LUCILE
de connaître l'hébreu, exemple: Fr. G. Mais pour un pasteur, c'est une honte de l'ignorer. Je sais que j'en condamne beaucoup; mais sauvons les principes. C'est presque le seul point où les lumières du troupeau ne puissent suppléer à celles du pasteur...
A mesure que nous avançons dans la vie, il est intéressant, en jetant un coup d'œil en arrière, de reconnaître la main du Seigneur dans tels événenements auxquels nous n'avions attribué d'abord qu'une portée immédiate et limitée, tandis qu'il nous préparait pour une tâche que nous ne pouvions deviner encore. Nous avons fait allusion aux conférences publiques d'Adolphe Monod avec des catholiques, à Lyon. Non seulement ces conférences, qu'il n'avait point cherchées, mais dans lesquelles il avait été entraîné par ses contradicteurs, l'avaient mis en rapport avec un certain nombre de catholiques sérieux et pieux, et avaient été le moyen de la conversion de quelques autres, mais elles lui avaient donné l'occasion d'étudier à fond le système catholique, de manière à pouvoir le combattre dans ce qu'il a de contraire à la Parole de Dieu, tout en en retenant ce qui est fondé sur cette Parole. « Je lis la Correspondance de Bautain, écrivait-il à cette époque, où je trouve avec délices la foi, une foi vivante, chez des catholiques, chez des prêtres. Je médite beaucoup sur la question catholique, qui mé-
rite d'être plus attentivement examinée que les protestants n'ont coutume de le faire. »
Le fruit de ces recherches et de ce travail, nous le trouvons dans un ouvrage que Dieu lui donna le loisir d'écrire à Montauban, en vue d'un concours proposé par la Société des Livres Religieux de Toulouse, dont le programme était ainsi formulé : « Essai sur le droit de tout homme de lire la Bible. L'objet de cet essai doit être, après avoir établi brièvement que la Bible est la Parole de Dieu, d'insister sur le droit qu'a tout homme d'aller chercher dans cette charte divine la règle de sa foi et de sa conduite. » Lucile, ou la Lecture de la Bible, partagea le prix du concours avec l'Homme en face de la Bible, de M. Philippe Boucher, et parut en 1841. Cet ouvrage, un des plus remarquables qui soient dus à la plume d'Adolphe Monod, eut un succès auquel il était loin de s'attendre lui-même, et n'a cessé d'être depuis plus de quarante ans, par la bonté de Dieu, un messager de lumière et de paix pour un grand nombre de ses lecteurs.
« Au moment où il prit la résolution d'écrire sur l'autorité divine des Ecritures et sur le droit de tout homme de lire la Bible, raconte un ami étranger, le Rév. J. G. Harrison1, qui avait fait un séjour de
1 Evangelical Christendom. Réminiscences of Adolphe Monod. 186-1.
1841 MORT d'l.\ ENFANT 263
quelques mois dans la famille Monod, à Montauban, il me traça une petite esquisse, dans une de nos promenades, de la forme qu'il pensait lui donner. Le fond était un fait historique : une dame et son mari avaient été amenés à croire à l'inspiration de la Bible par leurs entretiens avec un pieux abbé. Peu à peu ils furent conduits à quitter la religion romaine et à réclamer le privilège pour eux-mêmes de lire la Bible, par leurs relations et leur correspondance avec un ami récemment converti luimême à la foi protestante. Il hésitait beaucoup et se demandait encore si la forme de dialogues et de lettres plairait au public français, et si lui-même y serait aussi fort que dans une argumentation suivie et des appels directs. Heureusement il ne se laissa point arrêter par ces appréhensions, et écrivit ce livre excellent, qui, après s'être largement répandu en France où il a été abondamment béni, a eu des milliers de lecteurs en Angleterre et dans d'autres pays. »
Paris, 29 Août 18/j.l. — Lucile a eu un succès auquel j'étais loin de m 'attendre; il est vrai que je n'en puis juger encore que par la famille et les amis; la bienveillance qu'on a pour l'auteur rejaillit sans doute sur l'ouvrage; car c'est peu de chose, au moins la seconde partie. — Et quelques jours plus tard : «Voici la lettre de M. M. et quelques lignes de H. Je ne puis pas concevoir le succès de cet ouvrage ;
d'autant plus qu'il paraît que la seconde partie dont nous étions si peu satisfaits, plaît autant, ou plus, au public que la première. Il faut lui passer ce caprice et lui pardonner d'être si peu d'accord avec mes juges et avec moi-même. Ou plutôt, je vois une bénédiction marquée du Seigneur, qui a récompensé mon travail consciencieux, et qui m'a voulu rendre agréable aux yeux des hommes.
Quelques jours après celui où il traçait ces lignes, îe Seigneur l'appelait à un douloureux sacrifice : la plus jeune de ses enfants, une petite fille qui venait d'atteindre sa première année, tomba gravement malade, et avant que son père pût être de retour auprès d'elle, le Seigneur l'avait reprise à lui. « Oh! que Dieu me donne des âmes pour mon salaire! écrivait-il en recevant cette nouvelle. Qu'il se souvienne que le champ que j'ai cultivé pour sa gloire a été arrosé de nos larmes et du sang de notre enfant !.. . Que le Seigneur est bon! lime semble que je l'aime un peu plus qu'avant qu'il nous eût donné cette coupe à boire. Puisse l'Esprit de paix et d'amour se répandre sur notre petite colonie de la rue de l'Hôpital ! Je n'oublie pas dans mes prières ceux qui nous servent. Ils prennent part à nos peines. Puissent-ils avoir part a nos joies ■et à nos consolations dans le Seigneur ! »
A sa Mère.
Montauban, 7 Octobre 1841.
Ma chère et tendre mère, écrivait-il après ce triste retour, tendre, c'est bien le mot. On vient de nous .remettre ta lettre ; les douces illusions d'une bonne mère ne sauraient aller plus loin ; mais ces illusions me sont précieuses, et j'espère qu'au lieu de flatter mon pauvre cœur orgueilleux, elles serviront à l'exciter d'une nouvelle ardeur pour devenir tout ce que tu me crois...
Ton cœur de mère s'est mieux représenté ce voyage et ce retour dans ma maison que je ne saurais te les dépeindre. Mes bons amis Puaux et Larchevêque m'attendaient à l'arrivée de la malle. A la porte de la maison je rencontrai mes enfants, qui accouraient au-devant de moi, tout vêtus de noir... Nous nous rendîmes dans la chambre où notre enfant a passé de ce monde à son Père, et à genoux devant le lit où elle a souffert et où elle a été délivrée, nous avons invoqué et béni avec nos enfants le Dieu de notre affliction et de notre consolation. Ah! que cette soirée est pleine de souvenirs! J'aurais voulu presque la prolonger ou la recommencer pour savourer les émotions qui se pressaient au dedans de moi. Quelle amertume, ô mon Dieu! mais aussi que de consolations, que de sujets de joie! Cependant, je le sens, les consolations qui sont
en dehors de ma douleur ne sauraient me donner la paix. Je n'en puis trouver d'efficaces que dans notre affliction elle-même. Ce qu'il nous faut, ce n'est pas une compensation, c'est de nous réjouir, c'est de nous glorifier dans F affliction, suivant l'expression de saint Paul; sachant que l'affliction produit la patience, la patience l'épreuve (c'està-dire l'essai de notre foi, qui reçoit de l'affliction un caractère éprouvé, qu'elle n'avait pas avant) et f épreuve l 'espérance ; et Y espérance ne confond point, parce que l'amour de Dieu (son amour pour nous) est répandu dans nos cœurs par le Saint- Esprit qui nous a été donné. Demandez à Dieu pour nous non seulement qu'il soumette nos cœurs, mais qu'il nous remplisse dans notre douleur d'une sainte joie, et que nous puissions nous écrier : Oh! que bienheureux est l'homme que tu châties, ô Eternel, que tu instruis par ta loi! Je n'en suis pas là encore, ma pauvre mère. La journée d'hier a été pour moi un jour de détresse, mais je m'attends à Dieu.. . Y a-t-il donc un séjour où la mort n'entre pas? Eh bien! mourons pour y entrer, et ne retenons pas ceux qui y entrent avant nous. Sans avoir d'inquiétude ou de doute sur l'état de mon enfant, je ne puis dire que je jouisse encore de son bonheur, ou que j'aie à cet égard une vue aussi claire que mes amis qui ont été éprouvés comme moi. La lumière que j'ai me suffit pour les enfants des autres, mais ne me suffit pas, ce semble, pour les miens.
Je voudrais pouvoir m élancer au delà des limites du monde visible, et suivre mon enfant dans l'autre... Mais tout cela n'est pas bon, je le reconnais, et n'est propre qu'à m'agiter. Je veux faire deux choses : d'abord chercher tout ce que la Parole de Dieu (et non notre propre cœur) nous révèle sur l'état de notre enfant, et puis nous abandonner pour elle comme pour nous à l'amour du Sauveur. Son cœur est à nous. Il est notre Dieu et le Dieu de nos enfants. Cela nous suffit. Croire et attendre est plus honorable pour lui, et plus salutaire pour nous, que de savoir. J'aime bien ce mot de Gonthier, que ma femme consultait un jour sur cette matière, et qui a perdu lui-même un fils d'un an et une fille de dix ans environ : « Le voile que Dieu y a laissé, n'essayons pas de le soulever. » Non ; mais sous ce voile est la volonté d'un Sauveur qui est charité. Croyons, attendons et réjouissons-nous! ...
Dès que le temps le permit, nous allâmes, ma femme et moi, avec nos cinq enfants visiter le cimetière, dont le bon M. Marzials nous avait procuré la clef. Ce n'est pas comme au Père-Lachaise. Nous nous y trouvâmes, nous sept, tout seuls. Quand nous vîmes le petit tertre fraîchement remué qui recouvrait, pour tout le reste de cette vie mortelle, ce que nous avons tant aimé — oh! amertume de la mort ! oh ! fruits du péché ! jamais de ma vie je n'avais rien éprouvé de semblable. 0 mon enfant ! ô mon Dieu! ô ma mère! j'embrassai ma femme,
j'exhortai mes enfants, les enfants que Dieu m'a laissés, et nous priâmes à genoux sur cette terre que Dieu a maudite, ah! comme je le sentais alors! mais qui rendra ses morts et qui n'enferme pas notre Constance !...
Edouard Babut est tolérablement depuis notre arrivée; je dis tolérablement pour lui; pour un autre ce ne serait pas un état supportable, à moins qu'on n'eût cette patience que onze années de maladie lui ont péniblement enseignée... Et vous, ma mère, mes frères et mes sœurs, que faites-vous? Jamais séjour au milieu de vous ne me fut si doux; et si, au retour de ce voyage où j'ai reçu tant de bénédictions, j'avais trouvé tout bien chez moi, et ma femme entourée de mes six enfants, c'eût été trop de joie. Il vaut mieux sans doute qu'un de ces liens délicieux rompu soit venu me rappeler à quoi tiennent les autres, et que c'est ailleurs que je dois chercher ma paix. Puissé-je n'avoir désormais d'autre joie que de servir le Seigneur, et dire d'un cœur dont la sincérité aura été éprouvée : Pour moi, vivre c'est Christ, et mourir cest gain! Que ce soit là la prière de ma mère. La mienne pour elle, c'est que le Dieu de paix lui donne la paix en toutes manières, à elle et à sa maison.
Crois seulement, et tu verras la gloire de Dieu.
Soyez toujours joyeux. — Me voici, Seigneur,
pour t'obéir. Je ne veux me permettre ni regret, ni