‹ Adolphe (volume 5)Chapitre 24 sur 26 · MA VIE · texte numérisé non relu

MA VIE

E suis né le 25 octobre 1767, à Lausanne,

en Suisse, d'Henriette de Chandieu, d’une ancienne famille française réfugiée dans le pays de Vaud pour cause de religion, et de Juste Constant de Rebecque, colonel dans un régiment suisse au service de Hollande. Ma mère mourut en couches, huit jours après ma naissance.

Le premier gouverneur dont j'aie conservé un souvenir un peu distinct fut un Allemand nommé Stroelin, qui me rouait de coups, puis m'étouffait de caresses pour que je ne me plaignisse pas à mon père. Je lui tins toujours fidèlement parole, mais la chose s’étant découverte malgré moi, on le renvoya de la maison. 11 avait eu, du reste, une idée assez ingénieuse, c'était de me faire inventer le grec pour me l'apprendre, c'est-à-dire qu’il me proposa de nous faire à nous deux une langue qui ne se-

rait connue que de nous: je me passionnai pour cette idée. Nous formâmes d’abord un alphabet, où il introduisit les lettres grecques. Puis nous commençâmes un Dictionnaire dans lequel chaque mot français était traduit par un mot grec. Tout cela se gravait merveilleusement dans ma tête, parce que je m'en croyais l’inventeur. Je savais déjà une foule de mots grecs, et je m'occupais de donner à ces mots de ma création des lois générales, c’est-à-dire que j’apprenais la grammaire grecque, quand mon précepteur fut chassé. J'étais alors âgé de cinq ans.

J’en avais sept quand mon père m'emmena à Bruxelles, où il voulut diriger lui-même mon éducation. Il y renonça bientôt, et me donna pour précepteur un Français, M. de La Grange, qui était entré comme chirurgien-major dans son régiment, Ce M. de La Grange faisait profession d’être athée. C’était du reste, autant qu’il m’en souvient, un homme assez médiocre, fort ignorant, et d’une vanité excessive. Il voulut séduire la fille d’un maître de musique chez qui je prenais des leçons. Il eut plusieurs aventures assez scandaleuses. Enfin il se logea avec moi dans une maison suspecte, pour être moins gèné dans ses plaisirs. Mon père arriva furieux de son régiment, et M. de La Grange fut chassé.

En attendant que j'eusse un autre mentor, mon père me plaça chez mon maître de musique.

J’y demeurai quelques mois. Cette famille, que le talent du père avait sortie de la classe la plus commune, me nourrissait et me soignait fort bien, mais ne pouvait rien pour mon éducation. J'avais quelques maîtres dont j’esquivais les leçons, et l’on avait mis à ma disposition un cabinet littéraire du voisinage dans lequel il y avait tous les romans du monde, et tous les ouvrages irréligieux alors à la mode. Je lisais huit à dix heures par jour tout ce qui me tombait sous la main, depuis les ouvrages de La Mettrie jusqu'aux romans de Crébillon.

Ma tête et mes yeux s’en sont ressentis pour toute ma vie.

Mon père qui, de temps en temps, venait me voir, rencontra un ex-jésuite qui lui proposa de se charger de moi. Cela n’eut pas lieu, je ne sais pourquoi. Mais dans le même temps: un ex-avocat français, qui avait quitté son pays pour d'assez fâcheuses affaires et qui, étant à Bruxelles avec une fille qu'il faisait passer pour sa gouvernante, voulait former un établissement d'éducation, s’offrit et parla si bien que mon père crut avoir trouvé un homme admirable. M. Gobert consentit pour un prix très haut à me prendre chez lui. Il ne me donna que des leçons de latin qu’il savait mal,

et d'histoire, qu'il ne m'’enseignait que pour avoir une occasion de me faire copier un ouvrage qu'il avait composé sur cette matière et dont il voulait avoir plusieurs copies. Mais mon écriture était si mauvaise et mon inattention si grande, que chaque copie était à recommencer, et pendant plus d’un an que j'y ai travaillé, je n’ai jamais été plus loin que l’avantpropos.

M. Gobert cependant et sa maîtresse, étant devenus l’objet des propos publics, mon père en fut averti. Il s’ensuivit des scènes dont je fus témoin et je sortis de chez ce troisième précepteur, convaincu pour la troisième fois que ceux qui étaient chargés de m'instruire et de me corriger étaient eux-mêmes des hommes très ignorants et très immoraux.

Mon père me ramena en Suisse, où je passai quelque temps, sous sa seule inspection, à sa campagne. Un de ses amis lui ayant parlé d’un Français d’un certain âge qui vivait retiré à La Chaux-de-Fonds près de Neuchâtel, et qui passait pour avoir de l'esprit et des connaissances, il prit des informations, dont le résultat fut que M. Duplessis — c'était le nom de ce Français — était un moine défroqué qui s'était échappé de son couvent, avait changé de religion et se tenait caché, pour n'être pas poursuivi, même en Suisse, par la France.

Quoique ces renseignements ne fussent pas très favorables, mon père fit venir M. Duplessis qui se trouva valoir mieux que sa réputation. Il devint donc mon quatrième précepteur. C'était un homme d’un caractère très faible, mais bon et spirituel. Mon père le prit tout de suite en très grand dédain, et ne s’en cacha point avec moi, ce qui était une assez mauvaise préparation pour la relation d’instituteur et d'élève. M. Duplessis remplit ses devoirs du mieux qu'il put et me fit faire assez de progrès. Je passai un peu plus d’un an avec lui, tant en Suisse qu’à Bruxelles et en Hollande. Au bout de ce temps, mon père s’en dégoûta, et forma le projet de me placer dans une université d'Angleterre.

M. Duplessis nous quitta pour être gouverneur d’un jeune comte d’Aumale, Malheureu-.

sement, ce jeune, homme avait une sœur assez belle et très légère dans sa conduite. Elle s’amusa à faire tourner la tête au pauvre moine qui en devint passionnément amoureux. Il cachait son amour parce que son état, ses cinquante ans et sa figure lui donnaient peu d’espérance, lorsqu'il découvrit qu’un perruquier moins vieux et moins laid était plus heureux que lui. Il fit mille folies qu’on traita avec une sévérité impitoyable. Sa tête se perdit et il finit par se brûler la cervelle.

Cependant mon père partit avec moi pour l'Angleterre, et après un séjour très court à

Londres, il me conduisit à Oxford. Il s’aperçut

bientôt que cette Université, où les Anglais ne vont finir leurs études qu'à vingt ans, ne pouvait convenir à un enfant de treize. Il se borna donc à me faire apprendre l'anglais, à faire quelques courses dans les environs pour son amusement, et nous repartimes au bout de deux mois, avec un jeune Anglais qu’on avait recommandé à mon père comme propre à me donner des leçons, sans avoir le titre et les prétentions d’un gouverneur, choses que mon père avait prises en horreur, par quatre expériences successives. Mais il en fut de cette cinquième tentative comme des précédentes. A peine M. May fut-il en route avec nous, que .mon père le trouva ridicule et insupportable. Il me mit dans la confidence de ses impressions, et de la sorte mon nouveau camarade ne fut plus pour moi qu’un objet de moquerie et de dérision perpétuelle.

M. May passa un an et demi à nous accompagner en Suisse et en Hollande. Nous séjournâmes assez longtemps dans la petite ville de Geertruydenberg. Là, je devins, pour la première fois, amoureux. Ce fut de la fille du commandant, vieux officier, ami de mon père.

Je lui écrivais toute la journée de longues

sde à A

lettres que je ne lui remettais pas : et je partis sans lui avoir déclaré ma passion, qui survécut bien deux mois à mon départ.

Je l’ai revue depuis : et l’idée que je l'avais aimée lui avait laissé un intérêt ou peut-être simplement une curiosité assez vive sur ce qui me regardait. Elle eut une fois le mouvement de me questionner sur mes sentiments pour elle ; mais on nous interrompit. Quelque temps après elle se maria et mourut en couches. Mon père, qui n'’aspirait qu'à se débarrasser de M. May, saisit la première occasion de le renvoyer en Angleterre.

Nous retournâmes en Suisse où il eut recours, pour me faire prendre quelques leçons, à un M. Bridel, homme assez instruit, mais très pédant et très lourd. Mon père fut bientôt choqué de l’importance, de la familiarité, du mauvais ton du nouveau Mentor qu'il m'avait choisi ; et dégoûté, par tant d’essais inutiles, de toute éducation domestique, il se décida à me placer, à quatorze ans, dans une Université d'Allemagne.

Le margrave d’Anspach, qui était alors en Suisse, dirigea son choix sur Erlangen. Mon père m’y conduisit et me présenta lui-même à la petite cour de la margrave de Bareith, qui y résidait. Elle nous reçut avec tout l’empressement qu'ont les princes qui s’ennuient pour

les étrangers qui les amusent. Elle me prit en grande amitié. En effet, comme je disais tout ce qui me passait par la tête, que je me moquais de tout le monde, et que je soutenais avec assez d'esprit les opinions les plus biscornues, je devais être, pour une cour allemande, un assez divertissant personnage. Le margrave d’'Anspach me traita de son côté avec la même faveur. Il me donna un titre à sa cour, où j'allais jouer au pharaon et faire des dettes de jeu que mon père eut le tort et la bonté de payer.

Pendant la première année de mon séjour à cette Université, j’étudiai beaucoup, mais je fis en même temps mille extravagances. La vieille margrave me les pardonnait toutes et ne m'en aimait que mieux : et dans cette petite ville, ma faveur à la cour faisait taire tous ceux qui me jugeaient plus sévèrement. Mais je voulus me donner la gloire d’avoir une maîtresse. Je choisis une fille d’une assez mauvaise réputation et dont la mère avait, dans je ne sais quelle occasion, fait à la margrave je ne sais quelles impertinences. Le bizarre de la chose, c’est que, d’un côté, je n'aimais pas cette fille, et que, de l’autre, elle ne se donna point à moi. Je suis le seul homme vraisemblablement auquel elle ait résisté. Mais le plaisir de faire et d'entendre dire que j'entretenais

une maîtresse me consolait, et de passer ma vie avec une personne que je n'aimais point, et de ne pas posséder la personne que j’entretenais.

La margrave fut très offensée de ma liaison à laquelle ses représentations ne firent que m'attacher davantage. Ces représentations remplissaient mon but qui était qu’en parlât de moi. En même temps, la mère de ma prétendue maîtresse, toujours pleine de haine contre la margrave, et flattée de l’espèce de rivalité qui s'était établie entre une princesse et sa fille, ne cessait de me pousser à toutes sortes de procédés offensants contre la cour. Enfin la margrave perdit patience et me fit défendre de paraître chez elle. Je fus d’abord très affligé de ma disgrâce, et je tentai de reconquérir la faveur que j'avais pris à tâche de perdre. Je ne réussis pas. Tous ceux que cette faveur avait empêchés de dire du mal de moi s’en dédommagèrent. Je fus l’objet d’un soulèvement et d’un blâme général.

La colère et l'embarras me firent encore faire quelques sottises. Enfin, mon père, instruit de tout ce qui se passait par la margrave, m'ordonna de le rejoindre à Bruxelles, et nous partimes ensemble pour Edimbourg. Nous arrivâmes dans cette ville le 8 juillet 1783. Mon père y avait d'anciennes connaissances, qui nous reçurent avec tout l’empressement de

l’amitié et toute l’hospitalité qui caractérise la

nation écossaise. Je fus placé chez un professeur de médecine qui tenait des pensionnaires.

Mon père ne séjourna que trois semaines en Ecosse. Après son départ, je me mis à l’étude avec une grande ferveur, et alors commença l’année la plus agréable de ma vie. Le travail était à la mode parmi les jeunes gens d'Edim-

bourg. Ils formaient plusieurs réunions littérai-

res et philosophiques : je fus de quelques-unes, et je m'y distinguai comme écrivain et comme orateur, quoique dans une langue étrangère. Je contractai plusieurs liaisons très étroites avec des hommes qui, pour la plupart, se sont fait connaître en avançant en âge ; de ce nombre sont Mackintosh, actuellement grand juge à Bombay, Laïng, un des meilleurs continuateurs de Robertson, etc.

Parmi tous ces jeunes gens, celui qui semblait promettre le plus était le fils d’un marchand de tabac, nommé John Wilde. Il avait sur tous ses amis une autorité presque absolue, bien que la plupart lui fussent très supérieurs par la naissance et par la fortune : ses connaissances étaient immenses, son ardeur d'étude infatigable, sa conversation brillante, son caractère excellent. Après être parvenu par son mérite à la place de professeur et avoir publié un livre qui avait commencé sa réputation d’une ma-

nière très avantageuse, il est devenu fou furieux et actuellement,-s’il n’est pas mort, il est enchaîné dans un cachot sur la paille. Misérable espèce humaine, qu'est-ce que de nous et de nos espérances !

Je vécus environ dix-huit mois à Edimbourg, m'amusant beaucoup, m'occupant assez et ne faisant dire que du bien de moi. Le malheur voulut qu’un petit Italien, qui me donnait des lecons de musique, me fît connaître une banque de pharaon que tenait son frère. Je jouai, je perdis, je fis des dettes à droite et à gauche, et tout mon séjour fut gâté.

Le temps que mon père avait fixé pour mon départ étant arrivé, je partis en promettant à mes créanciers de les payer, mais en les laissant fort mécontents et ayant donné contre moi des impressions très défavorables ; je passai par Londres où je m'arrêtai fort inutilement trois semaines, et j’arrivais à Paris dans le mois de mars 1785.

Mon père avait fait pour moi un arrangement qui m'aurait valu des agréments de tout genre si j'avais su et voulu en profiter. Je devais loger chez M. Suard qui réunissait chez lui beaucoup de gens de lettres, et qui avait promis de m'introduire dans la meilleure société de Paris.

Mais mon appartement n'étant pas prêt, je débarquai dans un hôtel garni ; j'y fis counais-

sance avec un Anglais fort riche et fort libertin ; je voulus l’imiter lans ses folies, et je n'avais pas été un mois à Paris que j'avais des dettes par-dessus la tête. Il y avait bien un peu de la faute de mon père qui m'envoyait à dix-huit ans, sur ma bonne foi, dans un lieu où je ne pouvais manquer de faire fautes sur fautes.

Jd’allai cependant à la fin loger chez M. Suard et ma conduite devint moins extravagante.

Mais les embarras dans lesquels je m'étais jeté en débutant eurent des suites qui influèrent sur tout mon séjour. Pour comble de malheur, mon père crut devoir me placer sous une surveillance quelconque, et s’adressa pour cet effet à un ministre protestant, chapelain de l’ambassadeur de Hollande. Celui-ci crut faire merveille en lui recommandant un nommé Baumier, qui s'était présenté à lui comme un protestant, persécuté pour cause de religion par sa famille. Ce Baumier était un homme perdu e mœurs, sans fortune, sans asile, un véritable chevalier d'industrie de la plus mauvaise espèce. Il tâcha de s'emparer de moi, en se mettant de moitié dans toutes les sottises que je voulais faire, et il ne tint pas à lui que je n’adoptasse le genre de vie le plus dissolu et le plus abject. Comme, indépendamment de tous ses vices, il était sans esprit, fort ennuyeux et très insolent, je me lassai bientôt d’un homme qui ne faisait que m'ac-

VE p Fée a Dane ©

compagner chez des filles et m’emprunter de l’argent, et nous nous brouillâmes. Il écrivit, je crois, à mon père, et il exagéra, je suppose, le mal qu'il y avait à dire de moi, quoique la vérité fût déjà très suffisante.

Mon père arriva lui-même à Paris et m’'emmena à Bruxelles, où il me laissa pour retourner à son régiment. Je restai à Bruxelles depuis le mois d’août jusqu’à la fin de novembre, partageant mon temps entre les maisons d’Anet et d’Aremberg, anciennes connaissances de mon père, et qui, en cette qualité, me firent un très bon accueil, et une coterie de Genevois, plus obscure, mais qui me devint bien plus agréable.

I1 y avait dans cette coterie une femme d’environ vingt-six à vingt-huit ans, d’une figure fort séduisante et d’un aspect fort distingué. Je me sentais entraîné vers elle, sans me l’avouer bien clairement, lorsque, par quelques mots qui me surprirent d’abord encore plus qu’ils ne me charmèrent, elle me laissa découvrir qu’elle m'aimait.-Il y a, dans le moment où j'écris, vingt-cinq ans d’écoulés depuis le moment où je fis cette découverte, et j'éprouve encore un sentiment de reconnaissance en me retraçant le plaisir que j'en ressentis.

Madame Johannot, c'était son nom, s’est placée dans mon souvenir, différemment de toutes les femmes que j'ai connues : ma liaison avec

elle a été bien courte et s’est réduite à bien peu de chose. Mais elle ne m'a fait acheter les sensations douces qu’elle m’a données par aucun mélange d’agitation ou de peine : et à quarantequatre ans je lui sais encore gré du bonheur que je lui ai dû lorsque j’en avais dix-huit.

La pauvre femme a fini bien’tristement. Mariée à un homme très méprisable de caractère et de mœurs très corrompues, elle fut d'abord traînée par lui à Paris, où il se mit au service du parti qui dominait, devint, quoique étranger, membre de la Convention, condamna le roi à mort et continua jusqu’à la fin de cette trop célèbre assemblée à y jouer un rôle lâche et équivoque. Elle fut ensuite reléguée dans un village d'Alsace pour faire place à une maîtresse que son mari entretenait dans sa maison. Elle fut enfin rappelée à Paris pour y vivre avec cette maitresse que son mari voulait l’obliger à servir, et les mauvais traitements dont il l’accabla la poussèrent à s’empoisonner. J'étais alors à Paris moi-même et je demeurais dans son voisinage : mais j'ignorais qu’elle y fût, et elle est morte à quelques pas d’un homme qu’elle avait aimé et qui n'a jamais pu entendre prononcer son nom sans être ému jusqu'au fond de l'âme ; elle est morte, dis-je, se croyant oubliée et abandonnée de toute la terre.

Il y avait à peine un mois que je jouissais de son amour, quand mon père vint me prendre pour me ramener en Suisse. M Johannot et moi nous nous écrivimes de tristes et tendres lettres, au moment de mon départ. Elle me donna une adresse sous laquelle elle consentit à ce que je continuasse à lui écrire : mais elle ne me répondit pas. Je me consolai sans l’oublier, et l’on verra que bientôt d’autres objets prirent sa place. Je la revis deux ans après une seule fois à Paris, quelques années avant ses malheurs. Je me repris de goût pour elle. Je lui fis une seconde visite ; elle était partie : lorsqu'on me le dit, j'éprouvai une émotion d’une nature tout à fait extraordinaire par sa tristesse et sa violence. C'était une sorte de pressentiment funeste que sa fin déplorable n’a que trop justifié.

De retour en Suisse, je passai de nouveau quelque temps à la campagne, étudiant à bâtons rompus et m’occupant d’un ouvrage dont la première idée m'était venue à Bruxelles, et qui, depuis, n’a jamais cessé d’avoir un grand attrait pour moi : c'était une histoire du polythéisme. Je n'avais alors aucune des connaissances nécessaires pour écrire quatre lignes raisonnables sur un tel sujet. Nourri des principes de la philosophie du XVIIT* siècle et sur-

tout des ouvrages d'Helvétius, je n’avais d'autre pensée que de contribuer pour ma part à la destruction de ce que j'appelais les préjugés. Je m'étais emparé d’une assertion de l’auteur de l'Esprit, qui prétend que la religion païenne était de beaucoup préférable au christianisme ; et je voulais appuyer cette assertion, que je n'avais ni approfondie, ni examinée, de quelques faits pris au hasard et de beaucoup d’épigrammes et de déclamations que je croyais neuves.

Si j'avais été moins paresseux, et que je me fusse moins abandonné à toutes les impressions qui m'’agitaient, j'aurais peut-être achevé en deux ans un très mauvais livre, qui m'aurait fait une petite réputation éphémère dont j’eusse été bien satisfait. Une fois engagé par amourpropre, je n’aurais pu changer d'opinion : et le premier paradoxe ainsi adopté m'aurait enchaîné pour toute ma vie.

Si la paresse a des inconvénients, elle a bien aussi des avantages. Je ne me bornai pas longtemps à mener une vie paisible et studieuse, de nouvelles amours vinrent me distraire, et comme j'avais trois ans de plus qu’à Erlangen, je fis aussi trois fois plus de folies. L'objet de ma passion était une Anglaise, d'environ trente à trente-cinq ans, femme de l’ambassadeur d'Angleterre à Turin. Elle avait été très belle et avait encore

un très joli regard, des dents superbes, et un charmant sourire. Sa maison était fort agréable, on y jouait beaucoup, de sorte que je trouvais à y contenter un goût plus vif encore que celui que la dame elle-même m'inspirait.

M°° Trevor était extrêmement coquette et avait le petit esprit fin et maniéré que la coquetterie donne aux femmes qui n’en ont pas d'autre. Elle vivait assez mal avec son mari dont elle était presque toujours séparée, et il y avait toujours à sa süite cinq ou six jeunes Anglais. Je commençai par me jeter dans sa société parce qu'elle était plus brillante et plus animée que toute autre à Lausanne. Ensuite, voyant que la plupart des jeunes gens qui l’entouraient lui faisaient la cour, je me mis en tête de lui plaire. Je lui écrivis une belle lettre pour lui déclarer que j'étais amoureux d’elle. Je lui remis cette lettre un soir, et retournai le lendemain pour recevoir sa réponse. L’agitation que me causait l'incertitude sur le résultat de ma démarche m'avait donné une sorte de fièvre qui ressemblait assez à la passion que d’abord je n'avais voulu que feindre. M"° Trevor me répondit par écrit, comme cela était indiqué dans la circonstance. Elle me parlait de ses liens et m'offrait la plus tendre amitié. J'aurais dû ne pas m'arrêter à ce mot et voir jusqu'où cette amitié nous aurait conduits. Au lieu de cela, je crus. adroit de montrer le plus violent désespoir de ce

qu’elle ne m'offrait que de l’amitié en échange de mon amour : et me voilà à me rouler par terre et à me frapper la tête contre la muraille sur ce malheureux mot d'amitié. La pauvre femme, qui probablement avait eu affaire à des gens plus avisés, ne savait comment se conduire dans cette scène, d'autant plus embarrassante pour elle que je ne faisais aucun mouvement qui la mît à même de la terminer d’une manière agréable pour tous deux.

Je me tenais toujours à dix pas et quand elle s’approchait de moi pour me calmer ou me con-

soler, je m'éloignais en lui répétant que, puis-

qu'elle n’avait pour moi que de l'amitié, il ne me restait plus qu’à mourir. Elle ne put tirer de moi autre chose pendant quatre heures, et je m'en allai, la laissant, je crois, très ennuyée d’un amant qui disputait sur un synonyme.

Je passai de la sorte trois ou quatre mois, devenant chaque jour plus amoureux, parce que je me butais chaque jour contre une difficulté que j'avais créée moi-même, et ramené d’ailleurs chez M Trevor, au moins autant par mon goût pour le jeu que par mon ridicule amour ; Mr Trevor se prêtait à la bizarrerie de mon manège avec une patience admirable. Elle répondait à toutes mes lettres, me recevait chez elle tête à tête et me gardait jusqu’à trois heures du matin. Mais elle n’y gagna rien ni moi non plus. J'étais

d'une timidité excessive, et d'un emportement frénétique ; je ne savais pas encore qu'il fallait prendre au lieu de demander ; je demandais toujours et ne prenais jamais. M® Trevor dut me trouver un amant d’une singulière espèce. Mais comme les femmes aiment toujours tout ce qui prouve qu’elles sont propres à inspirer une grande passion, elle s’'accommoda de mes manières et ne m'en reçut pas plus mal.

Je devins jaloux d’un Anglais qui ne se souciait pas le moins du monde de M®% Trevor. Je voulus le forcer de se battre avec moi. Il crut m'apaiser en me déclarant que, loin d'aller sur mes brisées, il ne trouvait pas même Mr Trevor : agréable. Je voulus alors me battre avec lui parce qu’il ne rendait pas justice à la femme que j'aimais. Nos pistolets étaient déjà chargés lorsque mon Anglais, qui n’avait aucune envie d’un duel aussi ridicule, s’en tira fort adroitement. Il voulut des seconds et m’annonça qu'il leur dirait pourquoi je lui avais cherché querelle. J’eus beau lui représenter qu'il devait me garder un pareil secret, il se moqua de moi, et je dus renoncer à ma brillante entreprise pour ne pas compromettre la dame de mes pensées.

L'hiver étant venu, mon père me dit de me préparer à le suivre à Paris. Mon désespoir fut sans bornes. Me Trevor y parut très sensible. Je la pris souvent dans mes bras, j'arrosai ses mains

de mes larmes, j'allai passer des nuits à pleurer sur un banc où je l'avais vue assise ; elle pleurait avec moi ; et si j'avais voulu ne plus disputer sur les mots, j'aurais peut-être eu des succès plus complets. Mais tout se borna à un chaste baiser sur des lèvres tant soit peu fanées. Je partis enfin dans un état de douleur inexprimable. M Trevor me promit de m'écrire, et on m'emmena.

Ma souffrance était tellement visible qu’encore deux jours après, un de mes cousins, qui voyageait avec nous, voulut proposer à mon père de me renvoyer en Suisse, persuadé qu'il élait que je ne soutiendrais pas le voyage. Enfin, je le soutins et nous arrivâmes. Je trouvai une lettre de Mr° Trevor. La lettre était froide, mais je lui sus gré de m'avoir tenu sa promesse. Je répondis dans le langage de lamour le plus passionné.

J'’obtins une seconde lettre un peu plus insignifiante que la première ; de mon çôté, je me refroidis pendant que nos lettres couraient la poste ; je n’écrivis plus, et notre liaison finit.

Je revis pourtant M Trevor à Paris, trois mois après : je n’éprouvai aucune émotion, et je crois que la sienne ne fut causée que par la surprise de voir en moi un détachement aussi complet. La pauvre femme continua encore quelques années son métier de coquette, et se donna beaucoup de ridicules, puis elle retourna en Angleterre où elle

devint, m'a-t-on dit, à peu près folle d'attaques de nerfs. - |

Ces premiers mois de mon séjour à Paris furent très agréable. Je fus parfaitement reçu par la société de M. Suard, chez qui j’allai demeurer de nouveau. Mon esprit, qui manquait alors tout à fait de solidité et de justesse, mais qui avait une tournure épigrammatique très amusante, mes connaissances qui, bien que fort décousues, étaient supérieures à celles de la plupart des gens de lettres de la génération qui s'élevait, l’originalité de mon caractère, tout cela parut piquant. Je fus fêté par toutes les femmes de la coterie de M" Suard, et les hommes pardonnèrent à mon âge une impertinence qui, n'étant pas dans les manières, mais dans les jugements, étaient moins aperçue et moins offensante. Cependant, quand je me souviens de ce que je disais alors et du dédain raisonné que je témoignais à tout le monde, je suis encore à concevoir comment on a pu le tolérer. Je me rappelle qu’un jour, rencontrant un des hommes de notre société qui avait trente ans de plus que moi, je me mis à causer avec lui, et ma conversation roula comme à l’ordinaire sur les ridicules de tous ceux que nous voyions tous les jours. Après m'être bien moqué de chacun l’un après l’autre, je pris tout à coup celui avec lequel j'avais causé par la main, et je lui dis :

— Je vous ai bien fait rire aux dépens de tous nos amis, mais n'allez pas croire que, parce que je me suis moqué d’eux avec vous, je sois tenu à ne pas me moquer de vous avec eux ; je vous avertis que nous n’avons point fait ce traité.

Le jeu qui m'avait déjà causé tant de peines, et qui m'en a tant causé depuis, vint troubler ma vie et gâter tout ce que la bonté de mon père avait fait pour moi.

J'avais connu en Suisse chez M"° Trevor une vieille Française, M de Bourbonne, joueuse à l’excès, d’ailleurs bonne femme et assez originale : elle jouait en voiture, elle jouait au lit, elle jouait au bain, le matin, la nuit, le soir, toujours et partout, quand elle le pouvait. J’allai la voir à Paris, elle y avait tous les jours un quinze, et je m'empressai d’en être. J’y perdais régulièrement tout ce que j’apportais, et j'y apportais tout ce qu'on me payait par ordre de mon père et tout ce que je pouvais emprunter, ce qui heureusement n'était pas très considérable, quoique je ne négligeasse aucun moyen de faire des dettes.

Il m'arriva à ce sujet une aventure assez plaisante avec une des plus vieilles femmes de la s0ciété de Me Suard. C'était Me Saurin, femme de Saurin le philosophe et l’auteur de Spartacus. Elle avait été fort belle et s’en souvenait toute seule, car elle avait soixante-cinq ans. Elle m'avait témoigné beaucoup d’amitié, et bien que

j'eusse le tort de me moquer un peu d’elle, j'avais en elle plus de confiance qu’en toute autre personne à Paris. Un jour je venais de perdre chez M de Bourbonne tout l’argent que j'avais, et tout ce que j'avais pu jouer sur parole. Embarrassé de payer, je m’avisai de recourir à Me Saurin pour qu'elle me prêtât ce qui me manquait. Mais désapprouvant moi-même la démarche que je faisais, je lui écrivis au lieu de lui en parler, et je lui fis dire que je viendrais prendre sa réponse dans l’après-dînée. J’y fus en effet. Je la trouvai seule. Ma timidité naturelle, augmentée par la circonstance, fit que j'aittendis longtemps qu’elle me parlât de mon billet. Enfin, comme elle ne m'en disait pas un mot, je me déterminai à rompre le silence, et je commençai en rougissant, en baïissant les yeux, et d’une voix fort émue :

— Vous serez peut-être étonnée, lui dis-je, de la démarche que je fais. Je serais bien fâché de vous avoir donné contre moi des impressions défavorables par une chose que je ne vous aurais pas confiée, si votre affection si douce pour moi ne m'y avait encouragé ; l’aveu que je vous ai fait et dont votre silence me fait craindre que vous ne soyez blessée, m'a été arraché par un mouvement irrésistible de confiance en vous.

Je disais tout cela en m'arrêtant à chaque mot, et sans regarder M Saurin. Comme pourtant elle ne répondait point, je levai les yeux, et je vis

par son air de surprise qu’elle ne concevait rien . à ma harangue.

Je lui demandai si elle n’avait pas reçu ma lettre. Il se trouva que non. Me voilà bien plus interdit, et j'aurais volontiers repris toutes mes paroles, sauf à trouver d’autres moyens de sortir de l'embarras où je me trouvais. Mais il n'y avait plus de ressources. Il fallait achever. Je repris donc : |

— Vous avez été si bonne pour moi, vous m'avez témoigné tant d'intérêt ! Peut-être en aije trop présumé. Mais il y a des moments où la tête d’un homme se perd. Je ne me consolerais jamais si j'avais porté atteinte à votre amitié. Permettez-moi de ne plus vous parler de cette malheureuse lettre. Laissez-moi vous cacher ce qui ne m'était échappé que dans un moment de trouble.

— Non, me dit-elle, pourquoi doutez-vous de mon cœur ? Je veux tout savoir, achevez, achevez.

Et elle couvrit de ses mains son visage, et elle tremblait de tout son corps. Je vis clairement qu’elle avait pris tout ce que je venais de lui dire pour une déclaration d'amour. Ce quiproquo, son émotion, et un grand lit de damas rouge qui était à deux pas de nous, me jetèrent dans une inexprimable terreur. Maïs je devins furieux comme

un poltron révolté et je me hâtai de dissiper l’'équivoque. -

— Au fond, lui dis-je, je ne sais pourquoi je vous ennuie si longtemps d’une chose fort peu importante. J’ai eu la sottise de jouer, j'ai perdu un peu plus que je n'ai en ce moment, et je vous ai écrit pour savoir si vous pourriez me rendre le service de me prêter ce qui me manque pour m'acquitter.

M"° Saurin resta immobile. Ses mains descendirent de son visage qu'il n’était plus nécessaire de couvrir. Elle se leva sans mot dire et me compta l’argent que je lui avais demandé. Nous étions si confondus, elle et moi, que tout se passa en silence. Je n’ouvris même pas la bouche pour la remercier.

IT

NE fut à cette époque (1787) que je fis connaissance avec la première femme d’un esprit supérieur que j'aie connue, et l’une de celles qui en avait le plus que j'aie jamais rencontrée. Elle se nommait M”° de Charrière. C'était une Hollandaise d’une des premières familles de ce pays, et qui, dans sa jeunesse, avait fait beaucoup de bruit par son esprit et la bizarrerie de son caractère. A trente ans passés, après beaucoup de passions, dont quelques-unes avaient été assez malheureuses, elle avait épousé, malgré sa famille, le précepteur de ses frères, homme d'esprit, d’un caractère délicat et noble, mais le plus froid et le plus flegmatique que l’on puisse imaginer. Durant les premières années de son mariage, sa femme l'avait beaucoup tourmenté pour lui imprimer un mouvement égal au sien ; et le chagrin de n’y parvenir que par moments avait bien vite détruit le bon-

heur qu’elle s'était promis dans cette union à quelques égards disproportionnée. Un homme beaucoup plus jeune qu'elle, d’un esprit très médiocre, mais d'une belle figure, lui avait inspiré un goût très vif. Je n’ai jamais su tous les détails de cette passion, mais ce qu’elle m'en a dit et ce qui m'a été raconté d’ailleurs a suffi pour m'apprendre qu’elle en avait été fort agitée et fort malheureuse, que le mécontentement de son mari avait troublé l’intérieur de sa vie, et qu’enfin le jeune homme qui en était l’objet l’ayant abandonnée pour une autre femme qu'il a épousée, elle avait passé quelque temps dans le plus affreux désespoir. Ce désespoir a tourné à bien pour sa réputation littéraire, car il lui a inspiré le plus joli des ouvrages qu'elle ait faits : il est intitulé Caliste, et fait partie d’un roman qui a été publié sous le titre de Leltres écrites de Lausanne.

Elle était occupée à faire imprimer ce livre quand je fis connaissance avec elle. Son esprit m'enchanta. Nous passâmes des jours et des nuits à causer ensemble. Elle était très sévère dans ses jugements sur tous ceux qu’elle voyait. J'étais très moqueur de ma nature. Nous nous convînmes parfaitement. Mais nous nous trouvâmes bientôt l’un avec l’autre des rapports plus intimes et plus essentiels. M de Charrière avait une manière si originale et si animée de considérer la vie, un tel

mépris pour les préjugés, tant de force dans ses pensées, et ‘ine supériorité si vigoureuse et si dédaigneuse sur le commun des hommes, que dans ma disposition, à vingt ans, bizarre et dédaigneux que j'étais aussi, sa conversation m'était une jouissance jusqu'alors inconnue. Je m'y livrai avec transport. Son mari, qui était un très honnête homme, et qui avait de l’affection et de la reconnaissance pour elle, ne l’avait menée à Paris que pour la distraire de la tristesse où l’avait jetée l’abandon de l’homme qu'elle avait aimé. Elle avait vingi-sept ans de plus que moi, de sorte que notre liaison ne pouvait l’inquiéter. Il en fut charmé et l’encouragea de toutes ses forces. Je me souviens encore avec émotion des jours et des nuits que nous passâmes ensemble à boire du thé et à causer sur tous les sujets avec une ardeur inépuisable. Cette nouvelle passion n’absorbait pas néanmoins tout mon temps. Il m'en restait malheureusement assez pour faire beaucoup de dettes. Une femme qui de Paris correspondait avec mon père l’avertit de ma conduite, mais lui écrivit en même temps que je pourrais tout réparer si je parvenais à épouser une jeune personne qui était de la société dans laquelle je vivais habituellement et qui devait avoir quatre-vingt-dix mille francs de rente. Cette idée séduisit beaucoup mon père, ce qui était fort naturel. Il me la com-

muniqua dans une lettre qui contenait d’ailleurs beaucoup et de très justes reproches, et où il finissait par me déclarer qu’il ne consentirait à la prolongation de mon séjour à Paris que si j’essayais de réaliser ce projet avantageux et si je croyais avoir quelque chance de réussir.

La personne dont il s'agissait avait seize ans et était très jolie. Sa mère m'avait reçu depuis mon arrivée avec beaucoup d'amitié. Je me voyais placé entre la nécessité de tenter au moins une chose dont le résultat m'aurait fort convenu, ou celle de quitter une ville où je m'amusais beaucoup pour aller rejoindre mon père qui m’annonçait un grand mécontentement. Je n’hésitai pas à risquer la chose. Je commençai, suivant l'usage, par écrire à la mère pour lui demander la main de sa fille. Elle me répondit fort amicalement, mais par un refus motivé sur ce que sa fille était déjà promise à un homme qui devait l’'épouser dans quelques mois. Cependant, je ne crois point qu’elle considérât elle-même ce refus comme irrévocable ; car, d’un côté, j'ai su depuis qu’elle avait fait prendre en Suisse des informations sur ma fortune, et de l’autre, elle me donnait toutes les occasions qu’elle pouvait de parler tête à tête avec sa fille. Mais je me conduisis en vrai fou ! Au lieu de profiter de la bienveillance de la mère qui, tout en me refusant, m'avait témoigné de

l’amitié, je voulus commencer un roman avec la fille, et je le commençai de la manière la plus absurde. Je n’essayai point de lui plaire ; je ne lui dis pas même un mot de mon sentiment. Je continuai à causer le plus timidement du monde avec elle quand je la trouvais seule. Mais je lui écrivis une belle lettre comme à une personne que ses parents voulaient marier malgré elle à un homme qu'elle n’aimait pas, et je lui proposai de l’enlever. Sa mère, à qui sans doute elle montra cette étrange letire, eut pour moi l’indulgence de laisser sa fille me répondre comme si elle ne l’en avait pas instruite.

M'e Pourrat — elle s'appelait ainsi — m'écrivit que c'était à ses parents à décider de son sort, et qu'il ne lui convenait pas de recevoir des lettres d'un homme. Je ne me le tins pas pour dit et je recommençai de plus belle mes propositions d’enlèvement, de délivrance, de protection contre le

mariage qu’on voulait la forcer à contracter. On eût dit que j'écrivais à une victime qui avait imploré mon secours, et à une personne qui avait pour moi toute la passion que je croyais ressentir pour elle : et dans le fait, toutes mes épitres chevaleresques étaient adressées à une petite personne très raisonnable qui ne m'aimait pas du tout, qui n'avait aucune répugnance pour

l’homme qu'on lui avait proposé, et qui ne

m'avait donné ni l’occasion ni le droit de lui écrire de la sorte. Mais j'avais enfilé cette route et pour le diable je n’en voulais pas sortir.

Ce qu’il y avait de plus inexplicable c’est que, lorsque je voyais Me Pourrat, je ne lui disais pas un mot qui eût du rapport avec mes lettres. Sa mère me laissait toujours seul avec elle, malgré mes extravagantes propositions dont sûrement elle avait connaissance, et c’est ce qui me confirme dans l’idée que j'aurais pu encore réussir. Mais loin de profiter de ces occasions, je devenais, dès que je me trouvais seul avec M'° Pourrat, d’une timidité extrême. Je ne lui parlais que de choses insignifiantes et je ne faisais pas même une allusion aux lettres que je lui écrivais chaque jour, ni au sentiment qui me dictait ces lettres.

Enfin, une circonstance dans laquelle je n'étais pour rien, amena une crise qui termina tout. Me Pourrat, qui avait été galante toute sa vie, avait encore un amant en titre. Depuis que je lui avais demandé sa fille, elle avait continué à me traiter avec amitié, avait toujours paru ignorer mon absurde correspondance et, pendant que j’écrivais tous les jours à la fille pour ‘lui proposer de l'enlever, je prenais la mère pour confidente de mon sentiment et de mon malheur : le tout, je dois le dire, sans au-

cune réflexion et sans la moindre mauvaise foi. Mais j'avais enfilé cette route avec l’une et avec l’autre. J'avais donc avec M Pourrat de longues conversations, tête à tête. Son amant en prit ombrage. Il y eut des scènes violentes, et M"° Pourrat qui, ayant près de cinquante ans, ne voulait pas perdre cet amant qui pouvait être le dernier, résolut de le rassurer. Je ne me doutais de rien et j'étais un jour à faire à Me Pourrat mes lamentations habituelles, lorsque M. de Sainte-Croix — c'était le nom de l'amant — parut tout à coup et montra beaucoup d'humeur. M Pourrat me prit par la main, me mena vers lui, et me demanda de lui déclarer solennellement si ce n'était pas de sa fille que j'étais amoureux, si ce n'était pas sa fille que j'avais demandée en mariage, et si elle n’était pas tout à fait étrangère à mes assiduités dans sa maison. Elle n'avait vu dans la déclaration exigée de moi qu’un moyen de mettre fin aux ombrages de M. de Sainte-Croix.

J’envisageai la chose sous un autre point de vue, je me vis traîné devant un étranger pour lui avouer que j'étais un amant malheureux, un homme repoussé par la mère et par la fille. Mon amour-propre blessé me jeta dans un vrai délire. Par hasard, j'avais emporté dans ma poche une petite bouteille d’opium que je trim-

balais avec moi depuis quelque temps. C'était en suite de ma liaison aveëé Me de Charrière, qui prenant beaucoup d’opium dans sa maladie, m'avait donné l’idée d’en avoir, et dont la conversation toujours abondante, vigoureuse, mais très bizarre, me tenait dans une espèce d'ivresse spirituelle, qui n’a pas peu contribué à toutes les sottises que j'ai faites à cette époque.

Je répétais sans cesse que je voulais me tuer, et à force de le dire je parvenais presque à le croire, quoique dans le fond je n’en eusse pas la moindre envie. Ayant donc mon opium en poche au moment où je me vis traduit en spectacle devant M. de Sainte-Croix, j'éprouvai une espèce d’embarras dont il me parut plus facile de me tirer par une scène que par une conversation tranquille. Je prévoyais que M. de Sainte-Croix me ferait des questions, me témoignerait de l'intérêt, et comme je me trouvais humilié, ces questions, cet intérêt, tout ce qui pouvait prolonger la situation m'était insupportable. J'étais sûr qu’en avalant mon opium je ferais diversion à tout cela. Ensuite, j'avais depuis longtemps dans la tête que, de vouloir se tuer pour une femme, c'était un moyen de lui plaire.

Cette idée n’est pas exactement vraie. Quand on plaît déjà à une femme et qu’elle ne demande

qu’à se rendre, il est bon de la menacer de se tuer parce qu'on lui fournit un prétexte décisif, rapide et honorable. Mais quand on n’est point aimé, ni la menace ni la chose ne produisent aucun effet. Dans toute mon aventure avec M''e Pourrat, il y avait une erreur fondamentale, c’est que je jouais le roman à moi tout seul. Lors donc que M°° Pourrat eut fini son interrogatoire, je lui dis que je la remerciais de m'avoir mis dans une situation qui ne me laissait plus qu’un parti à prendre, et je tirai ma petite fiole que je portai à mes lèvres. Je me souviens que, dans le court instant qui s’écoula pendant que je fis cette opération, je me faisais un dilemme qui acheva de me:

décider.

« Si j'en meurs, me dis-je, tout sera fini ; et si l’on me sauve, il est impossible que M'!e Pourrat ne s’attendrisse pas pour un homme qui aura voulu se tuer pour elle. »

J’avalai donc mon opium. Je ne crois pas qu’il y en eût assez pour me faire grand mal et comme M. de Sainte-Croix se jeta sur moi, j'en répandis plus de la moitié par terre. On fut fort effrayé. On me fit prendre des acides pour détruire l’effet de l’opium. Je fis ce qu’on voulut avec une docälité parfaite, non que j’eusse peur, mais parce que l’on aurait insisté, et que j’au-

rais trouvé ennuyeux de me débattre. Quand je dis que je n’avais pas peur, ce n’est pas que je susse combien il y avait peu de danger. Je ne connaissais point les effets que l’opium produit, et je les croyais beaucoup plus terribles. Mais d’après mon dilemme, j'étais tout à fait indifférent au résultat. Cependant, ma complaisance à me laisser donner tout ce qui pouvait empêcher l'effet de ce que je venais de faire dut persuader les spectateurs qu’il n’y avait rien de sérieux dans toute cette tragédie.

Ce n’est pas la seule fois dans ma vie qu'après une action d'éclat je me suis soudainement ennuyé de la solennité qui aurait été nécessaire pour la soutenir et que, d’ennui, j'ai défait mon propre ouvrage. Après qu'on m'’eut administré tous les remèdes qu’on crut utiles, on me fit un petit sermon d’un air moitié compatissant, moitié doctoral, que j’écoutai d’un air tragique ; M''e Pourrat entra, car elle n’y était pas pendant que je faisais toutes mes folies pour elle, et j'eus l’inconséquente délicatesse de seconder la mère dans ses efforts pour que la fille ne s’aperçût de rien. M''e Pourrat arriva, toute parée pour aller à l'Opéra où l’on donnait le Tarare de Beaumarchais pour la première fois. Me Pourrat me proposa de m’ysmener, j’acceptai ; et mon empoisonnement finit, pour que

tout fût tragi-comique dans cette affaire, par une soirée à l'Opéra. J’y fus même d’une gaieté folle, soit que l’opium eût produit sur moi cet effet, soit, ce qui me paraît plus probable, que je m’ennuyasse de tout ce qui s'était passé de lugubre, et que j’eusse besoin de m’'amuser.

Le lendemain, M Pourrat, qui vit la nécessité de mettre un terme à mes extravagances, prit pour prétexte mes lettres à sa fille, dont elle feignit n'avoir été instruite que le jour même, et m'écrivit que j'avais abusé de sa confiance en proposant à sa fille de l’enlever pendant que j'étais reçu chez elle. En conséquence, elle me déclara qu’elle ne me recevrait plus, et pour m'ôter tout espoir et tout moyen de continuer mes tentatives, elle fit venir M. de Charrière qu’elle pria d’interroger lui-même sa fille sur ses sentiments pour moi. M'!'° Pourrat répondit très nettement à M. de Charrière que je ne lui avais jamais parlé d'amour, qu’elle avait été fort étonnée de mes lettres, qu’elle n'avait jamais rien fait et ne m'avait jamais rien dit qui pût m'’autoriser à des propositions pareilles, qu’elle ne m'’aimait point, qu'elle était très contente du mariage que ses parents projetaient pour elle, et qu’elle se réunissait très librement à sa mère dans ses déterminations à mon égard. M. de Charrière me rendit compte

de cette conversation, en ajoutant que, s’il eût aperçu dans la jeune personne la moindre inclination pour moi, il eût essayé de déterminer la mère en ma faveur. L

Ainsi se termina l'aventure. Je ne puis dire que j'en éprouvasse une grande peine. Ma tête s'était bien montée de temps à autre ; l’irritation de l'obstacle m'avait inspiré une espèce d’acharnement ; la crainte d’être obligé de retourner vers mon père m'avait fait persévérer dans une tentative désespérée ; ma mauvaise tête m'avait fait choisir les plus absurdes moyens que ma timidité avait rendus encore plus absurdes. Mais il n’y avait, je crois, jamais eu d'amour au fond de mon cœur. Ce qu’il y a de sûr, c’est que le lendemain du jour où il fallut renoncer à ce projet, je fus complètement consolé.

La personne qui, même pendant que je faisais toutes ces enrageries, occupait véritablement ma tête et mon cœur, c'était Mre de Charrière. Au milieu de toute l'agitation de mes lettres romanesques, de mes propositions d'enlèvement, de mes menaces de suicide et de mon empoisonnement théâtral, je passai des heures, des nuits entières à causer avec Mr° de Charrière, et pendant ces conversations, j'oubliai mes inquiétudes sur mon père, mes dettes, M'e Pour-

rat et le monde entier. Je suis convaincu que, sans Ces conversations, ma conduite eût été beaucoup moins folle: Toutes les opinions de M"° de Charrière reposaient sur le mépris de toutes les convenances et de tous les usages. Nous nous moquions à qui mieux mieux de tous ceux que nous voyions : nous nous enivrions de nos plaisanteries et de notre mépris de l’espèce humaine, et il résultait de tout cela que j’agissais comme j'avais parlé, riant quelquefois comme un fou une demi-heure après de ce que j'avais fait de très bonne foi dans le désespoir une demi-heure avant. La fin de tous mes projets sur M''e Pourrat me réunit plus étroitement encore avec M"° de Charrière : elle était la seule personne avec qui je causasse en liberté, parce qu’elle était la seule qui ne m'’ennuyât pas de conseils et de représentations sur ma conduite.

Des autres femmes de la société où je vivais, les unes, s'intéressant à moi par amitié, me préchaient dès qu’elles en trouvaient l’occasion. Les autres auraient eu quelque envie, je crois, de se charger de faire l’éducation d’un jeune homme qui paraissait si passionné, et me le faisaient entendre d’une manière assez claire.

Mre Suard avait conçu le dessein de me marier. Elle voulait me faire épouser une jeune fille de seize ans, assez spirituelle, fort affectée, point

jolie, et qui devait être riche, après la mort d’un oncle âgé. Par parenthèse, au moment où j'écris, en 1811, l’oncle vit encore. La jeune personne, qui s’est mariée depuis à M. Pastoret, célèbre, dans la Révolution, par sa niaiserie, a eu quelques aventures, a voulu divorcer pour épouser un homme que j'ai beaucoup connu, dont je parlerai dans la suite, et dont elle a eu un enfant, a fait quelques folies pour arriver à ce but, puis, l’ayant manqué, s’est jetée avec beaucoup d'art dans la pruderie, et est aujourd’hui l’une des femmes les plus considérées de Paris. À l’époque où Mr° Suard me la proposa, elle avait une envie extrême d’avoir un mari, et elle le disait de très bonne foi à tout le monde. Mais ni les projets de M° Suard, ni les avances de quelques vieilles femmes, ni les sermons de quelques autres, ne produisaient d'effet sur moi, Comme mariage, je ne voulais que M''e Pourrat.

Comme figure, c'était encore M''e Pourrat que je préférais. Comme esprit, je ne voyais, n’entendais, ne chérissais que Mr° de Charrière. Ce n'est pas que je ne profitasse du peu d’heures où nous étions séparés, pour faire encore d’autres sottises. |

Je ne sais qui me présenta chez une fille qui se faisait appeler la comtesse de Linières. Elle

Fritiaie

était de Lausanne où son père était boucher. Un jeune Anglais l'avait enlevée, en mettant le feu à la maison où elle demeurait, et elle avait continué, après avoir été quittée par ce premier amant, à faire un métier que sa jolie figure rendait lucratif. Ayant amassé quelque argent, elle s'était fait épouser par un M. de Linières qui était mort, et devenue veuve et comtesse, elle tenait une maison de jeu. Elle avait bien quarante-cinq ans, mais pour ne pas renoncer entièrement à son premier état, elle avait fait venir une jeune sœur d'environ vingt ans, grande, fraîche, bien faite et bête à faire plaisir. Il y venait en hommes quelques gens comme il faut, et beaucoup d’escrocs. On y tomba sur moi à qui mieux mieux. Je passais la moitié des nuits à y perdre mon argent ; puis, j'allais causer avec M" de Charrière qui ne se couchaït qu'à six heures du matin, et je dormais la moitié du jour. Je ne sais si ce beau genre de vie parvint aux oreilles de mon père, ou si la seule nouvelle de mon peu de succès auprès de M''e Pourrat le décida à me faire quitter Paris. Mais au moment où je m'y attendais le moins, je vis arriver chez moi un M. Benay, lieutenant dans son régiment, chargé de me conduire auprès de lui à Bois-le-Duc.

J'avais le sentiment que je méritais beaucoup

de reproches, et l’espèce de chaos d'idées où la conversation de M° de Charrière m'avait jeté me rendait d'avance, tout ce que je me croyais destiné à entendre, insupportable. Je me résignai cependant et l’idée de ne pas obéir à mon père ne me vint pas. Mais une difficulté de voiture retarda notre départ. Mon père m'avait laissé à Paris une vieille voiture dans laquelle nous étions venus, et, dans mes embarras d'argent, j'avais trouvé bon de la vendre. M. Benay, comptant sur cette voiture, était venu dans un petit cabriolet à une place. Nous essayâmes de trouver une chaise de poste chez le sellier qui m'avait acheté celle de mon père : mais il n’en avait point ou ne voulut pas nous en prêter.

Cette difficulté nous arrêta tout un jour. Pendant cette journée, ma tête continua à fermenter, et la conversation de M* de Charrière ne contribua pas peu à cette fermentation. Elle ne prévoyait sûrement pas l’effet qu’elle produirait sur moi. Mais en m'’entretenant sans cesse de la bêtise de l'espèce humaine, de l’absurdité des préjugés, en partageant mon admiration pour tout ce qui était bizarre, extraordinaire, original, elle finit par m'inspirer une soif véritable de me trouver aussi moi-même hors de la loi commune. Je ne formai pourtant point de projets, mais je ne sais dans quelle idée confuse

j'empruntai à tout hasard à Me de Charrière une trentaine de louis.

Le lendemain M. Benay vint délibérer avec moi sur la manière dont nous cheminerions, et nous convinmes que nous nous suivrions dans des voitures à une place en nous y arrangeant du mieux que nous pourrions. Comme il n'avait jamais vu Paris, je lui proposai de ne partir que le soir, et il y consentit facilement. Je n'avais aucun motif bien déterminé dans cette proposition, mais elle retardait d’autant un instant que je craignais. J'avais mes trente louis dans ma poche et je sentais une espèce de plaisir à me dire que j'étais encore le maître de faire ce que je voudrais. Nous allâmes dîner au Palais-Royal. Le hasard fit qu’à côté de moi se trouva un homme que j'avais vu quelquefois chez M de Bourbonne, et avec lequel j'avais causé volontiers parce qu'il avait assez d'esprit. Je me souviens encore de son nom que la circonstance où je l’ai vu pour la dernière fois (c'était ce jour-là, le 24 juin 1787) a gravé dans ma mémoire. Il s'appelait le chevalier de La Roche Saint-André, grand chimiste, homme à talents, jouant gros jeu et très recherché. Je l’abordai, et, plein que j'étais de ma situation, je le pris à part et je lui en parlai à cœur ouvert, Il m'écouta probablement

avec assez de distraction, comme je l'aurais fait à sa place.

Dans le cours de ma harangue je lui dis que j'avais quelquefois envie d’en finir en me sauvant :

— Et où donc ? me dit-il assez négligemment.

— Mais en Angleterre, répondis-je.

— Mais oui, reprit-il, c’est un beau pays, et on y est bien libre.

— Tout serait arrangé, lui dis-je, quand je reviendrais.

— Süûrement, répliqua-t-il, avec le temps tout s'arrange. à

M. Benay s’approcha, et je retournai finir avec lui le dîner que j'avais commencé. Mais ma conversation avec M. de La Roche Saint- André avait agi sur moi de deux manières :

1° en me montrant que les autres attacheraient très peu d'importance à une escapade qui jusqu'alors m'avait paru la chose la plus terrible ; 2° en me faisant penser à l'Angleterre, ce qui donnait une direction à ma course, si je m'échappais. Sans doute cela ne faisait pas que j'eusse le moindre motif pour aller en Angleterre plutôt qu'ailleurs, ou que je pusse y espérer la moindre ressource : mais enfin, mon

imagination était dirigée vers un pays plus que vers un autre. Cependant, je n’éprouvai d'abord qu’une sorte d’impatience de ce que le moment où ma décision était encore en mon pouvoir allait expirer ou plutôt de ce que ce moment était passé ; car nous devions monter en voiture d’abord après dîner, et il était probable que M. Benay ne me quitterait plus jusque-là. Comme nous sortions de table, je rencontrai le chevalier de La Roche, qui me dit en riant :

— Eh bien ! vous n'êtes pas encore parti ?

Ce mot redoubla mon regret de n'être plus libre de le faire. Nous rentrâmes, nous fîmes nos paquets, la voiture vint, nous y montâmes. Je soupirai en me disant que pour cette fois tout était décidé, et je pressai avec humeur mes inutiles trente louis dans ma poche. Nous étions horriblement serrés dans le petit cabriolet à une place. J'étais dans le fond, et M. Benay, qui était assez grand et surtout fort gros, était assis sur une petite chaise, entre mes jambes, secoué et perdant l'équilibre à chaque cahot pour donnér de la tête à droite ou à gauche. Nous avions à peine fait dix pas qu’il commença à se plaindre. Je renchéris sur ses plaintes, parce que l’idée me vint que, si nous retournions à la maison, je me retrouverais en liberté de faire de nouveau ce que je voudrais.

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