‹ Adonis, étude de religions orientales comparéesChapitre 25 sur 189 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

HOMMES ET FEMMES CONSACRÉS

\. Une théorie alternative.

Dans le chapitre précédent, nous avons vu cjue la prostitution sacrée était régulièrement pratiquée dans toute l’Asie occidentale et que, à la fois en Phénicie et à Chypre, cet usage était spécialement associé avec le culte d’Adonis. Mais, comme l’explication que nous avons adoptée pour cette coutume a été rejetée par des auteurs dont les opinions sont dignes de respect, nous consacrerons le présent chapitre à une étude plus approfondie de ce sujet et nous tâcherons de rassembler, par un examen plus minutieux du détail, et une vue plus large de l’ensemble, les témoignages qui pourront jeter une plus ample lumière sur cette coutume, et, par là-même, sur le culte d’Adonis. Il convient d’examiner en premier lieu la théorie alternative qu’on a proposée pour expliquer les faits.

On a suggéré que la prostitution sacrée en Asie occidentale dérivait d’une coutume purement séculière et d’une précaution pour détruire la virginité d’une mariée avant de la livrer à son époux, « afin de lui éviter un danger très appréhendé par les hommes d’un certain degré de culture Les objections que nous pourrions formuler sont notamment les suivantes ;

1° La théorie ne tient pas compte du caractère profondément religieux des pratiques qui, dans l’antiquité, étaient observées dans toute l’Asie occidentale. Ce caractère religieux se démontre par l’observation de la coutume dans les sanctuaires d’une grande déesse, par l’hommage qu’on lui faisait du salaire de la prostitution, par la croyance que les femmes gagnaient sa faveur en se prostituant’®^ et par Tordre que donnait un dieu mâle de le servir de cette façon'®®.

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2“ La théorie ne tient pas compte de la prostitution des femmes mariées à Héliopolis'*' et, apparemment aussi, à Babylone et à Byblos; car, dans la description qu’ils donnent de cette pratique en ces deux dernières villes, les auteurs sur lesquels nous nous appuyons, Hérodote et Lucien, parlent seulement de femmes, et non de vierges'**. En Israël aussi, nous savons par Osée que les jeunes mariées se prostituaient au sanctuaire sur le sommet des montagnes, sous l’ombre des chênes, des peupliers, et des térébinthes'**. Le prophète ne parle pas de vierges prenant part à ces orgies, et son langage n’implique pas qu’elles y aient été associées ; il dit simplement : '( c’est pourquoi vos filles se prostituent et vos belles-filles sont adultères ». La prostitution de femmes mariées est entièrement inexplicable, dans l’hypothèse que je critique ici; pourtant, on ne peut guère la séparer de la prostitution des vierges qui, en certains endroits tout au moins, avait lieu parallèlement.

3° La théorie ne tient pas compte de la prostitution réitérée et professionnelle qui se pratiquait en Lydie, dans le Pont, en Arménie, et sans doute dans toute la Palestine'*®. Pourtant, il est difficile de séparer cette prostitution, en quelque sorte régulière, du premier acte de prostitution dans la vie d’une femme. Ou bien, devons-nous supposer que le premier manquement à la chasteté s’explique d’une façon, tandis que les mêmes actes, accomplis dans la suite, s’expliquent d’une autre; que le premier acte était purement séculier, mais les suivants tous purement religieux?

4° La théorie ne rend pas compte des Kedeshim (hommes sacrés) qui se trouvaient dans les sanctuaires à côté des kedeshoth (femmes sacrées)'*', car, quelles qu’aient pû être les fonctions de ces « hommes sacrés », il est infiniment probable qu'elles étaient analogues à celles des « femmes sacrées », et on devra les expliquer de la même manière.

5° D’après l’hypothèse que nous considérons, nous devrions nous attendre à ce que l’homme qui déflore la vierge soit rémunéré pour avoir rendu un service dangereux : et, en effet, nous le voyons généralement rémunéré dans les endroits où cet usage est réellement établi'*’. Mais en Asie occidentale, c’est exactement le contraire ([ui se passait ; c’est la femme qui était payée, et non pas

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riiomme; si bien même qu’en Lj^die et à Chypi'e, les jeunes filles gagnaient une dot de cette façon’®’. Ceci montre clairement que c’était la femme et, non pas l'homme, qui était censée rendre le service ; ou bien faut-il supposer que c'était riiomme qui devait un payement pour avoir rendu un service dangereux'®^?

Ces considérations semblent prouver d'une manière décisive que, quelle qu’ait été l’origine reculée de ces coutumes de l’Asie occidentale, elles ne peuvent avoir été observées, à l’époque historique, pour les motifs que suppose l’hypothèse discutée. Dans la période où nous avons à nous en occuper, ces coutumes étaient, selon toute apparence, d’un caractère purement religieux, et c'est par conséquent un motif religieux qu’on doit trouver à leur origine. C'est une explication de ce genre que nous fournit la théorie que nous avons adoptée, qui, pour autant que nous en pouvons juger, rend compte d’une façon adéquate de tous les faits connus.

Néanmoins, pour rendre justice aux écrivains dont nous avons critiqué des vues, nous voulons montrer que l’usage dont ils font dériver la prostitution sacrée n’a pas toujours eu un caractère purement séculier. Car, en premier lieu, l’intermédiaire employé est quelquefois un prêtre'®’; et, en second lieu, le sacrifice de la virginité, en certains endroits, par exemple à Rome et dans certaines régions de l’Inde, a été oftert directement à l’image d’une divinité mâle’®*. La signification de ces pratiques est des plus obscures, et il serait dangereux, dans l’état d’ignorance où nous nous trouvons actuellement, de bâtir des conclusions sur ce sujet. 11 est possible que ce qui semble une précaution purement séculière ne soit qu’une forme dégénérée d’un rite religieux et que, par contre, le rite religieux dérive de la préparation physique du mariag'e, comme c’est encore l’usage parmi les aborigènes de l’Australie'®'. Toutefois, même si l’on pouvait trouver une telle origine historique, elle n’expliquerait pas les motifs qui ont poussé des peuples de l’Asie occidentale, à l’époque historique, à pratiquer les coutumes décrites ici. Or, ces usages trouvent leur parallèle dans la prostitution sacrée que pratiquent jusqu’à nos jours les femmes consacrées dans l’Inde et en Afrique. Un examen de ces pratiques modernes peut jeter quelque lumière sur les anciennes coutumes.

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