DISCOURS
PRONONCÉ AU NOM DE l’ÉCOLE DES BEAUX-ARTS AUX OBSÈQUES DADOLPHE YVON
Messieurs,
E deuil que nous menons ensemble autour de la de'pouille mortelle d’Adolphe Yvon est particulièrement douloureux pour l’Ecole des Beaux-Arts. Le directeur de cette grande institution, M. Paul Dubois, membre de l’Institut, loin de Paris en ce moment, me charge de le supple'er dans l’hommage qu’il aurait su rendre, avec une autorité que je n’ai pas, à la mémoire du maître consciencieux, de l’homme affable et bon, qui a formé tant de jeunes hommes dans l’intelligence et la pratique de l’art. Si j’interroge les annales de notre maison, j’y trouve le nom d’Adolphe.Yvon dès le 9 octobre i83g. Le peintre que nous accompagnons aujourd’hui à sa demeure dernière avait alors 22 ans. De ces années lointaines, les témoins sont devenus rares. Il serait malaisé d’en appeler à leurs souvenirs de jeunesse. Mais les preuves écrites viennent à notre aide. Yvon remporta dès la première heure, à la suite des concours d’Ecole, plusieurs de ces couronnes modestes, je l’accorde, mais dans lesquelles il est per-
mis de voir un présage des succès futurs. Il était alors élève de Paul Delaroche. Quelques années plus tard, on saluait en lui l’émule d’Horace Vernet, et Pils allait prendre place auprès de lui pour constituer le triumvirat des peintres militaires qui ont eu le suprême honneur de célébrer avec éclat nos dernières victoires.
A l’âge où d’autres ne sont encore que des écoliers, Yvon s’était épris des régions du Nord. On l’avait vu quitter ses maîtres, se séparer de ses camarades pour aller étudier une nature sauvage, désolée, théâtre de l’héroïsme des soldats français au commencement de ce siècle. De retour à Paris, notre compatriote fît paraître aux Salons une suite de tableaux dont les éléments avaient été recueillis au cours de son excursion studieuse. Son succès fut grand, et l’un des critiques les plus experts en matière d’art a pu écrire sans flatterie il y a quarante années : « La Russie appartient à Yvon comme l’Asie-Mineure à Decamps, sans que personne songe à la lui disputer : il est le seigneur du steppe et règne en souverain absolu dans son froid empire. »
L’heure était venue pour le peintre de se souvenir de l’épopée française dont les tragiques épisodes se sont déroulés non loin de la Bérésina. Yvon rappela dans une toile fameuse le courage du Maréchal Ney soutenant la retraite de la Grande Armée. Cette page fut exposée en i855. En février i856, Yvon avait repris le chemin de la Crimée. Ses tableaux superbes de la Prise de Malakoff, de la Gorge et de la Courtine de cette forteresse achevèrent de fonder la réputation du maître dont le nom devint rapidement populaire. Et, tel fut le talent de l’artiste, je devrais dire sa haute droiture, et l’esprit de justice dont il était incapable de se départir, que le vaincu se sentit honoré par le peintre de nos succès. Yvon fut élu membre de l’Académie de peinture de Saint-Pétersbourg en i85g. Je ne sache pas que l’auteur de la Prise de Malakoff pût espérer une récompense humaine comparable à la distinction flatteuse que lui décernait spontanément la nation russe.
Toutes choses d’ailleurs souriaient au peintre à cette époque retentissante. La gravure avait fait pénétrer son nom dans les plus humbles maisons ; il avait ouvert un atelier et des jeunes gens s’y étaient aussitôt groupés en grand nombre. Témoin des journées glorieuses de Magenta et de Solférino, il sut en fixer la fougue et le décor. C’est au Salon de i863 que parut la Bataille de Magenta, ainsi qu’un Cou-
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poi de blessés^ épisode de la campagne d’Italie. L’année suivante, le 28 décembre, Adolphe Yvon était nommé « professeur de peinture» à l’Ecole des Beaux-Arts.
Je m’excuse. Messieurs, de vous avoir parié du peintre de Malakoff. J’aurais dû ce semble me borner à vous dire ce que fut le maître dans l’intérieur de cette maison privilégiée où il avait grandi, où il revenait avec le devoir d’être un éducateur. Mais, ne convenait-il pas de justifier le choix de sa personne par ce rapide coup d’œil sur son œuvre et sa vie? Le jour où il fut appelé à professer, Adolphe Yvon était à l’apogée de sa réputation. Pendant dix-neuf années, l’Ecole du soir le vit assidu à suivre les efforts de plusieurs générations d’artis- ^tes. En ce temps-là, deux professeurs seulement, un peintre et un sculpteur, se partageaient la tâche de corriger des centaines d’élèves. Le peintre était Adolphe Yvon. Si accablante que fût cette mission monotone, le maître n’en laissa pas soupçonner le poids. Toujours souriant, d’humeur égale, dévoué, clément, inspirant confiance aux moins habiles par des conseils sans morgue, une parole empreinte de bonhomie, d’aimables réprimandes, des leçons pratiques, tel fut Adolphe Yvon dans son cours.
Nommé le 3o octobre i883 professeur de dessin, lors de la création d’un Enseignement simultané des Trois Arts, le maître suivit dans son nouveau cours la règle à la fois bienveillante et sévère à laquelle il devait le succès des Ecoles du soir. Consciencieux et ponctuel, il s’était fait un devoir de ne jamais priver ses élèves d’une seule leçon. Sa santé l’obligeait-elle à demeurer loin de l’Ecole pendant quelques jours, il désignait un suppléant dont il s’était assuré la collaboration. C’est ainsi que Boulanger, et plus récemment, MM. Gabriel Ferrier et Léon Perrault ont été appelés à remplacer momentanément Yvon (ï). __
Le3o avril 1884, le professeur de dessin de l’Enseignement simul-
(i) La lettre suivante donne la mesure des relations cordiales dans lesquelles se trouvait le peintre avec les hommes de mérite qu’il chargeait de le suppléer : « Mon cher Yvon, je suis véritablement désolé de ne pas m’être trouvé chez moi les deux fois que vous avez pris la peine de venir me voir. Vous n'avez pas à me remercier, cher ami, pour la bien petite peine que j’ai prise en allant quelques jours à l’École. Ça a été un vrai plaisir pour moi. Puisque vous voilà de retour, j’espère pouvoir aller, ces jours-ci, vous remercier de vos visites et voir votre atelier que je ne connais pas encore. En attendant, je vous envoie ma bien cordiale poignée de main. — G. Boulanger. »
tané des Trois Arts entrait au Conseil supérieur de l’Ecole. Sa place, dans cette assemblée, fut celle d’un homme très attentif à la marche des études, toujours prêt à fournir un programme de concours, à ouvrir un avis dans l’intérêt des élèves, à prendre toute mesure susceptible de rehausser l’éclat de l’Ecole des Beaux-Arts, qu’il aimait à proclamer une Ecole supérieure. Il se passait peu de séances qu’il ne prît la parole avec distinction, avec sagesse, avec fermeté, mais toujours sans amertume. Adolphe Yvon aura donc été, durant trente années, l’un des professeurs, l’un des conseillers les plus autorisés, les plus sincèrement dévoués de l’Ecole des Beaux-Arts. Que ses proches trouvent un allègement à leur douleur dans le souvenir d’une belle renommée légitimement conquise, dans le témoignage du devoir accompli par l’homme d’intelligence et de grandcœur qui vient de disparaître.
Peintre de portraits, en même temps que peintre d’histoire, Adolphe Yvon avait peint dès 1847 portrait d’un sculpteur, M. Mathieu- Meusnier. Plus tard, il fixa les traits de son ami le peintre Couder, plus tard encore celui delà comtesse de Caen, la bienfaitrice des lauréats du Prix de Rome. On connaît son récent portrait du Président de la République, exposé en ce moment au-delà des mers. Il y a quelques mois, Adolphe Yvon eut la pensée de fermer le cercle d’or de ses portraits historiques par une effigie de peintre. Cédant aux douces instances qui lui étaient faites au nom de l’Ecole des Beaux- Arts, Yvon consentit à peindre son propre portrait. Nous l’avons reçu avec gratitude, et nous le conserverons précieusement dans cette même salje du Conseil supérieur où nous nous plaisions à rencontrer, à entendre le maître enlevé trop tôt à ses disciples et à ses amis. Avait-il donc le pressentiment de sa mort prochaine, lorsqu’il nous offrait son image avec tant d’empressement et de bonne grâce? On peut le craindre. Et ce doute ajoute à nos regrets. Il nous rend plus cher encore s’il est possible le souvenir d’Adolphe Yvon. C’est avec une angoisse profonde que nous lui adressons ici le suprême adieu.