Leloir, Académie des sciences
62 ADÉNOPATHIES T ÜBER CULED SES.
sans laquelle il serait resté lui-même inerte et inoffensif.
L’adénite des jeunes soldats, occasionnée par le frottement du col d’uniforme ou la contusion chronique du fusil, ne sera pendant longtemps peutêtre qu’une adénite chronique inflammatoire susceptible de disparaître quand disparaîtra la cause qui l’a produite, mais elle peut, d’un moment à l’autre, être envahie par la tuberculose.
Ainsi s’expliqueraient facilement les divergences d’opinions à leur sujet.
La carie dentaire, l’eczéma chronique, les angines, les éruptions du cuir chevelu, qui n’ont aucun caractère bacillaire, produisent par leur répétition des adénites chroniques; mais, un beau jour, ces mêmes angines onces mêmes eczémaspeuvent servir déporté d’entrée à la bacillose qui s’y développera d’autant plus facilement qu’elle trouvera dans ces ganglions un lit tout préparé du fait de leur inflammation chronique précédente.
La mammite chronique, scléreuse, exempte de tout soupçon bacillaire, s’est plusieurs fois trouvée cause d’engorgements ganglionnaires franchement tuberculeux (Volkmann, Carré, Gossmann).
On est bien en droit de se demander avec Gossmann s’il n’y a pas là deux processus différents : d’une part, l’inflammation chronique des ganglions du fait de la mammite chronique ; d’autre part, leur tuberculose du fait de l’introduction, par quelque fissure du mamelon, du bacille de Koch.
11 y aurait donc deux circonstances étiologiques pour ces adénopathies mixtes : ,
ÉTIOLOGIE. 63
1“ L’adénopathie tuberculeuse a besoin pour évoluer de l’association de bactéries nouvelles, des bactéries de la suppuration ;
2° L’adénopathie purement inflammatoire sert de lit à la tuberculose et l’a précédée dans son évolution.
Nous terminons par cette phrase de Babes qui explique bien la disproportion qui existe entre la tuberculose avérée et cette tuberculose latente que nous avons constatée si commune dans les ganglions des enfants :
Enfin, tous les faits examinés indiquent d’une façon indéniable que la tuberculose latente capsulée, extrêmement fréquente chez l'enfant sous la forme d'une tuberculose des ganglions, devient souvent active, grave en conséquence, sous l’influence d’autres microbes qui ont souvent une complicité évidente avec la tuberculose. Comme ce sont surtout les microbes du pus, bien connus, on arrivera sans doute plus facilement à éviter leur entrpe qu’cà détruire le bacille de la tuberculose déjà établie et encapsulée dans l’intérieur de l’organisme.
B. — Association de la syphilis et des adénopathies tuberculeuses [hybrides scrofulo-tuberculeux, Verneuil), [scrofulate de vérole, Ricord), [scrofuloide de Mon- TARNiER et rfe Maisonneuve).'
Dans tout service d’hôpital consacré à la tuberculose locale, il se glisse de temps en temps avec le diagnostic d’ostéite ou d’adénopathie tuberculeuses des enfants qu’un œil exercé arrive bien vite à distinguer des tuberculeux. A leur dentition; aux sièges et à la forme de leurs ostéites, à la kératite interstitielle dont ils sont souvent atteints, quelquefois.
6t ADÉNOPATHIES TUBERCULEUSES.
mais rarement, aux renseignements héréditaires qu’on peut recueillir, on reconnaît les syphilitiques héréditaires.
Presque tous ces enfants portent des adénites indolentes, sans tendance à la suppuration, rarement de gros volume, mobiles.
Le traitement spécifique a sur elles une influence marquée. L’inoculation reste sans résultat.
Il s’agit évidemment d’écrouelles syphilitiques très différentes comme nature, si ce n’est comme apparence clinique, de l’écrouelle tuberculeuse.
Mais il est très commun aussi de retrouver chez des syphilitiques héréditaires de véritables adénopathies suppurées ayant tous les caractères cliniques et bactériologiques de la gangliophymie tuberculeuse. Leloir* a eu occasion d’étudier ces écrouelles tuberculeuses développées chez des syphilitiques, les expériences auxquelles il s’est livré prouvent bien leur nature hybride.
Le traitement a fait diminuer dans de notables proportions ces adénites mixtes, mais n’a pas pu les faire disparaître complètement. Ceci n’aurait rien de très probant, puisque dans l’adénite syphilitique le traitement peut rester impuissant ; mais, de plus, les fragments de l’écrouelle à moitié guérie furent inoculés à des cobayes, et Leloir obtint ainsi de belles inoculations en série qui démontrèrent leur nature tuberculeuse.
Nous avons nous-même observé et suivi de longues années une jeune fille de 15 ans qui entrait à l’hôpital
1. Leloir, Congrès de la tuberculose, 1892, p. 163. Brunblli, Thèse de Lille, 1889.
ÉTIOLOGIE. 65
avec une kératite interstitielle, une ostéite de l’extrémité supérieure du péroné et des ganglions suppurés du cou, notamment d'un volumineux ganglion sousoccipital en voie de ramollissement. Mis en éveil malgré les dénégations de la mère que nous consultions discrètement, le traitement spécifique améliora tellement la situation que la jeune fille fut absolument transformée en quelques mois. Mais le traitement fut impuissant k guérir complètement les écrouelles que nous fûmes obligés de curetter et dont l’aspect caséeux ne laissait aucun doute.
C’est seulement après ce curettage que la guérison complète fut obtenue ; peu de temps après, la mère finit par nous avouer par quelles raisons cette enfant était syphilitique, alors que son père putatif et ses frères étaient absolument indemnes de syphilis.
Ce n’est pas seulement à la syphilis héréditaire que peut s’associer la tuberculose mais encore à la syphilis acquise à toutes ses périodes, et tes cas de Leloir sont mêmes empruntés à cette forme d’adénopathies mixtes.
Les observations ne sont pas rares, du reste. C’est ainsi que Schuchardt a lu au 21° congrès de chirurgie allemande l’observation d’un homme qui eut nettement des ganglions tuberculeux inguinaux à la suite d’un chancre du gland. Ces ganglions durent être extirpés.
Morel-Lavallée* a observé dans le service du D"- Fournier une femme de 25 ans environ qui, atteinte d écrouelles de l’enfance guéries, fut syphilisée par
i. Études sur la tuberculose, 1888, p. 154.
son mari. Il Se fit peu après des adénites mixtes multiples, si bien que cette femme fut prise de gommes ganglionnaires ulcérées et végétantes de l’aisselle gauche ; survint une pleurésie, puis une péritonite, et finalement elle mourut de méningite. A l’autopsie on trouva une tuberculose ganglionnaire généralisée, pas de granulie et des poumons relativement épargnés.
Cette observation confirme bien l’opinion de Landouzy‘,sur la malignité de la syphilis s’attaquant à un tuberculeux, car il est bien probable que la femme dont Morel-Lavallée nous raconte l’histoire n’était guérie qu’en apparence et qu’il restait des bacilles dans ses ganglions.
Tout autre serait le sort, toujours d’après Landouzy, des vieux syphilitiques auxquels viendrait s’attaquer la tuberculose. Les syphilitiques dans ce cas lui ont paru faire une tuberculose particulièrement lente, torpide, apyrétique, non diffusante, sclérosante au point de vue anatomo-pathologique. C’est à propos de cette catégorie de malades anciens syphilisés néotuberculeux qu’il emploie l’expression pittoresque de sclérolale de tuberculose.
Thierry, dans son étude sur les suites immédiates et éloignées de la tuberculose attire l’attention sur la bénignité des adénopathies tuberculeuses de l’aine. Alors que les adénites cervicales sont désolantes par la rapidité des récidives, alors que les adénopathies axillaires démontrent une altération profonde de l’organisme, les adénopathies tuberculeuses de l’aine, surtout celles qui succèdent à des chancres ou à la
i. Landouzy, Congrès de la tuberculose, 1892.
ÉTIOLOGIE,
blennorrhagie donnent des résultats opératoires définitifs remarquables.
Il y a là, dit-il h une inconnue que notre maître (M. Verneuil) trouverait peut-être dans l’hybridité des bubons chancrello et sypbilo-strumeux ; c’est un terrain nouveau et encore trop peu exploré que celui de l’étude de l’influence réciproque des diathèses existantes. Nous signalons le fait, nous publions les résultats qui serviront peut-être à d’autres documents; mais nous faisons observer que les soins particuliers que nous avons apportés à l’examen histologique et aux inoculations ne permettent guère de contester la nature' tuberculeuse de ces adénopathies.
Suit un tableau de 19 cas de ces adénopathies mixtes pour lesquelles les résultats opératoires (extirpation, curage, etc.) ont été particulièrement remarquables.