‹ Adelina PattiChapitre 3 sur 6 · PES RE · texte numérisé non relu

PES RE

:& N regard de cette ravissante image d'un burin si : gracieux et si délicat, il eût fallu un sonnet finement ciselé. Une gravure de Morse, un sonnet de Banville, et c'était assez. Alors, pour la millième fois, ce nom prestigieux, Patti! Patti!

fût sorti des lèvres d’une foule idolâtre; et les

bravos eussent accompagné la diva dans limmortalité; et l’enthousiasme spontané des deux mondes eût trouvé dans cette poésie illustrée l'expression qui lui convenait le mieux.

| La foule ne réfléchit pas; elle acclame ou passe indifférente; mais la critique, la froide critique agit autrement.

Elle veut analyser les causes et les effets, distinguer le vrai du faux, l'enthousiasme passager de la gloire durable. Argile ou marbre? demande-t-elle à l'idole. Elle veut enfin montrer à la

génération qui vient ce qui doit rester de Ja génération qui s’en va. En un mot, elle veut être un enseignement,

Au lieu d’un poëte, le lecteur ne trouvera donc ici qu'un critique, non pas un critique pédant, mais un observateur consciencieux, un narrateur fidèle de six années d’ovations faites à mademoiselle Patti dans cette salle Ventadour dont elle est la déesse el dont M. Bagier est le grand prêtre.

Dire en quel lieu, dans quelles circonstances et de quels parents naquit Adelina Patti, le 19 février 1843, dire où et comment elle passa son enfance, ce sera déjà montrer le présent et l'avenir de la sœur cadette des Sontag et des Persiani,

Quatrième enfant d’un père italien et d’une mère espagnole, tous deux chanteurs dramatiques, Adelina naquit en pleme mêlée de ce grand combat de la vie, si rude pour les artistes. Sa mère . qui Jouissait en Italie d’une grande réputation sous le nom de Barilli (1), perdit entièrement la voix après la naissance de ce dernier enfant. Elle avait eu auparavant Amelia, aujourd’hui la femme de M. Maurice Strakosch, que nous allons trouver directeur

(1) Madame Barilli avait épousé en premières noces le fils de la fameuse Barilli, si célèbre, sous le premier Empire, en Italie comme en France. dire de Stendhal, aucune cantatrice ne chantait aussi bien qu'elle

Por che sapete

; Che cosa é amore ,

du Figaro de Mozart. Stendhal, voulant donner à l’un de ses amis une idée du plaisir que lui causait le chant d’une des Monbelli , écrivait de Venise, en 1814 :

« Figurez-vous la pauvre madame Barilli avec une voix encore plus belle et toute la chaleur désirable. Je crois que les Monbelli ne chantent que le sérieux ; madame Barilli aurait donc toujours gardé sur elles avan lage de chanter si divinement la Fanciulla svinturata des Ennemis généreux, la comtesse Almaviva du Figaro, donna Anna de Don Juan, etc. »

du théâtre italien de New-York; Carlotta, chanteuse de concerts, célèbre aujourd’hui dans le monde entier; et enfin Carlo, qui entra dans la carrière des armes.

« Adelina m'a tout pris», disait madame Patti le Jour où, sans voix, elle se vit forcée de quitter le théâtre. Ge malheur, ajouté à des pertes d'argent considérables, engagea celte famille si éprouvée à partir pour l'Amérique, dans l'espoir d'y rencontrer la fortune. Get espoir ne fut pas déçu, comme l’on sait.

Le premier artisan de la nouvelle fortune des Patti fut M. Strakosch, qui ne farda pas à épouser mademoiselle Amelia. Excellent musicien, doué d’une grande finesse de perception, le beau-frère d’Adelina reconnut tout de suite chez cette enfant une organisation musicale exceptionnelle. En effet, dès l’âge de cinq ans, Adelina montrait une 1rrésistible vocation pour la scène, vocation qui devait chaque soir se développer davantage au contact des artistes et à l'audition des chefs-d'œuvre du répertoire italien, interprété alors par Jenny Lind, par Mario, par Grisi, par l'Alboni.

M. Théodore de Grave raconte, dans une notice biographique sur mademoiselle Patti, le trait suivant :

« Un soir, après avoir assisté à une représentation de Norma, pendant laquelle les artistes avaient été acclamés et couverts de fleurs, Adelina, rentrée chez ses parents, profita du moment où ceux-ci se trouvaient réunis au souper de famille, pour se glisser silencieusement dans la chambre de sa mère. Une fois là, et se croyant à l’abri de toute indiscrétion, l'enfant, elle avait six ans à peine, s’affuble tant bien que mal d’un drap de lit, se coiffe d’une couronne, souvenir de quelque soirée de triomphe de sa mère, et, gravement posée en face d’une glace, elle entonne l'air d'entrée de Norma avec toute importance d’une débutante qui s'attend à charmer l'assemblée. Quand elle eut fini son air, simulant alors elle-même son auditoire, elle s'applaudit à outrance, enleva la couronne de son front et se la jeta à elle-même pour avoir l'occasion d'essayer, en la ramassant , le plus gracieux salut que jamais artiste rappelée ait dédié à son publie. Et, reculant en saluant et saluant

en reculant, elle arriva ainsi jusqu’à la porte de la chambre , où sa

mère, se doutant sans doute de quelque chose d’extraordinaire, l'avait suivie en cachette et avait pu observer tous les détails de la scène. »

On le voit, l'enfant était née pour les ovations de la foule; les bravos et les couronnes furent l'objet de ses premiers rêves. N'étaitce pas là l’augure certain de grands succès futurs ?

Les circonstances exigeatent qu’on profitât sans retard des dispositions surprenantes d’Adelina, et M. Strakosch, avec un tact infini, avec des précautions que l'affection seule pouvait lui dicter, se voua tout entier au développement et à l'éducation de ce jeune (talent. Lorsqu'on songe à la fragilité de la voix chez un chanteur, on a peine à concevoir comment des études commencées si tôt n’ont pas ternti cet organe merveilleux qui, en se transformant , n’a rien perdu de son éclat des premiers Jours. Lorsqu'on rencontre tant de voix brisées avant l’âge, le plus souvent par la faute des professeurs, On ne saurait vraiment trop rendre justice au talent et à la méthode du musicien slave. Mais ee n’est pas là le seul service que cet excellent maitre à chanter aura rendu à sa belle-sœur. Nous le verrons plus tard remplir une tâche non moins délicate, non moins difficile, avec un rare bonheur.

À peine avait-elle appris les premiers éléments du chant, qu'il fallut songer à en tirer profit. Done, un beau soir, on exhiba devant le publie de New-York le petit prodige, dont chacun s’entretenait déjà. Adelina, âgée seulement de sept ans, parut dans un concert, où on la féta de mille façons. Elle était si petite, qu’on la plaça sur une table afin qu’elle pût être aperçue de toute la salle.

Le caractère volontaire et fantasque de la femme d'aujourd'hui se révélait déjà à cette époque. Ge soir-là même, date de son entrée dans la carrière artistique, la capricieuse bambina ne voulut point paraitre sur l'estrade sans sa poupée; et je n’oserais pas affirmer, tant je connais le public en général, que cette singulière fantaisie u’ait encore ajouté au succès de la jeune virtuose.

Confiant désormais dans l'avenir de son élève, M. Strakosch entreprit avec elle une tournée dans les principales villes des

Etats-Unis d'Amérique. Au mulieu d’un enthousiasme chaque

jour grandissant, la petite Patti visita successivement Boston, Philadelphie, Washington, la Nouvelle-Orléans, Charlestown et d'autres villes encore; puis elle partit pour la Havane, où elle fit fureur.

Chaque nouvelle étape devenant pour sa famille la source de nouvelles richesses, il fallait poursuivre ce voyage au mépris des plus grands dangers. C’est ainsi qu’elle parcourut les bords redoutables du golfe mexicain, l'ile de Cuba, l'archipel des Antilles et les rivages du Pacifique.

A Santiaso, un tremblement de terre, funeste avant-coureur d’une horrible catastrophe, vint interrompre un concert donné par Adelina. Deux jours après, cette ville n’était plus qu’un monceau de ruines. Le lendemain, nos voyageurs essuyaient une affreuse tempête en se rendant à Cuba. Dans ces différentes circonstances, l'enfant de neuf ans fit preuve d’un courage que rien n’abattait. La confiance dans son étoile, jointe à linsouciance du premier âge, la soutenait. À cheval, à mulet, elle bravait tous les obstacles, tous les périls de ces sauvages et lointaines contrées, dont elle conquérait successivement les habitants. M. de Grave raconte qu'à Porto-Rico, Adelina passait, près d’une population ignorante, pour une personne surnaturelle, et qu’on Fy avait surnommée la petite sorcière, |

Cette tournée n'avait pas duré moins de deux ans, pendant les-

quels l'enfant prodige avait donné trois cents concerts !

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Lei commence une nouvelle phase de la vie d’Adelina. Les fruits du printemps étaient récoltés, et l’on songea à préparer ceux de I Ï 9 6 Pre} l'été. M. Strakosch entreprit alors l'éducation qui devait conduire son élève au théâtre. Renonçant pour elle à toute exhibition publique, il passa trois années à l'étude du répertoire italien , auquel

Adelina semblait prédestinée par la nature même de ses moyens

autant que par sa naissance. Et tandis qu'elle apprenait sur les genoux de sa mère la langue sonore de Cervantes, son père lui enseignait à lire les stances harmonieuses de Dante et du Tasse. Elle a d’ailleurs une aptitude telle pour les langues, qu’elle les apprend sans aucune peine au bout d’un très-court séjour dans les pays qu'elle traverse en chantant. Aujourd'hui mademoiselle Patti parle presque sans accent l'italien , l'espagnol, l'anglais, le français et l'allemand. Mais c’est encore chez elle un don naturel, car elle he passe pas pour être plus cultivée qu’une chanteuse ordinaire.

Pour quiconque connait son esprit volontaire et versatile, il est facile de comprendre de quelle patience le maître dut s’armer pendant les trois années durant lesquelles 11 ui apprit dix-neuf opéras, sans compter les exercices Préparatoires et la vocalisation , que l'élève indisciplinée devait cependant subir.

Cest ici le lieu de dire comment M. Strakosch s'y prenait et s’y prend encore pour amener Adelina au piano; car les caprices de l'enfant, pour avoir changé d'objet, n’en sont pas moins impérieux que jadis. Jamais, me racontait-il dernièrement, je ne demande à Adelina si elle veut prendre une leçon, dans la crainte de heurter sa volonté du moment. Je me mets au piano et je commence à Jouer l'opéra qu'il faut apprendre. Au bout d’un temps plus ou moins long la porte de la chambre d’Adelina s'ouvre, et je la vois s'approcher, fredonnant le morceau que Je viens de jouer. Sa mémoire est telle, qu'il lui suffit d'entendre un air trois ou quatre fois pour le savoir. Le travail commencé continue ainsi pendant l'étude de la partition.

Peu d'hommes sont doués d'autant d’ habileté, d'autant de patience, d'autant de tact, d'autant de volonté que M. Strakosch. Depuis l'heure où il a rencontré la famille Patti, il a poursuivi son but avec une constance que rien n’a lassée, consacrant toute sa vie à l’accomplissement de l'œuvre, bientôt achevée. La nature avait doué l'enfant de dons précieux ; mais qui peut dire ce qu'ils seraient devenus sans la main habile qui les cultive? Le peu de goût que montre pour l'étude la pensionnaire de M. Bagier ne fait-

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