Assemblée nationale du 22 juin
La Nonne sanglante est l'œuvre d'un maître, et son mérite est tel que de nombreuses auditions seraient, sans doute, nécessaires pour l'apprécier à sa juste valeur. Que l'on pardonne donc au critique, obligé de rendre compte d'un ouvrage qu'il faudrait avoir étudié et qu'il n'a pas suffisamment entendu, si son analyse de la musique est aussi imparfaite.
Au premier acte, l'introduction est d'un beau caractère, remplie de vigueur et d'énergie: mais, quelque remarquables que soient les premiers chœurs, on les oublie bien vite lorsque vient la magnifique strette de Pierre l'Hermite, reprise par toutes les voix. Je pense que c'est avec intention que M. Gounod a écrit ce morceau[dans le rh ythme ternaire des proses de notre liturgie dont la musique est contemporaine de Pierre l'Hermite. Soit hasard, soit intention, l'idée est excellente ; elle donne une couleur toute particulière, mi-partie religieuse et chevaleresque, à cette belle mélodie, et l'effet, en est des plus puissants. On trouve encore dans cet acte un bon duo entre Rodolfe et Pierre l'Hermite ; mais, ainsi que dans l'introduction, ce duo est de beaucoup dépassé par celui qui le suit, entre Rodolfe et Agnès. Il y a un effet délicieux dans la ballade de la Nonne sanglante, alors que Rodolfe, parodiant le premier couplet, dit :
Grand Dieu ! c'est mon Agnès qui passe ! Sous tes ailes fais-la passer.
Le motif de la cabalette : 0 toi que j'adore, est aussi fort gracieux. Le finale, où les voix sent très-habilement combinées, offre de belles parties, entre autres le retour, on ne peut plus heureux, d'une phrase de Rodolfe. J'ai entendu reprocher à ce morceau d'être trop italien : toutes les fois que l'on s'attachera principalement à reproduire un effet vocal dans de bonnes conditions de dispositions,
il sera bien difficile de ne pas se rapprocher du style italien, et je ne serais pas fâché de voir les maîtres allemands et même français tomber plus fréquemment dans ce défaut.
Au deuxième acte, après des couplets du page Urbain, dont la couleur contraste heureusement avec celle de la musique qui va suivre, après une cavatine de Rodolfe et son entrevue avec la Nonne, commence la partie fantastique de l'acte qui en constitue le principal mérite.
Je ne voudrais pas tomber dans l'exagération, et cepen dant je crains déjà que les expressions ne me manquent pour faire ressortir toute la valeur et toute la force de conception que l'on trouve dans la symphonie qui précède le tableau des Ruines et des Apparitions. Le théâtre est vide, noir et silencieux, et l'orchestre seul joue un rôle actif: ce sont d'abord les frémissements du vent et le bruit mystérieux de la nuit: puis l'heure fatale, l'heure des spectres et des démons vient à sonner; alors, les hurlements des chiens errants, les sifflements des reptiles immondes, la note mélancolique et obstinée du crapaud, le bruit des tombes qui s'entr'ouvrent, des suaires qui se déploient, des ossements qui s'entrechoquent, produisent un ensemble indéfinissable, qui fait frémir, qui fait trembler, qui donne une sueur froide et dont la sensation est à la fois pénible, effrayante, et remplie de charme par l'admiration qu'elle excite. Après Wéber et Meyerbeer, on pouvait taxer d'une témérité insensée celui qui avait la prétention de faire un troisième pendant à la fonte des balles du Freischùtz et à la scène des tombeaux de Robert: il fallait faire mieux pour faire aussi bien, et, cette tâche presque impossible, le musicien français l'a accomplie avec un bonheur inouï.
Ah ! mon cher Gounod, si, au lieu, de demeurer avec Blanche, vous habitiez quelque Léopold-Strass à Vienne, à Berlin ou à Munich; si, au lieu d'être directeur de l'Or-
phéoa, vous étiez maître de chapelle de quelque principauté d'Allemagne ; si votre nom était impossible à prononcer, si Ton découvrait votre symphonie dans quelque opéra éclos au delà du Rhin, vous seriez un bien grand homme ! M. Richau.lt ou M. Rrandus graveraient {sic) immédiatement votre partition; quelque Castil-Blaze moderne la traduirait, la ferait représenter partout à son bénéfice, et la Société des concerts du Conservatoire n'attendrait pas que vous fussiez mort pour faire exécuter votre magnifique symphonie et en faire un des joyaux les plus précieux de son répertoire rétrospectif. Mais rien de tout cela n'arrivera. Le moyen de persuader qu'un garçon aussi simple, aussi modeste que vous l'êtes est l'auteur d'une composition d'une telle valeur qu'elle puisse être mise en parallèle avec deux chefs-d'œuvre, comme les deux morceaux de Weber et de Meyerbeer que je citais tout à l'heure! Savez-vous ce qu'il adviendra de tout ceci? c'est que tous les éloges que je vous donne vont encore être attribués à ma trop grande bienveillance, à mon enthousiasme trop facile à exciter, et peut-être bien aussi à l'amitié que j'ai pour vous. En vérité, je vous assure qu'en ce moment je voudrais vous détester autant que je vous aime, pour avoir le droit de dire, sans crainte d'être soupçonné de partialité, tout le bien que je pense de vous. J'ajouterais qu'après cette symphonie il faut que votre chœur des morts et tout le restant de cet acte soient bien faits, pour lutter avec la magnificence du décor, l'étrangeté de la mise en scène et tout ce luxe d'opéra qui distrait trop souvent les oreilles en faveur des yeux. Je ne trouve plus rien à vous dire, ayant peur d'en dire trop, et je passe au troisième acte. La valse, les couplets de mademoiselle Dameron et ceux du page sont de jolis morceaux qui prouvent que, vous aussi, vous ferez de petite musique quand vous voudrez vous en donner la peine, et il faut effectivement se la
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donner, car c'est plus difficile qu'on ne pense. Le duo du page et de Rodolt'e offre une phrase d'amiante charmante, parfaitement dite par mademoiselle Dussy ; mais ce duo est trop long, et j'aimerais mieux le supprimer que de le mutiler. Je vais tâcher d'éviter l'exagération à propos de l'air de Rodolfe et du duo qui le suit. Cependant, pourquoi n'avouerais-je pas que cet air est un des plus charmants morceaux de ténor que je connaisse? Est-ce parce que l'exécution ne laisse pas deviner au public toute la suavité de Yandante, toute la finesse et toute l'élégance du motif de Y allegro ? Est-ce que, nous autres musiciens, nous devons nous arrêter à cela? Ne devons-nous pas, au contraire, venger le compositeur de la faiblesse du chanteur? Cet. air, échu dans son bon temps à Duprez, lui eût valu un succès semblable à celui qu'il obtenait dans le bel air de Guido et Ginevra, une des plus heureuses inspirations d'Halévy, notre maître. Le duo de la Nonne et de Rodolfe a été parfaitement compris, parce qu'il a été on ne peut mieux exécuté,* il ne me sera donc pas difficile d'en faire l'éloge, puisque le public lui a déjà rendu la justice qu'il mérite. Au quatrième acte, parmi les airs de danse, on a remarqué une délicieuse reprise de l'air bohémien. L'effet général de ce morceau rappelle un peu, sans qu'il y ait la moindre similitude de mélodie ni de rhythme, la charmante chanson du chevrier de Sapho et aussi un chœur d'Ulysse, qui tous deux ont un cachet qui est bien à vous, mon cher Gounod, et cette ressemblance de couleur ressort, sans doute, de l'emploi d'un moyen que vous appelez, je crois, effet de persistance, et qui tient à l'obstination d'un rhythme ou d'un dessin.— La marche nuptiale se rapproche aussi, mais par la couleur seulement, de celle d'Alceste et aussi un peu de celle du Chaperon, de Boieldieu ; ceci est une remarque et non un reproche. Le cinquième acte est malheureusement moins riche que les précédents : le chœur des assassins est bien
dessiné; l'air de Moldaw n'est qu'un morceau bien fait : mais le duo entre Rodolfe et Agnès est sans aucun effet. Y avait-il moyen de faire mieux ? Je ne le crois guère ; la situation n'y est pas, et il était bien facile qu'elle y fût; il n'y avait qu'à faire intervenir le père, qui écoute sans mot dire, à le faire humilié et repentant de son crime, et voulant se dévouer à la mort pour sauver son fils; c'eût été le prétexte d'un magnifique trio, et comme on est en plein fantastique, rien n'était plus facile que de trouver un dénouement, avec Pierre l'Hermite absolvant le coupable, exorcisant l'ombre de la Nonne et relevant le fils de son serment; ceci était l'affaire de Scribe et non la vôtre, je le sais, mais quelquefois le musicien doit guider le poëte, dont, à son tour, il reçoit souvent d'excellents conseils.
Maintenant que voilà votre part faite, laissez-moi, mon cher Gounod, passer à vos exécutants. J'ai vu des gens ayant fort applaudi votre opéra me dire : — « C'est dommage, ce n'est pas amusant. » — Je leur ai demandé si Alceste et Iphigénie en Tauride étaient réjouissants, et si le Prophète leur paraissait d'une gaieté folle : ils ne m'ont rien répondu. Étrange pays que le nôtre! Aux compositeurs d'opéras-comiques, on reproche sans cesse d'être trop légers et de faire mesquin, et on ne veut pas permettre aux compositeurs de grands opéras d'être plus sévères. Croyez-moi, mon cher Gounod, continuez à être sérieux comme vous l'êtes, c'est-à-dire noble, élevé et inventif dans vos grands opéras, je tâcherai dans mes opé* ras-comiques de ne pas être moins gai que je ne l'ai été jusqu'à présent, et je crois que nous aurons raison tous les deux... '.