SA VIE, SES ŒUVRES
Deux œuvres d'un réel intérêt, V Encyclopédie d'architecture (2) et le Dictioîviaire des Architectes français (3), conserveront le nom Adolphe LANCE, qui fut à la fois artiste de talent et écrivain autorisé.
(1) Cette notice, écrite au lendemain de la mort de M. Adolphe Lance, a paru dans le numéro de la Galette des Architectes et du Bâtiment du i5 février 1875, et a, depuis, été complétée par les renseignements empruntés aux notices que nous citons plus loin et surtout aux souvenirs des amis de notre confrère.
(2) Il s'agit ici de la première série de cette publication, comprenant dou^e volumes in-4<*, et dont Adolphe Lance rédigea les texte de i85i à 1862.
[?>) Dictionnaire des Architectes français ^ par Adolphe Lance, architecte du gouvernement, membre du Comité national des travaux historiques. Paris, A. Morel et G^^, 1872, 2 vol. iii-8<^y t. I, LXX-38S p., 10 pl.; t. II, 460 p., 17 pl.
C'est, en effet, à ces deux publications, dans lesquelles il a rappelé avec une pieuse sollicitude les travaux des maîtres de Farchitecture française (i), qu'Adolphe Lance doit surtout de s être marqué pour lui une place des plus honorables et des plus méritées dans leurs rangs (2).
Mais il faut ajouter, pour rendre justice à Tarchitecte après avoir loué Fécrivain, que si, comme beaucoup d'artistes à notre époque, Adolphe Lance n'a pas rencontré cette occasion unique qui permet à un maître de déceler, dans un monument de premier ordre, toute Tétendue de ses aspirations vers le beau et toute la sûreté de ses connaissances dans le domaine de ^^//27e; notre confrère fit cependant preuve, soit dans les cathédrales qu'il eut à restaurer, soit dans les édifices publics ou privés qu'il eut à créer, d'une qualité des plus précieuses pour un architecte:
(1) Adolphe Lance avait préludé à son important Dictionnaire biographique en faisant paraître dans V Encyclopédie des Notices sur Fontaine y Ach, Lecîère , Blouet , Le Tarouilly, Jules Bouchet, Garnaud et Danjoy^ au moment de la mort de ces artistes, et en y publiant des documents d'un haut intérêt sur AlavoinCy Antoine, Nicolas Biavd^ Henry de Bruxelles^ Pierre et Augustin Guillain, Guillaume Letellier, Guillaume Senault et Jean Thierry,
(2) Paroles prononcées au nom de la Société centrale des ArchitécteSy sur la tombe d'Adolphe Lance (Rambouillet, 26 décembre 1874), par M. Eugène Millet, membre du conseil de la Société.
nous voulons parler de cet esprit de consciencieuses investigations aussi indispensable à Tarchéologue chargé de reconstituer le legs du passé que nécessaire au constructeur désireux d'augmenter les ressources de plus en plus nombreuses mises par la matière au service de l'art.
A ce triple titre d'écrivain, d^archéologue et d'architecte praticien, titres auxquels nous en ajouterons d'autres dans le courant de cette notice, Adolphe Lance est bien digne des honneurs que confrères et amis s'empressent comme à l'envi de lui rendre (i), heureux qu'ils sont d'offrir à sa mémoire ces témoignages de reconnaissance si mérités par une vie toute dévouée aux intérêts de notre art.
Né à Littry (Calvados) le 3 août i8i3, Adolphe- Étienne Lance, fils d'un entrepreneur de charpente,
(i) Outredes notices que MM. Alfred Darcel, J. J. Guiffrev, Eugène Millet, Anatole de Montaiglon et Ruprich-Robert ont fait paraître sur la vie et les œuvres d'Adolphe Lance, dans la Chronique des Arts^ le Bulletin de la Société de l'Histoire de V Art français^ le Bulletin de la Société centrale des Architectes^ le Catalogue de sa Bibliothèque et la Revue générale de t Architecture et des Travaux publics^ ses collègues et ses amis ontpris, sous les auspices de la Société centrale des Architectes, l'initiative d'une souscription pour lui ériger un tombeau au-dessus de son caveau de famille, dans le cimetière de Rambouillet, tombeau reproduit, avec un aperçu du devis, dans le numéro de novembre de V Encyclopédie d^ architecture.
fit ses études théoriques d'architecture à Paris, dans Fatelier de M. Abel Blouet, et se prépara à la pratique de notre profession dans le cabinet et sur les nombreux chantiers que dirigeait alors M. Visconti. Cest auprès de ces maîtres, qui moururent tous deux membres de Tlnstitut de France, que Lance acquit rapidement les données nécessaires pour affronter avec succès, quoique jeune encore, les chances d'un concours public; et, vers 1847, àPépoque où, sous les auspices de ses professeurs Visconti et Blouet, et encouragé par plusieurs autres architectes de ses amis ( i ) , il se présenta et fut reçu comme membre titulaire de la Société centrale des Architectes^ nous voyons, parmi les titres exposés à Tappui de sa demande, celui c( d'avoir été chargé ( par suite d'un concours et de l'adoption de ses plans et devis par l'autorité locale) de la construction d'un abattoir public pour la ville de Rambouillet; projet approuvé plus tard par le Conseil des bâtiments civils y) (2).
Depuis cette époque, notre confrère donna les plans et dirigea l'exécution de nombreuses construc-
(1) MM. Jules BoucHET, Galand, Godebœuf, Horeau, Thierry et ViEL se joignirent alors à MM. Visconti et Blouet pour présenter Adolphe Lance à la Société centrale des Architectes.
(2) Archives de la Société centrale des Architectes : Admissions, 1847.
tions, maisons ou hôtels, à Paris, au Havre ou dans les environs de ces deux villes (i), et toujours il s^efforça, en s'inspirant des chefs-d'œuvre de notre art privé français, de réserver à Tornementation une place importante, tout en tenant grand compte des moyens nouveaux que la science met de nos jours au service du constructeur (2).
Nous ne saurions mieux au reste apprécier le talent d'Adolphe Lance comme architecte privé qu'en reproduisant ici presque textuellement une lettre d'un de ses élèves et amis, M. de Laroque, architecte attaché à la commission des Monuments historiques, et le premier inspecteur des travaux de Véglise du Vœu national à Montmartre.
« Le mérite le plus incontestable des constructions privées d'Adolphe Lance, nous écrit M. de Laroque, réside dans l'étude des distributions très-bien comprises, au point de vue des nombreuses exigences
(1) Nous citerons entre autres, à Paris, une maison rue de Navarin, un hôtel rue Chaptal, l'installation d'un magasin de photographies, boulevard des Capucines ; plusieurs villas sur la côte du Havre, etc., en rappelant ici que de nombreuses planches ont été consacrées aux œuvres d'architecture privée d'Adolphe Lance dans les recueils d'architecture contemporains.
(2) Notre confrère fut un des premiers qui, dans les maisons à location, employa les escaliers à limon et contre-marches en fer.
de rhabitation moderne, distributions dans lesquelles il a toujours su éviter les combinaisons compliquées et les divisions infinies, qui font souvent de nos appartements des boîtes à compartiments.
« Loin de là, les dégagements, les vestibules, les antichambres, et principalement les escaliers de ses différentes constructions sont largement entendus et empruntent aux œuvres de nos devanciers cet aspect de grandeur et d'élégante simplicité , que Ton retrouve dans les vieux hôtels du Marais et du faubourg Saint-Germain.
« Enfin il y a lieu d'insister sur le programme très-compliqué de chauffage, d'éclairage, de sonnerie, d'installation de cabinets de toilette et de salles de bain, de conduites d'eau chaude et froide à tous les étages, etc., etc., que les propriétaires du Havre, gens habitués à tous les raffinements du confort anglais, lui avaient imposé et dont notre confrère a toujours su se tirer à son honneur y>
En 1849, Adolphe Lance entra, comme inspecteur, dans le service des Bâtiments civils et fut attaché au Palais de justice, où il seconda M. Lenormand, architecte de la Cour de cassation, dans l'appropriation de la grande salle pour la cérémonie d'installation de la magistrature, puis au Conservatoire des arts et métiers, sous la direction de Léon Vaudoyer.
Il fut nommé, en i852, inspecteur d'entretien de la première circonscription des Bâtiments civils, dans laquelle étaient compris FObservatoire, F École des mines, TÉcole normale supérieure, etc. (i).
Vers la même époque, il était aussi chargé de la surveillance des travaux de restauration de Téglise abbatiale de Saint-Denis, sous les ordres deM. Viollet- Le-Duc.
C'est également en 1854 qu'Adolphe Lance fut fait architecte du diocèse de Sens, et, un peu plus tard, en 1857, de celui de Soissons, diocèses dont il eut à restaurer les cathédrales.
Les travaux que notre confrère dirigea dans la cathédrale de Soissons furent de peu d'importance, et eurent plutôt pour but de prévenir la ruine imminente de quelques parties de ce remarquable édifice qu'ils ne revêtirent le caractère d'une réelle restauration. En effet, la mort le surprit au moment où un crédit considérable, déjà voté, lui aurait permis de commencer de sérieux travaux et d'assurer à jamais la conservation de la salle capitulaire et du très-intéressant transept nord de cette église (2).
(1) RupRiCH-RoBERT, Noticc publiée dans la Revue générale de V architecture,
(2) M. Corroyer, déjà architecte du service des Monuments historiques pour Tabbaye du Mont-Sainî-Michel dont on se
En revanche, Adolphe Lance termina presque entièrement la restauration de la cathédrale de Sens, qu^il avait entreprise en i85g, et au sujet de laquelle, au retour d'un voyage fait à Sens en 1872, nous écrivions les lignes suivantes (i) que nous croyons utile de reproduire ici, afin de répondre à quelques critiques trop acerbes soulevées par des archéologues.
ce La cathédrale de Sens date du XIP siècle. Au XIV^ siècle, le mur des collatéraux de la nef disparut jusqu'aux formerets, et des chapelles furent étabhes entre les contre-forts. AuXVPsiècle, les anciens combles ayant été supprimés, un dallage en pierre vint couvrir à la fois les collatéraux et les nouvelles chapelles ; mais cette couverture, appliquée sur un massif adhérent aux voûtes, au heu d'être isolée de ces dernières par un vide, laissa, par la capillarité, pénétrer les eaux pluviales dans les maçonneries et fit pourrir ainsi les voûtes qu'elle devait protéger. En 1859, le mur du fond de ces chapehes, poussé par ce dallage, se trouvait depuis longtemps en sur-
rappelle le remarquable projet de restauration exposé au Salon de 1873, vient d'être chargé de présenter un projet de restauration de la cathédrale de Soissons.
(i) Société centrale des Architectes, Bulletin mensuel, III® série, t. III, 1873, p. 157.
plomb de vingt-cinq centimètres, et les voûtes, suintantes, étaient couvertes de moisissures. II pleuvait dans réglise, et il ne pleuvait pas que de Feau, des fragments de pierre se détachant des arcs ogives, venaient se briser sur le pavé de Téglise quand ils ne rencontraient pas dans leur chute la tête des passants.
oc Les choses en étaient arrivées à ce point que Tautorité diocésaine avait jugé prudent d^interdire aux fidèles Taccès de ces chapelles menaçant ruine. Cest alors que la restauration des collatéraux de la nef fut décidée. Les chapelles, ne tenant plus guère debout, furent démohes ; la travée romane reliant les contre-forts fut rétablie avec son arcature de soubassement et sa fenêtre à plein cintre. Adolphe Lance refit les voûtes des basses nefs, restaura les points d'appui, débadigeonna leurs parements ainsi que ceux de la grande nef et des murs goutter ots, afin d'en restituer Pancien appareil, et déboucha le triforium. La seule modification apportée par notre confrère à Tordonnance primitive de Farchitecture fut de percer l'arcature décorative du soubassement, de façon à donner accès à des chapelles basses, destinées à recevoir des autels et des confessionnaux. Ces chapelles sont fermées par des grilles en fer forgé, et vitrées, comme les grandes fenêtres des
collatéraux, de verrières signées d^Alfred Gérente.
(( Le chœur de la cathédrale de Sens était encore, il y a quelques années, fermé à son entrée par un lourd jubé en style Louis XV (i). Notre confrère a fait disparaître ces ouvrages parasites qui masquaient aux assistants le spectacle des cérémonies du culte, et a rendu ainsi au beau vaisseau de l'église ses profondes perspectives et sa vastité. Il vient de plus de terminer une remarquable chaire à prêcher dans le style du XIIP siècle, et dont Tabat-son, supporté par d'élégantes consoles en forme de crosses rappelant les armes des archevêques de Sens, est surmonté de statuettes d'anges d'un travail des plus finis ; enfin les cinq portes d'entrée de la cathédrale s'exécutent en ce moment sur ses dessins.
c( On doit aussi à Adolphe Lance la restauration du premier étage de l'aile du palais archiépiscopal qui longe la voie publique, un des plus charmants spécimens de l'art du XVP siècle (2). »
(1) Ce jubé, érigé en stuc et dont nous avons pu voir les débris, datait de 1762, et complétait, avec le maître-autel, construit sur les dessins de Servandoni, et avec le tombeau du dauphin Louis, fils de Louis XV (tombeau dû au ciseau de Coustou fils et alors placé au milieu du chœur), tout un système de décoration faisant un singulier contraste avec le style général de l'architecture de l'église.
(2) M. Ch. Laisné, architecte du service des Édifices diocésains et déjà chargé de la restauration des cathédrales de Gap,
Notre confrère avait été nommé en 1864 membre de la commission dite des Lycées, commission instituée par le ministère de Tlnstruction publique pour établir les règles à suivre dans la construction des établissements universitaires, et les connaissances précieuses qu'il déploya dans ces nouvelles fonctions le firent charger de l'érection des lycées de Poitiers et de Mont-de-Marsan, en même temps qu'il dirigeait la construction des séminaires de Sens (i) et de Soissons.
Enfin, en 1872, la commission des Monuments historiques lui demandait un projet de restauration, dont il eut à peine le temps de commencer Texécution, pour la grande église de Saint- Jacques, à Dieppe (2).
de Mende et d'Auch, vient d'être nommé architecte du diocèse de Sens, et comme tel, a reçu mission de terminer les travaux commencés par son confrère et am.i Adolphe Lance.
(1) La seule partie de cet édifice exécutée par Adolphe Lance est le bâtiment des cellules; l'architecte a adopté dans cette circonstance une disposition prescrite d'ailleurs aujourd'hui par l'administration des Cultes pour les édifices de ce genre, et qui a pour effet de supprimer le porte-à-faux produit par les nombreuses subdivisions qu'on place ordinairement au-dessus des grands espaces libres, tels que classes, réfectoires, etc. Cette disposition consiste à consacrer tout un corps de bâtiment au logement des séminaristes, depuis et y compris le rez-de-chaussée jusqu'au dernier étage.... — V. Ruprich-Robert, Notice citée,
(2) M. Louis Sauvageot, architecte de la ville de Rouen, vient d'être nommé pour succéder à M. Lance dans cet intéressant travail.
Dans radministration des Bâtiments civils, Adolphe Lance avait succédé, en 1864, à Janniard, comme architecte du Conservatoire de musique et de déclamation, et il eut occasion d^ renouveler la décoration de la salle dite des concerts^ dont, avec le concours de M. Mazerolle, il fit, en déployant un rare talent, une des salles les plus élégantes et, dans son échelle restreinte, une des plus réussies (qu^on nous passe ce mot) qui se puisse voir (i).
Mais nous avons hâte de terminer cette sorte de nomenclature des nombreux travaux d'architecture dus à Adolphe Lance ; car, nous Pavons dit en commençant, c'est surtout par ses écrits qu'il s'est créé une place à part et a conquis une réelle notoriété parmi ses confrères.
En dehors d'une étude faite au lendemain de la révolution de 1848, et relative à une question toujours brûlante d'actualité, celle des Concours considérés comme moyen d améliorer 1 état de V architecture et lasituation des architectes^ les deux premiers écrits d'Adolphe Lance dont nous ayons pu retrouver
(i) M. Ch. Garnier, architecte du nouvel Opéra, a été notrmé architecte du Conservatoire de musique en remplacement de M. Lance.
trace ont été publiés dans le Bulletin de la Société centf^ale des Architectes et traitent, le premier, de V acoustique et de Voptique des salles de réunions publiques (i), et le second, de V assainissement des habitations insalubres (2). Dans ce dernier travail, étudiant en i85o un sujet qui, à cette époque, était encore nouveau pour Topinion publique en France, Adolphe Lance se montra un véritable hygiéniste, et formula un code succinct de prescriptions de salubrité dont les vingt-cinq années qui viennent de s'écouler ont vu réaliser une partie des instructions, mais dont beaucoup malheureusement sont encore à faire entrer dans nos mœurs plus encore que dans les règlements administratifs.
C^est aussi sous les auspices de la Société centrale
(1) Rapport de M. Ad. Lance, au nom de la commission chargée d'examiner l'ouvrage de M. Th. Lâchez, architecte^ intitulé : Acoustique et Optique des salles de réunions publiques. (Membres de la commission : MM. Rohault de Fleury, président ; Dommey, Fanost, Garnaud, Girard (Simon), Gounod, Lépreux, Petit, Viguet et Adolphe Lance, secrétaire rapporteur,) — Bulletin de la Société^ F« série, t. I, 1849.
(2) Rapport de M. Ad. Lance, au nom de la commission nommée sur la proposition de M. Harou-Romain, pour étudier les moyens propres à assurer V assainissement des habitations insalubres* (Membres de la commission : MM. Rohault de Fleury, président; Bourgeois, Danjoy, Harou-Romain, Le Poittevin et Adolphe Lance, rapporteur.) — Bulletin de la Société, série, t. II, i85o.
des Architectes que notre confrère s*intéressa à cette grave question, aujourd'hui en partie résolue, du Diplôme de ratxhitecte (i), question pour la solution de laquelle il lutta courageusement pendant plusieurs années, de 1848 à i855 : ce n'est même qu'à cette dernière date qu'il publia, dans YEncfclopédie d'architecture y et fit tirer à part un savant travail résumant et complétant les études faites jusqu'alors sur ce sujet (2).
(1) Adolphe Lance faisait en effet partie de la troisième commission nommée le 6 mars 1848 par la Société pour reprendre Pétude de cette question, et il y avait pour collègues MM. Henry Labrouste, Brunet-Debaines, Constant-Dufeux, GouNOD, Harou-Romain, Jay, Lépreux, Ach. Lucas, Tougard
et GOURLIER.
(2) Ce travail, intitulé : Du Diplôme d'Architecte : État de la question — 2® Compatibilité du diplôme avec la profession d'architecte — 3° Quelle serait la nature du diplôme, et comment il pourrait être institué^ renferme sur toute cette question des documents du plus haut intérêt, parmi lesquels le suivant montrait dans quelles conditions le diplôme a été, sur la proposition du Français Hérard , institué en Espagne à la fin du dernier siècle et définitivement établi au commencement de celui-ci.
Depuis 1801, voici ce qui se pratique dans ce pays : « Nul ne peut se dire architecte, ni exercer la profession, s'il n'est agrégé de V Académie roy aie de San-Fernando, et s'il n'en a reçu un diplôme, qui s'obtient en remplissant les conditions suivantes :
« Produire un certificat d'un architecte agrégé de l'Académie, qui établit que le candidat a suivi des travaux sous ses ordres, et qu'il est versé dans la connaissance de la pratique ;
« Déposer à l'Académie un projet rendu avec ses détails.
Nous venons de parler de VEncjclopédie d'architecture : Lance en avait pris la direction en i85i, au lendemain même de sa fondation par notre vénéré maître Victor Caillât, cet artiste dont le crayon et le pinceau sont toujours jeunes, et qui, pendant douze années, assuma la direction des cent vingt planches fournies annuellement par ce recueil précieux.
Quoique bien jeune alors, nous nous rappelons la faveur avec laquelle VEncjclopédie fut accueillie; combien les sujets d'actualité qui y furent traités passionnèrent parfois les réunions d'architectes et nos ateliers d'élèves ; combien surtout ces derniers trouvèrent une mine inépuisable d'inspirations et de sujets d'études dans la reproduction des principales
un mémoire explicatif sur son mode de construction , et un devis (le programme est au choix du candidat) ; « 3® Faire une esquisse lavée, etc. ;
<c 4® Huit jours après, subir un examen de deux à trois heures, publiquement, sur la géométrie pratique, la théorie et la pratique de Tarchitecture...
« Les étrangers sont admis aux mêmes conditions.
« Une fois ce diplôme obtenu, l'artiste peut exercer dans îoute rétendue des pays soumis à la domination de Sa Majesté Catholique.
« Les particuliers ne sont pas forcés de se servir d'un architecte agrégé de l'Académie; mais, dans ce cas, ils n'ont aucun recours en justice pour la responsabilité.
a Les architectes agrégés de TAcadémie sont seuls aptes à travailler pour la Couronne. »
œuvres de nos maîtres contemporains mêlées aux plus riches souvenirs du passé : aussi V Encyclopédie se fit-elle bientôt une place dans la bibliothèque de tous les architectes, place qui fut assurée du jour où, sur rappel de son digne éditeur, M. Bance, notre regretté confrère Adolphe Lance y traita avec autorité et fermeté, quoique toujours avec bienveillance, les questions les plus diverses relatives à notre art.
C'est dans VEiicj^clopédie quQ^ de i85i à 1862, il préluda, par des notices biographiques (i), à son vaste Dictionnaire des Architectes français ; c'est là aussi qu'il édita les LeZ/re^ d' Allemagne (2) que, de Prague ou d'Insprûck, de Dresde ou deMayence, lui adressait son ami M. Viollet-Le-Duc, le maître éminent qui a su si bien retracer les règles de notre architecture française et des arts décoratifs au moyen âge ; c^est aussi dans ce recueil que Lance a donné, sous forme de lettres adressées à de nombreux confrères (3), les prémices de son Excursion en Italie
(1) Voir note i , p. 22.
(2) Paris, in-8<>, iv-ioi p., Bance, i856.
(3) Ces lettres écrites à^Aix^ Chambéry^ Suse , Turin j Verceil^ Milan, Venise, Padoue, Brescia et Côme furent adressées à ses confrères et amis MM, Paul Abadie, Pérodeaud, Charles Laisné, Bœswilwald , Eugène Millet, Danjoy, Lemercier,
et ses notes sur le Midi de la France en train express (i). Citons enfin, entre autres articles, ceux qu'il y publia sur la Polychromie^ sur les Expositions de 1859 et de 1861, et sur V Exposition universelle de i855.
Nous ne saurions passer sous silence une publication, ou mieux une tentative de publication aujourd'hui oubliée, mais dont Adolphe Lance prit Finitiative en 1864, et qui méritait, à notre avis, un réel et légitime succès. Il s^agit de V Annuaire de V Architecte (2), dont cette première année 1864 (la seule parue) montre bien la lacune existant à ce sujet dans les recueils d'architecture et tout Pintérêt qu'il y aurait, même encore aujourd'hui, à la combler.
Cet Annuaire comprenait deux parties, dont la première était consacrée aux renseignements officiels, tels que personnel des architectes des administrations publiques, règlements et listes de lauréats des Académie et École des beaux-arts et du Salon,
Galand, Harou-Romain, Maurice Ouradou, Alphonse Durand,
MONGE et DE MÉRINDOL.
(1) Deux lettres adressées à M. P. Abadie et datées de Montauban, Toulouse j Cavcassonne et Nîmes.
(2) Paris, in-80, vii-196 p., 3 pl., A. Morel et G^^ 1864.
nominations dans la Légion d'honneur, nécrologie de Tannée, etc. La seconde, plus littéraire, était ouverte â des articles variés concernant la biographie et la bibhographie, et surtout à des faits curieux et quelque peu ignorés relatifs à notre art.
C'est ainsi que, dans ce volume, une excellente Notice due à Adolphe Lance sur la vie et les œuvres de feu Huyot accompagne la publication de deux lettres inédites de cet architecte; qu'un fac-similé d'une quittance relative au tombeau de François et de Claude de France à Saint- Denis, y est annoté par M. A. de Montaiglon (i); qu'enfin M. Bérard a joint à ces documents un Catalogue de toutes les estampes formant l'œuvre de Jean Marot, architecte et graveur.
Malgré ces travaux littéraires, malgré surtout les nombreuses occupations professionnelles qui prenaient à Lance le meilleur de son temps, en l'appelant tantôt à Sens ou à Dieppe, tantôt à Poitiers ou à Mont-de-Marsan ; malgré aussi les constructions privées qu'il dirigeait, notre confrère ne perdait pas de vue l'œuvre capitale que depuis si longtemps il
(i) Ce document, dans lequel se trouve peut-être pour la première fois le mot Architecte employé dans son sens actuel, est daté de 1649 appartient aujourd'hui à la Société centrale des Architectes à laquelle Lance l'avait offert en 1873.
avait projetée, celle à laquelle il avait en quelque sorte voué son existence, et celle aussi qui devait être son testament d'écrivain. Le Dictionnaire des Architectes français sortait enfin en 1870 des nombreuses cases où, depuis trente ans, ses articles entassaient sous forme de fiches, et, au moment de nos malheurs. Lance en corrigeait les bonnes épreuves.
Après quelques tentatives que nous-même avons faites pour retracer la vie des maîtres de notre art, nous sommes embarrassé pour parler ici comme il convient de cet ouvrage recommandable à tant de titres : aussi préférons-nous renvoyer à Tappréciation que nous en avons faite lors de son apparition, en reproduisant seulement ici le premier et le dernier alinéa de la longue étude que nous avons consacrée en iSyS (i), au beau livre de notre confrère.
a Un Dictionnaire des architectes français, disionsnous alors, est une œuvre sans précédent (2),
(1) Société centrale des Architectes, Bulletin mensuel^ ÎII* série, t. III, iSyS, p. 192 et suivantes.
(2) En effet, Félibien [Recueil de la vie et des ouvrages des plus célèbres Architectes), Pingeron [Vies des Architectes anciens et modernes), Dargenville (Vies des fameux Architectes depuis la renaissance des arts) et Quatremère de Quincy {Histoire de la vie et des ouvrages des plus célèbres Architectes du
et, avant d'avoir pu ranger dans Tordre alphabétique, de tous le plus commode pour le lecteur, plus de sei;{e cents noms d'architectes^ empruntés à près de quinze siècles (i), découverts et vérifiés dans cinq cents ouvrages (2), et accompagnés d'une mention même sommaire des titres qui les recommandent à la postérité (3), il a fallu à notre confrère,
XI^ jusqu'à la fin du XVIII^ siècle , — comme le fait observer avec justesse Adolphe Lance dans son Avant-Propos, — ne mentionnent dans leurs ouvrages que soixante-quinze architectes français; Gallet père [Notice historique suj^ la vie artistique et les ouvrages de quelques Architectes français du XVI^ siècle) et Berty [Les grands Architectes Français de la Renaissance) se sont bornés à étudier les maîtres de l'architecture française pendant cette période aussi caractéristique que trop limitée; enfin Dussieux [Les Artistes français à Vétranger) n'a recherché, dans son ouvrage si précieux où il cite jusqu'à cent cinquante architectes français, que les travaux qu'ils ont exécutés en Europe, et la légitime influence qu'ils y ont exercée.
(1) Le premier en date cité par M. Lance, est, croyons-nous, SAINT Agricola. (497-580), huitième évêque de Châlon-sur- Saône et présumé l'architecte de sa cathédrale et de nombreuses églises de son diocèse, et le dernier est notre émineni confrère, feu LÉON Vaudoyer (1803-1872), le premier architecte de la cathédrale de Marseille.
(2) Voir les Renseignements bibliographiques, p. LVià lxx du tome I de ce Dictionnaire.
(3) (Quelques suites d'articles, biographies complètes, consacrées à d'anciennes familles d'architectes, plutôt qu'à des individualités, ont pris un grand développement dans l'œuvre qui nous occupe, et on lira avec un réel intérêt les articles Androuet du Cerceau (t. I, p. 10 à 2 5), Gabriel (t. I, p. 280 à 291), Mansart (t. II, p. 100 à m), Peyre (t. II, p. 2o3 à 208), etc.
outre la patience éprouvée et Tesprit de recherches d'un bénédictin, une grande somme de travail et une foi robuste dans Futilité de son œuvre, toutes qualités qui désarment la critique et font passer, de Taveu même des plus difficiles, sur les quelques omissions ou les quelques légères inégalités toujours inhérentes à une œuvre d'aussi longue haleine.
tt Un dernier mot, ajoutions-nous en terminant cette analyse : le Dictionnaire des Architectes français s'est placé, dès son apparition, au nombre de ces ouvrages d'érudition spéciale qui ne vieillissent pas, et que les générations à venir pourront compléter, mais que toujours elles consulteront avec fruit: aussi notre confrère, en le rédigeant, a-t-il travaillé pour la postérité, qui placera son nom à côté de ceux des Vasari (i), Félibien (2), Quatremère de Quincy (3), Bermudez (4), Nagler (5), et autres biographes qui se sont efforcés de sauver de l'oubli les noms des artistes célèbres. »
Nous avons la ferme espérance que cet éloge que
(i) Le Vite de più eccellenti pittovi^ sciiltori e architettî^ etc, (2 et 3) Voir note 2, p. Sg.
(4) Noticias de los arqintectos y avquitectura de Espana, etc.
(5) Neues allgemeines Kûnstler-Lexicon, etc.
nous faisions, il y a à peine deux ans, de l'œuvre d'Adolphe Lance, bravera la sévérité de Thistoire, et que le Dictionnaire des Architectes français occupera toujours une place distinguée dans la bibliothèque des architectes.
Au reste, cet honneur est bien dû à Adolphe Lance, qui aimait les beaux livres, en avait un soin particulier et en avait réuni une assez importante collection. C'est même à ce goût si prononcé chez lui que nous croyons devoir attribuer le désir que, peu avant de tomber malade, il avait exprimé de voir rééditer avec gravures V Excursion en Italie, qu'il avait publiée une première fois sous forme de lettres dans VEncj^clopédie et une seconde fois sous forme de volume en 1859.
Toutes les séductions — et elles sont grandes — que peut déployer de nos jours l'art de l'éditeur, furent mises en œuvre à cette occasion par la librairie Morel. Jouaust, l'imprimeur de la Société des BibUophiles, fournit ses presses au tirage égal et ses caractères d'une autre époque, qui ressortent si bien sur le papier de Hollande légèrement teinté ; et, plus grande attraction encore, Léon Gaucherel, au retour d'un voyage du nord de l'Italie, voulut en illustrer les principaux sites de quin'{e eaux-fortes vives et lumineuses, qui mériteraient les honneurs du
cadre (i), et dont quelques rares épreuves d'essai se couvriront un jour d'or sous le marteau du commissaire-priseur. Aussi notre confrère put se dire avec raison que tout ce beau luxe, apportant son précieux concours à son œuvre quelque peu corrigée, assurait à cette dernière une nouvelle et éternelle jeunesse, celle de cette Italie qu'Adolphe Lance aimait plus peut-être qu'il ne l'a admirée.
Mais il nous faut nous limiter, quoique nous aurions encore tout un côté de la carrière de notre confrère à esquisser. En effet, tant de travaux ne Tempêchaient pas d'assister à de nombreuses réunions des sociétés qui l'avaient appelé dans leur sein (2),
(1) Grand serait notre embarras de choisir dans cet écrin de perles noires et blanches: aussi aimons-nous mieux citer toutes ces jolies pages burinées avec tant d'art, et qui ont nom: Chambéry (les Char mettes), Turin, Milan (le Palais des Marchands), Venise (les Lagunes, la Piazzetta, le Colleone, Rive du Lido, Vue prise sur un canal, le grand Canal), Torcelîo, Padotie, Vérone (le Pont Lombard, Tombeau des Scaliger) et Câme (le Lac et le Broletto).
(2) Adolphe Lance était membre du comité des Travaux historiques et des sociétés savantes (section d'Archéologie), de la Société centrale des Architectes, de la Société de l'Histoire de l'Art français, de la Société de l'Histoire de Paris et de l'Ile-de- France, de la Société des Architectes du département du Nord et de la Société archéologique de Sens; et, dans toutes ces Sociétés, il avait su se créer une place des plus honorées et due à ses utiles travaux : nous citerons seulement, après ses Rapports à la Société centrale des Architectes, son active collaboration au
et la maladie le surprit au moment où, membre du jury international de TExposition de Vienne, il préparait pour le gouvernement français le rapport du groupe auquel il était attaché (i).
Adolphe Lanceétait aussi modeste que bienveillant, et, en dehors de ses chantiers ou de son cabinet de travail, il sortait peu de quelques relations de famille ou d^amis au milieu desquelles il se plaisait.
Cependant une juste notoriété était venue récompenser tant de travaux si divers, et, nommé chevalier de la Légion d'honneur en 1862, Adolphe Lance avait reçu, à la suite de TExposition universelle de Vienne, en 1873, la croix de chevalier de Tordre de François-Joseph.
comité des Travaux historiques près le ministère de l'Instruction publique, comité auquel il appartenait depuis plus de dix années.
Nous ne pouvons cependant oublier de dire ici qu'il sut réunir ou plutôt reconstituer, sous le nom de Dîner des Cinquante, un groupe d'artistes qui avait été formé jadis sous d'autres auspices ; il les convoquait régulièrement, et, architectes, peintres, sculpteurs, graveurs, musiciens, littérateurs, d'opinions quelquefois divergentes, ne manquaient pas cependant de répondre au cordial appel que fait entendre aujourd'hui, à sa place, son confrère et ami M. Eugène Millet.
(i) Notre honoré confrère M. A. Bailly, le collègue d'Adolphe Lance dans le jury de l'Exposition de Vienne, a accepté de rédiger ce rapport relatif à tout ce qui concernait le génie civil et l'architecture publique et privée.
Enfin, nul mieux que lui ne méritait ce dernier hommage, que confrères et amis se sont efforcés de rendre à son caractère et à son talent, en lui érigeant un monument modeste qui dira à tous que, artiste et écrivain, le chrétien qui repose là au milieu des siens était un travailleur consciencieux qui n'a compté que des amis.
Charles Lucas, atxhitecte.