‹ Adonis, étude de religions orientales comparéesChapitre 4 sur 189 · Le changement des saisons expliqué par la vie et la mort · texte numérisé non relu

Le changement des saisons expliqué par la vie et la mort

des dieux.

Le spectacle des grands changements dont les hommes sont, chaque année, témoins sur cette terre lésa, de tout temps, fortement frappés et les a portés à méditer sur les causes de ces transformations aussi vastes que merveilleuses.

Et leur curiosité n’a pas été purement désintéressée, car même l’être primitif n’est pas sans voir combien sa propre existence est intimement liée au cours naturel des choses, et combien sa vie serait exposée au danger par des phénomènes tels que ceux qui peuvent congeler le fleuve ou dépouiller le sol de toute sa verdure. Arrivés à un certain degré d’évolution, les hommes paraissent s’être figuré qu’ils tenaient en mains les moyens de prévenir les calamités dont ils étaient menacés et que, grâce à l’art de la magie, ils pouvaient accélérer ou retarder la marche des saisons; en conséquence, ils pratiquaient des cérémonies et récitaient des incantations, afin de faire tomber la pluie, de faire briller le soleil ou de produire la multiplication du bétail et l’abondance des cultures. Dans la suite des temps, le lent progrès de la science, qui a brisé tant d'illusions tendrement nourries, a convaincu du moins ceux des hommes qui ont su réfléchir que les alternances de l’été et de l'hiver, du printemps et de l’automne ne résultaient aucunement de leurs riles magiques, mais qu’une cause plus profonde, une vertu plus puissante opérait derrière ces décors mouvants de la nature. Ils se figu-

LE MYTHE D’ADONIS

rèrent alors que le développement ou la chute des végétaux, la naissance ou la mort des créatures, étaient les effets de la force croissante ou décroissante d’êtres divins, de dieux et de déesses qui, venant au monde, se mariaient, enfantaient et mouraient, tout comme les humains.

2. Rites magiques pour renouveler l’énergie défaillante des dieux.

Ainsi, on abandonna l’ancienne théorie de la fluctuation des saisons, ou plutôt on y substitua une théorie religieuse ; car à cette période, tout en attribuant, en principe, le cycle des alternances annuelles aux mutations correspondantes que subissaient leurs divinités, les hommes continuèrent à se dire qu’en pratiquant certains rites magiques ils arriveraient à seconder le dieu, source de vie, dans sa lutte contre l'élément de mort et qu'ils pourraient ainsi ranimer ses forces chancelantes, voire le ressusciter.

Les cérémonies pratiquées dans cette intention furent, en réalité, une représentation dramatique des procédés naturels qu^on voulait encourager : en magie, on tient pour vrai qu’il suffit d’un simple simulacre de l’efïet désiré pour infailliblement produire cet effet. Or, comme, à cette phase de leur évolution, les hommes trouvaient que le mariage, la mort et la renaissance de leurs divinités suffisaient à expliquer les phénomènes de croissance et de déclin, de reproduction et de destruction dans la nature, leurs drames roulaient en grande partie sur ces thèmes. Ils représentaient l’union féconde des puissances de la fertilité, la mort désolante de l’un, sinon des deux conjoints et enfin la radieuse résurrection de l’un ou de l’autre. De cette façon, une théorie l’eligieuse s’alliait à une pratique magique.

Cette combinaison est devenue classique : en vérité, peu de religions ont jamais réussi à se débarrasser totalement des anciennes entraves de la magie.

L’illogisme qui consiste à agir selon deux principes contradictoires peut inquiéter le philosophe, mais le commun des mortels ne s’en préoccupe point ; il est même l'are qu’il en ait conscience. Ce qui lui importe, c’est d’agir et non d’analyser les motifs de

LE MYTHE D’ADONIS

son action. Si la race humaine avait toujours été sage et raisonnable^ l’Histoire ne serait pas une longue chronique de folies et de crimes'.

De tous les changements qu’amènent les saisons, les plus frappants dans la zone tempérée sont ceu.x. qui se rapportent à la végétation. L’intluence des saisons sur les animaux, si grande qu’elle soit, ne se manifeste point de façon aussi évidente. D’où il suit naturellement que, dans les drames magiques joués dans le but de chasser l’hiver et de ramener le printemps, on insiste sur la végétation et que les arbres et les plantes l’emportent sur les bêtes et les oiseaux. Pourtant, il n’y avait pas de séparation entre les choses végétales et les animaux dans l’esprit de ceux qui célébraient ces cérémonies; au contraire, ils croyaient communément que le lien entre la vie animale et végétale était plus étroit qu’il ne l’est en réalité; c’est pourquoi ils combinaient souvent la i-eprésentation de la renaissance des plantes avec une union, soit réelle, soit mimée des deux sexes, afin de favoriser, en même temps et par le même acte, la multiplication des fruits, du bétail et des humains. Chez eux, le jirincipe de la vie et de la fertilité, soit animale, soit végétale, est indivisible. Vivre et faire vivre, manger et enfanter, ce furent là les besoins élémentaires des hommes dans le passé, et ce seront les besoins élémentaires de l’humanité tant que durera le monde. La vie humaine peut s’enrichir et s’embellir par ailleurs, mais si elle n'assouvissait pas d’abord ces besoins essentiels, l'humanité cesserait d’exister. Donc, nourriture et progéniture, voilà ce que les hommes ont cherché à se procurer en pratiquant des rites magiques pour régler les saisons.

Page 1