‹ Adolphe (volume 4)Chapitre 19 sur 19 · REPONSE · texte numérisé non relu

REPONSE

dans la vie, c'est la douleur que l'on cause, et la métaphysique la plus ingénieuse ne justifie pas l'homme qui a déchiré le cœur qui l'aimait. Je hais d'ailleurs cette fatuité d'un esprit qui croit excuser ce qu'il explique; je hais cette vanité qui s'occupe d'elle-même en racontant le mal qu'elle a fait, qui a la prétention de se faire plaindre en se décrivant, et qui, planant indestructible au milieu des ruines, s'analyse au lieu de se repentir. Je hais cette faiblesse qui s'en prend toujours aux autres de sa propre impuissance, et qui ne voit pas que le mal n'est point dans ses alentours, mais qu'il est en elle. J'aurais deviné qu'Adolphe a été puni de son caractère par son caractère même, qu'il n'a suivi aucune route fixe, rempli aucune carrière utile, qu'il a consumé ses facultés sans autre direction que le caprice, sans autre force que l'irritation; j'aurais, dis-je, deviné tout cela, quand vous ne m'auriez pas communiqué sur sa destinée de nouveaux détails, dont j'ignore encore si je ferai quelque usage. Les circonstances sont bien peu de chose, le caractère est tout ;

c'est en vain qu'on brise avec les objets et les êtres extérieurs, on ne saurait briser avec soi-même. On change de situation; mais on transporte dans chacune le tourment dont on espérait se déhvrer: et comme on ne se corrige pas en se déplaçant, l'on se trouve seulement avoir ajouté des remords aux regrets et des fautes aux souffrances.

Vous me demandez de m 'entretenir avec vous de l'amie que nous avons perdue, et que nous regretterons toujours. Vous m'imposez une tâche qui me sera douce à remplir. Julie a laissé dans mon cœur des impressions profondes, et je trouve à me les retracer une jouissance mêlée de tristesse.

Elle n'était plus jeune quand je la rencontrai pour la première fois ; le temps des orages était passé pour elle. Il n'exista jamais entre nous que de l'amitié. Mais, comme il arrive souvent aux femmes que la nature a douées d'une sensibilité véritable et qui ont éprouvé de vives émotions, son amitié avait

1 Cette lettre concerne une personne morte depuis longtemps; mais plusieurs de nos contemporains l'ont connue, et verront peut-être avec quelque intérêt cet hommage rendu à la mémoire d'une femme qui, dans sa jeunesse, avait eu beaucoup d'admirateurs, et qui, dans un âge plus avancé, avait conservé beaucoup d'amis, entre autres l'illustre tragédien Talma.

quelque chose de tendre et de passionné qui lui donnait un charme particuHer.

Son esprit était juste, étendu, toujours piquant, quelquefois profond. Une raison exquise lui avait indiqué les opinions saines, plutôt que l'examen ne l'y avait conduite; elle les développait avec force, elle les soutenait avec véhémence. Elle ne disait pas toujours, peut-être, tout ce qu'il y avait à dire en faveur de ce qu'elle voulait démontrer; mais elle ne se servait jamais d'un raisonnement faux, et son instinct était infaillible contre toutes les espèces de sophismes.

La première moitié de sa vie avait été trop agitée pour qu'elle eût pu rassembler une grande masse de connaissances ; mais, par la rectitude de son jugement, elle avait deviné en quelque sorte ce qu'elle n'avait pas appris. Elle avait appliqué à l'histoire la connaissance des hommes, connaissance qu'elle avait acquise en société; et la lecture d'un très petit nombre d'historiens l'avait mise en état de démêler d'un coup d'œil les motifs secrets des actions publiques et tous les détours du cœur humain.

Lorsqu'une révolution mémorable fit naître dans la tête de presque tous les Français des espérances qui furent longtemps trompées, elle embrassa cette révolution avec enthousiasme, et suivit de bonne foi l'impulsion de son âme et la conviction de son esprit. Toutes les pensées nobles et généreuses s'emparèrent d'elle, et elle méconnut, comme bien d'autres, les difficultés et les obstacles, et cette disproportion désespérante entre les idées qu'on voulait établir et la nation qui devait les recevoir, nation affaiblie par l'excès de la civilisation, nation devenue vaniteuse et frivole par l'éducation du pouvoir arbitraire, et chez laquelle les lumières mêmes demeuraient stériles, parce que les lumières ne font qu'éclairer la route, mais ne donnent point aux hommes la force de la parcourir.

Julie fut une amie passionnée de la Révolution, ou, pour parler plus exactement, de ce que la Révolution promettait. La justesse de son esprit en faisait nécessairement une ennemie implacable des préjugés de toute espèce, et, dans sa haine contre les préjugés, elle n'était pas exempte d'esprit de parti.

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Il est presque impossible aux femmes de se préserver de l'esprit de parti; elles sont toujours dominées par des affections individuelles. Quelquefois, ce sont ces affections individuelles qui leur suggèrent leurs opinions; d'autres fois, leurs opinions les dirigent dans le choix de leurs alentours. Mais, dans ce dernier cas même, comme elles ont essentiellement besoin d'aimer, elles ressentent bientôt pour leurs alentours une affection vive, et de la sorte l'attachement que l'opinion avait d'abord créé réagit sur elle et la rend plus violente.

Mais, si Julie eut l'esprit de parti, cet esprit de parti même ne servait qu'à mettre plus en évidence la bonté naturelle et la générosité de son caractère. Elle s'aveuglait sur les hommes qui semblaient partager ses opinions; mais elle ne fut jamais entraînée à méconnaître le mérite, à justifier la persécution de l'innocence, ou à rester sourde au malheur. Elle haïssait le parti contraire au sien ; mais elle se dévouait avec zèle et avec persévérance à la défense de tout individu qu'elle voyait opprimé: à l'aspect de la

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souffrance et de l'injustice, les sentiments nobles qui s'élevaient en elle faisaient taire toutes les considérations partiales ou passionnées; et, au milieu des tempêtes politiques, pendant lesquelles tous ont été successivement victimes, nous l'avons vue souvent prêter à la fois à des hommes persécutés, en sens opposés, tous les secours de son activité et de son courage.

Sans doute, quand son cœur ne l'aurait pas ainsi dirigée, elle était trop éclairée pour ne pas prévoir que de mauvais moyens ne conduisaient jamais à un résultat avantageux. Lorsqu'elle voyait l'arbitraire déployé en faveur de ce qu'on appelait la liberté, elle ne savait que trop que la liberté ne peut jamais naître de l'arbitraire. C'était donc avec douleur qu'elle contemplait les défenseurs de ses opinions chéries, les sapant dans leur base, sous prétexte de les faire triompher, et s'efforçant plutôt de se saisir à leur tour du despotisme que de le détruire. Cette manière de voir est un mérite dont il faut savoir d'autant plus de gré à Julie, que certes il n'a pas été commun. Tous les

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partis, durant nos troubles, se sont regardés comme les héritiers les uns des autres, et, par cette conduite, chacun d'eux, en effet, a hérité de la haine que le parti contraire avait d'abord inspirée.

Une autre qualité de Juhe, c'est qu'au milieu de sa véhémence d'opinion, l'esprit de parti ne l'a jamais entraînée à l'esprit d'intrigue. Une fierté innée l'en garantissait.

Comme on se fait toujours un système d'à- . près ses défauts, beaucoup de femmes imaginent que c'est par un pur amour du bien qu'elles demandent pour leurs amis des places, du crédit, de l'influence. Mais, quand il serait vrai que leur motif est aussi noble qu'elles le supposent, il y a, dans les sollicitations de ce genre, quelque chose de contraire à la pudeur et à la dignité de leur sexe; et, lors même qu'elles commencent par ne songer qu'à l'intérêt public, elles se trouvent engagées dans une route qui les dégrade et les pervertit.

Il y a dans cette carrière tant ,de boue à traverser, que personne ne peut s'en tirer sans éclaboussures. Juhe, violente quelque- |

fois, ne fut jamais intrigante ni rusée. Elle désirait les succès de ses amis, parce qu'elle y voyait un succès pour les principes qu'elle croyait vrais; mais elle voulait qu'ils dus« sent ces succès à eux-mêmes, et non pas à des voies détournées, qui les leur eussent rendus moins flatteurs, et, en leur faisant contracter, comme il arrive la plupart du temps, des engagements équivoques, auraient faussé la ligne qu'ils devaient suivre. Elle aurait tout hasardé pour leur liberté,, pour leur vie ; mais elle n'aurait pas fait une seule démarche pour leur obtenir du pouvoir. Elle pensait, avec raison, que jamais le salut d'un peuple ne dépend de la place que remplit un individu; que la nature n'a donné en ce genre à personne des privilèges exclusifs ; que tout individu qui est né pour faire du bien, en fait, quelque rang qu'il occupe, et qu'un peuple qui ne pourrait être sauvé que par tel ou tel homme, ne serait pas sauvé pour longtemps, même par cet homme, et, plus, ne mériterait guère la peine d'être sauvé. Il n'en est pas de la liberté comme d'une bataille. Une bataille, étant

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i'afïaire d'un jour, peut être gagnée par le talent du général; mais la liberté, pour exister, doit avoir sa base dans la nation même, et non dans les vertus ou dans le ■caract ère d 'un chef.

Les opinions politiques de Julie, loin de s'amortir par le temps, avaient pris vers la tin de sa vie, plus de véhémence. Comme elle raisonnait juste, elle n'avait pas conclu, comme tant d'autres, de ce que, sous le nom de liberté, l'on avait établi successivement divers modes de tyrannie, que la tyrannie était un bien et la liberté un mal. Elle n'avait pas cru que la République pût être déshonorée parce qu'il y avait des méchants ou des sots qui s'étaient appelés républicains. Elle n'avait pas adopté cette doctrine l)izarre, d'après laquelle on prétend que, parce que les hommes sont corrompus, il faut donner à quelques-uns d'entre eux, d'autant plus de pouvoir, elle avait senti, au contraire, qu'il fallait leur en donner moins, c'est-à-dire placer, dans des institutions sagement combinées, des contrepoids contre leurs vices et leurs faiblesses.

Son amour pour la liberté s'était identifié avec ses sentiments les plus chers. La perte de l'aîné de ses fils fut un coup dont elle ne se releva jamais; et cependant, au milieu même de ses larmes, dans une lettre qu'elle adressait à ce fils tant regretté, lettre qui n'était pas destinée à être vue, et que ses amis n'ont découverte que parmi ses papiers, après sa mort; dans cette lettre, dis-je, elle exprimait une douleur presque égale de la servitude de sa patrie sous le régime impérial; elle s'entretenait avec celui qui n'était plus de l'avilissement de ceux qui existaient encore, tant il y avait dans cette âme quelque chose de romain.

En lisant ce que je viens d'écrire sur les opinions de Julie en politique, on se figurera peut-être qu'elle avait abdiqué la grâce et le charme de son sexe pour s'occuper de ces objets; c'est ce qui serait arrivé sans doute si elle s'y fût livrée par calcul, dans le but de se faire remarquer et d'obtenir de la considération et de l'influence; mais, comme je l'ai dit en commençant, elle devait tout à la nature, et de la sorte elle n'avait acquis

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aucune de ses qualités aux dépens d'une autre.

Cette même femme, dont la logique était précise et serrée lorsqu'elle parlait sur les grands sujets qui intéressent les droits et la dignité de Tespèce humaine, avait la gaieté la plus piquante, la plaisanterie la plus légère: elle ne disait pas souvent des mots isolés qu'on pût retenir et citer, et c'était encore là, selon moi, l'un de ses charmes. Les mots de ce genre, frappants en euxmêmes, ont l'inconvénient de tuer la conversation; ce sont, pour ainsi dire, des coups de fusil qu'on tire sur les idées des autres, et qui les abattent. Ceux qui parlent par traits ont l'air de se tenir à l'affût, et leur esprit n'est employé qu'à préparer une réponse imprévue, qui, tout en faisant rire, dérange la suite des pensées et produit toujours un moment de silence.

Telle n'était pas la manière de Julie.

Elle faisait valoir les autres autant qu'ellemême; c'était pour eux autant que pour elle qu'elle discutait ou plaisantait. Ses expressions n'étaient jamais recherchées; elle

saisissait admirablement le véritable point de toutes les questions, sérieuses ou frivoles. Elle disait toujours ce qu'il fallait dire, et Ton s'apercevait avec elle que la justesse des idées est aussi nécessaire à la plaisanterie qu'elle peut l'être à la raison.

Î.Iais ce qui la distinguait encore beaucoup plus que sa conversation, c'étaient ses lettres. Elle écrivait avec une extrême facilité, et se plaisait à écrire. Les anecdotes, les observations fines, les réflexions profondes, les traits heureux se plaçaient sous sa plume sans travail, et cependant toujours dans l'ordre le plus propre à les faire valoir l'un par l'autre. Son style était pur, précis, rapide et léger; et, quoique le talent épistolaire soit reconnu pour appartenir plus particulièrement aux femmes, j'ose affirmer qu'il n'y en a presque aucune que l'on puisse, à cet égard, comparer à Julie. Madame de Sévigné, dont je ne contesterai point la supériorité dans ce genre, est plus intéressante par son style que par ses pensées ; elle peint avec beaucoup de fidélité, de vie et de grâce; mais le cercle de ses idées n'est

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pas très étendu. La cour, la société, les caractères individuels, et, en fait d'opinions, tout au plus les plus reçues, les plus à la mode; voilà les bornes qu'elle ne franchit jamais. Il y a, dans les lettres de Julie, plus de réflexion; elle s'élance souvent dans une sphère plus vaste; ses aperçus sont plus généraux; et, comme il n'y a jamais en elle ni projet, ni pédanterie, ni emphase, comme tout est naturel, involontaire, imprévu, les observations générales qu'elle exprime en une ligne, parce qu'elles se présentaient à elles et non parce qu'elle les cherchait, donnent exclusivement à sa correspondance un mérite de plus.

Presque toutes les femmes parlent bien sur l'amour: c'est la grande affaire de leur vie; elles y appliquent tout leur esprit d'analyse et cette finesse d'aperçus dont la nature les a douées pour les dédommager de la force. Mais, comme elles ont un intérêt immédiat, elles ne sauraient être impartiales. Plus elles ont de pureté d'âme, plus elles sont portées à mettre aux liaisons de ce genre une importance, je ne dirai pas, pour ne scanda-

liser personne, exagérée, mais cependant en contraste avec l'état nécessaire de la société.

Je crois bien que Julie, lorsqu'il s'agissait d'elle-même, n'était guère plus désintéressée qu'une autre; mais elle reconnaissait au moins qu'elle était injuste, et elle en convenait. Elle savait que ce penchant impérieux, l'état naturel d'un sexe, n'est que la fièvre de l'autre; elle comprenait et avouait que les femmes qui se sont données et les hommes qui ont obtenu sont dans une position précisément inverse.

Ce n'est qu'à l'époque de ce qu'on a nommé leur défaite, que les femmes commencent à avoir un but précis, celui de conserver l'amant pour lequel elles ont fait ce qui doit leur sembler un grand sacrifice. Les hommes, au contraire, à cette même époque, cessent d'avoir un but: ce qui en était un pour eux leur devient un lien. Il n'est pas étonnant que deux individus placés dans des relations aussi inégales arrivent rapidement à ne plus s'entendre; c'est pour cela que le mariage est une chose admirable, parce qu'au lieu d'un but qui n'existe plus, il

introduit des intérêts communs qui existent toujours.

Julie détestait la séduction; elle pensait à juste titre que les ruses, les calculs, les mensonges qu'elle exige dépravent tout autant que des mensonges, des calculs et des ruses employés pour servir tout autre genre d'égoïsme; mais, partout où elle apercevait la bonne foi, elle excusait l'inconstance, parce qu'elle la savait inévitable, et qu'en prodiguant des noms odieux aux lois de la nature, on ne parvient pas à les éluder. Julie parlait donc sur l'amour avec toute la délicatesse et la grâce d'une femme, mais avec le sens et la réflexion d'un homme. Je l'ai vue plus d'une fois entre deux amants, confidente de leurs peines mutuelles, consolant, avec une sympathie adroite, la femme qui s'apercevait qu'on ne l'aimait plus, indiquant à l'homme le moyen de causer le moins de douleur possible, et leur faisant ainsi du bien à tous deux.

Julie n'avait point d'idées religieuses, et j'ai quelquefois été surpris qu'avec une sensibilité profonde, un enthousiasme sincère

pour tout ce qui était noble et grand, elle n*éprouvât jamais le besoin de ce recours à quelque chose de surnaturel, qui nous soutient contre la souffrance que nous causent les hommes, et nous console d'être forcés de les mépriser; mais son éducation, la société qui l'avait entourée dès sa première jeunesse, ses liaisons intimes avec les derniers philosophes du XVIII® siècle, l'avaient rendue inaccessible à toutes les craintes comme à toutes les espérances de cette nature. C'était le seul rapport sous lequel elle eût, pour ainsi dire, abjuré son habitude de se décider par elle-même, et embrassé des opinions sur parole. Je suis loin de regarder l'incrédulité comme une faute ; mais la conviction de ce genre ne me paraît motivée par rien, et l'affirmation dans l'athée me semble annoncer un grand vice de raisonnement. Les dévots peuvent être entraînés par les besoins de l'imagination et du cœur, et leur esprit peut se plier à ces besoins sans être faussé; mais l'homme qui croit être arrivé par la logique à rejeter sans hésitation toute idée religieuse est nécessairement un esprit faux.

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L'incrédulité de Julie était, au reste, plutôt une impression de Tenfance qu'une persuasion réfléchie, et il en était résulté que cette incrédulité s'était logée dans un coin de sa tête, comme la religion se loge dans la tête de beaucoup de gens, c'est-à-dire sans exercer aucune influence sur le reste de ses idées ou de sa conduite, mais en excitant toujours en elle une assez vive irritation quand elle était contredite sur ce point.

J'ai vu cette incrédulité aux prises avec l'épreuve la plus déchirante. Le plus jeune des fils de Julie fut attaqué d'une maladie qui le conduisit lentement au tombeau; elle le soigna pendant près d'une année, l'accompagnant de ville en ville, espérant toujours désarmer la nature implacable, en cherchant des climats plus doux ou des médecins plus habiles. Toutes ses affections s'étaient concentrées sur ce dernier de ses enfants. La perte des deux premiers le lui avait rendu plus cher. L'amour maternel avait remplacé en elle toutes les autres passions; cependant, au milieu de ses anxiétés, de ses incertitudes, de son désespoir, jamais la

religion ne se présenta à son esprit que comme une idée importune, et, pour ainsi dire, ennemie; elle craignait qu'on ne tourmentât son fils de terreurs chimériques; et, dans une situation qui aurait, à ce qu'il semble, dû lui faire adopter presque aveuglément les consolations les plus improbables et les espérances les plus vagues, la direction que ses idées avaient prise, plus forte que les besoins de son cœur, ne lui permit jamais de considérer les promesses religieuses que comme un moyen de domination et un prétexte d'intolérance. Je ne puis ici m'empêcher de réfléchir au mal que causent à la rehgion et aux êtres soufïrants qui auraient besoin d'elle, l'esprit dominateur et l'intolérance dogmatique. Qui ne croirait, quand la doaleur a pénétré dans les replis les plus intimes de l'âme, quand la mort nous a frappés de coups irréparables, quand tous les liens paraissent brisés entre nous et ce que nous chérissons; qui ne croirait, dis-je, qu'une voix nous annonçant une réunion inespérée, faisant jaillir du sein des ténèbres étemelles une lumière inattendue, arrachant

au cercueil les objets sans lesquels nous ne saurions vivre, et que nous pensions ne jamais revoir, devrait n'exciter que la joie, la reconnaissance et l'assentiment? Mais le consolateur se transforme en maître; il ordonne, il menace, il impose le dogme quand il fallait laisser la croyance germer au sein de l'espoir, et la raison se révolte, et l'affection, découragée, se replie sur ellemême, et le doute, dont nous commencions à être affranchis, renaît précisément parce qu'on nous a commandé la foi. C'est un des grands inconvénients des formes religieuses, trop stationnaires et trop positives, que l'aversion qu'elles inspirent aux esprits indépendants. Elles nuisent à ceux qui les adoptent, parce qu'elles rétrécissent et faussent leurs idées; et elles nuisent encore à ceux qui ne les adoptent pas, parce qu'elles les privent d'une source féconde d'idées douces et de sentiments qui les rendraient meilleurs et plus heureux.

On a dit souvent que l'incréduhté dénotait une âme sèche, et la religion une âme douce et aimante. Je ne veux point nier cette

règle en général. Il me paraît difficile qu'on soit parfaitement content de ce monde sans avoir un esprit étroit et un cœur aride; et, lorsqu'on n'est pas content de ce monde, on est bien près d'en désirer et d'en espérer un autre. Il y a, dans les caractères profonds et sensibles un besoin de vague que la religion seule satisfait, et ce besoin tient de si près à toutes les affections élevées et délicates, que celui qui ne l'éprouve pas est presque infailliblement dépourvu d'une portion précieuse de sentiments et d'idées.

Julie était néanmoins une exception remarquable à cette règle. Il y avait dans son cœur de la mélancolie, et de la tendresse au fond de son âme, si elle n'eût pas vécu dans un pays où la religion avait longtemps été une puissance hostile et vexatoire, et où son nom même réveillait des souvenirs de persécutions et de barbaries, il est possible que son imagination eût pris une direction toute différente.

La mort du dernier fils de Julie fut la cause de la sienne, et le signal d'un dépérissement aussi manifeste que rapide. Frappée

trois fois en moins de trois ans d'un malheur du même genre, elle ne put résister à ces secousses douloureuses et multipliées. Sa santé, souvent chancelante, avait paru lutter contre la nature aussi longtemps que l'espérance l'avait soutenue, ou que l'activité des soins qu'elle prodiguait à son fils mourant l'avait ranimée; lorsqu'elle ne vit plus de bien à lui faire, ses forces l'abandonnèrent. Elle revint à Paris, malade, et, le jour même de son arrivée, tous les médecins en désespérèrent. Sa maladie dura environ trois mois. Pendant tout cet espace de temps, il n'y eut pas une seule fois la moindre possibilité d'espérance. Chaque jour était marqué par quelque symptôme qui ne laissait aucune ressource à l'amitié, avide de se tromper, et chaque lendemain ajoutait au danger de la veille. Julie seule parut toujours ignorer ce danger. La nature de son mal favorise, dit-on, de telles illusions; mais son caractère, contribua sans doute beaucoup à ces illusions heureuses: je dis heureuses, car je ne puis prononcer avec certitude sur les craintes qu'une mort certaine lui aurait inspirées.

Jamais cette idée ne se présenta d'une manière positive et directe à son esprit; mais je crois qu'elle en eût ressenti une peine vive et profonde: on s'en étonnera peut-être. Privée de ses enfants, isolée sur cette terre, ayant à la fois une âme énergique, qui ne devait pas être accessible à la peur, et une âme sensible, que tant de pertes devaient avoir déchirée, pouvait-elle regretter la vie? Je ne mets pas en doute que, si ses forces physiques eussent mieux résisté à sa douleur morale, elle n'eût pris en horreur la carrière sombre et solitaire qui lui restait à parcourir. Mais, menacée ellemême au moment où elle venait de voir disparaître tous les objets de son affection, elle n'eut pas le temps, pour ainsi dire, de se livrer à ses regrets. Elle fut obligée trop rapidement de s'occuper d'elle pour que d'autres pensées continuassent à dominer dans son âme : sa maladie lui servit en quelque sorte de consolation, et la nature, par un instinct involontaire, recula devant la destruction qui s'avançait et la rattacha à l'existence.

Dans les dernières semaines qui précédèrent sa mort, elle semblait se livrer à mille projets qui supposaient un long avenir; elle détaillait avec intérêt ses plans d'établissement, de société et de fortune; les soins de ses amis l'attendrissaient; elle s'étonnait elle-même de se sentir reprendre à la vie. C'était pour ceux qui l'entouraient une douleur de plus, une douleur d'autant plus amère qu'il fallait lui en dérober jusqu'à la moindre trace. Elle disposait dans ses discours d'une longue suite d'années, tandis qu'un petit nombre de jours lui restait à peine. On voyait en quelque sorte, derrière les chimères dont son imagination semblait se repaître, la mort souriant comme avec ironie.

Je me reprochais quelquefois ma dissimulation complaisante. Je souffrais de cette barrière qu'élevait entre Julie et moi cette contrainte perpétuelle. Je m'accusais de blesser l'amitié, en la trompant, même pour adoucir ses derniers moments. Je me demandais si la vérité n'était pas un devoir; quel eût été le résultat d'une vérité que Julie craignait d'entendre ?

J'ai déjà dit que le cercle de ses idées ne s'étendait point au delà de cette vie. Jusqu'à ses malheurs personnels, la mort ne l'avait jamais frappée que comme un incident inévitable, sur lequel il était superflu de s'appesantir. La perte de ses enfants, en déchirant son cœur, n'avait rien changé à la direction de son esprit. Lorsque des symptômes trop peu méconnaissables pour elle, puisqu'elle les avait observés dans la longue maladie de son dernier fils, jetaient à ses propres yeux une lueur soudaine sur son état, sa physionomie se couvrait d'un nuage ; mais elle repoussait cette impression; elle n'en parlait que pour demander à l'amitié, d'une manière détournée, de concourir à l'écarter. Enfin, le moment terrible arriva. Depuis plusieurs jours, son dépérissement s'était accru avec une rapidité accélérée; mais il n'avait point influé sur la netteté, ni même sur l'originalité de ses idées. Sa maladie, qui quelquefois avait paru modifier son caractère, n'avait point eu le même empire sur son esprit. Deux heures avant de mourir, elle parlait avec

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intérêt sur les objets qui l'avaient occupée toute sa vie, et ses réflexions fortes et profondes sur Tavilissement de l'espèce humaine, quand le despotisme pèse sur elle, étaient entremêlées de plaisanteries piquantes sur les individus qui se sont le plus signalés dans cette carrière de dégradation. La mort vint mettre un terme à l'exercice de tant de facultés que n'avait pu affaiblir la souffrance physique. Dans son agonie même, Julie conserva toute sa raison. Hors d'état de parler, elle indiquait, par des gestes, les secours qu'elle croyait encore possible de lui donner. Elle me serrait la main en signe de reconnaissance. Ce fut ainsi qu'elle expira.

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