‹ Adolphe AdamChapitre 29 sur 63 · Assemblée nationale du 12 février · texte numérisé non relu

Assemblée nationale du 12 février

il détaille son programme et vous dit d'abord : « Voilà ce que j'ai voulu peindre avec des sons; n'allez pas me prêter un autre sujet que celui que j'ai choisi. » Puis, ce cadre instrumental ne lui suffit bientôt plus, il lui faut le secours de la parole chantée, et sa symphonie devient dramatique, c'est un opéra moins l'action.

Ses premiers essais datent de plus de vingt-cinq ans, et ils furent loin d'être accueillis avec la faveur dont ils se voient accompagnés aujourd'hui. Berlioz lutta avec une conviction et une persistance admirables; il parlait une langue nouvelle que l'on ne comprenait pas encore et il se refusa de se servir d'un autre idiome ; il voulut qu'on apprît cette langue, qu'on s'y habituât, qu'on le comprît; il ne vint pas au public, il exigea que le public vînt cà lui, et le temps aidant, l'œuvre s'est accomplie.

Si je ne me trompe, le point de départ de Berlioz c'est la symphonie avec chœurs de Beethoven. Pour beaucoup de gens, ce morceau est hiéroglyphique; pour beaucoup d'autres, îl est, au contraire, une des plus belles productions de son auteur. Il faut reconnaître que, depuis quelques années, son exécution plus fréquente lui a valu beaucoup de partisans. 11 n'est donc pas surprenant que, partant du même principe, la musique de Berlioz soit bien mieux comprise aujourd'hui qu'elle ne l'était lors de sa première apparition. L'empressement du public et ses applaudissements chaleureux à l'Enfance du Christ sont la preuve de ce que j'avance. On a dit, à tort, je crois, que dans cette œuvre, Berlioz avait modifié sa manière ; je pense bien plutôt que c'est nous qui avons modifié la nôtre comme sentiment et comme appréciation. S'il y a une différence sensible entre cette production et les œuvres précédentes de l'auteur, cela tient uniquement à la différence du sujet, à la couleur charmante de naïveté, de croyance et de mysticisme qu'il y a déployée et dont il n'avait pas encore eu l'occasion de faire usage.

Le poëme écrit par Berlioz est d'une adorable simplicité et offre cependant au musicien les situations les plus variées et le mieux senties.

C'est d'abord un récitant qui fait en peu de mots l'exposition de la première partie :

Dans la crèche, en ce temps, Jésus venait de naître, Mais nul prodige encor ne l'avait fait connaître ; Et déjà les puissants tremblaient, Déjà les faibles espéraient, Tous attendaient...

Or, apprenez, chrétiens, quel crime épouvantable

Au roi des Juifs suggéra la terreur, Et le céleste avis que, dans leur humble étable, Aux parents de Jésus envoya le Seigneur.

Les scènes commencent alors par une ronde de nuit très-colorée, sur laquelle le chef de ronde et un centurion initient le spectateur aux vagues terreurs auxquelles est en proie le roi Hérode.Puisla marche s'éloigne à travers les rues tortueuses de Jérusalem. Nous sommes ensuite au palais du roi, et c'est dans un air qu'il exprime toutes ses angoisses. — Les airs sont les écueils des musiciens symphonistes, et Berlioz ne me semble pas avoir été mieux inspiré que ses célèbres devanciers. L'air que chante Hérode me paraît pécher également par la forme et par la mélodie. Mais bientôt arrive le chœur des devins, et le compositeur retrouve toute sa puissance. La conjuration offre un rhythme inusité du plus heureux effet, et dans le chœur qui répète le solo chanté par Hérode, il y a un passage admirable d'énergie sauvage sur ces vers :

Malgré les cris, malgré les pleurs De tant de mères éperdues, Des rivières de sang vont être répandues.

Mais à cette scène de meurtre et de vengeance succfède un tableau charmant, celui de la sainte famille dans Tétable de Bethléem :

0 mon cher fils, donne cette herbe tendre A ces agneaux qui vers toi vont bêlant : Ils sont si doux! Laisse, laisse-les prendre, Ne les fais pas languir, ô mon enfant. Répands encor ces Heurs sur leur litière ; Ils sont heureux de tes dons, mon enfant; Vois leur gaîté, vois leurs jeux, vois leur mère Tourner vers toi son regard caressant.

La mélodie qui accompagne ces paroles, répétées en duo par Joseph et Marie, est enchanteresse, et l'effet en est encore plus grand, lorsque vient s'y mêler le chœur invisible des anges. Toute cette fin de la première partie est saisissante, et elle a vivement impressionné le public. Mais son admiration devait se réserver pour la seconde partie, qui est d'une grande supériorité.

L'ouverture, traitée dans le style fugué et écrite avec une remarquable pureté, est une délicieuse préparation au chœur de bergers que Ton connaissait déjà, comme fragment, mais qu'on a été heureux de retrouver dans l'œuvre dont il faisait partie. Que cette expression de traitée dans le style fugué, appliquée à l'ouverture, n'effraye pas trop ceux qui, ainsi que moi, ne sont pas plus amoureux- de la fugue qu'il ne convient de l'être. Ce n'est point de la fugue d'école, ni de la fugue en colère à dessins violemment heurtés qu'il s'agit; c'est un sujet pastoral traité en réponse et en imitation, dans le genre de la charmante fugue qui précède le Resurrexit dans le Credo de la messe d'Amb. Thomas.

J'ai dit que le chœur des bergers était déjà connu; on y avait effectivement remarqué une tendance mélodique très-prononcée et une couleur à la fois pastorale et reli-

gieuse puisée dans remploi de la tonalité ancienne. Mais rien ne peut donner une idée du charme et de l'effet de l'air du récitant qui termine cetle seconde partie. C'est une des choses les plus difficiles à mettre en musique qu'un récit, où chaque vers demande à la musique une expression nouvelle et où les répétitions sont formellement interdites. Je ne sais par quel procédé Berlioz a pu, malgré ces difficultés, créer une mélodie délicieuse où le sens des paroles est constamment suivi, où pas un vers ne se répète et qui constitue une période si complète et si satisfaisante que le public n'en voulait pas attendre la fin pour la faire recommencer. Je n'étais pas, je vous jure, du dernier à crier bis, au grand désespoir de Berlioz, qui voulait qu'on n'interrompît pas et qu'on attendît Y Alléluia du chœur des anges qui termine si heureusement ce magnifique morceau. Je regrette que la typographie ne puisse pas me fournir de caractères musicaux pour retracer cette suave mélodie, dont le début offre l'allure naïve et croyante de nos anciens noëls. Je ne puis, à mon grand regret, citer que les paroles :

Les pèlerins étaient venus En un lieu de belle apparence, Où se trouvaient arbres touffus Et de l'eau pure en abondance.

Saint Joseph dit : Arrêtez-vous Près de cette claire fontaine ; Après si longue peine, Reposons-nous.

L'enfant Jésus dormait. Pour lors sainte Marie,

Arrêtant l'une, répondit :

Voyez ce beau tapis d'herbe douce et fleurie, Le Seigneur, pour mon fils, au désert retendit.

Puis s'étant assis sous l'ombrage

De trois palmiers au vert feuillage, L'ane paissant, L'enfant dormant, Les sacrés voyageurs quelque temps sommeillèrent

Bercés par des songes heureux, Et les anges du ciel, à genoux autour d'eux, Le divin enfant adorèrent.

(Chœur des anges.) Alléluia! Alléluia!

Eh bien ! figurez-vous ces paroles, la mélodie la mieux inspirée, la plus colorée, la plus saisissante, et vous n'aurez pas encore idée de l'heureux résultat qu'a produit cette alliance de la pensée du poëte et de la pensée du musicien unies dans une même conception. Donnez à traiter ce morceau à quelque compositeur que ce soit, à quelque.école qu'il appartienne, de quelque célébrité qu'il jouisse, nul ne le réussira, je ne dirai pas mieux, mais aussi bien que Berlioz. Depuis la première jusqu'à la dernière note, cette seconde partie de la trilogie porte le cachet de la perfection.

Dans la troisième partie, la Sainte Famille est arrivée dans la ville de Sais; malgré ses touchantes supplications, elle est repoussée par tous les habitants : elle va frapper à la. dernière porte, qui s'ouvre enfin pour elle. Un père de famille accueille les pauvres voyageurs :

Que de leurs pieds meurtris, on lave les blessures; Donnez de l'eau, du lait, des grappes mûres : Préparez à l'instant Une couchette pour l'enfant.

dit-il à ses serviteurs. Et à l'instant, l'orchestre peint dans une courte et vive symphonie l'empressement des esclaves à remplir les ordres de leur maître. Ce morceau, un des

APPENDICE. 31 i

moins remarqués, m'a paru un des meilleurs comme sentiment et comme exécution.

Puis, lorsqu'ils sont suffisamment reposés, le père de famille leur propose un petit concert :

Prenez vos instruments, mes enfants : toute peine Cède à la flûte unie à la harpe thébaine.

Vient alors un trio d'une harpe et de deux flûtes dont l'andante est charmant, mais dont l'allégro me semble affecter des allures un peu trop gaies pour provoquer les larmes de Marie, dont se réjouit le père de famille. Après une espèce d'épilogue prononcé parle récitant, la trilogie se termine par un chœur écrit dans le style de Palestrina, ce qui est loin d'être de la mélodie, ainsi que le croit Méry, mais ce qui est d'une grande difficulté d'exécution, ce que ne manqueront pas d'affirmer les choristes, qui ne s'en sont tirés qu'à grand'peine *.

Page 1