‹ Adolphe YvonChapitre 2 sur 3 · SOUVENIRS · texte numérisé non relu

SOUVENIRS

son chevalet pour prendre chantait dans sa mémoire; il

N nous permet d’ouvrir les Souvenirs inédits du peintre Adolphe Yvon. Nous ne résistons pas au désir de lire attentivement des pages intimes sur lesquelles le maître a tracé cette discrète devise : A mon fils.

Yvon a rédigé ses Souvenirs au cours de ces dernières années. Ce n’est pas sans mélancolie que l’artiste, interrompant le tableau commencé, quitta la plume. Une stance de Lamartine en fixa les derniers sons :

Ainsi qu’un voyageur

S’assied, avant d'entrer, aux portes de la ville Et respire, un instant, l’air embaume' du soir.

Yvon sentait approcher le soir de sa vie, et laissant flotter sa pensée, il voulut analyser le besoin qu’il éprouvait de laisser à son fils le récit de son passé :

Gomme le voyageur du poète, je me plais, au soir de ma vie, à prendre un instant de repos et à mesurer du regard le chemin parcouru. Que d’hommes j’ai coudoye's, que de choses j’ai vues, que d’événements, petits ou grands, j’ai traversés! Pourquoi ne me donnerais-je pas le plaisir de consigner ici ces souvenirs? N’est-ce pas rajeunir que se rappeler ? Mon existence n’a pas été agitée par de grosses aventures. Le drame n’y a joué aucun rôle. Je ne le regrette pas. Je n’aurai à retracer que le développement progressif d’une carrière faite pas à pas, au milieu de conjonctures et parmi des hommes dont il peut ne pas être indifférent de laisser quelques croquis.

Né à Eschwillcr, en Lorraine, Yvon fit ses classes au collège Bour-

bon, à Paris. Ses années d’études étant achevées, il rejoignit son père qui alors habitait Le Havre (i). Le jeune homme obtint, non sans peine, de ses parents l’autorisation de prendre quelques leçons, à titre de passe-temps, d’un peintre nommé Ochard.

M. Ochard, ancien elève de Gros, s’était établi au Havre. Il faisait, hélas! tout ce que peut faire un artiste égaré dans une ville de commerce : des portraits de bourgeois, quelques petits tableaux, et donnait force leçons. Pour moi, c’était un héros. Son atelier avait l’aspect séduisant d’un sanctuaire de l’art. Les toiles, les statues, les moulages, les bibelots de toute provenance y réjouissaient l’œil. Les murs étaient ornés de pittoresques panoplies. L’air ambiant, chargé de senteurs siii generis, semblait inviter aux œuvres d’art. Telle, du moins, lut alors mon impression.

Les élèves de M. Ochard étaient, pour la plupart, des amateurs, charmés de venir là se délasser de leurs occupations commerciales, et de se donner un vernis artistique. On racontait à l’atelier force histoires, on y chantait des bribes de l’opéra en vogue et on y fumait beaucoup de cigarettes, ce qui était alors le suprême du genre romantique.

Ceci se passait en iSSq. Adolphe Yvon avait alors dix-sept ans. Ardent au travail, très résolu à suivre la carrière des arts, il fit, sous l’œil paternel de M. Ochard, les progrès compatibles avec le milieu dans lequel il vivait. C’était peine perdue. Le père d’Adolphe Yvon, fonctionnaire dans les Eaux et forêts, rêvait pour son fils une carrière administrative.

Un jour, le peintre Roqueplan, de passage au Havre, vint faire visite à son ancien camarade Ochard. Roqueplan jouissait alors d’une renommée que le temps a médiocrement respectée. J’entrevis là une chance d’être aidé dans le gain de ma cause, auprès de mon père, par l’appui d’un homme de réputation. Je pris donc mon grand courage, quelqu’intimidé que je fusse devant le grand homme, et je lui présentai ma requête. Quels furent ma déception et mon dépit, quand,

(i) Une lettre d'Yvon a fait {>artie de la collection de Benjamin Fillon. Elle est inscrite au tome H du catalogue de vente (p. 283, n° 20 17). La lettre en question, datée du 22 février 1847, adressée au Directeur de Y Artiste. Quelle en est la teneur? M. Charavay l’a résumée en ces termes : 0 Intéressante autobiographie dans laquelle Yvon se dit né au Havre et non à Eschwiller, comme on l’a imprimé, d Ces lignes sont bien étranges. A-t-on mal lu ce qu’avait écrit l’artiste ? S’il s'agit de son initiation à l’art du peintre. Le Havre est le lieu de cette formation première, mais Eschwiller fut son berceau, son lieu de naissance, et Yvon ne l’a jamais contesté. Sa lettre de 1847 aurait-elle été écrite sur le ton badin? A-t-on pris au sérieux ce qui n'était qu’une boutade sous la plume de l’artiste ? On peut le supposer.

à mon ardent plaidoyer, le Maître re'pondit froidement : « Mon enfant, avezvous de la fortune? Non? Eh bien, prenez un état. »

Pour dure qu’elle était, la réponse, au fond, n'était-elle pas sage ? Que diraisje, moi-même, aujourd’hui, à la forme près, au jeune homme qui me ferait les mêmes ouvertures?

Nommé surnuméraire dans le service des Forêts, Adolphe Yvon dut se rendre auprès d’un oncle, inspecteur de la forêt de Breteuil. Il eut un moment d’hésitation. L’avenir assuré que lui présageait ce premier pas faillit le détourner de la peinture. Les fonctionnaires des Forêts portaient le tricorne, l’habit brodé et l’épée. Un jeune homme de dix-huit ans est excusable de se laisser prendre à la vanité du costume. Un ancien préfet me confiait un jour que la perspective de porter au côté l’épée à poignée de nacre avait décidé de sa vocation. Petites causes et grands eflets. Le préfet dont je parle vit toujours et il est actuellement un « personnage ».

Nous habitions, écrit le peintre, au milieu des bois, une vaste maison que l’on rehaussait du nom de château. J’entrepris de la décorer extérieurement en charbonnant sur les murs des scènes de chasse où je n’épargnais ni chiens, ni chevaux, ni piqueurs de grandeur naturelle. On venait voir cela de dix lieues à la ronde, et l’on me Lisait une réputation d’artiste qui chatouillait vivement mon amour-propre d’auteur.

Trois années s’écoulèrent ainsi, très douces, pendant lesquelles je me familiarisais bien plus avec les ressources de la palette qu’avec la science du forestier. A l’àge de vingt-un ans passés, je fus enfin nommé secrétaire de l’inspecteur de la forêt de Dreux, au traitement de 800 francs. Je ne pouvais ne pas songer que si, pendant ces trois années de surnumérariat, j’avais sérieusement étudié, j’aurais été, selon toute apparence, en état de gagner au moins pareille somme dans la peinture. Mon parti firt bientôt pris, et je résolus de ne demeurera mon poste que le temps nécessaire pour amasser 5 ou 600 francs avec lesquels je partirais pour Paris. J’étais d’une bonne santé ; quelques sous de pain et de lait par jour devaient me suffire. L’administration me donnait, à titre de chauffage, une douzaine de cordes de bois. Je les vendis. Quelques copies de tableaux, quelques portraits ajoutèrent à mon pécule. Bref, au bout de huit mois, j’avais mis de côté 600 francs. Je touchais enfin le but si désiré ! Sans hésiter, je donnai bravement ma démission et pris la diligence pour Paris.

Le père de notre artiste ne fut pas content de cette escapade. Ce fut en vain qu’Adolphe Yvon tenta de le fle'chir ; il n’y parvint pas. Le futur peintre comprit qu’il ne devait attendre aucun secours de ses proches. Cette perspective, loin de l’abattre, accrut son courage.

Mon budget, e'tabli en prévision de toute une année sans rentrées, me laissa, en dehors des frais de logement, d’atelier, etc., onze sous par jour pour manger, somme que je n’ai jamais dépassée : deux sous à déjeûner, neuf à mon dîner. Si j’avais eu des velléités de me croire chez Véfour, les maçons et les cochers de fiacre, mes commensaux, m’auraient rappelé au sentiment de la réalité. J’avais loué au cinquième étage, rue des Beaux-Arts, deux petites chambres. C’était à proximité de l’Ecole et de l’Institut où M. Paul Delaroche avait installé son atelier d’élèves.

Entré chez Paul Delaroche, Yvon ne tarda pas à se faire admettre à l’Ecole des Beaux-Arts.

Mes progrès furent rapides à l’atelier (i). Je sentais toutefois que de sévères études dessinées s’imposaient et je me faufilai à l’Ecole des Beaux-Arts où, chaque soir, on dessinait pendant deux heures, d’après nature. Je dis que « je me faufilai » et voici pourquoi ; les élèves doivent, pour être admis à l’Ecole, passer par un concours, dit « des places », qui se renouvelle tous les six mois. Or, le prochain concours ne devait avoir lieu que quelques mois plus tard. En dehors de la règle, on tolère volontiers que des jeunes gens non reçus occupent les places vides. Je profitai de cette latitude dans le but de me préparer à la prochaine épreuve. Je fus reçu. Les séances de l’Ecole des Beaux-Arts finissaient alors à huit heures du soir. A peine sorti, je courais, d’une haleine, à une académie privée, tenue par un ancien modèle nommé Suisse. Je cite son nom parce que la plupart des peintres de mon temps ont passé par là. On y payait sept francs par mois. Vers dix heures je rentrais à ma chambre où je me remettais à travailler après avoir fait , dans la journée , trois séances d’après nature.

Ouvrons une parenthèse. On est généralement trop sévère à Tendroit des administrations de l’Etat. Il semble que les fonctionnaires aient le cœur et l’intelligence atrophiés. Les artistes ne sont pas les derniers à médire des hommes désintéressés qui dépensent leur vie à gérer les intérêts du pays sans profit pécuniaire, souvent sans

(i) M. A. de Galonné, un critique toujours courtois et bien informé, parlant d’Adolphe Yvon dans le journal le Soleil du 3o septembre iSpS, s’exprime ainsi : « Yvon avait été l’élève de Paul Delaroche, mais il fut le vrai disciple d’Horace Vernet, et plus encore de Charlet, dans l’atelier duquel nous l’avons connu, étudiant avec succès la physionomie pittoresque du troupier français. » Les Souvenirs de l’artiste sont muets sur les relations de disciple à maître qui auraient existé entre Adolphe Yvon et Charlet. M. Maurice Yvon, consulté par nous sur ce point, veut bien nous dire que son père a toujours parlé devant lui de Charlet avec un respect mêlé d’une admiration très vive, mais, dans ses entretiens les plus intimes, Yvon n’a pas confirmé le détail que nous relevons sous la plume autorisée de M. de Colonne. A la veille du tirage de cette modeste

honneurs et toujours sans gloire. Soldats dans le rang, ils donnent le meilleur de leurs forces à coordonner, à gouverner dans le silence. Il n’est sorte de quolibets dont on ne les accable. Pauvres fonctionnaires ! S'ils font respecter la tradition, les esprits turbulents et aventureux les taxent de routine. On ne leur tient compte ni de la discipline, dont ils sont les gardiens, ni de l'épargne qu’ils assurent au Trésor par une surveillance quotidienne des deniers publics confiés à leur expérience, ni des preuves de cœur qu’ils donnent à propos et sans bruit. Yvon, qui cependant n’était qu’un transfuge de l’Administration, put se convaincre qu’elle renferme parfois des gens d’esprit, des natures délicates, très capables de se dévouer envers ceux-là même qui les ont délaissés. Je laisse parler le peintre :

Mon temps était bien employé. Il me restait cependant deux ou trois heures libres dans l’après-midi. Voici comme je les remplis pendant les premiers mois de mon séjour à Paris. Le bruit de ma démission et des motifs qui m’avaient décidé à la donner était parvenu aux oreilles de l’administrateur des Forêts. Il me fit venir dans son cabinet et me tint le langage suivant, qui montre la paternelle bienveillance de l’administration du Domaine privé du roi Louis- Philippe : « Je n’ai pas à peser sur vos décisions, me dit-il, mais la voie où vous vous engagez est périlleuse et vous pouvez n’y pas réussir. Or, je vous offre de maintenir votre nom sur les contrôles de nos bureaux où vous trouverez un refuge en cas d’insuccès. Il suffira que vous fassiez, de temps en temps, acte de présence. » J’acceptai avec reconnaissance et l’on m’installa à un bureau où je faisais, chaque jour, quelques expéditions. Chose singulière, ce même bureau

étude, nous avons jugé convenable de soumettre ces lignes à M. de Galonné, et voici ce qu’il veut bien nous écrire : « Mes souvenirs, si lointains soient-ils, sont très précis. J’ai rencontré souvent Yvon dans l’atelier de Charlet. Cet atelier était une sorte de chalet construit dans de vastes terrrains appartenant à M‘"c Santerre, rue de Vaugirard. Veuillez remarquer que je n’ai pas dit qu’Yvon fait un « élève » de Charlet ni d’Horace Vernet, mais il était réellement un de leurs « disciples ». Il l’était de Vernet dans la manière d’entendre la composition des grandes scènes militaires-; il l’était de Charlet dans l’art de poser le soldat et de lui imprimer un caractère. Plus correct que l’un et l’autre dans son dessin, plus chaud que Delaroche dans son coloris, il fut, en bien des points, supérieur à tous les trois. Et toutefois, il n’a pas tenu dans l’art moderne la place qu’il méritait. Pourquoi? Encore une fois, je l’ai connu dans l’atelier de Charlet où il fréquentait plus assidûment que moi. J’étais, à cette époque, entrainé vers des études d’art, d’un genre plus général, qui m'arrachèrent bientôt à la pratique de la peinture. Si je puis vous être bon à quelque chose dans mes souvenirs de ce temps déjà lointain, je m’estimerai heureux de me mettre à votre disposition. J’étends cette assurance au fils d’un homme qui fut à la fois un grand artiste et un homme de bien. ».

avait été successivement occupé, dans les même conditions, par Alexandre Dumas père et de Leuven. C’était de bon augure.

Adolphe Yvon, par sa vie laborieuse, était vraiment digne de la sollicitude dont il fut l’objet. Il y a plaisir à le suivre dans le récit de cette période initiale de sa vie d’artiste.

A tant d’années de distance, il ne me reste de ce temps de ma vie que des souvenirs heureux. J’étais jeune, d’une santé de fer; je poursuivais avec passion des études que j’aimais par dessus tout, et je ne doutais ni de l’avenir ni de moi-même. Ma gaieté était intarissable et mon humeur n’a jamais été altérée par les difficultés de la lutte. J’avais de bons camarades que ma persévérance et mon soi-disant stoïcisme étonnaient bien un peu. Plusieurs d’entre eux furent tentés de m’imiter. Sachant trouver tous les soirs, chez moi, feu, lumière et tabac, ils venaient travailler de compagnie. Je dois ajouter, pour être vrai, que je n’en ai pas rencontré qui aient persévéré plus de huit jours de suite.

Yvon ne tarda pas à conquérir sa première médaille à l’École. « A part l’honneur, écrit-il, cette distinction me valut, aux termes du réglement de l’atelier de Paul Delaroche, la bonne fortune de voir réduite de 25 à 5 francs ma cotisation mensuelle. »

Notre artiste subit avec succès la première épreuve du concours annuel pour le prix de Rome, puis renonçant à se présenter l’année suivante, il se tourna vers les Salons. Le portrait de M. Henri Pelletier, un ami dont le foyer lui était hospitalier, fut exposé par lui en 1841. « L’œuvre eut les honneurs de la cimaise. » Début encourageant. Mais il fallait vivre. A la demande d’amateurs qui avaient pris à tâche d’orner les églises de province, à l’aide de bonnes copies, Yvon reproduisit sur la toile la Descente de croix de Jouvenet et VAssoniplion de la Vierge de Murillo. Total : vingt et un jours de travail et... quatre cents francs d’honoraires. Modeste tribut. Naturellement, à ce prix, les copies n’auraient pas manqué au peintre, mais celui-ci fît la sourde oreille lors d’une troisième commande, et déclara qu’il ne produirait plus que des œuvres originales. Marché conclu. C’est ainsi que pour six cents francs il peignit la Mort de saint Joseph. Ce tableau décore une église de Nantes.

Je portai mes économies à la caisse d’épargne, écrit Yvon, ne me fiant que tout juste aux tiroirs boiteux de mon maigre mobilier, et je ne tardai pas à

amasser une somme assez ronde pour me permettre de songer à louer un atelier. On ne peut se figurer l’ardeur avec laquelle tout jeune peintre caresse l’ambition d’avoir un atelier. Je quittai sans regrets ma petite chambre de la rue des Beaux- Arts et je portai mes pe'nates (ce n’e'tait pas encombrant) au quai des Orfèvres, dans un atelier qui avait été occupé par un peintre nommé Oranger. C’était sous les toits d’une vieille maison du quai des Orfèvres, une pièce assez vaste, éclairée au nord par un châssis vitré. Mon lit trouvait sa place dans la partie mansardée et était masqué par un rideau. Le luxe n’avait rien à voir en cette affaire, assurément, mais je me trouvais logé comme un prince. Il me semblait qu’enfin j’étais un peintre : j’avais un atelier ! Je commandai une toile de 4 à 5 mètres de hauteur, sur laquelle je commençai incontinent un sujet religieux : Saint Paul en prison convertit et baptise le geôlier et sa famille. A peine installé, j’eus une bonne fortune à laquelle j’étais loin de m’attendre. On expropriait les immeubles autour de la Sainte-Chapelle et l’on m’offrit 600 francs pour déménager. Mon déménagement n’était pas lourd. C’était tout bénéfice. LarueNotre- Dame-des-Ghamps était alors une petite v\thènes, habitée par une colonie d’artistes. Parmi les plus connus, je citerai les frères Devéria, la famille De Bay, Etex, Nanteuil, Préault, etc. J’étais jaloux de me frotter à cette pléiade et je louai, dans cette rue, un atelier au rez-de-chaussée. Une petite chambre complétait le logement.

Le Saint Paul achevé, son auteur l’envo}^a au Louvre pour l’expoposition de 1843. Ce tableau fut placé dans le Salon carré. On juge de la satisfaction de notre peintre. La critique lui fut bienveillante, et sa toile fut acquise par l’Etat. Qu’est-elle devenue ? L’artiste va nous le dire :

Je retrouvai fortuitement mon tableau en i85i. Je rentrais alors de Suisse avec mon ami Soulange-Tessier. Nous passions par Chàlon-sur-Saône et, en attendant l'heure de reprendre le chemin de Paris, nous visitions la cathédrale. L’inévitable sacristain faisait aux nobles étrangers les honneurs de son église. Il nous arrêta devant le tableau le plus remarquable du saint lieu, disait-il. Quelle ne fut pas ma surprise, en reconnaissant mon Saint Paul ! Le bonhomme y gagna un surcroît de pourboire que je lui donnai de bon cœur.

Yvon fit paraître au Salon de iSqS le Christ chassant les vendeurs du Temple. L’auteur eut désiré que ce tableau fût offert à une église du Havre. Des difficultés surgirent et l’œuvre prit place au musée de la ville récemment ouvert. Le Remords de Judas, e.xposé en rSqG, acquis par l’Etat, fut également envoyé au musée du Havre. Mais le peintre ne se faisait pas illusion sur la fragilité de son crédit auprès de la Direction des Beaux-Arts. Gavé, le directeur d’alors, n’avait pas pour les débutants toute la bienveillance désirable. Yvon résolut

de s’adresser au public et de le conquérir par des œuvres originales. C’est dans ce but qu’il prit le parti d’entreprendre un voyage d’études.

Marilhat et Decamps, écrit-il, venaient de révéler l’Orient ; je songeai à la Russie. La Russie était alors inconnue, ou à peu près. On n’y allait pas plus qu’on ne va en Chine. Cet inconnu était précisément plein d’attraits pour moi. Il me semblait que je devais y faire une moisson de documents curieux. Je voulais, d’ailleurs, en dehors des scènes familières, rapporter les éléments d’un grand tableau de l’histoire du pays. Quelque heurt formidable de ces races asiatiques n’était-il pas fait pour offrir un gage certain d’intérêt et de succès? Je me mis à lire Karamzin, l’historien national de la Russie. Les sujets ne manquent pas dans l’histoire sombre et enchevêtrée de ce pays. Les monstres succèdent aux tyrans et aux hallucinés. Le fanatisme, la férocité inouie s’y donnent libre carrière. C’est une horrible et héroïque sauvagerie. Je m’arrêtai au récit de la bataille de Koulikowo qui décida du triomphe des Russes sur les hordes tartares de Tamerlan et de Gen-gis-Kan. Une fois mon projet résolu, je me mis en devoir de le réaliser. J’avais 3 à 4,000 francs d’économies ; je me munis de lettres de recommandation de bonne origine et je partis un beau matin de mai 1846 pour Saint-Pétersbourg.

On peut s’étonner que le peintre eût fait choix de la saison d’été pour se rendre en Russie ; mais, nous l’avons vu, c’est la bataille de Koulikowo qu’il avait le projet de représenter, et c’est précisément en été, le 8 septembre i38o, que l’armée tartare fut exterminée par Démétrius. Peu après son embarquement à Toulon, Adolphe Yvon se trouvait à Cronstadt.

C’est à Cronstadt que l’intérêt commence à se manifester. Le navire passe entre deux lignes de fortifications à niveau d’eau, hérissées de trois rangées de canons. On sent que c’est là la clef d’un grand empire. La serrure doit être difficile à forcer si l’on en juge par les apparences, et il semble impossible qu’une Hotte qui voudrait tenter le passage n’y soit complètement détruite. Nous stoppâmes au beau milieu de cet appareil militaire formidable. Aussitôt, un petit vapeur russe nous accosta et mit à notre bord une escouade d’officiers de police, chargés, apparemment, de s’assurer que, parmi les passagers, aucun n’était suspect. Pour moi, j 'étais tout yeux. Les soldats, les matelots russes, le pays lui-même captivaient toute mon attention.

Je fus tiré de ma rêverie curieuse par l’invitation à comparaître devant le tribunal de police qui s’était installé dans le salon de notre navire. Autour de la table chargée de papiers et de dossiers siégeaient cinq ou six officiers ayant de nombreuses décorations. Leurs façons étaient courtoises ; ils parlaient purement le français et me demandèrent, d’une voix douce, mes nom, prénoms et qualités. — « Que venez-vous faire en Russie ? me dit l’un d’eux, d’un ton pénétré

— Me promener, dis-je, et voir des choses nouvelles. — Oh ! mon Dieu ! repritil, il n’y a rien de curieux à voir chez nous. Si vous voulez me croire, vous retournerez en France. » Je préférais ne pas le croire et m’assurer par moimême de la vérité. Je n’avais, d’ailleurs, pas fait 800 lieues pour m’en retourner comme j’étais venu. Ces raisons parurent ébranler l’aréopage. « Avez-vous des lettres de recommandation ? » ajoutèrent les officiers. Je leur présentai les miennes. Ils les examinèrent minutieusement et me les rendirent avec un murmure de satisfaction. J’étais admis en libre pratique.

Nous ne suivrons pas notre peintre dans les détails de sa vie à Saint-Pétersbourg. Les anecdotes, les descriptions heureuses, les traits de moeurs abondent sous sa plume. Mais les touristes, les voyageurs de profession nous ont renseignés sur les monuments et les sites non moins que sur les usages du peuple russe. 11 est toutefois un hommage particulièrement délicat, rendu par l’artiste au gouvernement du tsar Nicolas, que nous tenons à relever.

L’Empereur, à qui rien n’échappe, détail bien fait pour étonner un Français, sut qu’un jeune peintre de Paris venait d’arriver avec le projet de recueillir les matériaux nécessaires à l’exécution d'un tableau d’histoire rappelant la bataille de Koulikowo. Il donna aussitôt des ordres pour que ses bibliothèques et ses arsenaux me fussent ouverts. Je fus donc immédiatement mis à même de puiser à des sources authentiques, particulièrement à Tsarkoë-Selo, des renseignements précieux que l’on ne pourrait, je crois, trouver ailleurs.

Entre temps, je faisais une foule d’études d’après les types slaves, kalmouks, tartares. Je visitais la ville et ses monuments, la maison de Pierre-le-Grand, le Palais d’Hiver, l’Académie des Beaux-Arts. Partout je trouvais une bienveillance à laquelle m’avait mal préparé l’intervention peu encourageante de la police à Cronstadt. Je dois même avouer que l’accueil que je reçus dépassait de beaucoup ce que pouvait me laisser espérer mon infime obscurité. Il semblait, du reste, que ce fut un mot d’ordre de combler de prévenances les Français, et, plus particulièrement, ceux qui s’occupaient d’art ou de littérature.

Entre autres personnalités dont il est question dans les Souvenirs d’Yvon, il convient de citer le peintre de batailles Ladurner, français d’origine, qui avait pris part aux Salons de 1824 et de 1S27. Réfugié ou fixé en Russie vers i83o, Ladurner n’avait pas reparu en France. Certains biographes ont avancé que Ladurner remplissait en Russie les hautes fonctions de directeur général des Beaux-Arts. Yvon se borne à constater le crédit du peintre français auprès de Nicolas.

Un jour j’eus la pensée d'aller voir Ladurner. Cet artiste recommandé comme peintre de talent à son arrivée à Saint-Pétersbourg, s’était promptement assuré

les bonnes grâces du Tsar. Mais ce que l’empereur avait tout d’abord apprécié en lui, c’était son habileté à battre la caisse. Nicolas avait, paraît-il, ses heures de détente, et il aimait à les passer chez Ladurner, où tous deux se livraient à des duos de tambour. L’empereur avait fait bâtir pour le peintre dans la Vassilijostrow (le bois de Boulogne de Pétersbourg), une charmante maison avec atelier et jeu de paume, délassement favori de l’un et de l’autre. J’étais pour Ladurner un écho de la France. Il me reçut cordialement. Les peintures qu’exécutait cet artiste étaient des sujets ou plutôt des costumes militaires de l’armée russe. Toute préoccupation pittoresque semblait d’ailleurs bannie de ses tableaux . Sur l’observation que je lui en fis, il me répondit : « A quoi bon? S. M. vient ici, s’assied devant mon chevalet et me dit : « Ladurner, ceci est mauvais. Le passe- « poil de mes grenadiers est rouge et vous l’avez fait brun. — Mais Sire... l’om- (( bre. .. — C’est bon, reprend l’empereur, le passe-poil est rouge, faites-le rouge. » Et je le fais rouge. » Au fond, il avait peut-être raison.

C’était un homme serviable que ce Ladurner. Voici ce qu’il me conta d’un de ses anciens camarades d’atelier, nommé Tanneur. Un matin, ce Tanneur lui arrive de France et le met en demeure de l’aider de son crédit en Russie. Tout en devisant, le nouveau débarqué aperçoit une caisse de tambour pendue au mur, il la décroche et se met à battre les ra et les fia les plus triomphants. Tout à coup une voiture s’arrête... « C’est l’Empereur! » s’écrie Ladurner, et Tanneur de décamper. — « Qui était ici ? dit Nicolas, car ce n’est pas vous qui battiez la caisse avec ce talent. — Mon Dieu, sire, c’est un ancien camarade qui arrive de France, un peintre qui vient chercher fortune ici. — Qu’on le ramène, je veux le voir, dit le Tsar. » Tanneur revient tout confus, salue, se répand en excuses... « C’est bon, dit Nicolas, c’est vous qui battiez la caisse tout à l’heure ? Recommencez-moi ça. » Notre homme se remet de son émotion, saisit les baguettes, bâties marches les plus redoublées et transporte d’admiration le maître de toutes les Russies, Il lui fut, à l’instant, commandé pour une trentaine de mille francs de peinture.

Ce Tanneur n’était qu’un écervelé. Ses allures de bohème le firent promptement tomber en disgrâce. Quant à Ladurner, il est mort en i856, « professeur à l’Académie et peintre de l’Empereur », Le Jugement d’Yvon sur cet artiste paraîtra peut-être trop sévère. Il n’a rien d’excessif. Nous trouvons le talent de Ladurner apprécié dans le livre de Dussieux en ces termes significatifs : « Ladurner fut en somme un peintre qui faisait de la peinture chinoise, remarquable par l’exactitude et le fini; il n’aurait pas omis un bouton à un habit. »

Le champ de bataille de Koulikowo ayant été exploré avec soin par l’artiste, et sa moisson de documents lui paraissant assez ample, Adolphe Yvon revint en France.

De ce retour datent ses relations avec le sculpteur Mathieu-Meusnier dont il exposa le portrait au Salon de 1847. Et déjà le peintre

plaçait SOUS les yeux du public une suite de dessins rapportés de son voyage : Mosquée tartare, Droskî russe, Route de Sibérie^ Paysauue russe, Tartare de Loubianska. M. Meusnier, le père, construisit pour l’artiste un vaste atelier, et, sans plus tarder, Yvon donna tous ses soins à sa Bataille.

Plein de mes souvenirs, je fis fie'vreusement une esquisse où je disposai les grandes lignes de ma composition. J’avais hâte de m’attaquer à la grande toile. Elle mesurait dix mètres de longueur sur six mètres de hauteur. Quand on n’a jamais ète' aux prises avec une pareille page blanche, on ne peut se faire une idée de son immensité. Le châssis était une forêt de charpente. Heureusement je n’étais pas homme à m’intimider. Je me mis à l’œuvre avec l’entrain et la confiance de la jeunesse. Que de fois, pendant les quatre années que durèrent mes tâtonnements, mon enthousiasme reçut des douches d’eau froide! Que de fois je sentis le découragement se glisser dans mon âme ! Que de fois ma volonté dut réagir ! Je n’avais pas à compter sur les conseils de mon professeur. Je songeai à M. Horace Vernet. En ce temps-là, le grand artiste peignait sa Smala dans la salle du Jeu-de-Paume, à Versailles. J’allai résolument le trouver et je sollicitai l’honneur de sa visite. Je pris un plaisir extrême à le regarder travailler. Il peignait avec une abondance et une sûreté vraiment merveilleuses. Tout en brossant, il causait, et sa conversation pétillait avec l’esprit endiablé de son pinceau. Sa visite remonta mon moral au-dessus de toute défaillance. Ses conseils furent ceux d’un maître consommé. Ils sont encore présents à mon esprit. Toute parole portait. En somme, mes défauts étaient, disait-il, ceux de la jeunesse. Je m’en corrigerais tout comme un autre, et sans efforts héroïques.

Entre temps pour se reposer l’esprit et la main, Yvon dessinait le soir à la lampe, en se pénétrant de Dante, ses compositions connues sous le titre : Les Sept péchés capitaux. Travaux pacifiques que le bruit de la rue allait bientôt interrompre. La Révolution de Février venait d’éclater. Seuls les témoins de cette époque peuvent dire quelle fut l’effervescence des esprits. Or, les artistes ne purent se soustraire à la contagion. Il y eut alors un Comité des soixante-dix, sorte de parlement composé de peintres et de graveurs. Emprunterai-je aux Souvenirs d’Yvon, un trait caractéristique des utiles débats de cette assemblée ?

Le lithographe Célestin Nanteuil fit un soir la proposition, autant pour occuper les artistes que pour mettre fin à des disproportions choquantes entre les réputations, de faire bâtir un mur autour du Ghamp-de-Mars. Cet échantillon de maçonnerie serait décoré en commun par tous les artistes de Paris, chacun touchant un salaire uniforme. Point de différence entre les capacités et les talents : les uns seraient suffisamment récompensés par le sentiment de leur supériorité, les autres, dédommagés matériellement de leur insuffisance !

Yvonne nous dit pas quel accueil reçut la proposition de Célestin Nanteuil. Fut-elle sérieuse? Ce qui vaut plus que ce singulier projet, c’est l’institution du Jury chargé de décerner les récompenses à la suite du Salon. Sous la monarchie de Juillet, c’est au directeur des Beaux-Arts qu’il appartenait de dresser la liste des médailles. Gavé ne se trompa-t-il jamais ? Les jurys eux-mêmes ne sont pas impeccables, mais mieux vaut le jury qu’un seul juge. Notre peintre avait exposé au Salon de 1848 deux cartons de ses Péchés capitaux. Il obtint du jury une médaille de première classe. Deux autres cartons des Sept Péchés capitaux et neuf dessins représentant les Aluses parurent au Salon de 1849. L’année suivante, \d. Bataille de Koulikowo était achevée. Yvon l’exposa. Sa vaste toile remplissait à elle seule tout un panneau du salon d’honneur.

Il était impossible que la critique ne s’en occupât point. La nouveauté du sujet, l’étrangeté des types et des costumes, l’audace de l’entreprise devaient attirer l’attention.

J’étais alors, je l’ai dit, parmi les jeunes. La jeunesse a le privilège de ne pas encore porter ombrage. On fut généralement bienveillant.

Je rencontrai un jour, devant mon tableau, Eugène Delacroix. C’était une fortune pour moi et je le priai de me dire son sentiment. Parmi les observations judicieuses qu’il me fit, une entr’autres me frappa. « Je suis sûr, me dit-il, que vous n’avez pas fait une esquisse à laquelle vous vous soyez rigoureusement conformé. (C’était la vérité). Vos tâtonnements se révèlent sur votre grande toile, ajouta-t-il ; c’est sur l’esquisse qu’il fallait les faire et procéder à coup sûr.» Je n’ai jamais oublié ce conseil et m’y suis toujours conformé depuis. Eugène Delacroix a été durant sa carrière apprécié très diversement, exalté par les uns jusqu’à l’hyperbole, rabaissé par les autres jusqu’à l’injure. Il restera comme un novateur et comme un génie profondément original. Sa grande préoccupation était l’éclat et la vigueur du coloris. Il a laissé quelques toiles qui, à ce point de vue, ne le cèdent à nulle au monde. C’était de plus, un esprit distingué, un causeur charmant, ayant à son service une plume élégante. Je l’ai toujours trouvé plein de bienveillance et j’ai conservé de lui le meilleur souvenir.

Le peintre ne songea point à vendre son tableau à l’Etat français. Il se tourna vers l’ambassade de Russie. Ses ouvertures ne furent pas écoutées. Il fallut se résoudre à conserver cette vaste toile. Insuccès relatif, dont les conséquences ne laissaient pas d’être désastreuses. Yvon s’était endetté. Des frais de toute nature avaient épuisé ses minces réserves. Il obtint que son tableau, roulé, serait mis à Eabri dans les greniers du Louvre. Il paya ses dettes et ne songea plus à la Bataille de Koulikowo.

H 'lioTn'. j.vure Mo. >sard.

ADOI.PHE YVON

Le prince Louis Bonaparte ayant été élu président, s’était choisi dès la première heure un surintendant des Beaux-Arts.

M. Lefèvre-Deumier avait e'té investi de ces fonctions. C’ètai: une nature fine, distinguée et très versée dans les connaissances artistiques. Il avait le don de captiver tous ceux qui l’approchaient. Soulange-Tessier était avec lui en relations d’ancienne date. Il me présenta dans la maison.

Lefèvre-Deumier chargea Yvon de peindre le Premier' Consul descendant du Grand-Saint-Bernard en Italie. Aussitôt, notre artiste part pour la Suisse en compagnie de son ami Soulange-Tessier. Les deux touristes prennent le chemin parcouru par l’armée française en 1800, ainsi l’exigeait la grande conscience du peintre, toujours soucieux de rappeler les sites avec exactitude. Le tableau parut au Salon de i853 et fut envoyé à Compiègne où il était encore en 1867, époque à laquelle le tsar Alexandre pria l’Empereur de s’en dessaisir, et l’œuvre d’Yvon est aujourd’hui au Musée de l’Ermitage à Saint-Pétersbourg (i).

On venait de commander à Rude la statue du maréchal Ney. Yvon eut la pensée de peindre un tableau dont la place semblait marquée dans les galeries de Versailles, où serait représenté le Maréchal Ney soutenant la retraite de la Grande-Armée. Notre artiste fait une esquisse. Deux amis, Edmond Adam et Laurent Pichat portent cette esquisse à Henri Chevreau, secrétaire-général du ministère de l’Intérieur. Bataille gagnée. Chevreau se déclare satisfait et commande le tableau pour 20.000 francs. Mais de la coupe aux lèvres.... vous savez le proverbe. Une commande verbale est toujours dangereuse. Sur les entrefaites, Romieu, l’ineffable, le légendaire Romieu obtint le poste de Directeur des Beaux-Arts. Yvon se présenta devant Romieu. Les deux hommes ne s’entendirent pas, et finalement le peintre obtint un arrêté de commande rédup: a 10.000 francs.

Sans m’attarder à de stériles regrets, je me mis à l’œuvre et, conformément au conseil d’Eugène Delacroix, je m’efforçai de résoudre, sur une grande esquisse, les ditlicultés complexes de la composition, de la couleur et

(i) C’est le peintre qui nous fournit ce détail; toutefois, nous consultons le tome III du catalogue de l’Ermitage (édition de 1871), dans lequel se trouvent inscrits les tableaux des écoles anglaise, française et russe; l’œuvre d’Yvon n’y est pas mentionnée.

de l’effet, en sorte que je n’eusse, pour la grande toile, que la pre'occupation de l’exécution. Cette grande esquisse a été achetée par le musée de Manchester et payée plus cher que le tableau lui-même. L’exécution de la Retraite de Russie me prit neuf mois. J’étais arrivé, à peu près, au bout de ce grand travail,quand j’entendis parler d’un peintre décorateur nommé Godefroy, qui s’était fait une spécialité de prêter le concours de son expérience aux peintres de tableaux. Alaux, Couder, Horace Vernet l’avaient successivement employé avec succès. Je me mis en relations avec lui et nous convînmes, moyennant un prix déterminé, de faire ensemble la revue de mon tableau. C’était une singulière organisation que ce Godefroy. Il n’avait jamais fait d’études sérieuses, mais il avait acquis et développé, par la pratique de la décoration, la plus étonnante justesse de coup d’œil et de sentiment en ce qui concerne l’effet et le coloris. En quelques jours nous revîmes ensemble mon tableau, qui, sous son inspiration, gagna assurément en charme et en souplesse de couleur.

Sa façon de procéder mérite que je la fasse connaître : il se tenait au bout de l’atelier, examinait en silence, puis tout à coup : « J’ai besoin, à tel endroit, disait-il, d’une note blanche, jaune, rouge, froide ou chaude ». Pourquoi? Quel prétexte, demandais-je? « Je ne saurais le dire, répondait-il, mais il faut cette note-là. « Et il ne se trompait point. Godefroy, pendant ces quelques jours, a ouvert dans mon esprit une porte qui, sans lui, serait peut-être toujours restée fermée. Quant à lui, il n’a jamais pu faire, seul, un tableau.

Yvon ne savait pas être en retard; il e'tait toujours prêt à la veille du Salon.

A l’Exposition, qui était l’Exposition Universelle de i855, la Retraite de Russie eut du succès. Non de ces succès retentissants, préparés par la presse, .mais un succès d’artistes. Aujourd’hui, à vingt-cinq ans de distance, on se plaît à répéter que c’est ma meilleure toile. C’est une façon de rabaisser celles qui ont suivi. Le jury était chargé de dresser une liste de propositions pour la Légion d’honneur. Je fus placé en tête de cette liste. Des amis empressés m’apportèrent la bonne nouvelle et je laisse à penser avec quelle joie elle fut accueillie 1 Les choses ne devaient pourtant pas se passer d’une façon aussi naturelle. La liste parut, en effet, mais mon nom n’y figurait pas.

Cette radiation, — car le nom de notre peintre inscrit sur la liste préparatoire avait été rayé, — fut le point de départ de la fortune d’Adolphe Yvon. Le prince Jérôme, investi des fonctions de général de division, s’était rendu avec l’armée française en Crimée au début de la campagne d’Orient. Mais la vie des camps lui convenait peu. Il fut pris de nostalgie et s’ouvrit à son entourage de son dessein de rentrer à Paris. Ce projet indigna Trochu qui ne craignit pas de désapprouver le cousin de l’Empereur. « Si j’avais l’honneur d’être prince français, dit-il, je ne quitterais pas mon poste devant l’ennemi. » Le propos déplut. Le prince revint en France. Il obtint le commissa-

riat général de l’Exposition Universelle. Or, Adolphe Yvon n’était pas un étranger pour Trochu. Celui-ci avait pour beau-frère le général Neumayer, oncle de notre peintre. Yvon supposa que le procédé peu bienveillant dont il était victime de la part du commissaire général avait sa source dans le ressentiment du prince contre Trochu. L’artiste a-t-il pensé juste ? Quoi qu’il en soit, Yvon mit un des familiers de l’Empereur au courant du déni de justice qui l’atteignait. On sait en quels termes vivaient l’Empereur et le prince Jérôme. Réparer un tort commis par celui-ci était une tâche que s’imposait volontiers Napoléon III, n’eut-ce été que dans le seul but d’affirmer son autorité suprême. Yvon fut appelé aux Tuileries.

Napoléon III, écrit l’artiste, était en costume mi-partie bourgeois et mi-partie militaire ; il portait une redingote boutonnée sur un pantalon d’uniforme. Son visage éteint respirait le calme et la bienveillance qui étaient les traits caractéristiques de sa physionomie. « On a fait à votre préjudice, me dit l’Empereur, un oubli regrettable que je suis heureux de réparer : vous êtes chevalier de la Légion d’honneur. Votre tableau de la Retraite de Russie, ajouta-t-il, est très beau ; bien qu’il traite un sujet pénible pour nos armes. » Une inspiration soudaine me vint : « Sire, répliquai-je, il dépend de l’Empereur de me fournir l’occasion d’une revanche. Nos armées viennent de prendre Sébastopol. Je sollicite l’honneur d’être envoyé en Crimée pour y recueillir les matériaux nécessaires à l’exécution d’un grand tableau à la gloire de nos armes. » Ma phrase fut apparemment dite avec chaleur; la figure de l’Empereur s’éclaira. <i C’est bien, me dit-il, j’y consens de tout cœur. Allez trouver M. Fould, le ministre d’Etat. Je vais lui transmettre mes instructions. » Je sortis de mon audience un peu abasourdi. Non seulement je venais d’obtenir réparation d’une injustice dont j’avais été victime, mais cette injustice même m’avait fourni l’occasion d’obtenir, séance tenante, le plus beau travail que peintre pût ambitionner. Tout à ma joie, je ne me demandais même pas si je serais à la hauteur de ma tâche et de l’enthousiasme avec lequel on avait accueilli, en France, la nouvelle de notre triomphe.

Cette entrevue décida de la réputation du peintre. En dépit des critiques qui placent au premier rang dans son œuvre sa Retraite de Ritssie,! Yvon n’a rien composé de plus énergique et de plus français que la Prise de Malakoff.

Dès le lendemain de sa visite aux Tuileries, Yvon se présentait chez le ministre d’Etat. Achille Fould accueillit le peintre et prit intérêt à son projet. Toutefois, avant de confier à l’artiste une mission officielle, il avait à s’entendre avec ses collègues de la Guerre, de la Marine et des Affaires étrangères.

Aussi bien, poursuit l’artiste, le temps ne pressait pas. Nous étions çn janvier, l’hiver était rigoureux et me condamnait, quoique j’en eusse, à mettre un frein à mon impatience.

Malgré les circonstances fortuites qui m’avaient servi, la fortune qui m’échéait ne laissait pas que de m’étonner. Comment n’avait-on pas chargé d’une œuvre de cette importance un maître émérite, M. Horace Vernet, le fécond et immortel auteur de tant de pages héroïques qui ont popularisé nos soldats du premier Empire et d’Afrique ? Ce ne pouvait être oubli ou indifférence. Il devait y avoir là un dessous de cartes qui m’intriguait. Il y en avait un, en effet, et le voici tel que me l’a conté, plus tard, Horace Vernet lui-même. Louis Napoléon, alors qu’il était président de la République, avait fait faire son portrait équestre par Horace Vernet. Le Prince était en costume de général de la Garde Nationale, assez étrange d’ailleurs, avec des panaches sur son chapeau à trois cornes. Derrière lui, galopaient les généraux Changarnier et d’Hautpoul, le premier, commandant l’armée de Paris, le second, ministre de la Guerre. Arrivé au trône, le nouvel Empereur pensa que son portrait devait monter en grade avec lui. Il fit venir le peintre et le pria de changer, sur cette toile, son costume de garde national en celui de général de division de l’armée. De plus, il exprima le désir de changer les généraux de son escorte pour les remplacer par des créatures du nouvel ordre de choses. Horace Vernet fit remarquer à l’Empereur que, pour ce qui resterait, il valait mieux faire un nouveau tableau ; que, d’ailleurs, le premier consacrait une période historique que rien ne pouvait supprimer, etc. L’Empereur écoutait en tordant sa moustache. Il était imbu des bons principes et n’admettait pas que César fût discuté. Aussi, sans se départir de son calme : « Je le veux », dit-il. — « Eh bien ! Sire, riposta Vernet, faites fiiire cette besogne par qui vous voudrez, quant à moi je ne m’en charge pas. » L’Empereur tourna les talons et Vernet tomba en disgrâce. Le tableau ne fut pas retouché et prit la direction de l’Algérie. Voilà pourquoi Vernet n’eut pas la commande de \a Prise de Malakoff.

Le II février i856, Yvon partait pour Toulon, heureux à la pensée de faire voile « vers ces pays du soleil qui sont le rêve des peintres et des poètes ». A Toulon, pas de navire en partance, mais des ordres étaient donnés. On arma une frégate. Ces préparatifs exigèrent une semaine.

Les apprêts de la frégate prirent fin. C’était un énorme bâtiment à aubes de la force de 1200 chevaux. De belles et longues pièces de canon présentaient leurs gueules aux sabords. L’équipage était de deux à trois cents hommes, commandés par un vieil officier, le capitaine Chevalier. L’état-major était complet : une douzaine d’officiers de tout grade et même un aumônier. La frégate s’appelait le Christophe-Colomb. Nous primes la merle 19 février i856. Une fois en rade, le capitaine Chevalier me dit : « Maintenant, mon cher passager, nous sommes à vos ordres. Telles sont mes instructions. Plusieurs routes mènent à Constantinople, notre destination. Par laquelle vous plaît-il d’aller? » Je ne pense pas

ivoTi pinx Héliogravure Massari

qu’il y ait beaucoup d’exemples d’une fortune pareille : un peintre ayant à sa disposition un vaisseau de guerre et tout un personnel !

Yvon dicta son itinéraire. A l’exemple de l’auteur des Martyrs^ il eut le désir de voir Athènes, mais ses jugements sévères sur cette ville dépouillée, pour être plus vrais, sans doute, que ceux de Chateaubriand, rappellent par certains points les pages mordantes d’Edmond About. Ténédos, Abydos, le mont Ida vus par notre peintre perdent le charme que leur ont prêté les poètes anciens. Yvon ne fait pas exception parmi les narrateurs modernes. Il est, je crois, exact et sincère. Mais que pèse dans ma mémoire un sol dénudé, lorsque VIliade et VEnéide démentent la vérité en des vers inoubliables ? La fiction l’emporte à mes yeux sur le réel. Je ne veux pas connaître ces impressions douloureuses qui m’enlèveraient l’illusion des sites enchantés si bien décrits par des hommes divins. Et si jamais le sort m’obligeait à cotoyer ces rives désolées, c’est avec les yeux aveugles du vieil Homère que je souhaiterais de passer en face d’un horizon menteur.

Est in conspectii Tenedos, notissima famâ Insula, dires opiim, Priami diim régna manebant.

Je m’en tiens à Virgile et tous les voyageurs n’y feront, rien. La vision solitaire qui me ravit m’autorise à ne pas entendre quiconque en troublerait la sérénité

Un de mes élèves, nommé Chardon, — c’est Yvon qui parle, — m’avait témoigné, avant mon départ de Paris, le désir de m’accompagner dans mon voyage. La famille Chardon habitait, à la Ferté, la maison qui fait face à la nôtre. L’occasion de faire le voyage d’Orient dans les meilleures conditions du monde était précieuse. Les parents la saisirent avec empressement et envoyèrent leur hls me rejoindre. Je le vis, avec joie, débarquer à Constantinople peu de jours après mon arrivée.

J’avais déjà rencontré Bida, le dessinateur de talent bien connu, qui venait, comme il le faisait souvent, en Orient, réunir les matériaux de ses remarquables ouvrages. Il vivait intimement chez un peintre français, nommé Labbé, qui s’était établi à demeure à Constantinople. Celui-ci avait loué à une communauté de moines une chapelle dont il avait fait un charmant atelier. La situation était merveilleuse. De sa porte, Labbé avait sous les yeux la Corne d’Or, Stamboul, la mer de Marmara et la côte d’Asie.

Yvon, Bida et Chardon quittent Constantinople le 9 avril et deux jours plus tard, ils abordent dans la baie de Kamiesch.

Nous distinguions, sur le rivage, toute une ville de bois improvise'e et une foule grouillant parmi les baraques, les chevaux et les attelages. Mon attention fut particulièrement attire'e par un homme en longue capote qui semblait nous adresser des signaux. Quand nous fûmes plus près, il fit de sa main un portevoix pour demander si M. Yvon n’e'taitpas à bord. En quelques coups d’aviron, nous fûmes à terre et je reconnus dans l’homme qui m’appelait un jeune officier russe. Je savais que, pendant le cours de la campagne, les officiers russes avaient saisi toutes les occasions de fraterniser avec les nôtres et de leur témoigner une sympathie qu’ils étaient loin d’avoir pour les Anglais. Mais j’avoue que mon étonnement fut grand de m’entendre souhaiter la bienvenue en Grimée par un de ceux que nous avions battus, et cela, avant la signature de la paix. La paix n’était pas encore signée, en effet, mais les deux armées vivaient côte à côte, pour ainsi dire, sous le bénéfice de l’armistice. Mon jeune officier qui, je m’en souviens, s’appelait Dalinski, me raconta que le général Vinoy, comptant sur mon arrivée, avait envoyé à ma rencontre son aide-de camp, le capitaine Loysel. Pendant que celui-ci commandait le diner chez le Véfour de Kamiesch, lui, Dalinski, venait me recevoir.

A peine arrivé aux monts Fédiouchine où campait le général Vinoy, Yvon demande qu’on improvise un lit pour son élève Chardon très éprouvé par le mal de mer. Le capitaine Loysel l’installe sous sa tente. Dès le lendemain, notre peintre se présente chez le général de Mac-Mahon. Il allait poursuivre ses visites obligées en se rendant chez le maréchal Pélissier, quand le désir de voir Malakoft' l’emporta sur les règles de l’étiquette, et, conduit par plusieurs officiers, il piqua des deux vers la redoute.

Je m’étais fait de Malakoff une image grandiose et formidable. Aussi ne fus-je pas médiocrement désappointé en trouvant un ouvrage gabioliné, ayant, tout au plus, quinze mètres de relief. Les talus extérieurs, composés de terres mouvantes, descendaient jusqu’au fond d’un fossé aux trois quarts comblé. Nos tranchées les plus avancées étaient à 3o ou 40 mètres de l’obstacle. Les militaires seuls ont qualité pour apprécier la force de résistance de pareilles défenses. Lfn profane ne peut imaginer que, pour se rendre maître de ce qui semble une motte de terre, il faille tant d’efforts, tant de temps et tant de sang. Bien que tout à l’entour ce fût un vrai chaos de boyaux, de tranchées, d’épaulements, de trous de mine ou de bombes profondément creusés en entonnoirs ; bien que ce terrain bouleversé fût tellement semé d’éclats d’obus que l’on marchait littéralement sur du fer, nous entrâmes à cheval dans la redoute par une ancienne embrasure égueulée. De la tour Malakoff, il ne restait que le soubassement. Les premières volées de canon avaient jeté bas toute la maçonnerie qui dépassait les parapets. L’intérieur de l’ouvrage était coupé en tout sens par un réseau de barricades en terre destinées à arrêter l’effort de l’ennemi s’il s’emparait de la première enceinte. Chacune de ces barricades couvrait des abris blindés où les défenseurs trouvaient un refuge contre la pluie des projectiles. Depuis le jour de

l’assaut, rien n’avait été ni changé, ni déblayé. Je voyais donc le terrain dans l’état même où il était à la suite de l’effroyable lutte. Je n’avais qu’à le peupler par la pensée. Rien ne saurait donner l’idée du cataclysme que j’avais sous les yeux : les gabions hachés, les poutres brisées, les canons énormes gisant parmi les débris, les caisses à eau crevées, les gargousses, les boulets, les cartouches noyées et mille objets sans nom que l’on pouvait supposer avoir été des képis, des gibernes, des uniformes; d’autres encore ayant l’aspect plus sinistre auxquels on n’osait assigner d’origine! Une odeur douceâtre s’exhalait des décombres, évoquant le funèbre souvenir des malheureuses victimes qu’ils recouvraient. Telles étaient les traces qu’avait laissées le funeste génie de la guerre. Cependant, le ciel était clair, le soleil étincelait et la brise printanière se jouait dans les plis du drapeau français, dressé à l’endroit même où Mac-Mahon avait planté son épée. Au fond du tableau, les eaux bleues de la baie encadraient les ruines confuses de ce qui avait été Sébastopol. Au delà, sur la falaise opposée,la silhouette sévère des forts du Nord rappelaitque les Russes étaient encore là, vaincus, mais non désarmés.

Le plan de mon tableau se présenta instantanément à mon esprit. J’en fis, sur place, un croquis sommaire duquel, chose remarquable, je ne me suis point écarté dans l’exécution.

De retour au camp, notre artiste avait l’espoir de trouver Chardon rétabli. Son état s’était aggravé. Le typhus sévissait parmi nos soldats. Chardon parut menacé. Le lendemain, le doute n’était plus possible. On dut transporter le malade à l’ambulance la plus proche.

Je vois encore, dans mes souvenirs, le pauvre garçon quand, malgré l’avis des docteurs et de mon entourage, j’allai le visiter pour la dernière fois. On avait été forcé de l’attacher avec des sangles, sur sa couchette, pour réfréner ses transports. Le sang ruisselait sur sa moustache; sa jeune et belle tête était déjà noyée dans les ombres de la mort. 11 me reconnut cependant, tendit vers moi ses bras amaigris et me conjura de le sauver. 11 voyait, disait-il, une fosse où des hommes voulaient le jeter. Que dire? Je lui parlai de notre prochain départ, de notre retour en France... Que sais-je? On m’arracha de là, au nom de mon propre salut. Le lendemain, Chardon était mort. J’étais navré. Il me semblait que j’avais ce malheur à me reprocher. Qu’allaient devenir ses parents dont il était le fils unique et la seule joie ? Les pauvres gens furent si cruellement frappés par cette mort soudaine qu’ils rejoignaient leur enfant peu de temps après.

Ici, le portrait de Pélissier :

Le maréchal paraissait avoir de cinquante à soixante ans. Sa forte tête couronnée de cheveux blancs taillés en brosse et ornée d’une moustache noire à l’ordonnance, respirait l’énergie et l’autorité. De gros sourcils noirs ombrageaient un œil dur, plein d’étincelles. Sa taille était courte et trapue. Il faisait songer à un dogue ou à un sanglier. Sa tenue, moitié civile, moitié militaire, tranchait

sur les uniformes corrects de l’entourage. Un paletot bleu à boutons d’ordonnance portait les grosses épaulettes et rappelait certains portraits de Louis XVIII. Tel qu’il était, il imposait le respect. II recevait, avec une nuance de hauteur, les hommages d’une foule d’officiers de tous grades, français, anglais, piémontais et turcs. Je lui remis ma lettre de crédit. Il la lut négligeamment et me pria de rester à déjeûner en compagnie du général Vinoy.

Le colonel Langlois recueillait les éléments du panorama qui, durant tant d’années, a été visité par des milliers de curieux dans la rotonde des Champs-Elysées. Yvon, Bida et lui travaillaient avec une égale ardeur. Mêmes excursions quotidiennes, mêmes investigations studieuses.

Les jours s’écoulaient, remplis par mes travaux. J’avais non seulement à relever la configuration des terrains, à noter les mouvements des troupes et les épisodes saillants, mais encore à prendre les portraits des personnages qui devaient jouer, dans mon tableau, les rôles essentiels. J’avais, en outre, à réunir des documents précis sur les Russes, leur tenue et leur armement. Il m’arriva, à ce propos, une aventure caractéristique. Le pont de Traktir reliait les deux rives de la Tchernaïa, petit cours d’eau qui séparait les belligérants. D’un côté du pont, une sentinelle française, de l’autre, une sentinelle russe indiquaient les limites imposées par l’armistice. On passait librement, toutefois, de l’un à l’autre bord. Les soldats se visitaient.

Je profitai de la facilité des relations et, armé de mon album, j’allai m’installer au poste russe. Un jeune officier, parlant couramment le français, commandait le poste. Il m’accueillit de la meilleure grâce du monde et se prêta, avec courtoisie, à mon désir de faire des croquis d’après ses hommes. Le lendemain, mis en goût par mon succès, je revins pour achever ma moisson de documents. Cette fois, mon officier, avec la même politesse, me témoigna le regret de ne pouvoir me laisser continuer, son général lui ayant donné des ordres. Je rentrai chez le général Vinoy, un peu désappointé, et je lui racontai ce qui venait de m’arriver. « Ah ! dit-il, c’est ainsi ! Holà, sergent ! Prenez quelques hommes, ramassez, dans le camp, les soldats russes que vous y trouverez et amenez-les ici. »

On le voit, le général Vinoy fut en quelque sorte la providence du peintre durant son séjour en Crimée. Les dessins qu’il n’avait pu prendre dans le camp des Russes furent exécutés à loisir dans le camp français, d’après une douzaine de soldats de l’armée ennemie, amenés sur l’heure aux baraquements du quartier de Vinoy. Une vue de la tour de Malakoff, dans l’état où l’avait mise le choc prolongé de deux armées formidables, fut peinte sur place avec beaucoup de soin par Yvon. Cette toile est devenue la propriété du duc d’Harcourt, neveu du maréchal de Mac-Mahon et son officier d’ordonnance en Crimée.

Soldat russe blessé

étude par Ad. Yvon pour son tableau: La Prise de Malaknff'.

Sur CCS entrefaites, la paix se conclut. Une revue générale des troupes alliées fut passée par Pélissier. Le spectacle ne manqua pas de grandeur. Dès le lendemain, le départ s’organisait. Yvon prit la mer le 26 avril. Il était à Constantinople le 28. Un instant, il eut la pensée de rentrer par l’Egypte, mais un secret pressentiment le fît renoncer à ce caprice. H craignit que l’Empereur, nature indolente et mobile, ne se ravisât et que la commande qu’il tenait du souverain ne lui fût enlevée s’il ne se mettait promptement à l’œuvre. Il s’embarqua directement pour Marseille. Yvon avait pris place sur le SimoYs. L’ombre de Virgile le poursuivait. C’est en vain qu’il avait médit des « champs où fut Troie », les muses irritées l’avaient fait leur prisonnier. Et le passager du Simoïs, au milieu de l’appareil militaire qui, de toutes parts, s’offrait à lui sur un vaisseau chargé de soldats français, retrouva sans doute dans un pli de sa mémoire de lettré ces vers appris et goûtés au collège Bourbon :

Ubi tôt Simoïs correpta per undis Scuta virùm, galeasque, et fortia corpora volvit.

On fit escale à Smyrne. Vite au marché d’esclaves ! Plusieurs officiers accompagnent le peintre dans cette excursion. Le trafiquant de chair humaine se sent honteux. Il essaie de dissimuler. Peine perdue. Quelques coups de plat de sabre eurent raison de ses scrupules. Il se résigna, jurant toutefois qu’il n’avait qu’une seule esclave. Ce disant, il ouvrit la porte d’une grange soigneusement fermée.

Le bruit, le soleil qui tout à coup inonda la grange re'veillèrent brusquement une belle cre'ature, couleur de bronze, qui nous regarda avec les yeux doux et effare's d’une gazelle. Elle s’e'tait leve'e à demi sur la natte qui lui servait de couche et s’appuyait sur ses mains, j’allais dire sur ses pattes de devant. Un cliquetis de verroterie accompagnait chacun de ses mouvements. Elle e'tait charge'e de bracelets aux bras et aux jambes, de colliers, de boucles d’oreilles en verre de couleur. Tout cela frémissait sur sa peau d’or sombre. Quand nous eûmes considéré à notre aise ce bel échantillon de marchandise humaine, nous donnâmes quelques pièces de monnaie au marchand, heureux, je n’en doute pas, d’en être quitte à si bon marché, et nous le laissâmes renfermer dans sa cage l’animal précieux dont nous avions troublé le sommeil.

Quel tableau Delacroix ou Decamps n’auraient-ils pas fait au retour de cette promenade? Yvon l’a voulu peindre avec la plume. L’effet est saisissant.

Peu de jours après, le peintre était à Paris. Il arrêtait son esquisse que le Ministre d’Etat s’empressait d’approuver et Adolphe Yvon recevait la commande officielle de la Prise de Malakoff.

Ah ! l’enthousiasme et l’ardeur des jeunes années ! Pages vibrantes et enflammées que l’on ne parcourt qu’une fois ! Dédain suprême de toutes les difficultés matérielles dans la lutte ardente et passionnée ! Je vécus pendant toute cette période d’enfantement de la flôvre qui double les forces du corps et celles de l’esprit.

La toile était entièrement ébauchée quand je reçus d’Horace Vernet un billet qui me priait de passer le plus tôt possible chez lui. Le maître s’excusait de ne pas être venu me trouver lui-même : il était souffrant. J’étais vivement intrigué. Que pouvait me vouloir le grand peintre ? Je m’empressai de me rendre à son invitation et voici, en substance, ce qu’il me dit :

« Je sais, depuis peu de temps, que vous avez été envoyé en Grimée et que vous êtes chargé de faire le tableau de la Prise de Malakoff. Or, voici ce qui se passait à Paris pendant votre absence. L’Empereur qui me boudait depuis mon refus de retoucher son portrait équestre de Président de la République, eut la fantaisie de me rendre ses bonnes grâces après mon dernier tableau le représentant en général de division. (Ce tableau, qui a été reproduit par la gravure, décorait la grande salle de l’Hôtel de Ville de Paris, où il a été brûlé en 1871). Un jour donc, continua Horace Vernet, S. M. m’invita à déjeûner et, après le repas, m’entraîna dans une embrasure de croisée pour me charger de peindre la Prise de Malakoff. Je n’avais aucune raison pour décliner la commande et je me mis en devoir de recueillir mes matériaux. C’est sur ces entrefaites que j’apprends que vous avez été envoyé là- bas et que votre tableau est ébauché. Ah ça 1 pour qui ces gens nous prennent-ils? Se figurent-ils qu’on met des artistes en concurrence comme des marchands de canelle ? Me croient-ils d’humeur à barrer le chemin à un homme de votre valeur? Je vous remets, mon cher ami, les doubles, copiés de ma main, de la correspondance que je viens d’échanger à ce sujet avec l’Empereur. Conservez-les comme des témoignages de ma loyale sympathie. »

J’admirais l’explosion de délicatesse indignée de cet homme que 3o ou 40 ans de succès inouis avaient fait le plus populaire des peintres. Il pouvait, certes, ne pas se préoccuper de ma jeune personnalité. Il pouvait, la conscience parfaitement tranquille, exécuter un tableau dont il n’avait pas brigué la commande, et faire un chef-d’œuvre de plus. Mais, sous des dehors légers, Horace Vernet cachait le cœur le plus généreux et le plus délicat. Je suis heureux de lui rendre cet hommage. L’envie ne l’a épargné ni dans sa vie publique ni dans sa vie privée. Heureusement il n’était pas homme à s’en affecter; et il m’en exprimait son dédain dans les termes de la plus pittoresque énergie. « Les chiens, me disait-il, n’aboient qu’après les roues qui tournent. -■»

Veut-on connaître la teneur des lettres échangées entre Horace Vernet et l’Empereur à l’occasion des faits qui viennent d’être rappelés?

Napoléon III avait exprimé verbalement, à Paris ou à Saint-Cloud, au peintre de la Smala^ le désir de le voir exécuter le tableau de la Prise de Malakoff . L’Empereur était ensuite parti pour Biarritz. C’est là sans doute qu’il se souvint de la commande antérieurement faite à Yvon. Il écrivit alors à Horace Vernet :

Biarritz, 26 août i856.

Mon cher Monsieur Horace Vernet,

La prise de Malakoff étant le fait capital de la campagne d'Orient, je vous en ai demandé le tableau comme à l’artiste le plus capable de la reproduire dignement. De son côté, le Ministre a confié le même sujet à M. Yvon.

Sans doute, je ne serais pas fâché de voir ce peintre le représenter aussi, mais si, par un motif quelconque, vous pouviez tenir à vous en occuper seul, la préférence vous est justement acquise. Je la maintiens et, au besoin, je ferai charger M. Yvon de tout autre tableau.

Croyez à tous mes sentiments.

Napoléon.

La réponse ne se fit pas attendre. Horace Vernet ne renonçait pas à s’occuper de la Prise de Malakoff^ ce qui eut blessé l’Empereur. Quant au duel au pinceau qui serait, le cas échéant, la conséquence de la simultanéité des deux toiles" placées un jour dans une meme salle, Vernet déclarait ne pouvoir s’en préoccuper. Mais que si l’on songeait à écarter l’un des duellistes pour ménager son amour-propre, c’était là une proposition qu’il ne consentirait pas à prendre au sérieux. Ecoutons-le :

Sire, si j’acceptais l’offre que daigne me faire V. M. «le priver un homme de talent, jeune et plein d’ardeur, d’une belle occasion de se montrer digne du choix de M. le Ministre, ce serait un procédé inqualifiable de la part d’un vétéran de l’art qui doit à son tour aux jeunes artistes l’appui qu’il reçut autrefois lui-même de ses maîtres, au début de sa carrière.

Tel fut le fier langage d’Horace Vernet. Je comprends la profonde e'stime que lui garda toujours Adolphe Yvon. D’autre part, rien de surprenant, après cette verte riposte, que le Ministre d’Etat ait ratifié la commande verbale faite plusieurs mois auparavant à notre peintre.

Toute l’armée, grands et petits, passa par mon atelier pendant l’exécution du tableau de Malakoff. Le maréchal Pélissier s’intéressait particulièrement à mon œuvre. Le rude soldat avait amorti ses angles ; il s’était fait simple et familier. Ce n’est pas que, de loin en loin, il ne lui échappât quelque rjros mot. Il en était

quitte pour dire « pardon » ! La place où je l’avais mis lui parut un peu bien à l’arrière plan. Il s’était installé au Mamelon-Vert d’où il dirigeait l’ensemble des opérations. Je ne pouvais donc le placer ailleurs. Il comprit et sourit de bonne grâce.

Les compétitions, les petits calculs de vanité ou d’ambition qui se donnent carrière à l’occasion d’une place à occuper ou à donner dans un tableau militaire dépassent tout ce qu’on peut imaginer.

Un incident curieux se produisit au cours des séances de pose dans l’atelier du peintre. On lui amena un jour un magnifique sapeur nommé Mouton qu’un officier déclarait être le soldat valeureux qui, le premier, planta le drapeau français au sommet de la redoute. On connaît le tableau d’Yvon. La composition se dresse comme une marée montante. Les hommes forment pyramide. Un vague souvenir du Radeau de la Méduse traverse l’esprit du spectateur de la Prise de Malakoff. Un soldat intrépide domine des bataillons exaspérés gravissant les pentes abruptes de la forteresse imprenable. En dépit de son nom, ce héros, c’était Mouton. Des témoins, un témoin l’affirmait. Va pour Mouton! Il eut les honneurs du triomphe et n’en parut pas étonné. Le brave cœur! Sa figure était mâle, son œil impassible, sa barbe superbe. 11 prit une pose héroïque. Ce n’était qu’une pose.

Je plaçai donc, en toute confiance, le sapeur Mouton tenant haut et ferme le drapeau tricolore sur le sommet de Malakoff. Tout allait bien, quand, un jour, je reçus la visite d’un garçon d’une vingtaine d’années qui désirait compléter, ou plutôt redresser, les renseignements qu’on m’avait donnés sur les acteurs du drame que je représentais ; « -J’ai appris, commença-t-il, que vous mettez dans votre tableau le drapeau aux mains d’un homme qui n’était même pas de l’assaut : il gardait la tente de son colonel. Celui qui a planté et tenu, dix heures durant, le drapeau français sur Malakoff, c’est moi. » Il vit ma surprise, devina mon doute. « Renseignez-vous, continua-t-il. Le général de Mac-Mahon ne peut, lui-même, que confirmer mon dire. Je m’appelle Lihaut, j’étais caporal au iG'' de zouaves. On nous avait fait coucher à plat ventre dans la tranchée en attendant l’heure fixée pour le grand coup. Je me trouvais, par hasard, près du général de Mac-Mahon qui, consultant sa montre, demanda un homme de bonne volonté pour porter son drapeau. Je m’offris aussitôt, et le général, me remettant le drapeau roulé, m’ordonna de prendre avec moi une double escouade, c’est-àdire huit hommes au lieu de quatre.

« A midi précis, le signal fut donné. Je m’élançai à la tête de mes hommes. En une minute nous fûmes au sommet du talus et je déployai mon drapeau en l’agitant. Depuis ce moment jusqu’à dix heures du soir, je ne quittai pas la place. Le drapeau fut criblé et mes huit hommes mis hors de combat. Quant à

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Soldats français montant a l'assaut étude par Ad. Yvon pour son tableau : La Prise de Malaknff.

moi, j’eus la chance d’en être quitte pour deux dents casse'es par un éclat de pLerre-. Exténue', je rapportai le fanion à la tente du général et j’allai m’étendre sous mon abri, au camp. Je dormis d’un trait jusqu’au lendemain matin à neuf heures.

« J’eus alors la pensée d’aller aux nouvelles. Toutes les récompenses étaient déjà distribuées. C'avait été une vraie curée. J’allai toutefois trouver mon colonel qui me renvoya à Mac-Mahon sous prétexte que c’était lui qui m’avait employé. De son côté, le général me renvoyait au colonel qui était chargé des propositions pour son régiment. Ainsi ballotté de Caïphe à Pilate, rebuté, écœuré, je donnai ma démission, et me voici, le cœur ulcéré, chez ma mère, à Montmartre. Il ne me manquait plus que d’apprendre que c’est un autre qui prend ma place sur un tableau destiné à être une page d’histoire. »

Le récit de ce brave garçon était empreint de la plus grande sincérité. Je ne pouvais, à ce sujet, avoir le moindre doute. D’autre part, cependant, je ne m’expliquais pas le silence de Mac-Mahon et des autres acteurs du drame, devant la substitution flagrante d’un intrus au vrai héros. A la première visite de Mac-Mahon je lui soumis le cas. Il était accompagné du colonel Lebrun, son chef d’état-major, du commandant Borel, son aide de camp, et de quelques autres. « Tout ce que vous a raconté le caporal Lihaut est de la plus exacte vérité, me dit Mac-Mahon. Nous n’avions pas jugé utile de vous avertir de l’erreur, car, après tout, l’un ou l'autre, qu’importe? » -

Yvon pensa, dans sa droiture, qu’il importait de ne pas priver Lihaut d’un honneur bien conquis. Le digne zouave revint chez le peintre et posa. Mouton disparut de la toile et retomba dans l’obscurité. Informations prises, ce mâle guerrier n’était qu’un brosseur. Le 8 septembre i855, il était resté prudemment sous la tente de son colonel. Yvon, mis en face de Lihaut, s’y prit avec douceur. Il calma l’humeur du brave garçon et obtint de lui qu’il reprendrait du service dans son régiment d’autrefois qui guerroyait alors en Kabylie. Le peintre laissait d’ailleurs entendre à son modèle que la place occupée par lui dans le tableau de la Prise de Malakoff était de nature à attirer sur lui l’attention, et que, sans doute, tôt ou tard, réparation lui serait faite. Lihaut obéit. Il rejoignit le i" de zouaves.

Cependant, l’Exposition de 1857 avait ouvert ses portes. Yvon n’était pas prêt. Un sursis lui fut accordé. Mais, vers le milieu du mois de mai, profitant des jours de fermeture temporaire qui coupent ordinairement la durée du Salon, le peintre fit porter sa toile aux Champs-Elysées. Elle prit place dans le Salon d’honneur.

Laissons l’artiste formuler sa théorie sur la peinture militaire :

Les tableaux de batailles semblaient avoir eu, jusqu’alors, pour objectif, de mettre en évidence de grands personnages et de brillants états-majors. Le sou-

verain y était le plus souvent représenté de sa personne, daignant recueillir les lauriers de la Victoire. Le point de vue épique pouvait, à la rigueur, trouver satisfaction dans une semblable conception. Le point de vue pittoresque y perdait forcément en mouvement et en imprévu.

Par fortune, Napoléon 111 ne commandait pas, en personne, l’armée de Crimée. Ma liberté restait donc entière. J’en usai pour abandonner la tradition conventionnelle et mettre le spectateur au beau milieu de la lutte. Les vrais combattants, les soldats, se prennent ici corps à corps; ce sont des héros, abstraction faite du grade, depuis le général jusqu’au simple soldat et au clairon. C’est la mêlée ardente ; ce sont les coups portés et rendus au milieu des fusillades et des explosions d’obus. L’éclat de la victoire est en raison même de l’àpreté de la résistance; aussi l’attitude des vaincus devait-elle, dans ma pensée, être digne de la furia des vainqueurs.

L’entreprise était neuve et audacieuse. Trente ans plus tôt, alors que le courant académique régnait despotiquement, j’aurais eu de grandes chances de ne pas réussir. Mais, depuis longtemps déjà, l’arche sainte avait été renversée, et les idées, passant par le Romantisme, s’acheminaient vers le réalisme ; j’entends dans la juste mesure. Depuis, cette mesure a été singulièrement dépassée.

L’idée ne manque pas de justesse, mais Delacroix, Vernet, Gros avaient appliqué cette théorie. D’ailleurs, en se reportant à une époque antérieure, Parrocel, Le Brun lui-même, tout empêchés qu’ils fussent de se ressaisir avec une entière liberté, n’étaient pas ignorants des ressources de l’épisode pris sur le vif. Leurs mêlées furieuses renferment çà et là des groupes, des personnages isolés, qui n’ont rien d’académique ou de convenu. Mais ce qui manque aux peintres dont nous parlons, c’est d’avoir vu ce qu’ils ont voulu reproduire. Leurs batailles sont sorties de leur cerveau. Elles ne portent pas un nom populaire. Les soldats, les capitaines qui se meuvent sur la toile ne s’appellent ni Pélissier, ni Lihaut. Ils auraient pu s’appeler Turenne ou Condé, mais le jour où ces hommes de guerre hantaient l’esprit d’un peintre, ce peintre avait nom Van der Meulen et il brossait une toile sans chaleur, propre, ordonnée, savante, surveillée par le regard de Louis XIV. Van der Meulen est un sage. La Prise de A7u/uA'o/n’aurait déconcerté, mais, par contre, l’auteur du Passage du Graniqne aurait applaudi à l’œuvre d’Yvon et souhaité pour lui-même d’avoir à représenter sans contention d’esprit, sans entraves, une victoire française.

Demandons maintenant à l’auteur de la Prise de Malakoff ce que le public pensa de son travail.

Le succès fut immense. Je ne connais pas d’exemple d’une pareille popularité.

Les jours d’entre'e gratuite étaient particulièrement expressifs. Les soldats se mêlaient en grand nombre aux civils auxquels ils donnaient des explications. Parfois, au milieu de la foule compacte, un homme montait sur une banquette et faisait à haute voix lecture de la notice du livret. Il semblait que cette toile fût un héritage commun de gloire dont chacun était fier de prendre sa part.

Une innovation heureuse avait été la légende ajustée sur le cadre du tableau. On y trouvait les noms de tous les acteurs du drame, officiers et soldats. Pour beaucoup, cela a été la plus précieuse récompense de leur héroïsme (i).

Mais il est une élite plus sévère que le public. Nous voulons parler des artistes. L’enthousiasme, chez eux, est toujours raisonné. La

(i) On se rendra compte, à défaut d’un souvenir fidèle de la peinture d’Yvon, par cet extrait d’une note du général de Mac-Mahon, communiquée au camp de Traktir, note que l’artiste a voulu suivre ponctuellement, des nombreux épisodes reproduits dans le tableau de la Prise de Malakoff. « Conformément aux instructions du général Pélissier, commandant en chef l’armée française en Crimée, le général de Mac-Mahon, qui avait sous ses ordres la première division d’assaut? sous le commandement supérieur du général Bosquet, donne le signal à l'heure précise de midi. Le ler bataillon du ler zouaves s’élance de la septième parallèle et marche droit à l’angle d’épaule qui relie la courtine à la face gauche de Malakoff. Les deux autres bataillons suivent immédiatement. Les hommes, après avoir franchi le fossé, couronnent le parapet; les plus lestes, les plus braves ou les plus heureux sont déjà dans l’intérieur de l’ouvrage. Le colonel Collineau les conduit : il a été blessé à la tête au moment où il y pénétrait le premier. Le combat s’est engagé sur le parapet et le talus intérieur où les canonniers russes se font tuer sur leurs pièces en se défendant avec acharnement à coups de crosses, de leviers, d’écouvillons, de pierres et d’éclats de projectiles. Le y® de ligne, ayant à sa tête le colonel Decaen, a débouché des . tranchées à la suite du ler zouaves; il se dirige sur le saillant de Malakoff, de manière à laisser sur sa droite le 2<^ bataillon de zouaves ; sa tête de colonne gravit les parapets et pénètre par les embrasures. Le lei’ bataillon de chasseurs à pied, commandant Gambier, formant la tête de la 2e brigade de la division de Mac-Mahon, sort des tranchées après le 7® de ligne. On voit ses premiers hommes arriver au sommet du talus. Le chef de bataillon du génie Ragon, commandant une escouade de sapeurs, se précipite dans la redoute avec quelques-uns de ses hommes armés de pelles et de pioches; le reste de sa troupe apporte les échelles-ponts destinées à faire franchir plus facilement le fossé aux assaillants. Un détachement de canonniers, conduits par le capitaine d’artillerie Crouzat, et munis des outils d’enclouage, se précipitent sur les pièces malgré la résistance de l’ennemi. Au moment où se passe cette scène, au moment où un enfant de Paris, le jeune Lihaut, caporal de zouaves, fait flotter le premier drapeau français sur Malakoff, le général de Mac-Mahon a franchi le fossé. Il a planté son épée sur le terrain déjà conquis par nos troupes, et donne ses premières instructions au colonel Lebrun, son chef d’état-major. A ses pieds, tombe le colonel d’état-major de La Tour du Pin, frappé d’un éclat d’obus. En arrière de la première ligne, on voit le général ’V’inoy qui entraine, au sortir de la tranchée, la tête de colonne de la 2“ brigade (206 et 27“ de ligne). Cette tête de colonne marche dans les traces du 2e bataillon de zouaves, de manière à arriver dans l’angle formé par la courtine et l’ouvrage A cent ou cent cinquante mètres du général "Vinoy, se prononce le mouvement

Prise de Malakoff obtint-elle les suffrages des artistes ? Yvon va nous le dire en racontant la façon charmante avec laquelle il s’empressa de lever les scrupules d’Horace Vernet, très favorablement impressionné par l’œuvre de son émule où il ne découvrait qu’un détail à reprendre.

Une récompense suprême avait été instituée depuis quelques années pour l’œuvre la plus remarquable de l’exposition. On lui avait donné le nom de grande médaille d’honneur. Deux artistes, seulement, l’avaient obtenue jusqu’alors : le graveur Henriquel-Dupont et le statuaire Cavelier. On me fit pressentir que l’Institut était disposé à me décerner cette récompense hors ligne, et l’on me conseilla de me trouver là le jour où la décision devait en être prise. Les membres de l’Académie délibéraient devant mon tableau, quand l’un d’eux, M. Léon Cogniet, qui m’avait aperçu dans une salle voisine, vint gracieusement me dire que toutes les sympathies étaient pour moi. « M. Vernet, ajouta-t il, ne regrette qu’une chose, c’est un certain coup de fusil qui, au premier plan, roule un peu brutalement, un soldat russe tombant les mains en avant. — Qu’à cela ne tienne, répliquai-je, je vais me procurer couleurs et pinceaux et faire incontinent le sacrifice de mon coup de fusil. Nous supposerons qu’il vient de partir. Je n’ai qu’à enlever la fumée et à relever l’arme. » Une échelle double fut approchée, je grimpai dessus et, en moins d’un quart d’heure, la chose fut faite, sans la moindre hésitation, sous les yeux de l’illustre aréopage qui semblait prendre plaisir à me voir m’escrimer.

On me décerna la grande médaille d’honneur, à l’unanimité. J’étais le premier peintre récompensé de cette distinction qui devint bientôt l’objet de toutes les convoitises, (i)

de la division La Motte-Rouge, derrière laquelle on voit arriver, dans la poussière, les 6® et 9® batteries de campagne du lo® d’artillerie, commandées par le chef d’escadron Souty, qui vont intrépidement se mettre en position sous le feu de la courtine et du Petit-Redan. Au-dessus, sur l’emplacement d’anciennes carrières, le général Bosquet vient d’être atteint d’un éclat de bombe. C’est derrière ce plan que sont massées en réserve les troupes de la garde, qui, quelques instants plus tard, vont faire des prodiges de valeur sur la courtine et au Petit-Redan. Derrière le yc de ligne, sortant de la sixième parallèle, les zouaves de la garde, colonel Jamin, et la brigade Wimpffen (tirailleurs algériens, 3® zouaves et 5oe de ligne) désignés pour former la réserve de la division de Mac-Mahon se dirigent sur le drapeau qui domine Malakoff, et à l’appel des clairons du ler de zouaves qui, formés en petit groupe, ne cessent de sonner la charge. A cinq cents mètres en arrière, se voit, à travers les flots de poussière, le Mamelon-Vert occupé par l’état-major général et le général Pélissier, qui, de là, peut embrasser l’ensemble des attaques, de l’extrême droite à l’extrême gauche. Le spectateur est censé placé sur la plate-forme qui couronne les ruines de la tour Malakoff, faisant face au saillant de l’ouvrage et aux travaux de l’attaque française, et ayant à dos la gorge de la redoute, le faubourg de Karabelnaïa et la ville de Sébastopol. »

(i) Cette solennité se trouva très inopinément rappelée en des vers humoristiques à treize années de distance. Nous détachons le passage qui suit d’un

Que pouvait attendre encore le peintre delà Prise de MalakoffŸ Distingué par ses pairs, acclamé par le public, il vit son succès se prolonger durant toute l’exposition qui, cette année-là, ne prit fin qu’avec le mois d’août. Un certain jour, Yvon reçut du palais de Saint-Cloud, résidence d’été de la Cour, une lettre au grand cachet de cire rouge. Il était invité à se rendre au palais des Champs-Elysées à une heure fixée, l’Empereur désirant le complimenter en personne devant son œuvre. Le peintre eut un moment d’hésitation. Il n’était rien moins que courtisan. Son caractère n’allait pas sans une grande franchise mêlée de vivacité. Il s’était aliéné successivement Cavé, Charles Blanc, Romieu, de Mercey, à mesure que chacun de ces personnages avaient occupé le poste de directeur des Beaux- Arts, sous des appellations diverses. C’est à peine si Lefèvre-Deumier et Achille Fould avaient trouvé chez lui quelque déférence.

toast prononcé, le 17 mars 1870, au repas mensuel des artistes, connu sous le nom de « Diner de la Timbale », par M. Louis Monrose, Sociétaire de la Comédie-Française :

Permettez-moi de garder la parole Pour peu d’instants, rassurez-vous!

Quatre mots seulement! Oui, je me sens l’envie De vous dire qu'un jour, dans une occasion.

Vous m’avez t'ait éprouver dans ma vie Une grande et pourtant bien douce émotion.

C’était quand, pour une bataille Dont vous étiez ce jour-là le vainqueur, t-’ous fûtes décoré de la grande médaille,

La grande médaille d’honneur !

Placé dans un coin de la salle,

J’aurais donné beaucoup pour que, le lendemain,

11 me fût assuré qu’un jour, à la Timbale,

Je pourrais vous serrer la main.

L’enthousiasme était immense :

Au milieu des hourrahs, des cris De vos confrères attendris.

Vous faisiez bonne contenance ;

Mais le diable n’y perdait rien,

Et malgré votre crànerie.

Il vit facilement, le vieux comédien,

Que vous jouiez la comédie.

Mais n’importe ; il fallut se montrer jusqu’au bout Calme et souriant, impassible;

Alors, comme aujourd’hui, c’était de très bon goût De jouer à l’homme insensible.

Mais moi qui, me privant de mon rôle d’acteur,

Avais pris cette fois celui de spectateur.

Je n’avais pas besoin de me montrer stoïque.

Et, ma foi ! je pleurai, moi, vieux premier com.ique !

Il n’allait pas à la Cour. L’Empereur l’ayant mandé en i855 aux Tuileries, il n’avait vu qu’une fois le souverain. On ne le comptait point parmi les familiers du Palais-Royal où le prince Jérôme donnait ses fêtes. Il s’abstenait de paraître au Louvre chez le surintendant des Beaux-Arts, le comte de Nieuwerkerke. Les facilités que lui avait procurées le gouvernement impérial pour se rendre en Russie à titre officiel ne l’avaient pas séduit. Il blâme ouvertement dans ses notes l’imprévoyance avec laquelle la guerre d’Orient s’était trouvée engagée de la part du chef de l’État. Il raconte notamment qu’au début des opérations, la flotte anglaise arrivant en Crimée avait occupé la baie de Balaclava, obligeant nos vaisseaux à demeurer en pleine mer. Ce ne fut que plus tard, et presque fortuitement, que Ton découvrit la baie de Kamiesch où la flotte française put trouver un abri. Les critiques du peintre seront plus sévères à l’époque de la guerre d’Italie lorsque l’auteur de la Prise de Malakoff ira recueillir sur place les éléments de ses toiles Magenta et Solférino. Il est évident pour qui sait lire, que la faveur dont Adolphe Yvon jouit à la Cour durant quelques années, ne l’empêcha pas de juger le milieu dans lequel il se trouvait jeté par la fortune, avec une indépendance absolue et parfois avec une rare pénétration. Mais n’anticipons pas. En août 1867, l’invitation qui lui parvenait de Saint-Cloud dut le surprendre et son trouble fut réel. La mise en scène convenait mal à son tempérament. Il ne sut d’abord quel parti prendre, puis le souvenir de son principal personnage, le zouave Lihaut, lui revint à l’esprit. Il pensa qu’il pourrait servir ce brave soldat en parlant de lui à l’Empereur. Au jour dit, il était au palais de l’Exposition.

Toute l’administration des Beaux-Arts en grande tenue attendait S. M. C’était un jour public. L’Empereur arriva escorté de scs aides-de-camp, parmi lesquels se trouvait le général Fleury. Napoléon III vint à moi, me serra la main et me fit monter l’escalier à ses côtés. Le cortège suivait. Comme l’Empereur me montrait une bienveillance extrême, je jugeai que l’occasion était bonne pour lui exposer, tout en montant, que, dans ma pensée, la prise de Malakoff devait comporter trois actes : l’un, que je venais de représenter, le second, montrant le retour offensif des Russes à la gorge de Malakoff, et le troisième donnant la vue générale de l’assaut, prise des tranchées françaises, à l’endroit même où avait été blessé le général Bosquet, lorsque la division La Motte-Rouge s’élance sur la courtine qui relie Malakoff au Petit-Redan. L’Empereur me commanda sur l’heure les deux toiles qui devaient compléter la trilogie.

Cependant nous arrivions au Salon Carré. La foule qui avait entendu parler

de la visite du souverain était compacte. C’est à grand’peine que l’on nous traça un sillon dans cette mer mouvante, et nous nous arrêtâmes devant le tableau.

L’Empereur avait le timbre de voix très sonore. Il me fît hautement les compliments les plus flatteurs sur mon œuvre, me questionnant sur chaque figure importante. Tout en répondant, je sentais un mouvement se produire et j’entendais des chuchottements près de nous. Le général Rolin finit par dire assez haut pour être entendu : « Laissez donc passer madame Yvon et son fils! » L’Empereur entendit comme moi, et sourit à la mère et à l’enfant de trois semaines que la nourrice portait dans ses bras, au milieu de cette cohue. L’audience tirait visiblement à sa fin. J’avais cependant encore quelque chose à dire. Je saisis le moment favorable et, montrant à S. M. le caporal Lihaut qui avait si heureusement remplacé Mouton : « Sire, dis-je, ce jeune zouave qui est un enfant de Paris a, le premier, planté le drapeau de la France sur la redoute de Malakoff et il n’a reçu aucune récompense. » — « Comment cela se fait-il? » dit l’Empereur en s’adressant au général Fleury. Celui-ci, qui connaissait toute l’histoire, confirma ce que je venais de dire et ajouta un mot de regret. — « Je vous remercie, me dit l’Empereur, vous me fournissez l’occasion de réparer une injustice. » Puis il me serra la main et se retira avec son état-major, sans jeter un coup d’œil aux autres tableaux, afin de bien prouver qu’il n’était venu que pour moi.

Le peintre n’avait pas perdu sa journée. Lihaut tenait garnison en Kabylie. C’est là qu’il reçut la croix de la Légion d’honneur. Quelques années plus tard, le nouveau chevalier, de passage à Paris, vint voir Yvon.

Ce n’était plus le caporal désenchanté, presque désespéré que j’avais décidé à reprendre du service. Il était devenu sous-lieutenant dans son propre régiment et portait gaillardement son élégant costume rehaussé de la croix. — « Eh bien! lui dis-je, avais-je tort de vous pousser à rentrer dans l’armée ? La justice, dit-on, est boiteuse, mais elle finit par arriver. Savez-vous à qui vous devez la décoration? — Mais, répondit-il, c’est à mon colonel. Il m’a affirmé m’avoir proposé. — C’est par une autre voie que la croix vous est arrivée ; c’est moi qui l'ai demandée à l’Empereur. » Le jeune lieutenant souriait comme on fait en entendant une bonne plaisanterie. Il me quitta, convaincu que les artistes n’ont pas volé leur réputation de farceurs. Le pauvre garçon était ambitieux autant que brave. Le désir d’arriver à un grade élevé lui était venu avec le succès. A la campagne d’Italie, il fut fait lieutenant; au Mexique, capitaine ; et à Sedan... il trouva la mort.

Pauvre Lihaut ! Si les balles prussiennes ne l’avaient pas atteint, la douleur l’aurait tué. Combien de fois le zouave de MalakofF n’enveloppa-t-il pas d’un regard mélancolique les mamelons qui bordaient la plaine en se souvenant de cette garde héroïque qu’il avait montée,

dix heures durant, sous les feux croisés de deux armées, au sommet de la tour chancelante de Sébastopol, tenant d'une main crispée le drapeau de la France ! Et, pour la première fois, Lihaut avait le pressentiment d’une défaite prochaine, d’un désastre inexorable. Le drapeau de la France était menacé. De moins heureux que lui allaient livrer l’honneur de la nation. Le vaillant homme n’avait plus qu’à mourir. Il est tombé dans cette journée fatale de la ruine, avant que la capitulation ne fût consommée. Qui sait ! Peut-être dans la confusion de la bataille, jugeant des autres par lui-même, a-t-il reçu la mort avec un sourire, persuadé que le sang des braves est un gage certain de victoire.

Donnons place ici à un dernier hommage à la mémoire de Lihaut. Sa fière silhouette a frappé Léon Cogniet. Ce grand artiste, cet homme de cœur ayant tardé, contre son gré, à féliciter Yvon, trouvera dans sa lettre d’excuse un prétexte charmant de signaler au peintre de Malakoff^ le puissant effet que produit son zouave intrépide. Voici sa lettre. Elle porte la date du 26 juillet 1867 :

Monsieur et cher confrère, votre tableau est une belle œuvre !

Plusieurs fois, j’ai voulu prendre la plume pour vous féliciter, et toujours j’ai été retenu par cette pensée : Quel besoin M. Yvon a-t-il de mon approbation ? J’ai eu tort.

Votre intrépide zouave qui, arrivé sur le plateau couvert déjà de tant de victimes, tient haut et ferme son drapeau criblé de mitraille... je le suppose, le soir, retiré sous sa tente... sera-t-il insensible- à l’accolade fraternelle du vétéran resté au camp pendant l’assaut, mais qui, jadis, lui aussi, a combattu dans la mesure de ses forces pour ce qu’il a cru la bonne cause?

Les grandes qualités de votre belle page historique seront appréciées à leur valeur. De notre temps... peut-être? Dans l’avenir, j’en suis convaincu.

Le bonheur, dit un proverbe arabe, voyage toujours escorté d’un suivant. Yvon devait en faire l’expérience.

Les photographies et les gravures de d/a/u/tq/f furent répandues à profusion dans toute l’Europe. En Russie même, la vente publique en fut autorisée et c’est peut-être à la popularité cosmopolite que me firent ces reproductions que je dus une fortune inespérée. Le tableau de la bataille de Koulikowo était, depuis bien des années, roulé et oublié dans les greniers du Louvre. Moi-même, je n’y songeais guère, d/u/u/iq//’ ralTraîchit-il la mémoire du Tsar, ou plutôt du personnel de son ambassade à Paris ? Toujours est-il qu’un jour on me fit demander, de l'ambassade russe, si je n’étais pas l’auteur du tableau de Koulikoivo. Sur ma réponse alfirmative, on m’offrit de l'acheter pour l’Empereur de Russie. Je deman-

dai 40.000 francs que l’on me compta se'ance tenante, en bons billets de banque.

On a son rayon dans la vie. Les évènements se succédaient radieux pour Adolphe Yvon. La Russie ne pouvait honorer comme elle eut voulu le faire le peintre de la journée du 8 septembre i855 ; elle prit prétexte du tableau du maître rappelant sa victoire du 8 septembre i38o, pour rendre hommage à son talent. Le ii mai i85g, l’Académie des Beaux-Arts de Saint-Pétersbourg tint à honneur de s’attacher Adolphe Yvon. Son brevet d’académicien lui parvint peu après et voici en quels termes flatteurs s’exprimait le représentant de cette Compagnie en adressant à notre peintre le diplôme de sa nouvelle dignité: « L’Académie impériale des Beaux-Arts me charge de l’agréable mission de vous annoncer que votre tableau grandiose de la bataille de Koulikoff, dont S. M. l’Empereur a daigné faire l’acquisition, a été unanimement approuvé et justement apprécié. C’est pourquoi voulant vous donner un témoignage authentique de son estime pour votre talent distingué, Elle a décidé de vous admettre au nombre de ses membres. » L’élection avait eu lieu à l’unanimité des suffrages (i).

La guerre d’Italie venait d’être déclarée. Yvon reçut l’ordre de se tenir prêt à rejoindre l’armée « à la nouvelle d’une première victoire w. Heureux temps où l’on pouvait parler de la victoire comme d’un fait inévitable, avec une absolue sécurité ! Magenta décida du départ de l’artiste qui, le jour de la bataille de Solférino, se trouvait à Milan. Paternostre et Jeanron étaient avec lui. Meissonier, de son coté, avait suivi l’état-major impérial. Emprunterons-nous aux Souvenirs d’Adolphe Yvon les pages dans lesquelles il juge la campagne ? Non. Les griefs du patriote contre l’imprévoyance et la présomption qui présidèrent à cette aventure improvisée, où la valeur des combattants décida du triomphe définitif, reçurent, hélas! leur justification cruelle en 1870. A ce titre, il nous semble pénible de rappeler que pendant vingt

(i) M.de Galonné, au cours de l’article que nous mentionnons plus haut, a écrit avec beaucoup de raison : « En parlant d’Yvon, la presse n’a guère rappelé à nos souvenirs que l’assaut de Malakoff, qui est à Versailles, et le portrait de M. Carnot, dont la copie est partout. Et . pourtant il convient, de dire que la réputation d’Adolphe Yvon s’est fondée sur une page magistrale qui est en Russie. Ce fut en i85o qu’il exposa chez nous cette bataille de Koulikovo, où la victoire des Russes sur lesTatars révéla à l’Europe la naissance d’un peuple nouveau. »

années, si la fortune nous fut propice, bien des manquements commis par insouciance l’autorisaient à nous trahir. Sa longanimité prit fin... L’étoile légendaire pâlit un jour!

Yvon devait peindre à quelque temps de là un Convoi de blessés. Je trouve sous sa plume l’esquisse de son tableau. L’artiste a visité longuement le champ de bataille de Solférino; il reprend la route de Brescia :

Le champ de bataille a ses excitations qui dominent, en grande partie, le côté douloureux de pareils spectacles. Quand on s’éloigne du lieu même de la scène *et qu’on pénètre dans les coulisses de ces grands drames, on a le cœur serré à la vue des misères qu’elles nous dévoilent. Je rencontrai les longues files de chariots italiens qui évacuaient les blessés. De grands bœufs blancs menaient, de leur pas lent et pesant, le lugubre cortège sous le ciel brûlant. Des branchages fixés aux chariots faisaient aux blessés un abri mouvant contre le soleil torride et contre les agressions des mouches et des cigales. Pas une plainte, pas un mot ne s’échappait de ces poitrines, dont quelques-unes semblaient avoir cessé de battre. Je ne pouvais m’empêcher de saluer, plein d’émotion, ces pauvres gens qu’une communauté de souffrances réunissait sur cet étroit espace, sans acception de grades, de nationalités ou de races. Je pris, chemin faisant, quelques croquis d’après ces tristes cortèges.

Le peintre rappela plus tard cette scène poignante dans un tableau de chevalet qui fut exposé au Salon, et acheté par un Américain. Mais avant d’y consacrer ses heures, il avait dû s’occuper des batailles de Solférino et de Magenta. La première de ces toiles fut pour lui la pierre d’achoppement. Il ne se trouvait plus en face des soldats valeureux qui montèrent à l’assaut de Malakoff, sous le regard de Pélissier placé au second plan. Yvon avait reconnu tout ce que la scène militaire ainsi présentée offrait de ressources à l’artiste chargé d’en perpétuer le souvenir. Il s’était applaudi de l’absence de l’Empereur qui n’avait point dirigé de sa personne les opérations. C’était une bonne fortune pour l’artiste. Une s’était pas vu dans l’obligation de concentrer l’attention du spectateur sur le groupe, immobile et trop éclatant, formé par le souverain et son état-major d’officiers généraux. Au contraire, à Solférino, cet écueil ne pouvait être évité. Nul subterfuge, nulle fraude possible. Adieu Lihaut, adieu mes zouaves intrépides, mes indomptables fantassins. J’entends des chevaux qui piaffent à la porte de l’atelier. On sonne. Des laquais en brillante livrée annoncent le grand-veneur, le grand-écuyer, des princes, des géné-

Le Maréciul Régnaud de Saint-Jean d’Angélv étude pur Ad. Yvon pour son tableau ; la Bataille de Sol/crino

raux, et chacun de poser en uniforme neuf, constellé de décorations sans nombre. Et demain, l’Empereur qui, de temps à autre, vient s’assurer lui-même que le peintre est actif à sa tâche, l’Empereur servira de modèle à l’artiste. Fâcheuse aventure, car Napoléon III ne viendra pas seul et un futile incident décidera de la disgrâce d’Yvon. Déjà l’Empereur a posé une première fois.

Il voulut que je le visse à cheval. C’était ainsi qu’il était le mieux. L’atelier était merveilleusement disposé pour une pose équestre. Une pièce d’artillerie attelée y eut aisément évolué. On m’envoya, des écuries impériales, le cheval que César montait à Solférino. C’était un pur sang, sous poil alezan. Le satin de sa robe luisante s’éclairait de reflets d’or. Sa tête flne se balançait avec élégance. 11 semblait avoir conscience de sa haute valeur. Un laquais galonné le menait en main. César imperator, sur son cheval de guerre, dominait la bataille. Le général Fleury me recommandait avec insistance, et par dessus tout, défaire de l’Empereur le type du « Prince », dans l’acception de suprême dignité de ce mot.

L’ensemble était trouvé. Restaient les détails et principalement la tête du souverain. Une dernière séance était nécessaire. Elle eut lieu. Laissons parler l’artiste.

La séance d’une heure environ que l’Empereur me donna fut une des plus dures dont il me souvienne. L’Impératrice, ses dames d’honneur, les chambellans, aides de camps, écuyers encombraient l’atelier. C’était un chassez-croisez de racontars, de lazzi, de coq-à-l’àne, fort vulgaires d’ailleurs, au milieu duquel je devais ne pas perdre un coup de pinceau. L’Impératrice, derrière moi, suivait mon travail, m’interpellait, puis se levait, allait à l’Empereur, lui frottait les oreilles pour y appeler le sang, ou bien lui ébouriffait les cheveux, en riant à belles dents. L’Empereur n’en paraissait pas autrement ravi, et supportait sans enthousiasme ces démonstrations d’intimité.

Au milieu de tout ce mouvement, je peignais avec fureur. La sueur me perlait. J’arrivais enfin au bout de ma tâche quand il vint à l’Impératrice l’idée que l’Empereur devait figurer sur le tableau en chapeau et non en képi. Je fis observer timidement que tout Paris avait vu l’Empereur partir en guerre coiffé du képi, qu'il en avait été ainsi aux yeux de l’armée pendant toute la campagne, qu’enfin, si l’Empereur était coiffé d’un chapeau à trois cornes, tout son étatmajor devait l’être aussi.

Quelle mouche piqua la souveraine ^ Elle n’était pas habituée, apparemment, à ce qu’on se permît d’avoir une autre opinion que la sienne. Toujours est-il qu’elle se fâcha et me dit avec un ton de colère : a Vous avez bien peint le maréchal Ney en chapeau à trois cornes, dans votre tableau de la Retraite de Russie, et il avait un bonnet de coton. »

« Je ne le savais pas, répliquai-je, puis il y a si longtemps que la chose est arrivée! Tandis que ce qui nous occupe s’est passé hier. »

La conversation tournait visiblement à l’aigre. Il eut suffi d’une parole de

l’Empereur pour clore le débat. Il ne souffla mot. Mon étude était enfin terminée. César se leva, et, passant près de moi, me dit à demi voix : « Vous me laisserez en képi, b

Par la porte entre-baillée, j’aperçois Montaigne qui sourit. Le malin Gascon se sent tout fier d’avoir été prophète lorsqu’il lui est arrivé d’écrire : « Aux grands est le silence, non seulement contenance de respect et gravité, mais encore souvent de profit et de mesnage. » Il y eut quelqu’un à qui le silence de l’Empereur fut loin de profiter : c’est Adolphe Yvon. Les tableaux du peintre placés dans les appartements de l’Impératrice furent décrochés sans plus de retard et portés sous les combles. Les réductions de Solférino et de Magenta, qui devaient accroître la collection personnelle que l’Empereur formait aux Tuileries avec les répliques des tableaux militaires se rattachant à son règne, ne parurent pas utiles aux courtisans, et Napoléon III ne s’aperçut point que ces toiles lui manquaient. Enfin le peintre avait été chargé de reproduire une scène enfantine : le Prince impérial donnant un goûter aux enfants de troupe sur le champ de manœuvre de Longchamps . Son oeuvre terminée, Yvon voulut en avoir le cœur net.

Je portai moi-même aux Tuileries, écrit-il, mon tableau dont on ne se souciait guère, comme on va le voir. Je ne vis ni le maître ni la maîtresse de la maison, et remis la toile aux mains d’un valet de chambre : seul personnage qu’il me fut possible d’aborder. Ce brave homme était un ancien serviteur du château, du temps de Louis-Philippe. Comme font les chat?, dit-on, il était resté attaché au bâtiment. Le valet avait, apparemment, surpris quelques mots des maîtres, à mon sujet ; aussi, tout en tournant la peinture du côté du mur se crut-il obligé de me donner quelques consolations : « Tel était au pinacle hier, qui tombe aujourd’hui. Vous n’êtes pas le premier à qui survient pareille aventure et vous ne serez pas le dernier... » Le doute n’était plus permis. J’étais à la mer.

Le tableau d’Yvon fut, à quelque temps de là, relégué à Saint-Cloud. Il a été détruit par le feu en 1871.

Yvon fut très sensible à ce retour de fortune. Sa disgrâce politique, une défaveur marquée qui se fit jour à son endroit chez les artistes et les critiques à dater de l’exposition de sa Bataille de Sol/érino l’attristèrent profondément. Hé quoi! ne venait-il pas d’être nommé professeur à l’Ecole des Beaux-Arts ? Robert-Fleury l’était allé prendre dans son atelier et avait obtenu son adhésion. Comme le peintre àaMalakoff redoutait les caprices de M. de Nieuwerkerke, avec lequel il n’avait

Enfant de troupe

Étude par Ad. Yvon pour son tableau ; Le Prince impérial offrant une collation aux enfants de troupes sur le champ de manœuvre de Longchamps, le 3o novembre 1860.

eu que des relations tendues, Robert-Fleury obtint du surintendant des Beaux-Arts qu’il assurerait verbalement Yvon de son vif de'sir de le voir professer à l’Ecole (i). Cela ne lui suffisait-il pas? Hé quoi! homme d’enseignement, homme de foyer, entouré de l’affection de sa femme et de son fils, en possession d’une juste renommée, riche. Jeune encore, doué d’un sérieux talent comme peintre d’histoire et de portraits, devait-il donc se laisser abattre par l’épreuve? Non sans doute. Mais le travail consolateur ne trompe pas. Yvon se reprit au travail. Et, tout en cherchant le sujet de pages nouvelles, l’excellent homme jetait ces lignes sur son Journal :

Je regrette de n’avoir pas eu assez de philosophie pour dominer silencieusement les e'preuves que j’ai traverse'es. Il est d’ailleurs probable que chacun dans sa carrière a eu quelque motif de se plaindre des hommes et des choses. Peutêtre ferais-je sagement de ne m’en prendre qu’à moi-même de ce qui m’est arrive de fâcheux. Je suis trop absolu. Que n’ai-je su imprimer à mon caractère un tour plus conciliant 1

Touchantes confidences dont un homme de valeur est seul capable. Yvon pardonnait ici à ceux qui l’avaient blessé. Pour moi, après avoir recueilli sur son compte l’opinion de nombreux artistes de la génération présente qui ont été ses élèves, je le reconnais là tout entier. Ses vivacités étaient de surface. La bienveillance et le dévouement faisaient le fond de sa nature. Ses Souvenirs renferment l’éloge apaisé de ceux qui savent être '« doux, coulants, silencieux, qui ont le triomphe modeste, presque honteux ». Il semble que le peintre se reproche à lui-même de n’avoir pas su se vaincre pour mériter cet hommage qu’il adresse à d’autres.

Est-ce à dire que notre artiste ait jamais eu le succès hautain ? Gardons-nous de le penser. Yvon n’a pas connu la sécheresse et l’infatuation du triomphe auxquelles cèdent les médiocres avec tant de hâte. Nous avons sous les yeux une lettre du peintre datée de janvier 18.59. Elle est adressée au sculpteur Levéel. Quelle confidence attristée Levéel avait-il faite à son ami ? Au mois d’août de l’année précédente, la ville de Cherbourg inaugurait une statue colossale de

(i) Voici ce qu’écrivait à Yvon Robert-Fleury, directeur de l’Ecole, au sujet de la négociation dont il est parlé ici : « Mon cher Monsieur, je n’ai fait, dans cette circonstance, que ce que j’ai cru devoir faire vis-à-vis d’un homme de talent. M. le comte de Nieuwerkerke s’est chargé de vous transmettre quelques observations de détail ; vous apprécierez, je n’en doute pas, cette démarche de sa part, dans un sens favorable »

Napoléon I®'', à cheval, la main dirigée, avec un geste d’empire, vers la rade et les établissements militaires construits au début de notre siècle. Ce bronze imposant est l’œuvre de Levéel. Sur le granit du socle est gravé : « J’avais résolu de renouveler à Cherbourg les merveilles de l’Egypte ». Paroles pleines de fierté dont la statue équestre sortie des mains du sculpteur est l’expression modelée. L’État, le Conseil général, la ville de Cherbourg, toutes les communes du département avaient apporté leur souscription. Les sommes recueillies s’étaient élevées à plus de i3o,ooo francs. Il semble que le statuaire dut être pleinement heureux. Quelle confidence attristée Levéel a-t-il donc faite à son ami ? Je ne veux pas l’apprendre. A quoi bon ? Peut* être une, voix railleuse a-t-elle jeté sa note discordante dans le concert d’éloges que recueillit alors le sculpteur ? Peut-être une critique trop acerbe fit-elle oublier à l’artiste les approbations raisonnées qui .sûrement ne lui manquèrent pas ? La plume fait parfois de ces blessures. Souvenons-nous de Gros. Quoi qu’il en soit, au cours de l’hiver de iSSg, Levéel sentit l’accablement l’envahir. Il éprouva le besoin de confier sa peine. Qui saurait le comprendre ? Qui voudrait le consoler ? Le digne homme alla trouver Yvon. Son espérance ne fut pas trompée. Yvon était alors en pleine vogue. Aucune ombre à sa renommée. Il reçut Levéel, je me trompe, il l’accueillit et le releva. Puis, quelques jours plus tard, redoutant que sa parole n’eut pas laissé dans l’âme ulcérée du sculpteur une trace assez nette, assez profonde, iblui fit parvenir cette lettre débordante de cœur et de viriles supplications :

Mon cher Levéel, notre dernier entretien m’a laissé voir votre découragement, et j’en ai été affligé. Aussi est-ce pour vous répéter avec plus de force ce que je vous ai dit, que je vous écris aujourd’hui. Croyez que ces pénibles épreuves par lesquelles vous passez, depuis bientôt quinze ans, loin de jeter le trouble et le doute dans votre esprit, doivent avoir pour résultat de vous faire rentrer dans la lutte avec d’autant plus d’irritation et d’invincible acharnement. Vous en sortirez triomphant : comment n’en auriez-vous pas la foi quand vous examinez la série d’œuvres que déjà vous comptez ; quand, surtout, vous pouvez inscrire sur vos états de service le glorieux combat que vous venez de livrer en exécutant la statue équestre de Napoléon !"■ ? Le champ de bataille, en somme, vous est resté; vous avez expérimenté vos forces dans le grand art, et le succès « artistique » a couronné cette épreuve. Combien de sculpteurs peuvent en compter autant dans toute leur carrière? Et n’cst-ce pas un gage d’avenir que le suffrage de ceux de vos confrères dont le jugement doit faire autorité dans l’espèce 1

Je ne suis pas sculpteur, mon cher Leve'el, mais si mes impressions ont pour vous quelque valeur, je me fais un plaisir de vous re'pe'ter que dans ma conviction, votre statue équestre est animée du souffle d’un vrai et puissant talent, et que plus tard justice complète lui sera rendue; — destinée qui a été celle de bien des chefs-d’œuvre, reconnus tels après coup. Ne vous laissez donc pas défaillir, mon cher ami ; remontez sur la brèche avec la conscience d’un véritable et brave soldat des arts, et malgré les obstacles, marchez droit à votre destinée.

Venez me voir bientôt et croyez-moi votre dévoué.

Ad. Yvon.

Pourquoi le baron Gros, dont nous évoquions le souvenir il n’y a qu’un instant, n’a-t-il pas eu l’heureuse fortune de recevoir le 24 juin i835, de l’un de ses contemporains illustres, des lignes aussi chaleureuses, aussi délicatement inspirées que celles qu’on vient de lire sous la signature du peintre de la Prise de Malakoff?

Mais, nous y consentons, il est bien rare que dans le frottement de la vie l’homme le plus habile ne se crée pas des envieux. Les relations de camaraderie, les rapports de société ont leurs surprises. Personne n’est à l’abri des mécomptes. Les peintres militaires plus que d’autres se trouvent en contact avec des personnalités ombrageuses. Ils sortent pour ainsi parler, de leur atelier et ils sont tenus de vivre dans un milieu qui n’est pas le leur. Là, les fautes sont aisées, les froissements presque inévitables. Les modèles qui posent devant l’artiste ne ressemblent pas au magistrat, à l’homme de lettres, au poète lui-même, que l’on voit s’acheminer sans bruit, un à un, vers l’atelier du peintre. Ceux-ci du moins se considèrent dans une certaine mesure comme les obligés du maître dont ils attendent leur portrait. Tout au contraire, ceux-là viennent en groupes, précédés par le renom populaire que leur assure la victoire. L’obligé, ce n’est ni Pélissier, ni l’Empereur, c’est Yvon. Situation périlleuse, et qui a motivé la disgrâce de Vernet, aussi bien que celle de notre artiste.

Si maintenant nous oublions les personnages au milieu desquels le peintre est inhabile à se mouvoir longtemps sans encourir quelque défaveur, et si nous cherchons quelle peut être chez les confrères du peintre ou auprès du public la cause d’une indifférence qui blesse l’artiste contesté, cette indifférence trop fréquente est en raison inverse des succès remportés. La Prise de Malakoff plaça Yvon hors de pair. Lui -même d’ailleurs l’a reconnu. « On s’est servi de mon nom, écritil, pour humilier Horace Vernet. On me déprécie à mon tour en

exaltant tel peintre qui me suit. Telle est la loi ! » Ainsi s’explique, en effet, l’éphémère popularité de l’artiste, mais son œuvre lui survit, et la postérité ne veut rien retenir des querelles passées. Si l’œuvre est grande et forte, la place du peintre ne lui sera pas enlevée dans l’avenir.

Yvon, trop sensible à l’épreuve qu’il n’avait pas prévue, a-t-il eu raison de renoncer à la peinture des batailles? Je ne le crois pas. Il était armé pour continuer la lutte dans le cadre d’exactitude et de vérité réaliste où il avait conquis de légitimes succès. J’y insiste volontairement. Je parle de vérité et d’exactitude pour bien marquer que notre peintre, en abordant l’allégorie, comme il l’a fait en 1876, avec son César à cheval entraînant aux abîmes des captifs attachés à la queue de sa monture, risquait de dérouter le public, toujours désireux de retrouver l’auteur de Malakoff aux prises avec des capitaines et des soldats culbutant l’ennemi. Sans doute, quoi qu’il fît, Yvon ne pouvait espérer atteindre une seconde fois au succès de 1857. La victoire est changeante. L’histoire contemporaine n’offrait plus à l’artiste les journées heureuses de la guerre de Crimée. Mais l’histoire de France ne date pas d’hier. Que l’on se rappelle la Retraite de Russie^ une œuvre applaudie de notre peintre. Il était en mesure de fixer sur la toile, avec une éloquence de bon aloi, plus d’une page guerrière de nos annales. Il hésita, ou plutôt, désemparé par sa défaite d’un jour, il se prit à rêver de pages philosophiques dont la lecture échappe à des intelligences insuffisamment préparées.

Je me souviens d’un numéro de V Autographe au Salon de i865 et dans les ateliers . Ce journal renfermait un dessin d’Yvon représentant « saint Paul et les quatre Évangélistes ». En faisant parvenir cette composition au Directeur de {'Autographe, Yvon accompagnait son envoi des lignes suivantes :

Le dessin que je vous adresse est un fragment d’une vaste composition développant l’histoire de l’humanité et ses destinées sous l’empire des doctrines du Christ. N’allez pas croire que j’ai la naïveté d’espérer que ce travail sera, un jour, exécuté. Les esprits ne sont pas dans un courant d’idées favorable aux choses graves, et, à moins que je ne fasse, moi-même, bâtir un mur pour y peindre mon tableau, ce qui, entre nous, est peu probable, je considère l’ouvrage dont je vous adresse un feuillet comme un de ces rêves familiers aux artistes, caressés durant leur vie et destinés à s’éteindre avec eux. Pas tout à fait, pourtant, puisque {'Autographe veut bien lui prêter l’aide de son intéressante publiité.

Renommée

étude d'Ad. Yvon pour son tableau : Les États-Unis d’Amérique.

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Ce billet est l’œuvre d’un homme perplexe. Une pointe de malice perce sous la phrase, mais une tristesse voile'e se laisse deviner à travers l’exposé d’un plan trop vaste.

La guerre de Sécession avait frappé notre peintre.il s’était proposé, non pas de reproduire une bataille, mais d’exécuter une toile importante renfermant l’allégorie de la réconciliation du Nord et du Sud. Un riche Américain, M. Stetvart, ayant vu l’esquisse, commanda le tableau. Exposée en 1870, l’œuvre d’Yvon reçut de la critique un accueil sévère. Ce n’est pas que sa composition ne fût capitale. Que l’on en juge par la description qui suit ;

Les trente-quatre États de l’Union sont groupés autour de la figure symbolique de la République américaine donnant la main à la Sagesse. A gauche, les immigrants arrivent d’Europe avec leurs instruments de travail. Un des grands fleuves d’Amérique éteint dans son onde la torche de la guerre, et les prédécesseurs illustres soulèvent la pierre de leur tombe pour saluer le triomphe de la cause à laquelle ils avaient consacré leur vie. A droite, des traces sanglantes représentent le passé ; des archanges y précipitent les mauvaises passions. De cette nuit, émergent les noirs que les blancs affranchissent. Les génies de la Paix et du Travail s’ébattent sur un riche tapis couvert de fleurs et de fruits. Enfin, autour de la statue de Washington, des Renommées s’élancent pour proclamer la gloire des États-Unis d’Amérique.

La guerre franco-allemande éclata. Yvon dut se réfugier en Angleterre. Accueilli par Rimmel, par le peintre Armitage, il dessina et peignit beaucoup durant son séjour à Londres. Il lisait anxieusement les journaux qui parlaient de la France, et c’est encore à l’allégorie qu’il demanda l’expression poignante de sa douleur patriotique. Je le laisse raconter lui-même à quelle occasion il fit un dessin commémoratif de no's désastres.

A Londres, non seulement l’hospitalité la plus cordiale et la plus délicate accueillait les réfugiés, mais, de toutes parts et sous toutes les formes s’ouvraient les bourses au profit de nos infortunés nationaux. Les listes de souscription se remplissaient, les comités envoyaient sur les lieux des agents avec des secours. Des dames du monde, et du meilleur, arboraient la croix rouge, se faisaient soeurs de charité et infirmières, et allaient jusque sur les champs de bataille de France, accomplir leur mission de dévouement. Les artistes eurent la généreuse pensée d’offrir des œuvres d’art, d’en faire une exhibition et ensuite une vente au profit des paysans français. La collection fut considérable. Pour attirer plus de visiteurs, de grands seigneurs prêtèrent un certain nombre de chefs-d’œuvre que, pour cette cause seulement, ils se décidèrent à distraire

de leurs riches galeries. On fit beaucoup d’argent. Les sommes ainsi recueillies e'taient, au fur et à mesure, distribue'es dans les de'partements envahis. Je fis et je donnai, à cette occasion, un dessin de circonstance intitulé « 1870 a. Il représentait un homme du peuple, un ouvrier français défendant la France agonisante au pied de l’autel de la Patrie. Mon dessin fut acheté le jour même de l’ouverture. J’eus la curiosité de connaître le nom de l’acquéreur. C’était un nommé S. Weil, demeurant précisément dans notre voisinage (Clifton Gardons, 27.) Je lui fis, à titre de voisin, une visite qui fut le début d’une liaison sérieuse et qui dure encore. Ce M. Weil était français d’origine, naturalisé anglais.

De retour à Paris, en compagnie de sa femme, de son fils et de divers membres de sa famille dont il s’était fait le guide à l’étranger durant la tourmente, Yvon trouva sa demeure de la rue de La Tour mise à sac par les insurgés de la Commune et à demi-renversée par les projectiles du Mont-Valérien. On devine la douleur profonde de l’artiste. Il dut séjourner de longs mois à La Ferté. Lorsque son hôtel eut été reconstruit et que le peintre eut repris possession d’un atelier, il ne cessa de produire jusqu’à son dernier jour. Cette période de la vie du peintre a été marquée par plus d’un succès. Les portraits qu’il fit paraître au Salon pendant vingt ans ne passèrent jamais inaperçus (i). Plusieurs furent très goûtés. Ceux de Bonnehée, du docteur Péan, de Paul Bert, du général Forgemol, de la comtesse de Caen, de M. Carnot, Président de la République, ont laissé trace dans la mémoire des connaisseurs.

Pendant le temps que dura l’exécution du portrait en pied du Président, l’artiste reçut de fréquentes visites de M. Hippolyte Carnot, sénateur, ancien ministre de 1848 et père de M. Sadi Carnot, qui s’intéressait vivement à la nouvelle œuvre du peintre. C’est alors qu’Adolphe Yvon eut la délicate pensée de peindre de souvenir, à l’insu de son modèle, un portrait en buste de M. Hippolyte Carnot. Ce qui vient du cœur a son parfum. Le secret d’Yvon fut découvert.

(i) Donnons place ici à quelques lignes écrites par Feyen-Perrin au sortir d’un Salon où Yvon avait exposé plusieurs portraits. « Mon cher maître, lorsque j’ai eu le plaisir de vous rencontrer au Salon, je n’avais pas encore vu vos superbes portraits; mais depuis je les ai souvent regardés. Permettez-moi, cher maître, de vous en exprimer toute mon admiration. Excusez cette hardiesse d’un élève fier de son professeur, et veuillez me croire toujours votre reconnaissant et bien dévoué élève. — A. Feyen-Perrin. »

Madame Carnot mère s’émut de cette attention de l’artiste et dans son impatience de posséder un portrait intime de son mari elle s’efforça d’aider discrètement le peintre dans l’accomplissement de cette seconde œuvre. On pressent qu’elle eut bientôt mis le Président de la République dans le complot dont elle était l’âme. La lettre suivante de M. Sadi Carnot, datée du 6 mai 1888, nous initie aux artifices de cette conspiration touchante, très étrangère à la politique :

Cher Monsieur,

En vous quittant, je vois chez ma mère une photographie dont la pose se rapproche de celle de votre tableau. Elle me paraît de nature à vous fournir quelques renseignements, et je prie ma mère de vous l'a faire connaître.

C’est sur le bureau de mon ve'ne'ré père que je vous e'cris.

Votre habile pinceau nous conservera son cher souvenir. Merci 1

Je vous serre la main.

Sadi Carnot.

A peine le portrait de M. Hippolyte Carnot était-il achevé que madame Carnot s’emparait de l’œuvre convoitée, dont elle ne put jamais consentir à se séparer. C’est ainsi que cette peinture d’Yvon, brossée furtivement, mais avec une sorte de tendresse, ne parut point au Salon. Seuls, quelques amis de la famille du Président ont pu voir ce tableau.

Cependant, si parfaits qu’ils puissent être, les divers portraits dont nous venons de parler le cèdent, selon nous, à celui du peintre par lui-même, exécuté à la fin de l’année 1892 pour la collection naissante des Portraits des Professeurs de l’École des Beaux- Arts. Il semble qu’Adolphe Yvon, en caressant cette œuvre avec une attention spéciale, ait voulu reconnaître envers l’École une sorte de dette du cœur. L’École lui avait offert l’occasion d’élever à l’amour de l’art des centaines de jeunes hommes parmi lesquels un très grand nombre font honneur à ses leçons ; l’École avait été pour lui un refuge contre les agressions du dehors; il avait trouvé là le respect, l’attachement, la gratitude que les hommes n’accordent pas toujours à ceux qui les dominent et qui imposent à leur intelligence par des œuvres réfléchies et de bon style. Alors que l’École se sentait reconnaissante envers ce vétéran de l’enseignement, toujours alerte et toujours dévoué, je soupçonne Yvon de s’être considéré comme l’obligé de l’École I Touchante illusion de l’homme qui n’estime ses forces

que dans la mesure où elles lui permettent de se dépenser au service d’une noble cause. L’idéal est la cause sacrée que s’appliquent à servir tous les maîtres. A travers la réalité, à travers la nature visible dont il s’efforcait d’être l’interprète élevé, convaincu, chaleureux, Yvon cherchait à s’approcher de l’idéal.

Horace Vernet lui adressait le 2 mars i858, de Bonnettes près Hyères, une lettre de vrai camarade. Les confidences les plus intimes, les détails les plus charmants rendent pour la famille d’Adolphe Yvon cette lettre inappréciable. Le peintre de la Smala décrit amoureusement sa vie de repos au pays du soleil. Il raconte au peintre de Malakoff ses jours de paix et d’oubli, ses heures de chasse dans les collines boisées, ses moments de rêverie sur le rivage de la Méditerranée. Puis, tout à coup, ce laborieux semble se reprocher son inaction. Il a honte des loisirs qu’il s’accorde; il sent le besoin de s’excuser : « Ne croyez pas pourtant, écrit-il, que je vive comme un anachorète. J’ai apporté dans mon sac ma vieille maîtresse, autrement dit ma palette, toute racornie et toute déjetée qu’elle soit. Je lui fais sa toilette de temps en temps, le matin, comme souvenir du passé, mais malheureusement, le soir, je vais me coucher sans en avoir obtenu la moindre faveur. »

En décembre 1892, quelques semaines après avoir terminé son portrait pour l’Ecole des Beaux-Arts, Adolphe Yvon eut la curiosité de « revivre sa vie ». Il reprit ses Souvenirs dédiés à son fils, voulant s’assurer qu’il n’avait rien omis dans ce portrait écrit, tracé d’une main confiante et abandonnée. Reprenant sa plume, il scella le livre par ces paroles :

Je relis mes Me'moires plusieurs années après y avoir écrit le mot « Fin ».

Je n’ai rien à y ajouter en ce qui concerne ma carrière d’artiste. Je vis de souvenirs.

Horace Vernet, de glorieuse mémoire, m’écrivait peu avant de mourir : « Je fais encore, chaque jour, la toilette de ma palette : c’est une vieille maîtresse. »

Je suis son exemple.

La mort a surpris notre peintre le 1 1 septembre 1893, fidèle à cet exemple.

Ce n’est point l’histoire d’Adolphe Yvon que nous avons eu l’ambition de retracer dans les pages qui précèdent. Tout au plus le lecteur

trouvera-t-il ici l’esquisse incomplète d’une existence d’artiste (i). Mais les meilleurs traits de cette esquisse sont de la main du peintre luimême. Nous parlons plus haut de la saveur particulière qui se de'gage des écrits de peintres, d’architectes, de sculpteurs ou de musiciens. Ces hommes, avons-nous dit, sont plus spécialement que d’autres les propres artisans de leur destinée. C’est leur initiative, leur inspiration qui décident du rang que leur accordent les contemporains. Pour eux, nulle hiérarchie, nulle progression régulière et prévue. Ils échappent à la loi que subissent l’homme d’épée, le magistrat, l’administrateur. De là, l’intérêt que présente leur biographie. Celle d’Adolphe Yvon vient à l’appui de notre thèse. Il a été l’homme de sa destinée. Nous avons pris plaisir à l’accompagner dans les péripéties de sa vie d’artiste. Que d’événements fortuits, inattendus et, pour ainsi dire, façonnés par le peintre lui-même, en colloque avec sa pensée, cédant au démon familier qui l’entraîne ! Ainsi de tous. L’artiste trace son sillon et le creuse pour les siècles, à moins qu’il ne se soit borné à déplacer un peu de sable que le vent de la saison prochaine nivellera de nouveau, sans qu’il reste aucun souvenir de l’œuvre d’hier. La saison prochaine sera celle de la génération qui nous suit. N’anticipons pas sur ses jugements. Nous serions d’ailleurs inhabiles à les pressentir avec mesure. Qui de nous obtiendra crédit auprès des hommes de demain ? C’est le secret de l’avenir. Mais il y a profit à suivre pas à pas, dans leur carrière, dans les enivrements et la douleur du travail intellectuel, ces êtres d’exception, « sans aïeuls, sans descendants », qui marchent épris de leur rêve. Il y a honneur à faire escorte aux maîtres, ces voyants de l’idéal.

(i) Adolphe Yvon a collabore accidentellement à divers journaux. On trouvera des articles d’art écrits par lui dans Le Bien public n®* des 3o décembre 1872, 8 février iSyS, La Loi pour tous, 2 et 2 3 mai 1880, Paris-Passy, g avril 1882, la Revue des Beaux-Arts, i^r octobre 1889, etc.

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