Adolphe Yvon
ES écrits d’artistes ont une saveur particulière. Pourquoi? Sans doute parce que l’artiste est au premier chef l’auteur de sa destinée. Il ne doit son nom qu’à lui-même. Nasciintur poelae^ a dit un Ancien. Le mot est vrai de l’artiste. Et cette parole étrange de La Bruyère : «Sans aïeuls, sans descendants », prise dans un certain sens, ne s’applique-
t-elle pas rigoureuse-
ment au peintre, au statuaire et au musicien? Il y a profit au point de vue du nom à être le fils d’un ingénieurcélèbre, d’un savant ou d’un magistrat.
La gloire du père rayonne autour du front de ceux qui le suivent. Le
nom retentissant que l’oreille de plusieurs générations a retenu conserve, à l’avantage de ceux qui le reçoivent, sa sonorité, son harmo-
nie. Autre est la situation d’un fils de maître si lui-même songe à reprendre les traces de son père. Ici, la gloire acquise est un héri-
tage redoutable. Le public est sans indulgence pour l’homme qui succède à des ascendants doués d’un réel talent. Leur voisinage sert à convaincre le dernier venu de témérité, d’impuissance. Artiste et fils d’artiste, vous n’y songez pas ! On n’obtient quelque gloire qu’à la condition cruelle de faire ombre au renom paternel. Ou le fils sera méconnu, ou il supplantera sans pitié l’homme de talent qui l’a fait peintre, étant peintre lui-même. En un mot, dans le domaine de l’art, nous n’admettons pas l’hérédité du génie. La seule atténuation que comporte la règle trop sévère, dont on chercherait vainement la formule et que nous appliquons d’instinct, est dans la variété des manifestations intellectuelles, encore que l’art soit le terme dernier des œuvres produites. Nous accueillons le peintre fils d’architecte, le statuaire fils de peintre. Mais s’il nous était donné d’entrer chez les Parrocel, les De Troy, les Coypel, les Anguier, les Caffiéri, les Adam, les Coustou, n’est-il pas vrai que nous irions saluer un seul maître à ces foyers d’élite? Et, vous le pensez bien, notre préférence aussi nettement dévoilée révélerait à toute une dynastie la caducité de sa propre gloire.
Cet état d’esprit Justifie ce que nous écrivions tout à l’heure. L’artiste est l’auteur de sa destinée. Ni le nom qu’il tient de ses pères, ni la fortune, ni rien de ce qui constitue le premier fonds de renommée ou de puissance sociale des autres hommes, ne profite à l’artiste. Il est un être d’exception. Il a parcouru seul les plus dures étapes de la vie. Son histoire n’est celle de personne autre. Et qui donc n’est friand de suivre dans son sentier solitaire ce jeune homme qui d’abord chemine avec peine, combattu, entravé, découragé peut-être, et qui tout à coup renverse l’obstacle, impose à l’attention publique, commande l’opinion et acquiert un renom durable? Le succès des Souvenirs de Madame Vigée-Lcbrun, des Lettres de Delacroix, des Confidences de Delécluze et d’Amaury-Duval sur David et sur Ingres l’attrait des livres autobiographiques de Berlioz et d’Adolphe Adam n’ont d’autre source que cette curiosité légitime qui s’attache à toute existence d’artiste.