Adolphe
Vç^uelques mois après la publication d'Adolphe, l'historien Sismondy écrivait à son amie de Florence, la comtesse d'Albany, le 14 octobre 18 16 :
a J'ai profité du retard pour lire deux fois Adolphe ; vous trouverez que c'est beaucoup pour un ouvrage dont vous faites assez peu de cas, et dans lequel, à la vérité, on ne prend d'intérêt bien vif à personne. Mais l'analyse de tous les sentiments du cœur humain est si admirable, il y a tant de vérité dans la faiblesse du héros, tant d'esprit dans les observations, de pureté et de vigueur dans le style, que le livre se fait lire avec un plaisir infini. Je crois bien que j'en ressens plus encore, parce que je reconnais l'auteur à chaque page, et que ja-
mais confession n'offrit à mes yeux un portrait plus ressemblant. Il fait comprendre tous ses défauts, mais il ne les excuse pas, et il ne semble point avoir la pensée de les faire aimer. Il est très-possible qu'autrefois il ait été plus réellement amoureux qu'il ne se peint dans son livre ; mais, quand je l'ai connu, il était tel qu'Adolphe, et, avec tout aussi peu d'amour, non moins orageux, non moins amer, non moins occupé de natter ensuite et de tromper de nouveau, par un sentiment de bonté celle qu'il avait déchirée. Il a évidemment voulu éloigner le portrait d'Ellénore de toute ressemblance. Il a tout changé pour elle : patrie, condition, figure, esprit. Ni les circonstances de la vie, ni celles de la personne n'ont aucune identité ; il en résulte qu'à quelques égards elle se montre, dans le cours du roman, tout autre qu'il ne l'a annoncée ; mais, à l'impétuosité et à l'exigence dans les relations d'amour, on ne peut la méconnaître. Cette apparente intimité , cette domination passionnée , pendant laquelle ils se déchiraient par tout ce que la colère et la haine peuvent dicter de plus injurieux, est leur histoire à l'un et à l'autre. Cette ressemblance seule est trop frappante pour
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ne pas rendre inutiles tous les autres déguisements. « L'auteur n'avait point les mêmes raisons pour dissimuler les personnages secondaires. Aussi peuton leur mettre des noms en passant. Le père de Benjamin était exactement tel qu'il l'a dépeint. La femme âgée avec laquelle il a vécu dans sa jeunesse, qu'il a beaucoup aimée, et qu'il a vue mourir, est une M'nc de Charrière, auteur de quelques jolis romans. L'amie officieuse qui, prétendant le réconcilier avec Ellénore, les brouille davantage, est Mme Récamier. Le comte de P..: est de pure invention, et, en effet, quoiqu'il semble d'abord un personnage important, l'auteur s'est dispensé de lui donner aucune physionomie, et ne lui fait non plus jouer aucun rôle. »
Cette lettre, écrite par un homme qui avait vécu à Coppet dans la société de M,ne de Staël et de Benjamin Constant, est le meilleur commentaire du roman d1 Adolphe. Elle déchire les voiles et désigne les personnes réelles qui figurent dans le récit. Afin de mettre le lecteur à même de décider jusqu'à quel point la fiction se rapproche de la vérité, de distinguer la ligne sinueuse et cachée où l'invention
se rejoint au souvenir, nous donnerons un aperçu rapide des relations de Benjamin Constant1 avec chacune des trois femmes qui ont servi de modèle à Ellénore et à ses entours.
Mmc DE CHARRIÈRE.
Isabelle ou Arabelle van Zuylen était une Hollandaise, née vers 1740, qui lisait et parlait l'anglais, connaissait bien notre littérature et écrivait en français avec plus de facilité que dans la langue de sa patrie. Ayant épousé M. de Charrière, gentilhomme vaudois, instituteur de son frère, elle le suivit dans la Suisse française et s'établit avec lui à Colombier, à une lieue de Neuchâtel. C'est là qu'elle composa un grand nombre d'ouvrages sur toutes sortes de sujets et plusieurs romans, entre autres les Lettres neuchâteloises et Caliste ou Lettres écrites de Lausanne. Ce fut la première marraine de Benjamin Constant qui, au retour de ses voyages et son édu-
1. Benjamin Constant de Rebecque naquit à Lausanne en 1 767 et mourut le 8 décembre 1830.
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cation terminée, s'attacha quelque temps à elle et s'en fit aimer. Il y avait entre eux une différence d'âge qui explique la nature des sentiments qu'ils éprouvèrent l'un pour l'autre. En 1787, époque où commence leur liaison, Mme de Charrière, femme plus spirituelle et sensée que sensible, ne voyait plus les choses que par le positif. Elle avait quarante-sept ans et Benjamin Constant courait à peine sur sa vingtième année. Près d'un esprit mûr, émancipé et hardiment sceptique, le jeune homme aiguisa le sien. Une correspondance très-suivie s'établit entre eux et dura sept ans (1787-1795). Elle ne cessa même pas durant un séjour de deux mois que Benjamin, après une équipée, fit à Colombier pour se refaire auprès de son amie. Quoique porte à porte, ils échangeaient continuellement des messages et continuaient par lettres leurs conversations interrompues.
Voici un billet de lui qui donnera le ton de leurs rapports :
« Je me porte bien, madame, et je me trouve bien bête de ne pas vous aller voir ; mais je résiste comme vous l'ordonnez. Mon Esculape Leschot est
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tout plein d'attention pour moi. Cependant je puis vous assurer que si ma tête n'est pas blanche, elle sera bientôt chauve.
a J'attends qu'on m'apporte de la cire et je continue :
a Je lis Rétif de la Bretonne, qui enseigne aux femmes à prévenir les libertés qu'elles pourraient permettre, et qui, pour les empêcher de tomber dans l'indécence, entre dans des détails très-intéressants, et décrit tous les mouvements à adopter ou à rejeter. Toutes ces leçons sont supposées débitées par une femme très comme il faut dans un Lycée des mœurs ! Et voilà ce qu'on appelle du génie, et on dit que Voltaire n'avait que de l'esprit, et d'Alembert et Fontenelle du jargon. Grand bien leur fasse !
« Quant à moi, et malgré l'enthousiasme de votre Mercure indigène pour Rétif, je serai toujours rétif à l'admirer. Ma délicate sagesse n'aime pas cette indécence ex -professo, et je me dis : — Voilà un fou bien dégoûtant qu'on devrait enfermer avec les fous de Bicêtre. — Et quand on me dira : « L'original « Rétif de la Bretonne, le bouillant Rétif, etc. » je penserai : C'est un siècle bien malheureux que celui
où on prend la saleté pour du génie, la crapule pour de l'originalité, et des excréments pour des fleurs ! Quelle diatribe, bon Dieu !
« Trêve à Rétif! Votre nuit, madame, m;a fait bien de la peine. La mienne a été bonne, et tout va bien.
a Imaginez, madame, que je fais aussi des feuilles politiques ou des pamphlets à l'anglaise ; les vôtres par leur brièveté m'encouragent. Il faut que je m'arrange, si je parviens à en faire une vingtaine, avec un libraire. Je lui payerai ce qu'il pourra perdre pour l'impression des trois premières. S'il continue à perdre, basta, adieu les feuilles ! S'il y trouve son compte, il continuera à ses frais, à condition qu'il m'enverra cinq exemplaires de chacune à Brunswick.
Mais, pour vendre la peau de l'ours, Il faut l'avoir couché par terre.
« Il est une heure, et'je finis ; presque point de phrases. »
On voit combien ce jeune homme est désabusé déjà, mobile et changeant en ses projets, appliquant dans ses galanteries la devise qu'il prendra plus tard
comme homme d'Etat : sola inconstantia constans. Son caractère se dessine mieux encore dans les lettres qu'il adressa à Mme de Charrière pendant son séjour à Brunswick où sa famille l'avait obligé de se rendre pour être gentilhomme ordinaire du duc régnant. Il lui fallut quitter ce doux nid de Colombier et se mettre en route au cœur de l'hiver. Voici en quels termes à demi coquets il demandait à son amie une audience de congé :
« Madame, je partis hier de Lausanne pour venir vous faire mes adieux ; mais je suis si malade, si mal fagoté, si triste et si laid, que je vous conseille de ne pas me recevoir. L'échauffement, l'ennui et l'affaiblissement que mon séjour à Paris a laissés dans toute ma machine, après m' avoir tourmenté de temps en temps, se sont fixés dans ma tête et dans ma gorge. Un mal de tête affreux m'empêche de me coiffer; un rhume m'empêche de parler -y une dartre qui s'est répandue sur mon visage me fait beaucoup souffrir et ne m'embellit pas. Je suis indigne de vous voir, et je crois quil vaut mieux m'en tenir à vous assurer de loin de mon respect, de mon attachement et de mes regrets. La sotte aventure dont vous parlez
dans votre dernière lettre m'a forcé à des courses et causé des insomnies et des inquiétudes qui m'ont enflammé le sang. Un voyage de deux cent et tant de lieues ne me remettra pas, mais il m'achèvera, c'est la même chose. Je vous fais des adieux, et des adieux éternels. Demain, arrivé à Berne, j'enverrai à M. de Charrière un billet pour les cinquante louis que mon père a promis de payer dans les commencements de l'année prochaine, avec les intérêts au 5 pour 100. Je le supplie de les accepter, non pour lui, mais pour moi. En les acceptant, ce sera me prouver qu'il n'est pas mécontent de mes procédés ; en les refusant, ce serait me traiter comme un enfant ou pis.
« Si vous avez pourtant beaucoup de taffetas d'Angleterre pour cacher la moitié de mon visage, je paraîtrai. Sinon, madame, adieu, ne m'oubliez pas. »
Tout le long du voyage et à chaque station il ne manque pas d'écrire.
« Bâle.
« Je n'ai que le temps de vous dire quelques mots, car je ne couche point ici comme je croyais. Les
chemins sont affreux, le vent froid, moi triste, plus aujourd'hui qu'hier, comme je l'étais plus hier qu'avant-hier, comme je le serai plus demain qu'aujourd'hui. Il est difficile et pénible de vous quitter pour un jour, et chaque jour est une peine ajoutée aux précédentes. Je me suis si doucement accoutumé à la société de vos feuilles, de votre piano-forte (quoiqu'il m'ennuyât quelquefois), de tout ce qui vous entoure; j'ai si bien contracté l'habitude de passer mes soirées auprès de vous, de souper avec la bonne Mlle Louise, que tout cet assemblage de choses paisibles et gaies me manque, et que tous les charmes d'un mauvais temps, d'une mauvaise chaise de poste et d'exécrables chemins ne peuvent me consoler de vous avoir quittée. Je vous dois beaucoup physiquement et moralement... Tant que vous vivrez, tant que je vivrai, je me dirai toujours, dans quelque situation que je me trouve : Il y a un Colombier dans le monde. Avant de vous connaître, je me disais : Si on me tourmente trop, je me tuerai. A présent je me dis : Si on me rend la vie trop dure, j'ai une retraite à Colombier. »
« Rastadt, le 2j février.
« Un essieu cassé au beau milieu d'une rue me force à rentrer ici et m'obligera peut-être à y coucher. J'en profite. Le grand papier sur lequel je vous écris me rappelle la longue lettre que je vous écrivais en revenant d'Ecosse, et dont vous avez reçu les trois quarts. Que je suis aujourd'hui dans une situation différente ! Alors je voyageais seul, libre comme l'air, à l'abri des persécutions et des conseils, incertain à la vérité si je serais envie deux jours après ; mais sûr, si je vivais, de vous revoir, de retrouver en vous l'indulgente amie qui m'avait consolé, qui avait répandu sur ma pénible manière d'être un charme qui l'adoucissait. J'avais passé trois mois seul, sans voir l'humeur, l'avarice et l'amitié qu'on devrait plutôt appeler la haine, se relevant tour à tour pour me tourmenter ; à présent faible de corps et d'esprit, esclave de père, de parents, de princes, Dieu sait de qui ! je vais chercher un maître, des ennemis, des envieux et, qui pis est, des ennuyeux, à deux cent cinquante lieues de chez moi : de chez moi ne serait rien ; mais de chez vous ! de
chez vous, où j'ai passé deux mois si paisibles, si heureux, malgré les deux ou trois petits nuages qui s'élevaient et se dissipaient tous les jours. J'y avais trouvé le repos, la santé, le bonheur. Le repos et le bonheur sont partis ; la santé, quoique affaiblie par cet exécrable et sot voyage, me reste encore. Mais c'est de tous vos dons celui dont je fais le moins de cas. C'est peu de chose que la santé avec l'ennui, et je donnerais dix ans de santé à Brunsvick pour un an de maladie à Colombier... »
« Darmstadt, le 25.
«... Je vous l'écrivais de Bâle : je serai chaque jour plus abattu et plus triste ; et cela est vrai. Je me vois l'esclave et le jouet de tous ceux qui devraient être non pas mes amis (Dieu me préserve de profaner ce nom en désirant même qu'ils le fussent !), mais mes défenseurs, seulement par égard et par décence. Malade, mourant, je reste chez la seule amie que j'aie au monde, et la douceur de souffrir près d'elle et loin d'eux, ils me l'envient. Des injures, des insultes, des reproches. Si j'étais parti faible au milieu de l'hiver, je serais mort à vingt
lieues de Colombier. J'ai attendu que je pusse sans danger faire un long voyage que je n'entreprenais que par obéissance, et contre lequel, si j'avais été le fils dénaturé qu'on m'accuse d'être, j'aurais à vingt ans pu faire des objections. J'ai voulu conserver à ce père l'ombre d'un fils qu'il pourrait aimer. Vous avez vu, madame, ce qu'on m'écrivait. Je sais que je suis injuste, mais je suis si loin de vous, que je ne puis plus voir avec calme et avec indifférence les injustices des autres. Quand je suis auprès de vous, je ne pense point aux autres, et ils me paraissent très-supportables ; quand je suis loin de vous, je pense à vous, et je suis forcé de m'occuper d'eux : or la comparaison n'est pas à leur avantage...
« Adieu, madame. A genoux je vous demande votre amitié et, en me relevant, une petite lettre à poste restante. En vous écrivant je me suis calmé. Votre idée, l'idée de l'intérêt que vous prenez à moi, a dissipé toute ma tristesse. Adieu, mille fois bonne, mille fois chère, mille fois aimée. »
Il y a ici une sorte de tendresse qui ne lui est pas habituelle, un souvenir reconnaissant pour les jours de bonheur qu'il a passés auprès d'elle. Mais bientôt
l'ironie et la légèreté reprennent le dessus ; ses lettres interminables ne font que continuer les conversations sceptiques de Colombier, ces analyses dévorantes qui avaient d'abord tout réduit en poussière au cœur d'Adolphe.
« Brunswick, ce 4. juin 1790.
■ « J'ai malheureusement quatre lettres à écrire, ce matin, que je ne puis renvoyer. Sans cette nécessité, je consacrerais toute ma matinée à vous pouvoir répondre et à vous dire combien votre lettre m'a fait plaisir, et avec quel empressement je recommence notre pauvre correspondance, qui a été si interrompue et qui m'est si chère. Il n'y a que deux êtres au monde dont je sois parfaitement content, vous et ma femme *. Tous les autres, j'ai, non pas à me plaindre d'eux, mais à leur attribuer quelque partie de mes peines. Vous deux, au contraire, j'ai à vous remercier de tout ce que je goûte de bonheur. Je ne répondrai pas aujourd'hui à votre lettre : lundi pro-
1. Il s'était marié en 1789 avec une jeune personne de la cour de Brunswick, avec laquelle il divorça au bout de quatre ans.
chain, 7, j'aurai moins à faire, et je me donnerai le plaisir de la relire et d'y répondre en détail. Cette fois-ci, je vous parlerai de moi autant que je le pourrai dans le peu de minutes que je puis vous donner... Si des inquiétudes morales sur presque tous les objets sans exception ne me tuaient pas, et surtout si je n'éprouvais, à un point affreux que je n'avoue qu'à peine à moi-même, loin de l'avouer aux autres, de sorte que je n'ai pas même la consolation de me plaindre, une défiance presque universelle, je crois que ma santé et mes forces reviendraient. Enfin, qu'elles reviennent ou non, je n'y attache que l'importance de ne pas souffrir. Je sens plus que jamais le néant de tout, combien tout promet et rien ne tient, combien nos forces sont audessus de notre destination, et combien cette disproportion doit nous rendre malheureux. Cette idée, que je trouve juste, n'est pas de moi ; elle est d'un Piémontais, homme d'esprit dont j'ai fait la connaissance à la Haye, un chevalier de Revel, envoyé de Sardaigne. Il prétend que Dieu, c'est-à-dire l'auteur de nous et de nos alentours, est mort avant d'avoir fini son ouvrage ; qu'il avait les plus beaux et vastes projets du monde et les plus grands moyens ; qu'il
avait déjà mis en œuvre plusieurs des moyens, comme on élève des échafauds pour bâtir, et qu'au milieu de son travail il est mort ; que tout à présent se trouve fait dans un but qui n'existe plus, et que nous, en particulier, nous sentons destinés à quelque chose dont nous ne nous faisons aucune idée ; nous sommes comme des montres où il n'y aurait point de cadran, et dont les rouages, doués d'intelligence, tourneraient jusqu'à ce qu'ils se fussent usés, sans savoir pourquoi et se disant toujours : puisque je tourne^ j'ai donc un but. Cette idée me paraît la folie la plus spirituelle et la plus profonde que j'aie ouïe, et bien préférable aux folies chrétiennes, musulmanes ou philosophiques des iCr, vne et xvme siècles de notre ère. Adieu ; dans ma prochaine lettre nous rirons, malgré nos maux, de l'indignation que témoignent les stathouders et les princes de la Révolution française, qu'ils appellent l'effet de la perversité inhérente à l'homme Dieu les ait en aide ! Adieu, cher et spirituel rouage qui avez le malheur d'être si fort au-dessus de l'horloge dont vous faites partie et que vous dérangez. Sans vanité , c'est aussi un peu mon cas. Adieu. Lundi, je joindrai le billet tel que vous l'exigez.
Ne nous reverrons-nous jamais comme en 1787 et 1788 ? »
Hélas ! à l'âge où était alors Mme de Charrière, on n'a pas deux fois la même fortune. Ils se revirent en 93, mais sans pouvoir se reprendre à l'idéal des anciens jours. Leur rapprochement fut gâté par des brouilleries, des explications, des refroidissements à perte de vue. Enfin elle mourut le 27 décembre 1805 à l'âge de soixante-quatre ou soixante-cinq ans. Son mari lui survécut, c'est ce que j'en ai su de plus vif, dit Sainte-Beuve, qui nous a servi de guide dans cette rapide esquisse. Cédant aux instances de sa famille, Benjamin Constant était retourné à Brunswick, mais ennuyé de son métier de chambellan et fatigué de se venger de son ennui en raillant ceux qui en étaient cause , il donna sa démission et revint à Lausanne avec un secret mépris des hommes et une expérience anticipée qui ne lui interdisaient pourtant pas de chercher encore une belle cause pour ses talents et son éloquence.
Mme DE STAËL.
C'est pendant ce dernier séjour que, le 19 septembre 1794, il rencontra Mme de Staël, qui devait occuper une si grande place dans sa vie et lui fournir les principaux éléments de son personnage d'Ellénore. Il est probable que Mme de Charrière, craignant avec raison d'être supplantée par une personne de beaucoup plus jeune qu'elle, et qui lui était d'ailleurs supérieure en bien des points, avait essayé de prémunir Benjamin. Celui-ci, dans la lettre où il rend compte de son entrevue avec Mme de Staël, paraît avoir encore des préventions qui ne tardèrent pas à faire place à l'enthousiasme.
« Lausanne, 30 septembre 1794-
«... Mon voyage de Coppet a assez bien réussi. Je n'y ai pas trouvé Mnie de Staël, mais l'ai rattrapée en route, me suis mis dans sa voiture et ai fait le chemin de Nyon ici avec elle, ai soupe, déjeuné, dîné, soupe, puis encore déjeuné avec
elle; de sorte que je l'ai bien vue et surtout entendue. Il me semble que vous la jugez un peu sévèrement. Je la crois très-active, très-imprudente, très-parlante; mais bonne, confiante et se livrant de bonne foi. Une preuve qu'elle n'est pas uniquement une machine parlante, c'est le vif intérêt qu'elle prend à ceux qu'elle a connus et qui souffrent. Elle vient de réussir, après 'trois tentatives coûteuses et inutiles, à sauver des prisons et à faire sortir de France une femme, son ennemie, pendant qu'elle était à Paris, et qui avait pris à tâche de faire éclater sa haine pour elle de toutes les manières. C'est là plus que du parlage. Je crois que son activité est un besoin autant et plus qu'un mérite; mais elle l'emploie à faire du bien... »
Le charme qu'elle exerçait sur tous ceux qui l'entendaient opère rapidement, et Mme de Charrière a la douleur de recevoir la confidence du sentiment nouveau qui s'est emparé du cœur de son infidèle amant :
« Lausanne, 21 octobre 1794.
« ... Depuis que je la connais mieux, je trouve
une grande difficulté à ne pas me répandre sans cesse en éloges, et à ne pas donner à tous ceux à qui je parle le spectacle de mon intérêt et de mon admiration. J'ai rarement vu une réunion pareille de qualités étonnantes et attrayantes, autant de brillant et de justesse, une bienveillance aussi expansive et aussi cultivée, autant de générosité, une politesse aussi douce et aussi soutenue dans le monde, tant de charme, de simplicité, d'abandon dans la société intime. C'est la seconde femme que j'ai trouvée qui m'aurait pu tenir lieu de tout l'univers, qui aurait pu être un monde à elle seule pour moi : vous savez quelle a été la première. Mme de Staël a infiniment plus d'esprit dans la conversation intime que dans le monde; elle sait parfaitement écouter, ce que ni vous ni moi ne pensions ; elle sent l'esprit des autres avec autant d'esprit que le sien; elle fait valoir ceux qu'elle aime avec une attention ingénieuse et constante, qui prouve autant de bonté que d'esprit. Enfin c'est un être à part, un être supérieur tel qu'il s'en rencontre peut-être un par siècle, et tel que ceux qui l'approchent, le connaissent et sont ses amis, doivent ne pas exiger d'autre bonheur. »
Avec cette passion plus vive et mieux justifiée, un plus large horizon va s'ouvrir aux regards du jeune amoureux. Un monde d'idées se révèle à lui; une carrière d'activité et de gloire le tente. Il arrive à Paris avec sa nouvelle amie dans l'été de 1796, y embrasse la cause de la Révolution, et retrouve la patrie que ses ancêtres avaient quittée depuis la révocation de l'édit de Nantes.
Tandis que l'admiration faisait naître dans son cœur un sentiment plus vif encore et plus tendre, celui de Mme de Staël était déchiré par l'infidélité de M. de Narbonne. Elle refusa d'abord d'écouter Benjamin Constant, mais il fit tant de désespoirs et de menaces de se tuer qu'il triompha d'elle.
Nous le trouvons à Paris, en 1796, où il est visité par un ami de Mm3 de Charrière, qui en donne des nouvelles à cette dame :
« J'ai vu notre compatriote Constant; il m'a comblé d'amitiés... Benjamin est, de tous les muscadins du pays, le plus élégant sans doute. Je crois que cela est sans danger pour sa fortune... L'aimable jeune homme! car il est vraiment aimable, vu avec beaucoup de monde. Le salon de l'ambas-
jo LES FEMMES D'ADOLPHE.
sade1 lui vaut mieux que le petit cabinet de Colombier. Quand on est entouré de beaucoup, on veut plaire à beaucoup et on plaît beaucoup plus. Vous ne serez pas fâchée contre moi, n'est-ce pas ? Si vous n'étiez pas si sauvage, que vous voulussiez rassembler dans votre cabinet vingt-cinq personnes ; que l'un fût girondin, l'autre thermidorien, l'autre platement aristocrate, l'autre constitutionnel, un autre jacobin, dix autres rien ; alors j'aimerais à voir Constant écouté de tous, à Colombier, et goûté par tous. Le salon d'ici lui va mieux. S'il n'y passait que deux heures par jour, il serait pour lui la meilleure étude. Mais, hélas! il y passe dix-huit heures, il ne vit plus que dans ce salon ; et le salon le fatigue, il n'en peut plus. Sa santé se délabre ; son physique, si grêle, souffre déjà; cette taille, qui était tout à coup devenue élégante, reprend aujourd'hui cette courbure que Mlle Moulât2 a si bien saisie. Il dit qu'il pense à la retraite : il soupire après la douce solitude de l'Allemagne... Je
i. On sait que le miri de Mmc de Staél était ambassadeur de Suéde a Pans.