Apliaca et la source de l'Adonis
Le dernier roi de Byblos portait le nom antique de Ginyras, et fut décapité par Pompée le Grand en châtiment de l’excessive rigueur de sa tyrannie^®. Son homonyme légendaire, Ginyras, est réputé avoir fondé un sanctuaire d’Aphrodite, c’est-à-dire d’Astarté, en un endroit du mont Liban, à une journée de marche de la capitale II est probable que l’endroit fut Aphaca, à la source de la rivière Adonis, à mi-chemin entre Byblos et Baalbek; car, à Aphaca, il y avait le célèbre bosquet et le sanctuaire d’Astarté, que Gonstantin détruisit en raison du caractère abominable du culte'*.
L’emplacement du temple a été découvert par des voyageurs modernes, tout près du misérable village qui porte encore le nom d’Afka, au fond de la gorge sauvage et boisée de l’Adonis. Le hameau s’élève parmi des bosquets de noyers séculaires, sur le bord de la ravine. Non loin de là, le fleuve jaillit d’une caverne, au pied d’un vaste cirque de falaises élevées, pour plonger, de cascades en cascades, jusque dans le gouffre effrayant de la vallée Plus il descend profondément, plus touffue et plus dense devient la végétation ; elle s’échappe de toutes les fissures des rochers et étend comme un voile d’émeraude sur le torrent, qui mugit ou murmure au fond de l’abîme redoutable. On est envahi par une sensation de délice, presque d’ivresse, devant la fraîcheur de ces eaux tumultueuses, en respirant la
douceur et la pureté de l’air des montagnes, au milieu de la luxuriante verdure.
Le temple s’élevait sur une terrasse à la source de la rivière, dominant une magnifique perspective; quelques énormes blocs taillés et une élégante colonne en granit de Syène en marquent encore l’emplacement. A travers l’écume et le bruyant tonnerre des cataractes, le regard s’élève jusqu’à la grotte et puis jusqu’au faîte éloigné des sublimes précipices. Telle est la hauteur de la falaise, que les chèvres qui longent les rebords de son sommet pour y brouter les jeunes pousses apparaissent comme des fourmis au spectateur, placé à quelque centaines de pieds au-dessous. Du côté de la mer, le paysage produit une impi-ession particulièrement frappante, surtout lorsque le soleil inonde de ses ors les profondeurs de la gorge, et révèle toute la variété d’arcs-boutants fantastiques, les tours circulaires du rempart montagneux, en éclairant doucement le vert nuancé des bois qui revêtent le vallon’®. C’est là, nous dit la légende, que se virent pour la première et la dernière fois Adonis et Aphrodite*® et c’est là que fut enseveli le corps mutilé du chasseur divin*'. Est-il possible d’imaginer un décor plus parfait pour ce drame d’amour et de mort?
Pourtant, tout enfermée qu’elle soit, et qu’elle ait dû toujours être, la vallée n’est pas entièrement déserte. Çà et là, un couvent ou un hameau se profilent à l’horizon, hissés au sommet de quelque rocher, ou cramponnés au flanc d’une falaise qui s’élève au dessus du fleuve assourdissant et écumeux; à la tombée du soir, les lumières qui scintillent à travers l’obscurité, révèlent l’existence d’habitations sur des escarpements qu’on imaginerait inaccessibles au pied humain. Dans l’antiquité, tout ce ravissant vallon paraît avoir été consacré à Adonis et sa mémoire le hante encore aujourd’hui, car, sur les hauteurs qui l’enserrent, se dressent, en divers endroits, des ruines, monuments de son culte; quelques-unes surplombent des abîmes béants qu’on ne peut sonder du regard sans se sentir pris de vertige, tandis que l’œil suit le vol des aigles qui, bien plus bas, tournoient autour de leurs aires.
L’un de ces monuments existe encore à Ghineh. Sur la surface d’un grand roc, au-dessus d’une niche grossièrement taillée,
nous trouvons les figures d'Adonis et d’Aphrodite, sculptées dans la pierre. Le dieu est représenté, la lance en main, aux aguets d’un ours menaçant ; la déesse, assise, est dans l’attitude d’une profonde affliction. Cette figure, accablée de douleur, est peut-être bien l’Aphrodite-en-larmes du Liban qu’a décrite Macrobe*^ et l'alcôve ébauchée dans le roc est, sans doute, le tombeau de son amant. Les fidèles croyaient qu’ Adonis était, année par année, mortellement blessé sur les montagnes, et qu’année par année la nature se teignait du rouge de son sang. Pareillement, chaque printemps, les vierges de Syrie pleuraient la mort prématurée de l’Adolescent tandis que l’anémone rouge, sa fleur de prédilection, s'épanouissait sous les sombres cèdres du Liban, et que le fleuve, perdant sa couleur naturelle, roulait le sang du dieu en allant s’épancher dans la mer, bordant d'un ourlet cramoisi, quand le vent soufflait du large, les rives sinueuses de la bleue Méditerranée.