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Adolphe de la gardie

c< Vous connaissez le Havre , sans doute ; vous avez fait une fois au moins le classique pèlerinage de Paris à la mer ; vous avez attendu le flot sur le Perey, et respiré Fodeur du varech de la Hève. Et maintenant, Tami qui vous arrive de Calcutta ou de Valparaiso, le marin goudronne qui vient de faire autour du monde un voyage de quatre ans , le hardi

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Spéculateur ffui prétend amener au pont Royal des navires de trois cents tonneaux, tous vous parlent comme à un homme du métier, tous écoutent vos objections avec la déférence due au Parisien qui a vu la mer. Corbière vous estime , Eugène Sue vous craint , et les éditeurs de la France maritime vous envoient des prospectus. C'est pourquoi , ô courageux passager du Théodore et de la Normandie j j'ai résolu de vous conter, sous la réserve expresse de vos droits de critique , l'épisode le plus marquant d'une traversée que j'ai faite du Havre a la Nouvelle-Orléans. Si mon style n'est pas assez technique au gré de votre science, veuillez me le pardonner, non parce que je suis Parisien comme vous , car vous avez prouvé que ce n'était pas une raison pour ignorer les choses nautiques, mais parce que je sais à peine assez d'anglais pour faire la conversation avec un Américain du Nord ,

et que précisément les manoeuvres se commandent en anglais a bord des paquebots de rUnion. Et d*" ailleurs, comment devenir marins sur de pareils navires ?

a Vous savez , en effet , combien la vie est peu maritime dans ces palais flottans, où des colonnes de marbre soutiennent le poids du pont , où des poigne'es de cristal servent à soulever les panneaux, où des tresses d''or et de soie retiennent les mantelets des sabords, où Ton foule aux pieds des tapis d'^Orient, où rhorison est borné de tous côtés par des glaces de Venise. Tant pis, me dites-vous, on ne s''engrave pas a Quillebœuf , onn''affronte pas les lames qui déferlent sur le banc des Neiges, on ne vient pas au Havre, enfin, pour admirer un luxe de boudoir, et une décoration de café. Soit, mon intrépide loup de mer; libre à vous de préférer la beauté robuste d''un trois mâts suédois a ces formes] élégantes et gra-

cicuscs du paquebot , la minutieuse propreté d^une galiotte hollandaise a cette vaniteuse recherche de coquetterie , et le pittoresque néglioré du chasse-marce breton a cette parure brillante d'acajou et de cuivre poli. "Mais quand on doit s'^emprisonner pour quelques semaines dans les parois d\m navire, on ne pense plus guère qu''a y vivre le mieux possible , et à s'y défendre de Tennui par tous les moyens permis aux navigateurs. Venez donc avec moi, embarquez-vous pour vingt jours seulement, et vous apprécierez à sa valeur cette portion du bien-être terrestre que Ton aura embarquée avec vous. Bientôt, vos yeux, fatigués de suivre a rhorizon quelque voile incertaine , se reporteront avec plaisir sur la chaloupe guindée en porte-manteau a Parrière du navire , dans laquelle le cuisinier du bord conserve pour vous, avec tant de prévoyance, des fruits et des légumes frais : dans quelques jours,

VOUS examinerez les cages à poules avec autant d'*interét que le cordage le plus goudronne' du greement ; enfin , quand vous aurez épuisé votre ardeur nautique a grimper dans les enfléchures de haubans , vous ne serez pas fâché de trouver dans votre cabine en citronnier » non pas un hamac de matelot , mais un vrai lit bien chaud, de bonnes couvertures bien moelleuses, et les mille petites aises que vous aviez Tau tre jour a Phôtel de New-Yorck, ou a celui de T Amirauté. Je suppose toutefois , qu'eau Havre, votre enthousiasme pour le genre maritime n''a pas été jusqu'à vous faire choisir un logement dans ces bruyantes maisons de matelots où l'on fait chaudière. Mais il ne faut pas songer à faire pénitence a bord d''un paquebot américain : en payant le prix de votre passage, vous vous êtes condamné au luxe , et au bien-être pour tout le temps de la traversée ; sous la dunette , le plus

pauvre voyageur a vingt mille francs de rentes.

« Après tout, un navire est fait pour naviguer; aussi ne vous parlerais-je pas de ce clinquant^de dorures, de ces emme'nagemens somptueux , si le constructeur et le voilier n''avaient donne' a leur ouvrage de plus précieux avantages. Le paquebot américain a toutes les qualités d''un cheval de course , dont il a peut-être aussi les nobles défauts. Il est fin de forme et rempli de distinction ; ses fonds délicats ne résisteraient pas aux vases de Tavant-port ; il veut une plus douce litière, Peau des bassins a flot ; d** ailleurs, il demande à être soigné ; il lui faut une robe brillante et lisse , un gréement bien peigné , une voilure légère et maniable , et des espars fins et nerveux comme le garot d\m racer. Mais lancez-le dans la carrière , donnez-lui Fespace a dévorer, et la machine intelligente

va s''animer a la mer et prendre de la vie en respirant la brise, de la passion en luttant contre les vagues. Sous la roue de cuivre et de palissandre qtli fait mouvoir le gouvernail, vous le trouverez généreux et docile , plein d''ardeur et d''obéissance , comme un vainqueur de New-Mark sous son frein d''or.

Ses mats se balancent avec grâce sous Teffort du vent qui gonfle les voiles , sa proue coupe et divise sans peine la lame qui grondait a Tavant, Fecume court furieuse le long des prëceintes etincelantes , et la terre disparaît à rhorizon. De temps en temps, vous rencontrez un lourd dogue flamand qui se perd dans votre sillage , un petit kof prussien que vous éclaboussez en passant ; et vous jetez sur ces pauvres navires un regard de compassion méprisante , comme vous faites au bois de Boulogne, sid''aventureun cavalier novice ose lancer son vieux cheval de louage dans rallce

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que parcourt votre fou<jucux pur - sang. « C'est flonc a bord du Mozart^ Tun des meilleurs paquebots et des mieux installes de la Nouvelle-Orléans , (jue j'^avais arrête mon passage pour cette ville. Retenu a Rouen pour des affaires indispensables , je ne pus arriver au Havre que le jour même où le bâtiment devait en partir , de sorte qu'^a la première marde, je me trouvai en route avant de savoir seulement quels e'tarent mes compagnons de voyage. Il faisait nuit noire, et je remis au lendemain le soin de lier connaissance avec eux. D'ailleurs, la mer e'tait assez houleuse, et le temps assez humide pour m''ôter toute envie de sortir de ma cabine, et de mesurer le pont de Pavant à Farrière ; je réservai aussi, pour le lendemain cet autre passe-temps, et je ne tardai pas a m''endormir, malgré le bruit confus des lames qui couraient le long de la carène , des paquets de mer qui sau-

talent à bord, et des matelots qui trépignaient au dessus de ma tcte.

c( A mon réveil, le temps était plus calme. Je montai sur le pont pour fumer mon premier cigare, et jouir du spectacle d\me mer sans bornes et sans rivages. Mais j'' avoue à ma honte que ce dernier plaisir dura moins long-temps que Fautre. En suivant des regards une de ces joyeuses bouffées de fumée blanchâtre qui se jouaient en sortant de mes lèvres, je fus frappé d''une apparition presque fantastique, a laquelle firent place, en se dissipant, les tourbillons légers que le vent emportait loin de moi. Au pied du mât de misaine était assis Un vieillard singulièrement vctu, dont les cheveux blancs, rejetés en arrière par la brise échappée aux voiles d''étai, laissaient a découvert une face tout-àfait digne et patriarcale. Son costume ressemblait assez à celui de nos paysans d''0-

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pcra-Comiquc : un cnormc chapeau à trois cornes, un long habit de drap brun, à collet droit,, à basques carrées et à larges paremens, un gilet tombant jus({u''aux genoux et orne de grands boutons d''acier, telles étaient les pièces les plus caractéristiques de cet habillement, dont Fensemble se trouvait complété par des bas rouges et des souliers a boucles dorées. Près de lui, une petite fille d''environ six ans jouait avec un dogue de la noble race du Saint-Bernard, et lui passait autour du col ses longues nattes blondes qui s''échappaient de sa coiffe à Falsacienne. De Fautre côté du vieillard, une jeune femme, rayonnante de fraîcheur et de beauté, allaitait son dernier né, sans perdre du regard la petite fille ,^ qui trébuchait à chaque coup de roulis. Enfin, pour achever ce tableau, que Greuze eut voulu fixer sur la toile, si le fonds et les plans intermédiaires eussent moins durement

contraste avec son (jenrc habituel, un homme dans la fleur de ràjje, grand et vigoureux, plein de force et de saute, regardait en souriant les traits calmes du vieillard , les jeux de Fenfant et les signes d''inquie'tude mater nelle de la jeune femme. Le bras négligemment passé dans une manoeuvre, il essuyait de temps en t^mps ses moustaches blondes, que Pair humide de la mer impre'gnait de sel pour la première fois , ou passait là manche de sa blouse grise sur la garniture en cuivre d^me grosse pipe de Nuremberg. Puis ses grands yeux parcouraient, avec une expression de curieuse impatience, cette éternelle ligne bleue qui se déroulait autour de nous, et ce cercle immuable dont la rapidité de notre course ne pouvait nous faire quitter le centre. Mais bientôt le regard du jeune homme semblait se voiler de crainte, lors- <[vCïl retombait sur le groupe harmonieux

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que j^ai essayé d''esquisser, et le jeu énerjjique et varié de ses traits disait assez par quels liens son existence était attachée à celle de ces enfans, de cette femme et de ce vieillard. ^

(c Quant à la présence, a bord d''un navire de rUnion, d'aune famille si évidemment venue de rintérieur des terres, elle ne paraissait point extraordinaire aux matelots eux-rnêmes, qui passaient devant ces braves gens en leur jetant un coup d''oeil de supériorité et de prqtection, mais sans manifester le moindre étonnement de leur langage et de leurs étranges costumes. J''avais entendu la jeune femme adresser en allemand quelques paroles à sa iille, et j'' allais lui demander, dans cette langue, quel motif avait pu la déterminer k braver les dangers de PÂtlantique, lorsqu''en passant près du grand panneauj que Ton venait d''ouvrir, j''aperçus une

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réponse muette et matérielle à ma question. Parmi les caisses et les colis de toutes sortes qui encombraient Fentrepont et la cale, je reconnus les différentes pièces démontées d\me charrue de Wurtemberg^ d''un charriot Comtois et une cargaison complète d'^instru* mens aratoires, dont j'^ignore encore le nom et Pusage. Je pensai alors a ces colonies allemandes que chaque paquebot de FUnion transporte en Amérique, toutes montées et fournies de matériaux et d'^outils, de fer et de bras, prêtes à défricher le sol vierge, a exploiter les terres et les bois, prêtes à s''implanter, a prendre racine, a s''étendre, à devenir riches et florissantes par leurs seules forces et sans secours étrangers. D^aiUeurs, je ne pouvais plus m''y tromper. La famille allemande que j'avais rencontrée sur le pont n'^était pas la seule, h notre bord, qui eût quitté les provinces Rhénanes pour les rivages

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inconnus de TAlatamaha ou du Mcschacobc; un bruit sourd et confus, comme celui d''une ruche, montait jusqu''à moi par l''écoutille. En m'^ajiprocliant, je distinguai les éclats de voix de plusiem's enfans, au milieu de ce murmure monotone et grave qui s''cchappe de toutes les reunions de paysans allemands, avec une odeur de tabac et un nuage de fumée. Le Mozart portait dans ses flancs vingt familles comme celles dont je viens de parler, c''està~dire une ville entière pour les teiTCS de rOuest.

« Le cours de mes observations fut interrompu par un nègre en grande livrée, qui vint me prévenir, de la part du capitaine, que le thé était prêt. J'^allais donc avoir affaire à des compagnons de voyage d\me autre espèce, aux habitans de la dunette, créatures privilégiées, à coup sûr, et dont je ne pouvais contester les préi^ogatives sans nuire à mes

propres intérêts. Je descendis aussitôt au salon, et je me trouvai au milieu d\ine brillante compagnie, dontf#'^aspect me fit bien vite oublier le spectacle de Pentrepont.

c( Deux ou trois dames anglaises, assez jolies , s''occupaient spe'cialement de faire le thé, tandis que leurs maris ou leurs frères se promenaient silencieusement dans le salon. Plus loin, deux autres dames, que je n''eus pas de peine à reconnaître pour des Françaises, à leur néglige plein d''élégance et de coquetterie, demandaient au capitaine si nous avions déjà fait beaucoup de chemin, et quel jour nous devrions arriver. Ici, un commis-voyagetrr à gants jaunes, à moustaches noires, entamait avec le plus superbe aplomb une conversation artistique a laquelle une jeune prima donna, destinée à charmer les dilettanti de la Louisiane, donnait la réplique d''un air assez complaisant. La, une paire de dandys disser-

tail par monosyllalxis sur l(^ mdritc des chevaux et (les femmes les plus connus au bois de Boulogne; pendant queW reste delà compajjnie échangeait, de voisin 'a voisin, ce premier coup-d''oeil qui décide des intimités de la traversée. En somme, cette entrevue générale se passa fort convenablement; le capitaine, homme aimable et qui sait son monde, dirigea très habilement la conversation et le déjeuner. Tout le monde paraissait content, et le voyage s'^annonçait sous les meilleurs auspices.

(( Je n*' entrerai pas dans les détails de notre vie intérieure, à partir de ce jour, je ne soulèverai pas le voile qui cache encore quelques petites intrigues , je ne raconterai pas les petites querelles , les humiliations , les accès de jalousie, les pertes de jeu , les commérages de toute espèce qui occupaient nos loisirs pendant que le navire courait sur ses longues bordées. J''aime mieux laissera votre

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imagination le soin de tirer le parti qu'elle voudra des passions d''une vingtaine de gens du monde secoués par le roulis, exaltes par Forage, et fermentant sous la dunette à faire sauter le navire.

a Un jour, cependant, ce petitmonde se trouva en communauté presque complète d''intéréts et de pensées. Nous étions par le travers des Açores , la mer était belle , la brise forte et réglée, le Mozart avait mis ses bottes de sept lieues : tout à coup, un navire que Ton venait de signaler par le bossoir sous le vent, . s'^avisa de changer sa route en nous voyant, et de faire je ne sais quelles manœuvres suspectes,dont on accourut prévenir le capitaine. C'était la un événement, et huit grands jours de mer nous avaient appris ce que valent les moindres distractions étrangères. Dès que Ton put espérer de cette rencontre quelque chose d'extraordinaire et d''imprévu , la bouillottQ

s^irnHa, ol IVcnrU; lïiL abandonne ; les clamés et les c'checs résistèrent quelques instans de plus , mais bientôt tous les joueurs eurent cédé à rentraînement général, et Ton sortit en toute hâte sur le pont. A. la vérité, il y eut bien des déceptions pour ceux qui s'^attendaient a un spectacle menaçant. A peine pouvait-^on apercevoir à Toeil nu le navire qui nous barrait le chemin , et le secours des lunettes d^ipproche ne faisait pas deviner aux gens sans expérience ce qu''il y avait d''étrange dans les manœuvres de ces voiles , grandes comme Taile d'aune mouette, et de ces cordages gros comme des fils d'^araignée. Mais le capitaine, malgré tout son sang-froid , avait laissé percer quelques signes d^inquiétude, et il n'^en fallait pas tant pour donn'ei? beau jeu aux imaginations les plus paresseuses, et mettre en émoi toutes les terreurs féminines. On se prit donc à rêver de pirates , chacun à sa manière,

sauf les honnêtes Allemands de Tentrcpont , qui ne se doutaient pas encore d^in danger de cette nature ; tous les passagers épièrent avec anxiété les moindres mouvemens du capitaine.

« Pour ma part , je ne voyais pas trop ce que nous pouvions avoir à craindre du navire inconnu. En mettant les choses au pis , et en supposant qu'ail eût des intentions hostiles, nous étions assez nombreux, a bort du paquebot, pour repousser un a])ordage. Dérailleurs,nous avions toujours la ressource de fuir, et la supériorité' reconnue des voiliers américains merassurait complètement. Ccst donc avec la plus parfaite tranquillité d''esprit que je suivis la marche du bâtiment signalé comme suspect. A Faide de la lo«gue-vue, on distinguait facilement la forme et le gréement du navire; c''était un chebeck assez fort, noir comme dePçncre, élancé comme un serpent

et qui, sous ses deux voiles latines, cFunc largeur démesurée , courait avec la vitesse d^un aigle. Dès Finstant où il nous avait aperçus , les deux lourdes antennes que supportaient les mâts avaient été brassées j)lus d^une fois de façon a serrer le vent au plus près ; souvent même on avait vu fasseyer les voiles , et le limonier, qui tenait la barre a notre bord, prétendait qu'ail y avait plus de malice que de maladresse dans le fait de son confrère du chebeck. En effet, notre capitaine n''avait pas voulu s'^écarter de sa route , ni changer rien à sa voilure , en sorte que chaque seconde de marche diminuait d\me manière effrayante l'espace qui nous séparait de Pinconnu, tandis que celui-ci , avec son allure incertaine en apparence , s''arrangeait de façon a nous laisser arriver dans ses eaux.

« Depuis quelques instans les matelots semblaient attendre un ordre; Téquipage tout

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cnti(;r rejjartlait le capitaine ^ coiiiinc sM eût été possible de deviner son intention; les passagers ne parlaient plus , et , dans cette angoisse' générale, on n'^entcndait que le sifflement du vent dans les poulies et dans les cordages , le choc mesure des vagues sur îe coté du vent , et le grondement sourd du gouvernail sur ses gonds. Mais le capitaine restait impassible, et continuait lentement sa promenade sur le pont , comme si les planclies (|u''il foulait aux pieds n^eussent pas été animées d''une vitesse de huit a dix milles a riieure. Tout a coup, un commandement bref, prononcé d''un son de voix qui annonçait dan notre capitaine un dépit concentré , remua les groupes imj^atiens des matelots ; un tour de roue du timonier effaça le gouvernail qui, dès-lors, n''opposa pi us de résistance aux efforts de Peau ; le navire , plein d'ardeur, se releva daiis le vent, ev pendant que les voiles s'^orien *

taicnt à perdre le moins d'haïr possible , le taille-mer présenta son tranchant aux lames qui défilaient tout à Theure sur le flanc du paquebot. Ce mouvement nous tenait au vent du chebeck, et nous permettait de le laisser a distance pour le reste de la journée, fut il meilleur voilier que le Mozart^ et une fois la nuit tombée, il ne serait pas difficile de reprendre la bonne route sans avoir rien à craindre. Nous attendîmes la nuit en courant toutes nos bordées au plus près, et le chebeck en fit autant, sans nous gagner d''une manière sensible.

c( Or, pendant cette lutte entre le paquebot et le chebeck, Pattitude des passagers changea plusieurs fois de caractère. D''abord, la surprise avait été mêlée de crainte et d'^anxiété, et le sang-froid du capitaine avait eu bien de la peine à triompher des terreurs bruyantes des femmes , et surtout de la frayeur des hommes , laquelle s''épanchait au dehors en

conseils de toute espèce , les plus incohërens et les plus ridicules du monde. Puis , le premier moment passe , on avait pris a la situation un autre genre d''inte'rét. Les femmes s'^abandonnaient déjà à des projets de captivité' plus ou moins romanesques , et s''occupaient à dorer de toute leur imagination les chaînes de Fesclavage qui les menaçait. Quant aux hommes , ils en étaient encore à méditer leur plan de défense. Mais les marins recommencèrent bientôt à se promener ou à dormir avec leur tranquillité accoutumée, et ne parurent plus accorder au chebeck qu^me médiocre attention. Au bout de la journée on avait presque oublié que nous étions chassés par un pirate, et les occupations de la dunette avaient repris leur cours, à peine interrompu par la phrase: — Rien de nouveau, que jetait de temps en temps aux oisifs du

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salon (|iu:l<]ue promeneur plus craintif ou plus curieux que les autres.

c( Cependant, le capitaine n''avait pas quitté le pont , et ne perdait pas de vue le cheheck qui nous donnait la chasse , non qu*'il parut bien soucieux de Tissuc de cette lutte : il était trop sur de lui-même et de son navire pour redouter un bâtiment dont la supériorité , comme marcheur , était au moins problématique ; mais son orgueil américain se pliait avec peine aux nécessités d'une course en arrière et d''un voyage pacifique. Fuir devant un misérable chebeck , lorsqu''avec un peu de poudre on eût si facilement pu s''en débarrasser ! changer sa route , perdre un jour de traversée pour rccevou^ la chasse d''un pirate , tandis qu''en courant sur lui le dernier bâtiment de guerre lui eut passé sur le corps I Cetle idée bouillonnait dans le cerveau du capitaine , non sans quelques

jurons intraduisibles. Pour moi, que ce combat de vitesse intéressait précisément comme une course de chevaux , j''épiais curieusement les plus légers mouvemens de roue de notre timonnier , les moindres ondulations de la voile qui menaçait de fasscyer; puis, je m^nimais au jeu , et comme si mon poids eût du retarder la marche du Mozart , je me surprenais par instans à me faire moins lourd, ou bien encore à appuyer de mon élan les oscillations du tangage. Je ne songeais plus a la valeur des enjeux, je ne calculais pas le moins du monde ce que les chances favorables pouvaient me faire gagner, ce que le sort contraire devait me faire perdre; je suivais ce jeu en amateur , et pour le jeu même ; j'' appelais la brise de tous mes vœux ; la tempête fut venue que j'^aurais dit merci ; je voulais courir , je voulais laisser derrière nous ce chebeck du

diable, et je le voulais si bien, cjiic je ne songeais plus a le fuir , ce qui eût été raisonnable , mais seulement à gagrner la partie , ce qui n''avait pas le sens commun. ((Ainsi préoccupe, je parcourais le pont dans tous les sens , incapable de voir un autre objet que le chebeck, de comprendre autre chose que Faction du vent sur les voiles , et la résistance de Peau sur la quille , lorsque je fus brusquement distrait du soin de ma partie par un enfant qui s*'embarrassa étourdiment dans mes jambes , en jouant avec un gros dogue. Je reconnus aussitôt le chien du Saint-Bernard et la petite Allemande que j''avais déjà remarqués le premier jour de la traversée. L''enfant se releva toute honteuse, et courut se cacher dans le sein de sa mère, assise à quelques pas de moi. Comme au premier jour, la jeune femme avait près d''elle son père et son mari , et je retrouvais

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comme par cncliantcment ce groupe qui avait tFabord frappe mes yeux. Rien n''etait change en eux; leurs visages exprimaient toujours ce bonheur rustique dont je n''avais pas oublié rimage , et qui contrastait si étrangement avec Paspect agité du navire .

(( L'intérêt passionné que je venais de prendre à la lutte des deux navires, m''avait fort agacé les nerfs , et la tranquillité d''esprit de ces bodlRs gens me faisait mal k voir. Je m''approchai en leur demandant s''ils n''avaient pas peur du pirate. D'^abord , ils ne comprirent pas ce dont il s''agissait ; les terreurs de la dunette n** avaient pas encore pénétré jusqu''à eux , abrités qu''ils étaient par leur ignorance de la langue anglaise et leur inexpérience maritime. Mais à peine eus -je le temps de leur expliquer le danger dont nous étions menacés , que la jeune mère , tout cflFrayée ^ saisit ses en fans dans ses bras, et se

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précipita dans Penlrepont, comme si les flancs du navire eussent ele pour eux un refuge plus assure' que le tillac. Un instant après, toute la colonie allemande savait à son tour que nous étions poursuivis par un navire ennemi, et chacun faisait ses préparatifs en conséquence.

« D^m mouvement unanime et spontané, les hommes avaient couru à leurs armes et faisaient déjà briller au soleil leur^ourdcs carabines tyroliennes ; puis ils s''étaient réunis au pied du mât de misaine , autour du vieillard dont j'^ftdéja parlé , et leur attitude décidée , leur aspect froid et impassible , disaient assez«qu''ils étaient disposés a combattre pour leurs femmes et leurs enfans. Le vieillard leur parla avec une énergie dont je ne Paurais pas cru capable , et vint ensuite trouver a Farrière du navire le capitaine, auquel il offrit les services de ses compatrio-

tes. Les passa^^crs de la dunclle , electrisés parPexeinple , s''cmparcrenl aussi des yrmes qui se trouvaient a l)ord , et le paquebot , dont toute la gloire avait consisté jusque-là dans ses brillantes dorures et sa parure gracieuse , prit tout à coup un aspect guerrier. Le capitaine , enchante , remercia tout son monde , fit distribuer aux matelots une ration de rhum , et, au milieu des hourras de Féquipage , on attendit gaîment la nuit.»

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