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PORTRAIT DE M""= LABILLE-GUIARD JEUNE, PAR ELLE-. M È. ME, PASTEL

(Collection de M. Charles Porqucl.)

avec la physionomie bien connue de la brune artiste. Disons à ce propos que toutes les fois qu'un tableau de l'époque représente une femme occupée à peindre, on croit y reconnaître M"'" Vigée-Lebrun. Ce pastel rappelle, au contraire, trait pour trait, avec quelques

i . Ce pastel, de forme carrée, a figuré à la vente Hope en 185'd et, depuis, à la vente Monpelas.

années en moins, notre intéressante pastelliste, telle qu'elle s'est représentée plus tard entourée de ses élèves.

M""" Guiard est alors une gracieuse jeune femme de vingt-huit à trente ans. Le visage est ovale, le nez assez long, d'un joli dessin, la bouche sérieuse comme du reste toute la physionomie. Les cheveux blonds, légèrement poudrés, sont relevés à la mode du temps et coiffés de ce fouillis de dentelles dont elle aimait à parer ses modèles. Le corsage de satin blanc est orné d'une sorte de berthe de velours bleu. La main passée dans la palette, la jeune artiste s'apprête à peindre. L'exécution rappelle le faire de sa Cléopâire, dans la correction un peu froide du dessin.

Au Salon de 1783 l'artiste exposa un autre portrait d'elle, peint cette fois, que Bachaumont, ou plutôt son continuateur, décrit d'une façon singulièrement précise : « M"^* Guiard tient le pinceau à la main, son corps est penché en avant et dans cette attitude de l'abandon oii l'âme est tout entière occupée de son objet. Sa tête vigoureuse annonce les conceptions fortes dont elle est pleine et son vêtement simple et pittoresque atteste et son talent et sa modestie. »

A rapprocher, comme ouvrage du même temps, le beau portrait de M"'" Mitoire, petite-fille de Carie Vanloo, qui figura également en 1783 au milieu de ses figures d'artistes : pastel tout plein de bonne grâce et de simplicité. M""' Mitoire est assise, offrant le sein à son plus jeune enfant, et tourne légèrement la tête pour répondre à son fils aîné, un blondin en chemisette, appuyé sur un guéridon qui porte son goûter.

Souriante dans l'auguste exercice de la fonction chère à Jean- Jacques Rousseau, la jeune mère n'a nul besoin d'une (( remplaçante ». Tout respire la santé dans cet appétissant pastel. D'une belle chair flamande blanche et rose, aux seins gonflés de lait, la femme reste élégante dans l'accomplissement des devoirs de la maternité. Aux cheveux poudrés s'accroche une rose, et la jupe, retenue par des brassières ténues, est faite de satin bleu.

Sincère comme nous la connaissons, M™^ Guiard a peint l'enfant en bas âge tel qu'elle le voyait, comme elle rendait la belle gorge de la mère, et n'a pas assez sauvé ce que le petit corps pouvait avoir de rougeàtre et de peu gracieux. N'importe, l'ensemble forme un agréable tableau et la tonalité de ce pastel est blonde, argentine et non pas grisâtre, comme l'a osé dire un critique du temps. Ce gourmand de Grimod de La Reynière, un peu le cousin de

ADÉLAÏDE LABILLE-GUIARI)

]\j[me Mitoire, n'avait pas eu trop mauvais goût, si l'on en croit la légende.

Signé Lahïlle f. Giiiard 1783, donc contemporain des portraits des membres de l'Académie royale qu'elle exécutait alors, cet impor-

jjme jiiTOIRE ET SES ENFANTS, PASTEL PAR iM"" LABILLE-GUIARD (Collection de M">' veuve Sannf.)

tant pastel nous renseigne aussi sur les relations amicales de l'artiste avec la dynastie des Vanloo. Elle peindra bientôt l'un d'eux, Amédée Vanloo, oncle de M"'" Mitoire\ comme second morceau de réception.

1. M'°'= Mitoire était la fille de M°"= Hron, fille elle-même de Carie Vanloo, frère de Louis-Michel Vanloo et oncle d'Amédée Vanloo.

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C'est qu 'il s'agissaitalors pour ]M""'Guiard, qui s'était mise bravement sur les rangs des 1782, de frapper un grand coup et de justifier des prétentions académiques qu'elle n'était pas seule à caresser, en exécutant ses ouvrages sous les yeux mêmes de ceux appelés à la juger et à lui donner leur suffrage. Tous les écrivains qui se sont occupés d'elle, Lebreton, Villot, Fidière, sont d'accord pour applaudir à la bonne idée qu'elle eut de demander aux académiciens de faire leur portrait : Vien, Beaufort, Voiriot, Pajou, Vincent, Bachelier, Gois, posèrent devant elle et devinrent autant d'amis. Aussi son élection ne faisait-elle aucun doute, tandis que, malgré tout son talent, il fallut à sa jeune rivale, M™^ Lebrun, soutenue par toute la haute société, favorite de la reine un ordre exprès du roi pour la faire admettre. La seule objection résidait, il est vrai, dans la profession de son mari.

(( Deux femmes, dit Joachim Lebreton, aspiraient en même temps à être de l'Académie de peinture, et toutes deux avaient des titres brillans pour y prétendre ; mais les académiciens craignant que les artistes du sexe n'entrassent en trop grand nombre dans la Compagnie, voulaient, pour parer aux abus possibles, que l'autorité intervînt en faveur des deux qui se présentaient. Ils savaient

d'ailleurs qu'Adélaïde Labille, alors M"'^ Guiard, était en relation avec le ministre des Arts et qu'il lui était facile de s'en faire appuyer. Us le lui conseillèrent donc, plaçant à côté de ce conseil le danger du scrutin secret. Elle repoussa avec force ce moyen oblique, déclarant qu'elle voulait être jugée et non protégée, et que si son talent n'était pas jugé digne de l'Académie, elle travaillerait sans relâche à le perfectionner, qu'elle répondrait à des refus par des efforts nouveaux... »

L'artiste était bien décidée, on le voit, à n'entrer à l'Académie que par la grande porte. Elle voulait aussi faire tomber le préjugé qui s'attache aux œuvres d'art sorties de la main des femmes, et faire taire enfin les malveillants qui disaient ses ouvrages retouchés par une main amie, en peignant sous leurs yeux, les académiciens ses juges, «. afin qu'ils sussent par eux-mêmes si tout son talent lui appartenait ».

Le succès justifia ses prétentions et M"*" Guiard fut agréée et reçue dans la même séance, le 31 mai 1783. Les procès-verbaux de l'ancienne Académie royale donnent quelques détails précis sur cette réception ainsi que sur celle de M""' Vigée-Lebrun, réception qui eut lieu pour celte dernière, malgré l'opposition de son directeur, le peintre Pierre, appuyé sur l'article des statuts interdisant à tout membre de l'Académie le commerce des tableaux.

Il ne fallut rien moins, pour la vaincre, que le désir formel exprimé par la reine, et l'ordre du roi, transmis par le comte d'Angiviller. Devant cette injonction, l'Académie « exécutant avec un profond respect les ordres de son souverain, a reçu la demoiselle Vigée, femme du sieur Lebrun, académicienne, sur la réputation de ses talens ».

L'Académie fit bien et n'eut pas à s'en repentir. Plût à Dieu que la royauté n'eûtjamais commis d'autre abus de pouvoir! Pour M""" Guiard, tout le monde étant d'accord, la chose ne fit aucune difficulté :

« Ensuite M. Roslin, conseiller, a présenté à l'Académie la demoiselle Adélaïde Labille des Vertus, née à Paris, femme de M. Guiard, peintre de portraits qui a fait apporter de ses ouvrages. Les voix prises à l'ordinaire, l'Académie agrée la dite présentation, mais s'étant trouvé dans les portraits qu'elle a présentés celui de M. Pajou dont elle pouvait disposer, l'Académie a accepté le dit portrait pour un de ses morceaux de réception. Le second portrait lui sera ordonné par M. le Directeur. En conséquence l'Académie a reçu la dame Guiard académicienne. »

Et parmi les signataires du procès-verbal de ce jour-là, à côté de quelques honoraires amateurs, comme l'abbé Pommyer, l'abbé de Saint-Non, le duc de Chabot, le baron de Besenval, le comte d'Affry, qui avaient monté la petite cabale en faveur de M"'^ Lebrun, figurent les académiciens ses modèles ou qui allaient le devenir : Vien, Pajou, Bachelier, Beaufort, A. Vanloo, Vernet, Cochin, Suvée, Vincent et autres, dont les portraits, signés Labille-Guiard, ornèrent cette année-là le Salon carré.

La plupart sont revenus au Louvre, et l'on y peut juger à loisir la fermeté de dessin de l'intéressante postulante et goûter le charme de son exécution. Entre eux tous, son morceau de réception, Pajou modelant le portrait de Lemoine, son maître, est celui où M"^*^ Guiard s'est vraiment surpassée par l'éclat des couleurs, la solidité du faire et l'intensité de la vie.

Augustin Pajou, qui n'avait pas l'étincelle du génie qui brille au front de Houdon et dont le talent un peu mièvre se résume dans le buste, si admiré d'ailleurs, de M'"*" Du Barry, est représenté en costume d'atelier, la manche relevée sur les bras nus, en train de retoucher le bronze du sculpteur Lemoine, remarquable par son sourire narquois. Le regard de ses yeux noirs vous suit au passage et l'on éprouve le sentiment que M""^ Guiard a su donner de son ami la plus agréable en même temps que la plus véridique image. Ce pastel fait très bonne figure dans notre grand musée national et mérite d'être placé à côté des meilleurs morceaux de ce genre.

Nous avons déjà dit tout le bien que nous pensions du portrait du peintre Bachelier, placé en regard et si plaisant de facture. A signaler encore, fait pour Vincent, celui de Suvée, que David appelait volontiers « ce cafard de Suvée » ; enfin, son premier ouvrage exposé de peinture à l'huile, le portrait de son vieil ami le sculpteur Etienne Gois.

Il est intéressant encore à présent de connaître les réflexions suggérées aux critiques du temps par ces divers ouvrages, et, à cet égard, la collection Deloynes est précieuse à feuilleter pour ses pièces manuscrites et imprimées, colligées au début par Mariette et Cochin, sur les divers Salons. Voici comment au Mercure de France on appréciait le talent et les pastels de M""^ Guiard :

« Il est plus d'une route pour arriver à la célébrité lorsqu'on prend la nature pour guide et qu'on sait la reproduire avec autant de succès que M™* Guiard. Les portraits d'académiciens qui ont fait

connaître cette artiste d'une manière si avantageuse sont au pastel et tous réunissent à la plus parfaite ressemblance un dessin correct, une touche moelleuse et ferme, un ton de couleur piquant et vrai. « Ne croies pas que ces portraits, ainsi que tant d'autres, offrent une attitude roide, contrainte, qui annonce l'ennui du modèle et la fatigue de l'artiste. Dans ceux de M""^ Guiard, on s'imagine converser

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