LES CINQ SENS
l’enseignement pour l’exploitation d’un matériel de lithographie. C’était aller au devant des désirs de son fils et lui mettre l’outil à la main. Il avait quinze ans à cette époque. Deux ans plus tard, il connaissait autrement que par ouï-dire et par imagination ces épreuves de la vie d’artiste qui devaient lui inspirer son premier ouvrage. Par suite de la mort de son père, il était chef de famille à dix-sept ans. A l’àge du premier développement, le débutant eut a lutter contre la nécessité et l’esclavage du métier.
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Sérieux et fort, malgré sa jeunesse, il résista à cette conjuration de mauvaises circonstances qui ont tué plus d’un talent facile, mais qui sont certainement impuissantes contre un artiste de race et d’élection. Travailleur acharné, il vécut et fit vivre les siens du produit de travaux de commande. Vignettes, en-têtes, encadrements pour menus, invitations, factures, caries de commerce, illustration de livres d’enfants, il prit tout et fit tout en conscience. Il eut la vertu artistique de réfléchir sur l’arrangement et l’exécution de la plus modeste de ces tâches. Le jeune Menzel
attestait par son exemple la vérité profonde du mot de Goethe: « Il n’est pas de besogne si humble et indifférente en apparence où un esprit supérieur ne puisse renfermer tout l’art et toute la science. » Dans ces
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gW petites pièces d’art industriel, Menzel
exerçait ses qualités déjà si personnelles. Il s’essayait à la composition, s’appliquait à voir et à rendre réellement. Les petits emblèmes qu’il imaginait, il en cherchait volontiers les éléments dans les objets
Invitation de chasse; dessin à la plume sur pierre.
visibles dans la nature. II témoignait déjà ce goût pour la vie saisie dans ses formes visibles, qui est la marque de son génie particulier.
Il dut accidentellement à son travail et essentiellement à sa nature d’échapper au svmbolisme régnant, à l’Académie, au romantisme néo-chrétien. 11 devint la vivante antithèse des imitateurs de Overbeck, Cornélius et Kaulbach, qui exerçaient une séduction générale sur les jeunes artistes de l’Allemagne d’alors. Nous avons dit que Menzel voua de tout temps aux antiques un respect et une admiration sincères. Mais, dans sa jeunesse, il ne put se résigner au dessin scolastique de ces merveilles d après les moulages de l’Académie, et il ne suivit que quelques mois la classe des plâtres. Il aimait mieux voir les antiques au Vieux Musée, fureter parmi les anciennes gravures ou regarder ce qui se passait autour de lui, les deux veux bien ouverts sur les modes, les poses, les visages, sensible même au trait caricatural des figures et des tournures. Les critiques allemands ou français qui se sont occupés de Menzel lui ont dressé une généalogie: Holbein, Hogarth, Chodowiecki. Ce rappel de noms et de talents est exact, mais il marque des analogies plutôt qu’une filiation. Menzel a la sincérité et la minutie géniale du maître bàlois, l’observation morale et l’ironie du grand caricaturiste anglais, l’amour et le sens du xvme siècle comme le dessinateur qui nous a laissé de précieux documents sur les contemporains de Frédéric II. Mais que de différences de st\le et d’accent! En dernière analyse, Menzel reste bien lui-même. La nature et l’histoire
Gueule de canon.
t Illustration des Œuvres de Frédéric L
sont, depuis le jour où il a pris le crayon en main, ses vraies et ses seules maîtresses.
En i8jj, en pleine époque de romantisme, d’allégorie el de compositions héroïques, l’élève passager de l’Académie de Berlin publiait son premier cahier de dessins : les Epreuves de la vie d'artiste , souvenirs de quelques poésies de Gœthe, et impressions personnelles complétés par des imaginations à la fois lugubres et comiques. C’est
UNIFORMES DE L’ARMÉE DE FRÉDÉRIC LE GRAND ( Dessins à la plume, sur pierre ).
une série de douze lithographies où l’artiste de dix-sept ans exprime avec une ironie singulière pour son âge les traverses ridicules ou dramatiques du pèlerinage vers la gloire : les réprimandes et les gourmades paternelles, à la vue des bonshommes dont l’enfant couvre le plancher et les murailles; les rêveries de l’adolescent en face de l’établi, des cuirs et du tranchet qu’on lui a mis en main pour lui apprendre à vivre; — son évasion par la lucarne de sa mansarde, à la faveur de la nuit; — son application à l’Académie, terre promise où un professeur en redingote à grand collet, mode de 18J3, explique à l’élève à longs cheveux les beautés d’un moulage de plâtre;
— les soucis d’argent et le dégoût des critiques ignorantes; — les complications que l’amour amène dans cette vie de travail; le jeune homme voit à l’église, puis à son rouet, une jeune fille quasi impalpable, dans le goût éthéré du temps. Menzel a dessiné cette figure avec l’ironie d’un homme qui a échappé à cette pseudo bonne fortune. — Les épreuves du mariage s’ajoutent à celles de la carrière. Le peintre a déjà une petite famille; il fait, en rongeant son frein, le portrait d’un hideux bourgeois
Professeur des cadets. Timbalier et son instrument.
UNIFORMES DE L'ARMÉE DE FRÉDÉRIC LE GRAND (Dessins à la plume, sur pierre).
et d’une vieille précieuse à turban, dont la figure simiesque s’accuse dans les traits d’un bouledogue favori qu’elle tient dans ses bras. — Épuisé par le travail, 1 artiste m e u r t p ré m at u ré m en t .
Cette figure tragiquement creusée, la douleur de la femme et des enfants agenouillés aux pieds de leur père sont plus qu’une reproduction achevée de l’art réaliste, plus qu’un effet rare obtenu par le mélange du drame et du comique : cela saisit comme le souvenir poignant d’une vision personnelle. — Une dernière planche représente le
triomphe posthume de l’artiste, l’exposition du grand tableau que personne ne regardait du vivant du peintre et qui, du jour au lendemain, a passé chef-d’œuvre. 11 s’étale au beau milieu d’une galerie, sur un chevalet drapé; un cicerone loquace et pénétré en fait les honneurs à un groupe d’amateurs de la meilleure société et du monde officiel, qui lorgne, glose sur les beautés de l’œuvre avec des mines entendues..., tandis qu’au fond compte des sommes l’inévitable marchand de tableaux à cheveux crépus, qui gagne des vivants et des morts, et chiffre le bilan des gloires après décès.
Chaque dessin est résumé par un attribut allégorique. Mais que nous sommes loin des symboles alors pris dans les nuages et dans les vieux mythes. L’emblème inventé
Ilabil tic gala de Frédéric II. Épée, Tricorne, Écharpe el Canne de Frédéric II.