‹ Adolphe AdamChapitre 26 sur 63 · MESSE SOLENNELLE · texte numérisé non relu

MESSE SOLENNELLE

Cette année, l'Association des musiciens nous a donné une œuvre des plus remarquables; c'est une composition nouvelle de M. Gh. Gounod. M. Gounod a écrit sa nouvelle messe dans le sentiment de musique religieuse tel que je le comprends, c'est-à-dire dégagé de toute espèce de parti-pris, de toute allure scientifique de convention et basant uniquement son inspiration sur le texte des paroles. Le Kyrie, un des meilleurs morceaux de la messe, débute par une phrase de plain-chaut qui se représente ensuite harmonisée et traitée avec un grand talent, sans roideur et sans la moindre contrainte. L'orchestration en est sobre, quoique pleine et sonore, et la disposition des voix chorales est excellente.

Il y a* quelquefois rencontre d'invention mélodique ou de dessins harmoniques entre deux compositeurs : cette rencontre est plus rare, quand il s'agit d'un sentiment : c'est cependant ce qui vient d'avoir lieu entre M. Gounod et un de ses confrères qui se trouve Irès-honoré de cette conformité de manière de sentir. Dans le début du Gloria de ma messe de Sainte-Cécile, pour couper court à la banalité de l'emploi des fanfares pour l'annonce de ce chant d'hommage à Dieu, j'avais fait chanter les premières mesures par une voix de soprano, simulant celle d'un ange, et soutenue par des violons trémolo à l'aigu, et les voix humaines ne répondaient à la voix de Fange qu'aux paroles Et in terra pax ; il me semble que M. Gounod s'est inspiré d'une idée analogue, quoiqu'il l'ait présentée avec des moyens musicaux différents, et qu'il ne fasse intervenir les voix humaines qu'au changement de mouvement sur le Laudamus te. 11 est bien probable que M. Gounod a entièrement oublié la disposition du début de mon Gloria, et je suis enchanté qu'il ne se la soit pas

rappelée, car peut-être eût-il renoncé à cette manière d'interpréter le texte qui lui a fourni de charmants effets tout à fait différents de ceux que j'avais cherchés et obtenus. Je passe rapidement sur le trio et sur la reprise de l'allégro qui termine le Gloria, pour arriver au Credo, le morceau le plus difficile à traiter de toute la messe et celui où M. Gounod a déployé le plus de richesses, de vigueur et de variété.

Le début avec un dessin de basse persistant est d'un mouvement et d'une grandeur admirables : YIncarnatus, récité d'abord par les voix seules et repris par le chœur, prépare on ne peut mieux au sentiment douloureux du Crucifixus. Le beau dessin des basses se retrouve au Resurrexit, mais avec des progressions harmoniques trèsneuves et très-puissantes : puis les harpes interviennent pour annoncer YEt vitam venturi sœculi, sur lequel les compositeurs classiques ont l'habitude de bâtir une fugue. Quel est le premier enragé qui a été s'imaginer qu'on chantait des fugues en paradis?

L'Offertoire est un morceau d'orchestre que Fauteur intitule : Prière intime. Il y a des parties fort remarquables dans cette symphonie religieuse, qui justifie parfaitement par son expression de calme et de placidité le sentiment que le compositeur a voulu lui imprimer1.

Peut-être est-ce la conformité de Couleur qui a nui au Sanctus, dont l'exécution avait excité l'enthousiasme* il y a deux ans, la première fois qu'il fut entendu à la Société de Sainte-Cécile.- Toujours est-il que l'effet a été beaucoup moins grand à l'église; mais le Benedietus est une des plus heureuses inspirations de musique religieuse que je connaisse. Mademoiselle Dussy l'a admirablement chanté, et la reprise de cette belle phrase mélodique par lé chœur est d'un bonheur d'exécution incroyable.

• L'Agnus, auquel l'auteur a ajouté les paroles Domine, non sum dignus, est d'un sentiment doux, comme le mor-

ceau précédent, et, à cet endroit de l'œuvre, on pourrait peut-être craindre de voir se déclarer un peu de monotonie, lorsque vient heureusement éclater le Domine salvum. Ce n'est d'abord que le chant de la liturgie harmonisé à quatre voix, puis ce chant se reprend à l'unisson sur une marche militaire. Pour prouver la sincérité des éloges que je me suis plu à donner à tant de parties du remarquable travail de M. Ch. Gounod, je dois apporter la même franchise dans ma critique et avouer que cette marche m'a semblé du plus mauvais effet. L'ingéniosité des deux chants qui se combinent ensemble, chacun dans un ton différent, n'a pu me faire illusion sur la maigreur de l'instrumentation et la vulgarité du motif de la marche; la disposition peu heureuse des instruments aigus, accompagnés de la grosse caisse et des cymbales donne plutôt le sentiment d'un orchestre de saltimbanques que celui d'une musique militaire. Je ne puis trop engager le compositeur à faire disparaître cette tache qui macule une des plus belles pages de sa partition, car la reprise du plain-chant, accompagné par un dessin contraint de deux notes conjointes, pour imiter le bruit des cloches, la réunion de toutes les puissances vocales et instrumentales, et l'excellente combinaison de cette péroraison ont un caractère grandiose et solennel qui est bien celui que l'auteur avait en vue pour couronner la belle partition où son talent s'est montré sous un aspect si favorable *.

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