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UNIFORMES DE L’ARMÉE DE FRÉDÉRIC LE GRAND

par Menzel, pour caractériser chacune des phases de la vie d’artiste, est réaliste comme la scène même et en accentue l’intention satirique. La vocation, c’est un moucheron qui se prend au piège; l’étude à l’Académie est symbolisée — par une perruque; la mort de l’artiste, c’est un chêne brisé en pleine force; la renommée tardive, une couronne déposée sur un tertre derrière lequel apparaît le soleil levant.

Nous nous sommes arrêté en détail sur ce premier ouvrage, parce qu’il manifeste déjà toutes les tendances de Menzel : l’amour de la réalité, du détail typique qui donne aux personnages et aux scènes la couleur et le ton de leur époque, un penchant d’ironie propre à l’artiste non moins qu’à sa race, enfin une recherche industrieuse du symbolisme satirique où les objets matériels jouenL le plus grand rôle.

11 avait à peine vingt ans quand il publia une suite de dessins au crayon sur pierre, représentant les Faits remarquables de ï histoire de Brandebourg et de Prusse (1834 à 1836-). Dans ces compositions, l’artiste rend plus que le pittoresque des costumes et le

caractère des figures incultes, sauvages, guerrières, pieuses ou savantes; il pénètre jusqu’à l’âme, il fait lire dans l’œil la pensée même des personnages; il réalise, sans lyrisme et sans autre passion que celle du vrai, le précepte de Michelet : « L’histoire est une résurrection. »

Vers le même temps, il se faisait connaître comme peintre. Son premier tableau, Une Consultation che ^ V avocat, scène avec costumes du xvie siècle, devint la propriété du professeur Ed. Magnus, ami du jeune artiste, mais non son maître: Menzel peintre, comme Menzel dessinateur, s’est formé seul. Ajoutons, à ce propos, que Magnus fit, vers la même époque (1857), son portrait que nous reproduisons à la troisième page de la présente étude.

Le premier ouvrage qu’il exposa est une scène de tribunal intitulée : Audiatur et altéra pars , sujet emprunté à la chronique du xvie siècle. Une femme assassinée est étendue sur une civière; le mari, qui s’est jeté sur son corps, demande justice; les parents de la victime l’entourent. Du côté opposé, à gauche, les meurtriers sont immobiles, sous bonne garde; au fond, les juges siègent sur une estrade élevée, et l’un d’eux, d’un geste impérieux, ordonne qu’on entende l’autre partie : Audiatur et altéra pars !

Curieux de saisir le secret de tous les procédés, ambitieux de les portera un degré supérieur de perfection, Menzel ne s’en était pas tenu à la lithographie; il avait pour ainsi dire ennobli ce moyen de reproduction par de grandes compositions allégoriques, les Cinq Sens, le Pater , que le temps n’a pas épargnées, mais où l’œil se plaît encore à trouver plus d’un coin ingénieux. Les antres procédés n’attiraient pas moins le jeune artiste; les cahiers d’eau-forte ou de lavis sur pierre, qu'il intitulait modestement Essais , prouvent qu il maniait très finement la pointe, et que son pinceau, aidé du grattoir pour les effets de lumière, arrivait à créer de petits chefs-d’œuvre de clair-obscur. Notre frontispice est le fac-similé d’une des six eaux-fortes que le maître a publiées au commencement de sa carrière, et nous donnons aussi les reproductions des deux plus beaux Essais au grattoir et au pinceau : la Liseuse et Y Antiquaire. Mais c’est la gravure sur bois dont il a fait l’interprète le plus docile et le plus parfait de la plupart de ses dessins. Ses conseils firent en quelques années, des graveurs de son temps, les Unzelmann, les Vogel, etc., honnêtes et consciencieux ouvriers, des artistes délicats, raffinés, traitant un bois avec les nuances de la plus fine gravure sur acier, capables, en un mot, de fac-similer des chefs-d’œuvre, d’en reproduire toutes les teintes, toutes les rondeurs, tous les degrés de lumière. Pour bien apprécier ce que les conseils et la direction constante de Menzel ont fait en quarante ans pour la gravure sur bois en

Allemagne, on n’a qu’à comparer les premières vignettes de Y Histoire de Frédéric , dont nous allons parler, avec les illustrations de la Gcrmania et de la Cruche cassée , gravées il y a quelques années. 11 n’est que juste de dire que la gravure sur bois en Allemagne a dû à ses efforts et à ceux de ses collaborateurs de tous les jours, pendant près de dix ans, une seconde renaissance.

Nous arrivons à l’ouvrage qui étendit la renommée de Menzel bien au delà du petit cercle des artistes et des amateurs berlinois. Nous voulons parler des illustrations de Y Histoire de Frédéric le Grand , par Kugler.

Il se trouva un éditeur de Leipzig assez intelligent pour prévoir le succès universel, en Allemagne, d’une œuvre populaire interprétée par un artiste d’un sens historique aussi rare. Chargé de ce travail, Menzel ne pensa pas un instant à emporter le succès

par une improvisation de verve et un pittoresque de surface. 11 ne s’écarta pas de sa règle, ne relâcha rien de sa conscience minutieuse.

Par amour de l’art et de son héros, il devint érudit dans les moindres détails d.’architecture, de costumes, de meubles et d’ornements, sans que le côté décoratif, si séduisant, lui fil oublier l’âme historique qui vivait encore dans les salles de Sans- Souci ou de Charlottenbourg, et, pour ainsi parler, la Mbration conservée parle moindre objet que le grand Frédéric avait touché.

L’artiste, dit M. Pietsch, son biographe, entassa une si grande quantité de dessins pris d’après les originaux, que des amis, auxquels de pareils préparatifs pour la simple illustration d un livre paraissaient inouïs et superflus, lui demandaient s’il pensait vivre trois siècles, temps qui devait lui être nécessaire pour tirer parti de tous ces éléments.

En quelques mois, ce travailleur de fer avait rassemblé des matériaux et poussé en tous sens des études à occuper une vie entière; et, de fait, elles ont inspiré à 1 artiste quantité d’œuvres capitales. Malgré de fréquentes excursions dans les genres les plus divers, après avoir vu l’Autriche, la France et l’Italie, et consacré à toutes les manifestations de la vie moderne, au monde brillant et au monde souffrant, une somme considérable de pensée, il est toujours revenu par intervalles a son xvme siècle et au plus remarquable souverain de ce temps. Menzel restera consacré peintre, et on pourrait dire sans paradoxe, confident posthume de Frédéric 11.

Dans les quatre cents dessins de 1 histoire de Kugler, il a représenté son héros depuis les fonts baptismaux jusqu’à l’agonie. I ne note de I artiste lui-même, placée en tête de l’ouvrage, nous avertit qu’il a interrogé les portraits ou gravures qui ont conservé

son père ,

les traits de Frédéric dès l’âge de quatre ans. Il a fait plus encore. Entre le baptême du poupon couronné, tenu par son grand-père, sous un dais à panaches, et le dernier soupir du vieux souverain qui meurt seul dans les bras d’un valet, que de scènes mémorables, que d’épisodes familiers où l’esprit de l’artiste a dû se donner carrière, sans autre guide que sa force de divination! Le peintre royal Pesne lui a donné les traits et le costume de Frédéric à quatre ans, en petite robe et loquet à plume, battant sur son tambour d’enfant une marche militaire; mais la figure déjà ferme et attentive du jeune prince écoutant son précepteur Duhan, un Français réfugié; — la tristesse de Frédéric coiffé à la soldat par ordre de l’implacable « roi sergent » ; — les mines espiègles du prince et de sa sœur pendant les lectures édifiantes du soir; — le froid sérieux avec lequel il tend à la princesse de Brunswick sa main droite pour un mariage de raison; — l’air solennel et pensif avec lequel il contemple le cercueil ouvert du Grand Électeur; — la concentration de son regard quand il observe un champ de bataille ou travaille dans son cabinet aux affaires de l’Etat; — le sourire de ses lèvres, toujours impérieuses, dans ses luîtes d’esprit avec Voltaire, aux fameux soupers de Sans-Souci; — l’air royal et railleur à la fois dont il surprend un poste d’officiers autrichiens; — sa familiarité majestueuse avec ses soldats; — la suprême tension de ses forces au dernier jour de ses travaux royaux et de son existence; — tant de grands et petits faits sur lesquels Menzel n’avait pas de documents, il les a traités avec une imagination nourrie dépensée, avec une divination incomparable des mouvements secrets de ce roi qui mêlait intimement les délassements du bel esprit aux affaires d’État, et se soutenait par la philosophie ou le badinage dans les moments d’extrême détresse politique. L’enfant, l’adolescent mélancolique, l’homme mûr traversé de tant de soucis, l’artiste et le bel esprit, le vieillard aux allures de maniaque qui vit solitaire, botté comme au temps de ses grandes guerres et dialoguant avec ses lévriers, — toutes ces figures si diverses gardent, sous le crayon du maître, malgré les différences d’âge, les empreintes passagères des événements, les nuances d’humeurs opposées, ce même air de prince ou de roi philosophe, essence même de la nature de Frédéric, avec ce lumineux et perçant regard, émanation d’un puissant cerveau toujours en éveil. Menzel a dessiné le grand Frédéric comme l’aurait pu faire un contemporain, un ministre, un compagnon de bataille, un obser-

ADOLPHE ML NX El.

valeur génial, un Gœllie ou un Mirabeau, qui aurait su tenir le pinceau ou le crayon. Il a fait, en un mot, œuvre de haute psychologie.

Pendant les études préliminaires à l’histoire de Frédéric, l’artiste eut un jour la crainte que ces uniformes, ces armes, ces cuirasses, ces harnais, ces casques et ces colbacks, documents de l’histoire pittoresque de ce temps, ne vinssent à se perdre. Au travail dont il s’était chargé, Menzel en ajoute de son propre mouvement un autre, purement technique en apparence, mais auquel l’exécution,

d’un art achevé, donne une valeur et un intérêt supérieurs. C’est I’ou- \ ra ge i n l i lu 1 é U ni formes de l' année du grand Frédéric , dont les dessins à la plume sur pierre reproduisent les moindres détails des divers équipements d’une armée entière, jusqu’aux patrons et modèles des tuniques et des hottes, figurés en pièces, avec les cotes de m es u re s ! A ce s u n i fo rm e s se joint une autre série de t y pes et portraits militaires, depuis le simple soldat à l’exercice ou au repos, saluant, tirant, croisant la baïonnette, mon La n lia garde, nattant sa perruque, assis sur un tambour ou bayant aux corneilles, jusqu’aux généraux des guerres de Silésie el de Sept Ans, avec leurs têtes d’hommes de cour comme Fouqué, ou de sabre urs comme Zieten, le hussard au dolman de peau de tigre.

Menzel avait à peine terminé l’illustration du livre de Kugler qu’il recevait de Frédéric-Guillaume 1\ la mission d’exécuter des dessins pour l’édition laite aux frais de la couronne, des œuvres historiques, politiques el littéraires de Frédéric le Grand. Ce fut le travail de six années (1843-49). Sa science et sa liberté de facture nous apparaissent plus consommées encore dans ce nouvel ouvrage dont une disposition bizarre et inexplicable aggravait la difficulté : l’artiste ne devait dépasser pour aucun sujet 12 centimètres de largeur! A force d’ingéniosité, et par pouvoir naturel

de faire grand dans le plus pelil espace, il se joua de la contrainte imposée à un talent qui ne connaissait déjà plus d’obstacles. Dans le carré exigu que lui traçait la règle bureaucratique, il fait évoluer des régiments, trace du fin bout de son crayon de larges paysages, étage les plans multiples d’un terrain accidenté, groupe tous les personnages qui ont vécu autour de Frédéric 11, généraux et beaux esprits, philosophes et politiques, imagine des allégories compliquées, évoque des déesses ou des génies dont la stature paraît remplir l’espace qui sépare la terre du ciel.

Entre tant de figures célèbres, nous en avons c ho i s i d e ux , po u r m o n t re r âioculos la maîtrise achevée de Menzel et le haut degré d’habileté où ses conseils avaient amené ses collaborateurs : c’est un emblème pour l’illustration de 1 Anli-Machiavel, avec le portrait en buste du secrétaire florentin, et, sur un lit funèbre orné de couronnes, la dépouille de Voltaire, dont les traits burinés définitivement par la mort semblent encore palpiter des passions et de l’esprit qui ont fait sa vie.

Les Œuvres de Frédéric le Grand , comme les Uniformes, avaient élé

tirées à un nombre l’eS- ( Fac-similé de gravure s

treint d’exemplaires, pour les souverains, les princes et les grandes bibliothèques d Europe. En 1882, 1 éditeur Wagner, à Berlin, a fait une édition de luxe des dessins séparés des ouvrages auxquels ils se rapportent, mais expliqués par de courtes légendes en langue française.

En tête de cette édition tirée à trois cents exemplaires, Menzel, en souvenir de la contrainte qui lui avait ete imposée, a représenté un petit génie enserré entre les deux branches d’un compas. Au-dessous, cette réflexion d’ironie rétrospective : 12 centimètres maximum. Hic , hic salta!

Le « cycle de Frédéric » n’a pas été clos par ces grandes publications illustrées. Menzel l’a peu à peu complété par une série de tableaux ou d’aquarelles dont

ZIETEN

r bois des Héros du temps de Frédéric II )

plusieurs ont été déjà appréciées à leur valeur par les critiques et le public français, à nos Expositions de 1855 et 1867.

Nous ne pourrions que nous répéter si nous entreprenions d’apprécier par le menu les rares qualités des deux tableaux aussi populaires à l’étranger qu’en Allemagne : La table ronde de Sans-Souci (1850) et Le concert de flûte (1852). Dans ces représentations

de vie intime, la ligure du grand Frédéric nous apparaît tempérée par le plaisir d’une causerie légère avec des esprits tels que Voltaire et d’Argens, ou l’attrait de la musique en face de di le L tan Li et d’artistes comme sa sœur la margrave de Baireuth, Quant /, et Emmanuel Bach.

Cette vive et altière physionomie de Frédéric s’est humanisée, sans toutefois abdiquer son air royal, mais on devine, au premier regard, que le souverain n’a pas pour l’heure de plus grande affaire cpie de montrer son talent de virtuose et de compositeur, ou de faire brillamment sa partie dans cette joute d’esprit où Voltaire, le sourire et l’œil en arrêt, reste, par droit de conquête, juge du camp.

La profusion des capricieux ornements du style rococo, le miroitement des candélabres sur les grandes glaces, les marbres, les chapiteaux dorés, les parquets, donnent à ces deux scènes, d’une réalité si persua- Fontaine à Munich. sive, un décor de riche et lumineuse

fantaisie, où flotte comme le parfum de toutes ces élégances défuntes.

Ces deux toiles sont à la Galerie Nationale de Berlin. Frédéric en voyage , promettant des secours aux autorités d’un village ruiné par la guerre, se trouve egalement à Berlin, dans la galerie Ravené. L'hommage des Notables Silésiens , qui jurent fidélité à Frédéric II sur la garde de son épée victorieuse, est au musée de Breslau. Le château royal de Berlin garde Frédéric II à Hochkirch , où le peintre a exprimé dans leur plénitude les qualités du souverain et de l’homme de guerre maître de lui dans 1 extrême danger, grand à deux doigts d’un désastre que sa ferme contenance et son attitude entraînante vont limiter. La gravité du péril, le premier accablement d une surprise, l’horreur commençante de la panique sont exprimés par quelques détails caractéristiques, incarnés dans quelques figures de soldats aflolés ou combattant en désespérés.

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