Adélaïde Précédée d'une notice
C'est toujours une chose délicate que de se prononcer sur la valeur de ses contemporains. Beaucoup s'y trompent, et des plus ingénieux. On ne saurait donc en vouloir aux Parisiens de la monarchie de Juillet d'avoir considéré le Comte Arthur de Gobineau comme un homme quasi insignifiant, et de lui reconnaître tout au plus de la naissance et une grande culture.
Messieurs Chlendowski, Souverain et Tarride apprirent à leurs dépens cet arrêt de l'opinion. Ces éditeurs s'étaient avisés d'imprimer les premiers essais de Gobineau. Chlendowski publia le Prisonnier Chanceux^, et Souverain les Aventures de Nicolas Belavoir -. Ce sont des romans historiques dans le genre alors en vogue, dont raffolait la clientèle des cabinets de lecture. Ces ouvrages sans grande originalité témoignaient pourtant des connaissances étendues de leur auteur, de son goût très vif pour le passé, et surtout d'une verve et d'une spontanéité de vrai conteur.
' Paris, 1847, trois volumes in-8°.
» 1852, quatre volumes in-8". Ce roman parut sous le pseudonyme d'Àriei Des Feux.
L'insuccès de ces publications fut complet. Les libraires les mirent au pilon. Le même sort attendait Ternove^ roman étrange et profond, le premier des écrits de Gobineau, dans lequel se révèle sa personnalité entière'.
Dans ce roman, les souvenirs de Louis de Gobineau, officier de la garde royale, qui pendant les Centjours suivit les Bourbons à Gand, furent largement utilisés par son fils. Mais Arthur de Gobineau y mit beaucoup de son âme. On retrouve plus d'un trait de son caractère dans cet Octave de Ternove, pauvre, fier et sensible, plein de mépris pour le monde qui l'entoure, et pourtant animé du désir de le dominer. Un profond sens psychologique, une sorte d'avidité à montrer la nature sans fard, voilà ce qui distingue ces pages et qui apparente leur auteur à Stendhal. Octave de Ternove, ce paladin de l'ancien régime, c'est en quelque façon un Lucien Leuwen gentilhomme. Je ne sais si Gobineau a jamais connu Stendhal. Mais le certain, c'est qu'il existe une réelle affinité entre ces deux esprits. L'un comme l'autre, ils plongent leurs racines dans le dix-huitième siècle. Et leur existence même présente des ressemblances frappantes.
' Ternwe vit le jour dans le feuilleton du Journal des Débats.
11 fut édité en 1848. C'est un livre excessivement rare, bien qu'il semble qu'il ait eu deux éditions différentes, toutes les deux à Bruxelles. On trouve cet ouvrage à la Bibliothèque Nationale avec le titre : Arthur de Gobineau. La Nou-ijeauté Littéraire. Terno-ve. Librairie de Tarride, rue de L'Ecuyer, 8. Trois volumes in- 12*. — Mon exemplaire est en deux volumes in- 1 2°, avec une vignette au titre, imprimé par Meline, Cans et C'°.
Tous deux, ils eurent une enfance triste, une adolescence amère.
Les parents de Gobineau vivaient séparés. Le jeune Arthur grandit sans connaître la douceur du foyer familial. Il vint à Paris en 1835, à l'âge de dix-neuf ans. Et pendant plus de dix ans, continuellement frustré dans son espoir d'obtenir son indépendance par la littérature, il mena l'existence pénible d'héritier sans fortune dans la maison d'un vieil oncle bizarre.
Enfin la vie finit par lui sourire. Il rencontra une compagne et un ami. En 1846, il épousait Mademoiselle Clémence Monnerot. Quelques années auparavant, il avait fait la connaissance d'Alexis de Tocqueville. Cet homme éminent s'intéressa à lui, l'honora de son amitié, et parvenu au ministère des Affaires Etrangères, en 184g, il le choisit pour son chef de cabinet. Avant de quitter le ministère, M. de Tocqueville ouvrit à son ami les portes de la carrière. Gobineau débuta à Berne, il alla ensuite en Hanovre et à Francfort, puis il représenta la France à Téhéran, à Athènes, à Terre-Neuve, à Rio de Janeiro, à Stockholm. Pendant sa jeunesse studieuse, il avait acquis une érudition extraordinairement variée et presque encyclopédique. Depuis, il avait parcouru une grande partie de l'univers. Il avait vu de près, au hasard de ses voyages, la haute société aussi bien que les mœurs populaires des pays qu'il traversait. Il observait en artiste et en philosophe toutes les manifestations de la vie depuis
les intrigues des cours jusqu'aux querelles des rues. Peu d'hommes éprouvèrent une curiosité égale à la sienne, et bien peu eurent l'occasion, comme lui, de contempler le monde sous tant de faces. Ajoutez à cela, que ce grand curieux possédait au plus haut degré l'art d'exprimer ses impressions par la plume ou la parole.
Pourtant, il faut se garder de considérer Gobineau comme un amateur, un gentilhomme lettré, qui se serait contenté de répandre sa pensée en brillantes improvisations. Il apportait au contraire à tout ce qui touchait ses travaux la gravité d'un érudit. Et même on doit avouer qu'il n'échappa point au défaut qu'ont souvent les grands remueurs d'idées, à savoir de créer des systèmes et d'en devenir esclaves. Esprit éminemment synthétique, Gobineau s'acharnait à trouver une formule pour expliquer les phénomènes de la vie des peuples ; il prétendait mettre à découvert, selon son expression, " la base encore inaperçue de l'histoire ".
Cette base, il crut la trouver dans la race. C'est la race, selon lui, la raison suprême et fatale qui dirige le sort des nations. Les Arians forment l'élite des races. Tout le reste est négligeable. Ce sont les Arians qui ont créé et maintenu la civilisation occidentale. Les mélanges de races ont corrompu la pureté du sang de ces dominateurs. De là provient l'abaissement complet de notre espèce, l'inévitable décadence de l'humanité.
U Essai sur r Inégalité des Races Humaines\ dont la théorie semble bien discutable, n'en est pas moins un livre admirable dans ses détails. La conviction la plus sincère l'anime. Ce penseur, pour lequel les siècles les plus lointains n'avaient plus de secret, qui avait fait le tour de toutes les illusions humaines, s'attacha aux siennes avec passion. Il leur assujettit toutes les expériences de son intelligence, toutes les réalités de sa vie. C'est toujours cette même idée qui se dégage de tous les ouvrages qu'il écrivit par la suite. Il s'adonne à de longues et patientes recherches afin de prouver sa descendance d'Ottar Jarl, pirate norvégien. Il faisait peu de cas du vénérable hôtel de Bordeaux, où des générations de Gobineau avaient vécu entourées d'une estime universelle. Mais un jour, en face d'un aride rocher Scandinave, il fut ébloui par la vision du château de ses aïeux.
L'Essai sur r Inégalité des Races n'eut qu'un médiocre , succès. Cette œuvre était trop élevée pour atteindre la foule. Les intelligences faites pour la comprendre l'accueillirent avec réserve. Mérimée, tout en rendant justice aux grandes qualités de son ouvrage, écrivait à Gobineau, qu'à son gré, quelques individus bien choisis suffisaient pour relever une race entière, et l'invitait à s'en rendre compte dans les villes où il y avait des cuirassiers en garnison. M. de Tocqueville même, qui témoignait l'estime la plus
' Les deux premiers volumes a<, cet ouvraj^e parurent en 1853, les deux derniers en 1855.
affectueuse pour l'auteur, ne manqua pas d'élever des objections lucides et profondes contre l'œuvre'. Cet échec fut amer pour Gobineau, D'autres revers allaient l'accabler encore. Sa hauteur de gentilhomme, son indifférence de philosophe à l'égard des puissants du jour n'étaient pas de nature à lui gagner les bonnes grâces des chancelleries. Il éprouva des injustices dans sa carrière. Son insouciance des affaires compromit la fortune qu'il avait héritée de son oncle. La catastrophe de 1870 le bouleversa profondément. Enfin, à force d'étudier, d'observer, de méditer, de creuser sa pensée, il avait fini par créer autour de lui une véritable solitude.
Vers 1875, nous le voyons dans un modeste appartement d'une maison bourgeoise à Stockholm, isolé et misanthrope. Pourtant, il honorait de son amitié son valet de chambre syrien ; il couvait de tendresse ses perruches. Juché sur un siège incommode, il laissait son vieux chien Otthellon sommeiller à l'aise dans son fauteuil et interrompait de temps en temps son travail pour lui jeter un regard bienveillant — peut-être au moment même où il venait d'écrire : " Les hommes sont tous, toujours et dans tous les temps d'assez méchantes bêtes, et ce que l'un reproche à l'autre il l'a fait, ou le fera, ou n'a pu ^"
' Correspondance entre Alexis de Tocque'ville et Arthur de Gobineau, publiée par L. Schemann, Paris, 1909, p. 193.
* Histoire d'Ottar Jarl, Pirate Nor-vt^gien, et de sa Descendance, Paris, Perrin, 1879, P- 22.
Cette année-là, le tendre misanthrope fit une rencontre qui devait être décisive pour ses dernières années et pour sa gloire posthume. Il connut Wagner à Rome. Mais ce n'est qu'en 1880, à Venise, que les deux hommes se lièrent d'amitié. Gobineau, sur l'invitation de Wagner, alla lui rendre visite à Bayreuth aux printemps de 1881 et 1882.
Les deux vieillards étaient bien faits pour se comprendre. Tous les deux, ils avaient passé leur vie en lutte avec leur temps. Tous les deux, il partagaient le goût des grandes synthèses. L'un et l'autre s'étaient presque entièrement détachés de la réalité et étaient arrivé au plus haut degré d'une généreuse exaltation.
Certes, ils s'entendaient à merveille, Wagner et ce Français familier de la Walhalla, qui, lui même, s'était plu à élever un autel aux divinités germaniques. Mais le Comte de Gobineau avait beau s'enorgueillir de son sang arian, rechercher le château imaginaire de ses aïeux sur un rocher Scandinave, affirmer bien haut la supériorité de la race germanique, il n'en restait pas moins profondément français. Et sans doute cette dernière qualité-là ne contribua-t-elle pas peu à l'amitié des deux grands hommes.
Pour Wagner, Paris représentait la France, et " cette Babel impure " apparaissait à ses yeux comme un cauchemar, qui lui rappelait les moments les plus pénibles de sa vie. En automne 1839, il quittait Riga et débarquait en France, à Paris, dans un hôtel garni de la rue de la Tonnellerie, près des Halles, après avoir traversé les mers du Nord
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sur un voilier russe. Les dangers du voyage, les rafales deS mers du Nord lui semblèrent bien peu de chose en comparaison des misères qui l'attendaient dans cette ville. II essuya tous les revers, subit toutes les humiliations, endura le plus terrible dénûment. Il en vint jusqu'à s'offrir à ' entrer comme choriste dans un théâtre du Boulevard. On le refusa. Il se tint pour heureux, quand des travaux de réduction pour piano lui assurèrent le pain quotidien.
Vingt ans après, en 1859, r>ous retrouvons Wagner dans un petit hôtel de la rue Newton. Cette fois, ce n'est plus l'indigence qui le fait souffrir, mais l'hostilité de l'opinion contre son œuvre, les sifflets de chasse de ces messieurs du. parterre pendant la première de Tannhauser. Le lendemain de cette soirée, Janin conseillait à ces messieurs d'adopter les armes suivantes : Un sifflet sur champ de gueules hurlantes, et pour exergue : Asinus ad Lyram. Quant à Wagner, il retirait sa partition et quittait Paris.
Lors de son séjour en France, il n'avait connu que l'atmosphère du monde théâtral, de petites et de méchantes gens, à peine quelques hommes de bien, rencontrés au hasard, tel le douanier poète Edmond Roche, qui, lors de l'arrivée de Wagner à Paris, le traita avec bonhomie à l'occasion d'une visite de douane, et auquel le musicien confia par la suite la traduction de plusieurs de ses livrets.
Quand Wagner vint pour la seconde fois à Paris, les amis de Liszt et d'Emile Ollivier l'accueillirent à bras ouverts. Il connut par eux et reçut rue Newton de nom-
breuses personnalités intéressantes, entre autres Baudelaire et Champflcury. Cependant il se trouvait en ce moment-là dans une période de lutte, d'inquiétude constante. Il n'était pas d'humeur à s'occuper du monde extérieur. Il demeura indifférent aux gens qui l'entouraient.
Gobineau fut, en somme, le premier Français pour lequel Wagner éprouva un réel intérêt. Etait-ce la compréhension qu'avait Gobineau de sa musique, ou les théories de race si flatteuses pour l'orgueil germanique que professait son hôte, qui gagnèrent le cœur de Wagner r Ou plutôt, quand ce petit homme frénétique, qui vivait dans l'état d'âme que Nietzsche appelle " la poitrine gonflée " cheminait près de cet ami, grand, mince et pâle, écoutait ses propos si fins, glissant légèrement sur les choses et pourtant si pénétrants, ne subissait-il pas l'attrait d'une intelligence toute française ? Wagner n'était-il pas la dupe de son hôte ? En croyant aimer le descendant du guerrier Scandinave, n'était-ce pas le Français qui l'avait ensorcelé ?
Gobineau, dupe lui aussi, aurait été le premier à se
défendre d'une telle interprétation. Ce Germain imaginaire
méprisait à tel point les Tartufes du patriotisme, qu'il
éprouvait un réel plaisir à braver l'opinion. Mais cette
attitude factice n'a pas trompé ceux qui l'ont bien connu.
Voici le portrait qu'a laissé de lui Albert Sorel, qui fut de
ses amis dans les dernières années de sa vie :
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" Sa conversation est certainement la plus éblouissante que j'aie connue, en facettes, en étincelles, avec un je ne sais quoi de caché, de mélancolique, de tendre que l'on devinait sous la surface ; quelque chose comme les feux d'artifice, dans les soirs d'été, sur le miroir des eaux de Versailles. Très moderne pour l'information, assez lointain pour le goût littéraire, un ton, une délicatesse, une fierté intellectuelle d'homme du monde, peu fréquents chez les gens d'autant de lecture ; une ouverture d'esprit plus étendue, avec plus de sorties, sur des frontières plus larges, que " l'honnête homme " d'autrefois. De l'ironie, de la contradiction, du paradoxe, de la sensibilité très aiguë et perçant tout à coup : un rien, un mot, un geste qui le touchaient, et ses beaux yeux bleus, tout à l'heure si moqueurs, se tintaient d'un brouillard léger, et cette main nerveuse et blanche, toute moite, serrait la vôtre d'une étreinte fugitive ; enfin un tempérament délicieux d'aristocrate français ' ".
Spectacle curieux et touchant à la fois, cette amitié de Gobineau et de Wagner. Voilà que le génie français, auprès duquel Wagner avait passé pendant des années en France, sans l'aimer, sans même le reconnaître, vient lui faire la révérence à Wahnfried et le conquiert dès le premier abord.
D'ailleurs, cet attachement des deux hommes devait
' Albert Sorel, Le Comte de Gobineau. [Le Temps, 22 mars 1904).
être de courte durée. En octobre 1882, Gobineau, de passage à Turin, perdait connaissance dans l'omnibus d'hôtel qui le conduisait à la gare, et mourait quelques heures après.
L'entourage de Wagner, et, plus tard, l'Allemagne entière lui vouèrent un véritable culte. En France aussi, il eut ses admirateurs et ses dévots. Mais ce ne sont pas les mêmes qualités que l'on goûte chez lui de l'un et de l'autre coté du Rhin.
Les Allemands apprécient avant tout son esprit systématique, sa persévérance dans son œuvre. Ils admirent cette sorte de passsion d'alchimiste, avec laquelle il s'acharnait à saisir l'essence même des peuples. Et cette qualité de Gobineau rend particulièrement précieux à leurs yeux l'engouement qu'il manifesta de tout temps pour les choses de leur pays.
Ses compatriotes, au contraire, sont disposés à considérer ses édifices théoriques comme des châteaux en Espagne. Mais ceux qui l'ont approché font grand cas du courage de ses opinions, du côté sobre, clair, aigu de son esprit, de sa liberté et de sa fantaisie. Et ils ne restent pas insensibles au charme qui émane de cette haute figure de gentilhomme philosophe.
Mais les hommes que nous honorons ne sont-ils pas comme des miroirs dans lesquels nous nous cherchons nous mêmes ? Il n'est que justice de retrouver les visages les plus divers penchés sur la mémoire de ce penseur, qui
tenta de pénétrer d'un ferme regard le génie de toutes les nations.
Le Comte de Gobineau avait un goût vif pour les histoires. Dans sa jeunesse, il s'amusait à inventer des contes merveilleux pour sa sœur et pour ses amis. Ce petit monde l'entourait, assis à l'orientale et revêtu de costumes des Mille et Une Nuits.
Au cours de sa carrière mouvementée, il continuait à observer, à imaginer les vies d'autrui, et il se plaisait à traduire ses impressions en des traits précis et vivants. Quelques uns de ses contes, les Nouvelles Asiatiques^ les Souvenirs de voyages atteignent presque la perfection. D'autres ne sont que les rapides visions d'un artiste au tempérament de grand seigneur. La laborieuse mise au point n'était pas son affaire. Mais justement l'absence de tout apprêt littéraire dans ces improvisations ne manque pas de charme.
Tantôt, Gobineau crayonnait rapidement ces jolis mélanges de fantaisie et de réalité. Tantôt, il se contentait d'en éblouir son auditoire.
Adossé à la cheminée, mince, élancé, les yeux bleus, les paupières un peu tombantes, la bouche petite, très en avant, le menton court, les moustaches grisonnantes, il contait. C'était un bonheur pour lui et pour les autres. Il
accompagnait son récit des gestes de sa belle main, faite pour les manchettes de dentelle.
Ce n'était d'ailleurs que dans un cercle intime qu'il laissait libre cours à sa verve de conteur. Les rares personnes qui avaient le plaisir de l'écouter, conservent aujourd'hui encore un souvenir délicieux de ces entretiens.
Un soir, le Comte de Gobineau faisait dans un salon ami le récit d'une anecdote qui s'était passée, disait-il, dans une cour allemande. Ses auditrices lui demandèrent de rédiger cette histoire. Il se rendit à leurs vœux. Il écrivit l'anecdote qu'il leur avait racontée, et leur remit le manuscrit, tout en le recommandant à leur discrétion, car plusieurs des personnages qui figuraient dans son récit, prétendait-il, étaient encore vivants.
C'était l'histoire à^ Adélaïde^ une rapide et hautaine analyse des pires défaillances du cœur humain. Elle dormait depuis longtemps parmi des reliques d'amitié, quand il m'a été donné d'en avoir communication.
Monsieur le professeur Schemann, président de la " Société Gobineau ", auquel je fis part de cette bonne fortune, eut d'abord des scrupules à consentir à la publication de ce manuscrit'. Monsieur Schemann est un des plus anciens disciples de Gobineau, un de ceux qui lui
' M. de Gobineau avait légué ses œuvres à l'amie dévouée de ses dernières années, Madame la Comtesse de La Tour. Celle-ci céda ses droits à la " Société Gobineau " à Strasbourg:.
ont voué le culte le plus touchant et le plus efficace. Il craignait, selon sa propre expression, que ce conte " n'ajoutât pas un nouveau fleuron à la couronne de Gobineau. " Pourtant la renommée de cet esprit altier n'est plus à faire. Et il m'a semblé qu'il ne serait pas sans intérêt pour ses admirateurs de lire Adélaïde à titre de curiosité littéraire. Monsieur Scheman a bien voulu se rendre à ces raisons. Qu'il agrée, ici, mes remerciements les plus sincères.
André de Hevesy.
Madame de Hautcastel arrangea commodément sa jolie tête sur le dossier de son fauteuil ; chacun fit silence et le baron parla en ces termes :
L'année même où Frédéric Rothbanner sortit de l'académie militaire pour entrer aux chevau-légers, Elisabeth Hermansburg le distingua. Ce fut une sorte de coup de théâtre. Rien n'avait préparé la société à une chose si singulière, et, dans le premier moment, les clameurs furent infinies. Le gros Maëlstrom, soupirant déclaré de la comtesse depuis des années, et surtout Bernstein dont les folies pour elle étaient si connues, folies qu'incontestablement elle avait encouragées, jetèrent feu et flammes, et ne manquèrent pas de partisans. Le grand duc, luimême, se laissa toucher par l'indignation générale et adressa à la coupable une épigramme si aiguë qu'elle aurait dû en être transpercée ; mais elle répondit vertement à Son Altesse Royale, et sous une couverture tellement respectueuse, que les rieurs passèrent de son côté. Bref, ce qui était fut et resta tel sans qu'on y pût rien
changer. Au bout de six mois tout le monde sauf les deux transis évincés, en avait pris l'habitude, et il n'en était plus question.
Cependant, en apparence du moins, rien de plus absurde. Elisabeth avait trente-cinq ans et était dans l'éclat parfait de sa beauté, avec une réputation d'esprit grandissant tous les jours et qu'il était impossible de surfaire. De son côté Rothbanner, pour faire admettre son bonheur, n'exhibait que ses vingt-deux ans, une jolie tournure et rien encore de cette valeur intrinsèque qu'on lui a reconnue depuis. Ce joyau était alors caché dans sa coquille. Pour déterminer ce qui était arrivé il avait fallu cette profondeur de réflexion et cette sagacité d'égoïsme, dons précieux de la comtesse, la plus accomplie des créatures en toutes choses et surtout cette sagesse des enfants du siècle qui mène ceux qui la possèdent à n'avoir pas volé la damnation éternelle. Elisabeth Hermansburg avait pensé qu'au comble de sa gloire elle était bien voisine de la pente qui allait la conduire à en descendre. Elle avait monté dans les fleurs; il allait falloir bientôt revenir dans les ronces. Pour savoir ce qu'une femme adorée devient d'ordinaire, elle n'avait eu besoin que de jeter les yeux autour d'elle, et les jardins d'Armide où elle régnait lui avaient montré en foule leurs gazons verdoyants peuplés de vieilles cigales dont les voix prophétiques n'étaient comprises de personne hormis d'elle-même. Elle examina l'une après l'autre les destinées de ces tristes métamor-
phosées et elle crut pouvoir admettre que la cause de leur malheur était à trouver dans l'insouciance avec laquelle chacune avait lié son bonheur à un homme qui la dominait, et qui, partant, la pouvait fuir aussitôt que son cœur à lui conseillerait la désertion.
Elle se dit : Je ferai un heureux. J'aurai un esclave qui me devra tout, et le premier succès, et le premier bonheur et la première gloire et la première expérience. Il m'adorera ; et, si je l'adore, je ne le lui dirai pas comme je le sens, et je régnerai sur lui. Je l'entraînerai où il me plaira qu'il aille et je le connaîtrai à fond : tête et cœur, bien et mal, vices et vertus. Des premiers je flatterai ceux qui me serviront ; des secondes j'étoufferai celles qui pourraient se dresser contre moi. Je l'aurai tout à moi ; d'abord parce qu'il sera très jeune et se donnera sans réserve, et je profiterai de ce moment pour le pétrir et le repétrir de telle sorte que s'il songe jamais à se révolter, il n'aura plus ni nerfs ni muscles pour servir son intention. De cette façon-là je réaliserai une des plus belles fictions des romans, j'aurai créé un de ces amours hypothétiques qui durent toujours, et jusqu'à mon dernier soupir si cela me plaît je serai servie, je serai aimée ; du moins le monde, et c'est l'essentiel, me croira telle. Enfin, en admettant que ce soit là une chaîne propre à devenir pesante, moi et non pas lui, ma volonté, non la sienne, décidera de la rupture.
Quand elle vit Rothbanner pour la première fois, il lui
plut assez pour qu'elle le marquât dans sa pensée du signe de sa possession. Elle prit juste le temps de se convaincre qu'il avait du cœur et tout fut fait ainsi qu'elle l'avait décidé. Il va sans dire que Rothbanner se trouva d'autant plus heureux qu'il ne douta pas de l'avoir perdue.
Les choses marchèrent ainsi très bien pendant cinq ans et chacun peut porter témoignage comme je le fais moimême, que pas une distraction, pas une marque d'ennui ne fut surprise chez l'amant. Madame d'Hermansburg avait alors quarante années échues et les choses allaient à merveille, quand, aussi sottement et mal à propos que tout ce qu'il avait fait dans sa vie, son mari s'avisa de mourir, ce qui fut le signal de la catastrophe, car il se découvrit alors des mystères que personne n'aurait jamais été soupçonner.
Au bout d'un an de deuil, la comtesse qui depuis dixhuit mois environ paraissait souvent préoccupée et d'une gaieté un peu extrême, pressa Rothbanner de reconnaître ce qu'elle avait fait pour lui, en mettant fin par un mariage à l'irrégularité notoire de leur position. Rothbanner fut surpris, et, ce qui n'était pas adroit, il faut en convenir, montrant plus de bonne foi que d'amour, il le laissa voir. Du reste il y avait de quoi s'étonner : la comtesse, de sa nature esprit fort, ne s'était jamais beaucoup préoccupée des questions au-dessous d'elle. Son rang dans le monde, son sang-froid, et, pour tout dire, son audace, avaient toujours commandé et obtenu le respect, et
il était convenu qu'on lui pouvait et devait passer beaucoup de choses. Rothbanner objecta à la fantaisie de la dame que sa délicatesse s'opposait absolument à satisfaire le désir exprime ; il était pauvre et paraîtrait avoir abusé de son influence pour des motifs peu honorables ; on le croirait d'autant mieux qu'en définitive une fort grande différence d'âge existait entre lui et la comtesse, et les unions contractées malgré de pareils empêchements donnent toujours à gloser. Ensuite, il était catholique, la comtesse protestante et, sa famille à lui, qui fermait aisément les yeux sous le manteau de la cheminée, trouverait certainement à redire, et très fort, à une sorte de renonciation publique à des principes héréditaires. Enfin, et c'était là son suprême argument, il répéta à satiété qu'il ne voyait pas pourquoi un bonheur si long, si soutenu si exempt de nuages serait troublé, évidemment troublé, par la manie de changer le bien en mieux.
Tout cela fut bien dit, bien expose ; cependant la comtesse demeura ferme dans sa proposition, et ne daignant prendre au sérieux qu'une seule des objections, elle s'en alla un matin, sans rien dire à Frédéric, trouver l'Evêque de B. Elle fit part au prélat de son désir de se convertir. Le prélat qui n'y entendait pas malice, fut naturellement touché et enchanté. La néophyte avait justement le genre d'esprit qu'elle voulait avoir. Elle alla au devant de toutes les instructions, étourdit les abbés qu'on lui donna pour maîtres par la variété et l'orthodoxie de ses connaissances
théologiques, et, ma foi, par un beau dimanche, le troisième après Pâques, je crois, elle fit tranquillement son abjuration dans la cathédrale de B. à la satisfaction profonde du public. Le lendemain elle revint à la charge auprès de Rothbanner et le somma de l'épouser.
La con\'ersation entre les deux contendants fut d'abord affectueuse et parfaitement tendre ; puis elle devint un peu sèche, et quand la comtesse se fut bien convaincue que la victoire ne viendrait pas toute seule, elle prit son parti et mit le fer sur la gorge de l'antagoniste.
— Ainsi, bien définitivement, lui dit-elle, en le regardant avec des yeux dont il n'avait pas encore vu l'expression âpre et décidée, ainsi vous ne consentez pas ?
— Je ne peux pas.
— Vous ne pouvez pas ?
— Je vous l'ai expliqué.
— Eh bien ! Donnez moi encore toutes vos raisons ! Il énuméra de nouveau, et non sans une nuance de
colère, ce qu'il avait déjà répété vingt fois.
— Ce sont là vos motifs ?
— Vous le savez bien.
— Pourquoi ne me donnez-vous pas le seul véritable ?
— Qu'entendez-vous par là ?
— Je vous demande pourquoi vous ne me dites pas franchement la raison sérieuse qui vous empêche de me céder ?
— Je ne sais ce que vous entendez par là !
— J'entends votre liaison avec ma fille !
— Madame- !
— Avec ma fille ! vous dis-je ; nous voilà enfin en pleine bonne foi, et, c'est ainsi que nous allons nous expliquer.
On peut s'imaginer l'attitude des deux lutteurs, car d'amants il nen était pas question dans ce moment-là. Elisabeth pâle de cette pâleur de l'homme de guerre causée uniquement par la rage de vaincre ; Frédéric agité du trouble de l'animal pris dans une piège dont il voit peu de chances de se tirer.
— Monsieur, dit la comtesse, je ne vous ferai pas de reproches ; calmez-vous, rassurez-vous. Ce n'est pas moi qui puis être votre juge, j'en ai perdu le droit du moment où j'ai abdiqué toute dignité. C'est moi qui vous ai introduit dans cette maison, qui vous y ai fait régner, qui en vous accablant de tout pouvoir, vous ai donné toute licence. Il est naturel que vous en ayez abusé jusqu'au crime. Oh ! ne vous révoltez pas ! au point où en sont les choses, si je puis et dois vous épargner les reproches, il est au moins naturel que vous consentiez à envisager la vérité en face. Si elle n'est pas belle, convenez que sur ce point du moins, ce n'est pas à moi qu'il faut s'en prendre. Vous avez trouvé une enfant toute jeune, incapable de rien comprendre, de rien savoir, de rien prévoir. Mais laissons le passé et songeons à l'avenir. Vous et moi avons donné tant de scandales au monde que je vous avoue mon im-
puissance à en ajouter un nouveau. Peut-être auriez-vous la condescendance d'épouser Mademoiselle d'Hermansburg si je vous en pressais ; mais notre relation a été si publique que la pensée seule d'une pareille monstruosité me fait horreur. Ce sont des arrangements, dit-on, assez ordinaires, je ne l'ignore pas ; mais ils ne vont pas à mon tempérament, et je ne vois qu'une chose à faire : régulariser notre position mutuelle d'abord ; éloigner Mademoiselle d'Hermansburg pour quelque temps et la marier. De cette façon tout peut se réparer et je ne saurais imaginer qu'il puisse vous entrer dans l'esprit de refuser la seule réparation en votre pouvoir.
Dans ce que venait de dire Elisabeth, et qui ne coordonnait pas trop mal, il y avait du vrai, du douteux et du faux ; c'est ce que l'entrée subite d'Adélaïde Hermansburg dans le boudoir de sa mère mit sous le jour le plus lumineux. Adélaïde venait d'atteindre ses dix-huit ans. Elle était blonde extrêmement, blanche à éblouir ; une taille de reine, des bras admirables, rien d'une jeune fille, beaucoup d'une impératrice au grand, moins l'esprit de sa mère, son audace et sa hauteur implacables, et en plus, ce qui n'était pas à dédaigner, le sentiment parfaitement défini qu'elle tenait le pas comme femme aimée vis-à-vis de celle qui ne l'était plus et comme beauté dans sa fleur visà-vis de la rose plus qu'à demi effeuillée. Quant à une notion quelconque des rapports de fille à mère, pas l'ombre.
Il faut avouer qu'entre ces deux olympiennes le pauvre
Frédéric Rothbanner, si doux, si poli, si affectueux toujours, si spirituel quand rien ne presse, ne faisait pas grande mine et je me l'imagine assez, accoudé sur le marbre de la cheminée, dans son attitude toujours élégante et correcte, mais ne trouvant pas le plus petit mot à dire. Elisabeth fut un peu surprise de l'apparition de sa fille, et par son hésitation elle perdit l'avantage de l'attaque. D'ailleurs elle ne savait pas ce que la jeune demoiselle avait dans l'esprit.
— Madame, dit mademoiselle d'Hermansburg d'un ton froid et léger, je vous demande pardon d'entrer ainsi chez vous ; mais comme je suppose que monsieur vous a déjà parlé, vous comprenez si la question m'intéresse et si j'ai quelque sujet de me mêler de mes propres affaires. Depuis quinze jours déjà M. de Rothbanner m'annonce son intention de vous demander ma main ; j'y ai consenti, mais chaque matin et chaque soir il m'allègue quelque raison pour n'avoir rien fait encore. Je désire la fin de cette situation, et je tiens à savoir si monsieur vous a fait connaître nos intentions. S'il n'a rien dit, il faut qu'enfin il s'explique.
— Mademoiselle, répondit la comtesse, vous n'épouserez pas monsieur de Rothbanner.
— Pourquoi, Madame ?
— Parce que M. de Rothbanner m'appartient et m'épouse.
— Répondez, Frédéric ! dit Adélaïde en se tournant
d'un air hautain \ei'S le ieune homme. Celui-ci se trouva en face de deux paires d'yeux qui le tenaient en joue et on ne peut assurer qu'il fût à son aise. Il cherchait à condenser quelque chose de conciliant dans une phrase qui ne déterminât pas une explosion, quand la comtesse prit la parole.
— Mon Dieu ! je ne comprends pas très bien ce débat ; il serait ridicule, il faut en convenir, si votre inexpérience ne l'excusait un peu. Rentrez chez vous et pensez à autre chose.
— Madame, reprit violemment Adélaïde, en croisant les bras sur sa poitrine et en portant alternativement sur sa mère et sur Frédéric des regards où la tempête éclatait, comme je n'ai rien à ménager, je réclame ce qui m'appartient ; et vous, parlez ! dit-elle en frappaiit du pied ; vous savez ce qu'il vous appartient de déclarer !
— Et moi encore mieux ! s'écria Elisabeth. Tenez finissons-en et pas de mélodrame ! J'ai l'horreur des scènes et du mauvais ton. Vous pouvez être assurés tous deux que je ne me laisserai écraser ni par l'un ni par l'autre ; mais que je vous écraserai l'un et l'autre peut-être. Vous, mademoiselle d'Hermansburg, vous n'êtes pas majeure et je vous mettrai dans un couvent, en disant pourquoi ; vous, M. de Rothbanner, vous vous débattrez avec l'opinion publique qui, peut-être, comprendra mal que dans une maison, la mienne, vous vous soyez permis tant de libertés. Je ne vous donne pas une heure pour choisir, je
vous donne une minute. Ou moi, ou ce que j'ai dit ! Répondez !
Adélaïde prononça les mots suivants en serrant les dents, mais d'une manière fort distincte, et en même temps elle regardait le jeune homme en face :
— Le couvent, le déshonneur le plus complet, l'abandon de votre part, tout, mais ne lui donnez pas le triomphe !
La comtesse revint la minute achevée :
— Eh bien ? murmura-t-elle ?
Je ne dis pas que Frédéric joua ici un beau rôle ; mais le sort ne donne pas toujours ce qu'on \oudrait parmi les personnages de la comédie de la vie. Choisir ! C'était là fort mal aisé et je le donnerais en cent aux plus habiles : il était clair qu'en obéissant à Adélaïde Frédéric n'avait ni la personne de la jeune fille ni aucun des avantages de l'amour ; mais en désobéissant à la comtesse, il était déshonoré à tout jamais, perdu pour le monde, chassé certainement de l'armée, obligé de s'expatrier et il n'avait pas le sou, ce qui aggravait singulièrement la situation, ne perdez pas ce point-là de vue. Aussi sa perplexité peut-elle n'être pas héroïque, elle n'en est pas moins assez concevable.
Naturellement, ne sachant au monde quel parti prendre, il prit celui de perdre contenance et son nez rougit légèrement, ses yeux devinrent humides et il tira son mouchoir de sa poche pour se moucher. Ces différents symptômes produisirent sur les deux femmes des effets
très contraires ; Adélaïde sourit avec dédain et sortit de la chambre ; la comtesse se plaça en face de Frédéric et lui saisit les mains.
— En retour, lui dit-elle, je vous pardonne tout, j'oublie tout, je ne vous retire rien du dévouement aveugle que depuis tant d'années je vous porte et que vous connaissez si bien ! Je ne suis ni une sotte ni une bourgeoise. Eh ! mon Dieu, Frédéric, à mon âge on ne se sauve que par la bonté et l'indulgence. Vous êtes jeune... vous avez été entraîné autant qu'entraînant... tout s'oubliera.
Elle parla ainsi pendant une demi-heure sur le ton de l'affection la plus maternelle. Tout autre genre de tendresse n'eût pas été de mise à ce moment, et elle le comprenait comme elle comprenait tout. N'admirez-vous pas aussi avec quel art consommé elle avait supposé d'abord partie gagnée et ville conquise? Frédéric eut bien l'idée de le contester ; mais il perdit du temps à réfléchir à la meilleure manière d'essayer son opposition, et il se trouva au bout d'un quart d'heure si bien enguirlandé, paqueté, emballé, cloué dans sa caisse, que... ce n'est pas qu'il n'eût par moments des spasmes et des soubresauts ; mais rien de plus inutile ! Cet ange d'Elisabeth comprenait tout, excusait tout, ce n'était plus une amante irritée, ce n'était pas môme une future épouse peu exigeante sur la théorie de ses droits, ce n'était pas une Ariane raccommodée avec Thésée par l'entremise de Bacchus,
c'était une sœur de charité ! Enfin il n'y a qu'un mot qui serve : Mademoiselle d'Hermansburg qui, notoirement avait adoré son père, s'en alla passer trois mois chez une de ses tantes à l'époque du mariage de sa mère avec Rothbanner, mais comme il n'était pas moins notoire qu'elle adorait sa mère autant que son père, les trois mois n'étaient pas écoulés qu'elle remuait ciel et terre pour retourner auprès d'elle, ce qui, vu la résistance opposée à son désir, détermina l'ouverture d'une campagne stratégique auprès de laquelle les plus savantes manœuvres des généraux anciens et modernes ne sauraient que pâlir. La comtesse disait à toutes ses bonnes amies : — Ma fille est un prodige de dévouement et d'abnégation ! Qu'elle n'ait pas de goût pour son beau-père, je ne saurais le trouver mauvais, et je lui en veux d'autant moins que dans toutes les lettres qu'elle m'écrit elle est parfaite à cet égard de convenance et de mesure ; mais il ne m'est pas difficile de démêler sa pensée. Adélaïde est trop pure et trop naïve pour savoir dissimuler. Si elle insiste tant pour revenir auprès de moi, savez-vous la pensée qui la dirige ? Elle s'imagine que mon jeune mari ne me rendra pas heureuse ; et elle veut être là pour me consoler et me soutenir. Elle a conçu ce roman dans sa petite tête et n'en veut pas démordre jusqu'à présent ; mais cette fantaisie passera et je tiens à ce qu'Adélaïde reste chez sa tante Thérèse jusqu'à l'époque de son mariage. Elle y est parfaitement heureuse ; et vous comprenez que même ce
qu'il y a de passion dans sa tendresse pour moi m'oblige à un sacrifice, le plus grand que je puisse faire assurément ! celui de me séparer pour un temps d'une enfant si chère et qui jusqu'à présent ne m'avait jamais quittée !
De son côté Adélaïde disait à qui voulait l'entendre : — Ma mère sera certainement malheureuse avec M. Rothbanner ; elle n'eût pas dû se remarier ; mais ce n'est pas à moi, sa fille, qu'il appartient de la blâmer ; je ne puis voir et je ne vois que ses périls ! C'est la meilleure des mères : quoi qu'elle fasse, par un sentiment exagéré de son affection, je sais que je lui suis indispensable. Je lui sacrifierai mes goûts, ma vie ! Je ne veux qu'elle, je n'aime qu'elle ! Je retournerai auprès d'elle et je ne me marierai jamais !
Elle se mit en devoir de tenir parole. On lui présenta, vous vous en souvenez peut-être, Philippe de Rubeck ; soixante-mille thalers de revenu en biens-fonds, beau nom, trente-cinq ans, jolie figure, elle le refusa ! A la suite comparurent deux ou trois autres prétendants qui n'étaient guère moins convenables. Ils furent évincés de même. La grande duchesse s'en mêla et fit venir Adélaïde pour la sermonner. Celle-ci pleura excessivement, demanda sa mère, voulut sa mère, eut une attaque de nerfs, si bien que notre excellente souveraine, n'y Voyant que du feu, se tourna tout entière au parti d'Adélaïde et dit à deux ou trois reprises que Madame Rothbanner n'avait pas raison.
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Celle-ci commença à se trou\ er dans un certain embarras ; mais elle tomba bientôt dans une perplexité pire. Elle avait l'habitude assez judicieuse d'aimer à se rendre compte de tout. Les principes sont choses admirables ; malheureusement, dans l'état d'imperfection où s'agite la nature humaine, ils nécessitent des applications rarement irréprochables. Il arrivait à Elisabeth d'exécuter des visites domiciliaires chez son mari pendant que celui-ci était dehors. Un beau jour elle tomba sur un billet d'Adélaïde, et bien que le texte fut insignifiant, ou pour mieux dire incompréhensible, il en résultait que ce billet avait eu des frères aînés, et aurait certainement des cadets en quantité inappréciable. Cette découverte conduisit Madame Rothbanner à éclaircir de plus en plus près la conduite de Frédéric ; elle ne fat pas tout à fait certaine que, sous prétexte d'affaires de service, il s'absentait de la ville, mais elle eut tout lieu de le soupçonner. Le fait est que les chevaux du mari étaient surmenés. De sorte que pressée de toutes parts, blâmée par la grande duchesse, tenant avant tout à conserver sa position de mère incomparable, clé de la manœuvre qu'elle suivait, se voyant tournée par l'ennemi, que dis-je ! devinant cet ennemi possesseur des plus belles intelligences dans la place, elle se décida à un changement de front, écrivit à Adélaïde que ses supplications l'avaient vaincue, l'alla chercher elle-même chez la tante Thérèse et la ramena en triomphe. Il n'en est pas moins vrai qu'ayant gagné la
première manche, elle venait de perdre la seconde, et elle avait trop de sens pour chercher à se le dissimuler. Aussi ne montra-t-elle aucune humeur ni en public, ni en particulier.
Mais je m'aperçois que, me laissant trop entraîner par le courant des faits, je ne vous ai pas arrêtés assez longtemps sur la personne même d'Adélaïde. Il est cependant essentiel de vous faire bien connaître cette remarquable créature, et pour la juste appréciation que vous pouvez désirer faire de ce que je viens d'avoir l'honneur de vous exposer, et pour celle de ce qui va advenir. Très belle, très intelligente, d'une intelligence aventureuse et sans scrupule aucun, outrageusement gâtée par son imbécile de père, pour qui elle avait le plus souverain mépris, absolument abandonnée, même ignorée par sa mère, que des occupations de toute nature absorbaient, Adélaïde avait eu pour unique guide dans la vie sa gouvernante anglaise miss Dickson, très sentimentale, très adonnée à la philosophie nuageuse, aimant le sherry, ne détestant pas le grog et se saturant en secret de romans français capables de faire rougir des gendarmes, et qu'elle avait grand soin de passer à sa pupille.
Dès l'âge de quatorze ans, Adélaïde avait su ce que M. Rothbanner faisait dans la maison et comme miss Dickson ne lui ménageait pas les commentaires sur ce point, ce que sa jeune tête n'eût pu encore concevoir lui était facilement élaboré e^: transmis dans sa réalité la plus
authentique par les connaissances supérieures de la demoiselle anglaise. Supposons un instant que le docteur Gall eût pu interroger la tête charmante de mademoiselle d'Hermansburg, je ne fais pas de doute qu'il y eût reconnu à un degré suprême l'organe de la combativité, et, en effet, l'amour de la lutte dominait tous les autres penchants d'Adélaïde, et pendant la vie entière de cette héroïne, ces penchants étant, grâce à Dieu, devenus des passions, avec le temps l'amour de la bataille a chez elle prédominé sur tous les autres genres d'amour. Elle s'imagina vers sa seizième année que ce serait la plus belle chose du monde que de se jeter à la traverse des sentiments de sa mère, et de détourner de son propre côté, à son profit exclusif, ce qui devait avoir tant de valeur puisqu'on paraissait y tenir si fort. Outre ce qu'une conquête avait en ellemême de désirable et de glorieux, outre qu'il était à regretter qu'à seize ans on n'eût pas encore pris garde à elle, outre que le bien d'autrui est nécessairement plus enviable que celui qui n'appartient à personne, comme sa mère était en définitive l'être le plus puissant dont elle eût la notion, elle ne conçut rien de si chevaleresque, de si vaillant, de si hardi, de si digne d'admiration que d'affronter sa mère et, si elle pouvait, de la battre et de la dépouiller. Remplie d'un projet si généreux, elle ne perdit pas une minute à en poursuivre la réalisation, et, subitement, sans transition aucune, Frédéric Rothbanner se vit l'objet des attentions passionnées et bientôt des déclara-
tions brûlantes de ce petit monstre, la plus jolie, la plus spirituelle, la plus séduisante des filles de la Résidence.
Il en éprouva d'abord l'étonnement le plus prodigieux. Il refusa d'y croire. Il chercha à fuir l'enchanteresse, mais la chose était difficile puisqu'il lui fallait passer sa vie dans la maison. Il aurait dû peut-être prévenir la comtesse ; mais il était si doux, si poli, si éloigné de tout ce qui ressemble à des violences, qu'il lui eût été dans tous les cas fort difficile d'aborder une pareille démarche dont les conséquences l'épouvantaient. Epouvanté ! Il le fut bientôt plus encore quand, aux attendrissements, aux regards profonds succédèrent des scènes pathétiques et des menaces véhémentes de se tuer. Un soir, la comtesse qui avait dû rester très tard à la cour à cause d'une réception de prince voyageur, rentra sans défiance, et toutes les infortunes du monde étaient consommées. Frédéric s'était indignement conduit, son désespoir était sans bornes ; il se condamnait sans ménagements ; il comprenait très bien, trop bien que ce n'était pas une excuse que de mettre au défi tous les patriarches de l'Ancien Testament, et notamment le plus convenable de tous, d'avoir pu affronter une pareille aventure ; le fait est qu'il avait tort, impossible d'en revenir, et la faute commise, le remords, au lieu d'étouffer l'amour, donna des forces à ce qui n'aurait presque pas même été une fantaisie, et si bien qu'il devint passionnément épris de l'ange des ténèbres dont la griffe tenait son cœur.
Et elle aussi, Adélaïde, devint éprise de lui à la rage. Vous pense/, que je n'ai nulle intention de vous faire l'apologie de ce petit satan ; mais il ne faudrait pas être injuste non plus. Détestablement élevée, complètement abandonnée dès sa petite enfance, n'ayant jamais trouvé en sa mère que l'indifférence la plus glacée, et commençant à sentir que, dans la mesure où sa beauté se développait, elle allait y faire naître la haine, douée, comme je l'ai dit, de la fureur des combats, fureur en soi admirable et qui n'est pas l'indice d'une ame vulgaire, elle n'avait rien fait jusqu'alors qui ne fût coupable sans doute, mais rien non plus qui fût de bas-lieu. Si on avait pu lui donner Frédéric comme elle le voulait, certainement elle se serait mise à l'aimer tout de bon, et je ne vois aucune raison pour penser qu'elle n'eût pu devenir une excellente et digne femme, si peu qu'elle eût été éloignée du milieu déplorable où elle avait vécu jusqu'alors. J'ajouterai, cependant, que la direction d'une main sage, ferme et d'une âme grande n'eût pas été de trop pour ramener une nature aussi véhémente, et je ne connais personne à qui j'eusse conseillé d'entreprendre une telle éducation. Cette observation nécessaire pourrait bien, je le sens trop, réduire à néant toute une théorie. Rothbanner, nous le connaissons, est assurément un homme distingué ; les gens spéciaux, les militaires, vous diront qu'il a introduit une amélioration notable dans la construction de la culasse des obusiers ; il passe à bon droit pour bon administrateur; on
l'aime fort dans le monde où il ne porte que les meilleures façons et le ton d'une bienveillance universelle. Mais avec tout cela, il me fait exactement l'effet d'un chapeau de Paris : c'est ravissant, bien chiffonné, d'un air exquis, ça coûte très cher, et quand on analyse le fait, ça ne vaut pas quatre sous de bon argent. Les gens comme Rothbanner sont comme les vélocipèdes : ils ne roulent que sur les trottoirs. Hors des trottoirs ça tombe. Moi, j'aime mieux les gens qui sont gênés sur les trottoirs, mais qui peuvent très bien marcher dans les bois.
Quoiqu'il en soit de ma digression, voilà Adélaïde revenue où elle voulait aller et installée au coeur de sa conquête. Elisabeth n'eut pas même une heure devant elle pour organiser les barricades. Aussitôt qu'aux yeux de toute la maison attendrie les deux femmes se furent embrassées, Adélaïde suivit sa mère dans sa chambre, poussa le loquet, s'assit et fît le discours suivant :
— Madame, puisqu'il vous a plu de faire le malheur de ma vie, vous ne trouverez pas mauvais que j'use de même envers vous. Vous devez bien sentir que la partie n'est pas égale entre nous !
— Vous êtes la plus forte î
— Assurément, et je ne compte pas vous rien céder.
— Je m'y attendais et c'est pourquoi je vous cède tout. M. Rothbanner est ici et je vais le faire appeler.
Le verrou ouvert, Elisabeth sonna, fit demander son mari ; celui-ci se présenta. Elle sortit et le laissa seul avec
Adélaïde. M. Rothbanner prenant un air digne et froid rendit à la jeune demoiselle les lettres qu'il en avait reçues depuis le séjour chez la tante Thérèse et se jeta dans les considérations les plus vraies, les plus incontestables sur le présent et sur l'avenir. Il prouva sans peine que sa conscience d'honnête homme était engagée à mettre fin à une situation injustifiable à tous les égards ; qu'il se considérerait comme le dernier des misérables s'il avait la faiblesse de dévier de son devoir si clair,^ si naturel, si nécessaire ; il peignit vivement et avec sensibilité la reconnaissance dont lui, le cadet sans ressources, était et devait être pénétré pour une femme qui avait fait sa fortune ; il se condamna pour ce qui avait eu lieu et supplia Adélaïde de se marier. Il parla très bien, oh ! très bien ! et quand il eut fini, il se leva et voyant qu'Adélaïde regardait fixement devant elle et ne répondait pas un mot, il sortit. Elle avait perdu la troisième manche.
Ma foi ! huit jours n'étaient pas passés que Christian Grûnew^ald lui faisait la cour. Vous savez bien, ce petit Christian, mon cousin, qui avait un si joli cheval provenant des haras du feu roi de Wurtemberg ? Vous ne vous en souvenez pas r... Enfin, cela importe peu ; ce qui est certain, c'est qu'il se mit, comme je vous le disais, à lui faire la cour, et il fut très bien accueilli par elle. On commença à en parler partout. Chez Madame de Stein on dit même que la corbeille avait été commandée à Paris. Madame Rothbanner, discrètement interrogée, ne répondit pas
précisément, mais laissa entendre qu'on ne lui parlait pas de choses impossibles. Ce que le monde voyait de la façon la plus positive, c'est que la santé d'Elisabeth assez chancelante depuis quelque temps se rétablissait à vue d'oeil, et l'air de félicité parfaite établi sur son visage était de nature à pousser toutes les femmes d'un certain âge à épouser des jou\'enceaux. On était au plus fort de cette affaire qui intéressait la société entière quand le ministre de la 2:uerre donna son grand bal annuel.
Quelques personnes remarquèrent de bonne heure que Rothbanner dans sa grande tenue d'aide de camp, qui, par parenthèse, lui allait à merveille, ne sortait pas de l'embrasure d'une porte où il était à moitié caché par un rideau. Il était pâle comme un mort. Vers une heure du matin, Adélaïde, belle à tourner la tête à l'univers, d'une gaieté étourdissante, ayant semé à droite et à gauche mille mots charmants qu'on répétait, n'avait pas quitté une minute le bras de Christian fou, ivre, délirant de bonheur (le bonheur lui sortait par tous les pores, au brave garçon, et le camélia qu'il avait à la boutonnière semblait le respirer). Comme on venait de finir une valse, le couple heureux se promenant en tous sens, recueillant partout des sourires, arriva à la porte où se tenait Rothbanner adossé contre la boiserie. Adélaïde s'arrêta devant cet homme, qui de pâle devint livide. Elle le considéra un instant sans parler, puis d'une voix pénétrante, elle lui dit en le regardant dans le fond des yeux d'une façon singulière :
— Veux-tu que je le chasse ?
— Oui, répondit Frédéric.
Mon Dieu ! ce n'est pas grand'chose qu'un oui, pas plus qu'un non, et il ne faut guère de temps pour énoncer de pareils monosyllabes. Mais si vous voulez un peu vous représenter la nature molle et pliante de Frédéric, et ce qu'il lui avait évidemment fallu de tortures pour le harrasser jusqu'à l'expression si nette et si absolue d'un désir, vous serez d'avis que jamais parole humaine n'a contenu plus de passion que ce oui-là.
Il était à peine prononcé que se tournant vers son partner, et dégageant son bras du sien, mademoiselle d'Hermansburg s'écria :
— Mon cher Christian ! comme vous me fatiguez! Depuis un mois tout à l'heure, si je calcule bien, vous me répétez, chaque soir que Dieu fait, la môme chose ? Savezvous ce qui en résulte ? C'est, et je l'ai appris ce soir par hasard, qu'on prétend que je vous épouse ! Allons donc ! Faites-moi l'amitié de me laisser désormais tranquille et jusqu'à ce que ces bruits ineptes aient cessé tout à fait, je vous défends de me parler. Monsieur Rothbanner, donnez-moi votre bras s'il vous plaît,
Georges de Zévort se trouvait là; il entendit ces propos aussi distinctement que je vous les dis ; il n'eut que le temps tout juste d'étendre les bras pour«y recevoir le pauvre Christian qui tomba comme foudroyé. On lui fit prendre un verre d'eau, on l'emporta chez lui; il en fit une maladie, je
ne sais laquelle et on prétend même qu'il en a contracté un tic nerveux incurable. Quand madame Rothbanner apprit les nouvelles, elle demanda ensuite ce qu'était devenue sa fille ; personne n'en savait rien. Seulement on l'avait vu prendre le bras de Frédéric. Ils n'étaient plus au bal ni l'un ni l'autre. Le temps de s'en assurer, le temps d'appeler la voiture, de la faire avancer à travers une queue interminable, tout cela dura, et il se passa bien deux heures avant qu'Elisabeth exaspérée pût rentrer chez elle. Il lui fut impossible de savoir où était son mari, où était sa fille; toutes les portes étaient fermées à clé excepté la sienne et elle n'était pas femme à prendre ses domestiques pour confidents. Maintenant je vous laisse vous la figurer, seule dans sa chambre pendant cette nuit-là. Imaginez un peu l'état de cette âme toute domination, toute puissance, toute orgueil.., que de haine, n'est-ce pas ?
I>e lendemain s'ouvrit, pour les deux coupables, un paradis d'enchantement. Toutes leurs passions satisfaites à la fois ! Victoire, vengeance, amour, bien joué, tout cela formait la part d'Adélaïde ; celle de Frédéric se composait d'une jalousie détruite, d'une atroce souffrance abolie, d'une passion arrivée par la résistance au dernier degré d'insanité et qui n'avait plus rien à souhaiter ! Nous ne pouvons guère nous représenter, nous autres gens paisibles, ce que peuvent être, ce que doivent être, ce que sont nécessairement les transports de fous pareils. Pour peu que les lois physiques s'appliquent à l'amour comme au reste
des choses de ce monde, il est clair que la force d'expansion est en raison des obstacles qu'elle fait sauter et que la fille la plus aimante du roman bénin d'Auguste Lafontaine, le jour où elle épouse par devant notaire le plus candide, le plus adoré des commis de chancellerie, ne saurait l'aimer comme une Adélaïde ! Reste à savoir si l'amour d'une Adélaïde ne nous ferait pas nous-mêmes éclater comme une machine à vapeur mal construite. Du matin au soir, Frédéric et Adélaïde ne se quittaient plus; on les rencontrait dans les bois, pendus au bras l'un de l'autre. Cette fille singulière avait du goût pour tout, du talent pour tout. Elle lisait les vers comme personne, chantait comme autrefois la Sontag, donnait à la musique des sens que personne n'avait été chercher. De tout cela après bien autre chose, elle grisait Frédéric et ils cueillaient ensemble des pervenches et des germandrées ! On rentrait tard pour dîner, on ne s'imposait aucune contrainte devant Elisabeth, et chacun sut par la ville que, décidément, cette chère Adélaïde s'était habituée à son beau-père et lui montrait beaucoup d'amitié. On félicita l'heureuse madame Rothbanner, qui, fière comme le cacique indien attaché par l'ennemi au poteau de torture, accueillait ces compliments avec le plus doux sourire.
Au bout d'un mois, la scène changea ; Frédéric se dit à lui-même : je suis indigne de vivre !
Entre nous, je crois qu'il était la machine à vapeur mal construite, pas trop capable de porter l'amour d'une
Adélaïde. Il commença à devenir sombre. Peut-être avaitil dit à madame sa femme quelques mots offensants dans les jours de sa félicité ; il devint doux comme une fille. Il trouva sa victime angélique et fut remercié avec larmes. Adélaïde prit la chose de très haut et maltraita vivement l'un et l'autre. Ce n'était pas une nature à concessions. Ce que voyant, Frédéric formula quelques vérités morales d'une grande portée, d'où résulta une explication violente dans la chambre d'Adélaïde. De paroles en paroles on s'échauffa et ce matin-là Frédéric déjeûna en tête à tête avec Elisabeth. Il voulut, cependant, dans la journée monter chez mademoiselle d'Hermansburg pour lui taire apprécier un plan de conduite entièrement nouveau dont l'idée lui était venue ; mais il apprit que sa belle-fille était allée passer la journée chez une de ses amies. Ce jeu-là continua pendant quatre ou cinq jours. Frédéric devint troublé et inquiet ; Elisabeth toujours résistant, toujours espérant, toujours luttant du moins, mais se sentant cruellement maltraitée par le sort qu'elle s'était fait, continua en y usant les ressorts de sa volonté, à garder la couverture de mansuétude dans laquelle elle avait jugé indispensable de s'envelopper. Le cinquième jour, la mère de l'amie d'Adélaïde, demanda à madame Rothbanner si elle agréerait la recherche que le Comte de Potz se proposait de faire de sa chère fille. Depuis cinq jours les jeunes gens se voyaient chez elle et paraissaient sympathiser. Elisabeth ne se trompa pas une minute sur le sens de ce nouvel intermède et elle
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eut le double courage et la prudence admirables, d'abord de témoigner des doutes quant à l'acquiescement de sa fille à un mariage, secondement de ne pas dire un mot à son mari. De cette façon elle s'innocentait d'avance aux yeux du monde des extravagances qu'Adélaïde pouvait méditer et elle n'éveillait pas elle-même chez Frédéric cette jalousie qu'elle avait appris à connaître et dont elle savait les conséquences. Il est curieux que les passions de ce dernier ordre-là, ont d'autant plus d'énergie et de cruauté que ceux qui les éprouvent sont plus faibles.
Le pendant exact de ce qui s'était produit avec Christian arriva avec M. de Potz, c'est à dire qu'Adélaïde s'attacha par les attentions les plus délicates à lui tourner absolument la tête et y réussit parfaitement. On parla de leur union comme d'une chose assurée. Rothbanner l'apprit et pendant quelques jours sembla disposé à y prêter les mains. Il en plaisanta avec Adélaïde elle-même ; cependant les deux femmes intéressées à suivre les mouvements de son cœur le virent bientôt devenir sombre, inquiet, absorbé ; l'une et l'autre avec des sentiments à coup sûr bien différents, prévirent que sa maladie allait aboutir à une crise.
En effet, il entra un matin chez Adélaïde, s'assit à côté d'elle et lui prit la main. Elle se laissa faire et le regarda froidement.
— Me comprends-tu ? dit-il avec une douceur douloureuse.
— Parfaitement, répondit-elle; vous n'avez la force ni de me vouloir ni de renoncer à moi ?
— Puis-je te vouloir ?
— Assurément non.
— Puis-je renoncer à toi ?
— Je puis renoncer à vous et je l'ai fait.
— Tu l'as fait ?
— Je me marie.
— Et c'est à moi que tu oses...
— D'abord vous savez qu'il ne m'est pas si difficile d'oser ; vous ne savez pas vouloir, mais j'ai cette sciencelà. Je me marie, vous dis-je à un homme que j'estime, à un homme que j'aime ; et, tenez, au point où en sont les choses, je ne sais pourquoi je ne serais pas sincère, à un homme qui m'est plus cher que vous ne le fûtes jamais. Le mot est dit : je ne le retirerai pas.
En parlant ainsi, elle regarda fixement Frédéric, car, le connaissant comme elle faisait, elle savait quel poignard elle lui enfonçait dans le plus profond du cœur. Ce couplà le rétablit soudain en parfait équilibre avec lui-même. Jaloux, sa passion dominante excitée le fit nager en pleine eau dans la volonté qu'elle suggérait et qu'il ne tirait jamais d'ailleurs. Furieux, il saisit Adélaïde par le bras :
— Aime-le, ne l'aime pas ; si tu le revois, si tu le regardes, je le soufflette et je le tue !
— S'il se laisse tuer ; mais de toutes manières il vaut mieux que vous. Pas de ces façons-là, M. Rothbanner î
Que voulez-vous ? Avez-vous la prutention de me faire passer mon existence entière dans la position odieuse que nous nous sommes créée, vous et moi ? L'amour que j'ai eu pour vous, vous accorde-t-il cette prérogative inouïe de me condamner au malheur et à l'isolement éternel ? C'est là ce que vous appelez votre amour ?
— Je n'ai rien à expliquer, rien à justifier... Tiens, Adélaïde, j'ai eu tort ; je n'aime, je n'aime que toi, je ne peux pas, je ne veux pas te perdre. Impose-moi telle condition que tu voudras : j'y souscris et je te jure que je la tiendrai !...
— Tu ne tiendras rien, je ne veux pas te tromper, je t'ai menti ! je n'aime pas cet homme. Je n'aime que toi, je n'aimerai que toi ! Tant que je vivrai, tant que je respirerai, il n'y aura que toi au monde pour moi ! Mais je te méprise, entends-tu bien, autant que je t'aime ! Tu me trahiras, tu m'abandonneras, tu me vendras comme tu l'as déjà fait et cela non pas pour un bien, non pas pour une vertu, tu n'en as pas ! mais pour la peur honteuse de quelques phrases dont tu ne crois pas le premier mot ! Il te faut pourtant le savoir, j'aurai la triste et poignante joie de te le dire une fois dans ma vie : tu m'as perdue et tu as fait de moi ce que j'ai bien l'intelligence de connaître que je suis ; non pas pour m'avoir prise puisque c'est moi qui t'ai pris, mais pour n'a\oir pas su me garder. Tu vas me reprendre et tu me rejetteras encore et tu me reprendras toujours et tu me rejetteras sans cesse, tout cela pour
être honnête à tes propres yeux et lorsque tu n'es pas assez aveugle pour croire jamais l'être devenu !
— Je te jure !
— Ne jure rien ou tout ce que tu voudras, tu n'es qu'un lâche, mais lâche comme tu es, je t'aime ! je me rends et me rendrai toujours !
Vous le devinez bien : la pauvre fille ne voyait que trop juste, ne disait que trop vrai. Cette scène-là, ce raccommodement fut suivi de dix scènes en sens contraire qui en amenèrent dix autres contrastantes. La maison était un enfer, bien que les apparences furent gardées toujours. On se douta bien au dehors de quelque chose et je n'aurais pas conseillé à des bourgeois de mener cette petite vie ; mais comme il n'y eut pas d'éclat bien clair, la bonne compagnie protégea les siens et le grand Duc qui avait assez aimé le feu comte de Hermansburg ne voulut jamais souffrir le moindre propos contre sa fille. Madame Rothbanner fut sublime dans son genre : elle céda ne pouvant mieux faire, et ne se découragea jamais. Il en résulta quelque chose d'assez bizarre et qui aurait pu surprendre également les deux femmes ; à force de lutter ensemble et de se trouver également inépuisables en ressources, en haine, en courage, elles prirent l'une pour l'autre cette estime secrète que l'énergie inspire aux gens énergiques, même les plus ennemis et, en outre, un beau matin, elles se trouvèrent absolument unies dans l'intensité du même mépris pour ce pauvre Rothbanner. Je les ai tous connus dans un