UN BAL EN PLEINE MER
« Déjà Pobscurîté commençait à ranimer
respcrance des plus timides , et permettait de
voir qu**!! n''y aurait pas besoin de recourir à
la force pour reprendre notre course. Encore
quelques heures au plus près , et nous allions
virer de bord, faire fausse route, et nous
mettre sous le vent de notre ennemi, dont
nous avions assez bien pu apprécier la vitesse
pendant la journée, pour ne plus le craindre
une fois qu'ail aurait cessé de nous barrer le IV. 3
passajye ; mais la J)risc , qui s'hélait maintenue assez forte jusqu^au soir, s''a|)ai.sa subitement et nous laissa dans un repos absolu. Les voiles s''affaissèrent le long des mats , Terre du vaisseau s''amortit peu à peu , et le jjouvcrnail joua librement et sans effet utile; puis, la houle balotta encore quelque temps le navire, et bientôt la mer s''endormit dans un calme plat. Cependant le chebeck profitait encore du reste de la brise , qui lui durait plus longtemps qu'''a notre paquebot , pour se rapprocher de nous autant que possible. On distinguait déjà, dans la ligne rougeâtre de Phorizon, les pointes menaçantes de ses deux énormes voiles , qui s''ëlevaient et grandissaient de moment en moment ; mais à son tour le pirate ne tarda pas à se trouver pris par le calme , et les deux navires restèrent comme cloues sur la surface immobile de TOcéan , a trois quarts de lieue Pun de Pautre. Enfin, la nuit
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la plus obscure et la plus silencieuse vint dérober à nos regards le chebeck ennemi , et nous laissa comme seuls au milieu de cet impénétrable horizon de ténèbres.
c( A notre bord , les préparatifs de défense avaient été continués avec activité : on avait disposé sur le pont deux petites pièces de quatre , embar<[uées seulement pour faire des signaux ; on avait dérouillé quelques fusils de chasse , et préparé au pied du grand mât toutes les haches des charpentiers; en un mot, le capitaine avait apprêté tous ses moyens de résistance , lorsqu''un vertige subit et inexplicable s''empara de tous les êtres pensans qui se trouvaient à notre bord. Quelqu''un s''avisa , je ne sais à quel propos , de parler de bal et de danse , et ce seul mot produisit un effet magique; on eut dit que toutes nos dames étaient piquées de la tarentule ; ce n*" était plus un désir de danser, c''était un besoin , c''était
une rage; la présence du pirale fut encore une fois oubliée , et l''on se prit a discuter sérieusement la possibilité d''utiliser le calme absolu de la mer et Timmobilité du vaisseau pour improviser a bord une soirée dansante. Je ne connais pas Fauteur de cette gasconnade, mais il dut être bien fier du succès qu''elle obtint. Les uns , pour s''étourdir sur les dangers qui nous menaçaient , les autres , par amour pour les situations excentriques , tout le monde , enfin , pour un motif ou pour un autre , se prêta volontiers au bizarre caprice qui tournait toutes les cervelles. Le capitaine approuva fort cette idée ; il lui semblait qu'yen donnant une fête en face et à la barbe du pirate, il se vengeait de la fuite humiliante qui avait usé sa journée. L'^équipage qui voyait dans ces préparatifs de bal une occasion de puiser encore une fois a la barrique de rhum, sVmpressa d'exécuter les nouveaux ordres de
ses officiers, avec autant de zcle et de précision que s'il se fut agi de la plus importante manœuvre. Les vergues furent illuminées , on hissa des lanternes jusqu'^a la pointe des mâts, on amarra des pavillons à toutes les drisses , et en un instant, le navire se trouva pavoisé comme aux grands jours. Les matelots et les officiers avaient revêtu leurs plus beaux costumes ^ les dames avaient bouleversé toutes leurs malles pour y trouver une toilette convenable , et nos graves Allemands eux-mêmes, cédant à la nouvelle inM|d[sion, préparaient aussi a Pavant une place pour leurs danses nationales.
a Bientôt, une demi-douzaine de musiciens se plaça au centre du navire , et le bal commença. C'était un étrange spectacle : les dernières ondulations de la mer reflétaient, en les multipliant, les feux de nos lanternes; les pavillons se jouaient au-dessus de nos têtes en
déployant leurs vives eouleurs au milieu tic la nuit , et le fond noir du ciel , brillamment parsemé dV'toiles , semblait une large draperie soutenue par des clous d^argent : jamais plus magnifique salle de bal n''avait réuni de plus jeunes danseuses, jamais les vives mesures de la valse n''avaient Fait vibrer les couches d''un air plus pur, et animé un silence plus majestueux. Sans doute aussi Farrièrepensée qui agitait intérieurement tous ces esprits, si ardens, en apparence, aux plaisirs du bal , ajoutait y|^ charme inconnu a ces danses en pleine mer. Ces planches , qui tremblaient sous nos pas , ne pouvaient-elles pas s''entr''ouvrir bientôt à la tempête, et nous manquer sous les pieds? ces parois si brillantes , ces tapisseries somptueuses ne pouvaient-elles pas bientôt livrer passage a la mitraille dW pirate ? ces mâts si élégamment pavoises ne pouvaient-ils pas enfin nous écraser
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SOUS leurs poids, si les boulets venaient à briser les étais ou les haubans ? Et cependant nos danses empruntaient à cette position bizarre un emportement presque effréné , comme s''il eût fallu s'^clourdir sur le danger, ou le narguer jusqu''au dernier moment. Ce soir-lh , toutes nos dames furent vraiment gracieuses et charmantes , et les hommes , à leur exemple, mirent de coté cette taciturnilé à la mode , que Ton aurait pu attribuer à la peur, pour faire bonne contenance d''amabilitc et de galanterie.
ce Les derniers accords de notre seconde contredanse flottaient encore sur la surface immobile de la mer , et s''é tendaient autour du navire en ondulations harmonieuses, lorsqu*'une vive lueur, perçant tout à coup Poliscurité qui nous enveloppait , vint jeter sur Tespace une lumière brillante et argentine^ C'était notre pirate qui , pour compléter la
fctc , sans cloute , nous donnait un feu d'arlifice sur Peau, et lançait des fusces a étoiles. L*'arc prodigficux que cette première fuscc décrivit sur nos têtes, nous apprit que le che beck avait chanjjé de place ets^itait raj)prochc de nous. D'ailleurs , nous avions sulHsaniment entrevu, pendant cette demi-minute de clarté, sa coque noire et ses noirs agrès : aussi , a notre bord , la surprise et la confusion furent extrêmes ; mais une seconde lueur ne nous donna pas le temps de la réflexion ; cette fois, nous découvrîmes , à Pavant du chebeck , un énorme drapeau blanc qui s''élevait majestueusement dans les airs. Puis, les dernières étincelles de Fartifice retombèrent lentement et comme a regret dans les flots frémissans , et chacun épuisa de nouveau ses yeux à percer le voile d''obscurité qui nous séparait encore du chebeck, en attendant avec anxiété quelque nouveau sig^nal, ou Texpiication de celui qu^on
semblait nous faire. Cependant, on entendait comme le bruit de lourds avirons qui frappaient Teau en cadence , et le murmure du flot que divisait la proue. Deja les matelots prétendaient distinguer des voix d''liommes et des bruits de pas , mais aucun mouvement hostile ne paraissait encore nous menacer. Quelques instans après on rentra les avirons , et tout retomba dans le silence.
« Nous attendions depuis cinq mortelles minutes , inquiets comme on peut bien le croire; sauf Fapparition d''un fanal, hisse audessus du pavillon blanc, rien de nouveau n''etait venu alimenter notre curiosité : tout à coup, cinq ou six torches enflammées projetèrent sur le pont du chebeck une clarté vraiment diabolique , et le corps de ce navire se dessina nettement sur les reflets de la mer. En ce moment, le pirate nous présentait le travers comme pour nous lâcher sa bordée ,
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et déjà noire capitaine ouvrait la bouche pour faire coucher tout le monde sur le pont et renioycr les daines a fond de cale, lorsqu''on vit le pavillon blanc s''incliner d*'une façon toute particulière ; puis , au milieu des noires figures de nos ennemis , apparut une sorte de fantôme blanc qui se glissa légèrement le long du bord et s''évanouit dans les flots. /Vlors les torches enflammées qui éclairaient le chebeck s'abaissèrent aussi jusqu'^au niveau de la mer, et s^ivancèrent vers nous avec rapidité. Bientôt le bruit de quatre vigoureux avirons se fit entendre , et au bout de quelques instans , ces torches fantastiques firent briller les dorures de nos sabords d''arcasse. C'était la yole du pirate qui nous rejoignait ainsi , montée par quatre rameurs , un iiomme a la barre et le fantôme blanc tranquillement assis dans la chambre. Un pareil abordage ne pouvait avoir rien que de très pacifique , aussi ne
prit-on pas la peine de héler Tembarcation , qui accosta Tescalier sans obstacle. Notre capitaine fit jeter les tire-veilles, et aussitôt, un homme s''ëlança sur le pont avec une audace et une agilité merveilleuses. C'était Phomme qui avait tenu la barre. Les quatre rameurs restèrent à leur poste , les avirons matés; et le fantôme blanc , dont nous pouvions apprécier alors les formes sveltes et délicates , demeura pareillement à sa place.
a J'^examinai curieusement le nouveau venu: c'^était un homme de bonne mine , dont les traits nobles , le teint olivâtre et les yeux noirs reproduisaient le type espagnol. Son costume , d^aiileurs , ne démentait pas cette origine ; et quoique le caractère sévère et martial de ses vétemens fut en harmonie avec Texistence aventureuse de celui qu'ails couvraient, on reconnaissait pourtant, aux bagatelles luxueuses qui en relevaient la simplicité,
le goût et la coquetterie crun habitant de la Péninsule. Un élé|> ant béret , semblable pour la forme à ceux de quelques marins de la Biscaye, laissait échapper des boucles de cheveux aussi noirs que les houppes de soie qui se balançaient sur la joue brunie de Finconnu ; une lourde écharpe de Venise entourait sa taille gracieuse , et soutenait un riche poignard rattaché par une chaîne d''qr ; une veste et un large pantalon de velours brun , où brillait une multitude de boutons ciselés en forme de grelots , complétaient Pensemble de ce costume.
c< Notre capitaine s''avança vers Tétranger, et lui demanda en anglais ce qui nous procurait Fhonneur de sa visite ; mais ce dernier ne parut pas comprendre la question qu'ion lui faisait, et prononça quelques mots en espagnol , sans doute pour s''enquérir si quelqu''un de Féquipage connaissait cette langue ;
personne ne put lui répondre. Alors, s'^cxprimant en allemand , avee beaucoup de difficulté' : :JH
« — Y a-t-il quel(]u\m, dit-il, qui sache assez d''allemand pour me comprendre? je ferai de mon mieux pour donner le moins de mal possiÎ3Îe à mon interprète.
ce J''allais me proposer pour remplir cet office, mais je pensai qu\m de nos Wurtembergeois de Pentrepont s'^en acquitterait plus facilement que moi , et je fis venir le vieil émigrant , qui paraissait le chef de la colonie allemande. Par malheur, ce brave homme, à son tour, ne savait pas un mot cfanglais ni de français, et tout ce qu''il put faire , ce fut de m''aider a saisir le sens des phrases les plus décousues de notre hôte.
f(. — Je vous ai fait peur, dit celui-ci, et, sans le calme qui nous a surpris , vous seriez encore occupés a serrer le vent et à fuir mon
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pauvre chcbcck. Je dois croire que votre rar- Ijaison est bien précieuse , a en juger par le mal que vous prenez pour éviter Tapproche (Tiin aussi petit bâtiment que le mien.
c( Quand ma traduction fut faite, notre capitaine , qui se mordait les lèvres de colère , s'^élança vers Taudacieux pirate , et lui cria , comme si ce dernier avait pu le comprendre:
a — Qui étes-vous donc , monsieur, pour vous inquiéter si insolemment de ce que contient un navire américain , et de quel droit osez-vous promener votre impudence sur le pont du Mozart ?
a Le pirate n''était nullement ému de cette apostrophe , et lorsque je la lui eus rendue avec un peu plus de ménagement qu'ail n''y en avait dans Toriginal , il nous répondit d''un ton calme , et avec une certaine ironie :
<c — Vous demandez cjui je suis? j'^avais lieu^ de croira que vous le saviez depuis ce matin ;
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le timonier qui a mis votre barre sous le vent, les matelots qui ont borde vos écoutes si serrées, les hommes qui ont dispose ces armes et ces mechans canons , tous le savent , et si vous attachez quelque i^àcheuse idée au mot de pirate , votre délicatesse aurait pu m''épargner la peine de décliner mes qualités. Quant a mon nom , cjue vous ne me demandez pas , je n''ai pas de raison pour vous le cacher : je m'^appelle José Fernando de Riberas y Cantaflores y Alcantara. Peut-être serais-je plus embarrassé de vous expliquer de quel droit j''ai pris la liberté de venir vous rendre visite ; jusqu'^a présent, je ne m\^n reconnais aucun. Je pourrais sans doute invoquer le droit du plus fort , qu'ail faut bien reconnaître sur mer comme à terre; mais pour le moment, je me contente de vçus demander la permission de passer quelques heures avec vous ; si vous me vefuseiz , tout est dit ; si vous le voulez hm\ ,
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je vous rendrai coïrjple des niotifs de ma déniarclie.
a Cette tirade Rit débitée avec un aplomb imperturbable , et je parvins à la traduire avec assez de fidélité. A mesure que je parlais, notre capitaine américain sentait redoubler sa colère ; mais faute de savoir comment Texprimcr d''une façon à peu près logique , il parut se calmer un peu , et répondit en haussant les épaules :
c( — Je ne suis pas surpris de voir ce gentilhomme essayer de prendre à lui seul un paquebot de rUnion à Fabordage : il n''y a pas d''acte de folie et de forfanterie dont ces créatures ne soient capables; et d''ailleurs, celui-ci se croit assez bien soutenu par la batterie de son chebeck pour penser que je n''oserai pas le hisser a la grande vergue , solidement amarré au bout dVm cartahut, Mais voyons : puisqu''il nits méprise tant , demandez-lui donc un peu
ce qui rcmpéclie cfagir en maître, et comment riiomme qui peut invoquer le droit du plus fort s''a]3aisse jusqu'à demander humblement une permission dont il n''a pas besoin. Tant de politesse m''étonne singulièrement.
(c — Je viens vous proposer un traité, continua le forban; ou si ce mot révolte votre orgueil , je viens vous proposer une trêve. Vous voyez que mon navire est a portée de vous couler bas en dix minutes ; et par le temps qu''il fait , le joli paquebot se laisserait faire sans difficulté : il n^y a pas une once de brise , en sorte que votre trois-mâts , si bien doré , ne ferait pas plus de résistance qu''une tortue de FAssomption retournée sur le dos. D^aiileurs , si nos canons ne suffisaient pas , nous avons des avirons de galère , au moyen desquels un honnête chebeck peut faire demiquart de lieue en un quart-d'heure. Je laisse à votre sagesse le soin d''apprécier votre
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position et la mienne. Or, voiei ce que je vous propose : le l)ai (jue j^ai si brusquement interrompu, ce dont je demande pardon aux dames, va continuer tranquillement et le plus joyeusement possible. Le chcbeck ne donnera pas un coup d''aviron , tant que le son des contredanses lui parviendra. De plus, je m^engage , sur Phonneur , a ne recommencer la chasse , si le vent s'hèle ve , qu''après vous avoir rendu Favance dont nos avirons vous ont privés ; mais , en retour, j''attends de vous , comme une faveur dont je serai personnellement reconnaissant envers toutes vos dames, deux invitations a votre bal, Tune pour moi, qui n'ai point assisté depuis dix ans a d''autrcs danses que celle des nègres de Gérée ; Tautre pour une jeune personne qui se trouve en ce moment a mon bord , et qui se meurt d'envie de revoir des dames d''Europe, Je crois , en vérité , que le son de vos instru-
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mens l'a rendue folle , et cVst pour lui complaire que je me suis déterminé à cette démarche insolite. Je n''ai pas douté de votre gracieuse hospitalité. Vous accueillerez Tétrangère avec bonté , j''en suis sûr, car les petites convenances du monde ne doivent pas trouver de place au milieu de POcéan.
(( Cette harangue fut accueillie par les passagers avec une satisfaction marquée Les dames surtout, complètement rassurées, excitées d'^ailleurs par un sentiment de curiosité bien naturel , séduites , peut-être , par la bonne mine et les manières distinguées du terrible forban, passèrent volontiers par-dessus les lois de Fétiquette , et promirent de faire un bon accueil a Finconnue. De son côté, le capitaine , en acceptant la trêve qui lui était offerte d*'une façon si bizarre, et à des conditions si inusitées , cédait sans doute aux circonstances impérieuses qui lui commandaient
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la priulcncc^ bien plus qii''au dcsir tic ses passagers , et à la curiosité des dames de son bord ; mais, enfin , son amour-propre se trouvait à couvert , et cette considération lui permit de faire bonne contenance. Il s''avança gracieusement jusqu'^aux chandeliers qui tiennent les tire-veilles , et présenta la main à Fétrangèrc avec une parfaite galanterie,
— Bien esta l dit le forban. Puis s''ap prochant du bastingage : Maria , poursuivit-il , venga vuesa merced con migo.
ce A cette prière, la figure blanche, qui se tenait blottie a Farrière du canot , se glissa lestement sur notre pont. Chacun alors put deviner une femme jeune et belle sous la mantille de satin blanc qui protégeait Finconnue contre Fhumidité de la mer. En dépit de ce vêtement jaloux, sa taille se dessinait dans Fombre d'aune manière si élégante, que notre curiosité devint tout à coup muette et
respectueuse : on eût dit que nous recevions a bord quelque noble princesse, et à voir Femprcsseaient qui s''attachait à ses pas , personne n''eùt jamais pensé que Fobjct de tant de déférences fut tout simplement la souveraine d'' un chebeck pirate. Les deux nouveaux venus furent donc introduits avec toulc Fétiquctte convenable dans le grand salon , oii le beau monde se trouva bientôt réuni , pendant que les gens de Pavant retournaient à leur poste et recommençaient leurs danses.
« Je n'essaierai pas de décrire Fefïet que produisit notre inconnue lorsqu'^eile écarta le capuchon de sa mantille, et parut au milieu de toutes les dames de notre bord , dans tout Fécîat d\me riche toilette et d"' une beauté remarquable. Un murmure de surprise, d''admiration et de jalousie suivit le geste gracieux que fit la jeune Maria pour se débarrasser du vêtement qui couvrait sa robe de bal. En la
voyant, la plus jolie de nos compagnes de voyage se sentit éclipsée ; la moins coquette éprouva un sentiment d^envie. Mais le terrible pirate élait là , et sa présence eut pour efïet de comprimer la révolte de tous ces orgueils féminins qui ne manquaient ni de raisons ni de prétextes pour engager les hoslilites. Maria fut donc admirée et enviée dès le premier abord, et^ néanmoins, elle fut accueillie avec une exquise politesse. Puis, quand Faltenl ion générale fut devenue un peu plus discrète , quand la jeune femme fut placée parmi les autres femmes , le pirate , dont Fassurance ne s** était pas démentie un seul instant , s'^éloigna en souriant d''un air de triomphe et livra complètement sa belle compagne h. la galanterie française, pour ne paraître plus s*'occuper que des tables de jeu, oii For commençait à ruisseler sous les doigts dVn banquier de Bordeaux et de quelques Anglais.
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« Cependant, mes yeux ne pouvaicnlise détacher de la jeune femme qm se trouvait jetée au milieu de noufpar de si bizarres circonstances. Il me semblait avoir déjà vu ces grands yeux bleus , ces joues fraîches cl roses;* Pensemblc de ces traits ne m''étaitpas inconnu, et pourtant je ne pouvais fixer le vague soutenir' qui me tourmentait a la vue de rétrangère. Maria devait avoir environ 22 ans ; elle était plus blanche que nos /anglaises , et blonde cOiiine elles; ses yeux bleus, son teint' vif et coloré , sa démarche un peu raide , quoique pourtant gracieuse , ne permettaient pas de supposer qu'acné fut née dans quelque colonie espagnole ou sous le ciel du tropique : bn reconnaissait au contraire, en ell^, tous les signés' ' distinctifs de la race tyrolienne. Et pourtaiiî^ ce n''était pas la une anglaise , car elle n'*entendait pas mieux que don José le pirate la langue officielle du paquebot américain. Mais
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bientôt ^a lamanicrc dont elle répondait en français assez dur aux politesses dont elle était accablée, je reconnus unA|vëritable Allemande dans cette mystérieuse divinité nautique , et je compris alors pourquoi don José connaissait un peu la langue fort peu mariliaie de Goethe et de Scliiiier.
u Le bal avait repris avec un redoublement d'énergie ; la bianclie figure de Maria s''était colorée de reilets roses , et les boucles soyeuses de sa chevelure jouaient capricieusement autour de son cou. La danse de Maria était a la fois souple et mélancolique , ardente et abandonnée ; chacun de ses mouvemens , chacune de ses poses réalisait ce mélange de grâce et de noblesse , dV.nergie contenue , d'amour voilé , qui caractérise les femmes du Nord ; c'était la naïveté de Fenfance unie aux charmes de la puberté. Pour don José , assis à une table de jeu , il affectait Finsouciance d'un
f^rand sci(jneur qui veut bien autoriser les plaisirs de sa maîtresse , et attend sans trop d'impatience que Paube soit venue pour entrer en possession de toutes ses ricliesses. Quelquefois seulement , malgré le calme étudié de sa contenance , il se laissait aller a un mouvement d''inquiétude vague et de jalousie, lorsque Pécharpe de la jeune femme frôlait en passant son épaule.
« La contredanse finissait; haletantes et enivrées , les danseuses quittèrent un instant le bras de leurs cavaliers pour se reposer et reprendre haleine. L''orchestre s*" arrêta, et Ton n''entendit plus qu^unchuchottement confus et un murmure de paroles échangées a voix basse , se mêlant au murmure du flot qui venait expirer contre les flancs du navire. Debout au milieu du salon , Maria était devenue pensive; sa figure, colorée un instant , avait repris sa blancheur première , les soulè-