oui, mon c< Père, qui êtes aux cieux, ne la laissez pas succe comber à la tentation, et délivrez-la du mal I c< Âmen, amen I »
a Voilà comme j'ai prié pour toi. N'aî-je pas bien fait? La tentation, n'est-ce pas pour tous le danger réel de la vie ? n'est-ce pas une pente sur laquelle il ne faut pas faire un pas, car elle est rapide, et c'est le mal qui est au bout, le mal où l'on tombe avec une grande promptitude, si l'on ne marche pas avec précaution !
c' J'nvais dojà lu l'année dcrniùre qiicUjuc chose sur les Étrusques, dont on tient (peutêtre avec raison) à renverser maintenant le piédestaK C'est avec peine que je me prive d'une
de nos gloires pour en faire hommage aux Pélasges. Mais que faire? il faut bien se soumettre à cette exigeance de la science historique qui renverse bon nombre de nos idées et de nos réputations. Elle abaisse ce qui était en haut, elle élève ce qui était en bas, et nous dit à peu près comme saint Rémi au fier Sicambre : « Brûle'ce « que tu as adoré, et adore ce que tu as brûlé. »
c Torre di Bellavista, 18 février 1868 *.
c< Les usurpations sont à In mo.le : jo prends
donc la place de Clotiide, qui t'écrivait, et j'y
' reste. Je viens d'achever une lettre à Ernest qui
est à Florence, occupé de sa future, et qui sans
doute ne me répondra pas. Mais qu'importe,
* Celte seule lettre est en italien ; toutes les autres sont en français.
122 ADÉLAÏDE CAPECï: MINUTOLO.
l'amour Zierno^ ressemble chez moi à rameur maternel, inaltérablement et toujours le même ; tous les deux ressemblent â la source que rien ne tarit. Qui a soif vient y boire, et quand on cesse de boire, elle ne cesse pas de couler.
ff 20 avril 1868.
a ... Allons, ma petite amie, écris, si tu le veux, un roman, et que là scène se passe en Calabre. Jamais encore on n'a traité ce sujet délicatement. On Tassaisonne toujours, on le poivre excessivement, comme si cela était nécessaire. L'idée de la Calabre s'est associée indissolublement avec celle des brigands, suivant l'habitude reçue de prendre l'exception pour la règle. Ce que je sais, moi, c'est que tes
■ « D'une tante, t
lettres de là-bas mHmprègnent d'un sentiment doux, plutôt mélancolique, de cette mélancolie que les poètes appellent Malinœnia^ Ninfa gentile I Cette danse dont tu me fais la description, ce pays grandement beau, délicieusement méridional, tout cela, Mimi, Mimi de mon âme, me donne envie de m'y trouver avec toi ! J'aime tant tout ce qui est beàU ! Et pour moi le beau a des limites si dilatées, qu'il me cause de perpétuelles jouissances, car je le trouve avec facilité, et je le srtvoure par degrés depuis le gracieux jusqu'où sublime. Tout ce qui vient le moins du monde d'en havt porte avec Soi une perfection, une harmonie relative sans lesquelles il n'y a pas de beau, avec lesquelles le beau est partout.
a Bonjour, adieu! je te quitte aujourd'hui, parce que je sens mes idées larges, et « il miù dir corto. » Ce désordre me gêne, et il faut que je finisse. »
124 ADÉLAÏDE CAPECE MINDTOLO.
f Torre di Bellavista, 2 mai 1868.
« Ma chère Âdelina,
« Le voilà arrivé, ce cher mois de mai, je me sens revivre avec toute la nature ! et cependant quand on y pense, combien de vilains anniversaires se trouvent dans ce mois de paradis ! El dos de mayo^ le massacre des Français à Madrid ; le 5 mai, la mort de Napoléon (malheur, au gré de beaucoup de gens) ; le 15 mai, autre jour néfaste pour Naples, en 1848 ; cette date mémedu 4 mai * me donne Tidée du chaos, du pandémonium, du désordre au plus haut degré. Malgré tout cela, vive le mois de Marie I Je l'aimais encore davantage quand je pensais qu'il te ra-
* C'est, k Naples, le jour où commencent les locations, et par conséquent celui oti tous les déménagements et emménagements ont lieu.
mènerait au milieu de nous ; mais ce sera pour plus tard, et tu seras la bienvenue toujours. C'est ce matin que nous avons reçu ta lettre ; elles nous touchent tant, tes lettres ! Je crois que même si elles nous parlaient de Polichinelle, de Colombine, d'Arlequin et de tout ce qu'il y a de plus bouffon au monde, elles tireraient de petites larmes de nos yeux ! Pourquoi ? Je ne sais ; mais peut-être est-ce l'amour qui s'exprime ainsi... Oui, c'est l'amour vrai, tendre, fort que nous ressentons pour toi, qui se répand sur tout ce qui vient de toi, nous enveloppe, nous pénètre, nous émeut, et nous accompagnera au ciel ! Clotilde me dirait : c< Ne sortons « pas ainsi du fourreau. » Elle a raison ; il suffit que la poignée de la lame soit dehors ; la lame doit demeurer cachée. Mais avec toi ! Clotilde me le permet et se le permet. . . »
i2ô ADÉLAlDK CAl>ECE MINUTOLO.
f Tour de Bellavisfa, 29 avril 1868.
«Ma très-chère Adelina. Il y a, comme tu sais, ce que j'appelle les délices du printemps. Mais il y a aussi les tristesses du printemps. Car cette jolie saison a une influence très-marquée sur notre esprit ; le modifiant tantôt dans le^sens du rose y tantôt dans le sens du noir y du moins c'est là ce qui m^arrîve. Aujourd'hui je me sens joyeuse; les jours derniers, j'étais triste sans raison. Ah! comme une bonne journée efface toute ombre de l'esprit I On jouit en vingtquatre heures ce qu'il en faut pour embellir toute une semaine ! Tout paraît beau, tout semble facile ! Je suis sortie ce matin pour marcher, l'ombre était fraîche, le soleil enivrant. J'ai fait une visite à la marquise C..., sa petite fille m'a semblé un amour ; elle, aimable et obligeante. J'y ai fait deux affaires : l'une pour
ADELAÏDE CAPECE MINDTOLO. 127
Ernest, l'autre pour placer une petite fille ; elles m*ont réussi à souhait. Je lis les Épîtrcs de saint Paul le matin dans ma tribune après la messe. Aujourd'hui j*ai lu celle aux Galales, où il raconte la réprimande qu'il fit à saint Pierre (qui par faiblesse admettait la circoncision pour les chrétiens). Avec quel coitrage saint Paul le tance en Taccusant de pusillanimité! avec quelle humilité saint Pierre Técoute et se soumet, lui le premier des apôtres, celui sur lequel le Christ venait de fonder son Église, tandis que Paul ne devait sembler qu'un intrus au milieu des douze élus, n'ayant pas même appris l'Évangile de ceux qui avaient droit de le prêcher! ... Si ces deux grands saints avaient paru devant moi hier, m'auraientîls émue comme ils l'ont fait aujourd'hui t Non $0. A mon retour de la promenade, j'ai été au jardin (au soi-disant jardin); j'ai fait un bouquet de réséda, de violettes et d'héliotrope, . . Est-ce que ces fleurs avaient réellement le parfum que je leur trouvai, ou était-ce l'effet du
printemps sur moi-même? Je ne sais, chère Adelina de mon cœur, mais j'en étais embaumée et ravie !
« Le dernier acte de mes jouissances printanières d'aujourd'hui le voici : j'ai fait une sta-
1 tîon d'une heure au piano, j'ai pris le Stabat de
1 Pergolèse. Che delizial J'ai joué les trois pre- \mières strophes sans chanter. Je montais, je inontais, au premier, au second, au troisième ^iel !... J'étais dans les espaces sublimes, quand Clotilde est entrée. Elle a pris ma place au piano et j'ai chanté : « Quxmœrebat. » Oh ! que /c'est beau ! du génie, de l'imagination, du sa-
; voir, du sentiment ! Je remercie le bon Dieu d'avoir permis à un simple mortel de monter si haut et de rapporter sur la terre un rayon de sa
I beauté... La fable de Prométhée est une fiction bien vraie! L'homme peut voler le feu sacré (ou du moins l'obtenir), il n'est pas créateur; mais lorsqu'il a su élever ses ouvrages à une hauteur qui touche presque à la perfection. Dieu alors daigne souffler dessus et les animer. ••
« Tu vois, douce amie, comme je te mets dans le secret de mon être, et tu ne peux pas dire qu'^vf'.: loi je sois boutoiindc «
f Tour de Bellavista, 4 mai 1868.
« Je suis ravie que tu sois en Calabre, que tu y restes, que tu t'en abreuves jusqu'à la lie, et que jusqu'au bout tu trouves tout délicieux. Mais enfin le mois de mai finira, tu reviendras et ce sera un moment enchanteur
c( En t'attendant, nous sommes ici plongées dans Touvrage de M . de Gobineau, sur l'Asie centrale. C'est honteux combien on découvre qu'il y a de choses que Ton ignore pleinement ! Savais-je qu'il y avait en Perse des écoles célèbres de philosophie? qu'actuellement, pendant que |e t'écris, il se trouve à Ispahan, à Khiva et
150 ADÉLAÏDE GAPEGE MINUTOLO.
ailleurs, d'excellents collèges ûù des centaines d'écoliers se rassemblent pour étudier la philosophie ; que les professeurs abondent ; que Son Excellence Hadji Moulla Hady de Sebzewar est un savant hors ligne, un maître accompli en métaphysique? Non, rien, je ne savais rien, et si j'avais voulu dire mon idée sur la Perse actuelle, je Taurais certainement mise au nombre de§ nations dont la gloire ne vit que dans le passé. Je t'avoue le fait: nos connaissances s'étaient arrêtéeîs à Avicenne, c'est-à-dire au mm d'Àvicenne, rien de plus, et je me crois une femme de q^uelq^e imtrwtioni Mais je déchois chaque jour à mes propres yeux; plus j'apprends, plus je me sens ignorante. Ah I Pascal avait raison de dire que le plus haut degré ^ la science humaine, c'est de savoir qu'on ne sait rien. .^ ,•••••••• 3i>
c Torre di BellaTista, 10 mai 1869.
a Je comprends parfaitement le sentiment
agréable que tu éprouves en causant avec tes deux jeunes amies. La vie tranquille de la campagne, les longues heures de causeries épanouissent les cœurs et Ton s'ouvre réciproquement certaines retraites à jamais fermées hors de là, et très-bonnes à pénétrer, car elles renferment l'explication de l'énigme des caractères. On y entre toujours avec intérêt. Nous aimons à connaître Tinconnu.La curiosité (cette motrice de beaucoup de grandes choses, quand on la regarde par son côté élevé) est satisfaite, comme elle l'est de la découverte de pays nouveaux ; et, de même que, dans un pays inconnu, on aime à se frayer un chemin, on aime aussi à entrer dans ces petits coins mystérieux du cœur d'autrui, où Ton trouve toujours une foule de cho-
ses que Pon ne devinait pas. C'est dans ces asiles secrets que Ton découvre les grandes différences qui existent entre deux individus qui, aux yeux du monde, semblent pareils (car le monde classé en catégories, en individualités, ce serait impossible). Je t'avoue que le charme de pénétrer ainsi dans un cœur qui s'ouvrait à moi a été l'un des plus grands plaisirs de ma vie, à tel point que, dans ma jeunesse, je me l'interdisais, le trouvant dangereux.
c< Veux-tu que je te dise ce qui dans ces derniers temps m'a procuré un plaisir analogue à celui-là ? C'est la découverte de la littérature indienne. Nous sommes entrés dans les replis de la pensée, des croyances, des sentiments divers de ce grand peuple, non par ruse ou par supercherie, mais parce que leurs livres se sont tout d'un coup ouverts pour nous. Que de trésors ! que de choses nouvelles que nous n'avions jamais ni ouïes ni imaginées ! Nous savions que les Indiens avaient possédé une grande civilisation, mais qu'était-elle? Qu'ils étaient philoso-
phes et poêles. Mais ce qu'ils avaient réellement pensé, dit et senti, voilà ce dont nous ne nous doutions pas et ce que nous savons maintenant jusque dans les moindres détails. Chaque belle âme qui s'ouvre à nous, c'est une Inde que Ton découvre. Mais, hélas! la comparaison cloche, car il n'est pas beaucoup d'âmes oq l'on découvre autant de grandeurs !
ce Ma chère Adelina ! comme il m'est difficile de mettre pied à terre quand je cause avec toi ! Les espaces sont ton domaine, et je / m'y trouve bien en ta compagnie. Mais il faut enfin te ramener aux choses de ce monde...
Tu veux savoir des détails sur ma santé ? Que te dirai-je ? il n'y a rien à dire sur un état stationnaire. Dans l'ensemble, je ne vais pas mal ; en détail, je suis comme un battant de cloche, qui va et vient sans cesser d'être toujours à la même place, t^
iU ADÉLAÏDE CAPEGE MliNUTÛLO.
f Tour de Bellavista, 19 mai 1d6S.
<x J ai toujours observé que, pour (foe los correspondances durent et ne Bdeurent pasd'inanilion, il fallait qu'elles fussent nourries par une affection profonde, une communauté d'intérêts ou par quelque goût littéraire commun. Âdelina chérie, ces trois liens mus unissent ; aussi nos lettres ne tarissent pas , et je souhaite que les miennes soient reçues avec le quart du plaisir que me font les tiennes. Ta dernière, toute remplie de choses albanaises, nous a intéressées au plus haut degré. Ces colonies albanaises ont toujours excité ma curiosité. J'avais envie de savoir jusqu'à quel point elles avaient conservé leur physionomie, enclavées comme eîîes le sont dans les terres de Calabre. Quel intéressant pays, classique en tous temps et sous tous les rapports 1
« Je suis cependant toute préoccupée, en ce moment, de l'histoire des Bâbys en Perse.
Cette partie de l'ouvrage de M. de Gobineau est infiniment intéressante. Je crois me rappeler avoir, dans le temps, lu dans un journal quelconque, les diverses phases de cette grande révolution religieuse, mais sans y faire la moindre attention, et probablement sans y rien comprendre, car ce que Ton comprend le moins, c'est ce qui se passe dans le temps où Ton vit.
« Tu ne viendras donc pas maintenant?
Peut-être sera-ce pour la Sainte-Clotilde. Mais enfin, tout ce qui est a sa raison (Têtre. Je sais que tu désires nous voir, je sais que tu meurs d'envie de revoir ton frère et de connaître ta belle-sœur, mais je sais aussi que tu fais toujours avec plaisir ce que tu dois faire, et Dieu te bénira, o
Torre di Beîlayîsfa, 15 mai 1868.
a Três-chère Adelina. Je ne te parle pas de Ion retour. Je sais que tu le désires, et tu sais si nous le désirons. Mais il est inutile de nous en entretenir, car certes cela sera quand cela pourra être , et nos aspirations n'en hâteront pas le moment. Cillo % je. le sais, fera tout ce qu'il pourra pour te faire plaisir ; donc je me tais sur ce sujet, bien que ce soit celui qui nous occupe le plus. Ce qui vient en second lieu, c'est le sujet de notre lecture. Décidément, si on avait le malheur de n'être point chrétienne, c'est Bâbys qu'il faudrait être ! Quelle sympathique religion (malgré plusieurs choses fort drôles) ! Ce Bab^ qui est le Mahomet de cette doctrine, protège de la façon la plus particu-
* Le comte de MeUss3«
liore les femmes et les enfants. Dans sa sollicitude pour la femme en général, il recommande la fiancée aux fidèles, il les engage à lui prodiguer des parures et tout ce qui peut lui procurer de la joie et augmenter sa beauté : « Ornez votre ornement, dit-il, et glorifiez votre gloire ! » Puis il condamne avec force ceux qui maltraitent les enfants : « Si tu veux être au nombre « des fidèles, ne frappe jamais que très-doucec< ment. Ne frappe pas ton écolier avant Tâge de « cinq ans passés. Si tu veux frapper, ne donne c< pas plus de cinq coups et ne frappe pas sur la « chair, sans qu'il y ait entre elle et le bâton, « ou la main, ou une couverture. » N'est-ce pas joli?... Quels détails remplis de bon cœur! »
c Torre di Bellavisln, 18 mai 1868
a Grand Dieu ! les exactitudes syméiriqwos
des B... m'agaçaient parfois les nerfs, et les décisions soudaines avaient pris de grandes proportions dans mon esprit. Les avantages que présentaient les choses faites sans arrangement préalable me paraissaient infiniment préférables.. . Mal cangiano i $aggi secondo itempi, i lor pensieri^l Je ne connaissais pas les inconvénients hideux du défaut contraire. Je le maudis ce défaut, qu'il soit mis hors la loi ! Ànathème au démon de Vindédsiony et que ce péché soit abominé tout éh demeurant fbrl miséricordieux pour les pécheur^!
« Maintenant que je sais que tu restes encore en Galabre, je poursuis activement notre cot^ respondance, car je ne veux pas que mes lettres te fassent défaut. Pauvre D. Girolamo! il a perdu son frère. C'est une [triste chose, car l'amour d'un frère se remplace difficilement. Je pense du reste que son cœur sera comme celui
' « Mais l6« aagei f selon les temps, chaogeut d'avis, •
ADÉLAÏDE CAPECE MINUTOLO. ViQ
d'un grand nombre, dans ce pays où Ton est si impressionnable! et que le temps fera promptementflon œuvre, pour lui, comme pour d'autres ! Une violente douleur d'un jour, puis la vie reeommencfc, le vent s'élève et emporte le passé I.., Ce vent n'est certes pas eelui du Lucifer de Dante, qui glace les larmes dans les yeux des damnés et fixe ainsi, à jamais, la douleur de ces mfilheureut. L'impression fugitive des plus cruels chagrins,dans ces contrées méridionales, a toujours été pour moi Tobjet des plus profondes niéditations. Toute la dose de peine que l'on éprouve semble fair^ explosion tout d'un coup ! On est déchiré par la douleur, elle vous abîme, elle vous anéantit, vous submerge de tous côtés. Si vous ne succombez pas à cette première heure de l'épreuve, elle est surmontée et tout est bientôt fini ! Cela est sans doute providentiel, mais ce n'est pas agréable à observer : c'est la caducité des choses humaines, vue de son côté le plus triste et le moins poétique. « Et cependant j'aime parfois à savoir que les
plus violents chagrins ne sont pas éternels. Que deviendraient, sans cela, le malheureux Strato, le cafetier, et sa femme, dont l'enfant vient de mourir de la plus horrible façon? Un petit chou délicieux de six ans, la fleur de l'asile. Un de ses camarades, ne sachant pas ce qu'il faisait, lui a fourré, il y a un mois, une semence de caroube dans l'oreille. On n'a jamais pu la lui extraire, et il est mort dans d'horribles souffrances ! . . . Tiens, Mimi chérie, si jamais tu as des enfants, je leur ferai des petits bonnets que nous leur attacherons sous le menton, afin que leurs chères oreilles soient à l'abri de tout danger...
f Torre di Bellavista, 21 mai 1868.
« C'est une chose bien triste et bien touchante que de voir les pauvres moines expulsés
de leur couvent reprendre les durs métiers qui doivent les aider à gagner leur vie. Je voyais ce matin, avec émotion, le pauvre M Alfonso, des trinitaires, travaillant avec activité au métier de charpentier. ÏJn autre est tapissier ! et ainsi de suite !...
« Certes le travail est une belle chose, et celui qui s'y livre est honorable! Mais la vie de l'artisan est douloureuse, et quand je pense que cette angoisse perpétuelle qui vient de la pensée : « Aurai-je de Touvrage aujourd'hui?
aurai-jc du pain demain? » a été infligée à tant de pauvres religieux qui vivaient si complètement à l'abri de toute inquiétude pour le lendemain, alors mon cœur se serre. Oh! que cette pensée permanenle du lendemain doit être pour eux pleine d'ennui !... Quel acte insensé et coupable que cette suppression ! Voistu, Adclina, il n'y a qu'une seule chose au monde, que je déteste plus que le désordre, c'est la destruction ! »
On n'aperçoit assurément rien dans ces lettres qui puisse faire deviner qu'un changement funeste était survenu dans l'état d'Adélaïde, et cependant plusieurs mois avant la date de la dernière de celles qu'on vient de lire, des souffrances et des symptômes trop connus étaient venus l'avertir que l'ennemi n'était point vaincu et bientôt la convaincre qu'il était le maître. En un mot, l'impitoyable mal avait repris son cours fatal. Adélaïde Tavait compris et elle s'y élait résignée.
Si, trois ans auparavant, au premier indice
du danger, on a admiré son courage, il faul fl'admirer bien davantage, maintenant que B'épreuve reparaiî, aggravée par tant d'efforts *entés, tant de souffrances subies, tant d'es- Çérances conçues en vain ; car, cette fois, il ?U*y eut plus d'incertitude dans son esprit, la souffrance, elle l'avait acceptée avec patience; le douloureux remède, elle l'avait subi avec énergie ; l'espérance, elle l'avait a(v cueillie avec joie; la vie, elle Pavait reprise avec aclions de grâces. Maintenant c'était la mort qui était devenue, très-clairement à ses yeux, la volonté toujours chère de Dieu, et elle l'accepta comme elle avait accepté la souffrance et la guérison, l'espérance et la déception, sans faiblesse, sans hésitation, sans murmure.
A dater de ce moment, cette âme, déjà grande, commença à grandir de plus en plus et à manifester chaque jour davantage quelle était la source divine où elle puisait son courage, quel était l'appui qui l'empêchait de défaillir, quelle était enfin cette force, en laquelle elle
ADÊLilDE GAPEGE MINUTOLO. 145
avait cru d'une si ferme foi que sa faiblesse pouvait tout.
Au commencement de cette rechute, comme au début de sa maladie, rien ne changea dans sa vie extérieure, rien ne trahit chez elle l'inquiétude ou l'agitation. Elle avait seulement résolu de ne plus se soumettre à aucune opération, mais elle consentit à suivre un traitement et elle l'entreprit comme si elle en espérait le succès, dont elle parlait, surtout afin d'y faire croire les autres.
Cette année-là (1867), la nuit de Noël fut célébrée à Bellavista avec une grande solennité. Une tribune, dans laquelle elle entendait chaque matin la messe, communiquait par une galerie avec sa chambre. Elle put assister à tout, et ce fut pour elle une joie inexprimable. A celte occasion elle me dit : « J'avais craint de n'en pas a avoir la force, et j'y tenais tant ! car je pense « bien que c'est la dernière fête de Noël que c< je passe sur terre. » Mais à peine avait-elle laissé échappé le fond de sa pensée, qu'elle se
146 ADËLAIDE GâPEGë HINUTOLO.
hâta d'ajouter : « De grâce, pas un mot à Fau- « line ! » (sa sœur aînée).
Vers le printemps, le mal se ralentit un peu, et, lorsque je partis, elle me dit : « Si tu reviens c< avant l'automne, tu me retrouveras encore. » Comme elle vit la douleur que me causaient ces paroles, elle me dit en souriant : « Tu ver- « ras que je nesoufirirai pas trop; ce mal atteina dra vite ma vie, peut-être mémesubitement, si' « non. . . Dieu m'aidera.Que sa volonté soit faite ! »
C'était la conclusion de tout pour elle ; mais pour comprendre la force de ces paroles dans sa bouche et dans le moment où elle les proférait, il faut se rappeler ici en quels termes, quelques années auparavant, elle parlait à la jeune Âdelina de la soumission à la volonté de Dieu, et songer en même temps que, lorsque maintenant elle me parlait ainsi, le mal cruel dont elle se mourait menaçait de devenir une plaie et d'envahir son visage tout entier!... Certes, bien des gens, parmi les plus coura* geux, les plus religieux et les plus résignés à la
mort, eussent frémi, en ce cas, à la pensée de tout ce qui viendrait peut-être l'aggraver ! Mais elle ne faiblit pas : elle marchait dans la voie d j Tacceptation sans regarder en arrière, et Dieu permit que la sérénité du détachement parfait régnât de plus en plus dans son âme radieuse. La seule demande expresse qu'elle adressa sans cesse à cette époque à ses sœurs, à ses amis, à tous, C'était celle de ne jamais demander à Dieusaguérison...
Cette résignation si, complète surprendrait davantage encore si, mieux que je ne l'ai fait, j'avais su exprimer l'état d'activité, de vie, de jouissance intellectuelle et morale, qui était le sien, lorsque la maladie terrible l'avait saisie toute vivante. Les années n'avaient rien altéré, rien effleuré, rien refroidi dans son cœur, et elle eût joui de la vie avec une reconnaissance égale ) la soumission avec laquelle elle accepta la mort. Ajoutons cependant, pour reconnaître en tout la miséricorde de Dieu, que s'il lui imjjosa une dure épreuve, il lui en épargna qu'elle
148 ADÉLAÏDE GAPEGE HINUTOLO.
eut trouvées mille fois plus redoutables encore. Elle connut, il est vrai, la douleur physique sous sa forme la plus sévère, mais elle ignora, la douleur de survivre à ceux qu'elle aimait; et nous croyons qu'appelée à choisir sa croix, elte eût choisi celle qu'elle porta et non l'autre...
Tandis que la mort appprochait à pas inexorables mais lenU^Adélaïde poursuivaittranquillement sa vie ordinaire. Tant qu'elle put lever le bras sans trop souffrir, elle peignit et sculpta. Quand cette fatigue dépassa ses forces, elle lut et étudia, et^ quand elle devint trop faible pour lire elle-même, elle écoutait les lectures qu'elle se faisait faire, et semblait prendre à toutes ces occupations le même intérêt qu'autrefois. Il est certain que, dans cet acquiescement à la volonté de Dieu qui est la préparation la plus parfaite à la mort aussi bien que la perfection de la vie, si on lui eût dit qu'elle devait mourir avant h fin de la journée, elle eût simplement pensé, comme saint Louis de Gonzague,
ADÉLAÏDE CAPECE MINDTOLO. iiO
qu'elle n'avait pas autre chose à faire qu'à continuer ce qu'elle faisait.
Rien ne changea sensiblement dans son état pendant quelques mois ; mais, vers la fin de Tannée, cet état, douloureusement stationnaire, prit tout d'un coup un aspect nouveau plus grave, car le danger devint imminent, mais moins affligemt, le mal ayant changé de nature; et, bien que le courage de celle qui en était la proie ne se fût pas démenti, même lorsqu'une longue torture semblait lui être réservée, il lui fut plus facile, et il fut moins déchirant pour ceux qui l'aimaient de voir (par l'effet des remèdes, dit-on) le mal se transformer en une consomption rapide.
Alors, réfléchissant qu'il valait mieux pour les siens que ses jours s'achevassent près d'eux, elle se décida à quitter ce beau golfe sur lequel elle avait tant désiré attacher ses derniers regards, CA toit chéri sous lequel un mois encore auparavant elle bénissait Dieu d'être destinée à finir sa vie, et à prendre un petit appartement
150 ADÉLAÏDE GAPEGE MINUTOLO.
à Naples, tout exprès pour y mourir. Peut-êlre aussi Youlut-clle éviter d'attacher un souvenir trop trisie pour ceux qui lui survivraient à la chère demeure de Bellavista I Quoi qu'il en soit, elle accomplit ce sacrifice avec sa fermeté ordinaire, dissimulant cette fois, même à la fidèle compagne de sa vie, l'effort qu'il lui coûtait ; mais, au moment de partir, se croyant seule un instant dans ce salon rempli de tous ses souvenirs d'amitié, de piété et de travail, et où tant d'heures heureuses s'étaient écoulées, on la vit
I s'approcher de la muraille et la baiser.
^ Après cet adieu, elle prit avec sa sœur le chemin de Naples, regardant une dernière fois pendant le trajet la mer, les montagnes, le Vésuve et tout le paysage enchanteur qui avait été le cadre magnifique de sa simple et noble vie. Ce fut le 24 décembre 1868 qu'Adélaïde arriva à Naples pour y achever son sacrifice généreux, courageux,... je pourrais ajouter son sà" criûce joyeux^ cdiV au milieu des crises, des plus cruelles douleurs, elle s'écriait parfois : c< Oh 1
ADÉLAÏDE GAPEGE MINUTOLO. 151
che delizie ! che delizie, son queste^ non umane ma divine^ I.*. »
c< Sais-tu, disait-elle encore Tun de ses derniers jours, sais-tu quelle est la vraie inscription à graver sur un tombeau ? c'est celle-ci : I Janua cœlil »
Et cependant, même alors, pour épargner, les autres, elle parlait le moins possible de la gravité de son état. Mais ayant désiré revoir une jeune Anglaise (au service d'une de ses amies) qui l'avait soignée avec zèle et dévouement à Paris trois ans auparavant, et qui allait partir, elle lui dit : « Élisa, j'ai voulu vous revoir pour vous bien remercier encore et pour vous dire adieu. Avant un mois je ne serai plus dans ce monde; mais ne le dites à personne. »
Voyant les larmes remplir les yeux de celle à qui elle parlait : c< Oh ! ne soyez pas triste, moi je suis contente. Ce sera si beau là-haut I si beau! on y sera si bien! x> Puis elle passa
' « quelles délices!, non pas humaines» mais divines I •
452 ADÉLAÏDE GAPECE MINUTOLO.
à un autre sujet, obligea la jeune fille à lui répondre, l'écouta en souriant, et à l'un de ces récits : « Oh! que je rirais de bon cœur sans cela! » dit-elle en montrant patiemment sa pauvre joue meurtrie et toujours douloureuse.
Elle maintint cette altitude jusqu'au jour où elle demanda à recevoir les derniers sacrements. Après ce jour-là, sans cesser d'être sereine, elle cessa de se contraindre et parla à tous ouvertement et simplement de sa mort.
Elle reçut l'extrême-onction et le saint viatique. Un grand nombre des pauvres habitants de Pausilippe et de Bellavista étaient venus, en larmes, pour la revoir et pour lui dire adieu. Le vénérable prêtre qui l'assistait lui demanda de les recevoir. Ils entrèrent, et à chacun elle adressa une douce parole; elle donna ur dernier conseil : « Ricordate^ dit-elle en particulier à un prisonnier qui lui devait sa délivrance, di condurti sempre bene. » On lui demanda de leur donner sa bénédiction. « Elle haussa les épaules avec un sourire et un geste
d'humilité, comme si on se fût moqué d'elle ; puis elle obéit et leva sa main, sa main si belle encore, malgré le ravage de la maladie, et fit sur eux tous le signe de la croix. » Je cite ici les paroles de cette nièce si tendrement aimée, et dont Tâme plus qu'aucune autre avait reçu l'empreinte de l'âme qui allait quitter ce monde*.
La lutte se prolongeait ; Adélaïde semblait en demander pardon à ceux qui souffraient de ses souffrances, et elle s'étonnait que son Dieu tardât tant à venir : « Je vom afflige tous^ disaitelle, et moij je suis là, au milieu de vous si contente I »
Elle s'afQigeaît avec sa sœur aînée de devoir lui causer une si cruelle douleur ; à l'autre, à son inséparable compagne elle disait de douces paroles tout en cherchant à ne pas trop l'attendrir. Une seule fois, elle dit avec instance à son neveu et à sa nièce qui ne la quittaient pas :
« Voy. Appendice C,
i5i AOËLAÏDE CAPECE MINUTOLO.
h vous recommande mxi Lolé (c'était Je nom qu'elle donnait à Clotilde); qu'elle ne $oU pas trop seule I » Et, comme ils lui disaient d'être bien tranquille à cet égard, elle répondit: Ci Oh I je suis ires-tranquille^ vous voyez bien que ie ne vous en ai parlé que cette fois, »
A Adelina et à Ernest elle répétait ; « A vous deux^ ce que je vous recommande partout et toujours^ c'est la ligne droite. » C'était ainsi qu'elle nommait avec eux la voie chrétienne ; mais jusque dans ces jours solennels, elle conserva la grâce enjouée qui l'avait toujours caractérisée. Sa femme de chambre étant entrée en disant « qu'elle mourait de froid, » Adélaïde dit en souriant : « En voilà une qui meurt de froid^ une autre vient de dire qu'elle meurt de fatigue^ en vérité je crois que. je suis la seule vivante de vous toutes. »
Ses douleurs cependant (terribles effets du mal qui, arrêté dans son progrès extérieur, minait et détruisait intérieurement sa vie) étaient
parfois extrêmes; mais lorsque malgré elle, elles lui arrachaient un cri : c< Mon Dieu, disaitelle, ce sont mes nerfs qui crient : moi je suis contente de souffrir, de souffrir pour vous. »
Une autre fois, lorsqu'elle était en proie à l'un de ces accès de souffrance aiguë, elle s'écria : c< Mon Dieu , je ne vous demande pas de trêve, mais je vous demande du courage. »
L'avant-veille de sa mort, ces vives douleurs cessèrent ; elle regarda ce soulagement comme un avant-coureur de sa fin : c< Le mot d'agonie, dit -elle, semble effrayant de loin, mais si je suis en agonie, la mienne est bien douce. »
Une foule d'amis se succédaient près d'elle^ tous voulaient lui prouver encore une fois leur tendresse et recevoir d'elle quelque parole d'adieu. A tous en effet elle parlait tour à tour et à chacun avec une nuance particulière d affection. Ces diminutifs si doux du Midi semblaient plus doux encore dans sa bouche :
156 ADÉLAÏDE GAPEGE HiNUTOLO.
« Nina S Dora*, Maria', Giuditta*, Carmena sita dulce^l... » Que de fois ces noms, et d'au 1res encore, furent prononcés par elle pendant ses derniers jours 1... Qui peut avoir connu son cœur, et douter qu'ils n'airat eu tous leur parole, leur pensée, leur prière spéciale et qu'elle n*ait emporté au ciel le souvenir de chacun d'eux pour continuer à les aimer, comme elle l'avait fait sur terre, elle, qui était si convaincue que la mort n'interrompt rien, et ne fait que transformer les doux sentiments d'ici-bas en leur donnant la puissance, aussi bien que Téternelle durée.
Enfin l'heure de son bienheureux repos sonna, l'heure qu'elle attendait, qu'elle avait annoncée vingt-quatre heures d'avance, l'heure
* La princesse Torella,
* La jeune duchesse del Balto.
> La marquise Bugnano.
^ La marquise de Montesilvano.
* La duchesse de Bivona (dont le nom est Carmen) et ft qui elle parlait toujours en espagnol. Ces mots, qu^elle lui adressait si souvent, signifient : ma douce petite Carmen.
^ ADÉLAÏDE CAPECE MINUTOLO. i57
de son passage de cette vie périssable à la vie glorieuse et immortelle pour laquelle elle avait vécu!...
Ce fut le 9 janvier, à trois heures et demie, entourée de tout ce qui lui était cher ici-bas... Ses deux sœurs, près d'elle ceux qu'elle appelait ses deux enfants, l'un à genoux lui tenant la main et l'autre soutenant sa tète défaillante, elle expira doucement, après avoir encore une fois articulé ces mots (vingt fois répétés pendant sa lutte suprême) : « In te, Domine^ spea ravij nm confundar in setêmum I »
Ame noble et chère t âme douce et forte, réunie aujourd'hui à tant d'autres âmes bienheureuses ! priez, oh ! priez ensemble pour tous ceux que vous aimiez ici-bas.
Une coutume du Midi (bien contraire à celle du Nord) éloigne les plus proches parents du lieu où vient d'expirer l'un des leurs et ne leur
158 ADÉLAÏDE GAPKGE MINUTOLO. *
permet pas d'assister à leurs funérailles ; Timpétuosité même de leur douleur les rendrait d'ailleurs habituellement incapables de ce que peuvent, dans les mêmes circonstances, ceux qui sont plus exercés à maîtriser leurs émotions, et plus habitués à se vaincre ; mais cette habitude donne à Famitié son jour spécial de pieux dévouement, car ce que l'usage veut épargner aux parents, il l'impose^ avec une sorte de rigueur, aux amis, et l'on choisit d'ordinaire parmi eux ceux qui doivent accomplir les pénibles devoirs laissés ailleurs en d'autres mains.
Toutes les amies d'Adélaïde se seraient disputé cette friste prérogative, et plusieurs d'entre elles se partagèrent en effet les soins de l'heure cruelle qui suit la dernière heure ; puis enfin le douloureux privilège de demeurer près d'elle échut en partage à deux amies, auxquelles leur longue intimité, non moins que leur dévouement, permettait de le réclamer comme un droit, ^
. ADÉLAÏDE CAPECE MINUTOLO. i59
Ces amies* de jeunesse et d'enfance étaient, elles aussi, deux sœurs, qui privées par la mort d'une troisième sœur tendrement chérie, avaient renoncé au monde pour accomplir dans une réclusion presque religieuse, les œuvres de celles qui se vouent à l'exercice héroïque de la charité. Elles avaient été ainsi conduites jadis par la tendresse et la douleur h mener dans la Mraite une vie à deux, semblable à celle qu'Adélaïde et Glotilde menaient dans le mionde et elles étaient toujours demeu- .rées intimement liées avec elles. Maintenant elles se trouvaient là pour accomplir avec un tendre respect les pieux et derniers devoirs de Famitié* Mais elles n'y demeurèrent pas seules, une troisième amie vint se joindre à elles*; celle-<ïi, beaucoup pbs jeune, mais frappée dans tout l'éclat de sa vie par l'un de ces coups qui, lorsqu'ils ne jettent pas la jeunesse
^ Mesdemoiselles Eupbémie et Elisabeth Fontoiu . * la duchesse R^vascbicrî Fieschi
160 ADÉLAÏDE GAPEGE MINUTOLO.
dans rabime du désespoir ou dans celui de la distraction, la marquent d'un sceau spécial et lui ouvrent des régions hautes et pures où la paix, sinon le bonheur^ se retrouve. Cette jeune mère, privée de son unique enfant (ange dont le souvenir vit à jamais dans d'autres cœurs encore que le sien I ) était unie à Adélaïde par cette sympathie des nobles âmes qui rapproche les âges et forme des liens aussi intimes que ceux du sang. Elle eut la triste joie de partager avec les deux autres amies les chers et douloureux devoirs qu'il leur restait à accomplir. Ce furent leurs mains qui ensevelirent Âdé* \aïde et qui la placèrent ensuite sur un lit en- Viuré de fleurs et que n'environnait aucune lugubre draperie. Sa volonté expresse avait été qiie Tusage établi à Naples à cet égard ne fût point observé pour elle. Aussi l'appartement conserva-t-il son aspect accoutumé et tout demeura près de cette chère dépouille, simple^ serein et riant, comme l'âme elle-même à laquelle elle avait servi d'enveloppe et dont l'em-
ADÉLAÏDE GAPEGE MINUTOLO. 161
preinte n'avait point été effacée de ses traits par la mort.
Ce fat alors (et après que ses plus chers l'eurent embrassée pour la dernière fois) que vinrent prier près d'elle ses amis, ses proches, les paysans qu'elle avait aimés, les pauvres qu'elle avait secourus. Il y eut des pleurs et des cris mêlés aux prières ; car la douleur des Napolitains est expansive et bruyante comme leur joie. Parmi toutes les exclamations que l'on entendait retentir une pauvre femme de Pausilippe s'écria : c< Va^vattene à casa, bel pezzo di Paradiso V » et nous ne voulons pas omettre ici cette humble, mais expressive apothéose.
Les trois amies d'Adélaïde la déposèrent ensuite dans son cerceuil. et ce furent elles'qui la conduisirent enfin ensemble jusqu'au lieu de son dernier repos.
A une autre époque, ce lieu eût été la ma-
* Cette exclamation est très-diffîcfle à traduire; elle signifie ï peu près : Tu appartiens au del, retourne chez toi!
463 ADÉLAÏDE GAPEGE MINUTOLO.
gnifique chapelle où reposent ses ancêtres. La grande porte de la cathédrale de Naples sur laquelle est gravé le lion de leurs armes se fût alors ouverte, comme elle s'ouvrait jadis (et ne s'ouvrait qu'alors) pour laisser passer ceux de sit race que Ton conduisait à leur dernière demeure ^ Aujourd'hui le lieu de sa sépulture est plus modeste, mais le doux souvenir dont il est environné honore, mieux que ne l'eût fait le splendide mausolée, le nom qu'elle a porlé, le pays qu'elle a aimé, la Religion sainte qu'elle a pratiquée, le Dieu qu'elle a servi et qui l'a couronnée I
« Voy. Appendice B, Glàva dei Tirreni, 8 mai 18M*
HoR A. (Yoy. p. 6.)
Don Bernardo, comte de Galvez, vice-roi du Mexique» aïeul maternel d'Adélaïde, était le fils de D. Hatias de Galvez, qui avait été revêtu de la même dignité^ et neveu du marquis de la Sonora, ministre des Indes sous le roi Charles III d'Espagne.
En 1781, à répoque de la guerre de la France et do l'Espagne contre l'Angleterre, D. Bernardo acquit une grande renommée et mérita les récompenses des de: pajs alliés par un glorieux fait d'armes maritime.
La place de Pensacola, située <iu fond du golfe de ce nom, était défendue par deux forts qui en be::x aient l'entrée. Le comte de Galvez, s'apercevaht que les commandants des deux flottes hésitaient, affronta seul le passage avec sa corvette et parvint au fond du golfe sous une nuée de projectiles : les flottes le suivirent et la place tomba en leur pouvoir.
Le roi d'Espagne, en' souv^ir.de cette action, voulut qu'il plaçât dans ses armes une conrette avec cette devise : Yo solo, et le rgi de France y ajouta une fleur de lis.
Après la mort de D. Hatias Galvez, le vainqueur de Pensacola fut nommé vice-roi du Mexique, non pas selon l'usage, temporairement, mais à vie. Son caractère franc, noble et généreux, l'avait fait chérir de tous, et lorsqu'une mort prématurée l'enleva à sa famille et au peuple qu'il gouvernait , il laissa d'universels regrets.
Ce fut lui qui entreprit la construction du fameux château de Tchapultepec, situé sur Tune des hauteurs, qui dominent la ville de Mexico. Son successeur, moins populaire que lui, chercha à attribuer cette construction à des vues ambitieuses. Mais l'accueil que le roi et toute la cour d'Espagne firent à la veuve du comte de Galvez lorsqu'elle revint dans sa patrie, donna à cette calomnio un démenti public.
Le châleaM de Tchapultepec ne fut terminé que par l'infortuné empereur Haximilien.
NoTB B. (Yoy. p. 162.) La chapelle Hinutolo.
Etienne II Capece, doge et évêque deNaples, fonda cette chapelle au huitième siècle et la dédia à Tapôtre saint Pierre. Elle fut embellie pendant le quatorzième siècle par le cardinal Henri Capece Minutolo, qui fit peindre à Tentour les portraits des guerriers et des chevaliers illustres qu'il comptait parmi ses ancêtres : leurs armes sont reproduites partout.
Le cardinal Henri rebâtit presque en entier la cathédrale (où se trouve la chapelle) ; la grande porte fut sculptée par Barocci da Piperno, ainsi que la statue du cardinal à genoux qui se trouve au-dessus de cel/.e porte. Le tombeau du cardinal est au fond de la chapelle ; ? droite, se trouve celui d'Orso Capece Minutolo, archevêqm de Salerne ; à gauche, celui de Philippe Capece Minutolo, archevêque dp Naples, mort en 1501. L'anneau de cet archevêque lui fut dérobé après sa mort, et ce fait fournit à Boccace l'incident principal de Tune de ses nouvelles (Andreuccio da Pcrugia).
Quatre cent vingt ans plus' tard, en ouvrant son tombeau, ou retrouva le coirps de Philippe Minutolo flexible et intact ; il fut, à cette époque, déposé dans un autre caveau.
En 1345, lorsque le roi André (le malheureux époux de la reine Jeanne I'*) fut assassiné à A versa, ce fut un membre de cette famille, Ursillo Capece Hinutolo, qui prit soin de ses restes et les déposa dans une chapelle voisine de la leur, où il lui éleva un monument qui fut transféré plus tard dans le lieu qu'il occupe aujourd'hui dans la cathédrale.
Le cardinal Henri mourut en 1412. A dater de cette époque, les Hinutolo conservèrent un droit spécial sur la grande porte de la cathédrale de Naples, qui ne s'ouvrait jamais que lorsqu'un des membres de la famille devait être déposé dans leur chapell<$ mortuaire.
Cette famille se partage en trois branches : celle des princes de Ruoti (la plus ancienne), celle des princes de Canosa, à laquelle appartenait Adélaïde, et celle des ducs deSan-Valentino.
Les Capece furent d'ardents partisans de la maison de Souabe. En 1286, peu avant la défaite et la mort de Hanfred, Marine et Corrado Capece lui donnèrent une hospitalité presque royale dans leur château d'Atripaldi, près d'Avellino. Le premier des deux, Marina, com-
pagnon d'armes de Conradin, partagea son sort jusqu'au bout, et périt à Naples, deut ans après, sur le même échafaud que lui (1288).
Après cette époque, le nom de Gapece devint pendant longtemps dangereux à porter, à cause de la haine qu'il inspirait aux vainqueurs. Ce fut alors que la famille adopta ou reprit celui de Jlftnutolo, qu'elle a toujours porté depuis*
lbnG«
n ne m'appartient pas et il ne Mrait en aucun cas convenable de m'étendre ici sur les sentiments inspirés par une perte si récente à ceux qm en sont le plus di« rectement frappés. Je ne puis toutefois résister au désir d'insérer ici la page suivante de Gcsthe, traduite par celle à laquelle sont adressées presque toutes les lettres que Ton a lues, car cette page semble les compléter. On sent en effet que celle qui Pa choisie aujourd'hui pour la traduire savait apprécier la tendresse dont elle était' l'objet, et que, par conséquent, cette tendresse avait di| laîre goûter à Adélaïde l'une des plus exquises jouis* sanccs do ce monde.
n n*y a guère de sentiment plus rare, en eflet, au dé- . but de la vie, que celui d'une sympathie parfaite avec une personne d'un âge beaucoup plus avance que soi. Hais lorsque ce sentiment se rencontre : lorsque deux âges se confondent ainsi, mêlant ensemble ce qu4i y a de meilleur dans tous les éléments de la vie, rien ne saurait être plus doux que le bonheur qui en résulte.
Puisse cette pensée adoudr les regrets mêmes qu'elle
réveille!
Voici la page de GœtbiQ.:. ^
c Âh I pourquoi l'amie de ma jeunesse n'est-elleplus! Poiu'quoi Tai^ge connue? Je me dirais : i Tu es un fou, .c tu cherches ce qui ne se trouve pomt ici-bas. » Hais je )'ai possédée, cette amie, j'ai connu ce cœur, j'ai senti cette grande âme; en présence de laquelle je croyais être plus que je n'étais, parce que j'étais tout ce que je pouvais être. Aucune faculté de monrâme ne demeurait inactive. Je sentais, avec elle, se développer en moi la puissance admirable d'embrasser toute la nature ! Notre ^mmerce itait un échange continuel des mouvements les plus profonds du cœur, et^es traits les plus vifs de l'esprit; chez elle, tout, jusqu'à la plaisanterie, était empreint de génie. Et maintenant, hélas! les années qu elle
avait de plus que moi Font précipitée, avant moi, dans la tombe!... Jamais je ne Toublierai!... Jamais je n'oublierai la fermeté de son âme et sa divine indulgence l »