Hommes sacrés dans l’Asie occidentale
Dans l Asie occidentale, comme dans PAfrique occidentale, aux femmes consacrées font pendant les hommes consacrés ; c’est-à-dire que les esclaves mâles--® du temple [Kedeshim) correspondaient aux esclaves femelles [Kedeshoth). Le trait caractéristique des hommes sacrés en Afrique étant d’être possédés ou inspirés par la divinité, nous pouvons supposer qu’il en était de même avec les esclaves mâles sacrés (Kedeshim) de l’Asie; eux aussi ont pu être considérés comme l’incarnation temporaire ou permanente du dieu, qui leur insufflait de temps en temps son esprit divin, les faisait agir en son nom et parler avec sa voix*®®. En tout cas, nous savons ({u’il en était ainsi au sanctuaire de la Lune chez les Albanais du Caucase. Le sanctuaire possédait de vastes domaines ecclésiastiques, peuplés d’esclaves sacrés, et gouvernés par un grand-prêtre, dont le rang venait immédiatement après celui du roi. L^n grand nombre de ces esclaves était inspiré par la divinité et prophétisait; quand l’un d'eux, ayant été quelque temps dans cet état d’extase divine, allait errer solitaire dans la forêt, le grand-prêtre le faisait saisir, l’attachait avec une chaîne sacrée, et pendant toute une année, lui faisait mener une vie luxueuse. Puis on fai.sait sortir le malheureux, on lui enduisait le corps d’onguents, et on le sacrifiait, avec d’autres victimes, à la Lune. Ün procédait à ce sacrifice de la façon suivante : un liomnic prenait une lance sacrée, et la plongeait jusqu’au cœur île la victime. Le public observait avec grande attention la façon dont l’infortuné chancelait et tombait, et on tirait des présages du caractère de sa chute. Alors on emportait
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son corps à un certain endroit, où, en guise de purification, tous ses anciens collègues le piétinaient*^’. Ici, le prophète, ou plutôt le forcené, était certainement censé frappé par la lune, au sens le plus littéral, c’est-à-dire j)ossédé ou inspiré par la divinité lunaire, que les Albanais, comme les Phrygiens-^-, croyaient peut-être un dieu mâle, puisque l’interprète et le serviteur qu'il choisissait était un homme et non une femrne-^". Il nous paraît donc probable qu’en Asie occidentale, dans les sanctuaires qui entretenaient des hommes sacrés, ceux-ci aient assumé le rôle de prophètes, sans partager le destin tragique du prophète halluciné de l’Albanie. L’influence de ces prophètes d’Asie n’était pas limitée à cette partie du monde. En Sicile, la Guerre Servile fut allumée par un esclave syrien, qui simula l’extase prophétique afin d’appeler ses compagnons aux armes, au nom de la déesse syrienne : pour embraser encore davantage ses paroles incendiaires, ce Mahdi de l'antiquité trouva un procédé ingénieux : il émettait du feu et une fumée véritables, sortis de ses lèvi-es par un tour assez commun de presdigitation.
Pareillement, on croyait que les prophètes d’Israël étaient inspirés et possédés momentanément d’un esprit divin qui s’exprimait par leur intermédiaire, exactement comme les nègres de l’Afrique supposent qu’un esprit divin parle par la bouche de ses prêtres, les hommes consacrés. La ressemblance entre les prophètes juifs et africains est, sur certains points, étroite et frappante. Gomme leurs confrères noirs, les prophètes d’Israël se servaient de la musique pour produire l’extase prophétique-"’’; comme eux, ils recevaient l’esprit divin par l’onction d’une huile magique^®®; comme eux aussi, sans doute, se distinguaient-ils du vulgaire par certains signes sur le visage-^’; et comme eux enfin on les consultait, non seulement dans les grandes crises nationales, mais dans les questions ordinaires de la vie courante, à propos desquelles ils donnaient des informations et des conseils pour un faible salaire. Samuel, par exemple, fut consulté au sujet d’ànes perdus-**, exactement comme un devin zoulou est consulté sur la perte de vaches^*’* ; et nous avons vu Elisée jouant le rôle de sourcier quand l'eau venait à manquer Nous savons, en effet, que l’ancien nom employé pour prophète était « voyant**’ », mot qui peut impliquer que sa fonction particulière était la divi-
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nation, plutôt que la prophétie dans le sens de prédiction. Quoi qu’il en soit, la prophétie de ce genre n’a pas été limitée à Israël; c’est en effet un phénomène mondial, et dans beaucoup de pays et à diverses époques, le verbe véhément et vibrant de personnes frénétiques a été accepté comme la voix d’une divinité intérieure-^®. Ce qui distingue la prophétie hébraïque de toutes les autres, c'est que ce moyen d’expression, vulgaire mais puissant, fut arraché à ces usages trop vils par quelques voyants de génie, qui, l’utilisant dans l'intérêt d’une haute moralité, rendirent un service d’une valeur incalculable à l’humanité. C’est en cela que consiste la gloire d'Israël, mais ce n’est pas ce genre de prophétie qui doit nous occuper ici.
Il importe plus directement à notre sujet de noter que, des siècles avant l’époque des premiers prophètes hébreux dont les écrits soient pai’venus jusqu’à nous, la prophétie du genre ordinaire paraît avoir été en vogue à Byblos, la ville sainte d’Adonis. Comme le voyageur égyptien ^Yen-Amon s’attardait encore dans le port de Byblos, bien qu’ayant reçu du roi l’ordre de quitter les lieux, l’esprit de Dieu descendit sur l’un des pages royaux, et, au milieu d’un transport de frénésie prophétique, il annonça que le roi recevrait l’étranger égyptien comme un messager du dieu Amon®*^ Ce dieu, qui s’emparait ainsi du page et s’exprimait par sa bouche, était sans doute le dieu de la cité. Adonis. Nous ne sommes pas renseignés sur la fonction de ces pages royaux ; mais, en qualité de serviteurs d’un roi sacré et susceptibles d’être inspirés par la divinité, ils étalent naturellement sacrés eux-mêmes ; en fait, ils peuvent avoir appartenu à la classe des esclaves sacrés ou hedeshini. S’il efi était ainsi, cette hypothèse confirmerait la conclu.sion à laquelle aboutissent les recherches précédentes, à savoir qu'il n’existait, à l’origine, aucune distinction tranchée entre les prophètes et les kedeshini] ils-.élaient les uns et les autres des « hommes de Dieu », comme on appelait constamment les prophètes®'^ ; en d’autres termes, ils étaient des médiums inspirés, des hommes en qui les dieux se manifestaient de temps en temps par des paroles ou par des actes, en un mot, des incarnations momentanées de la divinité. Mais, tandis que les prophètes erraient librement dans le pays, les kedeshim paraissent avoir été régulièrement attachés au
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sanctuaire; et. parmi les clifféTentes fonctions sacrées qu’ils remplissaient, il y en avait évidemment qui révoltaient la conscience d’hommes d'une moralité plus pure. Ce qu’étaient ces fonctions, nous pouvons le conjecturer en partie par la conduite des tils d’Elie envers les femmes qui vinrent au tabernacle'*^, et en partie parles ci'oyances et les pratiques relatives aux « hommes saints », qui survivent jusqu’à nos jours chez les paysans de Syrie.
De ces hommes saints, nous savons que, u s’ils ne sont pas des imposteurs, ce sont des gens que nous appellerions des déments, connus en Syrie sous le nom Mejnun, possédés par un djinn ou esprit. Ils déambulent, souvent, en vêtements sordides, ou même tout nus. Comme ils passent pour être enivrés de la divinité, en quelque sorte, les hommes du rang et de la dignité les plus élevés chez les musulmans supportent sans protester le langage le plus injurieux de leur pai’t, tandis que les musulmanes, ignorantes jusqu’à la bêtise, permettent à ces misérables de s’approcher d’elles, parce que, dans leur superstition, elles leur attribuent, comme à des hommes possédés par le dieu, une autorité divine à laquelle on n’ose pas résister. Il est possible que cette attitude accommodante soit exceptionnelle, mais la rumeur en laisse long à supposer. Ces « hommes saints » diffèrent des derviches classiques que les voyageurs voient au Caire, et des véritables aliénés qu’on tient eu prison dans les fers afin qu’ils ne puissent faire de mal ni à eux-mêmes, ni aux autres. Pourtant leur extérieur, et la façon dont on parle d’eux, nous renseignent sur l’appréciation que le populaire portait sur les anciens voyants ou sur les prophètes, à l’époque d’Osée ; « Le prophète est un fou, l’homme qui est inspiré a le délire à l’époque
de Jérémie l’homme qui se faisait prophète passait pour un forcené'**. » Pour compléter l’analogie, on cioit aussi que ces vagabonds « sont possédés d’un pouvoir prophétique, qui leur permet de prédire l’avenir, et d’avertir le peuple chez lequeLils vivent des dangers imminents-*®. »
Ce que nous pouvons supposer, c’est que les femmes ont un motif très fort pour se soumettre aux embrassements de ces « hommes saints » : l’espoir d’obtenir d’eux une progéniture. Car, en Syrie, on croit encore aujourd’hui que les saints, même après leur mort, peuvent faire enfanter des femmes stériles ;
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celles-ci, par conséquent, se rendent à leurs chapelles, afin de réaliser le désir deleurcœui'. Par exemple, aux bains de Salomon, dans la Palestine septentrionale, des bouffées d’air chauffé s’échappent des fissures de la terre, et l’un de ces endroits appelé Abou-Rahah est célèbre par le nombre des femmes sans enfants qui y accourent pour faire exaucer leur désir de maternité. Elles laissent passer ces courants de chaleur sur leur corps, et s’imaginent réellement que les enfants, qui leur naissent après ce pèlerinage, ont été procréés par le saint du sanctuaire*"®. Celui qui jouit sous ce rapport de la plus grande réputation est saint Georges. Il se révèle en ses sanctuaires, qui sont disséminés dans tout le pays: dans chacun d'eux, il y a un tombeau ou la représentation d'un tombeau. Le plus célèbre de ces sanctuaires est k Kalal-el-Hosn en Syrie septentrionale. Des femmes stériles de toutes les sectes, même des musulmanes, s’y rendent : « 11 y a bien des indigènes qui haussent les épaules quand on mentionne ce sanctuaire k propos des femmes. Mais il est, sans nul doute, vrai que beaucoup d’entre eux ne connaissent point ce qui paraît être la nature réelle du lieu, et s’imaginent que le saint, puissant entre tous, est en mesure de leur fournir des fils ». « Cependant on commence à être informé de ce qui se passe en ces lieux, de sorte que beaucoup de musulmans défendent k leurs femmes d’y pèleriner*®' ».