‹ Adélaide de MéranChapitre 7 sur 13 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Suite du précédent.

Je reçois un billet de mademoiselle d'Apremont. Elle me dit que la fête commencera par un déjeuner, et elle me prie d'engager monsieur et madame de Mëran à se rendre au château à dix heures. Elle a trouve l'art d*e'crire làdessus trois pages , qui m'auraient tourné la tête, si je n'avais pénétré dans l'intérieur de celte femme. Je ne m'étonne plus de ce que ses amans, qui peuvent tout lui dire, et à chaque instant du jour, lui écrivent pour obtenir d'elle des réponses, dont ils doivent faire le plus grand cas. Mais pourquoi use-t^elle son esprit avec moi; qui n'ai ici nulle

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influence? 11 entre peut-être dans son plan de se faire des partisans, des appuis de tous ceux qui rapprochent contre quiconque oserait l'attaquer.

J'ai remis son billet à mon père. « C est )) la simplicité de madame de Sëvignë, » s'est-il écrié, unie à une pureté de M stjle, et à une grâce d'expression que M n'a pas toujours le modèle» » 11 s'est hâté de s'habiller. Nous sommes partis.

J'ignore si elle avait aposté quelqu'un ; mais elle a paru au haut du péristyle, au moment où nous mettions le pied sur les degrés. Son premier sourire, son premier mot ont été pour M. de Méran , ce qui n'est pas dans les convenances ; et une fille comme elle ne les enfreint jamais involontairement. Aurait -elle conçu l'odieux projet de prendre aussi mon père dans des lacs que bientôt il ne pourrait plus rompre? J'en jugerai avant qu'on ait fini de déjeuner, et cette petite fille , si simple , si peu redoutée , de» vant qui on ne prendra pas même , peut-être, la peine de dissimuler, arrêtera le mal dès sa naissance.,

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Oui, Claire, oui, elle a des projets»

Elle a placé mon père auprès d'elle ; toutes ses prévenances sont pour lui , et elle ne lui adresse pas un mot, qui ne soit un éloge indirect. M. de Méran l'écoute avec un plaisir qu'il ne pense plus à cacher. Les trois rivaux, beaucoup plus jeunes que lui , ne paraissent pas s^en occuper , et louent peut-être intérieurement la prudence de la demoî* selle , qui détourne d'eux l'attentioir gé- Xiérale. Moi, je ne dis rien : je regarde ti j'écoute. Voilà la seconde fois que je joue ce rôle dans ce château. N'importe !

Une symphonie concertante se fait entendre du salon. On se lève, on se précipite. Mon père a donné la main à mademoiselle d'Apremont ; il la conduit à un fauteuil, et il se place auprès d'elle. Il lui parle avec une chaleur qui , je l'espère, n'est remarquée que par moi.

Elle ne lui répond que des mots ; mais sa physionomie a l'expression de la plus douce tendresse , et elle l'écoute en marquant la mesure sur le dos du siège qu il

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occupe. Je crois que l'extrémité de ses doigts efîilés et purpurins doivent effleurer quelquefois son épaule. Ce spec* tacle me révolte , m'indigne. Je me lève, je tourne en dehors du cercle , je m'approche dé mon père> et j'entends distinctement ces mots : i « Monsieur le » comte , un homme aimable n'a pas » d'âge : les grâces se plaisaient à couronner de myrtes les cheveux blancs ?) d'Anacréon. » Quel chemin cette fille ^fait en moins: <de deux heui'csî II faut que les iommea aient, wi fonds prodigieux d'amoûTrpropre, pour que mon pauvri3 père donne dans un piège tendu .«nvèc une précipitation aussi, remarquable* Je me fais voir à tous deux; c'est moi maintenant que la demoiselle comble de. caressçs, et elle revient à.30.u but par un idé^ouri relie me féli'ci te d'avoir un père' qui joint les qualités les plus aimables a un mérite distingué. Je dois être fié re de lui appartenir. Je l'aime sans doute autant qu'il mérite de rêtrë... Sais-je tout ce qu'elle m'a dit? Mon père paraissait me voir là avec impatience.

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Cependant, piquée dune leçon indirecte, que je ne méritais pas, et que mademoiselle d'Apremont avait, moins que personne au monde, le droit de me donner , je lui ai répondu assez sèchement, que je connais au moins autapt mon père et mes devoirs que ceux qUi veulent bien se donner la peine de s'occuper du premier et de me rappeler les seconds. Je suis passée plus loin, étonnée de la fermeté que je venais de mettre dans ma réponse. Je ne suis plus cette enfanjt craintive, qui redoutait jiisquj'à son ombre. Je crois, Claire, que mon caractère sç développe dans les proporftions de la connaissance que j'acquieis du cœur humain, et les circonstano^fe me font avancer rapidemeat. ' ^ f

Retirée dans uiV coin y-j'arrangeait aussi des plans. Le premier; auquel j^ me suis arrêtée , était de tirer à part mademoiselle d'Apremonl; de lui dire qu'elle pouvait se bornera mettre la désr union entre sa meilleure amie et M.

Duverlant ; qu'elle n'aurait jamais à tenter d'entreprise plus glorieuse en et

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genre, et que le dessein de brouiller deux ëpoux avances en âge était audessous d'elle. J'ai réfléchi aussitôt que j éveillerais la défiance, et que j'avais besoin de toute la sécurité de mademoiîselle d'Apremont, pour tirer un parti avantageux de cette journée , et surtout de la nuit. Je me suis décidée à continuer mon rôle passif, et à raconter de-^ main, en déjeunant, et sans intentioa apparente, tout ce que j'aurais découvert. Démasquer cette fille, c'est mettre vinon père k l'abri de ses séductions, cest lui épargner des chagrins , c'est remplir un devoir sacré.

On blâme , on méprise ; on évite une jeune personne qui a eu une faiblesse , répréhensible sans doute , mais qui a fait le bonheur de son amant. On esjtime, on recherche, on fête, on adule une fille dont le cœur est toujours froid , et la tête sans cesse exaltée ; qui abuse de ses charmes et de ses talens pour asiservir , tourmenter, torturer tout ce cjui l'approche ; qui ne trouve pas de iX)nquétes au - dessous d'elle ; qui s'^p-

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plaudit lorsqu'elle trouve une nouvelle victime , ou un esclave de plus , dont elle grossit sa cour ; qui , sous l'apparence de la sensibilité la plus vraie , est réellement sans pitié ; qui rit en secret des larmes qu'elle a fait répandre, et qui calcule le jour et l'heure où elle en fera couler d'autres. Voilà, Claire, voilà un fléau de l'humanité ; voilà la dispensatrice d'un poison , d'autant moins redouté qu'il est caché sous des grâces toujours piquantes ; voilà la femme qui trouble les familles, qui brouille le tîls et le père , l'époux et l'épouse j voilà le monstre que la nature a formé dans un moment d'erreur , et que la société devrait rejeter de son sein. Les gens superficiels jugent qu'on n'a rien d'essentiel à lui reprocher , parce qu elle a des mœurs. Consultez ceux de ses amans qui l'ont jugée enfin , et qu'ils vous disent à quel supplice affreux elle les a condamnés. Elle a des moeurs! Et comment n'en aurait-elle pas ? Son âme est desséchée par l'orgueil ; son imagination a usé ses sens. Et qui sait s'ils ne se rani-

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ment pas quelquefois ; si elle n'a pas succombé à l'instant où elle croyait avoir le plus d'empire sur elle-même; si son premier vainqueur, trompé pour un autre , ne s'est pas éloigné dans le silence que doit toujours garder un honnête homme? Oh , que de secrets cette nuit peut révéler!

La symphonie concertante est terminée , et l'on se presse autour de mademoiselle d'Apremont. Elle chante avec un goût , une précision ! elle a un organe si flatteur ! Que serait le concert , si elle ne daignait se faire entendre ? Voilà ce que lui répète , jusqu'à satiété , la jeunesse brillante qui l'environne. Le moyen de résister à des instances aussi soutenues ! Comment n'être pas enivrée <le tant d'adulation ? La demoiselle se lève; M, de Méran la conduit au piano* « Voyez , monsieur le comte , prenez » le morceau que vous préférez. » Mon père est flatté , enchanté de cette nouvelle marque de déférence. Il exciterait Tenvie , s'il pouvait être un rival redoutable.

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Tu sens, Claire, que toute cette musique a été triée d'avance , et qu'il importe peu a mademoiselle d'Apremont quel morceau mon père choisira. II prend un air de Gulistan.

Elle prélude ; elle commence. Un silence absolu règne dans toutes les parties du salon. Les auditeurs , penchés vers l'instrument, semblent vouloir franchir lespace qui les en sépare. Ils retiennent leur haleine; ils craignent de perdre un son. Le contentement , l'admiration se peignent sur toutes les phjs oiiomies. Elle finit; on Ja couvre dapplaudissemens ; elle en méritait. Sa voix a peu de volume ; mais elle est pure , harmonieuse ,• et elle en tire un grand parti. Il ne manquait à son triomphe qu'un objet de comparaison , et c'est à moi que ces messieurs ont bien voulu donner la préférence. Comment penser qu'une petite fille, qui ne dit mot, qui est toujours cachée dans quelque coin , soit modeste par un autre motif que le sentiment de son infériorité ? M. d'Apremont s'approche de moi. « Des Au-

» drels m'a dit , mademoiselle , vous avoir entendue d'un peu loin , à la » ve'rité , et ses éloges font désirer à » l'assemblée de jouir d'un plaisir nou-. » veau. Repdez-vous à nos vœux. » Je me lève.,, et je ni,e laisse conduire , sans marquer de confiance, et sans paraître redouter une défaite. Je prends une partition au hasard. « C'est Didon., c'est » Didon , » chuchoter t - on a^utour de. moi , et la glace me renvois un sowrire, équivoque, qui n'a rien d'encourageant : ces messieurs ne savent pas que j'ai eu l'amour pour maître. J'invoque le bienaimé , et je fais courir mes doigts sur l'instrument. On ne rit pins ; on est attentif. Je chante l'air : Jh ! que je fus bien inspirée , etc. , avec autant d'aisance que si j'étais dans ma chambre.

Je veux faire sentir a mon père que mademoiselle d'Apremont n'est pas la première femme du monde dans tous les genres. Demain , je lui prouverai qu'elle doit beaucoup à un manège constamment étudié. Ce dernier point cou-

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venu, elle cessera d'être dangereuse pou f

lui.

Je finis mon air, et je continue, pendant quelques minutes , à badiner l'instrument dans tous les tons. Je me lève au moment où on parait être dans une sorte d'extase, et je me relire dans mon coin. On vient à moi ; on me presse de me remettre au piano : c e^ là que je les attendais. Entre Jules et toi , j'aurais chanté des heures entières. Je voulais laisser à mon auditoire la haute opinion qu'il avait conçue de moi , et je sais que je ne suis pas également forte , ni toujours heureuse dans mon exécution. Je me suis refusée aux plus vives instances , et pour punir un peu mademoiselle d'Api^mont de n'avoir pas joint son suffrage à ceux de l'assemblée , j'ai été la prier de reprendre la place que lui assigne la supériorité de son talent. Je mentais , elle l'a senti, et son amour -propre l'a clouée sur son siège. Quelques jeunes gens ont essayé différens morceaux qui ont produit peu d'effet. De ce moment ,

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ta musique instrumentale a brillé seule » et elle a termine le concert.

Tout ce qui n'est pas attaché au char de mademoiselle d'Apremont , s'est réuni auprès de moi. Je me suis vue au milieu d'une cour; et, si jetais capable de vouloir plaire à ceux que je ne peux aimer , je pouvais rendre Tinstant décisif, et partager ce petit univers avec une rivale. Je me suis rejetée dans mes monosyllabes, et mes courtisans se sont éloignés les uns après les autres, regrettant probablement de ne trouver en moi qu une machine à sons. Dis à Jules que cette humiliation volontaire ne m'a rien coûté , et que c'est de lui seul que je veux être connue, appréciée.

On se répand dans toutes les parties du parc. On a eu soin d'y multiplier les ieux. La balançoire, la bague , les courses sur l'eau vont occuper cette brillante jeunesse; je pense moi à la connaître, à étudier le terrain; je prends le bras de ma mère, et je l'entraîne, sous le prétexte de voir ce parc si varié , si roniantique. Je remarque d'abord que

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rillunii nation ne s'étendra pas a plus de deux cents toises du château. Au delà des derniers verres de couleur, je trouve nn pavillon chinois, ouvert de tous les côtés. On y monte par des degrés , élevés sur les quatre faces. Entre chaque escalier sont des vases de marbre blanc , placés sur un talus couvert en gazon.

Plus loin sont des kiosques , des grottes et autres retraites tellement éloignées, et si bien closes, qu'il n est pas présumable qu'une femme, qui lient à sa réputation , s'expose à y être surprise avec un homme. Le pavillon chinois sera assez éclairé pour qu'on puisse aller s'y reposer sans se rendre suspect.

Il ne le sera pas tellement qu'on craigne d'y accorder quelques légères faveurs, qui ne satisfont pas un ainant, mais qui lui persuadent qu'il est aimé , et qui le fixent. On peut causer en liberté dans un endroit élevé , d'où personne ne peut approcher sans être vu de ceux qui ont tant d'intérêt à ne pas se laisser entendre. Ces conversations doivent rouler sur les souvenirs du passé , sur les

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espérances de l'avenir. Mademoiselle d'Apremont se mellra à découvert. C'est sur ce pavillon que j'aurai sans cesse les yeux.

Une réflexion que j'ai déjà éloignée , se reproduit malgré moi. Suivre les pas de quelqu'un , épier ses actions, l'écouter, surprendre jusqu'à sa pensée, n estce pas manquer à riionnêteté, à la délicatesse, à la retenue qui siéent aune jeune personne? ^y a-t-il pas de la:

bassesse à profiler d'avantages qu'on ne doit qu'à une espèce de trahison? Voilà ce que je me demande à moi-même, et ce qui alarme ma conscience, dont je ne sais pas, dont je ne veux pas étouffer la voix. Cependant 'quand je compare ce que je dois à chacun des êtres qui composent la société , à la tendresse exclusive que j ai vouée à Jules et à mon père; quand je pense qu'il s'agit du bonheur du premier , et du repos du second; que négliger de les éclairer, c'est les pousser moi-même dans le précipice qee je vois ouvert saus leurs pas ; quand je me dis que ce secret sera renfermé

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«ntre nous; que d'ailieurs une coquette; qui est Tennemie de tous , n*a droit aux mënageniens de personne, la force de mes premiers raisonnemens s'atténue , mes craintes se calment, mon audace renaît et se soutient de la pureté de mes intentions. Le sort en est jeté : je connaîtrai mademoiselle d'Apremont.

Je ramène ma mère à la grande pièce d'eau , autour de laquelle la foule est rassemblée. Les regards sont fixés sur deux nacelles dorées, que lamour a chargées de guirlandes de fleurs et d'emblèmes ingénieux. La belle d'Apremont est dans lu ne , et ses amans sont ses rameurs. Dans l'autre est une jeune femme qui paraîtrait jolie, si sa concuiTente ne réunissait au plus haut degré tous les genres de séduction. On va disputer le prix de la course : ce sont trois écharpes vertes que les vainqueurs porteront pendant la durée de la fête , et qu'ils recevront des mains de celle pour qui ils auront vaincu. 11 est facile de prévoir qui favorisera la victoire ; la jeune dame a pour rameurs son mari et ses deux frères.

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Une musique militaire donne le si- «;nal du départ. Les rames frappent ensemble Tonde unie et transparente.

Deux hommes seulement manient l'aviron; le troisième tient la barre des gouvernail, etse dispose à couper la barque rivale. La fortune paraît indécise pendant quelques minutes. Mademoiselle d'Apremont est inquiète ; elle encourage ses rumeurs du geste et de la voix, t^a proue de Taùtre nacelle a dépassé la sienne ; la barre du gouvernail est tournée ; quelques secondes encore , elle va présenter le flanc , et arrêter , en continuant de s'élancer vers le but , la femme ambitieuse qui prétend à tous les genres de gloire. Elle se croit perdue et ne se déconcerte pas : elle promet un baiser à chacun de ses rameurs. Ils font des efforts terribles et soutenus ; ils repoussent la barque ennemie avec une violence qui fait craindre qu elle ne chavire. On pousse un cri d'effroi. M. d'Apremont rassure les esprits , en criant qu'il n'y a que deux pieds d'eau. Le rire succède aux larmes. La jeune femme, qui court contre

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