‹ Adelina PattiChapitre 5 sur 6 · LAN · texte numérisé non relu

LAN

Le moment était heureusement choisi pour paraître devant le public parisien, déjà un peu lassé, l’'ingrat, de ce magnifique contralto dont on n’a pas depuis retrouvé le pendant, et qui se nommalt Alboni; de Mario, que le Théâtre-Italien venait de recueillir après une tentative malheureuse sur la scène de l'Opéra, dans le rôle de Raoul des Huguenots ; de la Frezzolini enfin, de cette admiable artiste, de cette gloire contemporaine dont les derniers rayons se cachent aujourd’hui derrière les Alpes.

Si J'excepte mademoiselle Battu, qui s’essayait à peine alors, Naudin et Gardoni, qu’une jeunesse un peu froide n’abandonne

pas, la Patti ne trouvait, à ses débuts, qu’une génération d'artistes

sur le point de disparaître. La seule cantatrice qui aurait pu lui barrer la route , lui disputer le cœur d’Almaviva et de bien d’autres amoureux encore, était morte dans le pays des neiges et des glaces. La divine Bosio, l'une des dernières chanteuses de l’école rossinienne, venait, à l’âge de trente-deux ans, de succomber victime

de son dévouement aux pauvres de Moscou.

Qu'as-tu fait pour mourir, à noble créature!

Belle image de Dieu, qui donnais en chemin

Au riche un peu de joie, au malheureux du pain ?

Pauvre et adorable femme, je me souviens encore, comme si c'était hier, non pas seulement de tes accents enchanteurs , de tes beaux grands yeux noirs, de ta taille accomplie, telle que je la vois.

là, dans le costume de Mathilde de Sabran , — ces souvenirs sont

ineffaçables, — mais de ton dernier passage à Paris. Tu portais une robe noire, que bientôt après 1] fallut changer en un linceul. Que d’appréhensions, que de secrets et funestes pressentiments m'assaillirent alors !

Mais quittons ces tristesses et suivons Almaviva sous le balcon de Rosine. Attirée par la sérénade enchanteresse, elle va bientôt paraître à sa fenêtre. C'est là aussi, sous la basquine et la Jupe espagnoles, que mademoiselle Patti a frappé M. Morse, et c’est ainsi qu'il nous la représente dans cette gravure si fine, si intelligente, si ferme et si douce tout à la fois, où la ressemblance parfaite s'allie à l’art le plus exquis.

Avec notre nouvelle Rosine, nous n’avons vraiment nulle peine à nous croire en Espagne. Ses yeux noirs d'Andalouse s'entendent à merveille à lancer l’œillade amoureuse, courant du tuteur à l'amant; ses cheveux brillants ont le reflet bleu de l'aile des corbeaux voletant autour du clocher de Tolède; ses joues conservent le teint chaud que donne le soleil castillan. La Patti est donc la vraie Rosine du maître de Pesaro , et J'ai peine à croire qu'au point de vue du caractère, ce rôle ait jamais été mieux interprété que

par elle. FY vois, en effet, de la gaieté, une gaieté folle, de Ja

ADELINA PATTI. l] salanterie, de la coquetterie, mais point d'émotion, pas d'amour pathétique dans ce rôle de Rosine. A peine a-t-elle commencé la cavatine :

Una voce poco fau,

qu'on juge son caractère plus entreprenant que tendre. Aucune

mélancolie, aucune timidité dans ces paroles de Rosine à Figaro :

Dunque io son... tu non n'inganni?

Et elle s’empresse d'ajouter :

Lo sapea prima dé de.

Pas la moindre pudeur chez cette jeune fille, qu'on prendrait plutôt pour une grande coquette heureuse de son nouveau triomphe. Aussi est-ce par des roulades sur cette phrase :

Di sorpresa, di contento

Son vicina a delirar,

qu'elle nous fait part de son bonheur d'épouser Almaviva.

De mème que le musicien redoute avant tout d’ennuyer, Rosine, préoccupée surtout d’amuser les spectateurs, ne songe nullement à les émouvoir. N'ayant point de tendresse dans le cœur, elle fait parade d'esprit, d'originalité et de malice, et répond au sol due righe de Figaro :

Un biglietto, ecco lo qua.

Il y a un peu plus de contentement intérieur dans ces mots : Fortunatéi à affetti miet, LS dr : 4 =... = = F à 1:

mais c’est encore là, ce me semble, la joie vive et légère d’une femme de trente ans, habituée au succès. La diva est done là dans

son élément.

Dans la leçon de musique, mademoiselle Patti a chanté alternati-

vement, depuis six ans, une valse de M. Strakosch, prétexte à difficultés vamncues , deux romances de madame de Rothschild , dont la plus jolie , St vous n'avez rien à me dire , a été fort goûtée l'hiver de son apparition, et valut à son interprète les plus belles fleurs des serres de Boulogne et de Ferrières.

Elle nous à aussi fait part de lune de ses compositions, un soir de représentation « à bénéfice ». Ce Baiser d'adieu, composé sur des paroles de lord Byron, rappelle les Zeder saxons. Un souffle de la Germanie avait, ce jour-là, entr'ouvert les rideaux de la diva. La chose est rare.

En 1867, pour faire sa cour à notre illustre et cher maître Auber, très-affolé de Rosine, très-assidu à lorchestre des Italiens, mademoiselle Patti chantait lÉclat de rire, une romance de Manon Lescaut, à laquelle le maître ajouta, pour la circonstance, un andantino.

Enfin, cette année, elle nous a rendu, après le bolero des l’épres siciliennes, après un bolero de madame Tarbé des Sablons, la Calesera, air castillan dans lequel les intonations les plus étranges ravissent les spectateurs. L’Espagnole et les castagnettes se trouvent là fort à leur place. C’est de la couleur locale. Mais pourquoi donc mademoiselle Patti ne chante-t-elle jamais une cabalette de maître dans cette leçon de musique, qu’on lui reproche justement de varier trop peu ?

On accuse notre Rosine de surcharger encore cette adorable partition du Barbier, et surtout de modifier les mille arabesques que le maître ÿ a semées à profusion. C'est là, il est vrai, un péché très- habituel chez elle; mais arrêtez done la fantaisie chez la plus fantaisiste des chanteuses ! Autant vaudrait vouloir empêcher l'oiseau de voltiger de branche en branche. Puis il existe à ces chansements une raison valable, c’est que le rôle de Rosine est écrit pour contralto. Il en résulte que les soprano qui l’abordent, et la chose est tentante, sont forcés d'en accommoder les traits à leur VOIX.

Si notre rossignol métamorphosé en femme se contentait de prendre la volée lorsqu'il se trouve dans le domaine de Fopéra-

bouffe, je l'en excuserais, pour ma part, bien volontiers, comme

je lui pardonne ses espiègleries dans le Barbier, dans Don Pasquale, dans Crispino e la Comare. Mais, hélas ! nous verrons tout à l'heure qu’en entrant dans un temple d'où la Folie devrait être bannie, elle y a cependant fait entendre ses grelots.

Ce pauvre Scudo $'écriait, en 1863, après une représentation du Barbier où mademoiselle Patti avait tiré ses mille fusées devant un public ébahi : « En a-t-elle fait de ces sauts périlleux ! s’en estelle donné à cœur-joie de ces fantaisies vocales d'un goût équivoque, au point de gâter la pensée de Rossini ! Cette séduisante sirène a ébloui M. Mario de l'éclat de ses strillate , elle l'a étourdi du bruit de ses castagnettes. Aussi n'est-il plus question ni de M. Mario n1 de personne ; on ne parle plus que d’Adelina Patti, de ses grâces, de sa jeunesse, de sa belle voix, de son instinct merveilleux, de sa bravoure et de ses petites mines d’enfant gâté, qui fera bien de consulter de bons juges si elle veut atteindre le but élevé de son art. Qu'elle se garde surtout des éloges monstrueux que peuvent lui adresser des écrivains sans crédit et sans consislance : ce sont de vrais empoisonneurs du goût et de la morale publique. On doit s’honorer de mériter leurs injures, et ne craindre que leur approbation. Mademoiselle Patti est une artiste trop bien douée pour ne pas savoir discerner, au milieu de la foule confuse qui l'acclame, l'esprit équitable et modéré qui ne met rien au-dessus de la vérité, et qui la dira toujours sans qu'on parvienne à intimider son courage. »

On sait aujourd'hui ce qui s’est réalisé des craintes et des espé-

rances d'un critique enlevé trop tôt à la presse française |

Je ne prétends pas suivre notre prima donna depuis son début Jusqu'à ce jour; il me semble préférable de létudier dans le réperloire très- varié où elle se montre, sans tenir absolument compte de

l'ordre chron ologique.

Mais avant d'aller plus loin, il est nécessaire de dire quelle est au juste la voix de mademoiselle Patti, et de caractériser sa manière de chanter.

Sa voix est un soprano sfogalo d’une étendue exceptionnelle, allant du sé en bas jusqu’au fa suraigu. Il n’est rien de plus doux, de plus frais, de plus suave et en même temps de plus éclatant que cette voix, aussi pure que l'eau de la plus claire fontaine. Chez elle, la note est toujours pleine, ronde et Juste, à moins qu’elle ne veuille lui donner plus de force que la voix n’en possède naturellement. Le timbre, un vrai cristal de roche, est la qualité maitresse de cette voix , à laquelle la cantatrice doit la majeure partie de son succès.

Cette voix est, en outre, douée d’une agilité naturelle qui lui permet d'aborder hardiment et sans effort les vocalises les plus audacieuses, doubles gammes diatoniques et chromatiques, arpéges de toute nature, notes piquées, sauts périlleux, trille qui scmtille comme la luciole dans la nuit. Cependant, certaines parties de la vocalisation lui sont plus ou moins familières. C’est ainsi que la gamme ascendante se fait plus facilement que la gamme descendante. Elle affectionne particulièrement « les points d'orgue à distance » et à intonations difficiles, presque toujours couronnés de ce trille brillant avec lequel nulle chanteuse vivante ne saurait lutter.

La Patti vocalise d’instinct, si j'ose m'exprimer de la sorte; aussi ne peut-on la rattacher à aucune école. Sa vocalisation est généralement brusque, emportée, violente; elle n’a point ce sempre leqato e portando la voce de l'ancienne école italienne que personnifiait naguère la Bosio, et dont l’Alboni et M. et madame Tiberini nous offrent encore de trop rares exemples. Le fint, le poli, qui, en fin de compte, donnent le charme, se rencontrent rarement dans les mille traits dont la virtuose surcharge son chant. Elle arme surtout à étonner par ses audaces, et elle y réussit mieux qu'à émouvoir. C’est un rossignol, mais un rossignol en colère. Parmi les ornements qu’elle prodigue indistinctement dans les situations les plus différentes, il faut citer les sfaccali, où notes piquées , empruntées à madame Anna de la Grange, sa devancière, Il n'est

x ñ ä B : ns ms 4, ; sg Pa guère d'opéras, même parmi les plus sombres, où lon ne retrouve,

avec la Patti, ces éternelles et agaçantes « cocottes » à l’aide desquelles les chanteuses sans talent arrachent à un public sans goût et sans éducation musicale des applaudissements de mauvais aloi. J'ajoute que madame de la Grange se gardait bien d’affubler de cet ornement toute musique sévère.

Mademoiselle Patti a le privilége d’une santé que rien n'altère. Elle a donné cette année quatre-vingts représentations et joué vingt opéras, et c’est à peine si on a dû, pour elle, changer deux fois le programme du spectacle. En revanche, elle ne se fait point faute de « couper » dans les opéras qu’elle interprète tout air qui n’a pas le don de lui plaire ou qui la fatiguerait sans ajouter beaucoup 4 son succès. En sa qualité de virtuose, elle n’a aucun respect pour les maitres. Cette desénvoltura, ce manque de respect pour la pensée des compositeurs serait-elle la cause de leur silence? Aucun musicien n'a encore écrit pour elle, et s’il s’en est trouvé un , la petite despote de la scène italienne, à Paris, l'a poliment éconduit.

La diva joue comme elle chante, le sourire sur les lèvres, avec feu, avec entrain, avec une ardeur toute juvénile qui saisit lauditeur et l’éblouit. Elle va, vient, souriant aux Jeunes Américaines de l’avant-scène qui tout à l'heure vont lui jeter un, deux, trois, quatre bouquets, après ses s/anci sur les notes les plus élevées de l'échelle, passe la revue de ses habitués, de ses fanatiques, de ses amoureux de l'orchestre, fait une petite moue à Figaro, pince le bras de don Pasquale, se livre enfin à toutes les espiègleries d’une enfant gâtée, Sur la scène, elle ne marche pas, elle frétille ; elle ne court pas, elle sautille.

Cela dit, on comprend qu'elle soit plus à son aise dans la musique légère que dans les opéras de mezzo carattere, où elle moissonne cependant bien des lauriers, adressés plutôt alors à sa délicieuse VOIX qu'à son Jeu.

L'artiste a une personnalité si accentuée, qu'elle parvient rarement à personnifier Lucia, Linda, Zerlina; elle reste toujours mademoiselle Patti. On s'étonne toutefois qu'avec ses audaces vocales l'actrice ne varie pas davantage ses effets, ses inflexions

de voix, ses gesles, ses minauderies. Tout cela est stéréotypé; et 11

n'est pas un abonné du Théâtre-Italien qui ne puisse, par exemple, annoncer à son voisin le petit mouvement de tête, le ton saccadé du ma de la cavatine de Rosine, ou le cri d'oiseau par lequel Amina termine un morceau pathétique, ou la volte-face de la traviata sur le trille final de l'air du troisième acte. Cependant la Patti sait trouver parfois l'accent Juste, par exemple, dans la cavatine Dr piacér nu balza il cor, de la Gazza ladra, dans l'air de folie de la Lucia, qu'elle chante avec une perfection rare. Je ne parle pas seulement de l'allegro où l'infortunée Lucie lutte avec avantage contre la flûte de l'orchestre, ce sont là de ces tours de force où la virtuose triomphe sans peine, mais bien de l’andante.

Depuis deux ans, la pensionnaire de Ventadour apporte, il est vrai, plus de soin dans l'interprétation de ses rôles, dans son jeu. Elle songe davantage qu’elle n’est pas seulement une chanteuse de concert, mais bien une actrice, chargée de représenter un caracère, une situation, un personnage. À son arrivée ici, elle négligeait tout à fait le côté simple de ses rôles pour ne penser qu'à l'effet des parties où sa fantaisie pouvait se donner plus facilement carrière. Aussi ne réussit-elle que médiocrement , alors, dans la Lucia, près des gens de goût. Elle rappelait dans l'air de la folie une cantatrice fameuse du dix-huitième siècle, la Gabrielli, élève de Porpora et de Métastase, qui, au dire d’un chroniqueur, faisait de sa voix un flageolet défiant tous les instruments, et les surpassait par la façon dont elle rendait certains passages difficiles et bizarres. Aujourd’hui, la Patti soigne les andante, et réussit à procurer le plus vif plaisir aux amants du simple.

Un soir que Je la félicitais pendant un entr’acte de la Lucia, elle me répondit : « Ce n’est guère que pour vous que j'ai chanté l’adagio de l'air; aussi j'espère que vous me passerez mes « cocottes » dans lallegro, où le public se pâme toujours de joie. Il n'aime tant, mon public, qu'il faut bien que je fasse quelque chose pour Jui ! »

Cet aveu, dans la bouche de la diva, me prouve, du moins, que lorsqu'elle pèche contre le goût, c’est avec connaissance de cause.

Aussi se prend-on à regretter qu'elle ue trouve pas dans son im-

mense succès la force de résister aux entrainements funestes qui, tout en lui procurant la vogue, lempèchent d'atteindre les hauts sommets de Fart pur.

Bien que mademoiselle Patti se préoccupe davantage des « ensembles », auxquels elle négligeait jadis de prendre part, ce n'est jamais dans ces morceaux que sa voix produit de l'effet. Dans le finale du second acte de la Lucia, par exemple, la plus belle page de l'œuvre, l’amante d'Edeardo n’émeut pas l'auditoire. Ge n'est pas seulement parce que la cantatrice se ménage pour son grand air, à l'exemple de presque tous les virtuoses italiens, c’est parce que sa voix, cependant si bien timbrée, ne « porte » pas dans les «ensembles ». Elle s’y affaiblit, comme le chant de l'oiseau dans la tempête.

En somme, le rôle de Lucie est, dans le genre, l’un des meilleurs de la Patti. J'en dirai autant de ceux de la Sonnambula, de Linda , de Marta, où l'amour reste dans les douces teintes de la tendresse . sans aller jusqu’à la passion. Cependant le souvenir de la Frezzolini m'empêche toujours de l'applaudir dans le fameux duo de Linda : A consolarmi affrettati. La sublime artiste ravissait encore à sa dernière heure ceux qui lécoutaient chanter ce duo avec M. Naudin, un soir de 1866, qu'on faisait de la musique chez le ténor italien, alors pensionnaire de l'Opéra.

Dans la fraviata, dont elle dit avec un entrain, avec un brio incomparables le brindisi, la Patti sait mettre un sentiment qui n’a été exprimé de la mème façon par aucune des cantatrices qui ont essayé de le rendre.

Ge n'est certes pas une mspiration bien élevée que celle qui a porté M. Verdi à nous inviter à un souper chez une femme galante et à faire chanter une poitrinaire ; mais encore, et indépendamment de la conception première, fallait-il rencontrer l'interprète de l’idée. La Piccolomini, qu'on pourrait comparer à la Patti sous certains rapports, m'était restée dans la mémoire comme une Violetta trèsparfumée et très-réalisée. Mais la Violetta d'aujourd'hui l'emporte

sur presque tous les points. Par plus d’un côté, elle rappelle Adèle

du bal une phrase magnifique; mais peut-être l'ex - Marguerite Gauthier, du Vaudeville, dirait-elle avec plus d’accent les mots : Pietà, gran Dio, di me, si, comme Violetta, elle venait à les chanter. A l'agonie, mademoiselle Patti réussit à se composer un nouveau visage; elle fait illusion, et le cas n’est pas fréquent.

Que n'en est-il ainsi dans Z Puritani ! Voici ce que J'écrivais à ce sujet le 14 mars 1866 : « Mademoiselle Patti, j'ai le regret de le dire, s’est montrée dans le personnage d'Elvira ce qu'elle est dans presque tous les rôles qu'elle aborde; je ne l'ai trouvée ni supérieure ni inférieure à ce que j'attendais d’elle. Quant au public, j'oserai dire la vérité, il comptait sur quelque chose de plus. I espérait davantage de la jeunesse de la diva, jeunesse indispensable pour rendre la physionomie candide et sentimentale d’une jeune fille qui, en perdant son amant, perd aussi la raison, et ne la retrouve qu'en revoyant l’objet de sa flamme. Aussi mademoiselle Patti n'a-t-elle guère obtenu qu'un demi-succès. La célèbre polacca du voile n'a pas même été bissée.

« Les « cocottes » qu'elle a mtroduites dans cette « polonaise », redemandée jusqu'ici à toutes les cantatrices, ont paru au public tellement en dehors du caractère de la fraîche et naïve mélodie du maître, que les admirateurs quand même de la diva n’ont pas eu le temps de se remettre de leur étonnement, ni le courage de braver l'effet général. »

Tous les feuilletons étaient au même diapason. Voici celui du critique musical de l’Opinion nationale, que je retrouve par hasard au moment où j'écris ces pages :

« O vous, Jeune, charmante, attrayante, éblouissante, enlaçante, gracieuse, merveilleuse, prestigieuse, prodigieuse, incomparable, inimaginable, adorable, transcendentale, féerique et divine Adelina Patti, diamant, perle, rubis, améthyste, topaze et escarbouclé de l’art actuel du chant, Californie des directions, soleil des affiches, point d'attraction de toutes les fleurs des jardins et de toutes celles de la rhétorique, de tous les bravos et de toutes les louanges, de toutes les ovations et de tous les enthousiasmes,

déesse de la vogue et des recettes fabuleuses, dites, dites-nous si,

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par miracle, vous daignez un instant condescendre à causer avec le plus humble et le plus infime des dilettantes et des critiques, pourquoi, dans le beau rôle d'Elvira d’Z Puritant, vous n'avez pu provoquer, jeudi dernier, un seul bis?

» C'est que vous avez pris ce rôle en virtuose et non en actrice, tandis qu'il exige à la fois et une virtuose et une actrice, une actrice surtout, capable d'exprimer et la joie candide et la douleur poignante de la jeune fille, qui joue d’abord avec sa parure de mariage, et tombe dans le plus profond désespoir lorsque son fiancé disparaît ; et que votre virtuosité même n’est pas irréprochable : on y désirerait plus de pureté, de grâce et de goût, et un plus grand respect sinon de la note écrite, au moins du caractère et du style des cantilènes. »

Nous voilà bien loin, on le voit, de l'engouement des premmers Jours, mais l’histoire est inexorable, et son devoir est de rester l'écho fidèle de Fopimion.

Et maintenant quelques mots de l'interprétation du rôle de Lerline par mademoiselle Patti.

Pourquoi donc ne tient-elle pas dans ce rôle les promesses qu'on

serait en droit d'attendre de sa mignonne personne? C’est que, comme le disait Scudo en 1863, « elle ignore les nuances du sentiment et la différence des styles et des genres ; c’est qu’elle chante la musique de Bellini comme celle de Donizetti. Elle est dans le rôle de Norma ce qu'elle est dans celui de Rosine, une charmante et capricieuse Bohémienne qui fait des tours de gosier merveilleux et qui se moque parfaitement du qu’en dira-t-on. Si vous saviez tout l'esprit, toutes les petites malices que mademoiselle Patti prête à Zerlina, cette paesanella qui se laisse éblouir un instant par un rayon de l'amour idéal! Non, non, ce n’est plus là le rêve de Mozart, ce nest plus Zerlina, c'est une camériste accorte, qui écoute avec plaisir les propos galants de monseigneur, et qui ne serait pas fâchée de planter là son fiancé Masetto. »

C'est qu'en effet, dirai-Je aussi, la diva est si enchantée de son propre ramage, qu'elle ne songe plus au caractère qu'elle représente,

Mais, si enfant pâté que l’on soit, 1 ne faut cependant pas toujours

20 ADELINA PATTIH.

avoir l'air de chasser aux papillons et de courir l’école buissonnière à travers la musique de Mozart!

Mademoiselle Patti ne saisit pas, par exemple, les deux sentiments qui doivent agiter le cœur de Zerline lorsqu'elle revient près de son

fiancé, La première partie toute langoureuse de l'andantino ,

Patti, batti, o bel Masetto!

n'est pas dite avec assez de tendresse soumise ; et la seconde, d'un mouvement plus vif, demanderait à être chantée prestement.

Un dilettante, fort de ses admirateurs cependant, écrivait Fautre jour, dans un journal de sport, qu'il avait vu Zerline rire dans la grande scène finale du second acte. Je le crois sans peine, bien que Je ne laie pas vu. Le rire ne sied-1l pas à ses lèvres roses, que plisse rarement la tristesse? Mais ce que J'ai remarqué, c'est qu'elle ne revient jamais éperdue de la coulisse, où un moment elle a couru le risque de céder aux ivresses promises par don Juan. « De trouble, d’effarement, d’épouvante, et plus tard de colère et de menaces, il n’en est point question. Mème histoire pour le sublime sextuor, qu'elle dit en se jouant comme une jeune personne toute heureuse et des applaudissements et des bouquets dont le public idolâtre vient de lui faire honneur à propos de ’edrai, carino. » C’est M. Blaze de Bury qui la dit.

Mademoiselle Patti oublie complétement, dans ce rôle, . qu'elle n’est qu'une simple paysanne, à laquelle la simplicité est commandée. Puis, pourquoi ne pas le dire, son char triomphal a toujours trouvé dans Don Giovanni un obstacle sérieux.

Autrefois, lorsque la Malibran, et d’autres encore, jouaient tantôt le personnage de donna Anna, tantôt celui de Zerlina, l’'intérèt de la pièce se reportait sur le rôle qu’elles interprétaient., Avec la Patti, les choses ne vont point ainsi, le grand succès, l'enthousiasme n’est pas pour Zerlina, il est pour donna Anna, représentée dans ces dernières années par la Frezzolini, par la Penco, et

enfin par mademoiselle Krauss.

Na

Nous voici arrivés à la dernière étape d’une course vagabonde à travers la plus brillante des carrières artistiques de l’époque impériale. Si le voyage n’a pas été assez gai au gré du lecteur, il ne peut s’en prendre qu’à l'écrivain; car jamais, non, jamais, image plus riante, ramage plus étourdissant n’accompagna le voyageur. Quelle belle occasion J'ai perdue là de montrer un peu de gaieté française, à propos de cette petite pellegrina dont la tente s’est déployée en plein Paris! C’est qu'il n’est pas donné à tous d’endosser à chaque heure un habit différent. Le mien, un peu sombre pour la circonstance, aurait dû, j'en conviens, rester au vestiaire, ou disparaître sous quelque joyeux manteau vénitien. Au lieu de cela, J'ai gardé mon rigide habit noir, et je me suis mis à parler sérieusement, plutôt que de badiner avec la folle du logis. Chemin faisant, pendant que l'oiseau de la forêt gazouillait au dessus de ma tête, Je voyageais dans le pays de lidéal, songeant à mes dieux absents.

Mais tout à couple cor d’Hernani, me ramenant à la réalité, m'a ‘appelé ma promesse. Il faut que la tâche commencée s'achève.

Ce n'était pas assez, paraît-il, pour mademoiselle Patti de chanter à Paris : {l Barbiere, la Gazza ladra, la Sonnambula, L Puritant, Lucia, Linda, l'Elisir d'amore, Don Pasquale, la Traviata, Marta, Don Desiderio, Crispino e la Comare, Don Giovanni; et à Londres, Faust, Roméo et Juliette, Moïse, l'Étoile du Nord, le Pardon de Ploërmel, la Fille du régiment. Sa louable ambition était d'ajouter à la musique bouffe et à celle de demi-caractère le drame de Verdi. Elle s'était essayée au delà de la Manche dans Senuramide et dans les Huquenots; ici mademoiselle Patti s’est montrée cette année dans Rigoletto, dans Ernant , dans il Trovalore et dans Giovanna d’Arco.

De même que l'oiseau oublie son chant pendant l'orage, si la

rafale vient à l’entraîner dans la haute mer, de méme aussi l’'in-

tcrprète des sentiments doux ou Joyeux devait se briser au choc de la grande passion ; et bien qu’il m'en coûte de raconter cet insuccès prévu d'avance par les hommes d'expérience et de sang-froid, je dois accomplir l'œuvre jusqu’au bout, avec toute l'indépendance que commande la critique.

Ge n'est pas toujours chose bien facile d'oublier et les gracieux sourires et les propos malins; et le mieux qu’un critique puisse faire, c'est assurément d'éviter les uns et les autres par une abstention constante, par un exil volontaire loin des plus riantes oasis. Mais lorsque l’on vit de la vie des artistes, et que précisément pour les bien connaître on se laisse entrainer dans leur société, le danger de les flatter aux dépens de la vérité grandit sans cesse. Combien le péril n’augmente-t-il pas lorsqu'on se trouve en présence de deux jolis yeux, de la jeunesse, du bonheur, du succès, de la gloire!

Donc, notre aventureuse Rosine, lasse sans doute de la mandoline et des sérénades d’Almaviva, a prèté l'oreille à la voix un peu rude du brigand Ernani. C'était entrer dans une voie funeste , dont le souvenir de Rigoletto eût dû léloigner.

Dans le rôle de Gilda, jeune fille enlevée au toit paternel par un prince libertin, 11 ÿ avait du moins cette cavatine du second acte . hérissée de difficultés, que la virtuose enlevait avec incomparable entrain qui la caractérise. Et, bien qu’elle échouât dans le duo du troisième acte avec son père, où le sentiment dramatique ne la possédait pas suffisamment ; bien qu’elle fût obligée, pour simuler l'émotion du drame, de s’arracher les cheveux, ses beaux cheveux encore tout parfumés, la Patti pouvait, grâce à sa virtuosité, grâce aussi à l’admirable quatuor, toujours redemandé par une assistance enivrée, croire qu'elle pouvait affronter le drame. Mais les accents sauvages d'Ernani, comment ne les a-t-elle pas redoutés ?

La première cabalette :

EÉrnant!….…. Ernant, irvolami >

AUE abborrito anplesso |

ADELINA PATTH 34 et surtout l'allegro suivant :

Tutto sprezzo che d'Ernant

Non favella a queslo Core,

chanté avec beaucoup de brio, ont tout d' abord favorablement disposé le public en faveur de la nouvelle doña Sol, dont M. Verdi à fait une Elvira.

Dès le second duo avec don Carlos, mademoiselle Patti n’était plus dans la vérité du personnage. « Fout cœur cache un mystère », dit Elvira, puis elle écoute avec indifférence les propos d'amour de don Carlos. Fière, mais respectueuse, elle lui rappelle que le plus noble sang d'Aragon coule dans ses veines, et que l'éclat d’une couronne ne saurait imposer des lois à son cœur. Que fait alors l'actrice de Ventadour, peu familiarisée avec les nuances du sentiment dramatique? elle dépasse le but; elle répond avec le ton de la haine et du mépris : « Votre amour, sire, est pour moi un trop grand honneur ou une trop basse injure, » fon que ne justihient pas suffisamment les circonstances. Don Carlos est son roi ; elle ne doit pas l'oublier.

Dans le trio entre Elvira, Carlos et Ernani, mademoiselle Patti ne fait aucun effet, pas plus que dans le finale de ce second acte. En revanche, elle chante avec sentiment un duo d'amour avec Ernani :

Q mia Elvira !

() mio Ernani!

Au troisième acte, le ravissant costume de velours et le toquet noir, si seyant au visage de la Patti, n’ont pu décider le succès. Elle s’est montrée tout à fait insuffisante notamment dans le trio où, frémissante et superbe, Elvire se dresse, le poignard à la main, entre Ruy Gomez et Ernani. Voilà ce que comprenaient surtout ceux qui, peu de Jours auparavant, acclamatent mademoiselle Favart dans la pièce de Victor Hugo.

Mademoiselle Patti avait cependant donné tous ses soins à l’ou-

24 ADELINA PATTIH.

vrage; aussi a-t-on pu voir quelques jeux de scène bien observés dans le courant de la représentalion. Mais la mobilité de ses impressions ne lui permet pas de suivre longtemps un caractère aussi opposé à sa nature. La chanteuse, dont la voix si sûre ne détonne jamais, a semblé défaillir sur le corps inanimé d'Ernani. N'était-ce pas là un avertissement dont il eût été prudent de tenir compte ?

Hélas ! la pente était trop forte, et l'artiste, encouragée par de

maladroits amis, s’est laissée glisser jusqu’au bout. Après Ernant est

venu {l T'rovatore. Il est vraiment inutile d’entrer dans les détails de

cette Interprétation malheureuse, moins fâcheuse toutefois pour la réputation de lartiste que le rôle de Jeanne d'Arc, dont mademoiselle Patti a eu l’imprudence de se charger. On se demande comment M. Strakosch, si confiant qu’il soit dans le charme qu’exerce sa belle-sœur sur le public, n’a pas songé qu'il y aurait à cette représentation de la Giovanna d’Arco de Verdi non- seulement cette réunion ordinaire des enrichis des deux mondes, non-seulement cette société exotique sans goût, toujours présente aux endroits où l’on peut étaler des diamants, mais encore la critique francaise, qui ne peut accepter l'héroïne de Vaucouleurs telle que l'ont comprise le Hibrettiste italien et la chanteuse cosmopolite.

Je me demandaus aussi, ce jour-là, en observant l'attitude de M. Strakosch, si son influence n'avait pas baissé dans ces derniers temps, et si son élève, mal inspirée ou mal conseillée, s'était en cette circonstance montrée bien docile aux avis d’un maître auquel elle doit tant ?

En tout cas, la Jeune émancipée n’a pas eu à se louer de son audace, et la chanteuse a sombré avec l'opéra qu'elle avait spécialement désigné à la direction comme un futur succès. Et voilà comment les thuriféraires sempiternels des « étoiles » nuisent aux réputations qu'ils prétendent servir !

Si notre jeune prüma donna m'eût fait l'honneur de me consulter sur sa fantaisie dernière, je lui eusse répondu : Si grand, mademoiselle, que soit votre désir de jouer au soldat, en vous affublant

d’un casque et d’une cuirasse. tout comme si vous aviez encore ?

ADELINA PATTI. 9x

huit ans, je vous demande d'y renoncer. Votre situation est telle aujourd'hui qu'il s’agit bien plus pour vous de la conserver que de l’accroitre encore. Gardez-vous done de la compromettre! Mais la diva s'est bien gardée de consulter ses amis désintéressés; elle n’a écouté que son caprice et que ses adorateurs, ceux-ci lui répétant sans doute sur tous les tons que l'ouvrage était trop mauvais pour être sauvé d’une chute, fût-il soutenu par la Patti !

La critique fut unanime pour crier « casse-cou » à la Jeune téméraire. « Prenez garde, prenez garde », disait « en hochant la tête » M. Jouvin. Mais mademoiselle Patti fait parade de ne jamais lire les journaux! Ce dédain lui réussit-il? 11 est permis d’en douter.

Il faut donc avouer que mademoiselle Patti s'est trompée en essayant le cothurne de Melpomène. Ce n’est pas dans le drame lyrique qu'elle trouvera chaussure à son pied. Elle nous a montré que le rôle de Norine, dans Don Pasquale, celui d’Anetta, de Crispino e la Comare, convenaient surtout à son « mignon talent de Dugazon italienne», comme l'a dit le savant et fin critique de la Revue des Deux-Mondes. Le succès étourdissant de la jeune virtuose dans opéra des frères Ricci « coupe court à la discussion » , écrivait-il, et répond aux exagérations de ceux qui nous la représentatent comme une Malibran en herbe. Jamais encore elle n’avait rencontré une pareille aubaine. Cette cordonnière délurée, un peu grivoise, qui vit le jour, je crois, dans un petit théâtre à Venise, et que la gentille mademoiselle Vitali nous fit accueillir tout d’abord avec des transports de joie, nous est apparue de nouveau en 1867 sous les traits de mademoiselle Patti, Ce fut une véritable fête, des trépignements et des bravos sans fin, lorsqu'on la vit dans le duo avec le ciabattino , relevant le coin de son tablier, chanter et pincer un risodon ! Qui eût trouvé à redire aux broderies mullicolores dont la virtuose orna cette musique facile, agréable et pimpante d’une opérette à la Fioravanti? Personne ; bien au contraire. Le plaisir resta sans mélange. La chanteuse fantaisiste est là dans son cadre le mieux approprié. Tout ce qu'elle ajoute d'agréments à la musique bouffe des frères Ricci doit lui être compté double par

les auteurs et le public reconnaissants, Elle est là sur son véritable lerrain, bondissant et courant à perdre haleine dans ce riant domaine, désormais le sien. « Qu'elle le veuille ou non, ce succès la classe, » a dit M. Blaze de Bury.

Non, la métamorphose qu'on nous avait promise ne pouvait s’opérer, parce que la nature même de l'artiste s y oppose, Il y à en elle de l'afféterie, du maniérisme, de la gentillesse, de l’entrain 3 du brio, une voix limpide, une virtuosité innée. Ce qu'il n'y a pas, a dit le critique autorisé que je viens de citer, «c’est le souffle et l'accent supérieur, le goût de l'idéal, la grande intelligence, la grande âme et le grand style, »

Ün musicien très-connu, esprit distingué, auquel j'avais communiqué les épreuves de ce travail, m'écrivait : « Vous êtes sévère, mais Juste. Il faut cependant convenir d’une chose : c’est que la Patti fait vivre le Théâtre-ltalien depuis quatre ans et qu'elle a vajeunt des œuvres qui peut-être mourront après elle. Si vous voulez mon opinion, la voici : un art-sans idéal, une émotion à fleur de voix ; mais une voix d'une étendue extraordinaire, d’une fraicheur exquise, débordant de grâce et de furia, sans larmes , mais pleine de sourires. »

J'ajoute que l'ampleur dans le style, l'émotion dans le dire, la largeur dans le récitatif, la noblesse dans le maintien et dans la démarche, la flamme, la passion intérieure se reflétant sur un masque tragique, toutes ces qualités, indispensables dans le drame, manquent à la Patti. En convenir eût été de sa part une preuve de modestie et d'intelligence. De la mienne, ce n'est ni un blâme ni un reproche, c'est la constatation d’un fait avéré aujourd'hui.

La tristesse, la mélancolie, la douleur profonde, et moins encore les sentiments qui inspirent le drame, ne vont point au visage souriant et malin, au caractère pétulant et enfantin de la déva. Sa bouche au pli maniéré ne connaît point les sanglots, ni sa voix argentine l'accent de l’âme. Sa main, faite pour cueillir les fleurs dont un peuple enivré sème sa route, est inhabile à brandir le poignard.

Que mademoiselle Patti revienne done à ses premières amours,

qui sont aussi les nôtres, lorsque nous l’entendons ; qu'elle se con-

tente d’être la première des chanteuses légères, la fée aux perles du répertoire bouffe. Qu'elle renonce à sa dernière folie, celle de vouloir passer pour une tragédienne lyrique, se contentant de la folie de Linda ou de celle de Lucia. Jeunes et vieux sont prêts à redevenir fous de Rosine et de l’amante d'Edgard.

Mais, de grâce, plus de larmes! des fleurs, des fleurs, et encore des fleurs !

Un critique érudit, M. Gustave Bertrand, se faisant l'écho du dilettantisme, disait naguère encore :

« La Patti vous a souvent ébloui, mais quand vous a-t-elle ému? Vous a-t-elle jamais causé un trouble de cœur et mis une larme aux yeux, comme l'ont fait d'autres artistes moins étonnamment douées qu’elle? C’est qu’elles étaient femmes, et que notre jeune diva n'est qu’une fillette merveilleuse, une ragazza Sans

pareille. Elle peut dire comme la bohémienne :

Mon père était oiseau , ma mère était oiselle,

et se souvenir d’avoir gazouillé sur la branche, dans je ne sais quelle existence antérieure de fauvette ou de rossignol. »

Bien que je ne croie pas, pour les raisons déjà indiquées, à une transformation dans le talent de mademoiselle Patti, il serait cependant téméraire de dire à une cantatrice : Vous n’irez pas plus loin! On trouve en effet dans l'histoire de l’art des exemples frappants de ce que peuvent la persévérance, l'étude, et plus souvent encore les événements sur l'avenir des artistes. Qu'un cœur froid vienne à être touché, que l'amour, que la passion entre dans une âme insensible jusque-là, et on les verra s'ouvrir à une vie nouvelle. La puissance des grands sentiments est sans limites ; n'est-ce pas eux qui font les héros et les héroïnes ?

Si done un jour l'éclair sillonnait le ciel radieux de mademoiselle ati, si le miroir d'une vie calme et quelque peu frivole reflétait des sentiments encore inconnus d'elle, qui peut affirmer que la femme n'en trouverait pas la juste expression ?

En attendant cette heure, que je souhaite plus”à l'artiste qu'à

ET ET D TS he — *

la femme, je veux terminer cette étude par une chanson. Il m'a semblé que les couplets suivants, adressés à mademoiselle Adeline, actrice du Théâtre-ltalien en 1778, s'appliquaient à merveille à notre Adelina, et que je ne pouvais mieux faire que de redire avec le poëte anonyme du dix-huitième siècle :

Qui parle d'un souris malin :

De petits pieds, de taille fine .

D'un air doux, quoique un peu mutin, Celui-là parle d’Adeline,

En scène, en ville, ah! qu’elle est bien!

Il faut l'aimer ou n’aimer rien. |

J'ignore encor si, tendre où non.

Elle sent bien ce qu'elle inspire; Je lui connais un œil fripon.

Quant au cœur, je ne sais qu’en dire; Mais, tendre ou non, je sais fort bien Qu'il faut l'aimer ou n'aimer rien.

… où ï, fl?

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