M^ LA DUCHESSE D'AIGUILLON
. appartient à, MMKracmor )
arrêté dans son château de Mérévillc, fut exécuté, comme son homonyme, sur la place de la Révolution, mais de l'un de ses fils, François-Louis-Joseph de La Borde-Méréville, député pour le bailliage d'Etampes, qui joua un rôle à l'Assemblée lors des discussions sur la
MJHTHAIÏ 11 U PKINÏliK 11 K A L' F O H T, l> A S T K I, l'Ait .M"° 1. A 1! I L I, K - 0 l' I A H 1)
(Musée tlu l.ouvi'C.l
Déclaration des Droits de l'Homme et la création de la Banque de France. Plus heureux que beaucoup de ses collègues, François de La Borde réussit à passer en Angleterre, où il vendit la partie de la fameuse Galerie d'Orléans qu'il avait acquise.
Quant au M. d' Orléans à\\ livret, c'est, à n'en pas douter, le duc d'Orléans, dit Philippe-Egalité, dont le pastel arrache à la Béquille
74 ADÉLAÏDE L ABILLE-GUIARD
de Voltaire cette exclamation : «Ah! bravo : Il est bien là. Il est parlant. »
Remarque à faire : si M""^ Gùiard prend ses têtes parmi les personnes de marque de la Révolution, têtes remplies d'illusions généreuses, elle les choisit aimées des dieux, car elles tombent toutes ou presque, fauchées à la fleur de l'âge par ce niveau singulièrement égalilaire qu'on nomme la guillotine. Le Vicomte Alexandre de Beauharnais, l'époux de Joséphine Tascher de la Pagerie, dont le pastel orna aussi le Salon de 1791, est décapité à trente-quatre ans, laissant le champ libre à Bonaparte. L'éloquent Barjiave, l'un des seuls ayant montré un peu de cœur et de pitié pour la famille royale, auquel Marie-Antoinette aurait sûrement pardonné, paie de sa tête, à trente-deux ans, sa modération relative. Adrien Duport, formant avec Barnave et Alexandre de Lameth une sorte de triumvirat politique non sans iniluence sur l'Assemblée, arrêté à Melun, ne doit son salut qu'à l'amitié de Danton. Le Prince Victor de Broglie, députe de la noblesse pour Colmar, eut un sort moins heureux et fut guillotiné le 27 juin 179i, à l'âge de trente-sept ans. Son fils, enfant de sept à huit ans, lui ayant été amené avant de monter à l'échafaud, il dit cette belle parole : (( Mon fils, soyez toujours fidèle à la cause de la liberté. »
L'austère Robespierre, « le plus vertueux citoyen de France )>, comme il daignait se laisser appeler, n'a pas fini plus agréablement. A l'époque oîi M""' Guiard le peignit, ce n'était plus le jeune homme austère de la première jeunesse, mais le sectaire à la tète de chat, aux pommettes saillantes, au teint bilieux, au port de tête hautain. Tout cela se retrouve dans son portrait, mais avec une certaine élégance dans le costume de soie noire de député égayé des blancs du jabot. Le sourire inquiétant, l'œil sournois, il place d'une main son chapeau sous le bras, et de l'autre serre la garde de son épée. Un critique lui trouva « de la vérité, du dessin, bien qu'un peu grisâtre ». La Béquille de Voltaire, prise d'enthousiasme, s'écrie à ce propos :
'< Il me semble M'"^ Guiard, que tous vos portraits de députés sont au pastel. Auriez-vous, par hasard, mesuré leur gloire à l'éclat fugitif de ces couleurs ? Ah ! peignez-nous Robespierre à l'huile ! »
Le pastelliste Boze ayant voulu rivaliser d'actualité et fixer aussi la physionomie de l'homme du jour, le même pamphlétaire conseilla à M. Robespierre de s'en tenir aux dames pour faire tirer
son portrait : « En eiïet, M. Boze l'a raté, et, de ce cùté-là, il n'a pas à se plaindre de M""^ Guiard. »
A-t-elle, aux hommes de la Révolution, ajouté le portrait d'une femme qui y a joué un rôle éclatant, celui de M""^ lloland? On pourrait le croire devant le pastel de M""^ Jules Porgès' qui lui est attri-
rOHTKAIT DE U 0 li E S P I E H K K , I' A S I i; L l'Ail M""" L A li I L L E - G U I A R D (Ksiiosilion des l'orliails liislori(|ucs.)
bué. Sans doute notre artiste a dû connaître la femme de Roland de La Platière, puisque l'on a bien souvent attribué à son ami Vincent des profils énergiques aux crayons de couleur qui passent pour la représenter. Est-ce donc l'auteur de VAppcl à la Postérité, cette femme à l'air placide, aux traits réguliers, aux yeux bleus, dont les cheveux blonds s'échappent du bonnet blanc à rubans bleus, à la mode de la Révolution ? Elle montre un sein, • — presque une signa- 1. Collection de feu Henri Porsès.
7G adi':laide LABILLE-GUIARD
turc chez M'""^ Guiard, — que sa main ornée d'une alliance cherche à recouvrir. Mais si l'altribution à l'artiste est possible, l'identification de la femme politique nous laisse indécis.
Il n'en va pas de même du portrait du Comle Henri de Saint- Simon, signé en toutes lettres : Labille dije(iuiard, an quatriènie. Le philosophe qui, à l'époque, s'occupait de spéculations sur lés biens nationaux et n'avait pas encore cherché à organiser la société sur de nouvelles bases, montre, sous ses doigts, sa belle tète de penseur.
Comment expliquer, sinon par amour de l'art ou par l'extrême nécessité, que dans les circonstances cruelles que traversait la France, M'"" Guiard ait eu le triste courage de solliciter encore dos commandes d'un roi qui n'avait plus du pouvoir que l'ombre? Ne lit-on pas dans les Peliles Affiche?, de Paris, à la date du 9 mars 1792 :
« Le roi vient de charger M""^ Guiard de l'exécution de son portrait dans le moment où, venant d'accepter la Constitution, il montre au prince royal son acceptation... Ce tableau, dont le talent connu de l'artiste fait assez prévoir le mérite, est destiné à être placé dans le lieu dos séances du Corps législatif... Le roi a aussi chargé M. David d'exécuter le môme sujet pour la salle du Conseil. La représentation de ce sujet est un hommage rendu à la Constitution et le choix des deux artistes prouve son amour pour les arts. C'est en mettant en concurrence les talents qu'on excite l'émulation et qu'on force le génie à se surpasser lui-même... »
Malgré la ténacité des illusions de M""= Guiard sur la solidité du trône, nous doutons fort que ce tableau ait reçu un commencement d'exécution. La tournure que prenaient les événements entravait singulièrement, en effet, les travaux de l'artiste, lui causant même le plus grave préjudice. Devant une commande aussi aléatoire, nous la voyons, par une pièce retrouvée aux Archives et datée du 4 juillet 1792, rappeler à un personnage dont nous ignorons le nom, Vien peut-être, le mémoire que « des artistes célèbres » lui ont présenté en sa faveur. Elle craint que la petite pension du roi octroyée en 1785, au lieu d'un logement qu'elle réclamait alors, ne lui soit supprimée, et se contenterait, le cas échéant, d'un atelier propre à un peintre de portraits.
La note qui accompagne cette supplique mentionne que l'espoir de faire le portrait de Sa Majesté lui a fait refuser, en 1791 , d'aller en Angleterre, oîi elle était demandée, et que, faute d'occupations, elle est forcée de vivre la plus grande partie du temps à la campagne, dans
l'impossibilité de se soutenir à Paris. Voyant le bonheur de peindre le roi retardé, elle prend la liberté d'insister pour obtenir « le logement aux galleries du Louvre qui est vacant par la mort de M. Gaffieri ». Hélas ! le pauvre Louis XVI avait d'autres préoccupations plus graves que celles de son portrait et du lofement de M""" Guiard !
JKl'NK l'AlUSIE.NNE , PASTEL DE M""" L A li I L L E - fi U I A M I) (Apparlicnt à M. Lion.)
Quant au comte de Provence, émigré de bonne heure, il ne pouvait songer à remplir les engagements contractés envers l'artiste.
A son titre de peintre de Mesdames M""' Guiard avait pu joindre celui de peintre de Monsieur, grand protecteur des artistes, et obtenir de lui la faveur d'une commande importante. Un portrait du Comte de Provence, de sa main, a figuré à la vente après décès de Vincent. Le tableau que M""" Guiard devait exécuter et dont le prince se trouvait occuper le centre, vrai tableau d'histoire à nombreux pcr-
sonnages, aurait permis à l'artiste de déployer toutes ses qualités de composition et de couleur. Il était fort avancé, paraît-il, quand arrivèrent les mauvais jours de 1793, oij tout ce qui rappelait la royauté fut sacrifié sans pitié.
« Ce qui était infiniment plus précieux pour elle que les faveurs de la Cour et le titre de peintre de Monsieur, ce fut l'occasion qu'elle y trouva d'exécuter un des plus grands tableaux qu'aucun peintre de son temps ait eu à faire. Le sujet était la Réception d'un chevalier de l'ordre de Saint-Lazare par Monsieur, grand maître de cet ordre. Elle se livra à ce vaste tableau avec une ardeur incroyable. Tout ce qu'elle avait produit jusqu'alors ne lui semblait que des préludes à
de grands ouvrages qu'elle avait désirés de tous ses vœux Les
artistes qui le connaissaient étaient persuadés qu'il classerait son auteur parmi les peintres dont l'école française se glorifie. »
Cette œuvre, sur laquelle M""' Guiard comptait à juste titre et comme rémunération et comme gloire, était presque terminée, lorsque la Révolution l'enveloppa dans ses proscriptions : « Il fut anéanti avec fureur. »
Lebreton, qui écrivait ses lignes en 1803, n'explique pas comment un tel fait, rapporté également par Villot, put se produire. Ne faut-il pas supposer un envahissement de l'atelier de la rue de Richelieu en quelque fatale journée de 1793, par une populace en délire lacérant la toile objet de tant d'espoir?
« Voir détruire en un instant le produit de plusieurs années de travail et s'évanouir les plus douces espérances sans pouvoir se flatter qu'elles renaissent, c'est, dans la carrière des arts, de ces grands revers que l'on ne peut bien juger que lorsque l'on est initié aux jouissances des artistes. M™'' Guiard sentit vivement ce coup. Dans la suite, elle retrouva tout son courage; jamais elle ne recouvra sa santé entière. »
Que devint-elle après la destruction de son tableau? Ecœurée, malade, proscrite, alla-t-elle se réfugier à la campagne, à l'heure où beaucoup de ses amis montaient sur l'échafaud, ou bien passa-t-elle en Angleterre où l'appelaient des amis et des travaux? La situation était dangereuse et son portrait de Robespierre ne l'eût pas sauvée. Tous ceux qui avaient eu des attaches avec la Cour étaient suspects. Près d'elle, M""^ Griois, la sœur de Vincent, impliquée dans le complot royaliste du baron de Ratz, portait sa tète sur l'échafaud avec cinquante-sept autres victimes, place « du Trône renversé ». Rien que, suivant Lebreton, « aucun événement n'ait eu le pouvoir de
courber sa raison sous le faix du chagrin », la plus simple prudence lui commandait de se faire oublier et, de fait, l'exposition ouverte de 1793 se fit sans elle.
Il ne semble pas qu'elle se soit éloignée beaucoup de Paris, où la rappelait d'ailleurs une instance judiciaire. La Révolution aura, du moins, été bonne en quelque chose à M""^ Guiard, en lui permettant de rompre une chaîne depuis longtemps pesante. La loi qui autorise le divorce est de septembre 1792 : le 12 mai 1793, l'artiste faisait prononcer le sien et reprenait enfin la libre disposition de sa personne.
Nous la voyons reparaître au Salon de 1793, sous le nom de « Labille dite Guiard». Elle a enfin obtenu un logement au palais des Arts et des Sciences, ainsi qu'on appelait alors le Louvre, et n'expose plus guère que des portraits d'hommes : le Citoyen Lebreton'^, chef des bureaux des musées à l'Instruction publique, le Citoijen Viîicent, peintre, le Citoyen Baignère, médecin, le Citoyen Sevestre, architecte, et plusieurs autres sous le même numéro. Joachim Lebreton, plus tard secrétaire perpétuel de la classe des Beaux-Arts à l'Institut, est celui-là même qui, en 1803, prononcera son éloge.
On peut apprécier à nouveau la conscience, le réalisme de bon aloi de sa peinture dans le portrait particulièrement soigné de son ami Vincent, son mari bientôt. On en connaît plusieurs répétitions. André Vincent n'est plus alors le jeune maître que M™"^ Guiard nous a montré aux crayons de pastel, dans son joli costume de velours rose. Les traits sont toujours fins, la physionomie toujours sympathique, mais iL porte dès longtemps lunettes et cinquante années de travail et de professorat ont passé sur cette tête grisonnante. Il est assis dans un fauteuil de bureau canné, la palette à la main. La redingote à large collet est marron sur la haute cravate blanche, d'où sort le jabot plissé.
(( On aime à voir, écrivit-on alors, le portrait de cet artiste estimable de la main de la citoyenne Guiard. Elle l'a rendu avec toute
1. Joachim Lebreton, né à Saint-Méen en 1700, mort à Rio-de-Janeiro en J8I9, avait épousé M""= Darcet, fille de l'inspecteur général de la Monnaie. Membre du Tribunal et de l'Institut, il fut nommé secrétaire perpétuel de la classe des Beaux-Arts. En 1815, une sortie contre Wellington, à propos de l'enlèvement des marbres du Parthénon, le fit exclure de l'Institut, Il partit pour le Brésil avec des artistes et des industriels et y mourut.
la ressemblance dont l'art de peindre est susceptible, et cette qualité n'exclut pas de cet ouvrage le bon effet, le pinceau hardi et l'ingénieuse disposition de l'attitude. Les autres portraits de la citoyenne Guiard portent l'empreinte du même talent et ne laissent pas d'équivoque sur leur ressemblance avec les modèles qu'elle s'est choisis. »
Il n'est que temps d'esquisser ici la figure de l'homme que l'on sent de longue date dans la coulisse, du confident, du témoin de sa vie, son conseiller dans ses travaux, André Vincent, artiste de grand mérite, auquel rendent hommage tous ceux qui ont parlé de lui, de son art de composition, de sa science du dessin, de l'aménité de son caractère.
Fils d'un miniaturiste de religion calviniste, originaire de Genève, très employé à la Cour de Louis XV, François-André Vincent naquit à Paris le 30 décembre 1746, et y mourut le 3 août 1810. Son père le destinait au commerce, quand, attiré par un goût irrésistible, il abandonna, suivant le Pauscmias fra?irais, « Plutus pour Minerve », ce qui revient à dire qu'il quilla le banquier chez lequel son père l'avait placé, pour entrer dans l'atelier de Vien. C'est grâce aux instances et à l'amitié de Roslin que se fit cette volteface qui devait nous donner un estimable peintre de plus.
Nombreux succès dans l'atelier du « restaurateur du goût ». En 1766, il n'a que le second prix de peinture, — le vainqueur est son camarade Ménageot, — mais remporte le premier Grand Prix en 1768, avec la pension du roi (trois ans à Paris et trois ans à Rome), sur le sujet de Germanicus apaisant la sédition dans son camp. Vincent avait vingt-deux ans.
L'Académie fermait les yeux sur sa religion, à cause de son talent, mais le dévot Natoire lui fit à Rome toutes sortes de tracasseries. 11 ne fallut pas moins que l'intervention de l'ambassadeur de France, le cardinal de Bernis, pour les faire cesser. L'étude de l'antique, les grands maîtres, la nature, tels furent ses modèles.
Il était encore à Rome en 1774, terminant ses années de séjour, quand le fermier-général Bergeret y vint en compagnie de Fragonard. Les pensionnaires de l'Académie de France, Ménageot, Rerthélemy, l'architecte Paris, lui firent fête, s'empressant à lui servir de guides dans les palais et à travers les ruines. Vincent brossa le portrait du financier en déshabillé du matin dans une esquisse vivement enlevée, maintenant au musée de Besançon, et lui fit même la surprise de peindre « délicieusement » sa levrette blanche. A la vente
de Bergeret, en 1785, il ne s'est pas trouvé moins de neuf peintures de Vincent.
A son retour à Paris, précédé de la réputation d'un artiste
PORTRAIT d'ANDRÉ VINCENT, PAR }iV"° L A B I L L E-0 U I A R D (Colleclicn de M. Dccaux.)
auquel le plus bel avenir était réservé, Vincent, a écrit Miger, fut forcé pour ainsi dire, par plusieurs amateurs dont son ami M. de Vandœuvre, qui lui avait donné un atelier chez lui, d'ouvrir une école 011 aflluèrent bientôt les élèves.
« Sa manière d'enseigner était admirable », ajoute-t-il, aussi ses élèves eurent-ils toujours de nombreux succès dans les concours.
M™'= Guiard ne fut pas la dernière à profiter de son expérience, leçons tout intimes auxquelles il semble que se soit rapidement mêlé un sentiment plus tendre, ou tout au moins une affection partagée qui ne paraît avoir été un mystère pour personne. Vincent avait, il est vrai, retrouvé mariée son amie d'enfance, mais heureuse assez peu pour qu'il entreprît de la consoler. Cette intimité ne devait cesser qu'avec la vie. Pendant vingt-cinq ans, ils ont travaillé et vécu côte à côte, peignant et exposant, M™^ Guiard ses portraits, Vincent ses tableaux d'histoire. Agréé, le 31 mai 1777, à l'Académie royale, son morceau de réception. Borée enlevant Orythie, relégué, dit-on, dans les greniers du Louvre, l'y fit admettre définitivement le 27 avril 1782.
Bornons-nous à signaler ses principaux tableaux : Le Paralytique à la piscine (Musée de Rouen) ; Achille secouru par Vidcain (Salon de 1783); Pœlus et Arria, tableau que tous les critiques se sont accordés à trouver trop sombre ; Le président Mole saisi par les factieux (1783)^ commandé par le roi et dont une bonne répétition existe encore au château de Champlatreux.
« Le pinceau de M. Vincent, lit-on dans le Discours sur la peinture, se prête heureusement et sans effort à tous les sujets qu'il traite. Personne n'a mieux su varier son style suivant les circonstances.... Doué d'un tact délicat, d'une sensibilité exquise, il s'est approprié les manières des plus grands maîtres sans en être l'esclave ; en les imitant, il n'a fait qu'obéir à l'impulsion de son génie. »
A noter encore un Bélisaire (Musée de Montpellier), sujet où il a devancé Louis David ; Henri IV rencontrant Sully blessé à la bataille d'Ivry, exposé au Salon de 1787 ; Renaud et Armide, fait pour le comte d'Artois. En 1789, Zeuxis choisissant pour modèles les plus belles filles de la ville de Crotone, excellent prétexte pour nous montrer quelques beaux corps de femmes. Enfin la Leçon de labourage du Musée de Bordeaux. D'un ton clair, argentin, ce tableau, commandé par Boyer-Fonfrède, le représente procédant à l'éducation de son fils : c'est une peinture « agricole et sensible », tout à fait dans les idées du temps.
A laisser de côté des tètes d'études académiques aux trois crayons qui ont servi de modèles à tant de générations, pour signaler, comme note imprévue, toute une décoration de salon très élégante, égale par l'exécution aux travaux des meilleurs ornemanistes ; quatre panneaux allégoriques aux Arts ' : la Musique, la Peinture, VArchi- 1. Vente faite à Paris en 1893.
leclure et la Sculpture, dont les figures principales sont entourées d'ornements dans le goût antique. Vincent paraît s'être représenté lui-même dans le panneau de la Peinture, revêtu du manteau à triple collet.
A la création de l'Institut, l'ancien membre de l'Académie royale fut des premiers compris dans la classe des Beaux-Arts. Nombre de jeunes peintres, Thévenin, Pajou le iils, Meynier, Mérimée, Horace Vernet, Heim, d'autres encore, fréquentaient son atelier du Louvre. « Aucun maître n'a été plus chéri de ses élèves. Il est leur ami et leur père », lit-on dans le Pausanias français, publié par Chaussard en 1806 : « C'est aussi l'artiste le plus aimable et le plus spirituel. 11 est bon musicien ; il a cultivé les belleslettres ; il s'exprime avec grâce.... «
Auprès de ce compagnon distingué, modeste et discret, s'écoulèrent les dernières années de M""^ Guiard. Bien que travaillant toujours, elle ne s'était jamais remise de ses émotions lors de la Révolution.
« Ce fut peu de temps après cette époque d'inactivité forcée dans son art, que commença la période de souffrances qui n'a fini qu'avec sa vie, coupée d'intervalles dont elle profitait pour ressaisir ses pinceaux. »
Son exposition de l'an vi (1798) est encore intéressante. A côté du portrait du citoyen Janvier, mécanicien-astronome , elle montrait celui du citoyen Charles, professeur de physique, faisant une démoristration d'optique et tenant un réflecteur solaire. Cette toile, que possède la bibliothèque de l'Institut, n'est pas de ses meilleures. Le bras désignant l'instrument placé sur une table manque de naturel, mais la tête bienveillante du célèbre aéronaute, encadrée de longs cheveux, est celle que l'on imagine à l'homme excellent qui devait, par bonté et compassion, épouser à soixante ans la jeune orpheline recueillie par lui. M™'' Charles est l'Elvire des Méditations et la Julie des Pages de la vingtième année, la jeune femme poitrinaire qui a si délicieusement inspiré Lamartine. Infortuné Charles !
Le plus réussi des portraits exposés fut celui de la Citoyenne Capet peignant en miniature, dont nous avons donné la reproduction. C'est chez l'un de nos fins connaisseurs, M. Sigismond Bardac, que nous avons retrouvé celle toile, remarquable par la sincérité de son exécution. La rieuse élève de M""" Guiard, aux cheveux grisonnants déjà, s'échappant en désordre d'une sorte de calotte de velours, un grand col blanc sur la robe de soie noire, la minuscule
palette de porcelaine à la main, se retourne légèrement pour regarder souriante. La voilà la compagne dévouée de M""' Guiard, à l'œil intelligent et interrogateur. Ce portrait, dont un critique du temps louait la tète « pleine d'esprit et de vérité », est peut-être celle de ses œuvres où elle a montré le plus de sentiment.
Les salons sont devenus annuels : à celui de l'an vu, M""' Guiard figure encore au livret avec la Citoyenne Ch... portant dans ses bras im enfant quelle nourrit, ressouvenir d'un pastel où elle avait montré dans la même occupation la petite-fille de Carie van Loo ; avec le portrait du célèbre avocat Gilbert Dclamalle, représenté plaidant, et celui du citoyen Dublin, artiste du Théâtre-Français.
Enfin, au Salon de l'an viii (1800), l'artiste épuisée exposait un grand tableau de trois mètres de large, ainsi décrit :
<( Le citoyen D..., entouré de sa famille s'occupe de l'instruction de son fils. Il met sous ses yeux les remarques de Vaillant sur les oiseaux d'Afrique. Son épouse quitte son ouvrage pour écouter la lecture, tandis que sa fillette, qui jouait à la poupée, curieuse devoir les oiseaux, attire à elle le cahier, etc.. »
A en juger par la description, cette scène familiale, dernière œuvre de M™" Guiard, doit être charmante. On y retrouvait, paraîtil, sa vigueur et sa facilité. Nous regrettons d'autant plus que l'anonymat dont elle a enveloppé ses personnages ne nous ait pas permis de la rechercher. L'artiste s'est ainsi désignée dans le livret : « M""^ Vincent, née habille [ci-devant Guiard), élève de son mari, au Palais national des Sciences et des Arts. » C'est qu'en effet les deux artistes se sont enfin décidés à régulariser une situation de fait, et leur union légale est toute récente, puisque le contrat de mariage, par lequel M'"" Guiard épouse François-André Vincent, membre de l'Institut, a été fait à Paris par Charpentier, notaire, le 19 prairial, an VIII (8 juin 1800)'.
Dès lors, M""" Vincent achève son existence, non loin des ateliers d'élèves de Vincent, de Regnault et de David, dans un calme nécessité par une santé chancelante, entre quelques amis, confrères ou voisins, logés eux aussi aux galeries du Louvre, les sculpteurs Gois père et fils, Honoré Fragonard, Vien, qui allait bientôt devenir le comte Vien; Suvée, « le plus encuirassé des aristocrates », à en croire David; Lebreton, son panégyriste; le graveur Bouilliard et sa fille. C'est Jacques Bouilliard qui a gravé le tableau de Borée et
1 . Renseignement communiqué, avec d'autres de même nature, par M. Alfred Bégis.
Orythie, de Vincent, et en petit celui de Madame Elisabeth. Claude Hoin, le charmant gouacheur, était de ses intimes et nous a laissé de l'artiste une petite eau-forte, qui est tout ce qui se trouve comme portrait d'elle uu cabinet des Estampes. N'oublions pas Hubert Robert, le grand paysagiste, encore un familier de ce temps-là, l'air bonhomme, la trogne enluminée de joyeux vivant, qu'elle nous
POU TU Ail 1) IIUUEHT R 0 B E H T , l'ASTEI, PAU M"" L A Li I 1. L E- U U I A B I)
(Collcclion de M. Pierre Dccoiii'ccUe.)
montre coiffé de son chapeau tromblon, un dessin à demi roulé dans la main. Son plus forme appui fut Vincent, « qui avait, comme maître, élevé son talent presque jusqu'au sien propre et qui répandit du bonheur sur toute sa vie comme ami et comme époux ».
Joachim Lebrcton, bien placé pour écrire ces lignes, ajoutait encore : k Exigeant peu du monde, M""^ Vincent se croyait en revanche dispensée de lui sacrifier son temps, sa véracité, sa droiture, fruits de la vie retirée et laborieuse, excellents pour conserver à l'àme tout son ressort, mais trop âpres pour être agréables dans le com-
80 ADÉLAÏDE L ABILLE-GUIARD
merce ordinaire où l'on aime à n'échanger que des déguisements polis. Sa pensée était franche et courageuse, son esprit fécond en moyens. Rien ne l'étonnait; elle usait les obstacles quand elle ne les renversait pas »
Décidément, Adélaïde Labille-Guiard-Vincent n'a pas été que peintre de talent, ce fût encore un caractère.
Le sympathique artiste mourut le 4 floréal an xi (2i avril 1803), « après soixante-six jours d'une cruelle maladie, supportée avec un courage que n'ont pu altérer un seul instant ni les souffrances aiguës, ni le spectacle plus difficile à supporter de la profonde affliction de tout ce qui lui fut cher ».
Répondant à Claude Hoin, qui lui écrivit de Dijon pour lui exprimer ses regrets, Vincent le remercia de son témoignage d'intérêt dans la perte d'une épouse, « que son esprit, son caractère et ses talents rendaient chère à tous ses amis, et à laquelle il donne chaque jour le juste tribut de ses regrets » .
Malgré sa frêle santé, Vincent survécut à sa femme encore 13 ans, et mourut à l'Institut, palais des Quatre-Nations, le 4 août 1816, après avoir vu disparaître autour de lui presque tous les artistes du siècle précédent, Fragonard, Greuze, Suvée, et son vieux maître Vien en 1809.
Au moment de la mort de sa femme, le mobilier du ménage Vincent avait été estimé 20.000 francs. Au décès de Vincent, on prisa ce qu'il laissait 80.000 francs. Dans la vente qui eut lieu alors, on peut relever quelques indications curieuses'. C'est ainsi qu'au milieu d'un grand nombre d'esquisses de sa main et de dessins pour ses grands tableaux, figuraient des études de Mérimée, Meynier, Thévenin, hommages à leur maître vénéré. On voit Pajou le fils, l'un de ses élèves, acheter 127 francs le dessin du Mole apaisant une sédition.
Ce qui nous intéresse davantage, c'est de savoir l'accueil fait alors aux œuvres de M""^Guiard. Ah ! l'école du xviii^ siècle n'était rien moins qu'en faveur au mois d'octobre 1816.
Le portrait en pied de Madame Adélaïde de France, répétition de celui de Versailles, se vendit 80 fr. 1 sou. Ce sou fait rêver. Fut-il racheté par la famille, ou bien est-ce le même qui fit 7.000 francs à la vente La Réraudière, en 1885? L'ébauche de celui
1. Notice des tableaux, dessins et estampes, composant le cabinet de feu François- André Vincent. Paris, Crapelet, 1816. Broch. in-8°.
de Madame Victoire, dans un fond de paysage, 40 fr. 10 sous et une Femme assise tenant un livre, 18 francs.
Les pastels n'eurent pas meilleur sort. Le portrail de Monsieur, comte de Provence, 79 fr. Le beau pastel représentant Madame Victoire, sans doute celui du Louvre, 168 fr., et celui de Madame Elisabeth, 200 fr. Le portrait de Vien, que les Vincent avaient précieusement conservé, se vendit 38 francs.
La revanche est arrivée avec le succès, presque la gloire. Les amateurs rendent justice aux belles qualités de M™'^ Guiard ; ils admirent la fraîcheur de son coloris, la franchise d'exécution de ses portraits, le naturel de leur pose. Sa peinture comme ses pastels sont fêtés dans les ventes. On les expose dans les salons éléganls en belle place, le plus souvent en pendant d'un portrait de M""' Lebrun, car il était dit que la rivalité des deux femmes artistes qui ont tant honoré l'Ecole française persisterait même au delà du tombeau.
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M"' GUIAHD, EAU-FOliTE PAU C L A U [J li HO IN