VISITE A LONDRES
A sa Mère.
Londres, Mai 1825.
Nous ne perdons pas notre temps; mais il y a tant de choses à voir qu'il n'y a pas le temps de visiter même les plus essentielles. Je me suis dit que selon toute probabilité je reviendrai à Londres pour y faire un plus long séjour. Mais que j'y revienne ou non, je n'ai pas le temps cette fois- ci de rien voir bien et de manière à le connaître à fond : il faudrait demeurer assez longtemps à Londres pour en comprendre le commerce et la politique, et il faudrait voir de près et de suite ses établissements philanthropiques et religieux pour en saisir l'esprit et le pouvoir imiter ailleurs. C'est ce que je ne puis pas faire; je me contente donc de prendre une vue rapide et générale de cette ville étonnante. Gomme j'ai peu de temps, je veux tout voir: quand j'aurai plus de temps, je verrai moins de choses, mais je les verrai mieux.... J'ai entendu hier Mortimer, prédicateur populaire remarquable par sa simple et facile improvisation. Il a trouvé je ne sais quelle occasion de parler des catholiques et il leur est tombé dessus d'une manière d'autant moins convenable, qu'il semblait préjuger d'une question qui n'est point encore décidée dans les assemblées politiques, et vouloir exciter le peuple contre le parti de l'émancipation. Il a fait une allusion claire au
discours de Canning, en disant qu'il était navré quand il entendait «dans la Chambre des Communes ou dans quelque lieu que ce fût», des gens qui représentaient la différence entre les catholiques et les protestants comme peu considérable. Il m'a paru que M. Canning a fait le théologien dans le parlement, et que M. Mortimer a fait le ministre d'Etat en chaire. La foule était considérable ainsi que le soir dans l'église d'Irving, et encore dans d'autres églises à la même heure. Tout était plein. Qu'un ministre protestant est heureux de travailler dans un pays protestant!... que je voudrais revenir une fois ici pour y passer un long temps de suite
A M. Louis Vallette.
Paris, 24 Septembre 1825.
Ne savez-vous pas, méchant, que c'est à ceux qui restent et non à ceux qui partent à écrire les premiers? Je vois bien que vous avez voulu l'ignorer, et je ne veux me venger qu'en vous donnant le bon
exemple, que vous suivrez Vous me direz en
m'écrivant où vous en êtes de vos travaux, et particulièrement de vos thèses. C'est bien fait de commencer dès à présent ; et il faut continuer : l'ouvrage fait d'avance vaut deux fois mieux que celui qu'on fait la veille. C'est mon expérience qui me l'a appris , — hélas ! à mes dépens. Je vous supplie de n'avoir pas peur de dire sur le
sujet que vous traitez tout ce que vous penserez , y eût-il même des choses un peu hardies. On ne cherche bien la vérité que quand on a une liberté parfaite : si vous avez peur d'avance de toute opinion un peu hétérodoxe, vous tomberez nécessairement dans l'orthodoxie par préjugé ; au lieu que si vous êtes décidé d'avance à tout penser et à tout dire, vous pourrez encore être orthodoxe, mais vous le serez par examen et par conviction. Pour moi, je ne m'inquiète pas de savoir si on me trouvera trop hardi, ou que je traite des matières trop délicates, je dis ma pensée sur tout, parce que je cherche la lumière partout; et je neveux pas, absolument pas, être quelque chose d'avance. Je ne me consolerais pas, si j'étais à la place de quelques orthodoxes de Genève ou d'ailleurs, qui ont passé en un jour d'une opinion à une autre par goût ou par sentiment; je me défierais d'une croyance formée si rapidement. Vous voyez, moa cher Vallette, que je suis toujours le même ; vous me trouverez peut-être un peu trop hardi; mais ne craignez rien; j'ai des choses qui me font tenir à l'orthodoxie, du moins dans certains points. La rédemption m'occupe et me tourmente ; je ne sais qu'en penser , et ne puis pas croire que les expressions des apôtres ne renferment quelque vérité fondamentale que je n'ai point encore saisie. Je n'abuserai jamais de mes principes libéraux. Mais vous, écoutez-moi, je vous trouve trop timide; vous avez trop peur de traiter les matières controver-
sées. Il ne faut rien craindre, et cette crainte peut vous embarrasser même dans votre sujet. Avec la conscience de votre bonne foi , qu'avez-vous à craindre? Je vous le dis, vous êtes trop timide; repensez à cela, et voyez si je n'ai pas quelque raison. J'ai de grandes difficultés sur les Prophéties, et je compte sur vous pour me les lever.
Je vous promets que je vais profiter de mon séjour à Paris pour travailler ferme ; surtout à la lecture de la Bible, ma première occupation, comme mon premier devoir. Il faut que je me rompe à l'hébreu. Lisez le Nouveau Testament toujours en grec, même pour votre édification ; j'ai commencé à m'en faire une habitude, et il faut cela si nous voulons le bien comprendre. Je lis dans ce moment l'Épître aux Romains : quelle obscurité! quel étonnant langage ! qu'il est éloigné de toutes nos idées et de tous nos principes ! L'Evangile, qui m'offre souvent des passages qui m'étonnent et quelquefois blessent ma raison ou mon sentiment, n'a rien qui me désespère plus que cette Épître. Je la lis , je la relis, rien ; je n'y vois rien, mais rien1! J'entends dans certains
aIl ne sera pas sans intérêt de rapprocher de ces observations sur l'Épitre aux Romains les paroles prononcées sur le même sujet par Adolphe Monod, peu de mois avant sa mort : « Dans une de mes nuits où j'ai beaucoup souffert et peu dormi, vers la fin de la nuit je m'étais établi dans mon lit avec l'espoir de prendre quelque repos, lorsque j'invitai mon veilleur à me lire un chapitre de la Parole de Dieu. Il offrit de me lire le huitième de l'Épître aux Romains. J'acceptai, mais en le priant,
chapitres, car il y en a de très clairs, et le huitième est magnifique. Je veux aussi parvenir à lire l'Ancien Testament en hébreu ; cela est difficile, mais nécessaire, absolument nécessaire ; et quand je veux, je veux.
Je vous enverrai l'Imitation ou le Nouveau Testament semblable au mien ; mais je n'en ai pas le temps par cette occasion. J'imagine que vous êtes à Zofingue, à l'heure qu'il est; j'espère que vous aurez eu le bon esprit de faire un petit tour en Suisse,
pour avoir la suite des idées, de remonter jusqu'au sixième, et même au cinquième. Nous lûmes de suite ces quatre chapitres, V, VI, VII et VIII, et je ne songeais plus à dormir, tellement mon attention, mon intérêt, mon admiration étaient appelés parle langage de saint Paul, je veux dire du Saint-Esprit parlant par saint Paul. Puis nous lûmes le IXe et les suivants, jusqu'à la fin, toujours avec un intérêt égal et soutenu; et puis les quatre premiers pour ne rien laisser en arrière, et avoir lu l'Épître entière. Deux heures environ avaient passé dans cette lecture, et je ne songeais plus qu'à écouter la Parole de Dieu et à en profiter ; et le Seigneur pourvut dans sa bonté à ce repos qui m'avait manqué. Mais je ne saurais vous dire combien je fus frappé, dans cette lecture de l'Épître aux Romains dans son ensemble, de ce cachet de divinité, de vérité, de sainteté, de charité et de puissance qui est empreint sur chaque page et sur chaque mot. Nous sentions, mon jeune ami et moi, sans nous être d'abord communiqué nos pensées, que nous entendions parler du ciel, et qu'indépendamment de tous ces témoignages qui attestent l'inspiration et l'autorité divine de l'Écriture, elle se rend à elle-même, comme Jésus-Christ à lui-même par ses œuvres, un témoignage pleinement suffisant.» (Les Adieux. — Quelques mots sur la lecture de la Bible).
en revenant. Notre voyage, quoique gâté trop souvent par la pluie et les brouillards, m'a laissé les plus doux souvenirs ; il me tarde de revoir cette belle Suisse. Mais quelque amour que j'aie pour elle, je dois l'avouer, au risque de vous déplaire, les monuments de la gloire suisse que j'ai trouvés sur ma route, la chapelle de Tell, la maison de Winkelried, la vallée de Nicolas de Flùhe , le Grûtli , tout cela m'a peu touché. Je crois que cela tient à ce que je ne suis pas véritablement Suisse ; il me semble que ce nom est usurpé; je le suis par admiration, mais je ne le suis pas par la naissance ; je le suis par mes droits, mais je ne le suis pas par moi-même. Je ne sais si je me trompe, mais il me semble que quelque jeune que j'aie quitté le Danemark, ma terre natale, quelque étranger que je sois à son histoire, quelque peu d'illusion que je me fasse sur sa position et sur son rang parmi les nations, le récit et les monuments de la gloire de mes ancêtres Gimbres et Barbares feraient plus battre mon cœur que les souvenirs de l'histoire de Suisse. Pardonnez, Vallette, cœur suisse! J'ai le cœur aussi bon que vous. Mais je crois que celui qui a dit: «La patrie est aux lieux où l'âme est attachée , » a dit une chose fausse. La patrie est aux lieux où l'on est venu au monde. 0 mon pays! je ne t'oublierai jamais; et les souvenirs de mon enfance sont parmi les plus vifs qui soient dans mon cœur. C'est comme l'enfant éloigné jeune encore de ses parents et élevé par un étranger,