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En effet, nous n’étions pas encore hors de la
barrière, qu'il déclara qu'il lui était impos--
sible d’y tenir, et me demanda de renvoyer au lendemain et de chercher une autre manière de voyager. J'y consentis, je le ramenai à son hôtel, et me voilà chez moi à onze heures du soir, ayant dix ou douze heures pour délibérer.
Je n’en mis pas autant à me décider à une folie beaucoup plus grave et beaucoup plus coupable qu'aucune de celles que j'avais encore faites. Je ne l’envisageai pas ainsi. J'avais la tête tournée et par la crainte de revoir mon père et par tous les sophismes que j'avais répétés et entendu répéter sur l'indépendance.
Je me promenai une demi-heure dans ma chambre, puis prenant une chemise et mes trente louis, je descendis l'escalier, je demandai le cordon, la porte s’ouvrit, je sautai dans la rue. Je ne savais point encore ce que je voulais faire. En général, ce qui m'a le plus aidé dans ma vie à prendre des partis très absurdes, mais qui semblaient du moins supposer une grande décision de caractère, c’est précisément l'absence complète de cette décision, et le sentiment que j'ai toujours eu, que ce que je faisais n’était rien moins qu'irrévocable dans mon esprit. De la sorte, rassuré par mon incertitude même sur les conséquences d'une folie
que je me disais que je ne ferais peut-être pas, j'ai fait un pas après l’autre et la folie s’est trouvée faite. ;
Cette fois, ce fut absolument de cette manière que je me laissai entraîner à ma ridicule évasion. Je réfléchis quelques instants à l’asile que je choisirais pour la nuit, et j'allai demander l'hospitalité à une personne de vertu moyenne que j'avais connue au commencement de l'hiver. Elle me reçut avec toute la tendresse de son état. Mais je lui dis qu’il ne s'agissait point de ses charmes, que j'avais une course de quelques jours à faire, à une cinquantaine de lieues de Paris, et qu'il fallait qu’elle me procurât une chaise de poste à louer pour le lendemain, d'aussi bonne heure qu’elle le pourrait. En attendant, comme j'étais fort troublé, je voulus prendre des forces, et j'en demandai au vin de Champagne dont quelques verres m'ôtèrent le peu qui me restait de la faculté de réfléchir. Je m’'endormis ensuite d’un sommeil assez agité, et quand je me réveillai, je trouvai un sellier qui me livra une chaise à tant par jour, sans prendre d'informations sur ma route, et en se bornant à me faire signer une reconnaissance que je signai d’un nom en l'air, étant bien décidé à lui renvoyer sa voiture de Calais Ma demoiselle m'avait aussi
commandé des chevaux de poste. Je la payai convenablement et je me trouvai allant ventre à terre en Angleterre avec vingt-sept louis dans ma poche, sans avoir eu le temps de rentrer en moi-même un seul instant. En vingtdeux heures, je fus à Calais. Je chargeai M. Dessin de renvoyer ma chaise à Paris et je m'informai d'un paquebot. Il en partait un à l'heure même. Je n'avais point de passeport, mais, dans cet heureux temps, il n’y avait point toutes les difficultés dont chaque démarche a été hérissée depuis que les Français, en essayant d’être libres, ont établi l'esclavage chez eux et chez les autres. Un valet de louage se -chargea pour six francs de remplir les formalités nécessaires, et trois quarts d'heure après mon arrivée à Calais, j'étais embarqué.
J’arrivai le soir à Douvres, je trouvai un compagnon de voyage qui voulait se rendre à Londres, et le matin du jour suivant, je me trouvai dans cette immense ville, sans un être que j'y connusse, sans un but quelconque, et avec quinze louis pour tout bien. Je voulais d'abord aller loger dans une maison où j'avais demeuré quelques jours à mon dernier passage à Londres. J’éprouvais le besoin de voir un visage connu. Il n’y avait pas de place : mais on m'en procura une autre assez près. Mon
premier soin, une fois logé, fut d'écrire à mon père. Je lui demandai pardon de mon étrange escapade, que j’excusai du mieux que je pus ; je lui dis que j'avais horriblement souffert à Paris, que j'étais surtout excédé des hommes ; je fis quelques phrases philosophiques sur la fatigue de la société et sur le besoin de la solitude. Je lui demandai la permission de passer trois mois en Angleterre dans une retraite absolue, et je finis, par une transition vraiment comique, sans que je m'en aperçusse, par lui parler de mon désir de me marier et de vivre tranquille avec ma femme auprès de lui.
Le fait est que je ne savais trop qu'écrire, que j'avais en effet un besoin véritable de me reposer de six mois d’agitation morale et physique, et que, me trouvant pour la première fois complètement seul et complètement libre, je brûlais de jouir de cette position inconnue, à laquelle j'aspirais depuis si longtemps. Je n’avais aucune inquiétude sur l'argent ; car de mes quinze louis, j'en employai deux tout de suite pour acheter deux chiens et un singe. Je ramenai au logis ces belles emplettes. Mais je me brouillai tout de suite avec le singe. Je voulus le battre pour le corriger. Il s’en fâcha tellement que, quoi qu’il fût très petit, je ne pus en rester maître, et je le rapportai à la boutique d'animaux où je l'avais
pris, où l’on me donna un troisième chien à sa place. Je me dégoûtai pourtant bientôt de cette ménagerie, et je revendis deux de mes bêtes pour le quart de ce qu’elles avaient coûté. Mon troisième chien s’attacha à moi avec une vraie passion, et fut mon compagnon fidèle dans les pérégrinations que j’entrepris bientôt après.
Ma vie à Londres, si je fais abstraction de l’inquiétude que me donnait l'ignorance de la disposition de mon père, n'était ni dispendieuse ni désagréable. Je payais une demi-guinée par semaine pour mon logement, je dépensais environ trois shillings par jour pour ma nourriture et environ trois encore pour des dépenses accidentelles, de sorte que je voyais dans mes treize louis de quoi subsister pendant presque un mois. Mais au bout de deux jours, je conçus le projet de faire le tour de l’Angleterre, et je m’occupai des moyens d'y subvenir. Je me rappelai l’adresse du banquier de mon père. Il m’avança vingt-cinq louis ; je découvris aussi la demeure d’un jeune homme que j'avais connu et auquel j'avais fait beaucoup d’honnêtetés à Lausanne, quand je vivais dans la société de M" Trevor. J’allai le voir. C'était un très beau garçon, le plus entiché de sa figure que j'aie jamais vu ; il passait trois heures à se faire coiffer, tenant un miroir en main, pour diriger lui-même la disposition de chaque cheveu. Du
reste, il ne manquait pas d'esprit, et avait, en littérature ancienne, assez de connaissances, comme presque tous les jeunes Anglais du premier rang. Sa fortune était très considérable, et sa naissance distinguée.
Il s'appelait Edmund Lascelles ; il a été membre, mais assez obscur, du Parlement. J'’allai donc le voir : il me reçut avec politesse, mais sans paraître avoir conservé le moindre souvenir de notre liaison précédente. Cependant, comme dans le cours de notre conversation il me fit quelques offres de service, et que j'avais toujours en tête mon voyage dans les provinces de l'Angleterre, je lui proposai de me prêter cinquante louis. Il me refusa en s’excusant tant bien que mal sur l’absence de son banquier, et sur je ne sais quels autres prétextes. Son valet de chambre, honnête Suisse qui connaissait ma famille, m'’écrivit pour m'offrir quarante guinées. Mais sa lettre, remise chez moi pendant une course que je fis hors de Londres, ne me parvint que longtemps après et lorsqu'il avait déjà disposé de son argent d’une autre manière. 11 se trouva que dans la maison à côté de celle que j'habitais, logeait un de mes anciens amis d'Edimbourg nommé John Mackay, qui avait je ne sais quel emploi assez subalterne à. Londres. Nous fûmes enchantés de nous re-
voir. Je le fus de ne plus être dans une solitude aussi absolue ; et je passai plusieurs heures de la journée avec lui, quoiqu'il ne fût rien moins que d’un esprit distingué. Mais il me retraçait d’agréables souvenirs, et je l’aimais d’ailleurs de notre amitié commune pour l’homme dont j'ai parlé en rendant compte de ma vie à Edimbourg, pour ce John Wilde, si remarquable par ses talents et son caractère, et qui a fini si malheureusement. John Mackay me procura un second plaisir du même genre en me donnant l'adresse d’un de nos camarades que j'avais connu à la même époque. Cela me procura quelques soirées agréables, mais cela n’avançait en rien mes projets. Il en résultat pourtant pour moi un nouveau motif de les exécuter, parce que ces rencontres m'ayant vivement retracé mon séjour en Ecosse, j’écrivis à John Wilde et j'en reçus une réponse si pleine d'amitié que je me promis bien de ne pas quitter l'Angleterre sans l’avoir revu.
En attendant, je continuai à vivre à Londres, dînant frugalement, allant quelquefois au spectacle et même chez des filles, dépensant ainsi mon argent de voyage, ne faisant rien, m'’ennuyant quelquefois, d’autres fois m'inquiétant sur mon père et m'adressant de graves reproches, mais ayant malgré cela un indicible sen-
timent de bien-être de mon entière liberté. Un jour, au détour d’une. rue, je me trouvai nez à nez avec un autre étudiant d'Edimbourg devenu docteur en médecine et placé assez avantageusement à Londres. Il se nommait Richard Kentish et s’est fait connaître depuis par quelques ouvrages assez estimés. Nous n'avions pas eu à Edimbourg de liaison fort étroite, mais nous nous étions quelquefois amusés ensemble. Il me témoigna une extrême joie de me retrouver, et me mena tout de suite chez sa femme que je connaissais d’ancienne date, parce que, pendant que j’achevais mes études, il était arrivé avec elle pour l’épouser à Gretna Green, comme cela se pratique quand les parents ne veulent pas consentir à un mariage.
L’ayant épousée, il l'avait conduite à Edimbourg pour la présenter à ses anciennes connaissances.
C'était une petite femme maigre, sèche, pas jolie, et, je crois, assez impérieuse. Elle me reçut très bien. Ils partaient le lendemain pour Brighthelmstone et me pressèrent d’y aller avec eux, en m'y promettant toutes sortes de plaisirs. C'était précisément la route opposée à celle que je voulais entreprendre. En conséquence, je refusai. Mais je réfléchis deux jours après qu'il valait autant m'amuser là qu’ail-
leurs, et je me mis dans une diligence qui m'y conduisit en un jour, avec une tortue qui allait se faire manger par le prince de Galles. Arrivé, je m'établis dans une mauvaise petite chambre, et j'allai ensuite trouver Kentish, m'’attendant, sur sa parole, à mener la vie la plus gaie du monde. Mais il ne connaissait pas un chat, n’était point reçu dans la bonne société et employait son temps à soigner quelques malades pour de l'argent, et à en observer d’autres dans un hôpital pour son instruction. Tout cela était fort utile, mais ne répondait pas à mes espérances.
Je passai pourtant huit à dix jours à Brighthelmstone, parce que je n’avais aucune raison d'espérer mieux ailleurs, et que cette première expérience me décourageait, quoique à tort, comme on le verra par la suite, de mes projets sur Edimbourg. Enfin, m’ennuyant chaque jour plus, je partis subitement une après-dînée. Ce qui décida mon départ fut la rencontre d’un homme qui me proposa de faire le voyage à moitié prix jusqu'à Londres. Je laissai un billet d'adieu à Kentish et nous arrivâmes à Londres à minuit. J'avais eu bien peur que nous ne fussions volés, car j'avais tout mon argent sur moi et je n'aurais su que devenir. Aussi tenais-je toujours entre mes jambes une petite canne à
épée avec la ferme résolution de me défendre
et de me faire tuer plutôt que de donner mon trésor. Mon compagnon de voyage qui, vraisemblablement, n'avait point sur lui, comme moi, toute sa fortune, trouvait ma résolution absurde. Enfin notre route s’acheva sans que j’eusse l’occasion de déployer mon courage. De retour à Londres, je laissai encore plusieurs jours s’écouler sans rien faire. À mon grand étonnement, mon indépendance commençait à me peser. Las d’arpenter les rues de cette grande ville où rien ne m'intéressait, et voyant diminuer mes ressources, je pris enfin des chevaux de poste et j'allai d'abord à Newmarket. Je ne sais ce qui me décida pour cet endroit, à moins que ce ne fût le nom qui me rappelait les courses de chevaux, les paris et le jeu dont j'avais beaucoup entendu parler : mais ce n’était pas la saison. Il n’y avait pas une âme. J’y passai deux jours à réfléchir sur ce que je voulais faire.
J'écrivis bien tendrement à mon père pour l’assurer que je ne tarderais pas à retourner auprès de lui ; je comptai mon argent que je trouvai réduit à seize guinées, puis, après avoir payé mon hôte, je m'’esquivai à pied, allant toujours devant moi, avec la résolution de me rabattre sur Northampton, près d’où il y avait un M. Bridges que j'avais connu à Oxford. Je fis
le premier jour vingt-huit milles par une pluie à verse. La nuit me surprit dans les bruyères très désertes et très tristes du comté de Norfolk ; et je recommençai à craindre que les voleurs ne vinssent mettre un terme à toutes mes entreprises et à tous mes pêélerinages en me dépouillant de toutes mes ressources. J’arrivai pourtant heureusement à un petit village nommé Stokes. On me reçut indignement à l’auberge parce qu’on me vit arriver à pied et qu'il n’y a en Angleterre que les mendiants et la plus mauvaise espèce de voleurs, nommés « Footpads », qui cheminent de cette manière. On me donna un mauvais lit, dans lequel j’eus beaucoup de . peine à obtenir des draps blancs ; j'y dormis cependant très bien, et à force de me plaindre et de me donner des airs, je parvins le matin à me faire traiter comme un gentleman et à payer en conséquence.
Ce n’était que pour l’honneur, car je repartis à pied après avoir déjeuné et j’allai à quatorze milles de là dîner à Lynn, petite ville commerçante, où je m'arrêtai de nouveau, parce que ma manière de voyager commençait à me déplaire. J'avais eu toute la matinée un soleil brûlant sur la tête, et quand j'arrivai j'étais épuisé de fatigue et de chaleur. Je commençai par avaler une grande jatte de négus, qui se trouva
prête à l'auberge ; ensuite je voulus prendre quelques arrangements pour continuer ma route. Maïs je me trouvai tout d’un coup complètement ivre, au point de sentir que je ne savais plus ce que je faisais et que je ne pouvais en rien répondre de moi-même. J’eus. pourtant assez de raison pour être fort effrayé de cet état dans une ville inconnue, tout seul et avec si peu d'argent dans ma poche. Ce m'était une sensation très singulière que d’être ainsi à la merci du premier venu et privé de tout moyen de répondre, de me défendre et de me diriger. Je fermai ma porte à clef et m'étant ainsi mis à l’abri des autres, je me couchai à terre pour attendre que les idées me revinssent.
Je passai ainsi cinq ou six heures, et la bizarrerie de la situation, jointe à l'effet du vin, me donna des impressions si vives et si étranges que je me les suis toujours rappelées. Je me voyais à trois cents lieues de chez moi, sans biens ni appui quelconque, ignorant si mon père ne m'avait pas désavoué et ne me repoussait pas pour jamais, n'ayant pas de quoi vivre quinze jours et m'étant mis dans cette position sans aucune nécessité et sans aucun but. Mes réflexions dans cet état d'ivresse étaient beaucoup plus sérieuses et plus raisonnables que celles que j'avais faites quand je jouissais de
toute ma raison, parce qu'alors j'avais formé des projets et que je me sentais des forces, au lieu que le vin m'avait ôté toute force, et que ma tête était trop troublée pour que je pusse m'occuper d'aucun projet. Peu à peu mes idées revinrent, et je me trouvai assez rétabli dans l'usage de mes facultés pour prendre des informations sur les moyens de continuer ma route plus commodément. Elles ne furent pas satisfaisantes. Je ne possédais pas assez d’argent pour acheter un vieux cheval dont on me demandait douze louis. Je repris une chaise de poste, adoptant ainsi la méthode la plus chère de voyager précisément parce que je n'avais presque rien, et je fus coucher dans un petit bourg appelé Wisbeach.
Je rencontrai en chemin un bel équipage qui avait versé. Il y avait un monsieur et une dame. Je leur offris de les conduire dans ma voiture. Is acceptèrent. Je me réjouis de ce que cette rencontre me faisait passer une soirée moins solitaire. Mais à ma grande surprise, le monsieur et la dame me firent une révérence et s’en allèrent sans dire mot. J’appris le lendemain qu'il y avait une mauvaise troupe de comédiens ambulants qui jouaient dans une grange : et me trouvant aussi bien là qu'ailleurs, je me décidai à y rester pour aller au
spectacle. Je ne sais plus quelle pièce on représentait. Enfin, le jour suivant, je pris encore une chaise de poste et j’allai jusqu'à Thrapston, l'endroit le plus voisin de la cure de Wadenho où je comptais trouver M. Bridges. Je pris un cheval à l’auberge et je me rendis tout de suite à Wadenho,
M. Bridges était effectivement curé de ce village, mais il venait d’en partir et ne devait être de retour que dans trois semaines. Cette nouvelle dérangeait tous mes plans. Plus de moyens d’avoir l’argent nécessaire pour aller en Ecosse, aucune connaissance dans les environs, à peine de quoi retourner à Londres et y vivre quinze jours, ce qui n’était pas même assez pour y attendre la réponse de mon père. Il ne fallait pas délibérer longtemps, car chaque dinée et chaque couchée me mettaient dans une situation plus embarrassante. Je pris mon parti. Je vis, en calculant bien strictement, que je pouvais arriver jusqu'à Edimbourg en allant à cheval ou en cabriolet, seul, et une fois là, je comptais sur mes amis. Bel effet de la jeunesse, car certes s’il me fallait aujourd’hui faire cent lieues pour me mettre à la merci de gens qui ne me devaient rien, et sans une nécessité qui excusât cette démarche, s’il fallait m’'exposer à m’entendre demander ce que je venais faire et
refuser ce dont j'aurais besoin ou envie, rien sur la terre ne pourrait m’y résoudre. Mais, dans ma vingtième année, rien ne me paraissait plus simple que de dire à mes amis de collège :
« Je fais trois cents lieues pour souper avec vous ; j'arrive sans le sou, invitez-moi, Caressez moi, buvons ensemble, remerciez-moi et prêtez-moi de l’argent pour m'en retourner, »
J'étais convaincu que ce langage devait les charmer. Je fis donc venir mon hôte, et je lui dis que je voulais profiter de l’absence de mon ami Bridges pour aller à quelques milles de là passer quelques jours, et qu'il eût à me procurer un cabriolet. Il m'amena un homme qui en avait un, avec un très bon cheval. Malheureusement, le cabriolet était à Stamford, petite ville à dix milles de là. Il ne fit aucune difficulté pour me le louer. Il me donna son cheval et son fils pour me conduire, pour retirer le cabriolet des mains du sellier qui avait dû le raccommoder et nous convinmes que je partirais de Stamford pour aller plus loin. Je me réjouis fort de ce que mon affaire s'était conclue si facilement, et le lendemain je montai sur le cheval. Le fils de l’homme à qui il appartenait monta sur une mauvaise petite rosse que l’hôte de l’auberge lui prêta, et nous arrivâmes très heureusement à Stamford. Mais là m’'attendait une grande més-
: Fee
aventure. Le cabrinlet ne se trouva pas raccommodé. J'en cherchai un autre inutilement. Je voulus engager mon jeune conducteur à me laisser partir à cheval. Il s’y refusa. Peut-être aurait-il cédé ; mais au premier mot, je me mis dans une colère furieuse et je l’accablai d’injures. Il se moqua de moi. Je voulus le prendre par la douceur. Il me dit que je l'avais trop mal traité, remonta sur sa bête et me planta là. Mes embarras augmentaient ainsi à chaque minute.
Je couchai à Stamford dans un vrai désespoir.
Le lendemain je me déterminai à retourner à Thrapston dans l’espérance d’engager mon hôte à me trouver un autre véhicule. Quand je lui en parlai, je l’y trouvai très peu disposé. Une circonstance assez bizarre et que je n’aurais jamais devinée lui avait donné très mauvaise opinion de moi. Depuis mon ivresse de Lynn, j'avais une sorte de répugnance pour le vin et de crainte de l’état où j'avais été pendant quelques heures. En conséquence, pendant tout le temps que j'avais passé à l’auberge de Thrapston, je n’avais bu que de l'eau. Cette abstinence peu usitée en Angleterre avait paru à mon hôte un vrai scandale. Ce ne fut pas lui qui m'apprit la mauvaise impression qu'il en avait reçue contre moi, ce fut l’homme qui m'avait précédemment loué un cabriolet, et que
je fis venir pour tâcher de renouer avec lui cette négociation. Comme je me plaignais à lui de la conduite de son fils, il me répondit :
— Ah ! monsieur, on dit de vous des choses si singulières ! Cela m'étonna fort, et comme je le pressais :
— Vous n’avez pas bu une goutte de vin depuis que vous êtes ici, répliqua-t-il.
Je tombai de mon haut. Je fis venir une bouteille de vin tout de suite, mais l'impression était faite, et il me fut impossible de rien obtenir. Pour le coup, il fallut me décider. Je louai de nouveau pour le lendemain un chevai sous prétexte d'aller à Wadenho voir si M. Bridges n’était pas arrivé. Le malheur voulut que, de deux chevaux qu'avait mon hôte, le plus mauvais était seul au logis. Je n’eus donc pour monture qu'un tout petit cheval blanc, horriblement laid et très vieux.
Je partis le lendemain de bonne heure, et j'écrivis de dix à douze milles de là à mon hôte que j'avais rencontré un de mes amis qui allait voir les courses de chevaux à Nottingham et qui m'avait engagé à l'accompagner. Je ne savais pas les risques que je courais. La loi en Angleterre considère comme vol l'usage d’un cheval loué, pour une autre destination que celle
qui a été alléguée. Il ne tenait donc qu'au propriétaire du cheval de me faire poursuivre ou de mettre mon signalement dans les journaux.
J'aurais infailliblement été arrêté, traduit en justice, et peut-être condamné à la déportation dans les Iles ; ou tout au moins, j'aurais subi un procès pour vol, ce qui, même en supposant que j'eusse été absous, n’en aurait pas moins été fort désagréable et, vu mon escapade, aurait produit partout où l’on en était instruit un effet affreux. Enfin cela n'’arriva pas. Le maître du cheval fut d’abord un peu étonné. Mais il alla alors à Wadenho où par bonheur il trouva M. Bridges qui arrivait, et qui, sur un mot que je lui avais adressé, répondit de mon retour.
Quant à moi, ne me doutant de rien, je fis le premier jour une vingtaine de milles, et je couchai à Kettering, petit village du Leicestershire, autant qu’il m'en souvient. Ce fut alors que commença vraiment et pour la première fois le bonheur d'indépendance et de solitude que je m'étais promis si souvent. Jusqu’alors, je n'avais fait qu'errer sans plan fixe, et mécontent d'un vagabondage que je trouvais avec raison ridicule et sans but. Maintenant j'avais un but, bien peu important, si l’on veut, car il ne s'agissait que d'aller faire à des amis de collège une visite de quinze jours. Mais enfin,
c'était une direction fixe, et je respirais de savoir quelle était ma volonté.
J'ai oublié les différentes stations que je fis en route, sur mon mauvais petit cheval blanc ; mais ce dont je me souviens, c’est que toute la route fut délicieuse. Le pays que je traversai était un jardin. Je passai par Leicester, par
Derby, par Buxton, par Shortley, par Kendall,
par Carlisle. De là j’entrai en Ecosse et je parvins à Edimbourg. J'ai eu trop de plaisir dans ce voyage pour ne pas chercher à m'en retracer les moindres circonstances. Je faisais de trente à cinquante milles par jour. Les deux premières journées j'avais un peu de timidité dans les auberges. Ma monture était si chétive que je trouvais que je n'avais pas l’air plus riche, ni plus gentlemanlike que lorsque je voyageais à pied, et je me souvenais de la mauvaise réception que j'avais éprouvée en cheminant de la sorte. Mais je découvris bientôt qu'il y avait pour l'opinion une immense différence entre un voyageur à pied et un voyageur à cheval.
Les maisons de commerce en Angleterre ont des commis qui parcourent ainsi tout le royaume pour ‘visiter leurs correspondants. Ces commis vivent très bien et font beaucoup de dépense dans les auberges, en sorte qu’ils y sont reçus avec empressement, Le prix de la dînée et de
Le de sai
la couchée est fixé, parce que les aubergistes
s’en dédommagent sur le vin. J'étais partout considéré comme un de ces commis, et en conséquence reçu à merveille. Il y en avait toujours sept ou huit avec lesquels je causais, et qui, lorsqu'ils découvraient que j'étais d'une classe plus relevée que la leur, ne m'en traitaient que mieux.
L’Angleterre est le pays où, d’un côté, les droits de chacun sont le mieux garantis, et où, de l’autre, les différences de rang sont le plus respectées : je voyageais presque pour rien.
Toute ma dépense et celle de mon cheval ne se montaient pas à une demi-guinée par jour. La beauté du pays, celle de la saison, celle des routes, la propreté des auberges, l’air de bonheur, de raison et de régularité des habitants sont, pour tout voyageur qui observe, une source de jouissances perpétuelles. Je savais la langue de manière à être toujours pris pour un Anglais, ou plutôt pour un Ecossais, car j'avais conservé l'accent écossais de ma première éducation en Ecosse.
J'arrivai enfin à Edimbourg le 12 août, à six heures du soir, avec environ neuf à dix shillings en poche. Je m’empressai de chercher mon ami Wilde et, deux heures après mon arrivée, j'étais au milieu de toutes celles de mes connaissances
qui se trouvaient encore en ville, la saison ayant éloigné les plus riches, qui étaient dans leurs terres. Il en restait cependant encore assez pour que notre réunion fût nombreuse, et tous me reçurent avec de véritables transports de joie. Ils me savaient gré de la singularité de mon expédition, chose qui a toujours de l'attrait pour les Anglais.
Notre vie à tous pendant les quinze jours que je passai à Edimbourg fut un festin continuel. Mes amis me régalèrent à qui mieux mieux, et toutes nos soirées et nos nuits se passaient ensemble. Le pauvre Wilde surtout avait, à me fêter, un plaisir qu’il me témoignait de la manière la plus naïve et la plus touchante. Qui m'eût dit que sept ans après il serait enchaîné sur un grabat ! Enfin, il fallut penser au retour. Ce fut à Wilde que je m’adressai. Il me trouva avec quelque peine, mais de la meilleure grâce du monde, dix guinées. Je remontai sur ma bête, et je repartis. J'avais été voir, à Niddin, ces Wauchope qui m'avaient si bien accueilli, quand j'étudiais, et j'avais appris que la sœur aînée était dans une petite ville, un bain. si je ne me trompe, appelé Moffat. Quoique je n’eusse pas trop de quoi prendre un détour, je voulus pourtant l'aller voir, je ne sais pourquoi, car c'était une personne fort peu agréable, de trente
à trente-cinq ans, laide, rouge, aigre et capricieuse au dernier point. Mais j'étais en si bonne disposition, et si content de la réception qu'on m'avait faite, que je ne voulais pas manquer une occasion de voir encore quelques-uns de ces bons Ecossais que j'allais quitter pour un temps illimité. En effet je ne les ai pas revus depuis.
Je trouvai M'ie Wauchope, établie solitairement, comme il convenait à son caractère. Elle fut sensible à ma visite et me proposa de retourner à Londres par les comtés de Cumberland et de Westmoreland. Un pauvre homme qu’elle protégeait se joignit à nous, et nous fimes une course assez agréable. J'y gagnai de voir cette partie de l'Angleterre, que je n'aurais pas vue sans cela. Car j'ai une telle paresse et une si grande absence de curiosité que je n'ai jamais de moi-même été voir ni un monument, ni une contrée, ni un homme célèbre. Je reste où le sort me jette jusqu'à ce que je fasse un bond qui me place de nouveau dans une tout autre sphère. Mais ce n'est ni le goût de l’amusement, ni l'ennui, aucun des motifs qui, d'ordinaire, décident les hommes dans l'habitude de la vie, qui me font agir. Il faut qu’une passion me saisisse pour qu’une idée dominante s'empare de moi et devienne une passion. C’est ce qui me donne l’air assez raisonnable, aux yeux des au-
tres qui me voient, dans les intervalles des passions qui me saisissent, me contenter de la vie la moins attrayante, et ne chercher aucune distraction.
Le Westmoreland et le Cumberland dans sa belle partie, car il y en a une qui est horrible, ressemblent en petit à la Suisse. Ce sont d’assez hautes montagnes dont la cime est enveloppée de brouillards au lieu d’être couverte de neige, des lacs semés d'îles verdoyantes, de beaux arbres, de jolis bourgs, deux ou trois petites villes propres et soignées. Ajoutez à cela cette liberté complète d’aller et de venir sans qu'âme qui vive s’occupe de vous, et sans que rien rappelle cette police dont les coupables sont les prétextes, et les innocents le but. Tout cela rend toutes les courses en Angleterre une véritable jouissance. Je vis à Keswick, dans une espèce de musée, une copie de la sentence de Charles [* avec les signatures exactement imitées de tous ses juges, et je regardai avec curiosité celle de Cromwell, qui, jusqu'au commencement de ce siècle, a pu passer pour un audacieux et habile usurpateur, mais qui ne mérite pas de nos jours l'honneur d'être nommé.
Après m'avoir accompagné, je crois, jusqu'à Carlisle, M'!e Wauchope me quitta, en me donnant pour dernier conseil de ne plus faire de
folies pareilles à l’escapade qui lui avait valu le plaisir de me revoir. De là je continuai ma route ayant précisément de quoi arriver chez M. Bridges, où j'espérais trouver de nouvelles ressources, et toujours plus satisfait de mon genre de vie, dans lequel, je m’en souviens, je ne regrettais qu’une chose, c'était qu'il pût arriver un moment où la vieillesse m'empêcherait de voyager ainsi tout seul à cheval. Mais je me consolais en me promettant de continuer cette manière de vivre le plus longtemps que je pourrais. J’arrivai enfin à Wadenho où je trouvai tout préparé pour ma réception. M. Bridges était absent, mais revint le lendemain. C’était un excellent homme, d'une dévotion presque fanatique, mais tout cœur pour moi qu'il s'était persuadé, sans que je le lui dise, être venu tout exprès de Paris pour le voir. Il me retint chez lui plusieurs jours, me mena dans le voisinage, et remit mes affaires à flot. Parmi les gens auxquels il me présenta, je ne me souviens que d’une lady Charlotte Wentworth, d'environ soixante-dix ans, que je contemplai avec une vénération toute particulière, parce qu’elle était sœur du marquis de Rockingham, et que ma politique écossaise m'avait inspiré un grand enthousiasme pour l'administration des Whigs dont il avait été le chef.
Pour répondre à toutes les amitiés de M. Bridges, je me pliai volontiers à ses habitudes religieuses, quoiqu'’elles fussent assez différentes des miennes. Il rassemblait tous les soirs quelques jeunes gens dont il soignait l’éducation, deux ou trois servantes qu’il avait chez lui, des paysans, valets d’écurie et autres, leur lisait quelques morceaux de la Bible, puis nous faisait tous mettre à genoux et prononçait de ferventes et longues prières. Souvent il se roulait littéralement par terre, frappait le plancher de son front et se frappait la poitrine à coups redaoublés. La moindre distraction pendant ces exercices, qui duraient souvent plus d’une heure, le jetait dans un véritable désespoir. Je me serais volontiers pourtant résigné à rester indéfiniment chez M. Bridges, tant je commençais à avoir peur de me présenter devant mon père ; mais comme il n’y avait plus moyen de prolonger, je fixai le jour de mon départ. J'avais rendu au propriétaire le fidèle petit cheval blanc qui m'avait porté durant tout mon voyage: une passion pour cette manière d’aller me fit imaginer d’en acheter un sans songer à la difficulté que j'aurais à le sortir d'Angleterre. M. Bridges me servit de caution, et je me retrouvai sur la route de Londres, beaucoup mieux monté et fort content de mon projet de retourner de la sorte
jusque chez mon père. J'y arrivai, je ne sais quel jour de septembre, et toutes mes belles espérances se dissipèrent. J'avais pu très bien expliquer à M. Bridges pourquoi je me trouvais sans argent chez lui. Maïs je ne l'avais pas mis dans la confidence que je serais tout aussi embarrassé à Londres. Il croyait au contraire qu’une fois rendu là, les banquiers auxquels mon père avait dû m'adresser me fourniraient les fonds dont j'aurais besoin. Il ne m'avait done prêté en argent comptant que ce qu'il fallait pour y arriver.
Le plus raisonnable eût été de vendre mon cheval, de me mettre dans une diligence et de retourner le plus obscurément et le moins chèrement que j'aurais pu au lieu où il fallait enfin que je me rendisse. Mais je tenais au mode de voyager que j'avais adopté, et je m’occupai à trouver d’autres ressources. Kentish me revint à l'esprit ; j’allai le voir, il me promit de me tirer d’embarras, et sur cette promesse, je ne m'occupai plus que de profiter du peu de temps pendant lequel je jouissais encore d’une indépendance que je devais reperdre si tôt. Je dépensai de diverses manières le peu qui me restait, et je me vis enfin sans le sol. Des lettres de mon père, qui me parvinrent en même temps, réveillèrent en moi des remords que les désa-
gréments de la situation ne laissaient pas que d'accroître. Il s’exprimait avec un profond désespoir sur toute ma conduite, sur la prolongation de mon absence, et me déclarait que, pour me forcer à le rejoindre, il avait défendu à ses banquiers de subvenir à aucune de mes dépenses. Je parlai enfin à Kentish qui, changeant de langage, me dit que j'aurais dû ne pas me mettre dans cette position au lieu de me plaindre d’y être. Je me souviens encore de l'impression que cette réponse produisit sur moi. Pour la première fois, je me voyais à la merci d’un autre qui me le faisait sentir. Ce n’est pas que Kentish voulût précisément m'abandonner, mais il ne me cachait, en m'offrant encore ses secours, ni sa désapprobation de ma conduite, ni la pitié qui le décidait à me secourir, ét son assistance était revêtue des formes les plus blessantes. Pour se dispenser de me prêter un sol, il me proposa de venir dîner chez lui tous les jours, et pour me faire sentir qu'il ne me regardait pas comme un ami qu’on invite, mais comme un pauvre qu'on nourrit, il affecta de n'avoir à dîner, pendant cinq à six jours, que ce qu'il fallait pour sa femme et pour lui, en répétant que son ménage n'était arrangé que pour deux personnes.
Je supportai cette insolence, parce que j'avais
père, et que j’espérais me retrouver en état de faire sentir à mon prétendu bienfaiteur ce que ses procédés m'inspiraient, Mais ces malheureux banquiers étant, ou se disant à la campagne, me firent attendre leur réponse toute une semaine. Cette réponse vint enfin et fut un refus formel. Il fallut donc m'expliquer une dernière fois avec Kentish, et il me prescrivit de vendre mon cheval et d'aller, avec ce que j’en tirerais, comme je pourrais, où je voudrais: Le seul service qu'il m'offrit fut de me mener chez un marchand de chevaux qui me l’achèterait tout de suite. Je n’avais pas d'autre parti à prendre ; et après une scène attendrie où je me serais brouillé tout à fait avec lui s’il ne s'était pas montré aussi insensible à mes reproches qu'il l’avait été à mes prières, nous allâmes ensemble chez l’homme dont il m'avait parlé. Il m'offrit quatre louis de ce cheval qui m’en avait coûté quinze. J'étais dans une telle fureur qu’au premier mot je traitai indignement cet homme qui au fond ne faisait que son métier, et je faillis être assommé par lui et ses gens. L'affaire ayant manqué de la sorte, Kentish, qui commençait à avoir autant d'envie d’en finir que moi, m'’offrit de me prêter dix guinées à condition que je lui donnerais une lettre de change pour cette
écrit aux banquiers, malgré la défense de mon
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somme, et que de plus je lui laisserais ce cheval qu’il promit de vendre comme il le pourrait à mon profit. Je n'étais le maître de rien refuser,
J'acceptai donc, et je partis, me promettant bien de ne plus faire d’équipée semblable. Par un reste de goût pour les expéditions chevaleresques, je voulus aller à franc étrier jusqu’à Douvres. C’est une manière de voyager qui n’est pas d'usage en Angleterre, où l’on va aussi vite et à meilleur marché en chaise de poste. Mais je croyais indigne de moi de n’avoir pas un cheval entre les jambes. Le pauvre chien qui m'avait fidèlement accompagné dans toutes mes courses fut la victime de cette dernière folie. Quand je dis dernière, je parle de celles que je fis en Angleterre d’où je partis le lendemain. Il succomba à la fatigue à quelques milles de Douvres. Je le confiai presque mourant à un postillon avec un billet pour Kentish, dans lequel je lui disais que, comme il traitait ses amis comme des chiens, je me flattais qu'il traiterait ce chien comme un ami. J’ai appris plusieurs années après que le postillon s'était acquitté de ma commission et que Kentish montrait le chien à un de mes cousins qui voyageait en Angleterre, en lui disant que c’était un gage de l'amitié intime et tendre qui le réunissait pour toujours à moi. En 1794, ce Kentish s'est avisé
de m'écrire sur le même ton, en me rappelant les délicieuses journées que nous avions passées ensemble en 1787. Je lui ai répondu assez sèchement, et je n’en ai plus entendu parler.
Au moment où je mettais pied à terre à Douvres, un paquebot allait partir pour Calais. J’y fus reçu, et le 1” octobre je me retrouvai en France. C’est la dernière fois jusqu'à présent que j'ai vu cette Angleterre, asile de tout ce qui est noble, séjour de bonheur, de sagesse et de liberté, mais où il ne faut pas compter sans réserve sur les promesses de ses amis de collège. Du reste, je suis un ingrat. J’en ai trouvé vingt bons pour un seul mauvais. A Calais, nouvel embarras. Je calculai que je n'avais aucun moyen d'arriver à Bois-le-Duc, où était mon père, avec le reste de mes dix guinées.
Je sondai M. Dessin, mais il était trop accoutumé à des propositions pareilles de la part de tous les aventuriers allant en Angleterre ou en revenant pour être très disposé à m’entendre. Je m'’adressai enfin à un domestique de l’auberge qui, sur une montre qui valait dix louis, m'en prêta trois, ce qui n’assurait pas encore mon arrivée, Puis je me remis à cheval pour aller nuit et jour jusqu’à l'endroit où je n’avais à attendre que du mécontentement et des reproches.
En passant à Bruges, je tombai entre les mains
d'un vieux maître de poste qui, sur ma mine, avisa avec assez de pénétration qu'il pourrait me prendre pour dupe. Il commença par me dire qu’il n'avait pas de chevaux et qu’il n’en aurail pas de plusieurs jours, mais il offrit de m'en procurer à un prix excessif. Le marché fait, il me dit que le maître des chevaux n'avait pas de voiture. C'était un nouveau marché à faire ou l’ancien à payer. Je pris le premier parti. Mais quand je croyais tout arrangé, il ne se trouva pas de postillon pour me conduire et je n’en oblins un qu’à des conditions tout aussi exorbitantes. J'étais tellement dévoré au fond du cœur de pensées tristes, et sur le désespoir dans lequel je me figurais mon père, dont les dernières lettres avaient été déchirantes, et sur la réception que j'allais éprouver, et sur la dépendance qui m'attendait et dont j'avais perdu l'habitude, que je n’avais la force de me fâcher ni de disputer sur rien. Je me soumis donc à toutes les friponneries du coquin de maître de poste, et enfin je me remis en route, mais je n'étais pas destiné à aller vite. Il était environ dix heures quand je partis de Bruges, abîmé de fatigue. Je m'endormis presque tout de suite. Après un assez long somme, je me réveillai, ma chaise était arrêtée, et mon postillon avait disparu. Après m'être frotté les yeux, avoir appelé, crié, juré, j'entendis à quelques pas de moi un violon. C'était dans
un Cabaret où des dansaient et mon pose tillon avec eux de toutes ses forces.
À la poste avant Anvers, je me trouvais, grâce
à mon fripon de Bruges, hors d'état de payer les chevaux qui m’avaient conduit, et pour cette fois, je ne connaissais personne. 11 n’y avait personne non plus qui parlât français, et mon assez mauvais allemand était presque inintelligible. Je tirai une lettre de ma poche, et je tâchai de faire comprendre par signes au maître de poste que c'était une lettre de crédit sur Anvers. Comme heureusement personne ne pouvait la lire, on me crut, et j'obtins qu’on me conduirait jusque-là, en promettant, toujours par signes, de payer tout ce que je me trouvais devoir. À Anvers, il fallut encore que mon postillon me prêtât de l'argent pour payer un bac, et je me fis conduire à l’auberge. J'y avais logé plusieurs fois avec mon père. L'aubergiste me reconnut, paya ma dette et me prêta de quoi continuer ma route. Mais il m'avait pris une telle peur de manquer d'argent que, pendant que l’on mettait les chevaux, je courus chez un négociant que j'avais vu à Bruxelles, et que je me fis donner encore quelques louis, quoique, selon toutes les probabilités, ils dussent m'être fort inutiles. Enfin le lendemain, j'arrivai à Bois-le- Duc. J'étais dans la plus horrible angoisse, et je restai quelque temps sans avoir la force de me
faire conduire au logement que mon père habitait. Il fallut pourtant prendre mon courage à deux mains et m'y rendre. Pendant que je suivais le guide qu'on m'avait donné, je frémissais et des justes reproches qui pourraient m'être adressés, et plus encore de la douleur et peut-être de l’état de maladie causé par cette douleur dans lequel je pourrais trouver mon père. Ses dernières lettres m'’avaient déchiré le cœur. Il m'avait mandé qu'il était malade du chagrin que je lui faisais, et que si je prolongeais mon absence, j'aurais sa mort à me reprocher. J’entrai dans sa chambre. Il jouait au whist avec trois officiers de son régiment.
— Ah! vous voilà ? me dit-il. Comment êtesvous venu ?
Je lui dis que j'avais voyagé moitié à cheval, moitié en voiture, et jour et nuit. Il continua sa partie. Je m'attendais à voir éclater sa colère quand nous serions seuls. Tout le monde nous quitta.
— Vous devez être fatigué, me dit-il, allez vous coucher.
Il m'accompagna dans ma chambre. Comme je marchais devant lui, il vit que mon habit était déchiré.
— Voilà toujours, dit-il, ce que j'avais craint de cette course.
Il m’embrassa, me dit le bonsoir et je me couchai. Je restai tout abasourdi de cette réception qui n'était ni ce que j'avais craint, ni ce que j'avais espéré. Au milieu de ma crainte d’être traité avec une sévérité que je sentais méritée, j'aurais eu un vrai besoin, au risque de quelques reproches, d’une explication franche avec mon père. Mon affection s'était augmentée de la peine que je lui avais faite. J'aurais eu besoin de lui demander pardon, de causer avec lui de ma vie future. J’avais soif de regagner sa confiance et d'en avoir en lui. J’espérais, avec un mélange de crainte, que nous nous parlerions le lendemain plus à cœur ouvert,
Mais le lendemain n’apporta aucun changement à sa manière, et quelques tentatives que je fis pour amener une conversation à ce sujet, quelques assurances de regret que je hasardai avec embarras, n'avaient obtenu aucune réponse ; il ne fut, ‘pendant les trois jours que je passai à Bois-le- Due, question de rien entre nous. Je sens que j'aurais dû rompre la glace. Ce silence, qui n'affligeait de la part de mon père, le blessait probablement de la mienne.
Il l’attribuait à une insouciance très blâmable après une aussi inexcusable conduite : et ce que je prenais pour de l'indifférence était peut-être un ressentiment caché. Mais dans celte occasion
comme dans mille autres de ma vie, j'étais arrêté par une timidité que je n’ai jamais pu vaincre, et mes paroles expiraient sur mes lèvres, dès que je ne me voyais pas encouragé à continuer. Mon père arrangea donc mon départ avec un jeune Bernois, officier dans son régiment.
Il ne me parla que de ce qui se rapportait à mon voyage et je montai en voiture sans une parole un peu claire sur l’équipée que je venais de faire ou le repentir que j'en eus, ei sans que mon père m'eût dit un mot qui montrât qu’il en eût été triste ou mécontent. Le Bernois avec qui je faisais route était d’une des familles aristocratiques de Berne. Mon père avait ce gouvernement en horreur et m'avait élevé dans ces principes. Ni lui ni moi ne savions alors que presque tous les vieux gouvernements sont doux parce qu'ils sont vieux et tous les nouveaux gouvernements durs, parce qu'ils sont nouveaux. J’excepte pourtant le despotisme absolu comme celui de Turquie ou de Russie parce que tout dépend d’un homme seul, qui devient fou de pouvoir, et alors les inconvénients de la nouveauté qui ne sont pas dans l'institution sont dans l’homme. Mon père passait sa vie à déclamer contre l'aristocratie bernoise, et je répétais ses déclamations. Nous ne réfléchissions pas que nos déclarations mêmes, par cela seul qu’elles étaient sans inconvénients pour nous, se démontraient fausses ; elles ne le
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furent pourtant pas toujours sans inconvénient. A force d’accuser d'’injustice et de tyrannie les oligarques qui n'étaient coupables que de monopole et d’insolence, mon père les rendit injustes
pour lui, et il lui en coûta enfin sa place, la fortune et le repos des vingt-cinq dernières années de sa vie.
Rempli de toute sa haine contre le gouverne-
ment de Berne, je me trouvai à peine dans une
chaise de poste avec ce Bernois que je commençai à répéter tous les arguments connus contre la politique, contre les droits enlevés au peuple, contre l’autorité héréditaire, etc., ne manquant pas de promettre à mon compagnon de voyage que, si jamais l’occasion s’offrait, je délivrerais le pays de Vaud de l'oppression où le tenaient ses compatriotes. L'occasion s’est offerte onze ans après. Mais j'avais devant les yeux l’expérience de la France où j'avais été témoin de ce qu'est une révolution, et acteur assez impuissant, dans le sens d'une liberté fondée sur la justice, et je me suis bien gardé de révolutionner la Suisse. Ce qui me frappe, quand je me retrace ma conversation avec ce Bernois, c’est le peu d'importance qu’on attachait alors à l’énonciation de toutes les opinions, et la tolérance qui distinguait celte époque. Si l’on tenait aujourd'hui le quart d’un propos semblable, on ne serait pas une heure en sûreté.
Nous arrivâmes à Berne où je laissai mon com-
pagnon de voyage, et pris la diligence jusqu’à Neuchâtel ; je me rendis le soir même chez M”: de Charrière. Je fus reçu par elle avec des transports de joie, et nous recommençâmes nos conversations de Paris. J’y passai deux jours, et j’eus la fantaisie de retourner à pied à Lausanne. M"° de Charrière trouva l’idée charmante, parce que cela cadrait, disait-elle, avec toute mon expédition d'Angleterre. C’eût été, raisonnablement parlant, une raison de ne pas faire ce qui pouvait la rappeler,- et d'éviter ce qui me faisait ressembler à l'enfant prodigue.
Enfin, me voilà dans la maison de mon père et sans autre perspective que d’y vivre paisiblement. Sa maîtresse, que je ne connaissais pas alors pour telle, tâcha de m’y arranger le mieux du monde. Ma famille fut très bien pour moi. Mais j'y étais à peine depuis quinze jours que mon père me manda qu’il avait obtenu du duc de Brunswick, qui était alors à la tête de l’armée prussienne en Hollande, une place à sa cour, et que je devais faire mes préparatifs pour aller à Brunswick dans le courant de décembre. J’envisageai ce voyage comme un moyen de vivre plus indépendant que je ne l’aurais pu en Suisse, et je ne fis aucune objection. Mais je ne voulais pas partir sans passer quelques jours chez M" de Charrière, et je montai à cheval pour lui faire une visite.
Outre le chien que j'avais été obligé d’abandonner sur la route de Londres à Douvres, j'avais
ramené une petite chienne à laquelle j'étais fort attaché : je la pris avec moi. Dans un bois qui est près d’Yverdon, entre Lausanne et Neuchâtel, je me trompai de chemin, et j'arrivai dans un village à la porte d’un vieux château. Deux hommes en sortaient précisément avec des chiens de chasse. Ces chiens se jetèrent sur ma petite bête, non pour lui faire du mal, mais au contraire par galanterie. Je n’appréciai pas bien leur motif, et je les chassai à grands coups de fouet.
L'un des deux hommes m'apostropha assez grossièrement. Je lui répondis de même, et lui demandai son nom. Il me dit en continuant les injures, qu'il s'appelait le chevalier Duplessis d’'Ependes, et après nous être querellés encore quelques minutes, nous convinmes que je me rendrais chez lui le lendemain pour nous battre. Je retournai à Lausanne, et je racontai mon aventure à un de mes cousins en le priant de m'accompagner. Il me le promit, mais en me faisant la réflexion qu’en allant moi-même chez mon adversaire, je me donnais l’apparence d’être l’agresseur, qu'il était possible que quelque domestique ou garde-chasse eût pris le nom de son maître, et qu'il valait mieux envoyer à Ependes, avec une lettre pour m'assurer de l'identité du personnage,
= et dans ce cas fixer un autre lieu de rendez-vous.
& à » RE
Je suivis ce conseil. Mon messager me rapporta
une réponse qui certifiait qüe j'avais bien eu af-
faire avec M. Duplessis, capitaine au service de France, et qui d’ailleurs était remplie d’insinuations désobligeantes sur ce que j'avais pris des informations, au lieu de me rendre moi-même au lieu et au jour qui étaient fixés. M. D'uplessis indiquait un autre jour sur terriloire neuchâtelois. Nous partimes, mon cousin et moi, et pendant la route nous fûmes d’une gaieté folle. Ce qui me suggère celte remarque, c’est que tout à coup mon cousin me dit « Il faut avouer que nous y allons bien gaiement. >» Je ne pus m'empêcher de rire de ce qu'il s’en faisait un mérite à lui qui ne devait être que spectateur. Quant à moi, je ne m'en fais pas un non plus. Je ne me donne pas pour plus courageux qu’un autre, mais un des caractères que la nature m'a donnés, c’est un grand mépris pour la vie, et même une envie secrète d’en sortir pour éviter ce qui peut encore m'arriver de fâcheux. Je suis assez susceptible d’être effrayé par une chose inattendue qui agit sur mes nerfs. Mais dès que j'ai un quart d'heure de réflexion, je deviens sur le danger d’une indifférence complète. Nous couchâmes en route et nous étions le lendemain à cinq heures du matin à la place indiquée. Nous y trouvâmes le second de M. Duplessis,
un M. Pillichody d'Yverdon, officier comme lui
en France, et qui avait toutes les manières et toute l'élégance d’une garnison. Nous déjeunâmes ensemble : les heures se passaient, et M. Duplessis ne paraissait pas. Nous l’attendimes ainsi inutilement toute la’ journée. M. Pillichody était en fureur et s’épuisait en protestations que jamais il ne reconnaîtrail pour son ami un homme qui manquait à un rendez-vous de cette espèce.
— J'ai eu, me disait-il, mille affaires pareilles sur le dos, et j'ai toujours été le premier au lieu indiqué. Si Duplessis n’est pas mort, je le renie, et s’il ose m'appeler encore son ami, il ne mourra que de ma main.
Il s’exprimait ainsi dans son deu chevaleresque, lorsque arriva subitement un de mes oncles, père du cousin qui m'avait accompagné. Il venait m'arracher aux périls qui me menaçaient et fut tout étonné de me trouver causant avec le second de mon adversaire sans que cet adversaire se fût présenté. Après avoir ainsi attendu encore, nous prîmes le parti de nous en retourner. M. Pillichody nous devança, et comme nous passions devant la campagne qu’'habitait M. Duplessis, nous trouvâmes toute la famille sur le grand chemin, qui venait me faire des excuses.
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