‹ Adolphe (volume 2)Chapitre 4 sur 75 · Le roman de Delphine parut à la fin de · texte numérisé non relu

Le roman de Delphine parut à la fin de

mit quelques traits dans le personnage d'Osvald. Durant l'hiver de 1811 à 1812, en passant à Genève, elle connut un jeune officier dont les blessures mettaient la vie en péril, s'émut pour lui de pitié, lui inspira une passion profonde et l'épousa secrètement. M. de Rocca était trop jeune pour qu'on pût déclarer le mariage sans s'exposer aux railleries mondaines, et cefut un nouvel embarras dans sa vie. Pourtant elle ne rompit jamais avec Benjamin Constant : un tel divorce de leurs célèbres personnalités eût scandalisé l'Europe; elle le supposait du moins. Mais leurs esprits se convenaient bien mieux que leurs cœurs et elle mourut sans témoigner aucun vif retour pour lui, quoiqu'elle le vît tous les jours.

Mme RÉCAMIER.

Amie de tout temps et confidente de Mmc de Staël dont elle avait partagé la disgrâce et l'exil, Mme Récamier ne joue dans le roman d'Adolphe qu'un rôle secondaire. Elle n'eut aussi sur la destinée de Benjamin Constant qu'une influence passagère. A l'âge où ils étaient parvenus et dans le milieu où ils vi-

vaient, l'ardeur amoureuse, usée par les plaisirs depuis longtemps, a passé du cœur au cerveau, des actes aux paroles. La passion n'est plus que fantaisie ou caprice, joute frauduleuse entre adversaires trop expérimentés.

Disons-le sans détour. La vanité de Mme Récamier se fit gloire d'attacher à son char, derrière lequel marchaient déjà tant d'esclaves enchaînés, l'homme dont son amie se parait depuis tant d'années. De son côté, Benjamin Constant crut pouvoir séduire la vierge coquette, la citadelle de vertu qui avait jusque-là résisté à tous les assauts et devenir le Roméo de cette imprenable Juliette. Ils se trompèrent tous deux. Une nature avide d'émotions comme la sienne ne pouvait s'immobiliser dans un sentiment; il avait d'ailleurs trop connu les amertumes, trop épuisé les jouissances de la vie, trop mené de front avec une égale ardeur le dévorant travail des passions et des idées pour se flatter de l'espérance d'un bonheur que l'on n'obtient que sous le rayon de la jeunesse.

Leur duel amoureux eut lieu de 1 8 14 à 1 8 1 5 et surtout pendant les Cent-jours; Mme Récamier se vantait d'avoir en ce moment tourné la tête au célèbre pu-

bliciste et d'être seule cause de l'incroyable volteface par laquelle il ruina sa considération. Mais il était de nature assez versatile pour n'avoir nul besoin d'être poussé dans ce sens. Entrons néanmoins dans la fiction et donnons-nous le spectacle d'un don Juan usé aux prises avec Célimène, et qui ne voit dans les déchirements de la patrie qu'un moyen de se faire aimer.

Napoléon vient de débarquer à Cannes. Mn,e Récamier, qui compte beaucoup d'amis parmi les adversaires de l'empereur déchu, voit son salon envahi par une foule de beaux jeunes gens qui font résonner leur sabre et parlent, avec de Forbin, d'aller se faire tuer aux portes de la ville. A quoi se décidera Benjamin Constant? Il est trop vieux pour se battre. Pourtant depuis plusieurs mois il fait sa cour sans succès; à tout prix.il faut qu'il se distingue. A défaut de sabre, il offre sa plume et il écrit à sa cruelle Dulcinée:

ce Si le gouvernement se rallie à la natien, tout est encore sauvé malgré l'armée, sinon je crains fort pour l'issue. Au milieu de tout cela, j'ai le chagrin de n'être occupé que de vous seule, et je me le re-

proche. Le monde croulerait que je ne songerais qu'à vous. »

En même temps il publie dans le Journal de Paris un article si violent contre Bonaparte que Mme de Staël, alors absente, écrit à Mme Récamier :

« ia mars 181$.

« Ma chère amie,

« Rendez-moi encore un service : faites partir Benjamin Constant. J'ai la plus grande anxiété sur lui après ce qu'il a écrit, j»

Mais on n'a garde de laisser échapper une si précieuse conquête. Le jour où Napoléon entre à Lyon, nouveau message pressant du vieil amoureux :

« Pardon, si je profite des circonstances pour vous importuner, mais l'occasion est trop belle. Mon sort sera décidé dans quatre ou cinq jours sûrement, car, quoique vous aimiez à ne pas le croire pour diminuer votre intérêt, je suis certainement avec Marmont , Chateaubriand et Laine , l'un des quatre

hommes les plus compromis de France ; il est donc certain que, si nous ne triomphons pas, je serai dans huit jours ou proscrit ou fugitif,, ou dans un cachot ou fusillé. Accordez-moi donc le plus que vous pourrez de votre temps et de vos heures ; si je meurs, vous serez bien aise de m' avoir fait ce bien. Ne préparez pas de remords à votre âme, quoique votre cœur soit insensible, mon sentiment pour vous est ma vie; un signe d'indifférence me fait plus de mal que ne pourra le faire, dans quelques jours, mon arrêt de mort; et quand je pense que le danger est un moyen d'obtenir de vous un signe d'intérêt, je n'en éprouve que de la joie. »

Pendant ce temps Napoléon arrive sur Paris à marches forcées et la belle, loin de se rendre, redouble de rigueur. Benjamin au désespoir lui écrit:

« Au nom du ciel forcez-vous, pendant quelques jours, à me cacher votre aversion. J'ai besoin de ma tête; je l'expose pour une cause que vous aimez. Je brave Bonaparte qui va revenir et que j'ai attaqué de toutes les manières. Tout le monde médit de ne pas l'attendre; je reste pour vous prouver qu'il y a en

moi quelque chose de courageux et de bon. Pourquoi donc me fouler aux pieds, m'abreuver d'humiliations } »

Pour se mieux compromettre, il donne au journal des Débats le fameux article où il s'écriait : « Je n'irai pas, misérable transfuge, me traîner d'un pouvoir à l'autre, couvrir l'infamie par le sophisme, et balbutier des mots profanés pour racheter une vie honteuse. «Voulant aussitôt s'en faire un titre auprès de celle qu'il courtise, il lui écrit :

« Je suis bien aise que mon article ait paru; on ne peut au moins en soupçonner aujourd'hui la sincérité... Il serait bizarre que, parce que je vous aime, vous me refusassiez même votre estime. Je n'ai que cette pensée au milieu des circonstances qui grossissent incroyablement... »

Enfin après l'entrée ds Napoléon à Paris, fidèle à la promesse faite à sa belle quelques jours auparavant : Si vous partes je pars, sinon, je reste, il s'enfuit à Nantes. Mais rappelé par Fouché, il voit l'empereur, consent à travailler à l'acte additionnel et

entre au conseil d'Etat, ce qui lui attire naturellement l'exécration des royalistes et les dédains méprisants de Mme Récamier. Désespéré, il se décide à prendre congé d'elle. Il le fait en des termes qui prouvent son profond découragement: « Vous m'avez averti que je ne pouvais plus obtenir d'affection, vous m'avez rendu odieux les dons de l'esprit qui n'ont pas su vous plaire... »

S'il était besoin de tirer quelque moralité de cette étude que nous venons d'esquisser, nous l'emprunterions à Benjamin Constant lui-même écrivant à la fin de sa vie : « Cela est pourtant vrai, que^ sans malheur intérieur, j'ai souffert plus d'angoisses que le malheureux sur la roue; que je les avais méritées, car j'avais aussi fait souffrir; que j'ai envié cent fois tout ce qui ressemblait à une vie réglée, et que je n'ai trouvé de paix nulle part. »

A.-J. Pons.

* fe*

f<st&*<^Z&.

Page 1